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Full text of "Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou : depuis 1543. jusqu'en 1607. Traduite sur l'édition latine de Londres .."

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HISTOIRE 


DE 


J  ACQUE-AUGUSTE 

DE    THOU 


TOME     SECOND. 


HISTOIRE 

UNIVERSELLE 

DE 

JACQUE-AUGUSTE 

DE    T  H  OU, 

Depuis  1543.  jufqu'en  1607, 

TRADUITE  SUR  L'EDITION  LATINE  DE  LONDRES, 

TOME      SECOND. 


1550, 


Ï555- 


A      LONDRES. 


M.    D  C  e.    XXXI  V. 

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SOMMAIRES 


DES     LIVRES 

CONTENUS  DANS  CE  SECOND  VOLUME. 

SOMMAIRE    DU    LIVRE  VIL 

L'Empereur  tache  de  dtfpofer  Ferdinand  fin  frère ,  elr  ' 

fis  enfans  y  à  renoncer  h  V Empire  en  faveur  de  fon  ^^^^ 
fils.  L'archiduc  Maximilien  reVient  promptement  dEfipa- 
gne  y  pour  s'y  oppoficr.  Il  amené  ayec  lui  Buhaçon  parent  du 
Roi  de  Fe^  i  ce  qui  donne  fujet  à  l'auteur  de  parler  des 
Royaumes  de  Fe^y  de  Maroc  ,  de  Tremefien  y  de  Tunis  y  de 
leurs  anciens  Rois  y  i^  de  ces  régions  d'Afrique,  L'origine 
i^  le  progrès  des  Cher  ifs.  Ils  font  périr  la  race  des  anciens 
Rois.  Dijfintion  entre  les  Cher  ifs  y  ce  qui  allume  la  guerre 
entre  Oatas  ,  le  Roi  de  Fe^  isr  le  Cher  if  Mahamet,  Oatas 
efi  fait  prifionnier.  Le  Cher  if  fie  mocque  de  ce  Prince  y  fious 
une  apparence  d'humanité  y  ^  fie  rend  maître  de  Fe^.  Guerre 
de  Mehedia  y  entreprifie  par  Jean  de  Vega ,  yiceroi  de  Sicile. 
Deficription  du  Royaume  de  Tunis,  Prifie  de  Monafîier, 
Frife  de  Mehedia,  Reyolte  de  Soliman  y  jeigneur  de  ïifie  '— 
de  Gehcs  y  ^  tributaire  de  l'Empereur,  André  Doria  pour-  ï  J  7  ^  * 
fiuit  le  Corfiaire  Dragut  y  qui  youloit  entrer  dans  cette  Ifle, 
Tom.  II.  a 


i* 


i\  SOMMAIRES. 

Le  Grand  Seigneur  ,  pour  fe  yen'^er  des  injures  ^f/il  ayolt 
Henri  11.  y^^^^'j-  l année  précédente  y  fait  équiper  une  flot e.  Elle  prend 
^  ^  '  d'abord  la  route  de  Sicile ,  enfuite  celle  de  Malthe ,  iT  def- 
cend  enfin  en  Afrique.  Elle  ajfiége  Tripoli  ^  <(T  le  prends 
On  impute  aux  François  la  perte  de  cette  place,  L'Auteur 
prouye  que  cejl  une  calomnie. 


SOMMAIRE  DU  LIVRE  VIII, 

EDit  de  r Empereur  touchant  le  Concile,  "Diète  de  ISfu^ 
remherg ,  aufujet  de  la  guerre  de  Ma^dehourg.  Veni'^ 
pereur  traite  enyain  ayec  Jonfiere  pour  la  fucce^ion  detEm^ 
pire.  Les  Luthériens  font  inquiétés.  Traité  fait  ayec  ceux 
de  Magdehour^.  L'EleSîeur  Maurice  fait  une  alliance  fe-* 
crctte  ayec  le  Roi ,  par  rentremife  de  FEyeque  de  Bayonne^ 
Les  Princes  intercèdent  auprès  de  l'Empereur  y  pour  la  li- 
berté du  Landgraye  de  Heffe,  Le  Roi  nefl  pas  d'accord 
ayec  le  Pape  y  touchant  les  affaires  du  Concile,  Il  écrit  aux 
Prélats  afjemhlés  a  Trente,  Di fours  de  Jacque  Amyot  ah" 
hé  de  Bello^ane  au  Concile  de  Trente,  Le  Parlement  Vm- 
fie  un  Edit  y  qui  défe?id  de  porter  de  l'argent  à  Rom.e  pour 
rimpetration  des  Bénéfices,  Pour  adoucir  le  Pape  au  fujet 
de  cette  Ordonnance  y  on  pour  fuit  les  Hérétiques,  Les  Suif- 
fes  ne  fe  yeulent  pas  foùmettre  à  l'autorité  du  Concile,  Les 
Proteftans  y  enyoyent  des  Ambajfadeurs,  Le  Roi  fait  al- 
liance ayec  Ottayio  Farnefe,  Commencement  de  la  guerre 
de  Parme,  Son  fucc}s,  L' Empereur  <ts"  le  Roi  publient  à 
ce  fujet  plufieurs  écrits  pleins  d'animofité.  Frédéric  de  Gon- 
^ague  fomme  le  duc  de  Ferrare  y  au  nom  de  l' Empereur  y  de 
îm  rendre  Reggio,  La  Alirandole  a/Jiégée par  les  Impériaux, 


SOMMAIRES.  iij 

Origine  de  la  maifon  des  Pics.  Le  Roi  6^  l'Empereur  fe  ^^^ 
font  la  guerre  en  Lombardie  y  <CT  dans  les  Payis-Bas.  Le  Henf  i  IL 
Pajje  ennuyé  de  cette  guerre  ,  enyoye  le  cardinal  Carpi  à  M  5  ^• 
l'Empereur  ^  ^  le  cardinal  Verallo  en  France  ,  en  qualité 
de  Légats.  Les  pouyoirs  de  celui-ci  font  portés  au  Parle- 
ment y  iT  enregiftrés  ayec  les  mêmes  re/lriBions  que  ceux 
de  fes  prédéceffeurs.  On  y  en  ajoute  d autres  à  caufe  de 
l'Edit  publié  contre  les  Notaires  Apoftoliques,  Troubles  en 
.Angleterre,  Le  duc  de  Sommer fet  régent  du  Royaume  a  la. 
tête  tranchée.  Le  duc  de  ]S[orthumherland  Je  Veut  rendre 
tnaître  du  Royaume.  Mort  de  Martin  Bucer  :>  d  André  Ai- 
dât y  de  Marc- Antoine  Flaminio ,  de  Jean-Baptifle  del  Mon^ 
te  y  <<j^  de  Joachim  Vediano, 


SOMMAIRE    DU   LIVRE   IX. 

T  Roubles  en  Hongrie.  Defcription  de  ce  Royaume.  Le 
Roi  Louis  eft  tué  à  Mohac^.  Jean  Zapoli  prend  le 
titre  de  Roi  ^  <ts  difpute  a  Ferdinand  le  droit  de  cette  fuc- 
cejfion,  Etienne  fils  de  Jean  Zapoli  <tT  dlfabelle  ,fœur  de 
Sigifmond  Augufte  y  roi  de  Pologne  ^  fuccede  à  fon  père, 
George  Martinufe  <^  la  Reine-mere  lui  font  laiffes  pour 
tuteurs  par  le  feu  Roi.  Origine ,  mœurs  <tjr  qualité^  de  Mar- 
tinufe, La  guerre  eft  allumée  entre  le  Roi  Ferdinand  (jr  la 
Reine  Ifabelle.  V Empereur  donne  le  titre  de  Marquis  de 
Caflano  a  Jean-Baptifte  Ca/ialdo.  Il  l'oiyoyeafon  fcre  pour 
commander  fon  armée.  Traité  de  Paix  fait  entre  la  Reine 
Ifabelle  er  Ferdinand ,  par  l'entremife  de  Martinufe,  Il  fe 
rend  odieux  aux  deux  partis.  Cette  paix  occajîonne  la  guerre 
du  Turc,  Lefucch  de  cette  guerre.  Lippe  efprife  <sr  repnfe. 
•  a  ij 


• 


iv  SOMMAIRES. 

-  Mdrt'mufe  c[l  fait  Cardinal,  Il  fe  rend  fufpeSl,   On  cônjpire 

Henri  II.  co?itre  lui ,  CT  //  eft  ajfajfmé  par  l'ordre  de  Ferdinand.  Sa 
^  ^  '  mort  eft  ^^enj^ée,  Prife  de  ^eghedtn  ,  qui  eft  repris,  André 
Battori  eft  fait  Vaiyode  de  Tranjihanie,  Laurent  Lojfonck^ 
obtient  le  Comté  de  Temefvyar.  Exploits  du  Bâcha  Maho^ 
met  y  <^  d'Etienne  Faivode  de  Moldavie.  Le  Vaiyode  efl 
mis  en  fuite,  Temef\}\^ar  eft  repris  par  les  Turcs,  Ils  font 
périr  indignement  LoffoncJg  ,  contre  la  foi  promife ,  pour  fe 
ycnger  de  ce  qua  Lippe  Caftaldo  nayoit  pas  tenu  a  Oliman 
la  parole  qui  lui  ayoit  été  donnée.  Lippe  eft  mal  défendue 
par  Bernard  d'Aldana,  La  Beine  Ifahelle  fe  plaint  de  ce 
que  Ferdinand  ne  lui  tient  point  parole.  Elle  traite  fecrette^ 
7?ient  avec  le  Grand-Seigneur.  Etienne  Vaiyode  de  Molda- 
yie  eft  tué.  Le  fiége  de  Magdehourg  caufe  la  dijjipation  de 
l'armée.  Les  gens  de  guerre  font  de  grands  ravages  en  Al" 
lemagne.  Les  Deputex^des  Frotefians  Viennent  au  Concile, 
H^  Ceux  de  lEleBeur  Maurice  s'y  rendent  dujjt,  ayecdes  def- 
feins  cachés,  Melanchton  fe  met  en  chemin  pour  y  aller.  li 
s'arrête  à  IS/'uremberg,  Rupture  du  Concile, 


SOMMAIRE   DU  LIVRE   X. 

Maurice  découvre  les  deffeins  de  l  Empereur  y  <iSpH^ 
hlie  un  manifefte  contre  lui.  Albert  de  Brandebourg 
répand  un  écrit ,  ou  il  fe  plaint  de  ce  que  Louis  d'AVda  lui 
impute  dans  fes  mémoires  de  la  guerre  d'Allemagne,  Ce  qui 
s' eft  paffé  a  Rochlit^,  On  fait  courir  un  écrit  de  la  part  du> 
Roi  5  ou  l'on  reproche  à  l  Empereur  plu  fleur  s  chofes  y  entrau^ 
très  la  conduite  du  comte  de  Buren ,  qui  aVoit  taché  d'exciter 
quelque  réyolte  en  France  ^ pendant  les  troubles  de  la  Guyenne  ^ 


SOMMAIRES.  V 

^  h  ju^pUce  indigne  de  Sebaftien  Vogdfperger.  Maurice 
tife  de  diffimulatmi.  Il  yie?2t  a  Aushour^.  Il  joint  fe s  trou- 
pes à  celles  de  Guillaume  fils  du  Landgrave  de  HeJJe.  Il 
change  le  Conjed  établi  par  l Empereur,  Il  ajjiége  JJlme  au 
commencement  de  la  conférence  établie  à  Lint^  par  Ferdi- 
nand. Le  Palatin  Henry  Othon  reprend  Laugigen,  Bataille 
de  Reut  donnée  au  pié  des  Alpes,  Frife  d' Eremberg,  L'Em^ 
pereur  s'enfuit  £ Infpruck pendant  la  nuit.  Le  duc  de  Saxe 
eft  mis  en  liberté.  On  s'empare  dLnfpruch  Le  Roi  yfui'vant 
Je  traité  fecret  fait  ayec  Maurice  ,  fe  rend  fur  la  frontière. 
Il  s'empare  de  Met^,  de  Tout  (jT  de  Verdun,  Il  reçoit  Char  le 
duc  de  Lorraine  iT  Chriftine  Ja  mère.  Traité  fait  entre  le 
Roi  i3"  le  Râpe  y  par  lentremife  du  cardinal  de  Tournon, 
Le  Râpe  traite  ayec  les  Farnefes.  Amhaffades  des  Sui/fcs, 
Affemblée  à  T^ormes ,  touchant  la  paix  entre  le  Roi  ^  lEfn-* 
pereur.  Le  Roi  s'appercoit  que  Maurice  eft  fur  le  point  de 
s'accorder  avec  l'Empereur  <S"  ayec  le  Roi  Ferdinand.  Il  re- 
tourne dans  fes  Etats  après  plufteurs  heureux  fuccès.  Les 
Prote flans  publient  un  manifefte  à  Ausbourg.  Ils  expojent  les 
raifons  pour  lefjuelles  ils  ont  rétabli  leurs  Profeffeurs  CjT  leurs 
Théologiens  chafjés  par  l Empereur,  Albert  de  Brandebourg 
fait  la  guerre  a  part  ,  fans  les  autres  Confédéré^.  Il  tour- 
77icnte  ^  perfécute  les  Eyeques,  Harangues  de  Maurice 
<J"  de  l'Byecjue  de  Rayonne  y  dans  I affemblée  de  Paffayy, 
Lettres  qui  y  font  enyoyées.  Réponfes  de  l'Empereur.  Franc- 
fort affiégé  par  les  Confédéré^.  George  duc  de  Mekelbourg 
y  efï  tué.  On  leye  le  fiége  en  yertu  du  traité  de  Paffayv, 
Maurice  ,  fuiyant  ce  7nème  traité ,  y  a  en  Hongrie  pour  y 
commander.  Agria  affiégée  par  les  Turcs  ,  (tsr  défendue  par 
le  grand  courage  des  femmes.  Le  Pape  examine  la  caufe 
de  laffaffmat  du  cardinal  Martinufe,  Il  fulmine  plujteurs 

a  iij 


Henri  IL 
1552. 


i;;2. 


vi  SOMMAIRES. 

excommunicîitions ,  Il  alfout  enfin  Ferdinand  y  ayec  les  au* 
T-îVmrt  TT  ^  j  ■' 

teurs  isr  tous  les  complices  de  ce  meurtre.  Mouvemens  en 

Valachie  excite^,  p^y  Kanulfe  lej^itime  Seigneur  de  ce  payis» 

Il  marche  a'vec  le  fecours  de  Caftaldo  y  contre  Mirce  <tfr  cou' 

tre  les  Turcs.  Il  remporte  la  yiSloire  yijTejl  rétabli  dans  la 

Principauté  de  fon  père.  Lettre  de  Soliman.   On  en  fait  la 

leHure  daus  Vaffemhlée  de  Waffdr-hel,    Reproches  que  fe 

font  Maurice  <isr  Caftaldo. 


SOMMAIRE    DU  LIVRE  XL 

GUerre  de  Fiémont.  Prife  de  Saluées  par  les  Impé- 
riaux. Defcente  de  F  armée  natale  des  Turcs  fur  les 
Cotes  d'Italie.  AJf emblée  des  François  dans  la  yille  de  Chiog- 
gia  y  dépendante  des  Vénitiens.  Les  Siennois  ,  ayec  le  fecours 
des  François  ,  commencent  a  recouvrer  leur  liberté.  Ils  chaf- 
fent  lagarnifon  Efpa^nole.  André  Doria  ejl  défait  par  Dra" 
gut  auprès  de  l'tfte  de  Pon^a.  On  rend  aux  Siennois  les 
J^dles  quon  leur  a'Voit  prifes.  Les  Impériaux  en  memetems 
font  fortifier  Orhitello ,  place  maritime.  On  accufe  Ferdinand 
de  Gon^ague  de  s'être  mal  acquité  de  fa  charge.  .Heureux 
jucces  des  François  y  après  la  prife  de  Verué  <LT  d'Alba, 
L' Empereur  fait  une  irruption  fur  les  frontières  de  Fran^ 
ce  y  après  le  traité  de  Paffayy.  Droit  des  François  fur  les 
trois  Eykhe^,  Toul ,  Met^  iT  Verdun.  On  y  enyoye  Fran- 
çois de  Lorraine  duc  de  Guife  ayec  une  puiffante  armée, 
Albert  de  Brandebourg  y  qui  fuiyott  d'abord  le  parti  de  la 
France  y  deyient  fufpeFl  au  Roi.  Albert  fait  un  accommo- 
dement fccret  ayec  l'Empereur.  Il  fe  déclare  ennemi  de  la 
France  p  <sr  fait  prifonnier  le  duc  d'Aumale  frère  du  duc  de 


s  O  M  M  AIRES.  vij 

Guife,  Siège  nimorahle  de  Met^  par  Char  le  V,  Prife  de  ^ 


Sedan  par  les  Impériaux.  Harangue  du  duc  de  Gu'tfe  à  ^^^^^  '^-^* 
fes  gens  le  jour  de  taffaut  général.  Duel  de  Charle  de  la 
Rocbefoucaut  de  Randan  y  contre  Henri  Manrique^,  Le^ 
vée  du  fiége  de  Met^.  Volrad  de  Mansfeld  ^  fous  la  coU" 
duite  £  Albert ,  s'empare  de  l'Etat  de  Bru?ijvyick.  Prije 
d'Elyyangen  par  le  duc  de  Wittemherg  jfur  le  Grand-maître 
de  tordre  Teutonique.  Mort  de  plujteurs  grands  hommes  j 
de  Henri  duc  de  Meckelhourg  ,  de  Germain  duc  de  Weda ,, 
d'Eyrard  Billich  ^  de  Jean  Cochlée ,  de  Gafpar  Hedion^  d'An^ 
dré  Ojîander ,  de  Sebaftien  Munjler ,  de  Jojfe  Vtllic  y  de  L  a^ 
^are  Bonnami  ^  de  George  Giraldi  y  de  Paul  Joye  y  de  Fer-* 
dinand  Nuiïes  de  Valladolid. 


SOMMAIRE   DU  LIVRE  XII. 


A 


Lbert  continue  fes  perfecutions  contre  les  Eyeques. 


Les  remontrances  de  l'Empereur  ne  font  pas  capables  ^  S  S  3' 
de  r arrêter.  Il  fait  toujours  la  guerre  dans  la  Franconie, 
Affemblée  à  Francfort  a  ce  fujet,  Albert  y  a  en  Saxe.  Mau^ 
rice  lui  déclare  la  guerre.  On  publie  de  part  <ts*  d'autre 
quantité  d'écrits.  Bataille  fanglante  donnée  dans  le  Diocé^ 
fe  d'Hildesheim  y  auprès  de  Peine  y  place  du  payis  de  Lu" 
xemhourg.  Maurice  yicïorieux  meurt  de  fes  bleffures.  Ses 
mœurs  ,  fon  efprit  y  fes^  aSlions  dans  la  paix  <s*  dans  la 
guerre,  Augufte  fon  frère  y  qui  étoit  alors  che^  fon  beau-- 
père  le  Roi  de  Dannemarc  y  fuccede  à  Maurice.  Il  fait  la 
paix  ayec  Albert  de  Brandebourg  y  qui  ayoit  été  défait  par 
Henri  de  Brunfyyick  Ltyée  du  fiége  de  Brunfyyickyfous 
certaines  conditions.  Albert  efl  profcrit  par  la  chambre  de 


v!!j  SOMMAIRES. 

Spire.  Teroucnne  prife  ir  démolie  par  les  Impériaux,  Fran^ 
Henri  II.  cois  de  Montmorenciy  efl  fait  prifonuier.  Les  ennemis  pr en- 
^  5  S  3'  lient  Hedin  ayec  le  même  jucces.  F  lu  fleur  s  François  péri f- 
fent  en  cette  occafion.  Horace  Farnefe ,  qui  a'Voit  époufé  de^ 
puis  peu  Diane  fille  naturelle  du  Roi  ^y  eft  tué,  Robert  de 
la  Mardi  de  BoutUon ,  qui  défendoit  la  place  ,  eft  fait  pr  if  on" 
nier,  Défaite  des  Impériaux  près  de  Dourlens ,  par  le  Conne^ 
table  Anne  de  Montmorenci.  Le  prince  d'EJpinoyy  ejï  tué  y 
le  duc  d'Arfchot  efl  fait  prifonnier ,  <S*  les  François  gagnent 
Jix  enfeignes  fur  les  ennemis.  On  affiége  inutilement  Bapau^ 
}ne  ^  Cambrai,  Dom  Garde  de  Tolède  commence  la  guerre 
co?ître  les  Siennois  ,  qui  aboient  pris  notre  parti  :  fes  pre^ 
miers  fucces.  Montalcino  affiégé  inutilement,  affaires  du 
Tiémont.  Ferdinand  de  Gonjague  yeut  furprendre  Bene, 
Frife  de  Cortemiglia  ^  de  Ceya  par  Briffac.  Fillage  de 
Verceil,  Mort  de  Charle  duc  de  Sayoye,  Guerre  de  Corfe. 
Guerre  de  Tofcane,  Droit  des  Rois  de  France  fur  Gcnnes, 
On  donne  à  Faul  de  Thermes  la  conduite  de  la  z^erre  de 
Tofcane  iT  de  Corfe,  Armée  auxiliaire  du  Turc  ^fous  la, 
conduite  de  Dragut.  Prife  de  Bonifacio  y  place  de  Corfe,  On 
tache  de  furprendre  Cahi,  Les  Siennois  reprennent  San^ 
Ftoren^o  ^CfT  Baflia.  ISJouyelle  perfécution  contre  les  Hére^ 
tiques.  On  fait  mourir  à  Genève  Michel  Seryet  de  Tarra^ 
gone.  Mort  de  plufïeurs perfonnes  illuftres  s  de  Jean  Riyius , 
dErafme  de  Reinhold ,  de  Jacque  Sturm,  de  Jean  Dubra-^ 
Vius  éyeque  d'Olmants ,  de  Jean-Baptijle  Egnatius ,  de  Je^ 
rome  Fracaftor.  Ifabelle  affiftée  du  Turc  excite  des  troubles 
dans  la  Hongrie,  Caftaldo  fe  retire  de  la  FroVmce ,  haï  des 
peuples.  Soliman  y  dans  la  crainte  de  quelques  résolutions , 
part  pour  la  Syrie,  Il  fait  "Venir  Muftapha  fon  fils  auié  à 
Aleph  y  ^  le  fait  mourir  a  la  follicitation  de  RoxeUne  ^  de 

Ru  flan 


SOMMAIRES.  îx 

Ttuflan  Grand-Vi'^tr,  Zeangir  ajjlïgé  de  la  mon  de  [on  fre-  " 


rsy  meurt  au  Camp  ou  à  Conjlant'mople,  Soliman  fait  mou^  Henri  IL 
m  peu  de  tems  après  le  fils  de  Muflapha,  Ibrahim  exécute       ^  ^  ^' 


..cet  ordre  malgré  lui. 


SOMMAIRE  DU  LIVRE  XIII. 

GKafîds  troubles  en  Angleterre ,  apris  la  mort  d!R^ 
douar d  VI.  V ambition  de  Jean  Dudley  comte  de 
3S[orthumberland  en  efi:  Vorigine.  Il  "Veut  exclure  Marie 
de  la  fucceffïon  à  la  Couronne.  Jeanne  de  Sujfolk  eft  éle^ 
yee  fur  le  throne  malgré  elle.  Dudley  fin  heau-pere  ^  aU" 
teur  de  cette  entreprife  ^  a  la  tète  tranchée.  Couronnement 
de  Marie.  Généalogie  du  cardinal  Poole  y  <5^  fon  ambajfa^ 
de.  On  propofe  a  la  Keine  plufieurs  mariages.  Elle  épouje 
Philippe  prince  d'Efpagne.  Wiat  ejl  pris  <ir  puni  de  mort. 
Jeamie  3  fon  père  le  duc  de  Sujfolk ,  <tT  Gilford  fon  mari , 
ont  la  tète  tranchée.  Ordonnances  tâchant  la  difcipline  Ec- 
défiafiique ,  ijT  l'autorité  du  Pape.  Elisabeth ,  fœur  de  Ma- 
rie  y  efî  mife  en  prifon.  Célébration  des  noces  de  Marie  aMcc 
Philippe.  Charle  V.  cède  le  royaume  de  JSfaples  a  fon  fils , 
en  faMeur  de  ce  mariage.  Traité  de  Paix  entre  le  Roi  <tjr 
V Empereur ,  par  rentremife  du  cardinal  Poole.  Arriyée  de 
ce  Cardinal  en  Angleterre.  Il  rétablit  rancienne  Religion. 
Affaires  d' Allemagne.  Accommodement  de  Jean  Frédéric 
ayec  Augujle  de  Saxe.  Jean  Frédéric  ?neurt  peu  de  tems 
Apres.  Albert  continue  la  guerre  contre  ceux  de  'Nurem- 
herg  ir  de  Schyyeinfurt.  Succès  de  Henri  Playyen  con- 
tre Albert.  Apres  la  bataille  de  Kitingen  )  Albert  fe  reti- 
re en  France.  On  écrit  en  fa  fayeur  aux  Etats  de  l'Empire, 
Xoïîî»  IL  b 


1554. 


X  SOMMAIRES. 

<ï^;?/W^^^  Fr^wc/or/-.  Réponfe  des  Etats,  Mort  de  fuelqueî' 
gens  de  Lettre  ,  de  Jean  Frie^yde  Xijie  Betulee  ^  de  Simon 
Portis  y  de  Sigifmond  de  Ghelen ,  de  François  Franchini,  En^ 
^  treprifes  du  Roi  contre  l Empereur  :  fes  progrès  danslepayis 
ennemi.  Le  Roi  Je  rend  maître  de  Beaurin  y  de  Mariembourg  y 
de  BouVine  y  de  Dinan  y  <S  du  port  de  Giyets.  Pillage  de 
Bains.  Siège  de  Henti.  Combat  ou  le  duc  de  Guife  acquiert 
beaucoup  de  gloire,  Ajfaires  de  France,  Le  Parlement  ren^ 
du  Semé  [Ire.  EtabliJJement  d'un  Parlement  à  Rennes  y  <C^ 
de  la  Gabelle  dans  la  Gutenne,  Augmentation  du  Jiombre 
des  Secrétaires  du  Roi^ 


SOMMAIRE  DU  LIVRE  XIV. 

GUerre  de  Tofcane  :  Jean  Medichino  ou  Medici  ^mar^ 
quis  de  Marignan  général  des  troupes.  Son  origmt 
i^  fa  fortune.  Mariage  de  Fabiano  de  Monte ,  ayec  la  fille 
de  Corne.  Sienne  e/i  ajfiegée.  Les  Florentins  font  défaits 
auprès  de  San-Gufne.  Jourdain  des  Ur fins  remet  San-Fio^ 
re?î^o  y  place  de  lifte  de  Corfe  y  entre  les  mains  de  Doria^. 
Malheureufe  expédition  de  Chiufi.  Rufe  de  Santaccio.  On 
envoyé  Pierre  Stro^i  ayec  du  fecours  pour  faire  lever  le 
Siège  de  Sienne.  Léon  Stro^^i  eji  tué  d'un  coup  darque^ 
huje  par  un  Payifan  y  auprès  de  Scarlino.  Le  Roi  donne  le 
commandement  de  Sienne  â  Blaife  de  Mojitluc.  Bataille  de 
Marciano  ,  où  Pierre  Stro^^i  ,  qui  commandoit  ?ios  troU" 
fes  y  ejl  défait  par  le  marquis  de  Marignan.  Prife  de  Lu- 
tignano  ,  par  Joanin  Zeti.  Stro-^^i  s'ouvre  un  paffage ,  O^ 
fe  jette  dans  Sienne.  Il  encourao-e  les  affiége^par  lefperan-* 
ce  dun  fecours,    Stro^^i  fort  de  la  yille.    On  découvre 


SOMMAIRES.  xî 

fdrmee  nayale  des  Turcs,  Mehedia  en  Afrique  ejl  rafee.  — *— o»— ^i 
Monte-Keg^ioni  efl  trahi  par  Joanin  Zeti.  Les  ennemis  Henri  IL 
attaquent  Sienne  pendant  la  nuit ,  mais  fans  fuccès,  ^  S  S  "k- 

SOMMAIRE   DU   LIVRE   XV. 

ON  prend  le  château  de  la  Corte ,  dans  lifte  de  Cor^ 
fe,    Briffac  fait  de  yains  efforts  dans  le  Fiémont , 
pour  fe  rendre  maître  de  Vaifenera,    L'Empereur  rapelle  «««.«^ 
Ferdinand  de  Gon^ague.    Les  nôtres  s'emparent  d'ïyrée,     i  ^  r  c. 
Briffac  fait  fortifier  Santia,  Jacque  de  Sahaifon  furprend 
Cafal'Saint'Vas ,  dans  le  Montjerrat.  Le  marquis  de  Ma- 
rignan  donne  une  rude  attaque  d  la  Vdle  de  Sienne  :  tl 
cft  repouffé  :  les  ajjlege^  font  preffe^  par  la  faim.    Mort 
de  Paul  IIL    Marcel  IL  e/i  élu  en  fa  place.  Conditions 
de  la  reddition  de  Sienne,  Les  François  en  fortent  honora^ 
hlement  ayec  Montluc,  Affaires  des  Payis-Bas.  '  Les  no^ 
très  attaquent  fans  fucces  un  Fort  appelle  la  Mauyaife , 
auprès  de  Met^.  On  découyre  d  Met^  <(jr  a  AhheVtUe  le 
complot  des  Cor  délier  s.    On  en'Vqye  du  fe  cour  s  à  Mariem- 
bourg,    Négociations  pour  la  Paix  entre  le  Roi  <s  V Em- 
pereur, Les  'Députe'^  ,  par  ïentremife  des  Anglois ,  s' af- 
femhlent  de  part  ^  d'autre  à  Gr avelines.    Mort  du  Pape 
Marcel  :  fa  Vie  <T  fes  mœurs,  Paul  IV,  lui  fuccede.  Co- 
rne donne  le  Gowvernement  de  la  République  de  Sienne  à 
Agnolo  ISIicolini,  Le  marquis  de  Marignan  affiége  (sr  prend 
Portercole  y  dont  les  ?iôtres  étoient  en  poffeffion.    Othobon 
de  Fiefque  y  ejl  fait  prifonnier,  Doria  le  traite  fort  crueU 
lement.     On  exerce    mille  cruauté^,  fur    le    cadayre   de 
Léon  Stro^y,    Les  nôtres  font  enyatn  leurs  efforts  pour 

bij 


xlj  SOMMAIRES. 

^^^^^^^^^^^^^  jurprendre  Valen'^a,  Le  duc  d'Albe  ohtient  h  Gouyerne-^ 
Henri  II.  ^^^^^^  ^^  Milan,  Sesjxploits,  Il  campe  fans  fucces  auprès- 
*  ^^  ^*  de  Santia.  Il  tache  en  yain  de  fufprendre  CafaL  Prife de 
Moncaho  par  Sahaifon,  Le  Gouverneur  -,  peu  de  tems 
après ,  lui  rend  la  Citadelle.  Arrivée  des  Turcs  en  Italie , 
pour  fccourir  les  François,  Les  nôtres  ajfié^ent  inutilement 
Calyi  y  en  Corfe,  Mi f érable  état  de  Sienne  après  fa  reddi^ 
tion,  L'Empereur  donne  cette  place  a  Philippe  fon  fils. 


SOMMAIRE   DU   LIVRE   XVI. 

LE  nouveau  Pape  fait  quelques  mouyemens  dans  Ltf 
Tofcane,  Entreprifes  <ts*  projets  defes  parens.  Corne 
fife  d'abord  de  dijjîmulation,  Jean-François  Guidi  comte  de- 
Ba^?w  3  ejl  dépouillé  de  fes  biens ,  <t^  cité  à  Rome,  Hains' 
des  Caraffes  contre  l'Empereur  ^  <s*  le  parti  Impérial.  Les^ 
S  forces  font  inquiète^  à  ce  fujet.    Conditions  d'un  traité 
fait  d  Rome  par  d'Avenfon  ambaffadeur  y  <^  le  cardinal 
d'armagnac  s  Annibal  Rucellay  en  apporte  le  projet  en 
France,   Le  Roi  le  ratifie  ^  <5*  s'engage  dans  une  alliance 
fatale  âfon  Royaume,  Le  cardinal  de  Tournon  prévoit  pru- 
demment tous  les  malheurs  dont  elle  fut  l'origine  ^  <^  la 
feule  caufe,  Prife  de  CreVoli  dans  la  Tofcane ,  par  les  Im- 
périaux.  Heureux  Jucce s  de  Corneille  Bentivoglio,  Perte 
de  Sarteano,  Mort  du  marquis  de  Marignan  gouverneur^ 
du  Mdanois  y  fon  habileté  y  fa  cruauté  <ts*  fon  caraBere\ 
Le  cardinal  Chriftophe  Madruce  lui  fuccede.  Le  ducd'^l'^ 
he  vient  à  Gennes  y  d'où  il  paffe  à  Tsfaples  y  pour  y  prendre 
le  commandement  des  troupes  definées  à  la  guerre  contre 
le  Pape,  Magnifique  éloge  de  Jean  Gropper y<S*  de  Claude 


SOMMAIRES.  xiîj 

Ticfpenfc.    La  guerre  fe  rallmne  entre  l'Empereur  ir  le 

'Roi  yd  Voecafion  des  Caraffes.  Heureux  fuccès  des  Fran-  Henri  IL 
cois  fur  la  frontière  de  Flandres  »  Combat  de  Germignipres  ^  ^  ' 
de  GîVets  y  fuiVi  pen  après  de  la  bataille  de  Giyets.  La. 
flote  Hollandoife ,  en  revena?it  des  Indes  y  eji  pillée  iT  bru- 
Ue  par  les  François  ,  avec  une  perte  confiâerable  de  part  <^ 
d'autre.  EpineVdle  ^  de  Harfleur  ^qui  commandoit  notre  ar^ 
mée  navale  ^  eft  tue  dans  cette  aSlion.  Henri  d'^lbret  roi 
de  ISfayarre  meurt  a  Pau  en  Bearn ,  laiffant  pour  héritière 
Jeanne  fa  file ,  qui  ayoit  époufé  Antoine  duc  de  Vendôme. 
'Affaires  de  France.  Lî/litution  des  Lieutenans  Criminels 
de  robe-courte.  Le  Roi  qui  s'étoit  referyê  y  ((T  aux  Juges 
Royaux ,  la  connoiffance  du  crime  dhérefîeyfait  une  Dé- 
claration par  laquelle  il  la  laiffe  aux  Juges  Ecclefîafiques  , 
<r  enjoint  aux  Gouverneurs  de  faire  punir  fans  aucun  dé- 
ïai  y  <sr  fans  avoir  égard  à  Vapel  y  félon  l énormité  du-  crime  ^ 
ceux  qui  avoient  été  condamne^  par  les  mêmes  Gouverneurs  y 
ou  par  des  Commiffaires  ,  comme  convaincus  d'héréjïe.  Vi- 
y>es  remontrances  du  Parlement  de  Paris  contre  cette  Dé- 
claration. Traité  avec  Jean  de  Brojfe  duc  d'Etampes  y  au 
fujet  de  la  principauté  de  Bretagne.  J\îouvemens  a  Gène- 
ye  y  iT  à  Lucerne.  Mort  d'hommes  illuflres  y  de  Kolfang 
Lafius  y  de  Conrad  Pellican  )  de  George  Agricola  y  de  Gem- 
7na  Frifony  dEdouard  IVoton  y  dLfidore  Clario  y  dOUmpia- 
Fulvia  Morata  y  de  Marc- Antoine  Major  agio  ,  d'O  ronce 
Ftrté  y  de  Pierre  Gille,  Expédition  de  ISlicolas  Durand  de 
Villegagnon  y  en  Amérique.  Mauvais  ouvrages  d'André 
[Thevet.  Dicte  d'Ausbourg  y  fuivie  de  l' affemhlée  de  Isfaum- 
hourg  y  ou  les  Protejîans  forment  une  ligue.  On  agite  inuti- 
lement le  différend  au  fujet  de  Cat^enelnbogen  ,  entre  Phi- 
lippe La?îdgraVe  de  Hejfe  ^  ^  Guillaume  de  Naffau  prmc€ 

biij 


.wiuiua 


xîv  SOMMAIRES. 

5!!S  d'Orange,  Traité  conclu  le  2^  de  Décembre  ,  ^ui  tefmî- 
Henri  il  }j^  ^  après  de  grandes  contcjîaûons  ^  les  troubles  de  la  Re- 
ligion  :  la  crainte  des  Turcs  d'un  cote ,  <tT  des  François  de 
Vautre ,  eft  le  motif  de  cet  accommodement.  Les  Proteftans 
peuyent  fuiyre  la  confejjion  d' Aushourg  y  fans  craindre  d'e^ 
tre  pomfuiVis  à  ce  fujet,  Queftion  fur  la  Cène  entre  les  PrO" 
teftans.  Mort  de  Jeanne  mère  de  l Empereur  <T  de  Ferdi*, 
nand,  L'Empereur  fonge  à  fe  décharger  des  foins  du  gou-' 
yernement.  Il  conyoque  à  Bruxelles  une  nombre ufe  <^  cé^ 
lébre  ajfemblée.  Il  dofinefes  Royaumes  <ir  fes  Principauté^ 
À  fin  fils  ,  quil  ayoit  fait  chevalier  de  la  Toifon  d'or  y  après  , 
ayoir  abdique  l'Empire  en  faveur  de  Ferdinand  fin  frère  y  qui 
itoit  déjà  roi  des  Romains, 


Fin  des  Sommaires  de  ce  fécond  volume» 


ISTOIRE 


D  E 


J  ACQUE     AU  G  U  STE 

DE    T  H  O  U 


LIVRE    SEPTIEME. 


'^^^^^^iK  X  I  M  I  L  I  E  N  ,   gendre  de  l'Empereur  , 


partit  alois  d'Efpagiie  pour  fe  rendre  à  Auf-  HenriIL 
bourg  y  Ferdinand  fon  pcre  l'avoir  engagé  1550, 
à  ce  .voyage  ,  pour  conférer  enfembie  iur 
la  fucceliion  à  l'Empire.  L'Empereur  , 
voyant  combien  il  lui  étoit  important  de 
maintenir  dans  fa  maifonla  dignité  Impéria- 
le ,  avoir  eu  recours  à  la  reine  Marie  fa  fœur ,  qu'il  fit  venir.des 
Payis-bas  au  mois  de  Septembre,ôc  il  l'avoir  chargée  de  folliciter 
fon  frère  Ferdinand,  pour  l'engager,  s'il  étoit  poffible ,  par  des 
offres  avantageufes  à  renoncer  au  titre  de  Roi  des  Romains,  en 
Tome  IL  A 


2  HISTOIRE 

faveur  du  prince  Philippe  fon  fils.  Mais  Ferdinand  ;  qui  avoîf 
77        Tj   ^^"^  partage  tous  les  biens  que  l'Empereur  Maximilien  leur 
HENRI     .  p^j,^  avoir  pofTedez  en  Allemagne,  ôc  outre  cela  fes  droits 
*  J  )  ^*     5c  les  prétentions   de  fes  enfans  à  foùtenir  3  s'éleva  contrqi 
cette  renonciation  ,  ôc  refufa  pour  la  première  fois  de  fécon- 
der les  intentions  de  fon  frère.  Le  prince  Maximilien ,  élevé 
dans  l'idée  flateufe  de  parvenir  un  jour  à  l'Empire  >  voyanç 
à  la  fin  fon  père  fort  ébranlé  ,  ôc  prêt  à  fe  rendre  aux  preifan- 
tes  follicitations  de  la  Reine  fa  fœur ,  employa  tout  ce  qu'il 
crut  propre  à   l'affermir  dans   la  réfolution  qu'il  avoir  prife  . 
d'abord  de  conferver  fa  dignité.  Sa  vivacité  à  ce  fujet  l'ex- 
pofa  au  reifentimcnt  ôc  à  la  colère  de  l'Empereur  ôc  du  princç 
Philippe. 

Maximilien  ,  à  fon  retour  d'Efpagne,  avoir  amené  avec  lui 
Bûhazon  parent  du  roi  de  Fez  :  ce  Prince  perfecuté,  ôc  depuis 
peu  dépouillé  de  fes  Etats  parle  Cherif,  étoit  veni*  reclamer  le 
lecours  de  l'Efpagne  contre  cet  ennemi  commun.    Les  Lec- 
teurs mefçauront,  je  crois,  bon  gré  de  remontera  l'origine  des 
rois  de  Fez,  de  Maroc,  ôc  à  celle  des  Cherifs ,  pour  leur  faire 
parr  ici  de  ce  que  nous  f(;avons  des  Princes  qui  régnent  aujour- 
d'hui en  Afrique.  J'ai  remarqué  que  Paul  Jove,  exa£t  d'ailleurs 
dans  ce  qui  concerne  les  faits  étrangers ,  n'en  parle  point  dan^ 
fes  hiftoires  ,  ôc  fort  peu  dans  fes  éloges. 
Defcription       Ptolomée  n'a  eu  qu'une  idée  imparfaite  de  l'Afrique ,  re- 
de  la  partie     gardée  pat  Ics  aiicieus  comme  la  troifiéme  partie  du  monde; 
de  i'Af  iqiie.^  ^^^  lumières  s'étendoient  feulement  fur  cette  portion  qui  eft 
Révolutions     cii-dcca  de  la  ligne  équinoxiale  :  nous  devons  aux  Portugais 
amvces  dans  j^  connoifTaiice  de  celle  qui  efl:  au-delà.  Je  ne  parlerai  ici  que 
de  la  partie  en-deça  ;  qu'il  me  foit  permis  de  l'appeller  ainfrj 
Elle  renferme  premièrement  les  deux  Mauritanies  h  l'une  étoit 
anciennement  la  Tingitane,  où  font  les  royaumes  de  Fez  ÔC 
de  Maroc  3  ôc  l'autre  la  Cefarienne ,  qui  contient  celui  de  Tre- 
mefen  ,  avec  Alger ,  fa  ville  capitale ,  autrefois  Julta  Ca;fareal 
Ce  pays  que  les  anciens  appelloient  proprement  l'Afrique  >  s'é- 
tend de  là  vers  l'Orient  3  quelques-uns  l'appellent  aujourd'hui 
Barbarie  ,  d'autres  feulement  partie  de  Barbaries  là  eft  le  royau- 
me de  Tunis.   On  trouve  enfuite  la  Cyrenaïque,  ôc  la  Alarma- 
rique ,  appellée  aujourd'hui  de  fon  ancien  nom ,  Terre  de  Barca, 
ôc  enfin  l'Egypte ,  ou  du  moins  cette  partie  au-delà  du  Nil ,  que 


DE  J.  A.  DE  THOU,Liv.   VIL        5 

plufieurs  ont  mife  dans  l'Afie.  Toutes  ces  provinces,  plus  cul-  »j 

tivées  ôcplus  peuplées  que  le  refte  de  l'Afrique ^  font  fituées  Henri  II. 
fur  la  mer  Atlantique  ôc  fur  la  Méditerranée  h  à  leur  extrémité  i  j  y  o. 
eft  le  mont  Atlas,  qui  s'élevant  de  la  Marmarique  S  femble 
du  Levant  au  Couchant,  jufqu'à  l'embouchure  de  la  rivière 
de  Sus,  qui  arrofe  la  ville  de  Méfia ,  former  une  chaîne  de 
montagnes  pour  aller  donner  le  nom  d'Atlantique  à  cette  mer 
qui  lui  fert  de  bornes.  Au-delà  font  la  Numidie  ôc  la  Gétu- 
lie ,  payis  beaucoup  moins  habitez  :  l'Afrique  intérieure  6c  le 
Defert  occupent  cet  efpace  vuide  qui  eft  en-deça  de  la  ligne 
Equinoxiale.  Tous  ces  payis  étoient  autrefois  fournis  aux  Ro- 
mains '■>  mais  fur  le  déclin  de  leur  empire ,  les  Aiains  ,  les  Van- 
dales ôc  les  Gepides ,  après  avoir  ravagé  les  Gaules  ôc  les  Efpa- 
gnes  >  s'en  rendirent  les  maîtres  5  ils  en  jouirent  jufqu'à  la  con- 
quête des  Arabes  Mahometans ,  qui  en  chafTerent  les  Vanda- 
les, ôc  qui  pour  aflurer  leur  barbare  domination,  les  mafla- 
crerent,  avec  tous  les  Chrétiens  qui  étoient  en  Afrique.  Ils  di- 
viferent  ces  Etats  conquis  en  plufieurs  Royaumes  :  cette  divi- 
(ion  leur  donna  des  Rois  de  différentes  familles,  qui  en  fefuc- 
cedant,  affectoient  de  tout  changer,  pour  éteindre  la  mémoire 
de  leurs  prédccefleurs.  Tant  de  révolutions  ont  confondu  les 
anciens  noms  des  peuples ,  des  provinces  ôc  des  villes. 

La  Tingitane  ,  dont  il  s'agit  ici ,  eft  bornée  par  la  mer 
Oceane  du  côté  de  l'Occident,  ôc  par  celle  d'Efpagne  ôc  de 
Sardaigne  du  côté  du  Septentrion  ;  elle  touche  la  Céfarienne 
vers  l'Orient  ;  ôc  vers  le  Midy  elle  s'étend  jufqu'au  mont  A- 
tlas.  Mais  félon  la  difpofition  préfente  le  royaume  de  Maroc, 
fitué  dans  la  Tingitane ,  renferme  des  contrées  qui  font  fur  le 
mont  Atlas  ôc  au-delà  du  côté  du  Midi.  Cette  province  con- 
tient le  royaume  de  Fez ,  autrefois  peu  confidérable ,  maïs  qui 
s'eft  agrandi  aux  dépens  de  celui  de  Maroc  ,  fur  lequel  il  l'em- 
porte aujourd'hui  5  tel  qu'il  eft  ,  nous  commencerons  par  fa 
defcription. 

Maroc  la  capitale  de  ce  royaume ,  où  Ton  croit  qu'ancien- 
nement le  roi  Bocchus  tenoit  fa  cour ,  commande  à  fept  pro- 
vinces i  la  plus  fameufeeft  celle  de  Sufa,  qui ,  au-delà  du  mont 
Atlas ,  s'étend  jufqu'à  la  fortereffe  de  Gartgueffem.  Ses  villes 
principales  font  Tedli ,  Tagavoft ,  Tarudante ,  Tejeut,  ôc  Mefla. 

I  MaYmarica  ôc  Barcaa  terra,  dans  Ptolomée  fe  prennent  pour  le  môme  payis, 

Aij 


4  HISTOIRE 

'  Les  fix  autres  provinces  font  moins  peuplées  6c  moins  fertiles  • 

Henri  IL  ^  ^^  ^'^^^  ^^^  excepte  le  territoire  de  Maroc,  toutes  font  rem- 
j  -  -  Q^  plies  de  montagnes  efcarpées  &  couvertes  de  neiges  dans  tou- 
tes lesfaifons.  Maroc  :,  que  quelques-uns  prétendent  avoir  été 
appelle  autrefois  Bocanum  Htmerum ,  eft  fituée  dans  une  plaine  î 
à  quatorze  mille  du  mont  Atlas ,  &  à  fix  mille  du  fleuve  Ten- 
fift ,  près  du  pas  d'Agmet,  qui  conduit  dans  les  deferts  où  font 
répandus  les  peuples  de  Lumptune  ;  fes  murailles ,  autrefois 
percées  de  vingt-quatre  portes ,  contenoient  plus  de  cent  mille 
maifons.  C'eft  dans  cette  ville  fi  magnifique  par  fes  Temples  , 
fes  bains ,  fes  Collèges ,  ôc  fes  Hôtels ,  que  le  roi  Manfor 
avoit  fait  bâtir  un  tour  en  forme  d'amphiteâtre  :  cette  tour  , 
qui  étoit  comme  une  vafte  citadelle  j  renfermoit  un  temple  au- 
gufle  &  un  collège  fameux» 

Après  ce  royaume ,  celui  de  Fez  tient  le  premier  rang  dans 
la  Tingitane.  Maroc  a  fur  Fez  l'avantage  de  l'ancienneté  ôc 
de  la  réputation  -,  Fez  a  fur  Maroc  celui  des  forces  &  des  ri- 
chefles.  La  rivière  d'Omirabih  ôc  les  Provinces  de  Ducala  & 
de  Tedela ,  qui  font  du  royaume  de  Maroc ,  le  bornent  du 
côté  de  l'Occident  -,  il  eft  féparé  de  celui  de  Tremezen  ,  du 
côté  de  l'Orient  par  la  rivière  de  Muluva?  il  a  vers  lefepten- 
trion  le  détroit  de  Gibraltar,  ôc  vers  le  Midi  le  pied  du  mont 
Atlas,  d'où  il  s'étend  jufques  dans  la  Getulie  ôc  dans  la  Numi- 
die.  Il  eft  auffi  divifé  en  fept  provinces  :  Temefna  ou  Sevie  eft 
la  première.  Cette  province  très-fertile  étoit  autrefois  remplie 
de  villes  bien  peuplées  5  elles  ont  été  détruites  par  les  Almoha- 
das  ôc  les  Merinis ,  à  caufe  des  guerres  continuelles  ôc  de  la 
puilTance  de  leurs  habitans ,  qu'ils  ont  réduits  à  vivre  fous  dts 
tentes  Ôc  des  cabanes.  On  voit  pourtant  encore  quelques  vefr 
tiges  des  villes  d'Anfa,  Mançora^  RabatOj  Nuchaila.,  Men- 
zala,  Adendum  j  Tegeger,  Maderauvan  ,  Taggia  ôc  Zarfa  , 
refte  de  plus  de  quarante  villes  très-coiifidérables  par  le  nombre 
des  maifons  ôc  des  habitans. 

Fez  eft  la  féconde  province ,  où  font  les  villes  de  Sala  012 
Sella,  fur  une  rivière  du  même  nom,  de  Mequinezôc  de  Fez  j 
celle-ci  eft  aujourd'hui  fi  puifiante  en  Afrique,  quelesSarra^ 
zins  l'appellent  la  Cour  d'Occident ,  ôc  la  regardent  comme  le 
fécond  fiége  de  l'Empire  Mahometan.  Elle  eft  compofée  de 
trois  villes  i  la  première  6c  la  plus  ancienne  s'appelle  à  prefent 


^       DE  J.  A.  DE  THOU,  Lïv.  vu         f 

Beleide  ,  fituée  où  étoit  autrefois  Bilibilis ,  dont  parle  Ptolo-  ■  " 

Inée  '^.  Elle  a  du  côté  du  levant  la  rivière  de  Sala  j  fon  enceinte  Henri  II. 

peut  contenir  quatre  mille  maifons.  Idris ,  le  fécond  des  Cali-     i  r  c-  o. 

phes  d'Afrique,  la  fit  bâtir  l'an  798,  dans  le  tems  que  Mahomet    »Ptoiomée^ 

&  Abdala,  tous  deux  fils  d'Aaron  Rafis^  fe  faifoient  après  la  mort  [3  *  ^èuc  ri/»^ 

de  leur  père ,  une  guerre  auffi  longue  que  cruelle.  L'ayant  enfin  biUs. 

terminée  par  une  paix  mal  afTûrée ,  Mahomet  transfera  le  fiége 

de  fon  empire  de  Damas  à  Baldae ,  qu'il  avoir  fait  conftruire  près 

des  ruines  de  l'ancienne  Babylone,  furie  même  terrain  qu'oc- 

cupoit  autrefois  la  ville  de  Seleucie  :  Abdala  choifit  l'Egypte 

pour  fon  féjour.  En  Efpagne,  à  leur  exemple ,  on  créa  un  Ca- 

liphe  égal  en  autorité  à  celui  de  Baldae  ôc  d'Egypte ,  ôc  deux 

en  Afrique.  Le  premier  réfidoit  à  Carvan.  Cette  ville  qu'Oc^ 

cuba  ,  fils  de  Nafic  ,  avoit  fait  bâtir  dans  la  Cyrenaïque  deux 

cens  ans  auparavant ,  après  deux  grandes  vi£loires  remportées 

par  les  Arabes  fur  les  Chrétiens,  fut  ainfi  nommée  pour  éterni- 

1er  la  gloire  des  vainqueurs  :  les  peuples  de  toutes  parts  empref- 

fés  de  Fhabiter ,  y  vinrent  en  fi  grand  nombre  ^  qu'il  fallut  y 

ajouter  une  nouvelle  ville  ,appellée  Raqueda.  Carvan  étoit  le 

fiége  de  l'empire  Oriental  des  Mahometans  en  Afrique  ,  ôc  Fez 

de  l'Occidental.  Cette  ville ,  comme  nous  l'avons  déjà  dit  , 

étoit  l'ouvrage  d'Idiis,  defcendant  d'Hali  ôc  de  Fatime  fille 

de  Mahomet. 

La  féconde  ville  qui  compofe  Fez ,  eft  appellée  le  vieux  Fez, 
&  eft  arrofée  d'une  rivière  du  côté  de  l'Occident  j  elle  con- 
tient, avec  le  grand  temple  de  Carruen,  quatre-vingt  mille  mai- 
fons, ôc  un  grand  nombre  de  fontaines  ôc  deruiifeaux.  On  bâ- 
tit cette  ville  long-tems  après  la  mort  d'Hafcen ,  petit-fils  d'I- 
dris;  la  défunion  de  deux  frères  qui  fe  difputoient  l'empire, 
en  fut  l'occafion.  L'un  des  deux  ,  croyant  mettre  fin  à  leurs 
différends ,  fit  bâtir  le  vieux  Fez  ,  mais  fi  près  de  l'autre ,  que 
n'étant  féparés  que  par  la  rivière  ôc  un  petit  fentier ,  cette  proxi- 
mité les  faifoit  fouvent  renaître.  Jofeph ,  fécond  Roi  des  Al- 
mohadas  ôcfils  d'Abdaluc  ,  déjà  poffefieur  du  royaume  de  Tre- 
mezen,  fous  prétexte  de  donner  la  paix  à  cette  province,  mit 
cette  ville  au  rang  de  fes  Etats,  ôc  s'érant  rendu  l'arbitre  des 
deux  frères ,  il  leur  ôta  la  vie ,  pour  terminer  leurs  querelles. 
Ces  deux  villes  n'en  formèrent  bien-tôt  qu'une,  par  la  deftruc- 
tion  des  murs  qui  les  fépai'oieut ,  ôc  par  les  ponts  qu'il  fit  faire 
pour  les  joindre,  Aiij 


1?  H  I  s  T   O  I  Pv  E 

"■"■"  "*■  La  troifiéme  ville  comprife  auffi  fous  le  nom  de  Fez ,  un  peu 
Henri  II.  P^^^  éloignée,  contient  environ  huit  mille  feux  j  elle  doitfafon- 
2  ç.  ç  Q^  dation  à  Jacob ,  premier  Roi  de  la  famille  des  Beni-Merinis.  Le 
palais  royal,  les  temples,  les  hôpitaux,  les  bains ,  ôc  tous  les  édi- 
fices publics ,  dont  elle  eft  ornée ,  font  d'une  magnificence  dif- 
ficile à  décrire  j  fes  murs  font  doubles  ôc  flanqués  d'un  grand 
nombre  de  tours.  La  plupart  des  autres  villes  de  cette  province 
font  fur  des  montagnes  voifmes  du  mont  Atlas ,  ôc  qui  fem- 
blent  en  être  comme  les  racines. 

La  province  d'Afgar ,  pofTedée  par  les  Arabes,  eft  très -fer- 
tile j  les  Holotes  ôc  les  Meleches ,  leurs  Sophis ,  font  tributaires 
du  roi  de  Fez.  Les  villes  de  Larache ,  d'Alcazar,ôc  d'Arzilla 
entretiennent  une  forte  garnifon  de  Maures  i  pour  contenir 
les  Chrétiens ,  maîtres  aujourd'hui  de  Tingis ,  ou  Tanger  ,  ôc 
qui  eft  de  la  dépendance  de  la  province  d'Habat ,  la  quatriè- 
me du  royaume  de  Fez.  Là  font  les  villes  d'Ezaggen ,  de  Ba- 
niteude ,  de  Mergo ,  de  Tanfor ,  d'Agla,  de  Bezat ,  de  Tetuan , 
ôc  de  Tingis  ou  Tanger,  qui  a  donné  le  nom  de  Tingitane  à 
toute  la  Province ,  appellée  depuis  par  les  Arabes  la  féconde 
Mecque.  Alphonfe  V.  Roi  de  Portugal ,  après  avoir  pris  Ar- 
zilla,  qui  fut  néanmoins  bien- tôt  reprife  parles  Maures, mit 
toute  la  province  Tingitane  fous  l'empire  des  Chrétiens.  On 
voit  encore  dans  l'Habat ,  Arziila  ,  Cafarezzaghir ,  ôc  Septa  ou 
Ceuta  ,  ville  autrefois  fort  renommée.  Les  auteurs  Africains , 
qui  la  croyent  l'ouvrage  des  Romains ,  difent  qu'elle  a  été  ap- 
pellée la  Cité  Romaine  5  Ptolomée  la  nomme  Exiliffa.  Il  y  a 
cent  quatre-vingt  ans  que  Jean  premier  du  nom  roi  de  Portu- 
par  confé-^^*  g^l^  la  réduifit  fous  fon  obéïffance*. 

quent  M.  de  Après  la  province  d'Habat ,  eft  celle  d'Errif ,  prefque  toute 
Jed  eiwj^f!  remplie  de  montagnes ,  c'eft  dans  cette  contrée  que  fe  trouve 
'  la  ville  de  Bedis ,  autrement  Vêlez  de  la  Gomera ,  fameufc  par 
les  guerres  qu'elle  a  foûtenuës  de  notre  tems.  Les  Efpagnols 
depuis  trente  ans  ^  fe  font  rendus  maîtres  de  cette  place  ,  fous 
le  commandement  de  D.  Garcie  de  Tolède.  Outre  cette  ville, 
il  y  a  encore  dans  l'Errif  celles  de  Jelles  ,  de  Tegalfa  ,  de 
Gebha  ôc  de  Megime. 

Garet  eft  la  fixiéme  Province  0  elle  joint  le  royaume  de 
Tremezen  5  Melilla  l'une  de  fes  villes ,  nommée  par  Ptolomée 
h  cité  desRulfadires,  futprife  fous  le  règne  de  Ferdinand  ôc 


DE  l  A.  DE  THOU,  Liv.  VïL         7 

d'ifabelle,  par  Jean  de  Guzman  duc  de  Médina  Sidonia  ,  &  =!!==!= 
depuis  cédée  aux  rois  d'Efpagne.  Ses  autres  villes  font  Cha-  Henri  IL 
fafa  ,  Tezzota  &   Meggeo.    Chauz  ou  Elcaon  ,  Province     1  5  ;  0, 
dcferte  ,  voifine  de  la  Numidie  ,  eft  la  dernière  ôc  la  plus 
étendue  du  royaume  de  Fez  ;  elle  a  pour  villes  Teurerto  , 
Dubdu  ,  Teza ,  Ainelginum  ,  Mahdia  ,  Umengiunaibe  ,  ôc 
Gerfeluin. 

Depuis  que  l'Afrique  a  été  infectée  de  la  pernicieufe  dodlri- 
ne  de  Mahomet ,  les  Califes  Arabes ,  pofTefîeurs  de  la  Tingi- 
tane  ,  l'ont  gouvernée  eux-mêmes  ,  ou  en  ont  confié  le  gouver- 
nement à  des  lieutenans.  Mais  Adu  Texifien ,  prince  des  Almo- 
hadas ,  ou  des  peuples  de  Lumptune ,  ennemi  de  la  domination 
des  étrangers  ,  les  fit  tous  périr ,  ôc  s'empara  de  la  fouveraineté 
de  ce  pays,  l'an  lop.  Il  choifit  Agmet  pour  le  fiégede  foil 
empire,  &  pour  fon  féjour.  Jofeph Ton  fils  lui  fucceda.  Dana 
le  cours  de  fon  règne  ,  qui  fut  de  3  j  ans,  il  fit  achever  la  ville 
que  fon  père  avoit  commencée,  conquit  les  royaumes  deTre- 
mezen  ,  de  Fez  ôc  de  Tunis,  prit  plufieurs  villes  en  Efpagne, 
ôc  fe  rendit  maître  de  prefque  toute  l'Andaloufie.  Halifon  fils 
fit  bâtir  dans  Agmet  la  principale  Mofquée  qui  a  toujours  con- 
fervé  fon  nom ,  quoique  fouvant  détruite  ôc  rétablie.  Après  un 
règne  de  fept  ans ,  il  périt  dans  une  fanglante  bataille  qu'il 
perdit  dans  l'Andaloufie  contre  Alfonfe  VIL 

Ibrahim  ,  ou  Abraham ,  fon  fils  ôc  fon  fuccefleur ,  eut  une  fin 
bien  tragique.  Un  étranger  de  bafle  condition,  nommé  Ab- 
dala ,  ôc  qui  pour  marquer  fon  penchant  pour  l'union  ôc  la 
concorde  ,  fe  faifoit  appeller  Mouahedin  ,  de  maître  d'école 
qu'il  étoit,  devint  fi  puifiant  qu'Ibrahim  fe  trouva  dans  la  né- 
cefiité  de  lui  livrer  bataille,  comme  à  un  rival  redoutable.  Ce 
Prince  fut  vaincu  l'an  1 14.C.  Les  portes  de  fa  capitale  lui  ayant 
été  fermées  ,  lorfqu'il  fuyoit,  pour  échaper  à  la  fureur  des  re- 
belles ,  il  fe  réfugia  à  Qran,  croyant  que  cette  ville  feroit  pour 
lui  une  retraite  aflurée  ,  ôc  ne  pouvant  fe  retirer  ailleurs.  Mais 
Abdul  Mumen  chargé  par  Mouahedin  du  foin  de  le  pourfui- 
vre  ,  trouva  les  habitans  d'Oran  difpofés  à  lui  ouvrir  leurs  por- 
tes. Le  Prince  infortuné  fe  fauva  de  la  ville,  à  la  faveur  de 
la  nuit  j  mais  au  milieu  des  ténèbres  ne  fçachantoù  fuir,  ni  quel 
parti  prendre,  il  fe  précipita  de  defefpoir  avec  fa  femme.  Ab- 
dul Mumen,  après  avoir  ainfi  terminé  la  guerre,  vint  retrouver 


%  HISTOIRE 

'  -  Mouahedlii  j  mais  en  arrivant  il  apprit  fa  maladie  &c  fa  mort; 

Henri  II,  Cet  Abdul  Mumen  ,  d'une  naifTance  aufli  obfcure  queMoua* 
{  5  y  o.  hedin  ,  &  qui  comme  lui  avoir  été  maître  d'école  ,  fut  procla- 
mé premier  Pontife  d'Afrique  par  quarante  de  fes  difciples  ÔC 
Ibize  Scribes  ,  &  l'armée  ajouta  à  cette  dignité  le  titre  d'Em- 
pereur. Ce  nouveau  fouverain  afliégea  Maroc ,  qu'il  prit  fuc 
la  fin  de  l'année  ;  il  y  trouva  ,  comme  une  vidime  qui  fem- 
bloit  lui  être  préparée  ,  Ifaac  fils  d'Ibrahim  ,  qu'il  égorgea  de 
fa  propre  main.  Par  ce  meurtre  fa  race  étant  éteinte,  il  s'em- 
para de  la  plus  grande  partie  de  l'Afrique ,  ôc  étendit  les  bor- 
nes de  fon  Empire  jufqu'à  Tripoly.  Aben  Jofeph  fon  lils,ôc 
Abu  Jacob  Almançor  fon  petit-fils ,  lui  fuccederent.  Ce  der- 
nier joignit  à  la  grandeur  de  fa  puifTance  un  profond  fçavoir, 
&  fit  fleurir  les  fciences  à  Maroc  ôc  en  d'autres  lieux  d'Afri- 
que. Le  fils  d' Almançor,  Mahamet  Enacer  ,  furnommé  Mira^ 
*  C'eft-à-    niolin  *,  poffeda,  comme  fon  père  ôc  fon  ayeul  ,  une  grande 

dire  ,  Chef    étendue  depays,  non  feulement  en  Afrique  j  mais  encore  en 

des  fidèles.  Efpagne.  Le  roi  de  Caftille^  Alfonfe  X.  par  un^  victoire  com- 
plète qu'il  remporta  fur  ce  dernier  en  l'année  1 200,  lui  fit  aban- 
donner ce  qu'il  polfedoit  en  Efpagne ,  ôc  l'obligea  ,  après  la 
perte  d'une  bataille ,  qui  lui  coûta  celle  de  plus  de  foixante 
mille  hommes ,  de  fe  retirer  en  Afrique.  Les  Chrétiens  animés 
par  ce  fuccès,  reprirent  dans  l'efpace  de  trente  années  ,  Va- 
lence ,  Cartagene  ,  Cordouë ,  Murcie  ôc  Seville. 

Mahamet  Enacer  mourut  vers  ce  tems-Ki  Ôc  lailTa  beaucoup 
d'enfans.  L'union  des  frères  eft  ordinairement  le  foùticn  des 
familles  :  la  méfintellignce.  de  ceux-ci  caufa  la  perte  de  l'Em- 
pire des  Maures  ôc  celle  de  leur  Maifon ,  ôc  tous  enfin  péri- 
rent dans  differens  combats  qu'ils  fe  livrèrent  les  uns  aux  au- 
tres. Leur  entière  deftru£lion  occafionna  les  révoltes  des  Vi- 
cerois  de  Fez ,  de  Tremezen  ,  ôc  de  Tunis  ;  Gamarazan ,  ifTu 
des  rois  de  Tremezen,  exhorta  ces  peuples  à  s'affranchir,  il  fit 
mourir  Ceyed  petit-fils  de  Mahamet ,  ôc  ayant  enfuite  défait 
tous  les  Almohadas  (  ainfi  s'appelloient  les  fuccefiTeurs  d'Ab- 
dul  Mumen)  il  donna  une  nouvelle  face  au  gouvernement. 
D'un  autre  côté  Abdulach  de  la  famille  des  Merinis  ,  après 
avoir  pris  quelques  villes  du  Royaume  de  Tremezen  ,  rédui- 
fit  fous  fon  obeïfTance  celui  de  Fez  vers  l'année  1 2 1  o.  Il  mit 
donc  la  royauté  dans  fa  famille ,  ôc  par  fes  conquêtes  il  recula 

les 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I V.   VIL         ^ 

les  frontières  de  fon  empire.  Le  choix  que  fes  fuccefTeurs  fi-  m 

rent  de  Fez  pour  leur  féjour,  dépeupla  peu  à  peu  Maroc  j  &  p{£j^j^i  jj 
cette  ville  en  proye  à  des  gouverneurs  avares  ôc  cruels  devint 
inhabitée.  Mais  Abdulach  ^  le  dernier  des  Merinisj  ayant  été 
tué  par  le  Cherif  ^  Said  :,  qui  étoit  du  fang  des  Oatazes  ôc  gou- 
verneur d'Arzilla,  prit  les  armes  pour  venger  la  mort  du  Roi. 
Il  livra  bataille  au  Cherif  l'an  1 48 1  ,  délit  fon  armée ,  ôc  l'obli- 
gea de  fe  réfugier  à  Tunis.  De  ce  Said  qui  a  régné  à  Fez ,  def- 
cendent  les  Rois  Oatazes.  Les  royaumes  d'Afrique ,  ainfi  que 
les  provinces  ôc  les  villes  particulières  de  chaque  Royaume  , 
furent  défolcz  fous  leur  règne,  ôc  expofez  à  l'ambition  des  gou- 
verneurs révoltez.  Les  peuples  réduits  à  une  mifere  extrême 
fouffrirent  beaucoup  ,  jufqu'au  tems  que  les  Cherifs  ayant  chaf- 
fé  les  Oatazes  j  réunirent  enfin  ce  qui  avoit  été  démembré  de 
leurs  Etats  ,  dont  ils  ont  formé  de  notre  tems  un  nouvel  em- 
pire dans  l'Afrique.  Voici  quelle  a  été  leur  origine. 

L  e  Cherif  Hufcenis  *  né  àTigumedet,  ville  du  pays  de  Dara  Origine  des 
dans  la  Numidie  ,  étoit  un  homme  artificieux  ,  ôc  qui  pofTedoit  >t  ^^^  HulTen. 
parfaitement  la  Philofophie ,  alors  fort  cultivée  chez  les  Maures;  . 
mais  la  magie  étoit  ce  qu'il  fçavoit  le  mieux.  Pour  s'attirer  la  ^ 
confiance  publique  ôc  s'accréditer,  il  fe  donna  pour  defcen- 
dant  du  Prophète  Mahomet  ôc  de  ce  Cherif,  qui ,  comme  je  l'ai 
dit,  fut  auteur  de  la  mort  d'Abdulach ,  dernier  roi  de  la  famille 
des  Merinis.  Mais  comme  il  efl  aifé  de  féduire  le  peuple  par  des 
apparences  de  religion  ôc  de  pieté ,  il  affecloit  une  gravité  ôc 
une  fainteté  de  vie  égale  à  celle  d'Abdul  Mumen ,  dont  j'ai 
déjà  parlé.  Il  avoit  trois  enfans ,  Abdelquivir ,  Hamet  ôc  Ma- 
hamet ,  capables  de  féconder  les  vaftes  projets  d'un  tel  père. 
Pour  les  rendre  recommandables  parmi  le  peuple  ,  il  leur  or- 
donna d'aller  vifiter  le  tombeau  de  Mahomet.  Ces  trois  frères, 
à  leur  retour ,  parurent  avec  un  dehors  de  pieté  ,  accompa- 
gné d'extafes  ôc  d'infpirations  divines  fi  bien  concertées,  que  le 
peuple  en  foule ,  attache  à  leur  fuite  ,  s'empreffoit  de  toucher 
leur  robe  ;  qui  la  pouvoit  baifcr  s'eftimoit  heureux.  Ils  revin- 
rent à  Tigumedet  retrouver  leur  père,  qui  infpira  à  Hamet  ôc  à 
Mahamet ,  qu'il  avoit  inflruits  dans  l'art  de  la  magie ,  d'aller  à 
Fez,  où  regnoit alors  Mahamet  Oataz.  Vers  l'an  lyoS  Hamet 

I  Ce  nom  fignifie  en  Arabe  Prince  ,    1    prend  aujourd'hui  le  titre  de  Cherif 
pu  grand  Seigneur.  Le  roi  de  Maroc    I    des  Cherifs, 

Tome  IL  B 


10  HISTOIRE 

efiimé  pour  fa  doclrine  obtint  une  chaire  dans  le  Collège  de 

Henri  II.  ^I^^^araca ,  6c  Mahamet  eut  l'honneur  d'être  précepteur  des 
i  r  ^  Q      enfans  du  Roi.  Enfin  ces  deux  frères  parvinrent  au  degré  de 
réputation  ôc  de  faveur  qu'attendoit  leujpere  pour  faire  écla-l 
ter  fes  deffeins. 

Depuis  la  ruine  de  l'Empire  des  Merinis ,  la  Tingitane  alors 
afFoiblie  par  le  trop  grand  nombre  de  Seigneurs  qui  lapolTe- 
doientj  étoit  dcfolée  par  les  fréquentes  incurfions  des  Portu- 
gais ,  qui  de  jour  en  jour  étendoient  leur  puifTance  en  Afri- 
que. Le  Cherif,  qui  voyoit  ceux  de  fa  fede  murmurer  des 
avantages ,  que  les  Chrétiens  tiroient  des  divifions  qui  re- 
gnoient  entre  les  differens  Princes  de  fa  nation  ,  confeilla  à 
fes  enfans  de  demander  au  Roi  un  tambour  ôc  un  étendart 
avec  quelques  cavaliers  ,  afin  de  parcourir  le  pays  ,  ôc  d'ex- 
horter les  peuples  à  défendre  la  loi  de  Mahomet  ^  ôc  les  ani- 
mer à  s'oppofer  aux  Chrétiens.  Ces  deux  frères ,  inftruits  par 
leur  père  ,  reprefenterent  au  Roi  qu'il  étoit  du  devoir  des  Che- 
rifs  y  iflus  du  Prophète ,  ôc  interprètes  de  fa  loi ,  d'exciter  les  Ara- 
•  bes  à  prendre  les  armes  pour  le  foùtien  de  la  Religion  ôc  la 
défenfe  delà  liberté  du  pays  5  ils  le  prièrent  en  même-tems  de 
leur  accorder  le  gouvernement  des  Provinces  de  Sufa ,  d'Hea , 
de  Ducala^  de  Maroc  ôc  de  Tremezen,  pour  y  commander 
en  fon  nom  ,  ôc  les  défendre  contre  les  Chrétiens. 

Le  Roi  goûta  cette  propofitionj  mais  avant  que  d'y  fouf- 
crire ,  il  voulut  confulter  Muley  Nacer  fon  frère ,  homme  très- 
habile  ôc  très-experimenîé  dans  les  affaires.  Celui-ci  reprefenta 
au  Roi  de  quelle  importance  il  lui  étoit  de  rejetter  la  propofi- 
tion  des  Cherifs  ;  il  lui  dit  qu'elle  cachoit  une  ambition  dé- 
mefurée  3  dont  la  Religion  étoit  le  voile  ;  qu'après  s'être  fait  une 
grande  réputation  par  leur  pieté  apparente,  ôc  s'être  en  quel- 
que forte  rendus  les  chefs  delà  religion  ,  ils  briguoient  des  em- 
plois ôc  des  gouvernemens ,  ôc  qu'on  les  verroit  fuccelîivement 
afpirer  à  la  royauté.  Il  appuya  fes  remontrances  fur  les  exem- 
ples récens  des  defcendans  d'Idris,  des  ?Vlagoraves,  des  Al- 
moravides  3  dont  le  chef  étoit  Habul-Texif,  ôc  des  Almoha- 
das  conduits  par  Mouahedin  ,  qui  tous ,  fous  le  prétexte  fpé- 
cieux  de  la  religion ,  s'étoient  emparez  du  trône,  dont  ils  avoient 
enfin  été  chalfez  par  les  princes  Merinis  protecteurs  de  la  reli- 
gion ôc  défenfeurs  de  l'Afrique  i  il  ajouta  qu'un  fceptre  ufurpé 


DEJ.  A.  DETHOU,  Liv.   VIL        ii 

|)ar  le  crime  ,  ayant  été  faifi  par  leurs  pieux  ôc  vertueux  an-  i 

cêtres ,  aidez  du  fecours  du  ciel ,  méritoit  d'être  foigneufement  Henri  IL 
confervéj  que  des  propofitions  colorées  de  Religion  ne  de-  i  ç  r  o, 
voient  point  Tébloùir  ,  ôc  qu'il  falloir  fe  précautionner  contre 
un  projet ,  qui  paroiiïbit  tendre  à  leur  deftrudtion ,  ôc  à  la  rui- 
ne entière  de  l'État  :  que  la  demande  des  Cherifs  paroiflbit  fim- 
ple  ,  ôc  fondée  fur  des  motifs  très-louables  i  mais  qu'il  pré- 
voyoit ,  que  fi  le  titre  de  défenfeurs  de  la  religion  leur  étoit  une 
fois  accordé  ,  ils  fçauroient  un  jour  prendre  les  marques  delà 
royauté. 

Ce  confeil  étoit fage ,  mais  le  Roi  ne  le  fuivit  point?  foitque 
la  faufle  pieté  du  Cherif  l'eût  féduit ,  foit  qu'il  lui  fût  indiffèrent 
de  leur  céder  des  provinces  pofledées  par  divers  Souverains , 
ôc  expofées  auxincurfions  continuelles  des  Chrétiens  :  peut-être 
aufli  craignoit-il  qu'un  refus  fait  à  ces  défenfeurs  de  la  loi  de 
Alahomet  ^  fi  chéris  du  peuple  ,  ne  lui  attirât  la  haine  publi- 
que ,  ôc  ne  le  fît  foupçonner  de  méprifer  ôc  de  trahir  la  Reli- 
gion. Ces  réflexions  le  déterminèrent  à  leur  accorder  le  tam- 
bour ôc  l'étendart  qu'ils  demandoient  ,  ôc  à  leur  donner  des 
lettres  de  recommandation  adreffées  aux  Seigneurs  ôc  aux  Gou- 
verneurs de  ces  payis. 

Leur  première  expédition  fut  dans  la  province  de  Ducala  Pfem.icre 
au  royaume  de  Maroc ,  le  deffein  de  s'eflayer ,  ôc  l'envie  de  des  cherifs  ; 
complaire  à  leurs  amis ,  les  y  guida  :  ils  ne  pouvoient  faire  d'en-  le"''^  conquê- 
treprife  confidérable  ,  n'ayant  que  fort  peu  de  troupes ,  d'ail- 
leurs la  ville  d'Afafi,  jufqu'où  ils  portèrent  leurs  pas,  avoir  une 
forte  garnifon:  delà  ils  s'avancèrent  jufqu'au  cap  d'Aguer ,  qui, 
comme  Afafi^  étoit  fous  la  domination  des  Portugais.  La  répu- 
tation des  Cherifs  s'étendoit  déjà  au  loin  ,lorfqu'ils  fe  trouvè- 
rent hors  d'état  de  fournir  à  la  fubfiftance  de  leurs  troupes.  Mais 
les  peuples  ,  en  faveur  d'une  guerre  ii  fainte ,  leur  accordèrent 
la  dixième  partie  de  leur  revenu.  Dans  la  province  de  Dara  , 
les  peuples  de  Quiteva  ,  de  Timefguita  y  de  Tinzulin ,  de  Ten- 
zeta  ,  de  Tagamadurt  ,  ôc  de  plufieurs  autres  villes,  fe  foûmi- 
rent  à  cette  contribution.  Ceux  de  Tarudante  qui  vivoicnt  en 
liberté  depuis  le  pillage  de  leur  ville ,  engagèrent  les  habitans 
de  Tedfi  ôc  les  peuples  voifins  ,  à  donner  cinq  cens  chevaux 
au  père  des  deux  Cherifs ,  ôc  à  lenommer  leur  chef,  pour  aller 
fous  fes  ordres  aflléger  les  Chrétiens  qui  étoient  dans  Aguer. 

Bij 


ces. 


12 


HISTOIRE 


Mahamet  le  plus  jeune  fixa  fon  féjour  à  Tarudante ,  qui  au- 

7T  jj  trefois  avoir  été  celui  des  Merinis  dès  le  commencement  de 
leur  domination  j  ôc  il  fit  bâtir  afTez  près  de  cette  ville  une  for- 
^  ^  '  tereflbj  à  laquelle  il  donna  le  nom  de  Faraixa.  La  faveur  des 
Maures  qu'il  fçut  gagner ,  l'éleva  à  la  dignité  de  commandant 
des  armées  ôc  d  adminiftrareur  des  affaires  civiles  :  ces  peuples 
impatiens  de  s'affranchir  du  joug  des  Chrétiens,  fe  flattoient 
d'y  réiinir  fous  ce  chef.  Il  conduifit  fes  troupes  du  coté  de  la 
province  de  Sufa  ,  attaqua  Ôc  défit  les  Mezuars  amis  des  Chré- 
tiens d'Aguer,  ôc  fe  rendit  maître  de  la  province  de  Dara  qui 
leur  étoit  foûmife.  Levoifinage  de  Sufa  lui  fit  naître  le  deflein 
d'aller  jufque  dans  cette  Province  j  pour  y  pénétrer  ,  il  fal- 
loir paffer  par  Tiguiut ,  ville  fituée  au  pied  du  mont  Atlas,  com- 
mife  à  la  garde  de  Mahamet  Elche  ,  Génois  &  renégat^  qui 
par  un  traité  lui  accorda  le  paffage.  Il  entra  dans  la  province 
de  Sufa ,  ôc  s'empara  de  tout  le  payis ,  fous  prétexte  de  venir  au 
fecours  des  peuples  d'Hea,  de  Ducala,  ôc  de  Tremefen,  dé- 
folés  par  les  incurfions  des  Arabes  des  montagnes  ,  ôc  par  les 
hoftilitez  de  la  garnifon  d'Afafi. 

Sa  puiflfance  étant  augmentée  par  fes  conquêtes ,  Ôc  fon  ar- 
mée fortifiée  par  les  contributions  de  tant  de  peuples,  il  em- 
porta d'aflaut  Tedneft  capitale  d'Hea ,  ville  voifine  d'Afafi  ôc 
d'Azaamor  ;  ôc  y  fit  bâtir  un  Palais ,  qui  fembloit  être  deftiné 
au  repos  de  fa  vieillefle.  La  fortune  jufqu'alors  avoit  fécondé 
fes  entreprifes  j  mais  Yahay  Ben-ta-fuf ,  tributaire  du  roi  de 
Portugal  y  ôc  ennemi  déclaré  des  Cherifs ,  fe  reprefentant  qu'il 
avoit  plus  d'intérêt  qu'aucun  autre,  d'arrêter  le  cours  rapide  de 
leur  fortune  naiffante  ,  engagea  Nugno  Fernandez  d'Atayde 
commandant  d'Afafi,  à  unir  fes  forces  aux  fiennes,  pour  aller 
furprendre  Tedneft,  Ôc  y  faire  périr  le  Cherif.  Ils  raflemble- 
rent  avec  une  diligence  extrême  quatre  cens  chevaux  Efpa- 
gnols ,  ôc  trois  mille  Maures,  avec  huit  cens  Arabes  habitans 
des  montagnes  d'Abda  ,  ôc  de  Guarbia  ,  dans  la  province  de 
Ducàla  )  ôc  s'avancèrent  enfuite  vers  Tedneft.  Leur  mar- 
che, quoique  fecrette  ôc  bien  concertée  ,  fut  découverte  par 
le  Cherif.  Tenant  fa  fortune  de  fa  réputation  ,  il  crut  devoir 
tout  ofer  pour  la  foûtenir.  Il  alla  donc  au-devant  de  l'armée 
ennemie  à  la  tête  de  quatre  mille  chevaux.  A  peine  fut-il  éloi- 
gné d'une  heuë  ôc  demie  de  Tedneft,  que  le  jour  commença 


DE  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I V.  Vîl.        t^ 

li  paroître  avec  fon  ennemi  ,  qu'il  ne  croyoit  pas  fi  proche. 
Yahay  qui  commandoit  Pavantgarde  ,  fans  attendre  Nugno ,  Henri  IJ 
tranfporté  de  fureur  à  la  vue  du  Cherif ,  s'avança  fur  lui ,  ôc  la  i  r  r  o, 
haine  anima  tellement  fon  courage  ,  qu'il  l'obligea  à  fuir  5  il  le 
pourfuivit  le  refte  du  jour>  accompagné  de  Nugno  ^  qui  étoit 
furvenu.  Outre  le  butin  qu'il  fit  fur  le  Cherif  j  il  fit  prifonniers 
deux  cens  de  fes  gens ,  ôc  huit  cens  refterent  fur  le  champ  de 
bataille  5  ce  combat  lui  coûta  la  perte  d'environ  cent  douze 
Maures ,  ôc  il  n'y  périt  aucun  Chrétien.  Le  Cherif  avec  fes  en- 
fans  ,  échapé  par  fa  fuite  à  la  fureur  de  l'ennemi ,  quitta  Ted- 
neft,  qui  après  fa  défaite  ne  lui  parut  pas  un  azile  alTuré  5  les 
habitans  de  cette  ville  fe  réfugièrent  dans  les  montagnes  voi- 
fines ,  ôc  le  vainqueur  y  entra  aufïï-tôt  ,  fans  y  trouver  de  réfif- 
tance.  De-là  Nugno  fuivi  de  Dom  Juan  Menefes ,  gouverneur 
d'Azaamor ,  qui  lui  avoir  amené  fix  cens  chevaux  ôc  mille  hom- 
mes d'infanterie ,  rangea  fous  fon  obéïflance  le  payis  d'alen- 
tour :  une  partie  fe  foûmit  volontairement ,  mais  il  fallut  em- 
ployer la  force  pour  foûmettre  l'autre. 

A  peine  les  Portugais  furent-ils  retirés ,  que  les  Cherifs  re- 
mirent une  armée  fur  pied.  Une  fédition  arrivée  alors  à  Ted- 
neft ,  leur  facihta  le  moyen  de  rentrer  dans  cette  ville.  Ce 
fut  alors  que  le  père  des  trois  Cherifs  mourut  de  maladie. 
Après  fa  mort  j  fes  trois  enfans  fe  fervirent  utilement  de  fes 
leçons ,  ôc  fçurent  fe  maintenir  eux-mêmes  par  leur  propre  ha- 
bileté :  ils  forcèrent  Alguel  foûmife  à  Cydi  Bugima  tributaire 
des  Portugais ,  ôc  fe  faffurerent  par  une  bonne  garnifon.  Le 
château  deXauxava,  au-deflbus  de  Maroc,  futenfuite  fortifié 
par  leurs  ordres  ,  pour  s'oppofer  aux  courfes  des  Chrétiens  5 
les  contributions  qu'ils  mirent  fur  le  payis  circonvoifin  fervirent 
à  l'entretien  de  leur  armée.  La  Fortune  depuis  ne  leur  fut  ni  fa- 
vorable ni  contraire  dans  leurs  combats  contre  les  Portugais  j 
le  prompt  fecours  qu'exigeoit  d*eux  Anega  j  petite  ville  que 
Dom  Lopez  Barriga  maréchal  de  Camp  avoir  alTiegée  3  les  en- 
gagea dans  une  bataille  ,  oii  ils  remportèrent  la  victoire  ôc  fi- 
rent Barriga  prifonnier.  Cette  perte  des  Chrétiens  fut  compen- 
féô  par  la  mort  d'Abdelquivir  l'ainé  des  Cherifs ,  qui  fut  tué 
dans  cette  adion.  Hamet  ôc  Mahamet  revinrent  triomphans  à 
Xauxava,  oii  ils  conduifirent  Barriga. 

A  leur  arrivée ,  ils  formèrent  le  deflein  d'envahir  Maroc. 

Biij 


^ 


14  HISTOIRE 

m^m^^^mmm^m^  Cettc  vIlIc  prcfque  détruite,  comme  je  l'ai  dit,  fous  la  domî- 
Henri  II  ^'^^^^'^ri  des  Merinis,  étoit  alors  fous  celle  de  Nacer  Buxentuf  , 
j  -  '  de  la  famille  de  Henteta  j  ôc  comme  elle  étoit  médiocrement 
peuplée ,  ôc  fans  relâche  inquiétée  par  les  Arabes  des  monta- 
gnes, ce  Prince  étoit  fort  foible.  Les  deux  frères  artificieux: 
ôc  adroits  s'inlinuerent  dans  fon  amitié  ,  en  lui  donnant  part 
dans  leur  butin  ,  &  par  la  promefle  qu'ils  lui  firent  d'étendre 
fon  Etat.  Séduit  par  l'intérêt  ôc  par  l'ambition ,  il  confentit  à 
les  recevoir  ,  ôc  leur  fit  rendre  à  leur  entrée  les  honneurs  dûj 
à  leur  cara£lere ,  ôc  à  la  prpfefiion  qu'ils  faifoient  d'une  haute 
pieté.  Ils  n'eurent  pas  befoin  d'employer  tout  leur  art ,  pour 
tromper  ce  Prince  crédule  ôc  peu  éclairé.  Les  fréquentes  par- 
ties de  chafle  qu'ils  faifoient  avec  lui  ,  leur  fournirent  l'occa- 
fion  de  Fempoifonner  avec  un  gâteau  fait  de  fucre  ôc  de  farine 
de  froment  à  la  mode  du  payis  j  il  revint  à  la  ville  après  en 
avoir  mangé ,  ôc  mourut  aufli-tôt,  fans  qu'on  pût  découvrir  alors 
la  caufe  de  fa  mort.  Alors  Hamet,  l'aîné  des  deux  Cherifs ,  qui 
avoir  gagné  les  habitans  par  fes  préfens  ôc  par  fes  promeffes,  fut 
proclamé  Roi.  Le  nouveau  tyran,  pour  fe  garantir  des  entre- 
prifes  ,  que  les  enfans  de  Buxentuf,  injuftement  privés  d'une 
légitime  fuccelTion  ,  auroient  pu  former  contre  lui ,  leur  don- 
na à  titre  de  dédommagement  des  terres  dans  des  lieux  fort 
t  éloignez.  Il  envoya  aufïi-tôt  des  Ambaffadeurs  au  roideFez, 
pour  l'informer  de  fes  exploits  ,  lui  offrir  des  préfens  de  fa  part, 
s'engager  à  lui  payer  un  tribut  annuel,  ôc  faffurer  qu'ils  étoient 
prêts  à  lui  obéir  en  tout. 

Il  s'alluma  alors  une  guerre  fanglante  entre  les  Arabes  de 
Zarquia  ôc  ceux  de  Garbia ,  dans  la  province  de  Ducala.  Les 
Cherifs  accoutumez  à  tirer  avantage  des  malheurs  d'autrui  , 
promirent  à  l'un  ôc  à  l'autre  parti  de  leur  donner  fecours  ;  ces 
peuples  féparement  flattez  du  même  efpoir,  vinrent  pleins  de 
confiance  camper  à  Quehera  ,  à  deux  lieues  de  Maroc ,  ôc  là 
fe  livrèrent  bataille.  Les  Cherifs  fpeclateurs  avec  leur  armée , 
voyant  qu'après  un  combat  auffi  long  que  fanglant,  la  victoire 
ne  panchoit  encore  d'aucun  côté  ,  ôc  qu'il  leur  feroit  facile  de 
l'emporter  fur  ces  combatans  également  affoiblis ,  vinrent  fon- 
dre fur  eux,  comme  fur  des  ennemis,  les  défirent  aifément  , 
ôc  s'en  retournèrent  à  Maroc  chargez  de  dépouilles. 

Leur  infanterie  ,  leur  cavalerie ,  leurs  munitions  de  guerre 


DE   J.  A.    DE    T  H  O  U  ,  Liv.  VII.        i; 

augmentées  par  tant  de  victoires  jinfpirerent  aux  deux  Cherifs 
une  fierté,  qui  alla  jufqu'à  méprifer  le  roi  de  Fez  y  ils  lui  refu-  Henri  IL 
ferent  la  cinquième  partie  des  dépouilles  des  vaincus  ,  &  de  i  r  r  q.,. 
lui  payer  le  tiibut  auquel  ils  s'étoientjoûmis  :  pour  infulter  ce 
Prince  ,  ils  lui  envoyèrent  les  plus  mauvais  chevaux  pris  à  la 
guerre.  Le  Roi  offenfé  ordonna  à  fon  rélident  à  Maroc  de 
fommer  Hamet  de  fa  parole,  ôc  que  s'il  differoit  de  l'acquit- 
ter ,  il  lui  déclaroit  la  guerre  :  ce  Prince ,  dans  le  déclin  de 
l'âge  y  mourut  fur  ces  entrefaites.  Hamet  Oataz  fon  fils ,  qui 
avoir  eu  pour  précepteur  le  Cherif  Mahamet ,  loin  de  venger 
l'injure  faite  à  fon  père  ,  l'oublia  jufqu'à  figner  un  traité ,  où 
il  fe  contentoit  d'un  léger  tribut  payable  tous  les  ans ,  oc  qui 
n'étoit  qu'honorifique.  Cependant  les  Cherifs  enhardis  par  leurs 
heureux  fuccès^ôc  appuyez  de  l'amitié  des  Seigneurs  du  payis 
qui  habitoient  dans  les  montagnes ,  fe  mirent  peu  en  peine  d'ob- 
ferver  ce  dernier  traité  :  lorfque  le  tems  d'y  fatisfaire  fut  ar- 
rivé, ils  envoyèrent  dire  au  Roi,  que  leur  qualité  de  légiti- 
mes héritiers  de  Mahomet ,  leur  donnant  plus  de  droit  à  l'em- 
pire d'Afrique  qu'à  lui-même,  ils  dévoient  être  exempts  de 
tout  genre  de  tribut  j  que  s'il  vouloit  pourtant  leur  accorder 
fon  amitié  ,  ils  fçauroient  y  répondre  5  mais  que  s'ilprétendoit 
les  troubler  dans  leurs  guerres  contre  les  Chrétiens ,  Dieu  ôc 
Mahomet  vengeroient  le  tort  qu'il  feroit  à  la  Rehgion  ;  que 
de  leur  côté  ils  avoient  aflez  de  force  ôc  de  courage  ,  pour 
rendre  fes  efforts  inutiles  ,  ôc  le  traverfer  dans  fes  defleins. 

Le  malheureux  fuccèsde  la  tentative  que  le  Cherif  Mahamct, 
gouverneur  de  la  province  de  Sufa ,  avoir  faite  contre  la  ville 
d'Aguer ,  l'avoir  obligé  de  retourner  àTarudante,  qu'il  faifoit 
fortifier  à  la  hâte  :  Hamet  fon  frère ,  aidé  de  fes  amis ,  avoit 
conquis  tous  les  payis  d'alentour  ,  la  dixme  dont  nous  avons 
parlé  jfuffifoit  à  la  fubfiftance  de  fon  armée  5  ilcontinuoit  tou- 
jours à  l'exiger  fous  prétexte  de  Religion ,  ôc  n'avoit  encore 
ofé  impofer  d'autre  contribution  ,  ni  fur  les  peuples  qu'il  avoit 
fubjugués  par  les  armes  ,  ni  fur  ceux  qui  s'étoient  foumis  vo- 
lontairement à  lui.  Le  roi  de  Fez  ouvrit  enfin  les  yeux ,  ôc     ^^  roi  de 
reconnut  fa  faute  un  peu  tard.  Allarmé  de  la  puiffancedes  Che-  b^euer^e^aux 
rifs  qui  augmentoit  de  jour  en  jour  ,  il  leur  déclara  la  guer-  Clierifs. 
re  ,  ôc  mit  le  fiege  devant  la  ville  de  Maroc.  Les  eflforts  qu'il 
fit  pour  la  prendre  furent  inutiles  3  Mahamet  y  avoit  fait  entrer 


i6  HISTOIRE 

des  troupes  j  qui  dans  une  foitie  forcèrent  le  camp  du  Roi  6c 
Henri  IL  repouflferent  fon  armée  avec  une  grande  perte.  Le  Roi  averti 
^  S  S  ^'  alors  que  fon  frère  Muley  Muçaud  avoir  pris  les  armes  contre 
lui ,  &  que  Ça  marche  faifoit  juger  qu'il  avoit  des  defleins  fur 
Fez  ,  leva  le  liegc  &  regagna  promptement  cette  Capitale.  Les 
Cherifs  profitèrent  de  l'occafion  ,  pourfuivirentle  Roi,  défirent 
fon  arriere-garde ,  ôc  entrèrent  dans  la  province  d'Hefcure. 
Après  l'avoir  défolée ,  ils  forcèrent  les  peupes  ,  ainfl  que  ceux 
de  la  province  deTedla  ,  à  leur  donner  la  dixme  ôcle  tribut 
qu'ils  payoient  au  roi  de  Fez.  L'ambition  ôc  la  fortune  de  ces 
cicux  frères  l'emportant  alors  fur  la  modeftie  &  la  politique  3 
leur  firent  fouffrir  fans  peine  qu'on  leur  donnât  le  nom  de  Roi , 
à  l'aîné  le  titre  de  roi  de  Maroc,  ôc  au  cadet  celui  de  roi  de  Sufa 
ou  Sus.  Cependant  Oataz  projetta  de  tout  tenter ,  pour  étoufîer 
dans  l'Afrique  ce  mal  naiftant^  en  exterminant  des  ennemis  fî 
formidables  j  ainfi  après  avoir  rendu  le  calme  à  fes  états ,  il  en- 
treprit une  nouvelle  expédition  contre  les  Cherifs. 

Ces  deux  frères  n'attendirent  pas  qu'on  vînt  les  affiéger  , 
ôc  ne  fe  bornèrent  pas  à  fe  tenir  fur  la  défenfive  ,  ce  qui  auroit 
marqué  quelque  foibleffe.  Se  croyant  affez  forts  pour  rifquer 
une  bataille ,  ils  marchèrent  au-devant  de  leur  ennemi ,  ôc  cam- 
pèrent fur  les  bords  de  la  rivière  des  Nègres  ,  à  l'endroit  d'un 
gué  nommé  Buacuba.  L'armée  du  Roi  étoit  compofée  de  dix- 
huit  mille  chevaux,  parmi  lefquels  il  y  avoit  deux  mille  tant 
arquebufiers  qu'arbalétriers,  ôc  dix-fept  pièces  de  campagne. 
Les  Cherifs  campez  de  l'autre  côté  de  la  rivière  ,  n'avoient 
que  fept  mille  chevaux  ôc  deux  cens  arquebufiers.  Les  deux 
armées  refterent  trois  jours  dans  l'inadion.  Les  Cherifs  n'a- 
voient deflein  que  de  s'oppofer  au  paflage  des  ennemis  :  mais 
le  Roi  déterminé  à  pafler  la  rivière  pour  donner  bataille ,  quoi- 
qu'il lui  en  dut  coûter ,  difpofa  ainll  fon  armée.  Mahamet  fon 
fils  eut  le  commandement  de  l'avantgarde  ,  avec  Abdala  Za- 
goybi ,  arrivé  depuis  peu  d'Efpagne  ,  où  il  avoit  été  obligé  de 
céder  la  couronne  de  Grenade ,  que  pofledoient  fes  ancêtres  , 
à  Ferdinand  ôc  à  Ifabelle  :  le  corps  de  l'arniée  étoit  conduit 
par  Muley  Dris  ,  proche  parent  du  Roi ,  ôc  qui  avoit  époufé 
fa  fœur  nommée  Ayxa  ,  ôc  par  l'Alcayde  Laatar.  Le  Roi  fe 
referva  l'arrieregarde  ,  foûtenuë  des  principaux  Gouverneurs 
«^  Seigneurs  de  fon  Royaume. 

Zagoybî 


DE  J.  A.  DE  THOU3  Liv.  VIL  if 

Zagoybi  fut  le  premier  qui  s'expofa  à  pafler  le  fleuve  j  6c 


il  gagna  le  rivage,  tandis  que  le  refte  de  la  cavalerie  paffoit.  Henri  IL 
Mais  l'armée  des  Cherifs  partagée  en  deux  corps ,  le  premier  i  r  ^  o. 
fous  les  ordres  du  roi  de  Sufa  ,  l'autre  commandé  par  celui 
de  Maroc ,  voyant  le  relie  des  ennemis  entrer  dans  la  ri- 
vière, fans  attendre  que  tous  fuffent  paflezj  fondit  avec  tant 
de  vigueur  fur  la  troupe  de  Zagoybi,  qu'il  fut  forcé  de  recu- 
ler ôc  de  rentrer  dans  la  rivière.  La  rencontre  de  ceux  qui  la 
traverfoient ,  pour  venir  à  fon  fecours ,  fut  caufe  que  les  uns 
&  les  autres  s'embarafferent  de  telle  forte ,  que  l'ennemi  rangé 
fur  le  rivage  pouvoir  à  fon  gré  les  choifir  ôc  les  tuer  à  coups 
d'arcjuebufe  :  ils  périrent  tous  de  cette  manière  ou  furent  noyés. 
Mahamet  fils  du  roi  de  Fez ,  ôc  Zagoybi  autrefois  roi  de  Gre- 
nade, furent  tuez  dans  cette  a£lion.  La  mort  de  ce  dernier  efi: 
un  grand  exemple  des  caprices  de  la  Fortune  :  ce  Prince  en  per- 
dant fes  Etats ,  ne  perd  point  la  vie  5  il  la  perd  en  défendant 
ceux  d'autrui. 

Le  roi  de  Fez ,  qui  n'avoit  pas  encore  tenté  le  pafTage  du 
fleuve,  forcé  d'être  fpe£tateur  inutile  dudéfaftre  de  fon  armée, 
fans  efperance  de  pouvoir  la  fecourir  ,  prit  la  fuite,  ôc  alla  droit 
à  Tedla  ,  pour  fe  rendre  à  Fez  ;  il  perdit  tout  fon  canon  ôc  fes 
tentes,  ôc  ce  qui  le  toucha  beaucoup  plus,  fes  femmes.  Les 
Cherifs  animez  par  une  fi  grande  vi£toire ,  ôc  par  le  butin  qu'ils 
avoient  fait,  paflerent  le  mont  Atlas  pour  former  le.  fiége  de 
Tafilet  capitale  de  Numidie ,  qu'ils  attaquèrent  avec  le  canon 
du  roi  de  Fez.  Xec  Amar ,  qui  commandoit  dans  cette  ville ,  la 
rendit ,  ôc  fut  amené  à  Maroc  par  les  deux  frères ,  qui  prirent  en 
chemin  plufieurs  villes ,  ôc  rangèrent  fous  leur  obéiflance  di- 
vers peuples  des  montagnes  5  les  uns  fe  fournirent  volontaire- 
ment, entraînez  par  la  fortune  de  ces  vainqueurs  s  ceux  qui  fi- 
rent quelque  réfiftance  y  furent  contraints  par  les  armes  ',  aucu- 
ne de  ces  contrées  ne  fut  exempte  de  leur  payer  les  tributs  ôc 
les  impôts ,  qu'elles  payoient  au  roi  de  Fez. 

Ce  Prince  infortuné ,  pour  foûtenir  la  dignité  royale  ôc  pa- 
roître  au-delTus  de  fes  malheurs ,  chargea  Laatarôc  Muley  Dris, 
d'aller  avec  ce  qui  leur  reftoit  de  troupes ,  ravager  la  provin- 
ce de  Suza  ôc  en  tirer  autant  de  contributions  qu'ils  pourroient. 
Mais  le  Cherif  Mahamet  les  obligea  de  retourner  fur  leurs 
pas  ,  ôc  après  avoir  mis  la  provijice  en  fôreté ,  il  reprit  le 
Tome  II,  C 


iS  HISTOIRE 

'  ■     I    chemin  de  Tarudante ,  fiége  de  fon  Empire ,  qu'il  fe  hâtoit  de 

Henri  IL  ^^^^^  fortifier.  Après  avoir  attiré  à  fon  parti  plufieurs  peuples 

j  -  -Q^     de  la  Numidie  ôc  de  laLybie^foit  parla  terreur  de  fes  armes> 

foit  parla  manière  dont  il  en  ufa  à  leur  égard,  il  forma  ledef- 

fein  de  tout  tenter  pour  s'emparer  d'Aguer^  qui  étoit  uagrand 

obftacle  à  fes  entreprifes. 

Aguer  eft  fitué  fur  un  cap ,  appelle  par  les  anciens  Vifa^ 
'♦Ptolomée  gyum  ^,  au  pied  du  mont  Adas,  entre  Mefla  ôc  Tedneft  du  côté 
rappelle  vfa-  ^^  couchant  :  fon  port  eft  commode  Ôc  fameux  pour  la  pêche. 
Siège  d'A-  Diego  Lopez  de  Sequera,  qui  entreprit  depuis  le  voyage  des. 
guer,  Indes  orientales,  y  avoit  fait  bâtir  un  Fort.  Emanuel  roi  de  Por- 

tugal jugeant  que  ce  Fort  lui  feroit  d'un  grand  fecours  pour  l'exé- 
cution des  defïeins  qu'il  avoit  fur  l'Afrique ,  l'acheta  une  fomme 
confiderable.  Il  étendit  fon  enceinte ,  ôc  y  mit  une  bonne  gar- 
nifon,avec  du  canon.  Le  CherifMahamet  y  envoya  l'an  is^6 
une  armée  de  cinquante  mille  hommes ,  fous  les  ordres  de  fon 
fils  Harran.  Gutierre  de  Monroy  commandant  de  cette  place, 
peu  effrayé  du  péril  qui  le  menaçoit,  manda  d'abord  au  roi  de 
Portugal,  qu'il  n'avoir  befoin  que  de  vivres  ôc  de  munitions 
de  guerre.  Le  Cherif  voyant  que  malgré  tout  le  feu  de  fon 
artillerie  ôc  les  fréquentes  attaques  de  fes  troupes ,  fes  efforts 
étoient  rendus  inutiles  par  la  valeur  des  afîiégez  ,pritlaréfo- 
lution  de  faire  conftruire  une  Tour,  fur  une  colline  voifine  qui 
commandoit  la  ville,  pour  y  placer  des  coulevrines  ôc  empê- 
cher les  aiïiégez  de  défendre  leurs  murailles  j  il  vint  à  bout  de 
cette  entreprife ,  à  la  faveur  d'une  trêve  de  deux  mois  qu'il 
propofa  Ôc  qu'il  fit  accepter  à  Monroy.  Les  conditions  portoient, 
qu'il  feroit  permis  de  part  ôc  d'autre  de  réparer  les  ouvrages 
ôc  d'en  conftruire  de  nouveaux.  Le  Gouverneur  ne  prévit  pas 
d'abord  la  conféquence  de  cet  article: il  s'imagina  au  contraire 
qu'il  étoit  de  fon  avantage  de  foufcrire  à  un  traité ,  qui  lui  don- 
noitletems  de  recevoir  du  fecours  ôc  de  réparer  fes  murailles. 
Il  reconnut,  mais  trop  tard  ,  à  quoi  il  s'étoit  engagé.  La  trêve 
n'étoit  pas  encore  expirée,  que  les  ennemis  avoient  achevé  la 
Tour.  Ils  recommencèrent  leurs  attaques  ,  ôc  à  faire  feu  fur  la 
ville  ;  le  canon  eut  bien-tôt  fait  brèche  :  la  batterie  dreffée  fur 
le  nouvel  édifice  défoloit  les  afliégez ,  fans  néanmoins  rallentir 
leur  ardeur.  Il  y  avoit  déjà  fix  mois  qu'ils  réfiftoient  coura- 
geufement ,  lorfqu'ils  reçurent  enfin  des  fecours  qui  leur  furent 


DEJ.  A.  DETHOU,  Liv.  Vil.  17 

plutôt  funeftes  qu'avantageux.  Le  quartier  de  la  ville  le  plus  à 
couvert  des  attaques  de  l'ennemi,  étoit  celui  qui  dominoit  fur  Hp^ir^iII, 
îa  mer  j  il  fut  confié  à  la  garde  des  troupes  nouvellemeut  débar-     1  ^  r  o  ' 
quées  >  îa  facilité  qu'elles  trouvèrent  à  fe  fauver  de  ce  çôtc-là , 
fit  qu'elles  furent  les  premières  à  fuir. 

Cependant  l'ennemi  ayant  donné  un  afîaut  ^  &  étant  monté 
à  la  brèche  »  il  arriva  dans  la  chaleur  du  combat  que  le  feu 
prit  à  un  tonneau  de  poudre,  le  baftion  qui  le  renfermoit  fauta> 
ôc  enfevelit  fous  fes  ruines  près  de  foixante  des  afîiégez.  Cette 
perte  redoubla  l'ardeur  des  afTiégeans.  La  garnifon  allarmée 
n'étoitpas  encore  remife  de  fon  effroi,  qu'ils  donnèrent  un  fé- 
cond affaut.  Les  troupes  nouvellement  venues  d'Efpagne  en 
furent  épouvantées ,  ôc  fe  fauverent  dans  les  vaiffeaux  qui  les 
avoient  amenées.  L'ennemi  devint  enfin  maître  de  la  ville ,  mal-     Prife  kVK~ 

gré  la  vive  réfiftance  de  fes  braves  défenfeurs.  Mahamet  irrité  ^^^  ^cL\ 
^,        .         ,       .  ,         .r     1  1  1  1       T     1     •     CherifMaha- 

d avoir  acheté  la  prile  de  cette  place,  par  la  perte  de  dix-huit  met. 
mille  hommes ,  fit  paffer  au  fil  de  l'épée  tout  ce  qui  s'y  trouva, 
fans  diftindion  d'âge  ni  de  fexe.  Le  Gouverneur  réfugié  dans 
le  Fort,  ayant  été  fait  prifonnier,  avec  ceux  qui  l'avoientfui- 
vi,  ils  furent  traitez  avec  douceur  par  Mumen  Belelche,  fiis  de 
ce  renégat  Génois  ,  dont  nous  avons  parlé.  Dona  Mencia , 
fille  de  Monroy ,  fe  trouva  au  nombre  des  prifonniers  ;  fa  par- 
faite beauté  infpira  à  Mahamet  le  plus  violent  amour;  mais  il 
ne  put  lui  en  donner ,  ni  la  déterminer  à  payer  par  la  per- 
te de  fon  honneur  le  prix  de  la  liberté  de  fon  père  ;  ce  bar- 
bare alors,  palTant  de  l'amour  à  la  rage,  ordonna  qu'elle  fut 
abandonnée  à  la  brutalité  des  Nègres.  Dans  cette  cruelle  ex- 
trémité ,  cette  fille  confentit  à  fe  rendre,  s'il  vouloir  la  pren- 
dre pour  fa  légitime  époufe ,  &  la  laiffer  libre  dans  l'exercice 
de  fa  Religion.  A  ces  conditions  le  mariage  fut  conclu.  Mais 
la  groffeffe  de  Dona  Mencia, peu  de  tems  après  déclarée ,  por- 
ta les  autres  autres  femmes  de  Alahamet  à  un  tel  excès  de  ja- 
loufie ,  qu'elles  l'empoifonnerent.  La  liberté  que  fon  père  obtint 
après  fa  mort,  les  grands  honneurs  ôc  les  riches  préfens  dont 
Mahamet  le  combla  en  le  renvoyant  en  Portugal,  témoignent 
quelle  étoit  la  force  de  fon  amour. 

La  puiffance  des  Cherifs  affermie  par  cet  heureux  fuccès, 
porta  la  terreur  chez  les  Princes  Afriquains,  dépendans  de  la 
couronne  de  Portugal  ;  tous  ceux  de  la  contrée  fe  mirent  fans 

Cij 


ià  HISTOIRE 

■  balancer  fous  leur  obeiflance.  Cette  nouvelle  fit  prendre  aux 

Henri  ÎJ.  Portugais  le  parti  de  démolir  ôc  d'abandonner  les  forterefies 

i  r  ^  o,  d'Afafi,  d' Azamor ,  d'Arzila ,  ôc  d'Alcaçar ,  qui  leur  étoient  plus 
à  charge  qu'avantageufes. 

Les  deu'i:  Cependant  la  difcorde ,  que  la  profperité  fa'.t  fouvent  naître, 
Chcrjfs  fe      y[^^  ttoubler  ces  deux  frères  au  fein  de  leur  félicité.  Maha- 

biouillent  &  ,        .  ,  •         i       i  o 

ic  font  h       met  plus  jeune,  plus  vertueux ,  moms  barbare,  &  en  appa- 
guci-re.  rence  de  meilleur  foi,  que  fon  ainéj  n'ayant  au  commence- 

ment pofTedé  Sufa  qu'en  qualité  de  Gouverneur,  prenoit  alors 
le  titre  de  Roi,  ôc  refufoit  de  payer  le  tribut  à  fon  frère.  A  la 
fommation  qu'Hamet  lui  fit  de  lefatisfaire,  il  répondit  que  fon 
refus  étoit  fondé  fur  des  droits,  quis'étendoient  encore  à  exi- 
ger de  lui  le  partage  des  tréfors  dépofez  par  leur  père  à  Ta- 
zaror,  après  la  défaite  du  Roi  de  Fez,  ôc  à  faire  reconnoître 
fon  fils  Harran  héritier  du  Royaume  j  que  telle  étoit  la  difpo- 
fition  du  tcftament  de  leur  père ,  qui  portoit  que  le  premier 
mâle  né  de  l'un  d'eux  feroit  Vizir,  ôc  fuccederoit  à  la  Cou- 
ronne. Ces  prétentions  alloient  devenir  le  motif  d'une  fanglan- 
te  guerre,  lorfque  Cidi  Arrahal,  du  nombre  de  leurs  Sages, 
qu'ils  nomment  Alfaqui ,  homme  diftingué  par  fa  haute  pru- 
dence ,  ôc  par  la  pureté  de  fes  mœurs  ,  s'offrit  d'être  le  média- 
teur de  ces  différends  :  pour  les  terminer  on  convint  dutems> 
ôc  du  lieu.  Ce  fut  auprès  de  la  rivière  d'Hued-Iffin  que  l'entre- 
vûë  fe  fit.  Dans  les  embraffemens  mutuels  que  ces  deux  frè- 
res fe  donnèrent,  l'aîné  effaya  de  jetter  parterre  fon  cadet, 
qui  par  fon  agilité  fe  garentit  de  la  chute  :  dès  qu'il  fut  remis 
de  l'émotion  que  la  perfidie  de  fon  frère  lui  avoir  caufée , 
il  fe  contenta  feulement  de  la  lui  reprocher ,  ôc  fortit  de  la  con- 
férence fans  rien  conclure. 

Cet  incident  fut  fuivi  des  ordres  que  Hamet  donna  à  fon 
fils  aîné  Muley-Zidan ,  ôc  peu  après  à  fon  fécond  fils  Muley- 
Çaid  d'aller  attaquer  Mumen  Belelche  ôc  Hafcen  Gelbi ,  lieu- 
tenans  généraux  de  fon  frère.  Ils  remportèrent  fur  eux  la  vic- 
toire, ôc  revinrent  triomphans  à  Maroc.  Ce  début  heureux 
donna  de  la  hardieffe  au  père ,  ôc  lui  fit  concevoir  de  plus 
hautes  idées.  Mahamet  alors  affembla  fes  amis,  ôc  leur  repré- 
fenta  que  la  guerre  qu'il  étoit  obligé  de  foûtenir ,  étoit  odieu- 
fe ,  ôc  qu'il  la  déteftoit  lui-même  î  mais  qu'il  falloit  s'en  pren- 
dre à  la  perfidie  ôc  à  l'iniquité  de  fon  frère  Hamet ,  qui  étoit 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  VII.  si 

TagrefTeur  :  qu'il  les  prioit  de  le  fecourir  dans  une  fi  jufte  caufe, 
&  de  s'armer  pour  fa  défenfe.  Son  difcours  plein  de  vérité  fut  He^jriÏJ. 
applaudi  ;  ôc  tous  unanimement  promirent  de  lui  donner  du  i  ç  ^  o. 
fecours.  Cette  promeffe  ne  lui  laifTant  rien  à  délirer,  il  porta 
la  main  à  fa  barbe ,  fuivant  l'ufage  de  fa  nation  ,  ôc  fe  flattant 
par  avance  d'un  heureux  fuccès,  il  dit  à  fes  amis,  qu'ils  pou- 
voient  compter  fur  une  viftoire  certaine,  &  leur  prédit  même 
que  dans  peu ,  fécondé  de  leur  valeur ,  il  feroit  maître  de  la 
perfonne  de  fon  frère.  Il  leva  donc  une  armée  la  plus  nom- 
breufe  qu'il  lui  fut  poiïible,  ôc  en  détacha  une  partie  pour  s'em- 
parer du  pas  de  Mafcarot ,  auprès  du  mont  Atlas  ,  du  côté  du 
midi,  furie  chemin,  qui  de  Maroc  conduit  à  Tarudante.  Mais 
Hamet  inftruit  de  fes  defieins  par  fes  efpions^  prit  fon  chemin  à 
gauche ,  ôc  diftribua  fon  armée  fous  quatre  chefs  :  ?viuley-Nacer 
ion  fécond  fils  commandoit  quatre  mille  chevaux  qui  formoient 
l'avant-garde  5  il  fe  réferva ,  avec  Buhaçon  fon  troificme  fils ,  le 
même  nombre  de  cavalerie  pour  le  corps  de  bataille  :  i'arriere- 
garde  pareillement  compofée  de  quatre  mille  chevaux  marchoir 
fous  les  ordres  de  Muley-Zidan  fon  fils  aînéj  Muley-Çaid,  le 
plus  jeune  de  tous  conduifoit  les  bagages  :  les  armées  des  deux 
frères  ennemis  n'étoient  compofées  que  de  cavalerie. 

Mahamet ,  pour  prévenir  fon  frère  qui  avoit  pris  un  chemin 
détourné,  commanda  à  fon  fils  Mahamet  Harran  d'aller  au- 
devant  de  lui  avec  trois  mille  chevaux,  &  de  donner  fur  les  pre- 
miers efcadrons  qui  paroîtroient  dans  la  plaine  3  fans  attendre  la 
jondion  des  autres.  Harran  exécuta  cet  ordre  avec  tant  de 
promptitude,  qu'il  en  vint  aux  mains  avecNacer,  dans  le  tems 
que  le  refte  de  l'armée  défiloit  avec  peine  par  un  chemin  étroit. 
L'attaque  fut  vigoureufei  l'égalité  de  valeur  tint  lavidoire  in- 
certaine pendant  une  heure  de  combat  ;  ce  qui  donna  le  tems 
à  Mahamet  de  s'avancer  avec  le  relie  de  fon  armée  foûtenuë 
de  quelques  arquebufiers  des  montagnes.  A  peine  fut-il  arri- 
vé ,  que  Hamet  fils  de  Muley-Ferez  ôc  principal  officier  deNa- 
cer,  futtué.  Les  troupes  du  Roi  de  Maroc  furent  bien-tôt  con-    „      .  „  .  , 

j'   i_       j  11  11         -Uni/-         .  n'TrnetjI  aine 

traintes  d  abandonner  le  champ  de  bataille  :  &  de  le  retirer  avec  des  Chei  ifs , 
perte  de  huit  mille  hommes.  Hamet  fuivi  de  Buhaçon  fon  fils  ^^  ^^/-^if  &" 
S  étant  trop  avance  dans  la  melee  pour  fecourir  Nacer  ,  fut  pris  pai  ibn  freig 
ôc  conduit  à  Tarudante  avec  fes  équipages ,  ainfi  que  i'avoit  ^^^lamet. 
prédit  Mahamet. 

C  ii; 


2.t  HISTOIRE 

Muley-Zidan  échapé  des  périls  ,  revint  à  Maroc  fuîvi  d'un  pe- 
tit nombre  des  liens.  Comme  il  n'étoit  pas  ennemi  de  la  Re- 
Henri  11.  îigion  Chrétienne,  fon  défaftre  &  celui  de  fa  patrie  qu'il  dé- 
*  I  y  ^'  ploroit,  lui  firent  naître  l'idée  de  demander  du  lecours  à  Char- 
le-Quint  ;  il  fit  part  de  ce  projet  à  quelques  Efpagnols  ,  par- 
ticulièrement à  Louis  de  Marmol  '  né  à  Seville ,  à  qui  nous 
devons  l'hiftoire  fidèle  de  ces  troubles  d'Afiriquej  mais  Giha- 
ni  gouverneur  de  Maroc  lui  fit  entendre  ,  qu'en  faifant  un  traité 
d'alliance  avec  les  Chrétiens  y  il  alloit  s'attirer  la  haine  des  Mau- 
res ^  ôcfoulever  toute  l'Afiique  contre  lui  :  il  abandonna  donc 
ce  deflein ,  ôc  réfolut  de  faire  la  paix  avec  fon  oncle.  Il  la  lui 
fit  propoferpar  Aîarie  fille  du  Cherif  Mahamet  5  qui  étoit  fa 
femme  ôc  fa  coufine  germaine.  Le  traité  fut  conclu  ,  aux  con-^ 
ditions  que  les  conquêtes  feroient  partagées  entre  l'oncle  ôc  le 
neveu  5  fçavoir,  que  la  province  de  Sufa  ôc  fes  dépendances  au- 
delà  du  mont  Altas  du  côté  du  midi ,  avec  la  Numidie  ôc  la 
Lybie,  feroient  fous  la  puifiance  de  Mahamet  j  queHametau- 
roit  fous  la  fienne  ,  avec  Tafilet ,  toutes  les  autres  provinces 
vers  le  feptentrionj  que  letréfor  laifi'é  parleur  père  àTazarot, 
feroit  également  partagé;  que  Mahamet  Harran^  le  plus  âgé  de 
tous  leurs  enfans  de  part  ôc  d'autre ,  feroit  déclaré  fuccefleur 
des  deux  Royaumes  fuivant ,  la  volonté  de  leur  ayeul ,  ôc  qu'à 
fon  défaut  Muley-Zidan  fils  de  Hamet  feroit  appelle  à  la  cou- 
ronne j  que  tous  les  prifonniers  feroient  rendus  réciproquement 
fans  rançon;  que  tous  ceux  qui  étoient  retenus  à  Tarudante> 
s'obligeroient  par  ferment  de  ne  jamais  porter  les  armes  con- 
tre Mahamet ,  ôc  de  ne  point  contrevenir  à  ce  traité  ;  que  Ha- 
met ,  comme  aîné  ;  auroit  la  cinquième  partie  dans  le  butin  3 
lorfqu'il  en  feroit  fait  par  les  troupes  des  deux  frères  jointes  en- 
femble;  que  lorfqu'ils  les  commanderoient  en  perfonne,  Ha- 
met auroit  le  commandement  général  y  ôc  Mahamet  la  qualité 
de  Vizir ,  ou  de  lieutenant  de  fon  frère. 
Traité  con-       çjg  traité  fait  par  l'entremife  de  Marie  l'an  i<^^  procura  la 

clu   entre  les   ,  ,  '„     /-  >    it^-  •    -i  i  •    ^ 

deux  Cherifs.  liberté  de  Hamet  an  fon  retour  a  Maroc  ;  mais  il  ne  voulut  point 

Hamcteilmis  foufctire  aux  conditions  qu'il  contenoit,  prétendant  qu'elles 
eu  liberté.  *  ^ 

I  Auteur  Efpagnol  qui  a  e'crit  dans  me  de  Grenade.  Cet  auteur  e'toit  né  en 


le  feiziérne  fiécle.  Ses  principaux  ou- 
vrages font  la  Defcription  générale  de 
l'Afrique ,  avec  Vh'tfloire  de  la  Rébellion 
&  du  châtiment  des  Maures  du  royau- 


cette  ville.  La  Defcription  de  l'Afrique 
a  été  traduite  en  François  par  d'A- 
blancourt  ,  ÔC  imprimée  à  Paris  en 
I 667,  i 


DE  J.  A.  DE  THOU3   Liv,  VIL  sj 

blefToient  les  intérêts  de  fon  fils  aîné ,  ôc  que  s'il  avoit  paru  'jji^-e- 

les  accepter ,  il  ne  l'avoit  fait  que  par  force.  Il  déclara  donc  une  Henri  IL 
féconde  fois  la  guerre  à  fon  frère.  Le  premier  combat  fut  don-     i  5-  5-  o. 
né  le  19  d'Août  de  l'année  fuivante ,  auprès  de  Quehera ,  à  deux     ^^^^^  ^^_ 
lieues  ôc  demie  de  Maroc.  Hamet  ne  fut  pas  plus  heureux  qu'il  dareiagucnc 
l'avoit  été  auparavant.  Ce  qui  précéda  fa  défaite  fembloitTan-  ï^''^J'^%\f, 
noncer  :  l'air  étoit  calme  ôc  ferain  5  fon  armée  marchoit  le  dra-  fait, 
peau  Royal  déployé  :  ce  drapeau  ,  fans  être  agité  par  le  vent, 
s'attache  par  malheur  à  un  buifîbn  d'épines  de  telle  forte ,  qu'un 
quart  d'heure  put  à  peine  fuffire  pour  le  dégager.  Tandis  qu'on 
étoit  occupé  en  préfence  du  Roi  à  dégager  le  drapeau ,  Ma- 
hamet  vint  fondre  fur  fes  ennemis  ,  ôc  les  obligea  à  fuir.  11 
paffa  le  refte  du  jour  ôc  toute  la  nuit  à  les  pourfuivre  fi  vive- 
ment, qu'il  fe  trouva  le  matin  aux  portes  de  Maroc.  Son  arri- 
vée annonçant  aux  habitans  fa  vidoire  ,  il  les  fit  fommer  de 
fe  rendre  5  le  Gouverneur  perfuadé  que  Hamet  étoit  mort  ou 
prifonnier ,  de  crainte  d'irriter  le  vainqueur  dont  il  vouloir  ga- 
gner les  bonnes  grâces,  lui  rendit  la  ville ,  fans  faire  aucune  réfif- 
tance.  Les  portes  furent  à  l'inftant  ouvertes,  ôc  Mahamet  en- 
tra dans  Maroc  au  milieu  des  acclamations  pubhques.  11  fit 
éclater  dans  fon  triomphe  autant  de  probité  que  de  modéra- 
tion ;  s'étant  rendu  maître  du  ferrail ,  il  pouvoir  difpofer  du  tré- 
for ,  des  femmes  ,  ôc  de  tout  ce  que  fon  frère  y  avoit  de  plus 
cher  ôc  de  plus  précieux  5  mais  loin  de  s'en  emparer,  il  ne  vou- 
lut ni  toucher  ni  regarder  le  tréfor ,  ôc  s'il  jetta  les  yeux  fur  les 
femmes  de  fon  frère  ôc  fur  fes  nièces,  ce  fut  pour  lesconfoler 
ôc  les  affurer  qu'on  les  traiteroit  avec  douceur.  Il  alla  de  là 
prendre  poflelîion  de  l'arfenal. 

Hamet ,  qui  dans  l'obfcurité  de  la  nuit  s'étoit  écarté  du  droit 
chemin ,  vint  fe  préfenter  avec  peu  de  fuite  à  la  porte  de  der- 
rière du  Palais  :  quel  fut  fon  étonnementlorfqu'il  apprit  que  fon 
frère  y  étoit  !  11  fe  retira  pénétré  de  douleur  chez  Cidi-Abdal 
Ben-Cefi,  qui  étoit  un  fdlitaire  tel  qu'on  en  voit  un  grand  nom- 
bre chez  cette  nation.  De  cette  retraite  il  envoya  Nacer  Ôc 
Zidan,  fes  deux  enfans,  à  OatazRoi  de  Fcz^  qu'il  avoit  traité 
auparavant  avec  beaucoup  de  mépris,  pour  lui  repréfenter  les 
injuftices  de  fon  fuere ,  ôc  pour  implorer  fon  fecours  contre  cet 
ennemi  commun.  Le  roi  de  Fez  les  reçut  avec  beaucoup  de- 
bonté  >  Fefperance  qu'il  leur  donna  d'accorder  à  leur  père  le 


54-  HISTOIRE 

„„„„,^^^,^^.^  fecours  dont  il  avoir  befoin,  leur  fit  connoîtie  que  ceSouvô- 
Tjr  W  rain  vouloir  bien  oublier  le  paffé. 

Quoique  Mahamet ,  homme  habile  &  pénétrant ,  fe  fût  con- 
^  ^  *  cilié  l'amitié  des  peuples  de  Alaroc  &c  des  princes  voifins  ^  ôc 
qu'il  eût  gagné  les  foldats,  en  leur  payant  tout  ce  qui  leur  étoit 
dû  par  fon  frère ,  il  craignoit  cependant  que  la  ligue  faite  avec 
le  Roi  de  Fez  ne  leur  fût  à  tous  deux  également  funefte.  Cette 
réflexion  le  détermina  à  faire  parler  de  paix  à  Hamet  j  on  con- 
vmt  que  leur  entrevue  fe  feroit  fur  la  rivière  de  Luyden^  en- 
'  viron  à  une  lieuëdc  Maroc,  ôc  letemsfut  fixé  au  mois  d'Avril 

de  l'année  qui  fuivit  la  bataille.  On  drefla  une  tente  fur  une 
hauteur,  ou  l'on  étoit  de  toutes  parts  à  couvert  des  embûchesj 
elle  fut  environnée  des  gardes  de  l'un  Ôc  de  l'autre  Souverain, 
ôc  on  les  rangea  de  façon  ,  que  le  trône  du  vainqueur  n'étoit  ac- 
celTible  que  par  un  chemin  fort  étroit.  Les  deux  fils  de  Hamet 
ayant  été  les  premiers  introduits ,  leur  oncle  les  embraffa  ten- 
drement. Enfuite  Hamet  parut  :  Mahamet  fe  leva  pour  aller 
au-devant  de  lui  5  dans  ce  premier  abord,  la  joie  leur  fit  ré- 
pandre des  larmes  à  l'un  ôc  à  l'autre.  Après  avoir  fatisfait  à 
ce  premier  mouvement,  Mahamet  fit  affcoir  fon  frère  furie 
trône  auprès  de  lui.  Les  premiers  momens  fe  pafTerent  en  re- 
gards réciproques  ;  tous  deux  vouloient  fe  parler ,  ôc  attei*-- 
doient  celui  qui  commenceroit.  Mahamet  rompit  enfin  le  fl- 
Mahamerà'^  lence ,  ÔC  dit  en  s'adreffant  à  fon  frère:  «  Vous  avez  à  vous 
Ion  frère  Ha-  »  plaindre  de  la  Fortune  ,  ôc  moi  j'ai  à  me  plaindre  de  vousi 
*^'^*  5î  vous  n'avez  pas  tenu  la  parole  que  vous  m'aviez  donnée  à 

3î  Tatudante.  Sans  confulter  le  fang  qui  nous  unit,  ni  les  obli- 
M  gâtions  qui  doivent  vous  attacher  à  moi,  à  peine  avez-vous 
w  été  libre  ,  que  vous  avez  crû  être  endroit  de  me  déclarer  la 
3»  guerre.  Dans  toutes  les  conditions ,  on  blâme  un  homme 
=^  qui  manque  à  fa  foi.  De  quel  oeil  doit-on  regarder  les  prin- 
9»  ces  qui  ne  gardent  pas  la  leur  ?  Leur  rang  qui  les  met  au- 
'»  deffus  desloix  qui  peuvent  y  contraindre,  devroit  les  en  ren- 
M  dre  plus  efclaves  que  les  autres  hommes.  Nous  voyons  tou* 
»>  les  jours  la  colère  de  Dieu  éclater  fur  les  parjures  5  la  perte 
M  fubite  de  vos  Etats ,  ôc  la  défaite  de  vos  armées ,  vous  l'ont 
»>  fait  éprouver.  Car  ce  n'efl  ni  à  ma  valeur,  ni  à  ma  conduite 
%'  qu'il  faut  attribuer  les  avantages  que  j'ai  eus  fur  vous  ;  fans 
3t  une  grâce  particulière  du  ciel,  il  ne  ni'auroit  pas  été  polîible 

a>  de 


D  E  J,  A.   DE   T  HO  U  ,  L  I  V.  VIL  r^; 

»  de  vaincre  tant  d'ennemis  avec  fi  peu  de  troupes  ;  encore 

M  moins  de  réduire  en  ma  puifTance  tant  de  Vjlles  &  tant  de  j^£^-i^i  U, 
»  provinces.  C'eft  Dieu  juftement  irrité  contre  vous,  qui  pour  j  r  r  o. 
w  vous  punir ,  vous  afflige  de  tant  de  difgraces  :  la  haine  de  vos 
»  fujets  ôc  l'afFedion  de  vos  enfans  diminuée^  font  les  chitimens 
»  de  votre  perfidie.  Mais  vous  êtes  mon  frère  ,  ôc  mon  frère 
»>  aîné ,  je  ne  puis  vous  méconnoître  ?  je  fens  tout  l'avantage 
»'  que  cette  qualité  vous  donne  fur  moi ,  &  le  refped  qu'elle 
«  m'impofe  5  je  ne  croi  pas  jufqu'ici  m'en  être  écarté  5  plus  je 
»  m'examine,  moins  je  trouve  de  reproches  à  me  faire.  Je  me 
»'  comporterai  toujours  de  même  à  l'avenu-,  pourvu  qu'à  votre 
•»  tour  vous  ayez  pour  moi  les  égards  que  vous  devez  avoir 
»'  pour  un  frère  5  vous  devez  m'aimer  non-feulement  comme 
>'  votre  frère ,  mais  en  quelque  forte  comme  votre  fils.  Votre 
w  âge  vous  donne  fur  moi  une  autorité  de  père  ;  je  vous  regarde 
»ï  comme  tel ,  ôc  je  vous  reconnois  encore  pour  mon  roi  ôc 
«  pour  mon  fouverain  5  il  n'eft  rien  que  je  n'entreprenne  pour 
*>  vous  faire  reconnoître  en  cette  qualité  :  je  ne  demande  qu'à 
»'  vous  fervir  comme  Vizir ,  mais  accordez-moi  la  grâce  de 
»  vous  retirer  pour  quelque  tems  dans  votre  palais  à  Tafilet  ; 
»'  je  n'ai  que  cette  voye  pour  m'acquitter  de  la  parole  que  j'ai 
3>  donnée  aux  habitans  dé  Maroc ,  ôc  pour  bannir  la  crainte 
«  qu'ils  ont  d'être  expofés  à  votre  colère.  Si  Dieu  féconde 
3'  nos  vœux ,  ôc  fi  nous  réunifTons  nos  cœurs  ôc  nos  forces,  com- 
«  me  je  l'efpere  #  dans  la  guerre  que  nous  avons  commencée 
3>  pour  les  intérêts  de  la  religion,  je  vous  promets  des  conquê- 
«  tes ,  qui  vous  feront  regarder  comme  peu  de  chofe  ce  que 
3^  nous  poffedons  aujourd'hui;  vous  régnerez  fur  des  provin- 
M  ces  ôc  des  royaumes,  plus  beaux  ôc  plus  puifTants  ,  que  vous 
»'  pourrez  laifTer  à  vos  enfans  :  joûiffez  déformais  avec  eux 
"  d'une  douce  tranquillité  5  lorfqu'il  s'offrira  des  occafions  de 
»'  leur  donner  des  emplois  à  la  guerre ,  ôc  de  partager  avec  eux 
«  la  gloire  de  mes  exploits ,  je  ferai  ce  que  le  devoir  ôc  la  ten- 
3>  dreffe  m'ordonnent  de  faire  peureux;  lepofez-vousfur  moi.  » 
A  ce  difcours  fmcere  en  apparence ,  mais  au  fond  plein  d'artifi- 
ce ,  Hamet  répondit  peu  de  chofe ,  tâcha  de  juftificr  fa  condui- 
te, ôc  afîlira  fon  frère  qu'il  prenoit  en  bonne  part  tout  ce  qu'il 
lui  avoit  dit.  Il  paffa  la  nuit  dans  ce  même  lieu  3  ôc  en  partit 
le  lendemain  pour  fe  rendre  à  Tafilet. 

Tom.  IL  D 


2<S  HISTOIRE 

^'    ' -"■      Mahamet  livré  à  une  ambition  demeRirce  concevolt  les  plus 

Henri  IL  ^^"'^'^^^  efperances  ,  &  fe  flatoit  de  réullir  dans  {es  vaftespro-' 
j  -,  ^  Q^     jets.  Oataz  roi  de  Fez  ,  aufTi  refpedable  par  fon  nom  ôc  par  l'an- 
Guerredes  cienneté  de  fa  racc ,  que  redoutable  par  fes  forces ,  étant  celui 
Clierifs  con-  qui  pouvoit  principalement  le  traverfer,  il  réfolut  fa  perte.  Il 
Fez.  envoya  Abdel  Cadcr  fon  fécond  Hls  avec  fes  troupes  joindre 

celles  de  Mumen  Belelche ,  pour  demander  à  Oataz  la  provin- 
ce de  Tedela  ,  dépendante  du  royaume  de  Maroc.  Le  refus 
qu'il  en  fit,  fut  une  occafion  de  lui  déclarer  la  guerre.  Les 
Cherifs  commencèrent  par  ravager  ces  contrées ,  &  après  avoir 
enlevé  l'argent  du  tribut ,  ils  allèrent  aiïieger  le  château  de 
Fixtela  fitué  fur  la  frontière  &  qui  étoit  gardé  par  une  bonne 
garnifon  ,  que  commandoit  Onzar.  Le  fuccès  ne  répondit 
point  à  leur  attente  j  on  les  repouffa  aulfi  vivement  qu'ils  atta- 
quèrent, ôc  toutes  leurs  mines  furent  éventées.  Le  roi  de  Fez 
parut  alors  avec  trente  mille  hommes  de  la  première  nobîefle 
des  pays  de  Fez  ,  de  Vêlez  ôc  de  Dubudu.  Les  Holotes  , 
Princes  Arabes ,  ôc  le  Sophi  Benimeîec  fe  joignirent  à  cette 
armée  avec  huit  cens  Turcs  ,  commandez  par  Marian,Per- 
*  fan  de  nation  ,  venu  depuis  peu  d'Alger  pour  faire  la  campa- 

gne ;  il  y  avoir  encore  mille  archers  à  cheval  ,  ôt  vingt-quatre 
pièces  de  canon.  Mahamet  informé  du  nombre  de  troupes  de 
ion  ennemi ,  fit  avancer  avec  diligence  celles  qu'il  avoir  levées 
dans  les  pays  de  Maroc  ôc  de  Sufa  5  il  entra  dans  Tedla  avec 
dix-huit  mille  hommes  ,  douze  cens  archers  ôt  du  canon,  pour 
fe  joindre  à  Belelche  près  de  la  rivière  des  Nègres.  Il  en  par- 
tit ,  ôc  ne  marcha  qu'à  petites  journées  ^  dans  l'efperance  que 
ceux  de  Fez ,  impatiens  de  revoir  leurs  familles,  ne  tiendroient 
pas  long-tems  la  campagne ,  ôc  que  les  Arabes  naturellement 
inconftans  ôc  légers  fe  retireroient  en  leurs  pays,  fi  la  guerre 
duroit.  Malgré  l'envie  qu'il  avoir  de  combattre  ,  il  fut  quel- 
que-tems  fans  faire  aucun  mouvement.  Mais  dès  qu'il  vit  le 
Roi  campé  auprès  de  Fixtela  fur  la  rivière  de  Derna  ,  du  côté 
du  levant ,  ôc  que  la  retraite  des  Arabes  ôc  de  ceux  de  Fez 
diminuoit  fes  forces  ,  il  rangea  fon  armée  en  bataille  ,  croyant 
par  ce  mouvement  attirer  Oataz  en  plaine  ôc  le  faire  fortir  de  fes 
retranchemens.  Le  Roi  qui  voyoit  tous  les  jours  fes  troupes 
quitter  fon  camp  j  ayant  intérêt  d'en  venir  aux  mains  avant  que 
d'en  être  entièrement  abandonné ,  fe  mit  en  état  de  combattre. 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  ï  V.  VIL  27 

Il  divifa  donc  fon  armée  en  cinq  corps.  Le  premier  qui  formoit  j,^; 

l'aîle  droite, étoit  commandé  parMuley  Buhaçon  de  la  mai-  HenRî  ÎL 

fon  des  Beni-Merinis  Oatafes,  feigneur  de  Verez  de  la  Go-     ^  ^  -  q^ 

mera ,  Lieutenant  général  des  armées  du  roi  de  Fez.  Le  fécond 

à  l'aîle  ganche  avoir  à  fa  tête  Buzqueri  frère  du  Roi ,  feigneur 

de  Dubudu  ?  les  deux  autres  étoient  commandez  par  Muley- 

Cazer  6c  Muley-Xeque  tous  deux  fils  du  Roi,  qui  s'étoit  ré- 

fervé  la  conduite  du  cinquième,  rangé  au  centre,  oùétoitavec 

lui  fon  fils  Muley  Bubquer  ôc  l'élite  de  fes  troupes  j  l'arùlleric 

fut  placée  fur  une  éminence  au  pied  de  la  montagne  ;  elle  étoit 

commandée  par  Marian,dont  j'ai  parlé. 

Le  jour  qui  précéda  le  combat ,  Mahamet  fit  aflembler  fes 
enfans ,  les  chefs  de  fon  armée  ,  6c  tous  fes  amis ,  pour  les  ex- 
horter à  fignaler  leur  valeur;  leur  repréfentant  d'un  ton  pathé- 
tique ,  que  la  vidoire  dont  il  étoit  certain  les  conduifoit  à  la 
conquête  de  l'Empire  de  toute  l'Afrique;  mais  comme  le  fuccès 
d'une  bataille  dépendoitde  la  bonne  volonté  des  combattans,que 
ceux  qui  n'étoient  pas  difpofez  à  fe  battre  ,  pouvoient  fe  retirer, 
fans  crainte  d'encourir  fa  difgrace.  Cedifcours  fut  fuivi  d'une 
conférence  particulière  qu'il  eut  avec  les  chefs  de  fon  armée;  il 
leurperfuada  qu'il  fçavoit  par  le  moyen  de  la  magie  ,  que  de  tous 
les  fiens  il  ne  feroit  tué  qu'un  feul  Nègre  dans  l'action  ,  6c  que  le 
roi  de  Fez  feroit  fait  prifonnier.  Animez  par  ces  idées ,  le  lende- 
main dès  la  pointe  du  jour  ,  tous  fe  préparèrent  au  combat. 
L'armée  fut  partagée  en  fept  corps ,  rangez  en  forme  de  croif- 
fant.  Mumen-Belelche  étoit  à  la  pointe  droite,  à  l'oppofite  du 
feigneur  de  Dubudu  ,  6c  Muley-Muçaud  fils  du  Cherif  à  la 
gauche  contre  Muley-BuhaçomMahamet  avec  cinq  mille  hom- 
mes étoit  au  centre  ,  précédé  des  arquebufiers  Turcs ,  qui 
étoient  entre  les  deux  pointes  du  croifTant ,  avec  quelques  pie- 
ces  de  campagne  que  les  ennemis  ne  pouvoient  voir  :  le  reftc 
du  canon  avoit  été  laiffé.  fur  une  éminence  voifine  ,  d'où  l'on 
pouvoir  le  faire  venir  fans  peine  avec  le  fecours  des  pionniers. 
Le  Cherif  qui  n'avoir  que  de  la  cavalerie  ,  menaça  de  peines 
rigoureufesceux  qui  quitteroient  leur  rang  avant  le  fignal.  Les 
deux  armées  reflcrent  quelque  tems  dans  l'inadion  ;  mais  dis 
que  Mahamet  vit  qu'il  avoit  le  (bleil  derrière  lui ,  6c  que  les 
ennemis  l'avoient  en  face,  il  s'avança,  fit  tirer  un  coup  de  ca- 
non ,  6c  fit  déployer  en  même-rems  un  drapeau,  qui  étoit  le  fignai 

Dij 


2§  HISTOIRE 

dont  on  étoit  convenu.  Alors  les  arquebufiers  Turcs  qui  cou- 
Henri  n   ^'i^oient  le  canon,  s'ouvrirent  :  le  feu  qu'on  y  mit  auffitôt,  tua  peu 
i  <-  <-  Q^     de  monde  ^  mais  caufa  beaucoup  de  défordre  dans  l'armée  de 
Fez ,  qui  ne  s'attendant  point  à  cette  décharge,  en  fut  il  effrayée, 
qu'à  rmfiant  la  confufion  fe  mit  dans  leurs  rangs.  Buhaçon, 
qui  s'étoit  préfenté  au  combat  ,  fécondé  par  fon  aile  qui  fe 
défendoit  avec  valeur ,  ne  pouvant  réfifter  aux  efforts  du  Che- 
rif ,  fut  oblige  de  prendre  la  fuite.  Jamais  victoire  11  complète 
ne  coûta  Ci  peu  de  fang  ;  la  perte  fut  bornée  à  quarante  hom- 
mes du  côté  des  vaincus  ,  ôc  à  un  feul  nègre  du  côté  de 
vainqueurs ,  ainfi  que  Mahamet  l'avoit  prédit.  Le  roi  de  Fez 
paffant  de  l'autre  côté  de  la  rivière  pour  rallier  fes  troupes, fut 
.   ,    défarconné  par  la  chute  de  fon  cheval ,  qu'un  monceau  de 

Le    roi   de      .         *     .,        ^    ,  .  -,  ,,.         ,  ,     ^  ,  -i    /     • 

Fei  eiî  fait    pierres  ht  tomber  j  quoique  dengure  par  les  coups  ciont  il  etoit 
priionnier.      blcffé  à  la  tête ,  il  fut  reconnu  &  pris  par  Muley  Muçaud,  avec 
fon  fils  Muley  Bubquer ,  qui  dans  ce  péril  ne  voulut  jamais  s'é- 
loigner de  fon  père.    Buhaçon  ,  qui  avoir  fait  tout  ce  qu'on 
peut  exiger  d'un  grand  capitaine ,  fe  retira  en  bon  ordre  avec 
ce  qu'il  raffembla  de  troupes  ,  la  crainte  d'être  fuivi  par  fon 
ennemi ,  ôc  d'en  être  furpris  ,  l'obligea  à  tourner  fouvent  la 
tête.  Marian  fe  retira  fur  uneéminence,  &  fit  pointer  le  canon 
contre  le  Cherif,  fans  néanmoins  faire  feu  fur  lui  ,  attendant 
que  la  première  ardeur  de  l'armée  vidorieufç  fût  rallentie. 
Mahamet  lui  envoya  Muley  Çaid  fon  fils  ,  pour  lui  propofer 
de  fe  ranger  de  fon  parti  5  ce  qu'il  accepta ,  aux  conditions 
qu'il  lui  donneroit  les  mêmes  appointemens,  ôc  à  fes  gen^  h 
même  folde ,  qu'ils  avoient  au  fervice  du  roi  de  Fez  5  il  fut  en- 
core couvenu  que  plufieurs  des  fujets  du  Roi  qui  étoient  avec 
Marian ,  &  qui  deiiroient  rejoindre  leurs  femmes  &  leurs  en- 
fans,  feroient  congédiés,  après  avoir  mis  bas  les  armes. 
Cl^nfMahl-       -^^  ^^^^"'P  ^^^  ennemis  fut   enfuite  abandonné  au  pillage, 
met  au  roi  de  Mahamet  ht  amener  devant  lui  le  roi  Oataz ,  à  qui  il  tint  ce 
¥cz  fon  pn-  ^ifcours  en  préfence  des  chefs  de  fon  armée.   ^^  Souffrez  que 

lonnier.  ,  .  r  •         j'i     •    r 

wle  pouvoir  que  la  Jr^ortune  me  donne  aujourd  nui  lur  votre 
«  perfonne ,  &  celui  que  la  qualité  de  votre  précepteur  m'a 
M  autrefois  donné  fur  votre  jeuneffe ,  me  faffent  entreprendre 
»  de  vous  parler  librement;  mon  difcours  n'aura  rien  d'offen- 
05  fant,  ôc  ne  pourra  que  vous  être  utile.  Dieu  vous  a  fait  ref- 
«  fentir  fa  jufte  colère  ;  votre  malheur  efl:  une  punition  vilible 


DEJ.  A.   DETHOU.Liv.  VII.         2^ 

to  d#votre  négligence  à  réprimer  les  crimes  que  commettent 
»>  les  peuples  dont  il  vous  avoit  confié  le  gouvernement.  Fez,  Henri  II. 
autrefois  le  foûtien  de  la  religion  ôc  le  féjour  des  fciences  ,  1  c  c  o. 
il  vantée  par  la  pureté  des  mœurs  de  fes  habitans ,  ôc  par 
leur  zéie  pour  le  culte  divin  ,  fi  floriflante  par  leur  émulation 
ôc  leur  amour  pour  les  beaux  arts  ,  n'eft  plus  aujourd'hui  cé- 
lèbre que  par  fes  vices.  Cependant  dans  votre  malheur  pré- 
fent  la  bonté  de  Dieu  fe  manifefte,  il,  vous  a  réduit  à  ce  trifte 
état,  pour  vous  avertir  de  votre  devoir  ,  ôc  non  pour  vous 
perdre  :  il  pouvoir  vous  faire  tomber  entre  les  mains  des 
Chrétiens ,  ôc  il  a  permis  que  vos  vainqueurs  fufient  ceux  qui 
profeiTent  le  même  culte  que  vous  ,  ôc  qui  n'ont  pour  vous 
que  de  la  bienveillance.  Vous  vous  imaginez  peut-être  que 
je  fuis  irrité  contre  vous  par  rapport  aux  fccours  que  vous 
avez  donnés  à  mon  frère  ,  ôc  à  l'accueil  favorable  que  vous 
avez  fait  à  fes  enfans ,  lorfqu'ils  confpiroient  contre  moi  :  ban- 
niflez  ces  foupçons  ;  mon  naturel,  ôc  l'inchnation  que  j'ai  pour 
vous ,  me  font  aifément  oublier  ces  injures ,  dont  tout  autre 
conferveroit  un  vif  reffentiment.  Je  demande  feulement 
que  vous  reconnoifliez  votre  faute^  ôc  que  vous  penfiez  à  la 
réparer,  en  vous  formant  un  genre  de  vie,  qui  vous  fafiTe  ob- 
ferver  ce  que  vous  devez  à  Dieu  ,  ôc  à  >ieux  qui  vous  font 
attachés.  Ne  vous  laiflez  donc  point  abbattre  par  la  vue  de 
votre  fituation  :  ne  vous  occupez  que  du  foin  de.  guérir  vos 
bleffures,  ôc  comptez  que  je  vous  ferai  bien-tôt  revoir  vos 
Etats,  ôc  remonter  fur  votre  trône. 
Le  roi  Oataz  ,  aflx)ibli  par  la  grande  chaleur  ,  plus  encore 
par  fes  blefilires ,  retint  autant  qu'il  put  les  mouvemens  de  co- 
lère, que  l'infolence  deMahamet  excitoit  dans  fon  cœur  :  Il 
étoit  prifonnier.  Il  leva  feulement  un  peu  la  tête  j  ôc  fit  cette 
réponfe  modefte. 

«  Les  droits ,  que  vous  prétendez  avoir  fur  moi ,  doivent  être  ■Rcponfe  du 
31  diftinguez  les  uns  des  autres.  On  a  vu  peu  de  vainqueurs  ^°^  '^'^  ^^^' 
3s  ufer  de  la  vidoire  avec  autant  de  grandeur  ,  ôc  il  n'en  eft 
o>  point  qui  fc  foient ,  comme  vous,  rcllraints  dans  les  bornes 
3>  d'une  honnête  liberté  avec  le  vaincu.  Mais  les  Maîtres  doi- 
3î  vent  avoir  pour  leurs  difciples  la  douceur  ôc  la  bienveillan- 
M  ce  des  pères  à  l'égard  de  leurs  enfans.  Ainfi  comme  j'ai 
3>  à  traiter  avec  vous  ,  je  vous  parlerai  en  difcipic  Ôc  non  eu 

D  iij 


0 


HISTOIRE 


-  ■  3>  prlfonnier.  Accordez-moi  la  même  liberté  que  vous  aveiiprife 
Henri  II  "  ^^^^  moi  5  Ci  votre  difcours  doit  m'être  utile  un  jour^  peut- 
*  35  être  que  le  mien  ne  vous  le  fera  pas  moins.  Il  n'eft  pas  toû- 
*  .  "  jours  au  pouvoir  des  Princes  de  réprimer  les  défordres  de 
«  leurs  peuples,  ôc  de  les  rendre  vertueux.  J'avoue  que  Dieu 
»•  eft  juftement  irrité  contre  mes  fujets  ;  mais  fa  colère  ne  vous 
»'  a  pas  autorifé  à  prendre  les  armes  contre  moi  ,  qui  ai 
«  comblé  de  tant  de  bienfaits ,  vous  ôc  votre  frère.  Vous  ne 
«  pouvez  nier ,  qu'avant  que  la  Fortune  vous  eût  élevé  au 
«  point  de  grandeur  où  vous  êtes ,  mon  père  n'ait  fait  pour 
'■'^  vous  ôc  pour  votre  frère  pendant  fa  vie  ,  ôc  à  ma  prière, 
»'  tout  ce  qu'on  peut  attendre  de  l'ami  le  plus  fincere  :  après  fa 
3j  mort  ai-je  fait  moins  que  lui  f  Je  ne  m'attendois  pas  que  ces 
»  bienfaits  dûfTent  être  payez  de  cette  manière  :  vous  deviez 
^  être  plus  reconnoiflant.  Ne  rappeliez  donc  plus  ces  chofes, 
3>  qui  vous  rendent  plus  odieux  ,  qu'elles  ne  tournent  à  ma 
3'  honte.  Penfez  plutôt  que  Dieu  ne  m'a  fait  votre  prifonnier, 
«  que  pour  éprouver  ,  fi  vous  pourriez  être  dans  la  profpérité 
"  ce  que  vous  avez  été  dans  une  fortune  médiocre ,  Ôc  fi  vous 
3ï  feriez  affez  généreux  pour  payer  de  reconnoiffance  les  bien- 
•>  faits  que  vous  avez  reçus  de  mon  père ,  ôc  de  toute  notre 
3'  maifon.  Vous  m'avez  averti  de  mon  devoir ,  je  vous  avertis 
«  aufTi  du  vôtre.  C'eft  à  vous  maintenant  d'exécuter  ce  que 
3>  Dieu  exige  de  vous ,  à  répondre  à  mon  attente  ,  ôc  à  celle 
M  de  tous  les  gens  de  bien.  Soyez  perfuadé  que  tel  eft  la  na- 
"  ture  des  chofes  humaines ,  que  l'inconftance  de  la  Fortune 
s>  nous  aiïujettit  à  avoir  befoin  les  uns  des  autres ,  ôc  nous  met 
"  dans  une  mutuelle  dépendance.  Les  fecours  que  j'ai  donnez 
5>  à  votre  frère ,  ôc  la  réception  que  j'ai  faite  à  (es  enfans , 
»  vous  ont  déplu  ;  mais  vous  n'avez  pas  du  vous  en  offenfer ,  j'ai 
3>  fait  pour  eux  ce  que  j'aurois  fait  pour  vous,  fi  le  fort  vous 
3>  eût  étéauiïi  contraire  ".  Mahamet  écouta  ce  difcours  d'un  air 
tranquille  t  ôc  fourit  au  Roi,  d'une  manière  à  faire  douter, 
s'il  vouloir  confoler  ce  malheureux  Prince  ou  l'infulter.  Il  le 
fît  conduire  enfuite  dans  une  tente  proche  de  la  Tienne,  pour 
faire  panfer  fes  playes.  Le  même  jour  Aben  Onzar ,  informe 
de  la  perte  de  la  bataille  ,  vint  remettre  au  vainqueur  les  clefs 
de  Fixtela.  Le  Cherif  loua  beaucoup  fon  courage  ôc  fa  fer- 
meté, ôc  reçut  fon  hommage. 


D  E  j.  A.  D  E  TH  O  U  3  L  I  V.  VIL  51 

L*armée  fut  de  là  conduite  à  Fez ,  fur  les  efpcrances  que 


le  Roi  avoit  données ,  que  fi  Mahamet  approchoit  de  la  ville^  Henri  IL 
les  habitans  n  héfiteroient  pas  à  lui  livrer  le  pays  de  Mequi-  i  ç  ç  o. 
nez  pour  fa  rançon  j  mais  il  en  arriva  autrement.  Buhaçon  , 
accompagné  de  Muley  Buzqueri  frère  du  Roi  ;  ôc  de  Muley 
Gazer  fon  fils  ,  qu'il  avoit  eu  d'une  femme  chrétienne  de 
Cordouë ,  avoient  été  reçus  dans  la  ville  avec  le  refte  de  l'ar- 
niée.  Le  peuple  qui  voyoit  le  fils  ôc  le  frère  de  fon  Roi  pri- 
fonniers ,  ôc  qui  fe  voyoit  fans  Roi ,  fe  fouleva.  Pour  calmer 
ces  mouvemens  ,  le  Confeil  fecret  s'alTembla ,  afin  d'en  élire 
un.  Buhaçon  préféra  le  fils  au  frère,  ôc  confentit  que  Muley 
Gazer  ,  montât  fur  le  Trône  ,  pour  en  defcendre  dès  que 
fon  père  feroit  libre.  On  vit  donc  Buhaçon  profterné  en  terre , 
fuivant  l'ufage  du  pays ,  baifer  les  pieds  du  nouveau  Roi.  Apres 
cette  cérémonie  le  Prince  fe  montra  au  peuple ,  ôc  fut  à  l'inf- 
tant  proclamé  Roi  ;  par  reconnoiflance  il  fit  Buhaçon  ,  qui  étoit , 
comme  je  l'ai  dit ,  de  la  race  des  Beni-Merinis-Oatazes ,  Vizir , 
ou  premier  Miniilre,  ôc  lui  repréfenta  qu'il  étoit  de  fon  intérêt  ôc 
de  fon  devoir  de  défendre  fon  Royaume  contre  l'ennemi  com- 
mun. Muley-Cazer  s'apperçut  que  les  Maures  fuperftitieux  at- 
tribuoient  la  défaite  ôc  la  captivité  de  fon  père  à  la  liberté  qu'il 
avoit  lailfée  aux  Chrétiens,  de  fairc  entrer  du  vin  dans  Fez  , 
&  au  plaifir  qu'il  prenoit  à  nourrir  des  lions  ;  pour  fatisfaire 
le  peuple,  il  commanda  auiïi-tôt  que  tous  les  vins  des  caves 
de  la  ville  fuffent  répandus,  ôc  les  lions  percez  de  flèches. 

Cependant  Mahamet  paffa  avec  fon  armée  le  détroit  du 
mont  Atlas,  nommé  Honegui,  à  huit  lieues  de  Fez,  ôc  s'a- 
vança enfuite  jufqu'au  pas  d'Azuaga ,  qui  n'en  eft  éloigné  que 
de  deux.  Des  qu'il  y  fut  arrivé  ,  il  envoya  les  lettres  de  fon 
prifonnier  à  fa  mère ,  à  fon  fils  ôc  à  Buhaçon ,  par  lefquelles 
ce  Prince  malheureux  leur  faifoit  fcavoir ,  que  s'ils  le  vouloient 
voir  libre  ôc  rétabli  dans  fes  Etats ,  il  s'agiflbit  de  céder  le 
pays  de  Mequinez  au  Chcrif  ,  ôc  qu'il  les  prioit  de  ne  pas 
balancer  à  le  lui  abandonner.  Buhaçon  d'un  air  empreffé  ,  fem- 
bla  fe  difpofer  à  exécuter  les  ordres  du  Roi  j  il  ne  fut  pas  néan- 
moins aufïi  diligent  qu'il  aifeèloit  de  le  paroître  j  il  donna  quel- 
ques momens  à  la  réflexion ,  qui  lui  fit  connoître  que  Maha- 
ftiet  cherchoit  à  les  furprendre.  Pour  le  furprendre  à  fon  tour, 
il  écrivit  à  ceux  de  Mequinez,  de  fe  faifir  du  détroit d'Honegui, 


•       3*  HISTOIRE 

■  '  ■  perfuadé  ,  que  s'il  fe  rendoit  maître  de  ce  pofte  j  l'ennemi 
Henri  IL  n'auroit  plus  de  retraite,  ôc  ne  pourroit  éviter  d'être  taillé  en 
1  "  c  o.  pièces.  Il  réfolut  en  même  tems  de  fondre  fur  le  camp  du 
Cherif  avec  les  troupes  qu'il  avoir ,  dès  que  la  nuit  feroit 
venue.  Son  entreprife ,  quoique  fecrete ,  ne  le  fut  pas  pour 
le  vigilant  Mahamet  :  il  en  devint  11  furieux  ,  que  pour  s'en 
venger  ,  il  s'avança  jufqu'aux  portes  de  la  ville  ,  oii  il  prit 
deux  cens  Bourgeois  qui  fe  promenoient  tranquillement,  ôc 
les  fit  étrangler  devant  lui.  Sans  perdre  de  tems  il  partit ,  ôc 
fe  trouva  la  nuit  fui  vante  au  détroit  d'Honegui  ,  avant  que 
ceux  de  Mequinez  s'en  fuflent  emparez  ,  comme  il  leur  avoit 
été  ordonné  5  dc-là  ,  il  fit  conduire  à  Maroc  le  Roi  ôc  fon 
fils  les  fers  aux  pieds.  Peu  de  tems  après,  (  l'année  fuivante 
15* 48.)  il  envoya  fes  deux  fils ,  Mahamet  Harran  ôc  Abdel 
Cader,  avec  une  armée  pour  entrer  dans  le  territoire  de  Fez. 
Ganeni  Prince  Holote,  leur  facilita  le  paflTage. 

Plufieurs  Princes  voifins  s'étoient  déjà  révoltez  contre  Mu- 
*cuBcrtre2.  ley-Cazer  ,  particulièrement  Mahamet  Barrax  "^  feigneur  de 
Sefuan  ,  quis'étoit  uni  avec  Hefcin  feigneur  deTetuan^  pourfe 
fouftraire  à  la  domination  du  nouveau  roi.  Ce  Prince  envoya 
Buhaçon  pour  s'oppofer  à  leur  entreprife.  Buhaçon  ne  réuffit 
point ,  ôc  les  vains  eiTorts  qu'il  fit  pour  engager  dans  fon  parti 
les  feigneurs  de  Cazar  -  Quibir ,  de  Larache ,  d'Efegen  ,  hâ- 
tèrent fon  retour  à  Fez.  A  peine  y  fut-il  arrivé,  qu'il  en  fortit 
pour  fe  retirera  Vêlez.  L'indignation  qu'il  conçût  de  la  méf- 
intelligence  ôc  du  défordre  qu'il  trouva  parmi  les  chefs ,  fut 
le  motif  de  fa  retraite.  Mais  le  Roi  par  fes  prières  le  détermi- 
na enfin  à  revenir.  Ayant  été  rétabli  dans  fa  charge  de  premier 
Miniftre,  il  traita  enfuite  avec  les  fils  du  Cherif,  dont  j'ai  par- 
lé ,  qui  avoient  obtenu  le  paffage  par  Cazar-Quibir  ,  ôc  les 
mit  en  pofleflion  du  territoire  de  Mequinez.  Mahamet  feignant 
d'ignorer  les  conditions  du  traité  que  fes  enfans  avoient  fait, 
ne  voulut  point  mettre  Oataz  en  liberté  >  qu'il  ne  lui  eût  fait 
Le  roi  oe  promettre  de  lui  livrer  Fez  ,  dès  qu'il  l'exigeroit.  Le  Roiim- 
Uberlé.'"'^  ^"  patient  de  fortir  de  captivité  ,  promit,  que  dès  qu'il  feroit  maî- 
tre de  la  ville,  il  lui  en  remettroit  les  clefs  à  la  première  fom- 
mation.  L'artificieux  Mahamet  n'obligea  le  Roi  à  foufcrire  à 
cette  injufte  condition ,  qu'à  defiein  de  lui  faire  une  nouvelle 
guerre,  dont  il  avoit  déjà  formé  le  projet,  ôc  qu'il  devoit  lui 

déclarée 


DE  J.  A.  DE  T  HOU,  L  IV.  VIL         59 

déclarer,  auffi-tôt  qu'il   feroit  maître  de  la  ville  de  Mequinez. 
Oataz  forcé  de  s'en  dépouiller  pour  le  prix  de  fa  rançon  ,  revit  TTp^p.  tt^- 
enfin  la  ville  de  Fez  ,  ôc  reprit  fon  fceptre  i  qui  éroit  entre  les        -  ^  q  -  * 
mains  de  fon  fils  Aluley  -  Gazer. 

Deux  mois  n'étoient  pas  encore  écoulez ,  lorfque  le  Cherif 
pofieiTeur  du  pays  de  Mequinez  3  ôc  brûlant  d'un  défit  infa- 
tiable  d'augmenter  fa  puifl^ance ,  vint  camper  auprès  de  Fez , 
&  envoya  fommer  Oataz  d'exécuter  fa  parole.  Le  Pi.oi  qui  " 
craignoit  fa  colère ,  croyant  l'éviter  par  des  excufes ,  lui  fit  repré- 
fenter  qu'il  ne  pouvoir  difpofer  d'une  ville  ^  qui  étoit  plus  au  pou- 
voir de  fon  fils  ôc  des  habitans  qu'au  fien.  Cette  réponfe^à  la- 
quelle le  Cherif  ne  s'attendoit  pas ,  expofa  celui  qui  la  lui  appor- 
ta, à  toutes  fes  fureurs.  Dans  le  tranfport  de  fa  colère,  il  lui  fit  cou-" 
per  la  tcte  ,  ôc  s'avança  jufqu'aux  portes  de  la  ville  ,  où  il  fit 
paiTer  au  fil  de  l'épée  tous  ceux  qui  s'y  trouvèrent.  Mais  ayant 
perdu  quelques  foldats  dans  cette  occafion,  il  fe  fervit  decè^ 
prétexte  pour  lever  une  grande  armée,  &  faire  venir  de  Dara  Ab-'* 
dala  ôc  Abdarrahaman  (es  deux  plus  jeunes  fils.  Il  pafia  encore 
par  Caçar-Quibir  ,    ôc  par  la  Province  d'Azgar  ,  pour  ve- 
nir près  de  la  rivière  de  Subu^  camper  devant  la  ville.  Ce-' 
pendant  Muley-Zidan,  envoyé  de  Tanlet  par  Hamet  fon  père 
au  fecours  d'Oataz  contre  fon  oncle  Mahamet ,  en  vint  aux 
mains  avec  les  ennemis  ,   qu'il  rencontra  en  chemin  fur  les 
bords  de  lariviere  de  Subu  j  le  combat  fut  très-fans:lant ,  ôc 
fc  termina  par  une  perte  ôc  un  avantage  égaux.  Muley-Zidan  ne 
put  enfuite  s'accorder  avec  Buhaçon  ;  ainfi  voyant  que  tant  de 
difcordes  ruinoient  les  efpérances  dont  il  s'étoitflatéj  il  retour- 
na à  Tafilet  auprès  de  fon  père, 

La  ville  de  Fez  étoit  vivement  afîîegée  :  fes  habitans  dégoû-      la  ville  de 
tez  d'un  Roi  malheureux  ,  inclinoient  pour  l'heureux  Cherif,  Fçz  cil  affic- 
ôc  leurs  vœux  fecrets  fembloient  hâter  le  fuccès  de  fes  entrepri-  ^l^  jg  chelif 
fes  j  l'extrême  mifere  où  ils  étoient  réduits  leur  faifoit  fouhaiter  Mahamet. 
un  Roi  qui  les  fît  au  moins  fubfifter  ;  plufieurs  prefifez  par  la  faim 
avoient  déjà  abandonné  la  vieille  ville  pour  fe  rendre  dans  le 
camp  des  ennemis.  La  longueur  de  ce  fiége  ,  commencé  de- 
puis deux  ans ,  rendit  le  Prince  fi  odieux  à  fes  fujets ,  qu'ils  ' 
perdirent  tout  le  refpedl  qu'ils  avoient  autrefois  pour  lui ,  ôc  s'af- 
franchirent de  i'obéiffance  qui  lui  étoit  dûë.  Le  Cherif  alors 
iitun  traité  fecret  avec  eux  ,  s'approcha  de  la  ville,  ôc  fit  rompre 
Tome  II.  E 


54  HISTOIRE 

■  I  I  ■  Il  ■  pendant  la  nuit,  avec  des  leviers  &  des  crocs,  ufte  partie  deîa 
Henri  IL  i^'^^'^^^^^^  •  ^^  <^"i  î"i  donna  l'entrée  dans  le  vieux  Fez.  Les  habi- 
^  ^  ^  Q  tans  le  reçurent  avec  tant  d'empreflement,  qu'il  étoit  maître  de 
la  vieille  ville ,  avant  que  la  nouvelle  en  pût  être  portée  au  Palais 
du  Roi  >  fitué  dans  la  nouvelle  ville.  Ce  Prince  accourut  pour 
chafTer  fon  rival?  mais  Tes  fu  jets,  devenus  les  ennemis,  l'obli- 
gèrent bien-tot  à  fe  retirer.  Le  Cherif  maître  du  vieux  Fez  en 
donna  le  gouvernement  à  Hamu  Bendeud  ,  &  retourna  join- 
dre fon  camp.  Alors  Buhaçon  voyant  le  Roi  irréfolu  ^fur  le 
parti  qu'il  avoit  à  prendre,  lui  confeiîla  de  profiter  de  la  nuit, 
pour  fe  fauver  avec  lui  à  Vêlez;  il  lui  dit  qu'ils  pourroient  y 
traiter  fans  danger  avec  les  Chrétiens  ,  ôc  en  obtenir  des  fecours 
contre  un  ennemi,  dont  la  puiffance  étoit  pour  eux-mêmes  re- 
doutable. Le  Roi  ne  goûta  point  cet  avis  5  il  aima  mieux  tenter 
de  faire  la  paix  avec  Mahamet,  que  de  fuir  le  péril  où  il  étoit , 
en  expofant  fa  mère ,  fa  femme  &  fes  enfans.  Buhaçon  monta 
à  l'inftant  fur  un  excellent  coureur ,  fortit  par  une  porte  de 
derrière ,  &  prit  le  chemin  de  Vêlez.  Oataz  réduit  à  fe  rendre, 
envoya  Lela  Mahabib  fa  mère  au  Cherif,  pour  obtenir  de 
lui ,  par  fes  prières  ôc  par  fes  larmes ,  la  vie  ôc  un  entretien  con- 
venable à  un  Souverain  ;  ce  qui  lui  fut  accordé. 

Mahamet  par  ces  conditions  devenu  maître  de  la  nouvelle 
ville,  y  mit  une  bonne  garnifon,ôc  afligna  des  retraites  ôc  des 
penfions  viagères  à  Oataz ,  ôc  à  fes  fils  Abu-Nacer  ôc  Muley- 
Çazer.  Le  Fvoi  fut  conduit  à  Maroc  ôc  fes  enfans  à  Taru- 
dante.  Le  nouveau  tyran,  foit  pour  fatisfaire  fa  paffion ,  foit 
pour  infulter  au  Roi  déthrôné ,  époufa  fa  fille  :  il  avoit  coutume 
de  prendre  tous  les  ans  une  nouvelle  femme. Cependant  il  fit  dire 
à  fon  frère  de  fortir  de  Tafilet ,  ôc  de  fe  retirer  à  Tiguret  dans  la 
province  de  Zahara ,  parce  qu'il  s'étoit  ligué  avec  Oataz.  Ha- 
met  eut  recours  aux  excufes,  ôc  lui  envoya  fes  enfans  pour, 
en  difpofer.  Nacer  ôc  Zidan ,  les  deux  plus  âgez  lui  furent 
renvoyez  ,  parce  qu'il  les  craignoit  :  il  retint  feulement  les  deux 
plus  jeunes ,  Buhaçon  ôc  Mançor ,  qu'il  maria  à  deux  de  fes  fil- 
les. Ce  fourbe  affecloit  de  faire  paroître  des  fentimens  de  bonté, 
d'affedion,  ôc  d'humanité,  dans  le  tems  même  qu'il  cachoit  les 
deffeins  les  plus  pernicieux.  Cependant  Abdarrahaman  alla ,  fans 
perdre  detemsj  s'emparer  dcTafilet.  Le  Cherif  contraignit  Amar 
feigneur  de  Dubudu  de  quitter  fon  pays,  ôc  defe  réfugier  à. 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  VIL  5? 

Melilla  en  Efpagne ,  pour  avoir  différé  fous  de  faux  prétextes  de  — ^«.«u— ■ 
venir ,  fuivant  les   ordres    du  vainqueur  ,   lui  rendre    i'hom-  Henri  IL 
mage  qu'il  lui  devoir.  Il  envoya  enfuite  fes  trois  fils  Harran ,      i  5  ;  o. 
Abdel   Cader  ,  ôc  Abdala ,  à  Tremezen.    Mahamet  gouver- 
-neur  de  la  place  la  rendit  fans  aucune  réfiftance.  Abdala  yrefta, 
ôc  Harran  fon  frère  en  partit ,  comme  pour  faire  le  fiége  d'O- 
ran  j  mais  une  maladie  ,  dont  il  fut  attaqué  fur  la  route ,  ren- 
verfa  ce  projet  j  on   le  tranfporta  à  Fez  où  il  mourut  peu  de 
jours  après. 

Le  bruit  fe  répandoit  alors  que  les  Turcs  s'avançoient  avec 
beaucoup  de  troupes,  pour  recouvrer  la  ville  de  Tremezen.  Le 
Cherif  fit  partir  Abdel  Cader  avec  quatre  mille  chevaux  :  Ab- 
darrahaman ,  qui  étoit  à  Tafilet ,  eût  ordre  de  le  fuivre  avec  le 
même  nombre  de  troupes.  La  mélinteliigence  de  ces  deux 
frères  leur  fut  également  funefte  ;  Abdarrahaman  fe  conten- 
ta d'être  fpe£tateur  du  combat  que  livrèrent  les  Turcs  5  les 
troupes  du  Cherif  furent  défaites  >  Abdel  Cader  perdit  la  vie  , 
ôc  Abdala  fut  dangereufement  blefTé.  La  perfidie  d' Abdarra- 
haman ne  refta  pas  impunie.  Bahami  fils  d'Abdel  Cader  ,toU'' 
-ché  de  la  mort  de  fon  père  ,  fe  plaignit  à  fon  ayeul ,  ôc  n'o- 
mit aucune  des  circonftances  qui  pouvoient  charger  fon  on- 
cle. Mahamet,  comme  on  le  croit  j  le  fit  empoifonner  peu  de 
tems  après.  Le  Cherif ,  qui  ne  connoiffoit  point  encore  Tad- 
verfité  3  furieux  de  la  mort  de  fes  trois  enfans  ,  foupçonna  le 
roi  de  Fez  d'être  l'auteur  de  la  rébellion  des  barbares  qui 
habitoient  la  province  de  Derenderen  :  fans  chercher  à  s'en 
cclaircir  ,  le  père  ôc  le  fils  furent  les  victimes  innocentes  de  fa 
rage  :  les  gouverneurs  de  Maroc  ôc  de  Tarudante  les  firent 
étrangler  par  fes  ordres  tous  deux  en  même-tems. 

Buhaçon  informé  de  cet  événement,  envoya  auffi-tôt  dire  à 
Alvaro  Baçan ,  qu'il  étoit  prêt  de  fe  rendre  tributaire  de  l'Empe- 
reur Charle  V.  ôc  de  lui  livrer  la  fortereffe  de  Pennon  de  Vêlez , 
s'il  le  vouloir  rétablir  dans  un  Royaume  qui  appartenoit  à  fa 
maifon.  Le  retardement  de  Bacah  le  fit  changer  de  deffein  î  il 
cquippa  deux  petits  vaifTeaux  ôc  affranchit  des  efclaves  Chré- 
tiens, pour  les  faire  pafTer  avec  lui  en  Efpagne  ;  fe  conduifant  ce- 
pendant de  manière  à  faire  croire  qu'il  fe  préparoit  à  aller  à 
Fez ,  où  le  Cherif,  informé  de  fes  projets ,  le  vouloit  atdrer, 
fous  prétexte  de  quelques  affaires  qu'il  avoit  à  lui  communiquers 

Eij 


55  HISTOIRE 

■^  mais  Buhaçon    n'ayant   pu   réùffir   auprès    du    Gouvertieur 

Hfnri  II  ^^  Pennon  ,  laiiïa  dans  la  place  publique  le  cheval  fur  qui 
j  ^  ^  Q  il  fe  préparoit  à  monter  ,  comme  pour  fe  rendre  à  Fez  j 
il  entra  à  la  faveur  de  la  nuit  dans  une  barque  de  pêcheur,  qui 
Je  defcendit  à  Melilla ,  où  il  traita  avec  l'archiduc  Maximi- 
lien  ,  aux  conditions  de  lui  livrer  la  fortereffe  de  Pennon. 
Bernardin  Mendofe  ,  général  des  galères ,  fut  chargé  par  Ma- 
ximilien,  de  pader  avec  Buhaçon  en  Afrique.  Mendofe  partit 
de  Melilla  le  vingt-fix  d'Août,  ôc  fot  obligé  de  revenir  à  Ma- 
laga  avec  le  même  Buhaçon ,  fans  avoir  pu  engager ,  par  les 
conditions  les  plus  avantageufes  ,  Sorognes  gouverneur  de 
Pennon,  à  livrer  cette  place  à  Bahaçan  ^  qui  revint  à  Val- 
ladolid  trouver  l'archiduc  Maximilien.  N'en  ayant  pu  rien  ob- 
tenir ,  il  entreprit  (  cette  année  1 5*  jo.  )  de  le  fuivre  à  Ausbourg 
pour  y  parler  à  l'Empereur.  ■  Le  Monarque  alors  accablé  d'af- 
faires ne  put  lui  accorder  ce  qu'il  lui  demandoit.  Buhaçon  re- 
tourna donc  avec  le  prince  Philippe  en  Efpagne.  Ayant  en- 
fuite  abandonné  tous  les  projets  dont  il  lui  avoit  fait  part,  il 
.en  forma  de  nouveaux ,  qu'il  communiqua  au  Roi  de  Portu- 
gal ,  avec  lequel  il  traita  î  le  commencement  de  cette  entre- 
prife  fut  heureux  ,  mais  la  lin  funeffce ,  comme  nous  le  verrons 
dans  la  fuite. 
Guerre  de       Les  Impériaux  commencèrent  &  terminèrent  cette  même 

Chiiie  V.  en  année  la  guerre  d'Afrique  qu'ils  avoient  entreprife ,  pour  les 
raiions  que  nous  allons  dire.  Apres  la  mort  des  deux  h'eres 

'♦ou  Mytilene.  Horruc  &  Airadin  S  ces  fameux  pirates  natifs  de  Aletelin^, 
qui  pendant  quarante  ans  infefterent  par  leurs  courfes  la  mer 
de  Tofcane,  &  qui  furent  long-tems  maîtres  d'Alger  ^  Dragut 
Rais  ^,  natif  d'un  petit  hameau  de  l'ifle  de  Rhodes  +  ,  qui 
avôit  fervi  plufieurs  années  fous  Airadin  ,  &  qui  s'étoit  acquis 
une  grande  réputation  par  fon   courage  ôc  par  la  parfaite 


1  BarberoufTe  I.  8c  Barberoufle  II. 
le  premier  appelle  Horruc  au  Aruch; 
le  fécond  nommé  Airadin  ou  Ariadin, 
ouCheredin:  celui-ci  fucceda  au  royau- 
me d'Alger  à  fon  frère  aîné  ,  qui  fut 
défait  8c  tue' en  1518.  par  le  marquis 
de  Comarés  ge'ne'ral  Efpagnol. 

1  L'hiftoire  des  deux  BarberoufTes 
&  de  leurs  exploits  a  été  traitée  fort 
au  long  8c  très  exactement  par  Paul- 


Jove  dans  le  trente-quatrième  livre  de 
fes  Hiiloires.  Cette  note  efl  tirée  du  texte 
Latin  :  On  a  cru  que  dans  le  François 
elle  aurait  embarrajfé  la  narration. 

3  Rais  fignifie  Capitaine  ou  Com- 
mandant. 

4  D'autres  auteurs  difcnt  qu'il  étoit 
né  dans  un  petit  village  de  la  Nato- 
lie ,  fitué  vis-à-vis  l'IUe  de  Rhodes. 


DEJ.  A.  DETHOU.Liv.  VIL  57 

eonnolitance  qu'il  avoit  de  la  navigation  ôc  des  côtes  de  cette 
mer  ' ,  n'étoit  pas  moins  redouté  qu'eux  des  marchands  qui  font  J^[£î^lRl  U, 
le  commerce  d'Italie  ôc  d'Afrique.  Dix  ans  auparavant  Soli-  "^  ^  ^  ^^ 
man  avoit  donné  à  Airadin  BarberoufTe  le  titre  de  grand  Ami- 
rai  de  Turquie  ôc  à  Dragut  celui  de  général  des  Corfaires. 
Les  ravages  que  ce  dernier  fit  fur  la  mer  de  Tofcane  ôc  de 
Sicile,  les  vaifTeaux  qu'il  prit  Ôc  le  nombre- de  Chrétiens  qu'il 
fit  efclaves ,  déterminèrent  enfin  l'Empereur  à  charger  André 
Doria  d'armer  une  flote  pour  donner  la  chaffe  à  ce  Pirate  , 
qu'il  vouloit  qu'on  tuât  ^  ou  qu'on  prît ,  à  quelque  prix  que  ce 
fût.  Dès  que  la  flote  fut  équipée ,  André  en  donna  le  comman- 
dement à  fon  neveu  Jannetin  Doria ,  qui  fit  fa  courfe  avec  tant 
de  diligence  ôc  de  fuccès ,  qu'il  amena  iB^ragut  prifonnier  les 
fers  aux  pieds.  Il  le  prit  avec  treize  galères  dans  le  port  de 
Giralate  ^ ,  entre  Calvi  ôc  Ajazzo  en  Corfe  ,  où  il  fe  croyoit 
en  fureté.  On  ne  peut  exprimer  la  fureur  ôc  la  rage  de  ce  vieux 
Corfaire  ,  lorfqu'il  fe  vit  furpris  ôc  fait  prifonnier  par  un  jeune 
foldat.  Jannetin  l'infulta  ôc  le  maltraita  dans  cet  état ,  ce  qui 
augmenta  fon  defefpoir  K  Mais  quatre  ans  après  Airadin  Bar- 
beroufTe  vint  croifer  fur  les  côtes  de  Provence  5  fa  flote  ap- 
procha fi  près  de  Toulon '^ ,  qu'André  Doria  pour  appaifer  la 
fureur  de  ce  barbare ,  fit  confentir  fon  neveu  à  recevoir  la 
rançon  de  Dragut  ôc  à  le  mettre  en  Hberté  ^  La  honte  d'a- 
voir été  pris,  ôc  le  fouvenir  des  mauvais  traitemens qu'il  avoit 


.  1  II  avoit  fervi  dès  l'âge  de  i  %  ans 
fur  les  galères  du  Grand  Seigneur  , 
d'abord  Moufle ,  puis  Matelot ,  enfuite 
Pilote  ,  6c  depuis  excellent  Canonier. 
Etant  parvenu  à  être  de  part  dans  un 
brigantin  de  Corfaires  ,  il  eut  bien- 
tôt à  lui  feul  une  galiote  ,  avec  la- 
quelle il  fît  des  prifes  confidérables. 
II  groffit  enfuite  fon  armement  6c  fe 
rendit  redoutable  fur  toute  la  Médi- 
terranée. Aucun  pilote  Turc  ne  con- 
noifToit  fi-bien  les  Illes  ,  les  ports  6c 
les  rades  de  cette  mer.  Airadin  le  char- 
gea de  différentes  expéditions  ,  dont 
il  s'acquitta  avec  fuccès ,  6c  après  l'a- 
voir fait  pafTer  par  tous  les  dégrez  de 
la  milice  ,  il  le  fit  fon  Lieutenant ,  6c 
lui  donna  le  commandement  d'une  ef- 
cadre  de  Galères, 
i  Le  long  des  côtes  de  Tlfle  de  Corfe 


dans  la  Cale  de  Giralate  ,  qui  forme 
une  anfe.  • 

j  On  le  fit  pafTer  avec  fes  officiers  fur 
la  Capitane  à  la  vùë  du  jeune  Doria  , 
qui  n'avoit  pas  encore  de  barbe.  Ce 
vieux  Corfaire  rranfporte'  de  rage  s'e- 
cria  :  Faut-il  quà  mon  â^e  je  me  voye 
vaincu  (y  fait  ■prifonnier  fav  7in  petit..  . 
On  prétend  qu'il  fe  fcrvit  d'un  terme 
très  injurieux  6c  très-mal  honnête  , 
6c  que  Jannetin  irrité  de  fon  info- 
lence  lui  donna  plufieurs  coups  ôc  le 
fit  mettre  aux  fers. 

4  II  étoit  venu  avec  cent  Galères 
fur  la  côte  de  Gènes. 

y  11  avoit  offert  la  carte  blanche  pour 
fa  rançon  ,  8c  on  avoit  toujours  refufé 
de  le  mettre  en  liberté.  Les  Génois  le 
renvoyèrent  enfin  avec  des  prefens  à 
l'Amiral  Airadin  Barberoufîe. 

E  iij 


3« 


HISTOIRE 


JWtWlMH  lauK'KM^ 


reçus ,  refterent  fi  profondement  gravez  dans  fon  cœur  ,  qu'il 
Henri  IL  ^^vint  l'ennemi  mortel  ôc  furieux  de  tous  les  chrétiens.  Après 

i  <-  <-  Q^     la  mort  d'Airadin  '  les  peuples  de  l'Ifle  de  Gelve  "^  &  d'Es- 

_   ,      facos  *  lui  facilitèrent  l'armement  de  vingt -quatre  brii^antins. 

avec  lefquels  il  vint  jufqu'à  Naples ,  mit  à  feu  ôc  à  fang  toute 

ou  Rufpina.  [^  ç^^^q  jg  Calabre  ,  ôc  prit  une  galère  des  Chevaliers  de  faint 
Jean  de  Jerufalem ,  arrivée  depuis  peu  de  la  Goulette  ,  ôc  qui 
mouilloit  dans  le  Golfe  de  Puzzuolo.  L'Empereur  irrité  de 
fon  infolence  ,  envoya  encore  contre  lui  André  Doria,  qui 
par  fon  ordre  avoir  parcouru  la  côte  d'Afrique  l'année  précé- 
dente. Doria  mit  en  fuite  ce  Corfaire  ,  reduifit  à  leur  dévoie 
les  villes  de  Soufa ,  de  Monafter^  de  Mehedia  ^ ,  d'Esfacos, 
ôc  de  Calibia,  quti|étoient  révoltées  contre  le  roi  de  TuniSi 
ôc  les  foumit  à  l'obéiïTance  de  Muley  Bucar  fon  iils. 

Il  eft  à  propos  ,  avant  dem'engager  plus  avant,  de  m'arréter 
fur  cette  contrée',  pour  parler  de  fon  étendue  de  fes  Ifles ,  ôc  des 
Rois  qui  l'ont  poffedée.  Après  la  MauritanieTingitane  dont  nous 
avons  déjà  parlé  ,  on  trouve  la  Mauritanie  Cefariennedu  côté 
du  Levant  ,1a  rivière  de  Suf  Gemar  ôc  le  royaume  de  Bugie, 
qui  lui  fervent  de  bornes.  Là ,  eft  la  ville  d'Alger ,  autrefois 
Juita  Cafarea ,  fameufe  par  fon  port  3  le  plus  commode  qui 
foit  dans  l'Empire  des  Turcs  ,  ôc  tout  ce  qui  compofe  le 
royaume  de  Tremezen;  enfuite  cette  Pvégion  ,  que  les  anciens 

*  Africa  ou  appelloient  proprement  Afrique^  ,  s'étend  jufqu'à  la  Cyrenaï- 

t'fo  'M-  que,  en  tirant  toujours  vers  l'Orient  5  on  y  voit  maintenant 
le  royaume  de  Tunis  ,  divifé  en  quatre  Provinces.  La  pre- 
.  miere  eft  la  Ccîitentine ,  qui  contient  les  villes  de  Col ,  d'Eflo- 
ra,  de  Sucaycada  ,  de  Bone  ou  Hippone  3  dont  S.  Auguftin 
étoitEvêque  >  de  Biferte,  de  Coftantine ,  qui  a  donné  le  nom 
à  la  province ,  de  Mila ,  de  Tifex ,  ôc  de  Tebeça.  La  fécon- 
de Province  eft  la  Tunitane  î  elle  renferme  la  ville  d'Uti- 
que,  appellée  aujourd'hui  Portofarina,  célèbre  par  la  mort  du 


Dcfcription 
du   royaume 
de  Tunis. 


1  BarberouîTe,  quoiqu'agé  de  plus  de 
SoanspaffoitàConftancinopIeles  jours 
&  les  nuits  avec  de  belles  efclaves.  On 
le  trouva  mort  dans  fon  lit  de  fes  excès. 
Après  fa  mort  Soliman  II.  ordonna  à 
tous  lesCorfaires  de  recormoître  Dra- 
gut  pour  Ge'ne'ral ,  mais  fans  le  revêtir 
2e  la  dignité  d'Amiral. 


z  Mehedia  ou  Mahdia  ,  ou  Elma- 
dia ,  autrement  Africa ,  connue  du  tems 
des  Romains  fous  le  nom  d'Adrumet- 
te  ,  appellce  aufli  Aphrodifnnn  ,  ville 
fitue'e  fur  la  cote  de  Barbarie  ,  entre 
Tunis  &c  Tripoli ,  avec  un  bon  port  ÔC 
des  fortifications. 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  VIL  3^ 

jeune  Caton ,  les  ruines  de  l'ancienne  Carthage  ' ,  les  villes  de  in  » 

Tunis ,  de  Cammairt  ,  de  Martia ,  d'Arriana  y  de  Nebel,  de  Henri  IL 
Calibia ,  d'Hamameta ,  d'Eraclia  ,  de  Soufa ,  de  Tobulba ,  de  15^0. 
Monafter  ,  de  Mehedia,  d'Esfacos,  de  Lorbus ,  d'Ainzamith , 
de  Cazbat  ôc  de  Caruan.  La  troifiéme  Province  eft  celle  de 
Tripoli  ^  :  elle  joint  du  côté  du  Levant  la  région  Cyrenaïque  ^ 
aujourd'hui  appellée  Cyret  ;  elle  contient  les  illes  de  Cher- 
chenes  ou  Querquenes ,  &  de  Gelve ,  que  les  anciens  nom- 
moient  l'ille  Lotophagis  ,  &  les  villes  de  Zaorat ,  de  Le- 
pide ,  ôc  de  l^ripoli ,  la  capitale  de  tout  ce  pays.  La  contrée 
de  Zeb ,  qui  fait  la  quatrième  province  du  royaume  de  Tunis, 
eftune  partie  de  la  Numidie  qui  touche  à  la  Lybie  intérieure. 
Jamais  pays  n'a  été  expofé  à  tant  de  révolutions  5  cette  Pro- 
vince a  été  gouvernée  par  differens  Princes  étrangers  ,  &  habi- 
tée par  diverfes  Nations.  Les  Gots,  les  Vandales  en  ont  chafie 
les  Romains  j  les  Arabes  à  leur  tour  en  ont  fait  la  conquête  fur 
les  Gots  ôc  les  Vandales.  Les  villes  y  ont  été  prifes  ôc  détrui- 
tes, ôc  d'autres  bâties  à  la  place.  La  diverfité  des  langues,  ôc 
l'orgueil  des  fondateurs  de  ces  nouvelles  villes  ,  ont  caufé 
un  fi  grand  changement  dans  les  noms  anciens  ^  qu'il  feroit 
inutile  d'en  vouloir  faire  une  recherche  exa£le. 

Les  Carthaginois  ont  été  les  premiers  maîtres  de  tout  ce 
pUys  5  les  Romains  l'ont  pofledé  après  eux  :  les  Vandales  3  leurs 
fuccefleurs ,  en  ont  été  chalTés  par  les  Arabes  Mahometans. 
Mais  vers  l'année  1 370 ,  un  certain  Abdelchit ,  qui  avoit  fçû  par 
un  dehors  de  pieté  s'accréditer  chez  les  Arabes ,  fe  révolta  contre 
Caim  Adam  ,  Caliphe  de  Caruan.  Le  crédit  qu'il  s'étoit  acquis 
n'empêcha  pas  les  Arabes  de  le  tuer  par  les  ordres  de  Caim. 
Il  laifla  deux  enfans ,  l'un  fut  roi  de  Bugie  ,  ôc  l'autre  de  Tu- 
nis. Ces  deux  frères,  pour  fe  maintenir  dans  leurs  Etats  ôc  trouver 
des  fecours  dans  leurs  befoins ,  fe  rendirent  tributaires  de  Jo- 
feph  Texif ,  dont  nous  avons  parlé  ,  ôc  des  Almoravides  fes 
fucceffeurs ,  qui  furent  cliaffés  de  l'empire  d'Afrique  par  les 
Almohadas.  Jacob  Almançor  s'empara  alors  du  royaume  de 
Tunis ,  ôc  en  dépouilla  les  fucceffeurs  d'Abdelchit. 

La  fameufe  bataille  de  las  Navas  de  Tolofa ,  ayant  affoibli 


1  II  y  a  maintenant  une  tour  en  ce 
lieu  ,  appellée  par  les  Chrétiens  Roca 
de  Mafiinaces  ,&;  par  les  Africains -4/- 


2  La  province  de  Tripoli  eft  aujour- 
d'hui un  Royaume  feparé  de  celui  de 
Tunis, 


40  HISTOIRE 

_         les  forces  des  Almohadas,  les  Arabes  rentrèrent  dans  le  royaii-^' 
Henri  II   ^^^^  ^^  Tunis,  ôc  réduifirent  celui  qui  gouver-noit  la  ville,  au 
I  c  c  o  '  "°^^^  ^^  ^^^  ^^  Maroc ,  à  chercher  du  Tecours  dans  des  pays 
fort  éloignés.  Il  en  reçut  enfin  d' Abdul  Hedi  de  Seville ,  qui 
fortit  du  port  de  Carthagene  avec  vingt  vaiflcaux  chargés  d'un 
grand  nombre  de  gens  de  guerre.    A  fon  arrivée  à  Tunis,  il 
employa  toute  fa  prudence  &  fon  adreffe  à  faire  la  paix  avec 
les  Arabes.  Cette  Nation ,  qui  ravageoit  fans  ceffe  le  pays ,  ac- 
cepta enfin  la  paix ,  au  moyen  d'un  tribut  léger  ,  qui  leur  a 
toujours  été  depuis  payé  par  les  rois  de  Tunis.   Abdul  Hedi 
qui  avoir  habilement  négocié  cette  paix  ,  profita  de  la  ruine 
des  Almohadas  ,  pour  s'emparer  lui-même  de  ce  Royaume. 
Zacharie  fon  fils  Ôc  fon  fuccefleur,  après  avoir  fait  la  guerre 
aux  Béni  Merinis  avec  beaucoup  de  îuccès ,  tourna  toutes  fes 
forces  contre  les  peuples  de  Numidie  Ôc  de  Tripoli.  La  vic- 
toire qui  accompagna  toujours  fes  armes  ,  lui  donna  lieu  d'a- 
maiïer  de  grandes  richeffes ,  qu'il  laiil'a  à  fon  fils  Abu  Ferez  > 
qui  faifit  l'occafion  des  troubles  qui  s'élevèrent  entre  les  rois  de 
Fez ,  de  Tremezen  ôc  de  Maroc   ,  pour  chafler  les  Beni-de 
Zeyenes  du  royaume  de  Tremezen ,  qu'ils  pofTedoient  depuis 
long-tems.  Après  cette  expédition  il  fit  la  paix  avec  le  roi  de 
Fez  ,  Ôc  mérita  le  nom  de  roi  d'Afrique ,  qui  lui  fut  donné. 
Hufmen  fon  fils  monta  fur  le  trône  après  lui ,  ôc  fut  le  digne 
héritier  du  fceptre  ,  de  la  fortune  ôc  des  richefles  d'un  père  qui 
avoir  régné  fi  glorieufement.   Après  fa  mort  les  Merinis  recou- 
vrèrent encore  l'Empire  d'Afrique  ,  qu'ils  étendirent  jufqu'au 
Appelle  par  ^^P  <^^  Mefurata  ^.  Les  petits-fils  d'Hufmen,  retirés  dans  les 
les    anciens,  montagnes  ÔC  dans  les  déferts ,  attendoient  le  moment  favora- 
Sepuiihra  oa    ^}g  p^^j.  remoutet  furie  throne  de  leurs  aveux.  L'un  d'eux, 
»•«»»,  ditMar-  nomme  Muley  Bula-Bez,  fut  vaincu  ôc  pris  pnfonnier  dans 
une  grande  bataille ,  par  Abu  Henun  roi  de  Fez  ,  Abu  Celem 
fon  fils  qui  lui  fucceda  ,  rendit  généreufement  la  liberté  à  Mu- 
ley Bula-Bez  ,  qui  recouvra  le  royaume  de  Tunis ,  auquel  il 
réunit  Tripoly  ,  ôc  toutes  les  autres  provinces  qui  en  dépen- 
doient. 

Depuis  fon  règne  ,  Tordre  de  la  fuccelTion  a  été  interrompu 
dans  cette  famille^ par  les  maffacres  aflez  fréquens  chez  cette 
nation.  Après  que  trente -cinq  Rois  "eurent  régné  pendant 
(quatre  cens  di,x  ans ,  le  Royaun)e  paffa  à  Mahamet ,  père  de 

Mule)^, 


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D  E  J.  A.  D  E  T  H  OU  ,  L  I  V.  VIL        ^i 

Muley-HafTen  ,  dont  nous  avons  parlé.  Celui-ci  pour  régner,  — 
commit  le  plus  grand  des  crimes,  ôc  répandit  le  Tang  de  tous  Henri  IL 
fes  frères.  Barberoufle  chargé,  pour  ainfi  dire,  de  la  vengeance  1550. 
divine ,  le  détrôna  ;  mais  l'Empereur  le  rétablit  dans  la  fuite. 
Ce  n  étoit  pas  affez  pour  expier  le  crime  de  Muley-HafTen  , 
d'avoir  été  une  fois  détrôné  3  il  le  fut  encore  une  féconde  fois 
par  Hamida  fon  fils ,  qui  lui  fit  crever  les  yeux.  Ce  fut  lui  qui 
en  l'année  1 5-48.  après  la  bataille  gagnée  fur  l'éledleur  de  Saxe , 
vint  trouver  l'empereur  Charle  V.  à  Ausbourg ,  pour  lui  de- 
mander vengence  de  ce  crime  énorme.  Ce  Monarque,  qui  avoit 
paffé  en  Afrique ,  à  defiein  feulement  d'en  chafier  Barberoufle, 
Ôc  de  faire  élever  une  fortereffe  à  l'entrée  de  la  Baye  ou  Lac 
de  Tunis ,  afin  de  rendre  libre  la  mer  de  Sicile ,  ôc  la  garan- 
tir des  courfes  des  Pirates ,  plaignit  beaucoup  le  fort  de  ce 
malheureux  Prince  ,  ôc  lui  repréfenta  qu'il  ne  pouvoir  alors 
lui  donner  de  fecours  j  il  l'exhorta  à  fe  retirer  en  Sicile  ^  lui 
afTigna  une  penfion  proportionnée  à  fon  rang ,  ôc  lui  promit 
qu'aufTi-tôt  quefes  Etats  feroient  tranquilles ,  il  le  feconderoit 
dans  la  vengence  qu'il  prétendoit  tirer  de  fon  fils. 

Drao:ut,qui  iu2:eoit  ces  diffentions  domeftiques  propres  à  .^j^?,'; ^ ^f'' 

-,      ,     t>.     »    1        ;    to  .  n  r      r  fedeMchcdia 

lexecution  de  fes  deffems,  crut  devoir  profiter  dune  11  belle  pa^  Dragut. 
occafion.  Il  réfoîut  donc  de  s'emparer  de  Mehedia,  qu'il  re- 
gardoit  comme  une  retraite  aufTi  affûrée  pour  fa  perfonne ,  qu'a- 
vantageufe  pour  fon  parti.  La  rufe  qu'il  employa  pour  s'en 
emparer  n'ayant  pas  réûfli,  il  eut  recours  à  la  force  &  à  une 
perfidie  digne  d'un  Corfaire.  On  lui  apprit  dans  l'ifle  de  Gel- 
ve  ' ,  où  il  paflfoir  l'hiver  ,  que  les  habitans  de  Mehedia  avoient 
fecoùé  le  joug  du  Roi  de  Tunis ,  pour  former  une  Républi- 
que ,  ôc  qu'ils  étoient  fi  peu  difpofez  à  fe  mettre  fous  la  pro- 
te£lion  du  prince  de  Carvan ,  qui  n'avoir  épargné  ni  les  arti- 
fices, ni  les  offres  avantageufes  pour  les  gagner,  qu'ils  avoient 
au  contraire  chaffé  le  corfaire  Haffen-Geibi ,  envoyé  par  So- 
liman ,  fur  le  foupçon  qu'il  n  avoit  fait  bâtir  un  Fort ,  que  pour 


I  Ou  rifle  des  Gerbes ,  proche  la 
fortie  du  golfe  de  Capes  ;  elle  eft  du 
royaume  de  Tunis.  Elle  n'elt  fëpare'e 
de  la  terre  ferme  que  par  un  fort  petit 
efpace  qu'on  pafTe  à  pic  quand  la  mer 
eit  bafle  ,  &  fur  un  pont  de  bois  ,-lorf- 
guelle eft  fort. haute-  Elle  a  environ 


dix-huit  milles  de  tour  avec  une  peti- 
te ville  du  même  nom.  Ptolomée  lui 
donne  le  nom  de  Lotophagitis ,  Polybe 
celui  de  Myrmex,  Strabon  &  Pline  ce- 
lui de  Meninx.  Les  Arabes  l'appel- 
pellent  Zerbi ,  les  Efpagnols  la  nom- 
ment los  Gelves, 


Tome  IL  F, 


41  HISTOIRE 

1^  fe  rendre  maître  de  leur  ville.  Dragut  partit  au  mois  de  Fe- 

Henri  II  ^^^^^  ^^  cette  année ,  de  l'ifle  de  Gelve.  Les  mouvemens  ôc 
i  ^  ^  Q  les  féditions  qu'il  excita  parmi  les  peuples  de  Soufa,  de  Mo- 
nafter ,  &c  de  Tabula ,  lui  facilitèrent  les  moyens  de  s'emparer 
de  ces  villes.  Il  chafla  auiïi  Budcar  le  plus  jeune  des  fils  de 
Muley-Haflen ,  qu'André  Doria  j  comme  nous  l'avons  dit , 
avoit  rétabli  l'année  précédente.  Enfin  tout  fembloit  favorifer 
fes  projets,  &  il  étoit  déjà  fort  près  de  Mehedia. 

Avant  que  de  rien  tenter,  il  s'adrefla  à  Brahem  *  Embarc  fon 

Abrrham^*^ou  î^"^^^'"''*^  '^^^'^^  >  ^^^^  accrcdité  parmi  les  habitans ,  pour  les  fonder , 
Hebraim.  ÔC  fçavoir  s'ils  le  voudroient  recevoir  dans  leur  ville ,  6c  y 
donner  retraite  à  fes  navires  :il  lui  repréfenta  qu'il  lagaranti- 
roit  des  incuriions  des  ennemis  ,  ôc  que  dans  peu  elle  de- 
viendroit  riche  ôc  puiflante.  Brahem  obtint  des  habitans  qu'on 
donneroit  audience  à  Dragut,dans  une  aflembléedes  principaux 
de  la  ville.  Dragut  y  fut  admis ,  Ôc  fit  une  harangue  adroite  ôc  fé- 
duifante;  mais  l'exemple  récent  de  Muley-  Haffen  la  rendit  inu- 
tile :  les  habitans  le  remercièrent  des  bonnes  intentions  qu'il 
avoit,  ôc  lui  accordèrent  la  liberté  de  mouiller  fes  vaifleaux  en  ra- 
de;à  condition  qu'il  ne  feroit  entrer  aucun  Turc  dans  la  ville.  Le 
Corfaire  fruftré  de  fes  efpérances  ,  réfolut  d'employer  égale- 
ment la  rufe  ôc  la  force  ;  il  partit  d'Esfacos,  ôc  fécondé  de 
Brahem ,  il  s'approcha  de  cette  parde  de  la  ville  qui  domine 
fur  le  port,  entre  le  Levant  ôcle  Midi  ,  fuivant  la  permiffioa 
qu'il  en  avoit  obtenues  il  mit  enfuite  quatre  cens  Turcs  à  terre; 
les  fit  entrer  dans  la  ville ,  fe  faifit  de  quelques  Tours  voifines , 
ôc  fit  en  même  tems  fonner  les  trompettes,  comme  s'il  eut 
remporté  une  vi6loire.  Les  habitans,  qui  d'abord  s'étoient  dé- 
fendus avec  valeur,prirent  l'épouvante  ;  le  nombre  de  leurs  gens 
étendus  fur  la  place,  ôc  celui  des  ennemis  qui  augmentoit,  les 
effrayèrent,  ôi  rallentirent  leur  ardeur.  Dès  qu'ils  virent  Bra- 
rcnd^lakre^  ^^*"^"'  même  foutenir  Dragut,  ils  mirent  bas  les  armes,  fe  ren- 
^e  Mehedia.  dirent ,  ÔC  reçurent  pour  maître  celui  qu'ils  avoient  refufé  pour 
citoyen.  La  citadelle  lui  fut  aufTi-tôt  livrée  ,  il  donna  enfuite 
fes  ordres ,  fuivant  la  conjondure  ,  ôc  mit  la  ville  fous  la  garde 
de  quatre  cens  Turcs  commandez  par  Hez  Rais  fon  parent. 
Pour  payer  la  perfidie  de  Brahem  par  une  plus  grande ,  il 
ordonna  à  Hez  Rais  de  le  faire  mourir,  fe  perfuadant  qu'un 
homme  capable  de  trahir  fa  patrie ,  à  laquelle  il  étoit  obligé , 


DE  J.  A.  DE   THOU  .  Liv.  VIL        43 

€toît  à  craindre  pour  lui ,    à  qui  il  étoit  bien  moins  redeva- 
ble. Dragut  après  avoir  donné  cet  ordre,  partit,  &  emme-  Henri  IL 
na  avec  lui  les  principaux  habitans ,  pour  lui  fervir  d'otages.        i  y  5-  o. 

Le  bruit  de  cette  conquête  fut  auiïi-tôt  répandu  î   André      ^^^ ,_ .  ^^_ 
Doria  confiderant  de  quelle  importance  étoit  cette  ville  pour  rias'opofeaux 
les  progrès  de  Dragut  en  Afrique  ,  &  en  jugeant  par  la  feule  conquêtes  de 
retraite  qu'il  avoit  eue  dans  Fille  de  Gelve  ôc  dans  les  lieux     "^^  * 
voifins ,  qui  l'avoit  mis  à  portée  de  défoler  les  Chrétiens ,  ré- 
folut  de  s'oppofer  promptement  aux  defleins  d'un  Corfaire 
fi  formidable.   Pour  y  réulfir ,  il  fit  embarquer  mille  Efpagnols , 
que  Ferdinand  de  Gonzague  lui  avoit  envoyez  fous  la  con- 
duite de  Ferdinand  Lopes  Portugais ,  oc  partit  de  Gènes  pour 
fe  rendre  à  Naples  j  le  grand  Duc  lui  donna  en  paflant  à  Li- 
vourne  ,  trois  galères  commandées  par  Giordano  des  Urfins  ; 
il  en  prit  trois  autres  à  Civita  Vecchia ,  conduites  par  Charle 
Sforce,  qui  lui  furent  accordées  par  le  Pape.  A  fon  arrivée  à  Na- 
ples ,  huit  cens  Efpagnols ,  fous  les  ordres  de  D.  Garcie  de  To- 
lède ,fils  du  Viceroi  de  Naples,  fe  joignirent  à  fes  troupes,  & 
il  prit  le  chemin  de  Palerme.  D.  Juan  de  Vega  Viceroi  de  Sicile, 
qui  ne  fçavoit  pas  encore  la  caufe  de  ces  préparatifs  3  lui  donna 
cinq  cens  Efpagnols  des   garnifons  de  Cefalu ,  &  de  Ter- 
mine ,  qu'il  lit  embarquer  fur  cinq  galères  fous  la  conduite 
d'Alvarez  fon  fils  ,  à  qui  il  donna  ordre  de  partir  ,  accom- 
pagné de  Budcar  fils  du  Roi  de  Tunis ,  avec  quatre  vaideaux 
de  Malthe  commandés  par  le  Chevalier  de  la  '  Sangle.  André 
Doria,  encore  incertain  de  ce  qu'il  avoit  à  faire  ,  ne  voulut  rien 
régler  que  fur  les  lieux,  6c  qu'il  n'eut  conféré  avec  Louis  Pe- 
rez  de    Vargas  gouverneur  de  la  *  Goulette.  Il  mit   donc  à 
la  voile  ôc  fe  rendit  à  Trapani.  Delà  il  vint  avec  toute  fa  fiotte 
jetter  fancre  àPifle  de  Favigliana ,  oi^i  il  afTembla  tous  les  chefs 


1  Claude  de  la  Sangle  de  la  langue 
de  France ,  fut  grand  Hofpiralier  ,  8c 
dans  la  fuite  grand  Maître  de  l'Ordre. 
Il  employa  des  fommes  confidérables 
à  fortifier  rifle  de  Malthe  ,  &  mourut 
en  1557. 

2  C  ell  un  Fort  fitué  entre  la  mer 
Méditcrranc'c  8c  le  lac  ou  baye  de 
Tunis.  Ce  nétoit  autrefois  qu'une  tour 
(juarree , à  lentrce  du  canal  par  où  la 
mer  entre  dans  le  lac  ,  8c  qui  ell  fi 
étroit  qu'une  galère  y  peut  à  peine  paf- 


fcr.  Charle  V.  fortifia  cette  place  en 
ijjy.  C'eft  aujourd'hui  une  petite  vil- 
le. Le  lac  a  environ  trois  lieues  de  long 
fur  deux  de  large.  Comme  ce  lac  eit 
tout  rempli  de  bancs  de  fable,  on  n'y 
pafTe  qu'avec  des  barques  en  fuivanC 
le  courant  de  l'eau.  Ce  Fort  de  la  Gou- 
lette fait  toute  la  fureté  de  la  ville  de 
Tunis ,  qui  d'ailleurs  n'eit  point  forti- 
fiée. Les  Turcs  reprirent  la  Goullcttç 
en  1574. 

Fi; 


4^  H  I  S   T   O  I   P.   E 

r  pour  délibérer  fur  les  affaires  préfentes.  Il  commença  par  pro- 
Henri  IL  pofer,s'il  étoit  plus  expédient  d'attaquer  promptement  Mehe- 
i  c  <r  o,     dia,  ou  de  pourfuivre  Dragut  5  le  Chevalier  de  la  Sangle  fut 
d'avis  qu'on  fe  fervît  des  quinze  galères  avec  lefquelles  Ber- 
nardin de  Mendofe  gardoit  la  côte  d'Efpagne  contre  les  pi- 
rates ,  ôc  qu'on  les  diftribuât  furies  côtes  de   Catalogne,  de 
Sardaigne  &  d'Afrique  j  que  ces  mefures  pourroient  procu- 
rer la  prife  de  Dragut  5  que  Ci  l'on  n'y  réuiïiflbit  pas ,  on  fe  dé- 
termineroit  à  faire  le  fiége  de  Mehedia.  Cigala  au  contraire 
difoit  que  l'on  ne  pouvoit  trop  tôt  en  tenter  l'entreprife  ;  que 
la  puiffance  du  nouveau  Souverain  n'étant  pas  encore  bien 
établie,  il  prévoyoit  que  les  habitansfe  rcvolteroient  à  la  vue 
de  leur  flotte,  ôc  qu'il  leur  feroit  facile  de  prendre  cette  ville. 
Mario  Centurione  lieutenant  de  Doria ,  fut  d'avis  qu'on  ne  dé- 
cidât rien^  fans  avoir  confuité  Vargas   fur  l'état  des  affaires 
de  Dragut  ôc  de  Mehedia.  André  Doria  n'avoir  d'autre  in- 
tention, en  convoquant  cette  affemblée,  que  de  faire  honneur 
aux  Chefs,  il  n'avoir  nulle  envie  de  fuivre  leurs  confeils  ,  pour 
l'exécution  de  fes  deffeins. 

La  flotte  après  avoir  été  long-tems  battue  par  la  tempête  ; 
arriva  enfin  au  Cap  Bon.  Là  eft  une  plage  qui  s'étend  depuis 
la  rivière  de  Hued-il-Barbar  jufqu'à  la  ville  de  Bone  vers  le 
levant;  elle  avance  enfuite  un  peu  au  dedans  des  terres ,  en  fe 
recourbant  vers  les  marais  de  Guad-il-Barbar,  d'où  elle  s'ap- 
proche de  la  mer ,  pour  former  le  cap  Zaffran.  La  ville  d'U- 
tique  ,  aujourd'hui  Porto-Farina,  eft  fur  la  droite  :  dans  le  lieu 
le  plus  enfoncé  du  golfe  la  rivière  de  Bugrada  entre  dans  la 
mer  au-delà  de  Biferte.  On  voit  entre  cette  rivière  ôc  celle  de 
*  -  Catada  les  ruines  de  la  fuperbe  Carthage ,  malheureufe  riva- 
le de  Rome.  De  cet  endroit ,  où  le  rivage  femble  fe  reti- 
rer toujours  vers   l'Orient ,  on   découvre    l'ancien  port    des 
Carthaginois  ,  qui  a  environ  fept  lieues  de  circuit ,  ôc  à  peu 
près  deux  de  longueur  j  ôc  autant  de  largeur.  La  ville  de  Tu- 
nis ,  capitale  de  la  province ,  eft  bâtie  à  l'entrée  dé  ce  port  ; 
les  deux    rivages  s'approchent   enfuite  l'un   de  l'autre  ,  ôc 
forment  une  efpece  d'anfe  ou    de  gueule  ,  qui  fe   termine 
en  une  gorge  étroite.   C'eft-là  que  l'Empereur  avoir  fait  con- 
truire  ,  quinze  ans    auparavant  '  ,  une  fortereffe  appellée  la 
i  En  1535,  comme  il  eft  marqué  ci- defîus. 


D  E  J.  A.  DE   T  HO  U  ,  L  I  V.  L  4f 

Goulette  ,  qui  a  été  depuis  prife  ôc  détruite  par  les  Turcs.  De  "■ 

l'autre  côté  du  rivage,  en  avançant  toujours  vers  le  Levant ,  Henri  IL 
on  voit  le  Cap  Bon  ,  qui  contient  la  ville  de  Calibia ,  &  plus  j  ^  r  o. 
avant  font  pelles  de  Mahameta  ,  de  Soufa  ,  de  Mehedia  j  ôc 
d'Esfacos,  qui  domine  fur  les  iiles  Coniglieres;  en  fe  retirant 
on  découvre  Cherchene  ou  Cercenna ,  ôc  Cercinids ,  ancien- 
nement jointes  par  un  pont  ;  enfuite  l'ifle  de  Gelve  ôc  toutes 
les  autres  Ifles  de  la  petite  Syrte,  ôc  la  rivière  de  Triton  qui 
borne  cette  contrée. 

La  flotte  arrivée,  ôc  arrêtée  au  Cap  BonparJes  vents  con- 
traires ,ne  pouvoir  faire  voile  jufqu'à  la  Goulette  ,  comme  on 
l'avoit  projette.  Les  foldats  qu'on  mit  à  terre  pour  foûtenir  ceux 
qu'on  avoit  envoyez  faire  aiguade  ,  prirent  ôc  pillèrent  la  ville 
de  Calibia  bâtie  fur  un  lieu  élevé  ôc  voifin  de  la  mer ,  où  il  y 
avoit  de  fort  bons  puits  d'eau  vive.  De  là  ils  furent  portez  aux 
Ifles  Coniglieres  '  oii  la  tempête  les  obligea  de  refter  deux  jours. 
Ils  arrivèrent  enfln  devant  la  ville  de  Alehedia.  Les  Chefs  , 
après  en  avoir  examiné  de  près  l'afliete ,  ôc  de  loin  toute  la  côte> 
furent  obligez  de  fe  retirer  ,  ne  pouvant  refifter  au  feu  de  la 
place.  Ils  délibérèrent  alors  entr'eux  s'il  étoit  à  propos  de  l'at- 
taquer: la  plupart  étoient  d'avis  qu'il  n'y  avoit  pas  à  balancer, 
ôc  qu'il  étoit  aifé  de  l'emporter,  quoique  bien  munie  déroute 
manière,  ôc  entourée,  de  bonnes  murailles  ôc  d'un  large  fofle  : 
On  devoir,  difoient-ils ,  faire  attention  que  deux  cens  Turcs 
ne  fufîifoient  pas  pour  garder  un  lieu  il  fpatieux  jilsajoiÀtoient 
que  les  habitans  étant  divifez  ,  il  falloit  profiter  des  conjondu- 
res  pour  battre  la  place  ,  fans  donner  le  tems  à  la  garnifon  de 
fe  reconnoître  j  que  n'étant  point  aflez  nombseufe  pour  refif- 
ter ,  ôc  que  foupçonnant  la  fidélité  des  habitans ,  il  étoit  à  pré- 
fumer qu'elle  fe  retireroit ,  ou  du  moins  qu'elle  fe  rendroit  , 
après  une  légère  réfiftance.  Mais  D.  Berenger  de  Requefens, 
grand  Amiral  de  Sicile,  qui  ne  pouvoir  difputer  à  D.  Juan  de 
iVega,à  caufe  de  fa  dignité  de  Vice-roi  de  ce  Royaume,  le 
commandement  des  troupes ,  fi  on  les  débarquoit^  expofa  tou- 
tes les  diflicultez  de  cette  entreprife  ,  enforte  qu'il  fut  décidé 
qu'on  ne  feroit  rien  ,  fans  avoir  confulté  Vega  ,  ôc  fans  avoir 


I  Ce  font  cinq  petites  Ifles  de  la 
mer  de  Barbarie  ,  entre  les  côtes  de 
Sicile  >  de  Malthe  ôc  du  Royaume  de 


Tunis,  x'ers  le  golfe  de  Mahometa.  On 
les  appelloit  anciennement  Phœnko- 
mm  mfiila ,  Pelagia ,  Tatichea, 

F  iij 


4(?  HISTOIRE 

.  auparavant  reçu  un  renfort  de  troupes.  La  flote  qui  manqua 
Henri  IL  ^^^^^  d'eau  douce,  prit  la  route  de  Monafter  ,  où  il  y  a  d'excel- 
i  ^  r  Q  '  lentes  eaux  ôc  en  quantité.  Les  Chefs ,  qui  connoiflbient  la 
commodité  ôc  la  fureté  de  fon  port ,  fe  déterminèrent  à  ne  rien 
négliger  pour  s'en  emparer.  Les  foldats  débarquèrent ,  ôc  on 
les  fit  marcher  droit  à  la  ville.  Le  premier  efcadron ,  comman- 
jdé  par  D.  Alvare  de  Vega,  étoit  foûtenu  par  D.  Garcie  de 
Tolède,  avec  les  troupes  qu'il  avoit  amenées  de  Naples.  Ils 
firent  faire  alte  ,  fuivant  les  ordres  d'André  Doria ,  qui  étoit 
reflé  fur  la  flotte  ,  ôc  attendirent  que   les  habitans  fe  ren- 
diffent ,  ainfi  qu'ils  l'avoient  fait  efperer.   Alors  les  foldats  , 
.  qui  les  voyoient  fuir   par  la  porte  oppofée  à  celle  qu'ils  al- 
loient  attaquer  ,  impatiens  de  ce  qu'on  ne  donnoit  ni  fignal 
ni    ordre  ,   quittèrent  leurs  rangs   pour   courir   aux   murail- 
■Jes.  Les  uns  les  efcaladerent  aidés  de  leurs  piques ,  ôc  d'au- 
tres fe  prirent  où  ils  purent  ;  enHn  ils  entrèrent  dans  la  ville 
&  la  mirent  au  pillage.  On  prit  trois  cens  habitans  :  le  refte  fe 
réfugia  dans  le  château ,  qui  fut  auiîi-tôt  invefti  par  D.  Alvare  î 
le  lendemain  ce  château  fe  rendit  ,  après  avoir  été  battu  du 
canon  des  navires ,  ôc  de  celui  qui  avoit  été  conduit  fur  des 
Mo^'aftc/%r  charettes  devant  la  place.  Les  foldats  qui  fe  fignalerent  le  plus 
les  Chrétiens,  en  cette  attaque  ,  furent  ceux  d'Antoine  Doria,  qui  plantèrent 
leurs  drapeaux  jufque  fur  les  murailles  ,  il  y  eut  lix  cens  habi- 
tans faits  prifonniers ,  ôc  tous  ceux  qui  firent  réiiftance  furent 
tués.  Les  plus  confiderables  d'entre  les  chrétiens  qui  y  péri- 
rent ,  furent  François  de  Mendofe  ,  chevalier  de  lOrdre  de  St, 
Jean  de  Jerufalem  ,  Diego  Ruis,  Navarreto  ôc  Gerro.  La  flote 
de  Sicile  fut  endommagée  par  des  canons  mal  fondus  qui  cre- 
vèrent ;  une  galère  coula  à  fond ,  mais  on  eut  heureufement  le 
tems  de  fauver  fa  chiourme  ôc  tout  le  refte  de  fon  équipage  5 
une  autre  eut  une  partie  de  fa  prouë  emportée ,  ôc  fon  fond  de 
calle  fort  maltraité.  André  Doria  ne  croyant  pas  une  garnifon 
nécelTaire  dans  cette  ville ,  qui  avoit  perdu  prefque  tous  fes 
habitans,  ôc  dont  la  citadelle  avoit  été  détruite,  fit  voile  droit  à 
la  Goulette  ,  où  les  vents  contraires  l'avoient  empêché  d'abor- 
der auparavant.  Il  y  conféra  avec  Vargas  qui  en  étoit  le  Gou* 
verneur ,  ôc  qui  l'affermit  dans  le  delTein  d'aflieger  Mehcdia.  D, 
Ferdinand  de  Vega,  qui  étoit  venu  avec  lui,  partit  à  fa  follicita- 
ripa ,  pour  aller  informer  Je  vice-roi  de  Sicile  fon  père  ,  des 


DE  J.  A.  DE  THOU.Liv.  VIL         47 

fentimens  des  Chefs  de  l'armée ,  &  pour  le  prier  d'ordonner  du  m  r  ■  1 

nombre  des  foldats  ôc  de  tout  ce  qui  étoit  néceflaire  pour  cette  -^^^^^  jj^ 
expédition ,  ôc  Texhorter  de  fa  part  à  venir  lui-même.^  D.  Garcie  ' 

de  Tolède  ,  qui  afpiroit  au  commandement  de  l'armée  de  terre  , 
partit  aufli  pour  Naples.  Lorfque  ces  deux  officiers  furent  ar- 
rivés au  Cap  de  Marfalo  ,  l'un  prit  le  chemin  de  Palerme ,  ôc 
l'autre  celui  de  Naples. 

Cependant  André  Doria ,  par  les  confeils  de  Budcar,  envoya 
fonimer  les  habitans  de  Soufa  de  fe  rendre  j  ôc  leur  fit  annoncer 
que  l'Empereur  défiroit  qu'ils  reconnuflent  pour  leur  feigneuc 
Budcar  fils  deMuleyHaflen,  qui  étoit  fur  leur  flote.Ils  ne  balancè- 
rent pas  à  le  recevoir,  Ôc  chaflerent  le  vaillant  Hali ,  qui  fuivi  d'un  , 
petit  nombre  de  foldats ,  fe  jetta  dans  Mehedia ,  dont  il  retarda 
la  prife  par  fa  bravoure  Ôc  fon habileté.  Le  vice-roi  de  Sicile, 
inftruit  par  fon  fils  du  deflein  d'André  Doria,  vouloir  commen- 
cer par  la  conquête  de  l'ifle  de  Gelve.  Ayant  été  nommé  par 
l'Empereur  pour  commander  dans  cette  expédition  ,  il  préten- 
doit  qu'on  ne  devoit  point  faire  de  defcente  en  Afrique  ,  juf- 
qu'à  ce  qu'on  fût  muni  de  toutes  les  provifions  néceffaires.  Ce- 
pendant les  fentimens  des  Chefs  oppofés  au  fien ,  ôc  la  crainte  \ 
qu'un  trop  long  délai  ne  donnât  à  Dragut  le  tems  de  fortifier 
Mehedia ,  qui  n'étoit  déjà  que  trop  forte  par  fa  fituation ,  ôc  de 
rendre  cette  ville  imprenable  ,  lui  firent  ouvrir  les  yeux  j  il  fie 
tout  ce  qu'il  put  de  provifions  dans  le  peu  de  tems  qu'il  avoit , 
donna  fes  ordres  pour  l'embarquement  de  trois  cens  Efpagnols 
ôc  de  cent  Grecs ,  ôc  réfolut  enfin  de  s'embarquer  lui-même  : 
réfolution  qu'il  avoit  difTimulée  jufqu'alors. 

Dom  Garcie  fut  bien  furpris  de  ce  départ  du  Vice-Roi  ;  le 
commandement  dontil  s'étoit  flaté',  l'avoit  engagé  à  faire  de 
grands  préparatifs^  ôc  le  défir  de  venger  la  mort  de  fon  oncle  D. 
Garcie ,  tué  trente-neuf  ans  auparavant  dans  la  guerre  de  Gel- 
ve ,  fous  le  roi  Ferdinand ,  lui  avoit  fait  prendre  le  parti  de  tirer 
prefque  tous  les  foldats  des  garnifons  du  royaume  de  Naples. 
Son  but  étoit  d'aller  en  Afrique  ,  fans  paffer  par  la  Sicile  ,  afin 
d'y  terminer  la  guerre ,  s'il  lui  étoit  poflible  ,  avant  que  le  Vice- 
roi  en  pût  être  inftruit.  Mais  il  fut  fi  vivement  prelTé  par  Be- 
renger  de  Requefens ,  ôc  par  François  de  Guimeran,  qui  étoient 

1  Comme  fils  du  Viccroi  de  Na-   j    tire'es  de  ce  Royaume  pour  cetce  ex- 
pies, qui  devoir  envoyer  des  troupes   j    pédition. 


48  HISTOIRE 

■  ■  ■  avec  lui ,  d'aller  trouver  D.  Juan  de  Vega ,  avant  que  de  rîen' 

Henri  IL  ^^^^^^  >  qu'il  abandonna  fes  idées,  ôc  prit  malgré  lui  le  chemin  de 
I  ^  r-  o.  Trapani  \  André  Doria  qui  avoir  des  provifions  à  faire  pour  le 
fiege ,  ôc  qui  vouloit  que  les  Africains  crufTent  qu'il  partoit ,  afin 
que  cette  idée  les  rendît  moins  précautionnez  ,  étoit  venu  à 
Trapani  trois  jours  auparavant.  Son  projet ,  quoique  conduit 
avec  grande  prudence^  fut  exécuté  à  contretems,  comme  l'é- 
vénement le  fit  connoître. 

Trois  vaifleaux  d'Egypte ,  chargés  de  vivres  ôc  de  foldats  ; 
abordèrent  à  Mehedia.  Par  ce  nouveau  fecours  la  garnifon  fe 
trouva  compofée  de  fix  cens  Turcs  ,  qui  mirent  aux  fers  les 
habitans  qui  leur  étoient  fufpeûs  5  tous  les  autres  concoururent 
unanimement  à  la  défenfe  de  leur  ville.  D.  Juan  de  Vega  n'a- 
voir alors  plus  rien  à  préparer  pour  fon  embarquement  ;  il  né- 
toit  occupé  que  de  la  crainte  des  troubles  que  fon  abfence 
pourroit  exciter  en  Sicile ,  il  craignoit  auffi  le  refroidiflement 
du  zèle  que  Dom  Garcie  avoir  fait  éclater  pour  cette  entre- 
prife  ,  s'il  étoit  frudré  de  l'efperance  de  commander  en  Chef  > 
mais  d'un  autre  côté  ,  il  vouloit  conférer  avec  André  Doria , 
au  fujet  de  cette  guerre,  ce  qu'il  n'avoir  point  encore  fait.  En- 
fin il  publia  le  deflein  qu'il  tenoit  caché  depuis  longtems,  de 
pafFer  en  Afrique ,  ôc  remit  à  D.  Ferdinand  de  Vega  fon  fils , 
l'autorité  du  gouvernement ,  ôc  le  foin  à^s  affaires  dans  l'inter- 
valle de  fon  abfence.  Le  2 1.  de  Juin ,  fur  le  foir,  il  partit  de 
Palerme  avec  Muley-Haflen,  ôc  fe  rendit  en  deux  jours  à  Tra- 
pani ,  où  il  trouva  André  Doria  avec  Dom  Garcie  arrivé  de 
Naples  depuis  trois  jours.  Dom  Garcie ,  fans  marquer  aucun 
mécontentement,  rendit  à  Vega  tous  les  refpe£ts  dûs  à  un  Com- 
mandant Général ,  Ôc  lui  obéir  pendant  toute  cette  guerre.  Ils 
partirent  de-là  ôc  prirent  la  route  de  la  Favagnana.  Ils  arrivèrent 
le  lendemain  vers  le  midi  à  l'ifle  de  Pantalarée  "^ ,  ôc  fe  rendi- 
rent enfuite  devant  Mehedia. 

AuflTitôt  qu'on  eut  jette  l'ancre  ;  le  Viceroi  alla  rendre  vifite 

I  Ville  &  port  de  Sicile  dans  la  pro-  Trapani. 
vince  de  Mazare  :  les  Latins  l'appel-  2  Cette  Ifle  de'pendoit  autrefois  dtj 

loient  Drapannm.  Il  y  a  leTrapaniVec-  royaume  de  Tunis ,  8c  dépend  aujour- 

çhio  ,  bourg  à  deux  lieues  de  là,  8c  qui  d'hui  du  royaume  de  Sicile.  La  mai' 

à  ce  qu'on  pre'tend,  portoit  ancienne-  fon  du  Requefens  en  joiiit ,  à  titre  de 

ment  le  nom  d'Erix ,  ainfi  que  la  mon-  Principauté  ,  fous  la  fouverainetc  de 

îagne  appelles  aujourd'hui  Iç  mont  de  l'Empereur, 

à 


DE  J.   A.  DE   T  H  O  U  ,  Li  V.  VIL       49 

à  André  Doria.  Le  commandement  occafionna  d'abord  un 
combat  de  civilité  &  de  modeftie  entre  ces  deux  Généraux  ;  Henri  II. 
l'un  ôc  l'autre  fe  defFendoient  de  l'accepter.  Cependant  D.  Juan  1  5*  5  o» 
de  Vega ,  qui  ne  refiftoit  qu'en  apparence  ,  fe  laifia  vaincre 
fans  peine,  ôc  confentit  à  recueillir  les  avis  des  Chefs,  qui  tous 
approuvèrent  le  fiége  de  Mehedia.  Antoine  Doria  ajouta,  qu'a- 
vant d'approcher  de  la  place ,  ôc  d'ouvrir  la  tranchée  ,  il  lui 
fcmbloit  neceffaire  d'élever  quelques  Forts  fur  le  rivage ,  pour 
foLitenir  les  convois  ôc  mettre  en  fureté  toutes  les  provifions  de 
l'armée. 

Mehedia ,  bâtie  fur  un  roc  bas  ôc  plat ,  eft  prefque  toute  envi-  5-^^  j^ 
ronnée  de  la  mer,  qui  y  eft  fibafle  enplufieurs  endroits  ,que  Mehedia, par 
les  galères  ont  peine  à  aborder.  Sa  muraille  >  du  côté  de  la  ^ ^'j^J^ndJ 
terre  i  a  deux  cens  trente  pas  de  longueur ,  ôc  eft  flanquée  de  Vega. 
tours  ôc  de  baftions.  Elle  eft  commandée  par  une  colline  ,  dont 
la  pente  eft  douce  du  côté  du  Septentrion^  mais  roide  ôcef- 
carpée  du  côté  du  midi.  Les  Turcs  de  la  garnifon  n'avoient 
pas  manqué  d'occuper  cette  colline.  Les  Chrétiens  réfolurent 
d'abord  de  s'emparer  promptementde  cepofte  ,  qui  devoit  les 
mettre  à  couvert  des  incurfions  des  ennemis  ,  Ôc  empêcher  les 
convois  ôc  tous  lesfecours  d'entrer  dans  la  Ville.  Auflî-tôt  que 
les  Forts  dont  nous  avons  parlé  ,  furent  achevés  ,  Ozorio 
de  Quignones  attaqua  la  colline  ,  ôc  s'en  rendit  maître  fans 
efibrt.  Ce  petit  avantage  fut  accompagné  d'un  autre.  Quel- 
ques Numides  étant  venus  au  camp ,  demander  fi  le  roi  de  Tu- 
nis étoit  fur  les  galères  ,  ils  obtinrent  du  Viceroi  ôc  d'André 
Doria  lapermiiïion  de  lui  parler.  Ce  Prince,  après  leur  avoir 
donné  audience,  apprit  à  Doria  que  ces  Numides  avoient  en- 
vie de  le  fervir ,  ôc  qu'ils  avoient  une  troupe  de  cent  Cava- 
liers peu  éloignée  du  camp ,  ôc  difpofée  à  le  venir  trouver  dans 
le  même  deflein  5  elle  étoit  commandée  par  une  femme  d'une 
vertu,  d'un  génie,  ôc  d'une  prudence  fi  rares , qu'elle  étoit  efti- 
mée  ôc  adorée  de  tous  lés  foldars,  qui  après  la  mort  de  fon  mari 
Favoient  d'eux-mêmes  reconnue  pour  leur  Chef,  ôc  lui  obéïf- 
fpient  comme  à  leur  Capitaine. 

Pendant  le  fiége  ,lcs  Impériaux  n'eurent  qu'à  fe  louer  des 
bons  fervices  ôc  des  vivres  qu'ils  reçurent  en  abondance  des 
Numides.  On  commença  alors  à  amener  le  canon  :  deux  bat- 
teries de  neuf  pièces  chacune  furent  dreffées,  l'une  au  piédç 
Tome  IL  G 


5©  HISTOIRE 

5  la  colline  j  proche  du  camp  ,  à  trois  cens  cinquante  pas  de  la 
Henri  IL  Ville  ,  ôc  l'autre  à  deux  cens  cinquante ,  du  côté  de  cette  par- 
I  5*  5  0.  tie  de  la  muraille  qui  ctoit  près  de  la  mer  vers  le  Levant.  Dom 
Garcie ,  chargé  de  conduire  les  travaux  ,  avoit  fait  faire  une 
ligne  depuis  le  bas  de  la  colline  jufqu'en  haut,  à  la  faveur  de 
laquelle  les  foldats  pouvoient  communiquer  enfemble  fans 
danger ,  ôc  recevoir  toutes  les  munitions  dont  ils  avoient  be- 
foin.  Le  Viceroi  voyant  que  Ton  avoit  tiré  longtems  6c  inu-, 
tilement  contre  la  muraille  )  dont  la  folidité  étoit  encore  for- 
tifiée par  un  terre-plein  ^  fit  cefferles  batteries^  ôc  crut  devoir 
attendre  ,  pour  les  faire  recommencer  avec  encore  plus  de  vi- 
vacité, qu'il  fe  fiit  mis  en  état  de  le  faire  ^  par  de  nouv^eaux 
ouvrages  ôc  par  les  fecours  qu'il  efperoit.  L'abondance  des 
vivres  l'aflliroit  de  la  perfeverance  de  fes  foldats  5  ôc  il  n'a- 
voit  point  à  craindre  la  défertion,  il  pou  voit  d'ailleurs  compter 
que  les  Maures,  ennemis  mortels  des  Turcs ,  lui  étoient  atta- 
chés pour  toute  la  campagne  ,  furtout  après  la  déroute  de  Dra- 
gut ,  qui  lorfque  la  ville  de  Monafter  eut  été  prife  ,  avoit  été 
abandonné  de  la  plus  grande  partie  de  fes  gens ,  ôc  depuis  en 
avoit  encore  perdu  environ  quatre  cens  dans  la  Sardaigne. 

Le  jour  deftiné  à  recommencer  l'attaque  étant  arrivé ,  un 
jeune  garçon  natif  de  Meffine,  qui  s' étoit  enfui  delà  ville  af- 
fiegée,  vint  avertir  le  Viceroi  que  la  muraille  qui  étoit  détruite 
ôc  prête  à  tomber  par  dehors,  n'étoit  point  endommagée  par 
dedans  j  que  les  Turcs  avoient  creufé  au  pied  un  foffé  large 
ôc  profond  >  oii  ils  avoient  mis  de  longues  planches  percées 
de  grands  doux  ,  ôc  des  pieux  très-pointus  :,  avec  des  chaufle- 
trapes ,  pour  faire  périr  tous  ceux  qui  voudroient  y  defcendre  > 
que  ce  folié  étoit  d'ailleurs  couvert  de  planches  fort  minces , 
ôc  fi  bien  revêtues  de  gazon  ,  que  le  foldat  qui  iroit  à  l'affaut 
y  feroit  trompé.  Il  ajouta  qu'ils  avoient  fait  plufieurs  mines  ; 
préparé  des  feux  d'artifice ,  placé  du  canon  des  deux  cotez  du 
fofTé  j  enfin  que  tout  étoit  ordonné  de  manière,  que  ceux  qui 
pourroient  fe  garentir  du  piège  feroient  néceffairement  coniu- 
Tîiés  parles  flammes^ ou  criblés  par  Partillerie.  Cet  avis,  com- 
me s'il  eût  été  envoyé  par  Dieu  même  ,  fit  abandonner  le  def- 
fein  que  l'on  avoit  formé  de  donner  l'affaut  :  les  Chefs  réfolu- 
rent  feulement  de  s'emparer  de  quelques  Tours  ,  principale- 
ment de  celle  qui  étoit  au  Couchant.  Pour  cet  effet,  on  çhoifit 


DE  J.  A.  DE   THOU,Liv.  VIL  ^ i 

un  nombre  d'officiers  &  de  foldats  ,  qui  pendant  la  nuit  de- 

voient  l'attaquer  par  efcalade.  Dans  cette  malheureufe  entre-  Upi^j^j  JJ 
prife  on  perdit  beaucoup  de  monde  :  les  têtes  de  foixante 
Chrétiens,  qui  refterent  fur  la  place ,  furent  élevées  fur  des  pi-  ^ 
ques  à  la  vue  de  notre  camp ,  ôc  fervirent  de  trophée  aux  Turcs. 
Enfuite  de  l'avis  unanime  de  tous  les  Chefs  de  l'armée ,  il  fut 
arrêté ,  qu'on  feroit  des  mines  ,  qu'on  répareroit  les  batteries , 
6c  les  machines ,  6c  qu'enfin  l'on  fe  mettroit  en  état  de  battre 
la  muraille  en  brèche. 

Avant  que  d'exécuter  ce  nouveau  projet ,  on  envoya  quatre 
galères  à  la  Goulette ,  &  deux  en  Sicile  ,  pour  y  charger  de  la 
poudre  ôc  des  boulets  h  ôc  les  foldats  blelTés  furent  tranfportés  à 
Trapani.  On  fit  enfuite  partir  cinq  autres  galères ,  pour  aller  à 
Naples  embarquer  trois  cens  foldats  deftinés  pour  l'Afrique. 
Peu  de  tems  après  Marco  Centurione  alla  en  Sicile  avec  feize 
Flûtes  ,  afin  de  pourfuivre  ôc  tâcher  de  prendre  Dragut ,  qui 
avoit,  difoit-on,  paru  entre  le  cap  Paifaro  ôc  celui  de  Faro. 
Muley-HafTen  accablé  de  trifteffe  ôc  ennuyé  de  cette  longue 
guerre ,  tomba  alors  dangereufement  malade  ,  ôc  mourut  âgé  Mort  de  Mu- 
de  foixante  ôc  fix  ans ,  après  avoir  refpiré  la  vengence  jufqu'au  ^^^  Hailcn. 
dernier  foupir.  Son  corps  fut  porté,  par  l'ordre  deBudcar  fon 
fils  ,  à  Caruan  ,  ôc  mis  dans  le  tombeau  de  fes  ancêtres.  Maha- 
met  fils  de  Botuibe  ôc  petit-fils  de  Cedi  Arfe  ,  regnoit  alors  à 
Caruan.  Il  haïffoit  aufTi  mortellement  les  Turcs  ôc  le  parricide 
Muley  Hamida,  qu'il  aimoit  tendrement  D.  Perez  de  Vargas 
gouverneur  de  la  Goulette  ùl  lui  fit  propofer  par  Mahomet  Beu- 
cin>  de  la  famille  des  Cherifs ,  d'unir  fes  forces  aux  fiennes  con- 
tre le  Turc,  leur  ennemi  commun ,  aux  conditions  que  les  Chré- 
tiens lui  donneroient  du  fecours  contre  Hamida:  pour  gage  de 
leur  foi ,  il  demandoit  les  villes  de  Monafter  ôc  de  Soufa  ,  aban- 
données par  Budcar  qui  n'avoir  pu  les  défendre,  ôc  qu'en  cas 
qu'il  arrivât  que  Budcar  fût  remis  en  poffefiTion  de  fes  Etats, 
il  auroit  néanmoins  pendant  fa  vie  la  joiiififance  de  ces  deux 
villes ,  dont  il  feroit  hommage  à  l'Empereur. 

Ces  conditions  furent  acceptées  5  mais  le  roi  de  Caruan,  qui 
fouhaitoit  voir  l'iffuë  de  cette  guerre  ,  ne  parut  pas  fort  em- 
prefle  à  figner  le  traité  ;  il  auroit  voulu ,  avant  de  s'engager  ^  que 
Dragut,  qu'on  difoit  fiiire  tous  fes  eflforts  pour  fecourir  Me- 
hedia,  eût  été  battu  ôc  chalTé  par  les  Impériaux.  CeCorfaire^ 

G  ïj 


5'5  HISTOIRE 

I  depuis  la  perte  de  Monafter  &  de  Soufa ,  ôc  depuis  fa  défaite 
Henri  II  ^^^  Sardaigne  ,  ayant  été  informé  que  les  Chrétiens  conti- 
nuoient  avec  vigueur  le  fiége  de  Mehedia,  étoit  forti  de  Gelve 
le  20  de  Juillet  avec  fept  Mtes  ôc  quatre  brigantins ,  chargés 
de  douze  cens  hommes  d'élite  ,  partie  Turcs  &c  partie  Afri- 
cains :,  pour  les  joindre  aux  deux  mille  Maures  qu'il  avoir 
levés  auparavant  dans  le  voifinage  de  Capes  ôc  dans  Capes 
même  ,  ville  éloignée  de  foixante  lieues  de  Mehedia.  Avec 
ces  troupes  étant  abordé  au  port  de  Sfax  ^  près  de  la  rivière  de 
Triton ,  il  y  fit  fon  débarquement.  Des  émiflaires  du  roi  de 
Caruan  eurent  alors  un  entretien  avec  lui  auprès  de  Marnabe, 
ôc  eurent  foin  de  rendre  compte  à  leur  maître  de  ce  qu'ils 
avoient  pu  entrevoir  de  fes  defîeins.  Ce  fut  pour  cela  que  ce 
Prince,  dans  l'incertitude  de  l'événement,  n'écrivit  point  aux 
Impériaux  3  il  s'excufa  en  même  tems  auprès  de  Dragut, qui  lui 
demandoit  du  fecours  contre  l'ennemi  commun. 
Dragut  vient  Dragut  informé  que  le  jour  d-e  la  Fête  de  Saint  Jacque  de- 
Mchcdir  &  v^i^  ^^"^^  ^^^"^  ^^  l'aflaut,  s'étoit  préparé  à  furprendrelecamp 
eu  défait.  par  derrière  ,  ôc  avoir  fait  avertir  les  ailiegés  de  faire  une  fortie 
de  leur  côté  ,  pour  enveloper  les  Chrétiens  ôc  les  tailler  en  pie- 
ces.  Ce  projet  n'eut  point  fon  exécution  ;  l'afTaut  fut  différé  y 
parce  qu'avant  de  le  donner,  on  étoit  convenu  de  faire  des  mi- 
nes ,  ôc  d'élever  des  galeries  •>  il  falloir  outre  cela  faire  des  pa- 
lifTades.  Le  25"  Juillet,  jour  de  la  fête  de  S.  Jacque  ,  le  Vice- 
roi  alla  lui-même  à  la  forêt  faire  couper  du  bois  j  ôc  quoiqu'il 
n'eût  encore  aucune  nouvelle  de  l'arrivée  de  Dragut, la  crainte 
néanmoins  de  tomber  entre  les  mains  de  certains  Africains , 
qui  infeftoient  le  pays  par  leurs  brigandages ,  l'engagea  à  pren- 
dre fept  cens  foldats  d'élite,  avec  lefquels  il  partit  fur  k  milieu 
du  jour,  ôc  qu'il  partagea  en  trois  corps.  Le  premier  ,  compofé 
d'arquebufiers,  était  conduit  par  D.  Ferez  de  Vargas  ôc  Her- 
nan  Lobo.  Le  fécond  étoit  delliné  pour  couper  le  bois  ôc  le 
tranfporter  au  camp  5  ôc  cette  troupe  étoit  au  milieu  des  deux 
autres ,  avec  les  goujats  ôc  les  valets  d'armée  j  il  fe  réferva  le 
troifiéme  corps  qui  formoit  Tarrieregarde.  Sa  troupe  ainfi 
difpofée  muxhoit  vers  le  bois ,  lorfqu'on  vint  lui  dire  que  les 
ennemis  paroifToient  avec  plus  de  troupes  qu'il  n'en  avoir.  Cette 
nouvelle  ne  l'empêcha  pas  d'avancer  ôc  d'arriver  fur  le  lieu^ 
Ses  gens  ne  faifoient  encore  que  conimsuçej:  à  couper  du 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I  V.  VIL         ^ 

bois ,  lorfqu'ils  apperçurent  du  haut  de  la  colline  à  main  gau- 
che un  corps  d'Africains ,  qui  paroiflbit  être  de  plus  de  deux  h^^yiî  IL 
mille  cinq  cens  hommes ,  &  à  la  droite  un  détachement  de  i  <;  <;  ç>, 
cent  cinquante  chevaux,  fuivis  d'un  nombre  confiderable  de 
fantaiïiios.  Le  Viceroi  anima  alors  fes  foldats  à  Te  bien  défen- 
dre  ;  il  mit  à  la  tête  fes  arquebufiers ,  qui  repoulTerent  vigou- 
reufement  feunemi.  Ceux  qui  étoient  à  l'aîle  droite,  comman- 
dés par  D.  Ferez  de  Vargas,  combattirent  aufîi  avec  beaucoup 
de  valeur;  mats  leur  nombre  inférieur  à  celui  des  ennemis  étoit 
prêt  defuccomber,  lorfque  le  Viceroi  arriva.  Encourages  par 
fa  préfcnce  ,  ils  chargèrent  fennemi  avec  fureur,  &  lui  arra- 
chèrent une  vidoire  qu'il  croyoit  déjà  certaine.  Malgré  les 
ordres  du  Général ,  Ferez  emporté  par  l'ardeur  du  combat  & 
par  fon  zèle  ,  les  pourfuivit ,  pour  fauver  un  Enfeigne ,  nommé 
Falomares ,  du  péril  oii  il  le  voyoit  :  dans  cette  occafion  il  fut 
tué  d'un  coup  d'arquebufe  par  des  foldats  de  l'ilîe  de  Gelve, 
que  Dragut  avoit  mis  en  embufcade.  Les  Turcs  qui  le  virent 
tomber,  ôc  qui  crurent,  à  fes  habits  ôc  à  l'éclat  de  fes  armes  ^ 
que  c'étoit  le  Viceroi,  reprirent  courage.  L'un  ôc  l'autre  parti  ^ 
rafiemblé  autour  du  mort ,  fe  battit  avec  plus  de  chaleur  qu'il 
n'avoit  encore  fait;  mais  par  la  valeur  de  François  Amador  of- 
ficier général ,  on  retira  le  corps  de  D.  Ferez  de  Vargas  j  un- 
gi'and  nombre  des  ennemis  refta  fur  le  champ  de  bataille  ôc  le 
rcile  prit  la  fuite.  Il  y  eut  dans  cette  rencontre  cent  quatre- 
vingt  Turcs  tués  ôc  trois  cens  bleffés;  il  y  périt  foixante  ôc  dix 
Chrétiens ,  ôc  quatre-vingt  deux  furent  blelfés. 

Après  cette  viêtoire ,  remportée  par  une  grâce  particulière 
du  Ciel ,  le  Viceroi  retourna  au  camp  ,  très-touché  de  la  perte 
du  Gouverneur  de  la  Goulette.  Il  rencontra  D.  Garcie  ,  qui 
venoit  un  peu  tard  à  fon  fecours  :  il  apprit  de  lui  que  les  aflTie- 
gés  avoient  fait  une  fortie ,  fuivant  le  projet  de  Dragut ,  qui 
s'entendoit  avec  eux  ,  ôc  qu'ils  avoient  été  forcés ,  par  la  ma- 
nière dont  on  les  avoit  reçus ,  de  rentrer  dans  la  ville.  Dragut 
après  cette  défaite  voyant  que  tous  fes  gens  le  quittoient,  ôc 
que  fes  alliez  l'avoicnt  abandonné  ,  reprit  le  chemin  de  fes 
vaifTeaux  ;  fa  retraite  eut  tout  l'air  d'une  fuite.  Il  s'embarqua 
ôc  fit  voile  vers  l'ifle  de  Gelve,  avec  les  navires  qui  lui  ref- 
toient,  réfolu  de  ne  point  quitter  cette  ille^  ôc  d'attendre  pour 
fe  remettre  en  mer  ^.  qu'il  eût  des  nouvelles  de  ce  qui  fe 

On; 


54  HISTOIRE 

...  pafleroit  dans  la  fuite  ,  ôc  qu'il  eût  reparé  fes  pertes.  André  Do- 

Henri  IL  ^^^  ^  le  Viccroi  furent  informés  du  parti  qu'il  prenoit.pardes 
^     ^  ^  *  déferteurs  de  fa  flote ,  &  par  des  efclaves  de  cette  i/le ,  qui 
avoient  brifé  leurs  fers ,  ôc  s'étoient  fauves. 

Sur  l'avis  de  ces  fugitifs  ,  on  éqùippa  dix  galères  pour  cou- 
rir fur  Dragut.  Antoine  Doria  chargé  de  cette  expédition  ; 
eut  ordre ,  s'il  ne  pouvoir  réiiffir  à  le  prendre ,  d'aller  en  Sicile 
enlever  toute  la  poudre  qu'il  pourroit  trouver  dans  les  cita- 
delles de  Syracufe ,  de  Mefllne^  de  Melazzo ,  ôc  de  Païenne, 
&  d'embarquer  un  nouveau  renfort  de  foldats.  Marco  Cen- 
turione  fut  auiïi  envoyé  à  Genes^  pour  aller  par  terre  demander  à 
Ferdinand  de  Gonzague  de  nouvelles  troupes.  Ces  deux  Offi- 
ciers revinrent,  après  avoir  exécuté  leur  commiflion.  Marco 
Centurione ,  au  bout  d'un  mois ,  amena  au  camp  mille  cin- 
quante Efpagnols ,  avec  quantité  de  vivres  ôc  de  munitions 
de  guerre.  Antoine  Doria  s'y  rendit  aulïi  avec  près  de  deux 
cens  Efpagnols ,  que  DJean  de  Gufman  tira  des  garnifons ,  pac 
les  ordres  du  Viceroi  î  il  amena  de  plus  une  compagnie  de 
volontaires  ,  Italiens  ^  Grecs ,  ôc  Efpagnols.  On  faifoit  fouvent 
des  détachemens  pour  aller  couper  du  bois  ;  les  Impériaux 
efluyerent  des  attaques  ,  dans  lefquelles  ils  perdirent  deux 
Grecs ,  Matthieu  ôc  André.  Ferramolioda  de  Bergame  ,  ex- 
cellent ingénieur ,  périt  auffi,en  faifant faire  une  mine,  qui  fbt 
éventée  par  l'ennemi.  Le  Viceroi ,  qui  fe  conçoit  dans  l'ha- 
bileté de  cet  ingénieur ,  le  regretta  beaucoup.  Il  fut  remplacé  par 
Ândronic  Efpinofa. 

Cependant  les  vivres  étoient  en  abondance  dans  le  camp, 
par  les  foins  des  Nimides ,  qui  fembloient  les  redoubler ,  de- 
puis que  Ja  défaite  de  Dragut  avoit  donné  lieu  à  l'exécution 
du  traité  fait  avec  le  roi  de  Caruan ,  aux  conditions  de  lui  li- 
vrer Monafter  ôc  Soufa.  On  continuoit  toujours  le  fiege  de 
Mehedia;  le  peu  d'effet  que  faifoit  le  canon  fur  la  muraille; 
du  côté  de  la  terre  ferme  ,  avoit  engagé  à  drefler  une  batte- 
rie du  côté  qui  étoit  baigné  de  la  mer ,  où  la  muraille  étoit 
foible  5  mais  l'eau  très-baffe  Ôc  les  bancs  de  fable  la  rendoient 
iflacceiïible  aux  galères.  Cet  obftacle ,  qui  fembloit  infurmon- 
table,  fut  levé  par  l'habileté  de  D.  Garcie  5'il  prit  une  galère 
qui  avoit  été  conftruite  pour  un  fpe£lacle  de  combat  naval  : 
?,près  l'avoir  fait  avancer  à  force  de  rames  ,•  il  fit  attacher  une 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.  VIL         5; 

barque  à  chacun  de  fes  cotez  :,  ôc  de  ces  trois  pièces  ,  il  n'en  i«- 

forma  qu'une  par  des  traverfes.  II  eût  encore  la  précaution  jj^i^^ri  jj^ 
de  munir  l'édifice  flotant  de  tonneaux  vuides ,  pour  le  ga-  1  r  j  o.  * 
f  antir  d'être  coulé  à  fond  par  le  canon ,  ôc  de  mantelets  très-éle- 
vez  ,  qui  pouvoient  mettre  à  couvert  un  grand  nombre  de  fol- 
dats.  On  réfolut  alors  que  la  ville,  qui  n'avoit  encore  été  atta- 
quée que  du  côté  du  couchant ,  le  feroit  du  côté  du  levant  5 
les  Chefs  jugèrent ,  que  la  muraille  foible  en  cet  endroit , 
étant  abbattuë  ,  l'eau  peu  profonde  dont  elle  étoit  mouillée , 
n'empêcheroit  pas  le  foldat  d'y  monter.  Du  côté  du  couchant 
où  la  muraille  étoit  très-forte  ,  on  faifoit  peu  de  progrès  ;  mais 
D.  Juan  de  Vega,  averti  par  un  Maure  d'Andaloufie ,  Ht  pointer 
îe  canon  contre  un  endroit  creux ,  qui  renfermoit  un  efcalier , 
par  lequel  on  montoit  à  une  Tour  qui  étoit  proche  ;  l'efca- 
lier  fut  bien-tôt  bouleverfé ,  ôc  on  ôta  par-là  aux  Turcs  le 
moyen  de  monter  à  la  Tour. 

L'amiral  André  Doria ,  qui  jufque  là  avoir  déféré  le  com- 
mandement au  Viceroi  de  Sicile ,  s'en  faifit  alors,  avec  une  hau- 
teur ,  qui  caufa  de  grandes  contcftations  entre  ces  deux  chefs. 
Les  prétentions  de  D.  Garcie  au  commandement  des  troupes 
fur  terre,  appuyées,  difoit-on,  par  Doria,  furent  la  fource  de 
ce  différend.  Pendant  tout  le  fiége  le  Viceroi  fit  éclater  fon 
relTentiment  contre  l'Amiral  5  dans  tous  les  confeils  il  s'atta- 
cha à  le  contredire ,  de  forte  que  fi  Doria  opinoit  pour  une 
prompte  exécution ,  Vega  trouvoit  des  prétexte  pour  la  dif- 
férer, en  feignant  de  préférer  le  parti  le  plus  iïir  aux  entrepri- 
fes  hardies  ôc  perilleufes.  C'eft  ce  qui  a  fait  croire  que  le  Vi- 
ceroi n'avoit  pas  beaucoup  contribué  au  fuccès  de  cette  expé- 
dition. Philippin  Doria  fe  donna  de  grands  mouvemens  pour 
terminer  ce  différend,  &  ménagea  entre  eux  une  efpece  d'ac- 
commodement ,  qui  fufpendit  leur  querelle  au  moins  pour  quel- 
que tems. 

Les  alTiégeans  n'avoient  point  ceffé  de  battre  la  ville  par 
trois  endroits ,  pour  divifer  les  forces  des  afliégez.  Le  jour  de 
i'affaut  fut  indiqué  au  10.  de  Septembre.  Dom  Garcie,  fuivi 
d'Amador  ôc  de  Gafpar  de  Gufman ,  eut  ordre  d'attaquer  du 
côté  du  couchant  ,  avec  huit  cens  hommes.  D.  Ferdinand  de 
Tolède  ,  fécondé  des  capitaines  Moreno  ôc  Moreruela  , 
fut  chargé  de  marcher  à  la  tête  de  mille  cinquante  hommes3 


$6  HISTOIRE 

—  vers  cet  endroit,  où  une  partie  d'une  tour  de  forme "bdogo- 
Henri  II  "^  >  ^  ^«^  muraille  qui  lui  e'toit  contiguë ,  avoient  été  renverfées  ; 
i  j^  (-  Q  après  avoir  eiïuyé  pendant  dix  jours  le  feu  continuel  du  canons 
Ferdinand  Lobo  &  Jérôme  Manrique,  avec  neuf  cens  hom- 
mes  fous  leur  conduite,  dévoient  faire  leur  attaque  du  côté 
de  la  mer  :  l'artillerie  fut  laiflee  à  la  garde  de  Ferdinand 
de  Sylva,  de  Pierre  d' Acugna  ôc  de  Rodrigue  Pagan,avec  leurs 
compagnies.  Il  y  avoir  encore  un  corps  de  réferve  de  trois  cens 
hommes ,  prefque  tous  Siciliens ,  commandez  par  Conftan- 
tinSacanoj  defcendant  de  ce  Giacobino  Sacano  de  Mcfrine> 
qui  5" 80  ans  auparavant,  du  tems  du  pape  Sergius  IV.  avoit 
fuivi  le  comte  Roger  à  cette  célèbre  ôc  heureufe  guerre  con^ 
tre  les  Sarralins ,  où  il  défit  cinq  de  leurs  Chefs ,  6c  affranchit 
la  Sicile  du  joug  de  ces  tyrans.  La  garde  du  camp  futconfiçe 
à  D.  Jean  de  Gufman  ôc  à  Bernard  Soler  fous  le  commande- 
ment de  Dom  Alvare  de  Vega  fils  du  Viceroi  ;  il  y  avoit 
dans  l'armée  des  Chrétiens  des  perfonnes  de  la  première  dif- 
tin£lion  ;  comme  CharleSforce,  Giordanodes  Urfins  ,  Aftor 
Baglioni  ôc  Antoine Savelli,  qui  étoient  attachez  au  parti  de 
l'Empereur,  ôc  étoient  venus  à  ce  fiégeen  qualité  de  volontai- 
res. Il  y  avoit  outre  cela  plufieurs  Chevaliers  de  Malthe ,  fous  la 
conduite  "du  Commandeur  de  Guimeran. 

Les  Turcs ,  bien  furpris  de  voir  que  leur  ville  étoit  attaquée 
du  côté  de  la  mer ,  tournèrent  à  l'inftant  leur  canon ,  ôc  le 
pointèrent  contre  la  machine  inventée  par  D.  Garcie  ?  les 
décharges ,  qu'elle  ne  pouvoir  éviter ,  incommodèrent  beau^ 
coup  les  foldats  qu'elle  portoit.  Les  afîiégeans  à  leur  tour  fi- 
rent grand  feu.  La  muraille  qu'ils  attaquoient  rallentit  par  fa 
chute  Fardeur  des  afiiégez.  Vega  alors  anima  fes  foldats ,  ôc 
fit  donner  le  fignal  pour  l'affaut.  La  réfiftance  vigoureufe  des 
afîiégez  égala  la  furie  de  l'attaque.  La  garnifon  étoit  rangée 
fur  les  remparts ,  la  cavalerie  étoit  portée  dans  la  grande  pla- 
ce ^  pour  contenir  le  foldat  qui  auroit  voulu  fuir,  ôc  pour  foû- 
tenir  ceux  qui  défendoient  fa  brèche ,  s'ils  avoient  été  forcez 
de  reculer  j  cette  troupe  fe  trouvoit  encore  prête  à  fondre  fur 
les  Impériaux ,  au  cas  qu'ils  fuffent  entrez  dans  la  ville,  ôc  de- 
voir tomber  avec  fureur  fur  un  ennemi  épuifé  par  la  fatigue  du 
combat.  Haly ,  brave  ôc  habile  capitaine  ,  étoit  de  tous  les  of- 
ficiers de  la  garnifon  celui  qui  fçavoit  le  mieux  encourager  le 

foldatj 


DE  J.  A.   DE  THOU,  Liv.  VIT. 


y? 


foidat,  en  le  flatant  que  la  ville  neferoit  jamais  prife  tant  qu'il  ,    ' 
refpireroit.  Ils  ne  connurent   que  trop  tôt  la  vérité  de   ces  Henri  IL 
•paroles  :  car  en  achevant  de  les  prononcer ,  il  fe  mit  à  leur     i  r  c  o. 
tête ,  ôc  aulîi-tôtil  fut  tué.  Les  Impériaux  accoururent  de  tou- 
tes parts  au  fignal  :  la  longueur  du  chemin  que  ceux  qui  ve- 
noient  du   côté   du  levant  avoient  à  faire ,  les  expofa  à  une 
:grêle  de  moufqueterie  des  ennemis ,  6c  caufa  la  perte  de  deux 
cens  deux  hommes  j  avant  qu'ils  euflent  pu  combattre.  Il  y  en 
-eut  auiïi  beaucoup  de  bleffez>  ôc  Ferdinand  Lopés  fe  trou- 
va du  nombre.  Les  corps  morts  de  leurs  compagnons ,  l'eau 
■qu'ils  avoient  jufqu'à  l'eliomac  ôc  fou  vent  jufqu'aux  épaules, 
rien  ne  les  arrêta;  ils  parvinrent  jufqu'à  la  muraille,  ôc  mal- 
gré la  réfiftance  des  Turcs ,  ils  plantèrent  leur  drapeau  fur  l'un 
des  créneaux  ^ 

La  communication  des  deux  murailles  qui  joignoient  la  tour 
o£logone  ,  dont  nous  avons  parlé ,  étant  rompue  par  la  def- 
trudion  de  cette  tour ,  les  adiegez ,  afin  d'aller  de  l'une  à  l'au- 
tre pour  s'oppofer  à  l'ennemi ,  avoient  formé  une  efpece  de 
gallerie  ,  par  le  moyen  d'une  pièce  de  bois ,  longue  ôc  étroite  , 
à  laquelle  ils  avoient  attaché  un  cable  pour  pouvoir  la  retirer , 
en  cas  que  les  Impériaux  fiffent  une  irruption  de  ce  côté-là  ; 
mais  cette  invention  ne  fervit  qu'à  hâter  leur  perte  5  car  les  af- 
ilegeans  s'avancèrent  avec  tant  d'impetuofité  ôc  en  fi  grand 
nombre  fur  cette  pièce  de  bois  ,  que  les  efforts  des  afliegez 
pour  la  retirer  furent  inutiles.  Dom  François  de  Tolède  entra 


I  L'Hidorien  moderne  de  l'Ordre 
de  S.  Jean  de  Jerufalem  attribue  prin- 
cipalement aux  Chevaliers  de  Mairhe 
le  fuccès  de  cet  affaut.  «  Les  Cheva- 
35  liers ,  dit  il ,  fe  jetterent  l'e'pee  à  la 
55  main  dans  la  mer,  ôc  ayant  de  l'eau 
35  jufqu  à  la  ceinture ,  oC  ibuvent  juf- 
35  qu'aux  épaules ,  ils  gagnèrent  le  pie 
15  de  la  muraille  ....  Les  Chevaliers 
3J  fans  s'étonner  du  nombre  de  leurs 
3î  morts ,  furmonterent  tous  ces  oblla- 
3>  clés  ,  gagnèrent  le  haut  de  la  bre- 
3J  che ,  du  côté  d'une  tour  attache'e  au 
3J  coin  de  cette  muraille.  Le  comman- 
oï  deur  de  Giou  arbora  aufïï-tôt  l'en- 
33  feigne  de  la  Religion  :  mais  il  fut  au 
3'  même  inftant  renverfé  d'un  coup  de 
^'>  moufquet.  L'enfeigne  fut  relevée  par 
»'  le  commandeur  Copier,  qui  pendant 
Tom.  Il, 


3>  toute  l'adlion  ,  &  au  milieu  du  feu 
M  &  d'une  nuce  de  traits  d'arbalêtre,  la 
3>  tint  toujours  élevée.  Cependant  les 
»  coups  de  canon  qui  partoient  de  la 
3'  tour  voifine,  &le  feu  delà  moufque- 
3>  terie  qui  venoit  desretranchemcns, 
3'  foudroyoient  les  Chevaliers  ,  fans 
=>  qu'ils  puffent  avancer  ,  ni  faire  re- 
55  culer  les  Infidèles.  Un  grand  nom- 
35  bre  de  Chevaliers ,  d'illuilres  vo- 
53  lontaires ,  qui  combattoient  fous 
3»  leur  Enfeigne ,  &:  la  plupart  des  fol- 
3>  dats  de  Malthc  périrent  dans  cette 
3'  occafion.  „  &c.  Liv.  xi.  Le  détail 
du  fiege  de  Mehedia  ou  Africa  ,  dans 
l'hiftoire  moderne  dont  il  s'agit,  n'eft 
pas  fort  conforme  au  récit  de  M.  de 
Thou. 

H 


S^  HISTOIRE 

■  le  premier  dans  la  ville  par  ce  chemin  '  5  il  alla  droit  à  la 
PIenri  il  pî^ce  i  où  il  reçut  une  blefl'ure  dangereufe^  dont  il  mourut  peu 
I  r  5"  o.     ^^  ^^^^"^^  après.  Le  vaillant  capitaine  Zumarraga ,  qui  l'accom- 
pagnoit ,  eut  le  même  fort.  Au  même  inftant  Barthelemi  Ferez 
Cumel,  enfeigne  de  Pierre  d'Acugna,  efcalada  la  muraille  du 
coté  delà  mer,  ôc  y  planta  fon  drapeau.  André  Doriafitaufïi 
avancer  fes  brigaatins  &  fes  efquifs  ,  afin  de   mettre  à  terre 
les  foldats  refervez  pour  le  fecours.  Ils  entrèrent  tous  dans  la 
ville  ,  où  ne  croyant  plus  trouver  de  refiftance  ,  ils  s'avancè- 
rent jufqu'à  la  Mofquée.  Là  tout  à  coup  ils  fe  trouvèrent  en- 
vironnez desTurcsqui  étoient  dans  la  place ,  6c  ils  eurent  à  com- 
battre en  même-tems ,  contr'eux,  ôc  contre  les  habitans,  qui  cher- 
choient  à  fauver  leurs  femmes,  leurs  enfan»,  &  leur  vie.  Le  Vice- 
roi  informé  de  ce  qui  fe  paiïbit ,  ôc  dégagé  de  toute  crainte 
pour  le  dehors  de  la  place  ,  ne  fongea  qu'à  donner  fes  foins 
pour  le  dedans?  il  y  envoya  Dom  Garcie  qui  étoit  refté  pour 
Prife  de     garder  le  camp.  Les  Impériaux  tuèrent  ou  prirent  prifonniers 
Mehedia.        tout  ce  qui  fit  refiftance ,  ôc  fe  virent  enfin  maîtres  de  la  place, 
après  foixante  ôc  quatorze  jours  de  fiege.  Ce  que  fit  une  biche, 
que  D.  Juan  de  Vega  nourriffoit  ^  fut  d'un  heureux  augure  } 
cette  bête,  le  plus  timide  de  tous  les  animaux,  monta  le  jour 
de  l'afTaut  à  la  brèche ,  ôc  fans  s'effrayer  ni  des  cris  des  com- 
battans,  ni  du  mouvement  des  troupes,  ni  du  fracas  de  l'artil- 
lerie ,  elle  entra  dans  la  ville  avant  tous  les  foldats.  Le  nom- 
bre des  morts  du  côté  des  ennemis  ,  foit  Turcs ,  foit  Africains, 
fut  de  fept  cens  hommes ,  ôc  celui  des  prifonniers,  de  tout  fexe 
ôc  de  toute  condition  ,  de  dix  mille.  Il  y  eut  quatre  cens  Chré- 
tiens tues  à  ce  fiége  ôc  cinq  censbleflez.  Outre  ceux  dont  nous 
*  Chevaliers  avons  déjà  parlé,  Lope  de  UlloaôcMorroy  *  périrent  en  com- 
battant.  Moreruola  avec  deux  de  les  frères  ,  voulant  1  un  après 
l'autre  arborer  le  même  drapeau ,  perdirent  fucceflîvement  la 
vie.  Six  vingts  Turcs  qui  s'étoient  réfugiez  dans  les  tours  > 
après  la  prife  de  la  ville,  firent  demander  par  le  Cherif  qu'on 
leur  donnât  la  vie  ,  ajoutant  qu'ils  étoient  prêts  à  fe  rendre. 
On  leur  envoya  auffi-tôt  Budcar  5  mais  ilsme  voulurent  pas  fe 


ï  L'Hiftorien  de  Malthe  dit  que  ce 
fut  le  Commandeur  de  Guimeran  à 
la  tête  des  Chevaliers.  Si  on  l'en  croît, 
ce  furent  les  Chevaliers  de  Malthe  qui 
prirent  la  ville ,  ôc  il  femble  que  les 


autres  troupes  ne  firent  prefque  rien. 
M.  de  Thou  fe  contente  de  dire;  quil 
y  avait  à  cejiege  des  Chevaliers  de  Mal- 
the commandés  par  Bernard  de  Guime- 
ran, 


DE  J".  A.  DE  THOU,  L  i  v.  VIL        0 

fier  à  lui,  parce  qu'il  étoit  Africain.  Alonço  de  Coùa  ,  que  » 

l'Empereur  avoir  nommé  au  gouvernement  de  la  Goulette  ,  Henri  II 
après  la  mort  de  D.  Ferez  de  Vargas  ,  leur  porta  un  figne  de  i  ^  c  cy»' 
paix  de  la  part  duViceroi,  ôcils  n'héiiterent  pas  à  traiter  avec 
lui.  Hez  Rais  parent  de  Dragut  fut  fait  prifonnier ,  ôc  mis  fous 
la  garde  de  Cigala ,  pour  payer  de  fa  rançon  celle  de  fort  fils , 
qui  étoit  entre  les  mains  de  Dragut.  D.  Garcie  fit  bénir  la 
Mofquée  pour  en  faire  la  fepulture  des  Chrétiens.  Par  fes  foins/ 
tous  les  morts  du  côté  des  afïiégeans  y  furent  promptement 
inhumés,  pour  cacher  aux  ennemis  ce  que  coûtoit  cette  con- 
quête. 

Cependant  le  Viceroi  dépêcha  en  Allemagne  Ozorio  dé 
Quignones ,  pour  informer  l'Empereur  du  fuccès  de  cette  entre- 
prife ,  ôc  il  le  chargea  de  prefenter  en  paflant  à  Rome  une 
lettre  écrite  au  Pape.  Peu  de  tems  après  le  Viceroi  envoya  au 
S.  Père  Horatio  Nucula  de  Terni ,  qui  auroit  plus  réulTi  dans 
l'hiftoire  de  cette  guerre  qu'il  a  écrite  ,  s'il  avoit  donné  des  élo- 
ges moins  outrés  au  Viceroi  D.  Juan  de  Vega.  Il  prefenta  de  fa 
part  au  Pape  des  Uons  apprivoifez,  Ôc  des  chevaux  enharnachez 
à  la  mode  du  païs  ;  il  prefenta  aufli  au  S.  Père ,  par  une  faftueu- 
fe  oftentation ,  la  ferrure  de  la  prifon  où  l'on  enfermoit  les  Chré- 
tiens ,  ôc  la  chaine  à  laquelle  ils  étoient  attachez. 

Il  fut  queftion  de  fortifier  la  ville.  Le  Viceroi  jugeant  que  André  Do. 
fa  vafte  enceinte  exigeoit  une  nombreufe  garnifon,  fut  d'avis  li^  pouifuic 
de  diminuer  fon  étendue  ,  ôc  d'en  faire  drefler  un  plan ,  qu'il  en- 
voya à  l'Empereur.  Les  brèches  furent  néanmoins  reparées  , 
la  place  n^nie  d'hommes  ôc  de  vivres ,  ôc  D.  Alvare  de  Vega 
en  fut  fait  gouverneur.  Le  Viceroi  qui  ne  difputoit  plus 
le  commandement  à  André  Doria  ,  de  concert  avec  lui  ^ 
forma  le  deilein  de  pourfuivre  Dragut,  fur  les  avis  que  ces  ef- 
claves  ,  qui  avoient  rompu  leurs  chaines  ôc  s'étoient  échapez 
de  rifle  de  Gelve ,  lui  avoient  donnez.  Ils  lui  apprirent  qu'O- 
thoman,  furnommé  l'Aveugle^  feigneur  de  cette  Ifle ,  pour  avoir 
favorifé  les  Turcs,  ôc  recherché  avec  empreflement  l'amitié 
de  Dragut ,  avoit  été  tué  par  le  Commandant ,  ôc  que  par  les  dé- 
fenfes  rigoureufes  que  celui-ci  avoit  faites  aux  infulaires  de  rece- 
voir des  Turcs ,  ôc  de  leur  donner  aucun  fecours  ,  Dragut  con- 
traint de  raffembler  fes  effets ,  ôc  de  fe  retirer  avec  fa  femme 
Ôc  fes  enfans ,  ne  fcavoit  ou  trouver  une  retraite  affurée  3  qu'il 

Hij 


5b  HISTOIRE 

courolt  pourtant  un  bruit  de  fon  arrivée  dans  l'IUe  de  Cher- 
Henri  II    ^^^^""^  >  ^^^  il  avoir  abordé  avec  quatorze  navires  ,  dans  ledef- 

j  -  -  *  fein  d'y  pafTer  l'hiver.  Ils  mirent  donc  à  la  voile  le  i8  de 
Seprembre  ,  ôc  tournèrent  leur  prouë  vers  le  Levant?  mais 
les  vents  contraires  les  obligèrent  de  relâcher  au  portdeSfax, 
en  renonçant  à  pourfuivre  Dragut  i  ôc  de  revenir  à  Mehedia ,. 
d'où  ils  partirent  bien-tôt  après  pour  la  Sicile.  Après  avoir  été 
battus  d'une  rude  tempête ,  ils  arrivèrent  enfin  à  Trapani  , 
où  le  Viceroi  ôc  Doria  eurent  encore  une  nouvelle  contefta- 
tion  :  Vega  vouloit  qu'on  y  laifllit  une  partie  de  la  flotte  ^  pour 
s'oppofer  aux  entreprifes  que  Dragut  pourroit  faire  :  Doria  aU' 
contraire  foùtenoit  qu'avec  une  flotte  ,  que  la  tempête  avoit 
mife  en  mauvais  état, on  ne  pouvoit  rien  entreprendre  5  qu'iî 
étoit  plus  à  propos  de  radouber  les  navires  y  &  qu'il  falloit 
remettre  au  printems  l'exécution  de  ce  projet.  Enfin  ,  quoique 
pût  dire  le  Viceroi ,  Doria  fe  rendit  au  mois  de  Novembre 
à  Naples  ôcde  là  à  Gènes,  refolu  de  ne  faire  aucune  entre- 
prife  qu'au  mois  de  Mars  fuivant. 

5  r-  ç.  i^  La  nouvelle  qu'il  apprit  bien-tot  après,  du  traité  que  Dra- 
gut avoit  fait  pendant  l'hiver  avec  lefeigneur  de  l'Ifle  de  Gel- 
ve  nommé  Soliman  ,  ôc  de  la  retraite  de  fes  Galères  dans  le 
port  ,  l'engagea  à  équiper  dès  le  commencement  de  Mars 
une  partie  de  fes  Galères  &  de  celles  de  Naples ,  pour  faire 
voile  en  Afrique.  Le  hazard  le  conduifit  à  l'Ifle  de  Gclve; 
dans  le  même  tems  que  Dragut  fe  difpofoit  à  en  partir  avec  fa- 
flotte  pour  aller  en  courfe.  La  liberté  de  fe  fauver  lui  étant  in- 
terdite par  l'arrivée  de  Doria ,  il  fe  retira  au  Havre  4e  Cantara; 
qu'il  connoiflfoit  inacceflible  aux  Galères  ,  à  caule  du  canal 
trop  étroit  par  où  il  falloit  paffer.  Il  fit  donc  tirer  fes  Navires 
à  terre  &  élever  un  retranchement,  pour  fe  garantir  des  attaque? 
de  Doria  ,  qui  de  fon  coté  ne  crut  pas  devoir  s'expofer  ni  par- 
mer ,  ni  par  terre ,  à  attaquer  ce  Corfaire  fi  -  bien  retranché  ^i 
avec  un  fl  petit  nombre  d'hommes  ôc  de  galères  ,  fans  être  ap- 
puyé de  Soliman  ôc  des  habitans  de  l'Ifle.  Il  envoya  donc  un  de 
fes  gens,  pour  donner  à  ce  Prince  une  jufte  idée  du  caradere  de 
Dragut ,  ôc  pour  lui  reprefenter  par  quel  trait  de  perfidie  il  avoit 
ufurpé  Mehedia  fur  les  Maures ,  ôc  ce  qu'il  avoit  fait  enfin  pour 
les  perdre  5  qu'il  étoit  de  fon  intérêt  de  lui  livrer  ce  Corfaire 
haï  de  Dieu  ôc  detefté  des  hommes  j  que  par  cette  action  il 


D  E  J.  A.   D  E    T  H  O  U  ,  L  I  V.  VIL       6î 

délivreroit  fon  ifle  d'un  fléau  dangereux  ;  que  lui-même  rentre-  .-. 

roit  dans  les  bonnes  grâces  de  l'Empereur ,  qu'il  avoir  perdues  ,  Henri  IL 
pour  n'avoir  pas  entièrement  payé  le  tribut  qu'il  lui  devoit.  1^51. 

'  Soliman  répondit,qu'il  n'y  avoir  rien  à  répliquer  aux  remon- 
trances de  Doriaj  mais  qu'il  étoit  engagé  avec  Dragut^ôc  que 
lui  ayant  donné  fa  parole ,  il  ne  pouvoir  changer  :  Qu'inutile- 
ment il  lui  demandoit  du  fecours  contre  ce  Pyrate  5  mais  que 
s'il  vouloit  l'attaquer  avec  fes  feules  forces  ,  il  lui  promettoit 
d'être  neutre.  Doria  voyant  qu'il  n'y  avoit  rien  à  efperer  de 
Soliman  ,  lit  venir  de  Sicile  ,  de  Naples,ôc  de  Gènes,  une 
partie  des  galères  qui  y  et  oient,  avec  un  nombre  confiderable  de 
îbldats,  &  toutes  les  munitions  qui  convenoient  à  l'attaque  d'un 
retranchement.  Dragut  dans  cette  circonftance  n'eut  recours 
qu'à  lui-même:  fans  s'allarmer  de  l'impollibilité  de  s'échaper 
par  le  canal,  dont  l'embouchure  étoit  gardée  par  l'ennemi ,  il 
chercha  à  fe  fauver  fecretement  par  une  autre  voye.  La  plus 
fûre  ôc  la  plus  courte  qui  s'offrit  à  fon  efprit,  fut  de  faire  creufec 
pendant  dix  jours  le  lit  du  nouveau  canal ,  qui  eft  entre  Fille  ôc 
la  terre  ferme.  Après  cette  opération ,  il  fit  décharger  pendant  Habileté  de 
k  nuit  fes  vaiffeaux ,  qui  devenus  plus  légers,  furent  conduits  par  Pj^^^^"'  9"/,  , 
terre  avec  moins  de  peine  de  l'autre  côté  de  l'ifle,  par  deux  mille  ria. 
efclaves  ,  qui  dans  cette  occafion  le  fervirent  avec  beaucoup 
de  zèle  &  de  fidélité  ^ 

Doria  ne  pouvoir  voir  ces  travaux,  ni  en  être  inftruitparlea 
infulaires ,  qui  favorifoient  Dragut.  Suppofé  même  qu'il  en  eût 
eu  quelque  connoiffance ,  comment  auroir-il  pu  y  mettre  ob- 
flacle  ?  Du  lieu  où  il  étoit  jufqu'au  canal  par  lequel  le  Corfaire 
fe  fauva  ,  on  comptoit  près  de  dix-fept  lieues  j  d'ailleurs  il 
avoit  trop  de  prudence  pour  divifer  fa  flotte ,  dont  une  partie 
n'auroit  pas  fufli  pour  attaquer  celle  du  Corfaire.  Ainfi  Dragus 
échapé  du  péril  fe  retira  dans  i'ifle  de  Cherchene ,  &  prit  fur 

1  Cette  adion  de  Dragut  eft  aufîi  f  plancher  ,&  avec  des  rouleaux  de  bois 

hardie  qu'extraordinaire  ,  &  Thittoire  '  on  le^  fit  avancer  jufqu  à  un  endroit  de 

n'en  fournit  point  d'exemple.  II  avoit  i  I'ifle  ,  dont  le  terrein  e'toit  beaucoup 

fait  applanir  un  chemin, qui  commen-  i  plus  bas ,  &  où  il  avoit  fait  creufer  un 

çoit  a  l'endroit  où  fes  galères  étoient  \  nouveau  canal, du  côté  de  l'illc  oprofô 

mouillées ,  ôc  fur  lequel  on  mit  plu-  [  au  canal  de  Cantara ,  &  par  lequel  fes 

lîeurs  pièces  de  bois  qui  furent  couver-  ;  galères  paifcrent  d'une  mer  à  l'autre, 

tes  de  planches  frotéçs  de  graifie  &  '  Ce  détail,  qui  explique  bien  la  manœu-- 

gliffantes.  On  guinda  crifuive  par   la  vre  de  Dragut,  fe  trouve  dans  (a  nou- 

force  des  cabeitans  fes  galères  fur  ce  i  vclie  Hiltoire  de  Mairhc.   7^..  XI.   •    ' 

Hiij 


62  HISTOIRE 

■  fa  route  la  Capitane  de  Sicile  qu'il  rencontra.  Budcar  fîls  de 

Henri  II.  ^^uley  Haflen  ,  embarqué  fur  ce  vaiffeau ,  eut  le  malheur  de 

I  ç  f  I.     tomber  entre  fes  mains;  il  l'emmena  à  Conftantinople  ;de-là 

il  fut  envoyé  aux  Tours  noires ,  où  il  finit  miferablement  fes 

jours. 

Dragut  ne  prit  la  route  de  Conftantinople  ,  qu'afin  de  hâter 
par  fa  préfence  le  départ  de  la  flotte  qu'on  équipoit,  pour  fe 
venger  de  la  piife  de  Mehedia.  ^  Le  Bâcha  Sinan  ,  Général  de 
cet  armement ,  revenu  depuis  peu  de  Perfe  avec  le  chagrin 
d'y  avoir  mal  réùflfi ,  voyant  que  la  trêve  faite  avec  Soliman 
fon  maître  avoit  été  violée  par  le  roi  Ferdinand  en  Hongrie, 
&  par  l'Empereur  en  Afrique,  réfolut  de  ne  pas  attendre  qu'el- 
le fut  expirée ,  pour  venger  le  Grand  Seigneur.  Cette  flotte 
étoit  compofée  de  cent  douze  galères ,  de  deux  grands  vaif- 
feaux,  d'une  galliote  ,  de  trente  flûtes ,  ôc  de  quelques  brigan- 
tins  ,  avec  douze  cens  foldats.  Sinan  avoit  pour  Ucutenans 
Dragut  6c  Sala  Rais.  Dès  que  l'on  vit  paroître  cette  armée 
navale  fur  la  côte  d'Italie  ,  on  trembla  pour  Malthe  :  cepen- 
dant Omedès, Grand-  Maître  de  rOrdre,s'imagina  que  ce  grand 
armement  regardoit  la  Provence  y  ôc  étoit  deftiné  pour  le  fer- 
vice  du  roi  de  France ,  qui  appuyé  d'un  fi  puiflant  fecours  > 
pourroit  faire  de  nouvelles  entreprifes  fur  l'Italie,  ôc  y  déclarer 
la  guerre  à  l'Empereur.  Soit  qu'il  le  crut  fincerement ,  foit  que 
dépourvu  de  tout  ôc  n'ayant  aucune  reffource ,  il  crût  devoir 
parler  ain(i,  il  eft  certain  qu'il  ne  fe  donna  aucuns  mouvemens 
pour  fortifier  fon  Ifle  ,  ôc  fe  pourvoir  de  foldats  ôc  de  vivres; 
ôc  quoiqu'il  ne  pût  ignorer  que  Sinan  avoit  pris  la  route  de 
Sicile  )  ôc  demandé  au  Viceroi  la  reftitution  de  Mehedia , 
de  Monafter  ,  ôc  de  Soufa  ,  il  prétendit  que  le  Bâcha  ne 
faifoit  ces  démarches ,  que  pour  mieux  couvrir  fes  deffeins,  ôc 
perfifta  avec  opiniâtreté  dans  fes  fentimens. 

Comme  le  Bâcha  fe  plaignoit  de  la  rupture  de  la  trêve ,  ôc 

rompre  la  trêve  avec  fa  Hautefle  ,  il 
avoit  crû  devoir  pourfuivre  un  pirate 
tel  que  Dragut.  Soliman  fut  fort  irrité 
de  la  fierté' de  cette  reponfe.  Comme  il 
regardoit  les  chevaliers  de  Malthe  com- 
me des  corfaires ,  il  voulut  auffi  rendre 
la  pareille  à  l'Empereur;  en  ordonnant 
à  Dragut  de  les  aller  attaquer  dans  leur 
ille ,  &  à  Tripoli. 


I  Soliman  avoit  envoyé  à  ce  fujet 
un  Chiaoux  à  Charle  V.  pour  lui  de- 
mander la  reftitution  de  Soufa,  de  Mo- 
nafter &  de  Mehedia.  Charle  répondit 
que  ces  villes  étoient  delà  dépendance 
du  royaume  de  Tunis  ,  qui  relevoit  de 
la  couronne  de  Caftille  ;  qu'il  avoit  en 
cela  exercé  fes  droits  de  haute  fouve- 
raincté  j  que  d'ailleurs,  fans  vouloir 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  VII.  63 

préteiidoit  que  les  villes  qu'on  avoit  prifes  fuflent  rendues  à 
Soliman ,  le  Viceroi  répondit ,  que  la  trêve  avoit  été  violée  par  Henri  IL 
Dragut ,  &  non  par  l'Empereur ,  qui  avoit  été  en  droit  de  pour-     1  ^  ç  i . 
fuivre  un  Corfaire^  qui  l'avoit  attaqué  le  premier^  &.  de  repren- 
dre des  villes  injuHement  ufurpées ,  afin  de  les  rendre  à  ceux 
qui  étoient  fous  fa  protetlion.  Sinan  ,  qui  ne  cherchoit  qu'un 
fpécieux  prétexte  pour  commencer  la  guerre ,  parut  irrité  de 
cette  réponfe  ,  ôcHtune  defcente  en  Sicile.  Après  s'être  feule- 
ment montré  à  la  vue  de  MeiTine,  il  fit  un  mouvement  du  coté  de 
Catane ,  qui  fembloit  annoncer  qu'il  avoit  deflein  de  l'afiiéger. 
Il  alla  enfinà  Augufla^  ville  que  l'Empereur  Frédéric  IL  avoit 
fait  bâtir  l'an  122p.  dans  une  péninfule  au  delTus  de  Syracufe. 
Il  commença  par  fe  rendre  maître  de  la  citadelle ,  &  il  le  fut 
bien-tôt  après  de  la  ville,  qu'il  pilla  ôc  brûla  le  17  de  Juillet.     sinanBndi 
De-là  il  alla  à  Malthe  ,  à  la  faveur  d'un  petit  vent ,  &  il  attaque  riiie 
entra  dans  le  port ,  qui  touche  prefque  à  celui  qui  effc  au  pied  ^'^  Maithc. 
du  Château,  l'un  ôc  l'autre  n'étant  féparez  que  par  une  petite 
colline,  fur  laquelle  eft  aujourd'hui  le  Fort  Saint- Elme '.  L'ef- 
froi qu'infpira  fon  arrivée  fut  d'autant  plus  grand  ,  qu'elle  étoit, 
pour  ainfi  dire,  imprévue,  par  la  faute  du  Grand- Maître,  qui 
avoit  toujours  foûtenu  que  cette  armée  navale  étoit  deftinée 
pour  aller  à  Toulon,  ôc  qu'elle  n'avoit  côtoyé  la  Sicile  du  côté 
du  midi ,  que  pour  abréger  fon  chemin.  Tout  étoit  faifi  de  crain- 
te j  on  ne  voyoit  de  tous  cotez  que  des  gens  occupez  à  fefau- 
ver  avec  ce  qu'ils  avoient  de  plus  cher.  Il  n'y  a  que  deux  villes 
dans  rifle  ^.  Celle  qui  eft  au   pied  du  Fort  ne  paroiffoit  pas 
pouvoir  être  déftsnduë ,  à  caufe  des  collines  qui  l'environnent 
de  tous  cotez.  L'étendue  de  ces  deux  villes  éloignées  l'une 


I  Le  Fort  S.  Elme  ,  ainfî  appelle 
par  corruption,  pour  le  Fort  S.  Anfel- 
me. 

X  La  première  eft  la  cite'  vieille  ap- 
pellée  Cittàvecchia  ,  qui  eft  au  milieu  de 
Tille  &  eft  iefiege  deTEvêque.  La  fé- 
conde s'appelle  Malthe  ,  &eft  aujour- 
d'hui la  capitale  de  Tifle.  Le  Grand-  j 
Maître  de   la  Valette   fit   bâtir    en    ; 


commande  l'entre'e  des  deux  ports , 
c'eft-à-dire  du  grand  port  &  du  port  de 
Marfamouchet ,  fepare's  l'un  de  l'autre 
par  une  petite  colline.  Cette  ville  eft 
aujourd'hui  fi  bien  fortifie'e ,  qu'elle 
brave  toute  la  puifTance  de  l'Empire 
Ottoman.  Lorfque  Sinan  fit  cette  def- 
cente dans  rifle  de  Malthe ,  il  n'y  avoit 
que  vingt  ans  ou  environ  que  les  Che- 


ij66-  ce  qu'on   appelle   la  Valette  ,  :  valiers  de  S.  Jean  de  Jerufalem  pofTe 

qui  fait  partie  de  la  ville  de  Malthe.  .  doient  cette  ifle  ,  qui  après  la  prife  de 

JLe  fort  Saint  Elme  qui  eft  à  la  poin-  celle  de  Rhodes  ,    leur  fut  inféodée 

te  de  cette  ville  du  côté  de  la  mer,  |  par  l'Empereur  CharleV.  en  1550. 


^4  HISTOIRE 

de  l'autre  de  fix  milles  ,  ne  pouvant  contenir  les  peuples  qui 
Henri  IL  accouroient  en  foule  pour  s'y  réfugier ,  ceux  qui  ne  pouvoient  y 
j  r-  r-  I  ^  trouver  d'azile ,  fe  rend  oient  au  Fort.  Mais  comme  ce  Fort  fuf- 
fifoit  à  peine  au  logement  des  Chevaliers  &  des  foldats,  on 
étoit  contraint  d'en  interdire  l'entrée  aux  Infulaires ,  6c  de  les 
laifTer  expofésaux  injures  de  l'air, ôc  aux  ardeurs  de  la  canicu- 
le. Les  Chevaliers  avoient  d'ailleurs  à  foûtenir,  avec  les  tra- 
vaux de  la  guerre ,  les  mauvaifes  odeurs  qu'exhaloient  les  ex- 
cremens.  Les  ennemis ,  après  avoir  fait  beaucoup  de  butin ,  ôc 
amené  fur  les  navires  ou  enterré  le  bétail  y  voyant  que  quel- 
ques-uns de  leurs  foldats  qui  s'éroient  trop  avancés  dans  l'ifle^ 
avoient  été  furpris  dans  des  chemins  étroits ,  que  les  Infulai- 
res font  dans  l'ufage  de  border  de  murailles  féches ,  confidé- 
rant  d'ailleurs  que  le  Château  très-fort  par  fa  fituation  n'étoit 
pas  facile  à  prendre ,  s'avancèrent  dans  la  campagne  y  Ôc  allè- 
rent attaquer  la  ville  qui  eft  à  fix  milles  de  la  mer.  Ils  formè- 
rent leur  attaque  du  côté  du  Levant ,  où  les  fauxbourgs  font 
éloignez  de  la  ville  <i'environ  la  portée  d'une  Coulevrine.  I! 
n'y  avoir  encore  eu  que  de  petits  combats ,  lorfque  Sinan  fit 
attention  ,  que  deux  parties  de  la  ville  étoient  bâties  fur 
un  rocher,  ôc  que  la  troifiéme ,  quoiqu'elle  parût  d'un  abord 
rude  ôc  difficile,  formoit  néanmoins  une  pente,  qui  fe  temû- 
noit  imperceptiblement  en  une  vallée,  entourée  d'une  mon- 
tagne efcarpée  de  tous  cotez  ,  dont  le  fommet  étoit  de  niveau 
à  la  ville.  Jugeaiu  donc  que  cet  endroit  t  qui  n'étoit  muni 
ni  de  tours ,  ni  de  baftions ,  devoir  être  le  plus  foible ,  il  ne 
balança  pas  à  faire  difpofer  fes  batteries  pour  l'attaquer.  Geor- 
ge Adorne  commandant  de  la  place,  qui  remplilToit  fon  de.- 
voir  en  grand  Capitaine  ,  n'ayant  qu'un  petit  nombre  d'ha- 
bitans  pour  féconder  fes  efforts ,  craignit  que  l'ennemi ,  en  re- 
doublant les  fiens ,  ne  le  réduisît  bien-tôt  à  fe  rendre.  Il  envoya 
donc  demander  du  fecours  au  Grand -Maître.  Le  comman- 
deur Nicolas  Durand  de  Villegagnon ,  depuis  peu  revenu  de 
France  ,  qui  avoir  entrepris  vainement  de  réformer  l'idée  du 
Grand- Maître  touchant  la  flotte  du  Turc ,  fut  envoyé  au  fe- 
cours d' Adorne  avec  fix  autres  Chevaliers  feulement.  Quel 
renfort,  fi  les  Turcs  avoient  fuivi  leur  projet! 

Cependant  les  afiîégez  ,  fans  perdre  de  tems ,  réparèrent  la 
muraille  à  l'endroit  le  plus  foible  ,  pratiquèrent  un  foffé  de 

dix 


DE  J.  A.  DE  T  H  O  U  ,  L  I V.  VIL         <^y 

dix  pieds  de  profondeur  fur  feize  de  largeur  ,  Ôc  élevèrent    '  * 

fur  fon  '^bordle  plus  éloigné  une  muraille  de  pierres  féches ,  de  Henri  II- 
trois  pieds  feulement  de  hauteur  ,  pour  éviter  qu'elle  necom-  i  c  ç  i. 
blât  le  foffé  par  fa  ruine ,  que  le  canon  pouvoir  caufer.  Aux 
deux  extrêmitez  de  ce  foffé  ,  ils  abbattirent  des  maifons  à 
moitié ,  ôc  les  remplirent  de  terre  ,  pour  former  deux  baillons , 
fur  lefquelsils  placèrent  du  canon,  à  deffein  de  pouvoir  fans 
danger  battre  l'ennemi  en  flanc  ,  prévoïant  que  s'il  détrui- 
foit  la  muraille ,  il  franchiroit  le  foffé.  Mais  les  Turcs  étoient 
dépourvus  des  machines  néceffaires  à  rouler  leur  canon  i  & 
pour  en  conftruire  il  falloir  untems  confidérabîe.  Ils  firent  d'ail- 
leurs attention ,  qu'étant  éloignez  de  leurs  vaiffeaux ,  où  ils  n'a- 
voient  laiffé  que  peu  de  foldats  y  ils  avoient  à  craindre  l'ar- 
rivée de  la  flotte  de  l'Empereur ,  qui  trouvant  la  leur  fans  dé- 
fenfe ,  pouvoir  aifément  l'attaquer  ôc  la  prendre  ;  ôc  que  fi  en 
ce  cas  ils  entreprenoient  de  défendre  leurs  vaiffeaux  ,  ils  di- 
viferoient  leurs  forces,  ôc  feroient  peut-être  contraints  de  fuir, 
ôi:  d'abandonner  honteufement  leur  canon.  Sinan,  après  avoir  sint^n  levé 
pendant  quelques  jours  refléchi  fur  ces  inconveniens ,  fe  mit  le  fiege  &  le 
à  ravager  le  pays ,  ôc  y  mit  tout  à  feu  ôc  à  fang.  Il  fit  enfuite  ^^'^^  ^^'^"^* 
tranfporter  fon  canon  fur  fes  vaiffeaux ,  qu'il  alla  rejoindre 
avec  fes  troupes ,  ôc  mit  auffî-tôt  à  la  voile.  Il  fe  rendit  d'a- 
bord à  Tifle  du  Goze.,  éloignée  d'une  lieuë  ôc  demie  de  Mal- 
îhe,  du  côté  du  Couchant.  On  avoit  agité  auparavant  à  Mal- 
the ,  quel  parti  feroit  le  plus  avantageux  ,  ou  de  défendre  cette 
ïrte,  ou  de  l'abandonner.  Plufieurs  opinèrent  pour  l'abandon- 
ner. Mais  le  Grand-Maître  qui  ne  penfoit  pas  que  l'ennemi 
eût  des  deffeins  fur  Malthe ,  fut  d'avis  de  la  défendre  ,  ôc 
prétendit  en  même  tems  qu'il  étoit  inutile  d'y  envoyer  des 
troupes;  que  lafortereffe,  élevée  fur  un  roc  efcarpé  ôc  inac- 
ceffible  de  toutes  parts,  n'avoit  befoin,pour  réfifter  aux  atta- 
ques d'une  nombreufe  armée,  que  de  peu  d'hommes  ;  que  les 
Infulaires  pourroient  s'y  retirer;  qu'il  n'étoit  point  de  danger 
que  l'on  ne  bravât,  lorfqu'il  s'agiffoit  de  conferver  fa  patrie, 
fa  famille  Ôc  fes  enfans  >  qu'il  comptoit  beaucoup  fur  la  va- 
leur du  Gouverneur  de  l'Ille  ,  qui  étoit  Efpagnol  ;  qu'on  étoit 
encore  incertain ,  fi  la  flotte  des  Turcs  iroit  attaquer  cette 
Ifle  ;  qu'il  y  avoit  enfin  de  la  foibleffe  ôc  de  la  lâcheté  à  s'al- 
larmer  fur  un  fimple  b^uit ,  ôc  de  vouloir  abandonner  l'ifle ,  fans 
Tom>  IL  I 


v^ 


€6  HISTOIRE 

"»^»»i  confiderei*  que  c'étoit  ruiner  le  peuple  du  Goze ,  6c  deshonorer 
Henri  IL  l'Ordre.  Les  Infulaires  le  voyant  donc  fans  efpérance  de  fe- 
j  ç.  ç  j^  coursj  amenèrent  à  Malthe  fur  deux  barques  leurs  femmes ,  leurs 
enfans,  &  les  vieillards  de  l'Ifle.  Mais  le  Grand-Maître,  informé 
de  leur  arrivée,  ordonna  qu'on  les  renvoyât  auiïi-tôt,  afin,  dit-il, 
que  latendreffe  ôc  la  pitié  infpirât  plus  d'ardeur  à  ceux  qui  com- 
battroient ,  6c  \qs  animât ,  par  la  vîië  du  danger  où  étoit  leur 
famille,  à  défendre  l'Ifle  avec  plus  de  zélé  6c  de  courage. 

Les  Turcs  à  leur  arrivée  commencèrent  à  battre  avec  vingt 
pièces  de  canon  le  Château,  qui  eft  fur  le  bord  de  la  mer. 
Sinsn  atta-  Ses  murailles  ébranlées  par  \çs  décharges  continuelles  qu'el- 
gie  1  ifle  du  jgg  effuyerent ,  étoient  prêtes  à  tomber  5  mais  la  fituation  du 
Château  ne  le  rendoit  pas  moins  inacceflible ,  6c  quand  mê- 
me toutes  les  murailles  euffent  été  abattues,  il  pouvoit  encore 
braver  les  efforts  des  ennemis.  Cependant  Galatien  de  SefTa 
qui  y  commandoit ,  6c  fur  qui  Omedes  comptoit  beaucoup , 
apprennant  qu'il  n'avoit  point  de  fecours  à  efperer  ,  perdit 
courage.  Envain  les  Infulaires  l'exhortèrent  à  ne  les  point  aban- 
donner ,  6c  à  ne  fe  point  laiffer  abbattre  5  il  fe  retira  dans  fon  ap- 
partement fans  vouloir  combattre ,  6c  fans  fe  mettre  en  peine  de 
*CétoItun  défendre  le  Château.  Alors  un  A nglois^  d'une  valeur  extraor- 
Canonier.  dinaire  ,  encouragea  les  afïïégez  par  fon  exemple ,  6c  fit  fi  bien 
que  les  ennemis  furent  contraints  de  s'éloigner;  mais  ce  brave 
homme  ayant  été  tué,  fa  mort  rallentit  l'ardeur  qu'il  avoir  inf- 
pirée  aux  autres.  On  ne  fongea  plus  qu'à  capituler  6c  à  fe  ren- 
dre ,  à  condition  que  les  Infulaires  auroient  la  vie  fauve.  A  ces 
proportions  Sinan  répondit,  que  puifqu'ils  avoient  attendu  pour 
fe  rendre,  qu'on  tirât  le  canon ,  ils  ne  dévoient  pas  prétendre  à 
cette  grâce.  Il  exigea  donc  qu'ils  fe  rendiffent  à  difcretion  3 
mais  il  fît  efperer  qu'il  agiroit  avec  douceur.  Le  Gouverneur 
demanda  qu'on  exceptât  deux  cens  perfonnes  5  elles  furent  ré- 
duites à  quarante  5  on  fe  rendit ,  6c  les  portes  furent  ouvertes. 
Un  Sicilien ,  du  nombre  des  affiégez ,  préférant  la  mort  àFefcIa- 
vage  ,  6c  étant  au  défefpoir  de  s'y  voir  réduit ,  fçut  s'en  affran- 
chir, 6c  en  garantir  fa  famille, par  un  action  barbare.  Il  avoit 
fixé  fon  féjour  dans  cette  Ifle ,  s'y  étoit  marié ,  ai  avoit  deux 
filles  de  fa  femme  :  Voyant  qu'elles  alloient  perdre  leur  liberté  3 
il  les  perça  de  fon  épée  ,  6c  les  tua.  Leur  mère,  attirée  par  leurs 
cris  3  accourut  ôc  eut  le  même  fort  3  mais  pour  ne  leur  pas 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  r  V.  VII  Cf 

furvivre,  ôc  venger  la  mort  qu'il  venoitde  leur  donner,  il  s'arme 
auffitôt  d'une  arquebufe  6c  d'un  arbaletre,  ouvre  la  porte  de  Wq-vpi  JT 
fa  maifon  i  tue  à  coups  de  flèches  deux  Turcs  qui  accouroient      "  ^^  j 
pour  la  piller ,  à  l'inftant  met  Tépée  à  la  main ,  6c  pour  cher-  ^ 

cher  la  mort,  fe  jette  au  milieu  d'une  troupe  de  foidats  Turcs , 
qui  le  percent  de  mille  coups.  Le  nombre  des  prifonniers  fut 
de  fix  mille  trois  cens  perfonnes:le  Château  fut  pillé,  brûlé, 
6c  rifle  rendue  deferte.  Sinan  voulant  faire  voir  qu'il  étoit  hom- 
me de  parole ,  donna  la  liberté  à  quarante  Infulaires  5  mais  il 
choifit  parmi  eux  quarante  perfonnes  accablées  de  vieillefîe 
6c  d'infirmitez.  Le  Gouverneur,  qui  fe  plaignit  de  n'être  pas 
de  ce  nombre,  6c  qui  reprocha  à  Sinan  fa  mauvaise  foi,  fut  aufll- 
tôt  dépouillé  6c  mis  à  la  rame.  Le  grand  Maître  ^  pour  cacher 
la  honte  d'un  fi  malheureux  fuccès  ,  fit  publier  partout,  que  le 
Gouverneur  avoir  été  tué  d'un  coup  de  canon  ,  ôc  que  le  Châ- 
teau s'étoit  bien  défendu ,  tant  que  ce  Gouverneur  avoir  vé- 
cu i  mais  que  les  Infulaires ,  découragez  par  fa  mort  ^  avoient 
été  contraints  de  fe  rendre. 

Après  cette  expédition  ,  Sinan  profitant  de  la  faifon  qui  étoit 
favorable,  fit  voile  en  Afrique,  dans  le  deflein  d'afliéger  Tri- 
poli ' ,  capitale  de  la  troifiéme  province  du  roïaume  de  Tu-     Siège  de 
nis,  du  côté  de  l'Orient.  Au-delà  de  la  rivière  de  Triton  efl:  ^"jf^^ff^', 
la  ville  de  Capes  ,  6c  entre  le  cap  de  Rufpine  6c  celui  de  Ze-  Chevaliers  de 
the ,  on  trouve  la  petite  Syrthe ,  aujourd'hui  appeiiée  le  Sec  ^'^laichc. 
de  Palo  ,  où  font  les  Ifles  de  Cherchene  6c  de  Gelve.  Du 
cap  de  Zethe  on  va  droit  au  vieux  Tripoli ,  bâti  vraifembla-  - 
blement  par  les  Phéniciens  qui  lui  ont  donné  le  nom  d'un 
autre  Tripoli  ^ ,  qui  eft  en  Syrie.  La  rivière  de  Cyniphe  arro- 
fe  cette  ville,  fuivant  les  tables  de  Ptolomée.  Mais  les  Ara- 
bes ,  qui  en  firent  la  conquête ,  du  tems  du  Caliphe  Omar  (qui 


I.  Cette  ville  prife  en  1510.  par  les 
Efpagnols ,  fut  cédée  en  1 528.  aux  Che- 
valiers de  Malthe.  Les  Turcs  l'aiant 
prife  en  1 55 1 .  comme  on  va  le  voir  ici, 
l'ont  gardée  fort  longtems  ;  mais  elle 
s'eft  enfin  fouflraire  de  leur  domination, 
&  s'eft  érigée  elle-même  en  Républi- 
que ,  fous  le  gouvernement  d'un  Chef 
qu'on  nomme  Dey  ,  ôc  fous  la  prote- 
ction du  Grand-Seigneur  ,  dont  elle 
ne  dépend  que  foibicmenr.  Cette  ville , 
comme  l'on  fçait ,  fut  bombardée  ôc 


fort  maltraitée  par  les  François  en  i  (?8 y. 
Depuis  quelques  années ,  elle  a  été  me- 
nacée du  même  traitement  fous  le  rè- 
gne de  Louis  XV.  Pour  s'en  garentir  , 
elle  a  envoyé  demander  pardon  au  Roi. 
2.  Outre  ce  Tripoli  de  Syrie  ,  nom- 
mé par  les  Turcs  Tarabolos-Scham ,  il 
y  a  encore  un  autre  Tripoli  en  Natolic 
dans  la  province  de  Genech,  ik.  un  au- 
tre aulfi  en  Nacolie  dans  la  province  de 
BoUi  ;  ce  font  deux  villes  fort  pcy- 
te«. 


^8  H  I  S  T   O   î  ?v  E      • 

«-  fut  le  fécond  après  Mahomet  )  la  détrui(îrent  entièrement,  après 

Henri  IL  ^'^  avoir  chafTé  les  Goths.  Dans  la  fuite  les  Africains  en  bâ- 

j  ç  ç  j^     tirent  une  autre,  près  des  ruines  de  l'ancienne,  qui  porte  le 

même  nom,  ôc  qui  efl:  celle  ,  dont  nous  parlons.  De- là  la 

grande  Syrte  s'étend  jufqu'aux  bords  du  cap  Mifurato. 

Depuis  ce  tems-là  Tripoli  a  toujours  été  fous  l'obeifTance 
du  roi  de  Tunis,  ou  foumifeà  des  Gouverneurs,  qui  fe  font 
quelquefois  révoltés  ;  ce  qui  arrive  fouvent  en  ce  pays-là.  Enfin 
Pierre  Navarre,  qui  s'attacha  depuis  à  la  France ,  ayant  pris 
Bugie  '  l'an  ly.io.  &  voulant  préferver  fes  troupes  de  la 
pefte  qui  regnoit  dans  cette  Ville  ,  envoya  à  Naples  Diego 
de  Valencia  avec  deux  navires  chargés  de  foldats  5  pour  lui  il 
alla  dans  l'Ifle  de  Pantalarée,  avec  le  refte  de  fon  armée,  qui 
étoit  de  quinze  mille  hommes ,  ôc  après  y  avoir  reçu  les  vi- 
vres ôc  les  munitions  que  Diego  lui  avoit  amenés  ,  il  pafla 
en  Afrique;  là  un  Vénitien  nommé  Vionello,  qui  connoiffoit 
parfaitement  Tripoli ,  à  caufe  du  grand  commerce  de  Venife 
avec  cette  Ville,  lui  perfuada  de  l'attaquer.  Pierre  Navarre 
mit  à  la  voile ,  fit  une  defcente  fur  la  cote  de  Tripoli ,  battit 
l'ennemi ,  ôc  fe  rendit  maître  de  la  Ville.  Six  mille  Maures 
périrent  dans  cette  attaque  ,  ôc  plus  de  quinze  mille  furent  faits 
prifonniers:  le  Gouverneur  ou  Seigneur  de  la  Ville,  fes  fem- 
mes ,  ôc  fes  enfans  fe  trouvèrent  du  nombre  •>  on  les  conduifit 
fous  bonne  garde  en  Sicile  ,  ôc  peu  après  l'Empereur  leur 
donna  la  liberté. 

Cette  Ville;  après  fa  prife,  fut  détruite,  ôc  l'on  ne  confer- 
va  que  le  vieux  Château  ;  les  Impériaux  en  firent  conftruire 
un  neuf  auprès  du  port  ,  ôc  y  relièrent  en  garnifon ,  jufqu'à 
ce  que  les  Chevaliers  de  l'ordre  de  St.  Jean  de  Jerufalem 
chaffés  de  Rhodes  par  Soliman  ,  huit  ans  auparavant  *  ,  ob- 
tinrent rifle  de  Malthe  de  l'Empereur  \  En  leur  faifant  ce  don^ 
il  les  obhgea  de  défendre  Tripoli,  qui  n'eft  éloignée  de  Mal- 
the que  de  deux  cens  cinquante-cinq  milles.  Les  Chevaliers, 
incertains  de  la  route  que  devoit  prendre  l'armée  navale  des 
Turcs ,  fe  propofoient  de  fortifier  cette  ville ,  lorfque  Jean 


*Eiîi52z. 


I.  Ville  &  Port  du  roïaume  d'Alger 
en  Barbarie  :  elle  donne  fon  nom  au 
golfe  de  Bugie  ;  on  croit  que  c'eft  l'an- 
cienne Salda. 


2.  Elle  leur  fut  inféodée  l'an  ij"?©. 
à  condition  de  la  défendre  contre  les 
Turcs ,  ainfique  le  Goze  Se  Tripoli. 


DEJ.  A.  DE  THOU,Lïv.  VIL  6^ 

d'OmedesS  leur  grand  maître,  toujours  obftiné ,  foûtlnt  que 

le  fecours  des  payfans    de  Sicile  envoyé  par  le  Viceroi   de  j^enri  IL 

cette  Ille,  étant  fuffifant  pour  garder  Tripoli ^  il  étoit  inutile      i  r  c  i.  ' 

de  dégarnir  Malthe  de  Chevaliers.  Cependant  l'Ifle  du  Gofe 

fut  prife ,  comme  on  vient  de  le  voir  j  &  la  flote  des  Turcs  ne 

prit  point  la  route  de  France  ,  comme  le  Grand  Maître  l'a- 

voit  voulu  faire  croire.  Il  connut  alors  fon  erreur  ,  ôc  fe  repentit 

trop  tard  de  fon  opiniâtreté. 

AulTi-tôt  que  les  Turcs  furent  débarquez ,  ils  pointèrent  tren- 
te-fix  pièces  de  leurs  plus  gros  canons  contre  le  château  ,  qui 
eft  du  côté  du  levant.  Un  chevalier  de  Dauphiné  ,  nommé 
Valier%  qui  y  commandoit,  homme  aufTi  brave  qu'expéri- 
menté dans  le  métier  des  armes ,  ôc  qu'Omedes  étoit  forcé  d'ef- 
timer^  malgré  la  haine  qu'il  avoit  pour  les  François ,  ufa  de  toute 
la  précaution  que  le  peu  de  tems  lui  permit  de  prendre ,  il  fit 
de  fi  folides  réparations  à  la  muraille,  qui  étoit  terraffée  de  ce 
côté  là ,  que  tout  le  canon  de  l'ennemi  ne  put  jamais  l'abat- 
tre. Mais  un  fugitif  de  Cavaillon  ,  du  comtat  d'Avignon ,  ôc 
fujet  du  Pape ,  homme  connu  par  fes  fourberies ,  ôc  que  le  com- 
merce fréquent  qu'il  avoit  avec  les  Maures  avoit  fait  renon- 
cer à  la  religion  Chrédenne  ,  tira  les  Turcs  de  l'erreur  où  ils 
étoient.  Ce  fceleratleur  fit  connoître  que  leurs  travaux  étoienc 
inutiles  ;  Sinan  par  fes  avis  fit  pointer  le  canon  contre  un  pan 
de  la  muraille  '•>  oi\  fe  renfermoient  les  viandes  deftinées  pour  la 
table  du  gouverneur  5  cet  endroit ,  qui  n'étoit  point  terrallé ,  ne 
tarda  pas  à  être  abattu.  Valiers'appercevant  alors  que  la  frayeur 
s'emparoit  déjà  de  fes  compagnons^  envoya  le  chevalier  de 
Poifieu,  qui  étoit  François  ôc  très-brave,  pour  les  raffurer,  ôc 
pour  leur  reprefenter ,  que  la  brèche  n'étoit  pas  Ci  grande ,  qu'elle 
ne  pût  être  aifément  réparée  ;  qu'il  s'agifibit  de  ne  fe  point  bif- 
fer abattre  ;  &  que  rappellant  leur  courage  y  ils  auroient  aiïez  de 
force  pour  s'oppofer  aux  efforts  de  l'ennemi.  Les  chevaliers  Ef- 
pagnols  furent  fourds  à  fa  voix  ;  le  danger  leur  paroiifoit  prelTant  : 
ils  vouloient  promptement  le  prévenir ,  ôc  pour  rendre  la  va- 
leur de  notre  nation  fufpetle ,  ils  difoient  que  leurs  intérêts  ôc 
les  nôtres  étoient  bien  différens ,  ôc  qu'étant  tous  les  jours  aux 


q..  II  étoit  de  la  langue  d' Arragon , 
8c  avoit  perdu  un  œil  au  fie'ge  de  Rho- 
des. Ce  fut  un  homme  interelTe  ,  par- 


tial ,  &  fort  dur. 

1  II  étoit  de  la  langue  d'Auvergne 
ÔC  Maréchal  de  l'Ordre. 

lii; 


70  HISTOIRE 

I  mains  avec  les  Turcs ,  leur  perte  étoit  certaine  ,  s'ils  differoient 

Henri  II  ^  ^^  rendre  j  que  cela  au  contraire  étoit  indifférent  aux  Fran- 
^  -  -  j  cois  j  qu'étant  alliez  des  Turcs  3  ôc  ayant  des  vaifTeaux  mêlez 
avec  ceux  du  grand  Seigneur,  ils  avoient  une  retraite  aiïuréej 
que  fur  cette  confiance  il  convenoit  au  chevalier  de  Poilieu 
de  faire  parade  de  bravoure  j  que  le  tems  qu'ils  avoient  pour 
fe  déterminer  étoit  court  j  que  fi  on  le  laiffoit  écouler  fans  fe  ren- 
dre ,  ils  ne  feroient  que  différer  un  peu  leur  efclavage ,  qu'ils  ne 
pouvoient éviter,  puifqu'il  n'y  avoit  nulle  apparence  qu'on  leur 
envoyât  du  fecours.  C'eft  ainfi  que  s'exprima  un  officier  Ef- 
pagnol.  Le  Chevalier  de  Poifieu ,  qui  ne  pût  l'entendre  fans 
beaucoup  fouffrir ,  fortit  brufquement  de  l'affemblée ,  ôc  alla 
fe  renfermer  dans  fa  maifon. 

Cela  fe  paffa  peu  de  tems  après  le  départ  de  Gabriel  d'Ara- 
mont,  qui  avoit  paffé  à  Malthe  accompagné  de  Seurre  &  de  Co- 
tignac,  en  allant  par  ordre  de  la  Cour  de  France  à  celle  de  Conf- 
*  En  qualité  tantinople  ^.  La  même  route  qu'il  prit  pour  revenir ,  fur  la  fin 
dcurduRoià  de  l'année,  mit  d'Omedes  à  portée  de  lui  faire  le  récit  de  ce 
la  Porte.         qui  s'étoit  paffé  à  Malthe  ôc  au  Goze:  d'Aramont ,  après  l'a- 
voir écouté,  l'affura  de  la  bonne  volonté  que  le  Roi  fon  maî- 
tre avoit  pour  un  Ordre  fi  utile  à  toute  la  Chrétienté,  &  lui 
ajouta  qu'il  avoit  un  extrême  regret  de  n'être  pas  arriyé  plu-' 
tôt;  mais  qu'une  maladie  l'avoit  contraint  de  refteren  chemin. 
0,  Vous  êtes  affez  tôt  arrivé,  lui  réphqua  le  grand  Maître, en 
3>  l'interrompant ,  fi  vous  voulez  bien ,  fans  négliger  vos  affai- 
3'  res,  paffer  jufqu'à  Tripoli  5  la  perte  de  cette  ville  eft  prochai- 
M  ne  j  vous  pouvez  l'en  garantir,  ôc  en  faire  lever  le  fiége  en 
35  interpofant  l'autorité  du  Roi ,  ôc  vous  fervant  du  crédit  que 
35  vous  avez  fur  Sinan  ôc  fur  Dragut.  Faites  cette  démarche  j  je 
a'  vous  en  conjure  au  nom  de  Jefus-Chrift ,  ôc  du  Roi  votre 
=>  maître,  qui,  comme  vous  venez  de  nous  en  affurer,  nous 
3'  honore  de  fa  protedion  :  différez  votre  départ  ;  facrifiez  quel- 
«  ques  jours  pour  un  Ordre  qui  confervera  un  éternel  fouve- 
07  nir  de  vos  fervices  :  ce  que  vous  ferez  pour  lui  tournera  à 
3»  la  gloh'e  ôc  à  l'utilité  du  Chriftianifme  \  hâtez  vous  donc  de 
»  nous  délivrer  de  fennemi  redoutable  qui  nous  menace  :  par 
o>  une  fi  belle  attion  ^  outre  le  plaifir  de  l'avoir  faitCj  vous  éter- 
iç>niferez  la  gloire  du  Roi  très-Chrétien. 

D'Aramont ,  quoique  déterminé  à  partir ,  attendri  par  une 


DE  J.  A.  DE   THOU  ,  Liv.  VIL        71 

prière  fi  vive ,  ne  put  fe  défendre  d'accorder  une  chofe  qu'il 
comprit  devoir  lui  être  très-glorieufe ,  ôc  même  agréable  au  Henri  Iî 
Roi  fon  maître  5  ainfi ,  fans  différer  ^  il  s'embarqua  fur  un  bri-  j  r  ç  i 
gamin ,  qui  le  conduifit  à  Tripoli.  Tout  étoit  prêt  pour  com- 
mencer le  fiége  ,  lorfqu'il  y  arriva  ;  mais  ni  les  prierez  ni  tout 
l'art  qu'il  employa ,  ne  purent  fléchir  le  Bâcha ,  qui  s'excufa  fur 
l'engagement  que  les  Chevaliers  avoient  contradé  y  après  la  pri- 
fe  de  Rhodes  ,  de  ne  jamais  porter  les  armes  contre  les 
Turcs  '  5  qu'au  mépris  de  leur  ferment,  ils  avoient  toujours  été 
prêts  à  le  faire  ,  dans  toutes  les  guerres  de  l'Empereur  contre  le 
grand  Seigneur  5  que  nouvellement  encore  ils  avoient  troublé 
Dragut  dans  le  fiége  de  Mehedia  5  que  le  grand  Seigneur ,  pour 
fe  venger,  les  vouloir  chafler  d'Afrique  5  qu'il  n'avoitarmé  une 
fi  nombreufe  flotte  qu'à  ce  defiein ,  ôc  qu'enfin  il  ne  pouvoir, 
à  la  confidération  de  qui  que  ce  fut,  fe  difpenfer  de  fuivre  les 
volontez  de  fon  Maître.  D'Aramont  voyant  le  Bâcha  inflexi- 
ble )  réfolut  de  continuer  fon  voyage  ,  ôc  d'aller  promptement 
demander  à  Soliman  ce  qu'il  n'avoir  pu  obtenir  de  fon  lieu- 
tenant :  mais  Sinan  s'oppofa  à  fon  départ ,  ôc  l'obligea  de  refter 
à  bord  avec  les  François  j  pour  être  fpedateur  du  fuccès  de 
fon  entreprife. 

La  queftion ,  de  défendre  ou  d'abandonner  la  ville ,  étoit  en- 
core indécife.  Poifieu  foutenoit  toujours  qu'il  n'y  avoir  pas  tant 
de  danger ,  &  les  Efpagnols  en  trouvoient  beaucoup.  Cette 
contrariété  partageant  les  opinions  des  Chevaliers  ,  on  choi- 
fit  un  arbitre ,  pour  vifiter  la  brèche  &  en  faire  fon  rapport 
au  Confeilj  le  choix  tomba  fur  Guevara,  pour  qui  les  troupes 
avoient  une  grande  confidéradon ,  à  caufe  de  fon  âge  &  de  fon 
habileté  dans  la  guerre.  Sur  fon  rapport,  que  le  péril  étoit  fort 
grand  ,  toute  la  garnifon  contraignit  le  Gouverneur  à  arborer 
le  pavillon.  Guevara  avec  deux  Chevaliers  fut  chargé  d'aller 
propofer  qu'on  leur  donnât  la  vie ,  la  liberté ,  &  des  vaiflcaux 
pour  les  tranfporter  ;  qu'à  ces  conditions  ils  étoient  prêts  à  fe 
rendre.  Le  Bâcha  feignit  d'abord  de  les  vouloir  accepter, 
pourvu  néanmoins  qu'il  fut  dédommagé  des  frais  de  cette  guer- 
re :  l'impuifiance  d'y  fatisfaire  les  obligea  à  le  refufer ,  ôc  ils 
furent  aufii-tôt  renvoyez.  Mais  Dragut  fut  d'avis  qu'on  les  rap- 
pellât  :  il  fit  reflexion  qu'en  les  congédiant  fans  efperance  de 
j  L'Ordre  de  faint  Jean  de  Jeïufalemn'eftjamaisconvenu  de  cet  engagement. 


11  HISTOIRE 

'  ■■  compofition,!!  étoit  à  craindre  qu'ils  ne  s'abandonnaiïent  au  de- 
Henri  II.  ^sfpoir.ôc  qu'en  cet  état  ils  ne  fe  défendiflent  jufqu'à  l'extrémité. 
^  r  ^  Y,  'Sinan  accepta  donc  l'offre  qu'ils  faifoient  de  fe  rendre  aux  con- 
ditions qu'ils  avoient  propofées ,  &  dit  qu'en  confidération  de 
Dragut,  il  les  difpenfoit  de  lui  payer  les  frais  de  la  guerre.  Après 
avoir  juré  fur  la  tête  de  Soliman,  qu'il  tiendroit  fa  promeffe^il 
envoya  un  de  fes  domeftiques ,  fous  prétexte  de  faire  venir 
Yalier  ,  afin  de  traiter  avec  lui  ,  du  nombre  de  vaifTeaux 
dont  il  avoit  befoin ,  pour  le  tranfport  de  fes  gens.  Ce  n'étoit 
pas  le  vrai  motif  de  la  démarche  qu'il  faifoit  faire  à  fon  do- 
meftique  :  il  ne  Penvoyoit  que  pour  examiner  les  affiégez  ,  ôc 
pour  juger ,  par  leur  contenance ,  de  leur  fituation ,  ôc  de  ce 
qu'elle  leur  permettoit  d'entreprendre.  Ce  domeftique  mon- 
tra l'ordre  qu'il  avoit  reçu  de  Sinan,  ôc  ajouta,  pour  mieux 
tromper  le  Gouverneur  qui  balançoit  à  fortir,  qu'il  avoit  été 
envoyé  pour  fervir  d'otage.  Valier  fut  féduit  par  ce  difcours  î 
ôc  pour  marquer  plus  de  confiance ,  il  ne  prit  qu'un  Cheva- 
lier à  fa  fuite,  ôc  ramena  ce  domeftique,  qu'il  pouvoit  au 
moins  faire  garder  pour  otage.  Lorfqu'il  fut  proche  de  la  tente 
de  Sinan ,  le  domeftique  prit  le  devant ,  pour  informer  fon 
Maître  que  tout  étoit  confterné  dans  la  ville  y  ôc  que  les  af- 
fiégez  fe  rendroient  à  telles  conditions  qu'on  leur  impoferoit. 
Sinan  s'applaudiffoit  du  fuccès  de  fon  artifice ,  lorfque  Va- 
lier parut  5  il  le  traita  avec  indignité ,  lui  réitéra  qu'il  vouloit 
être  rembourfé  des  frais  de  la  guerre,  ôc  lui  fit  mettre  les  fers 
aux  pieds.  Le  Chevalier,  qui  avoit  accompagné  le  Gouver- 
neur ,  porta  dans  la  ville  la  nouvelle  de  cet  indigne  traitement  ; 
dès  que  les  afTiégez  en  furent  informez  ,  le  reffentiment ,  la 
colère  ,  ôc  plus  encore  la  frayeur ,  s'emparèrent  de  tous  les  ef- 
prits ,  ôc  les  jetterent  dans  le  trouble  Ôc  dans  la  confterna- 
tion. 

Le  Bâcha  >  qui  s'étoit  propofé  de  conferver  le  château ,  crut 
devoir  fe  hâter  de  mettre  encore  quelque  fupercherie  en  pra- 
tique i  pour  fe  rendre  maître  de  la  place  Ôc  des  Chevaliers  qui 
la  défendoient.  Dans  ce  deffein  il  ordonna  qu'on  lui  amenât 
le  Gouverneur.  Il  lui  dit  qu'il acceptoit les  conditions,  ôc  qu'il 
accordoit  la  liberté  aux  alîiegés.  Mais  le  lendemain  l'ayant 
preffé  de  foufcrire  au  payement  des  frais  de  la  guerre ,  VaHer 
lui  reprefenta  qu'un  captif  ne  pouvoit  former  d'engagement  > 


DE  J.  A.   DE   T  H  O  U  ,  L  I  V.  VIL         7,- 

6>c  que  celui  qu'il  vouloit  exiger  de  lui ,  feroit  vain ,  puifqu'avec 
la  liberté  il  avoir  perdu  tout  pouvoir  ôc  toute  autorité.  Par  une  Jh[eîs;fi  H 
réponfe  fi  fage  ,  il  eut  la  confolation  dans  fon  malheur ,  de  ne  j  c-  r  i , 
^^oint  contribuer  à  celui  de  fes  confrères.  Le  Turc  voyant  da 
ce  côté  fon  projet  échoué ,  envoya  auiïi-tôt  annoncer  aux  aiïie- 
gez,  qu'ils  euffent  à  capituler,  ôc  leur  jura  encore  par  la  tête 
de  Soliman ,  qu'ils  dévoient  s'attendre  à  être  bien  traitez.  Par 
une  légèreté  qui  ne  leur  étoit  plus  pardonnable,  la  feule  crainte 
de  voir  leur  ville  prife  d'aflaut,  leur  fît  ajouter  foi  aux  pro- 
meffes  de  ce  parjure.  Ainfi  les  Chevaliers  pleins  de  confian- 
ce, fuivis  du  refte  des  foldats  avec  leurs  femmes  &  leurs  en- 
fans  ,  fortirent  de  la  ville  ;  mais  ils  trouvèrent  les  Turcs  aux 
portes,  qui  après  les  avoir  dépouillés  ,  les  emmenèrent  captifs 
dans  leurs  vaifTeaux.  Deux  cens  Maures  ,  qui  reftoient  de  ceux 
qui  avoient  fervi  les  Chevaliers  à  ce  fiége ,  furent  tuez. 

Lorfque  le  Gouverneur  fommale  Bâcha  de  fa  parole  &  de 
fon  ferment ,  celui-ci  lui  répondit  que  l'on  ne  devoit  pas  fe 
piquer  de  bonne  foi  avec  des  chiens,  qui  avoient  été  les  pre- 
miers à  violer  la  parole  qu'ils  avoient  donnée  à  Soliman  à  la  prife 
de  Rhodes.  D'Aramont  obtint  cependant  la  liberté  de  deux 
cens  Chevaliers ,  dont  la  plupart  étoient  François.  Peu  de  tems 
après  il  racheta  de  Sinan  quelques  Chevaliers  Efpagnols,  ôc 
quelques  jeunes  François.  Après  la  prife  du  château  ,  il  ne  ref- 
toit  plus  qu'une  tour  dans  le  port,  anciennement  bâtie  par  les 
Efpagnols,  &  qui  étoit  gardée  par  trente  foldats  que  comman- 
doit  un  Chevalier  François.  Ce  capitaine  précautionné  ôc  peu 
crédule  ,  pendant  que  les  autres  étoient  occupez  à  fe  rendre , 
ne  f  étoit  qu'à  s'arranger  Ôc  à  raffembler  fes  effets ,  qu'il  mit  dans 
une  barque ,  fur  laquelle  il  alla  joindre  d'Aramonr.  Les  Turcs 
fe  trouvèrent  ainfi  maîtres  de  la  ville  ôc  du  château  le  feize 
Août,  quarante -un  ans  après  la  conquête  qui  en  avoit  été  faite 
par  Pierre  Navarre.  Cette  place  fut  donnée  à  Dragut  à  titre  de 
Sangiacat ,  ou  plutôt  de  Bachalic.  Il  y  fit  faire  deux  Forts,  l'un 
près  de  la  Tour  bâtie  par  les  Efpagnols,  ôc  Fautre  un  peu  plus 
avant,  où  les  Turcs  depuis  ont  toujours  tenu  une  bonne  gar- 
Aiifon. 

Le  jour  de  cette  prife  fut  célébré  dans  tout  le  camp ,  par  des 
plaifirs  divers  ôc  de  grandes  réjoûiffances.  D'Aramont  ne  fut  pas 
fort  approuvé,  d'avoir  alTifté  au  fcftiri  que  ces  barbares  avoient 
Tome  IL  K. 


74  HISTOIRE 

préparé.  Leur  artillerie  fe  répondoit  de  tous  cotez  ,  Ôc  le 
Henri  II  ^^^^  ^^^^  leuis  vaifleaux  furent  iiluininés.  Pour  qu'il  ne  man- 
j  -.  -  j  quât  rien  à  cette  fcte ,  on  voulut  aufïi  fe  repaître  les  yeux  d'un 
fpe6lacle  agréable  pour  cette  nation.  JeanCabaffe  canonier, 
qui  avoir  emporté  d'un  coup  de  canon  la  main  du  Secrétaire 
de  l'armée  ,  fut  attaché  au  milieu  de  la  place,  où  il  eut  les  mains 
les  oreilles-,  &  le  nez  coupés.  Après  avoir  fubi  cette  barbare 
opération,  on  l'enterra jufqu'à  la  ceinture  ,  ôc  le  refte  de  fon 
corps  fervit  toute  la  journée  de  but  aux  flèches  qu'on  lui  tira  i 
ce  malheureux  percé  de  coups  fut  enfin  étranglé. 

Le  départ  d' Aramont  fucceda  à  cette  fête  î  il  partit  avec  la 
permiffion  de  Sinan  ,  ôc  retourna  à  Malthe.  Valier  fut  mis  en 
prifon  à  fon  arrivée ,  par  ordre  du  Grand-maître.  Les  Efpagnols 
animés  contre  les  François  voulurent  leur  imputer  ce  qui  étoit 
arrivé  j  mais  le  commandeur  de  Villegagnon  les  juftifia  par  un 
écrit,  ôc  fît  tout  tomber  fur  le  Grand-maître.  Il  repréfenta 
qu'il  avoir  détourné  à  fon  profit  les  deniers  du  tréfor  de  l'Or- 
dre ,  ôc  que  par  avarice  ôc  par  obftination  ,  ayant  négligé  d'en- 
'Voyer  à  propos  les  fecours  néceffaires  à  la  confervation  de 
Tripoli ,  Valier  ôc  les  autres  Chevaliers ,  fans  efperance  d'ea 
recevoir ,  avoient  été  réduits  à  faire  une  capitulation  précipi- 
tée ôc  honteufe,  fans  prendre  les  mefures  néceffaires  '. 

Ceux  qui  jugent  de  cette  affaire  avec  moins  de  prévention 
ôc  plus  de  fincerité,  conviennent  que  l'opiniâtreté  du  Grand- 
maître  ,  la  crédulité  de  Valier ,  ôc  la  trahifon  de  ce  réfugié  de 
Cavaillon  ,  hâtèrent  ôc  facilitèrent  aux  Turcs  la  conquête  de 
cette  place  forte ,  qui  pouvoit  refifler  au  moins  plus  long-tems. 
Mais  foupçonner  d' Aramont  de  prévarication,  l'accufer ,  com- 
me faifoit  le  Grand- maître ,  d'avoir  follicité  Valier  à  fe  rendre; 
c'étoit  blelfer  toute  vraifemblance  :  car  on  ne  peut  contef- 
ter  que  le  connétable  de  Monmorenci ,  qui  gouvernoit  alors 
les  affaires  de  France  ôc  étoit  comme  premier  miniftrej  l'avoit 
chargé  particulièrement  de  paffer  à  Malthe,  pour  affurer  le 
Grand-maître  de  l'affeiElion  qu'il  avoitpour  fon  Ordre ,  ôc  pour 
lui  déclarer  ,  combien  depuis  la  mort  de  Philippe  de  Vil- 
liers  flfle  Adam  fon  parent ,  il  prenoit  part  à  tout  ce  qui  pou- 
voit l'intereffer.  Le  regret  qu'eut  le  connétable  de  la  perte  de 

Chevaliers  de  S.  Jean  de  Jerufaîem  , 


I  On  trouve  un  détail  très  ample 
8c  très  curieux  à  ce  fujet,  dans  le  livre 
onzième   de  la  nouvelle  hilloire  des 


par  M.  l'Abbe  de  Vertot. 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  .  L  I  V.  VIL  7; 

Tripoli ,  fe  fait  fentir  dans  une  lettre,  que  j'ai  aâ:uellement  en-       ' , 

tre  les  mains.  Il  l'écrivit  dans  ce  tems-là  à  Briflac  Gouverneur  TTp^.^   tj 
de  Piémont,  à  qui  il  ne  cachoit  rien:  il  y  exprime  le  déplai- 
fir  extrême  qu'il  avoit,  qu'une  ville,  quiavoit  été  le  féjourdes        ^  ->  *' 
Chrétiens ,  fut  devenue  une  retraite  de  brigands. 

Le  Roi  juftement  irrité,  de  ce  que  les  Impériaux foupçon- 
noient  ouvertement  les  François ,  pardculierement  d' Aramont , 
d'avoir  facilité  aux  Turcs  la  prife  de  Tripoli ,  envoya  Belloy  , 
gentilhomme  ordinaire  de  fa  maifon,  au  Grand-maître,  avec  une 
lettre  datée  du  dernier  de  Septembre ,  par  laquelle  il  lui  mar- 
quoit ,  qu'il  étoit  offenfé  des  bruits  qui  fe  répandoient  j  qu'il 
demandoit  à  être  éclairci  fur  ce  qu'on  imputoità  d'Aramont, 
afin  de  mefurer  la  peine  au  crime  ,s'il  en  étoit  convaincu  ^  ou 
de  le  juftifier  par  fon  témoignage  chés  les  nations  étrangères , 
5'il  étoit  innocent.  Le  Grand-maître  répondit  au  Roi  le  17  de 
Novembre  en  ces  termes  : 

"  Pour  fatisfaire  aux  volontez  ôc  aux  ordres  de  votre  Majefté , 
2'  nous  lui  répondrons  qu'Aramont  aborda  ici  le  premier  jour 
w  d'Août,  avec  deux  galères  ôc  un  brigantin.  Après  que  nous  lui  • 
M  eûmes  fait  une  réception  digne  de  lui ,  il  nous  montra  l'or- 
-y  dre  que  vous  lui  aviés  donné,  de  pafler  ici  en  allant  à  Con-^ 
05  ftantinople  j  pour  nous  promettre  de  votre  part  tous  les  bons 
s>  offices  pofTibles:  nous  le  priâmes  d'aller  en  Afrique,  pour  dé- 
»  tourner  les  Turcs  de  l'entreprife  du  fiége  de  cette  ville,  s'ils 
55  ne  l'avoient  pas  encore  commencé ,  ou  fi  la  ville  étoit  déjà 
w  afïîegée  ,  d'employer  fon  crédit ,  pour  les  engager  à  fe  retirer. 
35  Aramont  fe  rendit  fans  peine  à  nos  prières  5  nous  le  vîmes 
îî  s'embarquer  fur  un  de  nos  brigantins ,  pour  aller  en  Afrique  ; 
M  mais  il  revint,  fans  avoir  pu  rien  gagner  fur  les  Turcs.  Les 
:>'  regrets  qu'il  a  eus  de  la  perte  de  Tripoli  ont  égalé  les  nôtres; 
05  il  nous  en  donna  des  témoignages ,  dans  le  confeil  public  de 
5ï  nôtre  Religion,  en  nous  aflurant  qu'il  n'avoitrien  négligé 
«pour  obtenir  ce  que  nous  defirions,  qu'il  y  avoit  travaillé 
»  avec  d'autant  plus  de  zélé,  qu'il  s'agifToit  d'obéir  aux  ordres 
w  de  votre  Majefté.  Pour  découvrir  la  fource  de  ce  malheur, 
s>  nous  avons  fait  faire  des  informations  de  tous  côtez;  avec  toute 
»  la  diligence  ôc  l'exaâiitude  pofFible ,  ôc  nous  n'avons  rien  trou- 
s>  vé ,  qui  puifle  rendre  fufpect  d'Aramont ,  ôc  nous  donner  lieu 
»  de  lui  attribuer  ce  qui  s'eft  paffé  dans  la  perte  de  cette  place. 

Kij 


.1  5  5  I- 


>76    HISTOIRE  DE  J.  A.  DE  THOU.  &d 

35  Au  contraire  nos  Chevaliers  prifonniers^  à  leur  retour,  nous  onfi 
Henri  II  ''  ^^uré ,  que  non-feulement  il  n'y  avoit  rien  à  lui  reprocher  ^ 
w  mais  que  nôtre  Ordre  devoir  fe  fouvenir  éternellement  de  fes 
05  bons  offices.  Ainfi  nous  atteftons  que  les  bruits  qui  fe  font  ré- 
0»  pandus  font  fans  fondement.  « 

Cette  lettre  ,  dont  j'ai  une  copie  entre  les  mains ,  fut  depuis 
envoyée  par  ordre  du  Roi  à  tous  fes  AmbafFadeurs,  dans  les 
Cours  étrangères  :  par  ce  moyen  on  fit  cefTer  les  plaintes  des 
Impériaux ,  ôc  les  bruits  injurieux  à  la  gloire  du  nom  François. 

Fm  dtifepîiéme  Livre,- 


^-■'Z.  x-'^   yyy.    J."'x    j,"/^    ^.v'x    x"'^     ^.^^    jw    ^-'x    i^'^    ^«^    j.w^    xw^    xw^    W    ^Y<  J-Y? 

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J'M'^;  îiCo?  ;-,w>  ?•/;><;   WJ   5--C><j  5-A,?    ?v<J   ?■*;<:   /--w^  î>'.^  Ï'/.^J   ^,i^■?   ?/„■?   '/,^  ^Z.-?   J/'?   -'/•■v 

HISTOIRE 

D  E 

JACQUE     AUGUSTE 

DE     T  H  O  U. 


Mb 


LIVRE  HV  I  riE  ME. 

Près  avoir  traité  au  long  des  affaires 
d'Afrique  >  dont  on  n'a  communé- 
ment qu'une  connoiflance  impar- 
faite ,  il  eft  tems  de  revenir  à  celles 
de  l'Europe.  L'Empereur  renvoya 
au  1 3  de  Février  la  Diète ,  qu'on 
avoit  commencé  à  tenir  l'année  pré- 
cédente 5  mais  il  fit  auparavant  un 

^T'n^^^'T^y^'T^r^r'i^  éditqui  portoitj  que  puifqu'il  étoit 

\^iszJK^>^Ks^^^X-£J  conltai 


mt  qu'un  Concile  (Ecumeni- 
que  pouvoit  feul  terminer  les  difputes  de  la  Religion,  il  pro- 
mettoit  de  donner  tous  fes  foins  y  pour  que  tout  fe  paffât  dans 
cette  affaire  importante ,  avec  équité  ôc  avec  ordre ,  ôc  qu'on 
y  décidât  fans  partialité,  conformément  à  l'Ecriture  ôc  à  la  doc- 
frine  des  Pères  :  qu'il  donneroit  toute  fon  attention  à  cette 


m  - 

v\S)  \  --Si  W  W  ^v^  w  5;,^  ?-' 


Henri  IL 
I  5- 5"  I. 

Affaires  d'Al- 
lemagne, Edit 
derÈmpeieiir 
au  fil  jet  <kx 
Concile. 


.    yS  HISTOIRE 

■  affaire  ,  qui  le  regardoit  perfonnellement ,  comme  protedeui: 

Henri  II   ^^  l'Eglife  ôc  défenfeur  des  Conciles  5  ce  font  les  titres  qu'il 
1  f  c  I    '  f^^o^^^"^^  ^'^^^^  ^^^  édit,  en  vertu  defquels  il  ordonne  qu'on  ait 
toutes  fortes  d'égards  pour  ceux  qui  viendroient  au  Concile, 
foit  qu'ils  changent  de  fentiment  lur  la  Religion ,   foit  qu'ils 
perféverent  dans  la  confellion  d'Ausbourg  5  il  y  déclare  qu'il 
leur  fera  libre  de  relier  à  Trente ,  tant  qu'ils  voudront ,  ôc  de 
propoferà  l'Aflemblée  tout  ce  qu'ils  jugeront  à  propos,  pouc 
la  tranquillité  de  leurs  confciences ,  ou  pour  l'éclairciflement 
des  matières  5  il  prie  auiïi  tant  les  eccléfiaftiques  Romains , 
que  ceux  de  la  confeffion  d'Ausbourg ,  de  ne  point  négliger 
la  bulle  du  fouverain  Pontife ,  mais  de  venir  bien  préparez  à 
tout  ce  qu'on  pourroit   objeâet  pour ,  ou  contre  j  afin  que 
dans  la  fuite  ils  n'ayent  pas  à  fe  plaindre  avec  raifon ,  ou  de 
ce  qu'on  les  aura  exclus  par  trop  de  précipitation ,  ou  de  ce 
qu'on  ne  leur  aura  pas  permis  d'expliquer  fuffifamment  leur 
do£trine.  On  parla  alors  du  formulaire  d'Ausbourg;  ôc  com- 
me plufieurs  oppofoient  différentes  raifons  pour  ne  le  pas  re- 
cevoir ,  l'Empereur  fe  chargea  lui-même  d'en  prendre  une  plus 
ample  connoiffance. 

C'eft  un  ufage  en  Allemagne,  que  quand  le  nombre  des 
affaires  s'accroît  confidérablement  ,  celles  qui  n'ont  pu  être 
terminées  dans  les  diètes  foient  de  nouveau  examinées  dans 
des  Confeils  particuliers ,  par  l'ordre  de  l'Empereur  ôc  des 
Etats  de  l'Empire.  Ces  Confeils  ont  la  même  autorité  que  la 
diète  même  ;  enforte  que  s'il  fe  trouvoit  pourtant  quelque 
affaire  d'une  conféquence  ,  qui  exigeât  l'autorité  ôc  la  pré- 
fence  de  TEmpereur  ,  le  rapport  lui  en  feroit  fait ,  avant  que 
d'en  décider  fouverainement. 

Il  fut  donc  réfolu  que  les  Députez  des  fept  Ele£leurs  ôc  des 
fix  autres  Princes  viendroient  à  Nuremberg  le  premier  jour 
d'Avril ,  pour  délibérer  de  quelle  manière  on  devoir  rem- 
placer l'argent ,  qui  avoit  été  tiré  du  tréfor  public  pour  la 
guerre  de  Magdebourg.  Et  comme  cette  guerre  étoit  très- 
importante  pour  le  falut  de  l'Empire ,  ôc  devoir  fervir  d'exem- 
ple ,  pour  contenir  ceux ,  qui  dans  la  fuite  fe  voudroient  ré- 
volter ,  on  permettoit  aux  Magiftrats  d'impofer  pour  les  frais 
de  cette  guerre ,  un  tribut  fur  chacune  des  villes  de  leur  dé- 
pendance ,  ôc  l'Empereur  lui  -  même  promit  de  payer  £on 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I  V.  VIÎÏ. 


19 


contingent.  Comme  le  bruit  couroit  que  le  prince  Albert  de  ..i     • 
Mansfeld  ôc  le  colonel  Heidek;  avoient  réfolu  l'hiver  précé-  Henri  IL 
dent,  de  donner  du  fecours  à  ceux  de  Magdebourg ,  on  or-     \  <  <  \' 
donna  que ,  s'il  arrivoit  dans  la  fuite  que  des  troupes  fe  ré- 
pandiffent  en  quelque  endroit  de  l'Allemagne  ,   les  Princes 
voifins  &  les  villes  joindroient  leurs  forces  pour  les  furpren- 
dre  ,  les  tailler  en  pièces ,  ôc  étouffer  promptement  les  pre- 
miers feux  de  la  révolte ,  avant  qu'ils  pûffent  allumer  un  in- 
cendie. On  déclara  que  l'Empereur  fe  chargeoit  de  faire  ren-» 
dre  juftice  à  ceux  quife  plaignoient,  qu'on  ne  l'avoit  pas  ob- 
fervée  à  leur  égard  ;  que  les  biens  de  l'Eglife  ufurpez  ôc  pil- 
lez, avec  une  licence  facrilege  ,dans  les  guerres  précédentes  ^ 
feroient  reftituez ,  ôc  qu'on  remettroit  chacun  en  poffefïion 
de  ce  qui  lui  appartenoit. 

Le  roi  Ferdinand  avoir  porté  déjà  fes  plaintes  aux  Etats  de 
l'Empire  ,  au  fujet  des  nouvelles  hoftilitez  desTurcs  3  il  repre- 
fentoit  qu'ils  avoient  pris  les  armes  en  Hongrie  pendant  la 
trêve  ;  qu'ils  élevoient  une  citadelle  fur  les  frontières  ;  qu'ils 
avoient  tâché  de  s'emparer  de  Zalnoch ,  une  de  fes  plus  fortes 
places  5  qu'ayant  fait  une  irruption  dans  la  Valachie  ,  fans  qu'il 
leur  eût  donné  fujet  d'en  agir  ainfi ,  ils  ne  cherchoient  qu'à 
mettre  par-tout  le  trouble  ôc  la  divifion ,  ôc  à  rallumer  la  guerre. 

Sur  ces  reprefentations^  on  lui  accorda ,  quoiqu'avec  peine  ^     Jugement 

1       r  '         1    •  •  •      J  1      Vv-  '       J  rendu    par 

les  lecours  qu  on  lui  avoit  promis  dans  la  Diete  précédente.  rEmpc 


)ereiir 


L'Empereur  peu  de  tems  après  ôta  le  comté  de  Dietz  au  Land-  contreicLans^- 
grave  de  Heffe  :  on  le  jugea  comme  par  contumace,  ôc  on  ne  ^^^^^' 
reçut  point  fes  défenfes.  En  vain  il  allégua  qu'on  ne  lui  avbit 
pas  permis  de  répondre  ;  qu'on  l'avoit  empêché  de  confulteï 
îbn  Confeil  j  qu'on  lui  avoit  donné  des  elpions,  Ôc  qu'après 
que  la  fuite  qu'il  méditoit  eut  été  découverte ,  on  l'avoit  tou- 
jours gardé  fi  étroitement,  que  perfonne  n'avoit  pu  le  voir ,  ou 
lui  parler  fans  témoins.     ^ 

On  avoit  traité  jufqu'alors  delà  fuccefîionà  TEmpire,  entre 
l'Empereur  ôc  le  roi  Ferdinand.  Marie ,  fœur  de  Ferdinand  ôc 
reine  de  Hongrie,  étoit  la  médiatrice  de  cette  grande  affaire  ; 
ce  fut  néanmoins  fans  aucun  fruit.  L'Archiduc  Maximilien  , 
dont  on  croyoit  que  les  confeils  ôc  les  intérêts  avoient  détour- 
né Ferdinand  de  fe  conformer  aux  intentions  de  l'Empereur^ 
craignant  l'indignation  de  fon  beau -père  ,   fongea  à  paffer 


8o  HISTOIRE 

'      ■  inceflamment  en  Efpagne  :,  ôc  à  en  tirer  fa  femme,  déjà  mère  de 

Henri  IL  <icux  Princes.  Il  partit  donc  d'Aufbourg  avec  fon  père  le  i  j 
i  Ç  7  I .  ^^  Mars  h  &  fur  la  fin  de  Mai ,  il  fe  rendit  en  Efpagne  par 
l'Italie ,  avec  le  prince  Philippe  fils  de  l'Empereur.  Dans  la 
route  il  logea  à  Gènes  chez  André  Doria^  avec  qui  il  avoit 
déjà  lié  une  étroite  amitié  ,  ôc  qui  avoit  coutume  de  le  rece- 
voir ,  lorfqu'il  paffoit  par  cette  ville. 

Cependant  les  députez  de  Brème ,  convoquez  à  Aufbourg 
l'année  précédente  par  l'Empereur ,  s'en  retournèrent  fans  avoir 
rien  fait.  Tandis  que  ce  Prince  étoit  à  Aufbourg,  il  lit  ,  à  la 
perfuafion  ,  comme  l'on  croit ,  de  Granvelle  évêque  d'Arras, 
interroger  féparément  les  Prédicateurs  ,  par  Selde ,  Haafon  ôc 
^-    ^  Malvende  j  il  les  reprit  enfuite  très-aigrement,  étant  perfuadé 

laire  appelle    qu'ils  étoicnt  caufc  que  la  dernière  profefFion  de  foi^qu  on  avoit 
imerm.  prcfcrite,  n'étoit  pas  reçue  de  tout  le  monde:  ôc  comme  peu 

de  tems  auparavant  Tévêque  de  Strafbourg  en  avoit  déjà  fait 
des  plaintes  alfez  vives  ,  les  Prédicateurs  furent  chaffés  de  Ja 
ville  ,  avec  défence  de  prêcher  en  aucune  façon  au  peuple 
dans  toute  l'étendue  des  terres  de  l'Empire.  On  leur  prefcrivit 
qu'ils  n'iroient  point  trouver  leurs  amis  ou  leurs  proches ,  qu'ils 
ne  diroient  à  perfonne  les  raifons  de  leur  exil  ;  qu'enfin  après 
leur  départ  ils  ne  découvriroient  ou  n'écriroient  à  qui  que  ce 
fût  la  conduite  qu'on  avoit  tenue  à  leur  égard.  On  les  intimi- 
da ,  ôc  ils  promirent  tout  ce  qu'on  exigea  d'eux ,  en  levant 
publiquement  la  main,  félon  la  coutume  ;  il  fut  enfuite  recom- 
mandé au  Sénat  d'empêcher  que  l'on  continuât  d'enfeigner 
dans  les  Eglifes  la  dodrine  de  Luther,  jufqu'à  ce  que  l'Em- 
pereur en  eût  ordonné  autrement.  On  chaffa  aulTi  les  Pro- 
feffeurs  ôc  Régens  ,  parce  qu'on  les  rendoit  refponfables  de 
ce  que  le  formulaire  d'Aufbourg  n'avoit  pas  été  fuivi.   On  en 
agit  de  même  avec  ceux  de  Meminghen,  ôc  avec  les  autres 
villes  de  la  Souabe,  qui,  comme  l'Empereur  en  avoir  été  in- 
formé ,  étoient  rentrées  dans  la  ligue  de  Saxe.   Il  envoya  en- 
fuite  Henry  Haafon  pour  y  changer  l'ordre  de  la  Police  ,  éta,- 
blir  de  nouveaux  Sénateurs ,  chafi'er  les  Miniftres  ,  ôc  caffer  les 
Profeffeurs ,  s'ils  n'obéïfToient.    On  défendit  aufîî  à  ceux  qui 
étoient  venus  à  Aufbourg  ,  pour  y  enfeigner  ,  de  faire  leurs 
fon£lions  ?  ôc  on  leur  enjoignit  de  retourner  chez  eux.    Ui; 
jd'eux  ayant  allégué  j  que  fa  femme  étoit  prête  d'accoucher  ^ôc 

fupplianÊ 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  .  L  I V.  VIIL  8i 

fjppHant  avec  inftance  qu'il  lui  fut  au  moins  permis  d'aller  la  i  ■■ 
voir.  Granvelle  fe  tournant  vers  ceux  qui  croient  avec  lui  :  Il  j^ei^ri  lï. 
appelle ,  dit-il ,  fa  concubine  ,  fa  femme.  Tel  fut  l'expédient  i  ^  r  i . 
qui  parut  le  plus  convenable  aux  Miniflres  de  l'Empereur,  pour 
faciliter  la  tenue  du  Concile  ,  6c  pour  faire  enforte  que ,  les 
Théologiens  étant  chafTés  des  villes  qui  auroient  pu  les  envoyer 
à  Trente ,  les  Pères  de  ce  Concile  eulTent  moins  d'adverfaires. 
Les  exilez  fe  réfugièrent  les  uns  en  SuifTe  ,  les  autres  en  diffe- 
rens  pays  :  la  plupart  des  bourgeois  des  villes ,  d'oii  ils  étoient 
chafTez  ,  leur  donnèrent  du  fecours  j  l'éledeur  Jean  Frédéric , 
quoique  prifonnier,  leur  fit  tenir  de  l'argent  par  fes  officiers, 
leur  témoigna  qu'il  prenoit  beaucoup  de  part  à  leur  difgrace , 
les  confola,  ôc  leur  donna  enfin  toutes  fortes  de  marques  de 
bienveillance. 

Cet  exil  des  Prédicateurs  fît  qu'on  abandonna  toutes  les 
Eglifes  :  la  folitude  y  devint  fi  grande  3  qu'on  s'en  plaignit  hau- 
tement. On  difoit  que  l'Empereur  ne  fe  contentoit  pas  d'exer- 
cer fa  tyrannie  a  l'égard  des  biens  ôc  de  la  liberté  desfujets, 
mais  qu'il  tyrannifoit  encore  les  confciences.  Les  Magiftrats , 
contre  lefquels  on  étoit  extrêmement  indigné ,  vinrent  enfin 
à  bout  de  trouver  un  Miniftre  de  la  Confeffion  d'Aufbourg, 
nommé  Gafpard  Hubert ,  qui  après  avoir  defavoué  publique- 
ment la  doârine  de  Luther ,  qu'il  avoir  autrefois  profefTée ,  fe 
mit  à  prêcher ,  au  grand  étonnement  de  plufieurs  perfonnes , 
en  faveur  du  formulaire  dreffé  par  l'Empereur. 

Cependant  les  affaires  de  Magdebourg  étoient  toujours  dans  Continuation 
le  même  état,  le  liege  continuoit  foiblement  pendant  l'abfence  j^^ija^cbo 
de  Maurice  ,  qui,  comme  nous  l'avons  dit  dans  le  livre  précè- 
dent ,  s'étoit  mis  en  chemin  ,  pour  furprendre  ou  combattre 
ouvertem.ent  les  troupes  auxiliaires ,  que  les  villes  Vandaliques 
avoient  envoyées  au  fecours  de  cette  place.  Le  comte  Albert 
de  Alansfeld  ,  qui  conduifoit  ces  troupes  ,  fut  battu  ,  ôc  fes  gens 
mis  en  fuite?  il  entra  néanmoins  dans  la  ville.  Ce  Général  for- 
ma alors  le  deffein  d'attaquer  Neuftat  ,  dont  les  troupes  de 
Maurice  s'étoient  faifies  j  mais  il  fut  contraint  de  fe  retirer  avec 
perte.  Maurice  revint  le  26  Janvier:  on  commença  par  quel- 
ques légères  efcarmouches  5  mais  quatre  jours  après  on  com- 
battit avec  tant  d'ardeur  ,  qu'il  y  eut  beaucoup  de  monde 
tué  de  part  ôc  d'autre  ,  ôc  que  Maurice ,  reconnu  ôc  invefti 
Tom,  IL  L 


urg. 


%2  HISTOIRE 

•  par  ceux  de  Magdebourg  ^  courut  rifque  d'être  fait  prifonnier. 


Henri  II   ^^^"^<^^s  que  l'on  combattoit  ^  un  héraut  envoyé  de  la  part  de 

j  ç  -  j      TEmpereur  fut  introduit  dans  la  ville  le  6  de  Février  j  mais  oa 

ne  conclut  rien  avec  lui,  parce  qu'il  n'étoit  porteur  d'aucune 

lettre  de  ce  Prince  ,  ôc  que  le  iénat  ne  crut  pas  devoir  au- 

torifer  de  pareilles  conférences. 

Les  Impériaux  drefferent  une  batterie  de  fept  groiTes  pie- 
ces  de  canon,  qu'ils  avoient  fait  venir  de  Neuftat,  dont  ils 
battirent  la  ville  ,  ôc  principalement  la  tour  de  St.  Jacque  5  ce 
qui  caufa  une  grande  perte  aux  affiegez ,  cependant  quoique 
la  tour  eût  elTuyé  dix-fept  cens  coups  de  canon ,  elle  n'en  fut 
point  ébranlée.  Le  27.  Février  les  alîiegez  firent  une  fortie  ; 
on  combattit  en  deux  endroits  differens  plus  vivement  que 
jamais  :  la  perte  fut  fi  grande  du  côté  des  Impériaux ,  qu'ils 
furent  contraints  d'employer  plufieurs  charretes  pour  porter 
leurs  morts  à  Neuftat ,  &  les  y  enterrer.  La  rivière  d'Elbe  s'en- 
fla alors  extraordinairement  par  \qs  pluyes  abondantes  j  les 
moulins ,  qui  étoient  fur  cette  rivière  ,  furent  emportez  par  la 
violence  des  eaux ,  ôc  une  partie  des  remparts  de  la  ville  fut 
abatuë  5  ce  qui  fut  très  fâcheux  pour  les  alTiegez. 

Pour  reparer  cqs  pertes ,  le  fénat  fit  équiper  ôc  armer  deux 
navires ,  dont  on  fe  fervit  principalement  pour  porter  des  vi- 
vres à  la  ville,  ôc  pour  fe  faifir  de  ceux  des  ennemis.  A  ces 
maux  fe  joignit  une  violente  fédition  de  la  part  des  foldats  de 
la  garnifon ,  qui  n'étoient  point  payez  î  elle  ne  fut  appaifée 
que  par  un  prompt  payement  ,  ôc  par  le  comte  Albert  de 
Mansfeld ,  qui  y  mit  ordre.  Il  parut  peu  de  tems  après  dans 
l'air  des  parelies  de  différentes  couleurs ,  ôc  la  nuit  fuivante 
trois  lunes  fe  firent  voir  dans  le  ciel  :  fpedacle  qui  redoubla 
la  terreur ,  ôc  qui  regardé  des  deux  cotez  comme  un  prodi- 
ge ,  fut  interprété  fuivant  les  intérêts  ôc  les  vœux  des  deux  par- 
tis contraires.  Enfin  les  Impériaux  ayant  armé  un  navire ,  ôc 
conduit  leurs  travaux  jufqu'au  bord  de  la  rivière  d'Elbe  ,  em- 
pêchèrent les  afTiegez  de  naviger  fur  ce  fleuve, ôc  leurôterent 
toute  efperance  de  recevoir  le  fecours  ,  que  Volrad  ôc  Jean, 
fils  du  comte  de  Mansfeld  ,  étoient  allez  chercher. 

Cependant  les  afliegez  faifoient  des  forties  continuelles,  ôc 
s'oppofoient  aux  progrès  des  ennemis  avec  un  courage  infati- 
gable. Enfin  le  5  de  Mai  j  le  Secrétaire  de  la  ville,  invité  par 


DE  J.  A.   DE  THO  U,  L  I  V.  YIII.       g^ 

aurice,  partit  avec  un  fauf-conduit  pour  le  camp  des  Impe- 

:i  -'-- i:^     Q^ :„^  j i„  ,,:ii^ ...^   '_  •     r     n  / 


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riaux  ;  il  s'y  rendit ,  &  revint  dans  la  ville  avec  un  écrit  fcellé  f^ENRi  II 
du  fceau  de  Maurice  î  auflî-tôt  le  fénat  choifit  trois  perfonnes  i  r  r  i  * 
pour  traiter  de  la  paix',  qui  furent,  le  docteur  Emden  procu- 
reur  de  la  ville  ,  Jacques  Berick  bourg-meftre,  Arnaud  HofFen 
cchevin ,  ôc  le  Secrétaire  dont  nous  avons  fait  mention.  On 
commença  alors  à  conférer  avec  Maurice:  le fecretaire,  nom- 
mé Heydeck  ,  alloit  fans  ceffe  de  la  ville  au  camp  ,  &  du 
camp  à  la  ville  j  rien  néanmoins  ne  fut  terminé ,  parce  que  les 
conditions  parurent  trop  dures  aux  aflTiégez. 

L'aflemblée  qu'on  avoit  tenue  à  Nuremberg  au  mois  d'A- 
vril, vouloir  qu'on  employât  au  fiége  de  la  ville  les  fommes 
qu'on  avoit  amaffées  ;  mais  quoique  l'Empereur  prefTàt  beau- 
coup ^  on  lui  obéïflbit  lentement,  à  caufe  de  la  longueur  du 
fiége,  ôc  qu'on  ne  voyoit  pas  encore ,  quand  il  pourroit  finir  : 
cela  donna  occafion  à  une  émeute  dans  le  camp  des  Impé- 
riaux j  le  foldat  mutiné  couroit  fans  ordre  ,  entroit  dans  les 
tentes  des  Chefs ,  ôc  les  pilloit.  Ils  tuèrent  le  grand  Prévôt  de 
l'armée  ,  ôc  le  bourreau  ,  afin  qu'il  n'y  eût  perfonne  pour  pu- 
nir leur  crime  5  cependant  l'émeute  fut  appaifée  ,  ôc  les  au- 
teurs de  la  fédition  furent  pendus.  Depuis  ce  tems-là  les  com- 
bats continuèrent,  mais  avec  beaucoup  de  perte  du  côté  des 
affiégeans ,  qui  le  1 6.  de  Juillet  ayant  voulu  enlever  le  bétail , 
furent  obligés  de  s'enfuir  ,  après  un  combat  opiniâtre.  Mais 
l'arrivée  des  deux  capitaines  Golker  ôc  Lazare  Svendi ,  rétablit 
le  combat,  qui  ne  fut  pas  plus  avantageux  pour  les  Impériaux 
qu'il  l'avoit  été  auparavant  :  cinquante  des  leurs  furent  tuez , 
éc  trente-fept  faits  prifonniers. 

Le  duc  Maurice ,  qui  fous  prétexte  de  quelques  affaires 
particulières  ,  s'étoit  retiré  à  Pyrn  dans  la  Mifnie  ,  écrivit  qu'il 
ibuhaitoit  une  entrevue  avec  les  députez  de  la  ville.  Le  Con- 
feil  reçût  cette  nouvelle  ^vec  plaifir  5  Ôc  l'on  envoya  à  ce  Prin- 
ce des  députez,  qui  furent  efcortez  ôc  conduits  par  Albert  de 
Brandebourg.  Bien  de  gens  ont  cru  que  tout  ce  que  fit  Mau- 
rice dans  la  fuite  ,  pour  la  liberté  de  l'Allemagne ,  fut  con- 
certé fecrettement  dans  cette  conférence  avec  les  députez  ; 
afin  de  les  porter  à  accepter  plus  volontiers  les  conditions 
de  paix.  On  n'attendit  pas  leur  retour,  pour  recommencer  les 
hoftilitez  :  le  duc  Henri  de  Brunfwick  ôc    Charle  fon  fils 

Lij 


g4  HISTOIRE 

fomentoient  la  divifion,  pour  venger  de  vieilles  querelles,  qui 
Henri  IL  s'étoient  reveillées  en  dernier  lieu.  Le  combat  qui  fe  donna  le 
2  r-  r  1.     7  Juillet  ,  fut  mallicureux  pour  les  afTiégeans ,  qui  perdirent 
plus  de  trois  cens  des  leurs  :  le  marquis  Albert  fe  récria  inu- 
tilement fur  ce  qu'on  violoit  la  trêve. 
Articles  de        Déjà  les  députcz  étoient  revenus  avec  les  articles  propo^ 
paixpropoiés.  fgz  par  Maurice.  Ces  articles  portoient  :  Queleshabitans  de 
Magdebourg  fe  rendroient  fans  aucune  condition  5  qu'ils  im- 
ploreroJent  la  clémence  de  l'Empereur  5  qu'ils  ne  feroient  au- 
cune alliance  ni  contre  lui ,  ni  contre  le  roi  Ferdinand ,  ni 
contre  la  maifon  d'Autriche ,  ni  contre  les  Pays-bas  j  qu'ils 
garderoient  les  loix  de  l'Empire  ?  qu'ils  fe  repréfenteroient  en 
Juflice  5  qu'ils  indemniferoient  le  Clergé  des  pertes  qu'il  avoit 
fouffertes  5  qu'ils  démoliroient  les  fortifications  qu'on  avoit  éle- 
vées ;  qu'ils  recevroient  dans  leur  ville  une  garnifon  de  quin- 
ze cens  hommes?  qu'ils  y  recevroient  auflî  l'Empereur  ^.ôcfon 
Frère ,  auflibien  que  ceux  qu'ils  y  envoyeroient,  quelques  trou- 
pes qu'ils  amenaiîent  avec  eux  ,  ôc  en  quelque  tems  que  ce 
fiitj  qu'ils  livreroient  douze  pièces  de  canon  avec  leurs  affûts  > 
qu'ils  payeroient  deux  cent  mille  écus  d'or ,  ôc  feroient  fer- 
ment d'exécuter  tous  ces  articles.  Quoique  ces  conditions pa- 
ruflent  trop  dures ,  pour  que  le  Confeil  y  foufcrivît  ,  on  ne 
laiffa  pas  d'en  délibérer  ^  6c  elles  ne  furent  pas  d'abord  re- 
jettées. 

Il  y  eut  un  autre  combat  \  où  le  marquis  Albert  de  Bran- 
debourg, qui  commandoit  en  l'abfence  de  Maurice,  fut  mis 
en  déroute  ;  ce  qui  l'irrita  tellement,  que  le  26  Juillet  il  en- 
voya un  héraut  d'armes ,  pour  rejetter  abfolument  les  répon- 
fes,  que  ceux  de  Magdebourg  avoient  faites  aux  articles  de  la 
paix,propofés  à  Pyrn  par  Maurice.  Les  mois  dejuillet  ôc  d'Août 
fe  pafferent  en  de  petits  combats,  qui  ne  décidoient  de  rienî 
il  y  eut  au(îi  des  foûlevemens  dans  la  ville  de  la  part  des  bour- 
geois ,  au  fujet  de  quelques  lettres  fuppofées  ,  ôc  de  quelques 
faufTes  accufations  intentées  contre  plufieurs  d'entr'eux  :  les 
chofes  allèrent  fi  loin,  que  les  troupes  affemblées  en  tumulte 
demandèrent  qu'on  leur  livrât  un  confeiller  de  ville ,  nommé 
Hein  Alnian ,  qu'ils  accufoient  de  trahifon.  Il  cria  :  A  l'injuftice  ! 
ôc  protefta  qu'il  confentoit  de  fouffrir  les  plus  cruels  tour- 
mens  ^  s'il  étoit  convaincu  juridiquemeut  j  le  Confeil  ayant 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.  VIII.         8)- 

répondu  pour  lui ,  la fédition  fut  appaifée;  Ôcl'on reconnût  en- 
fin que  ces  lettres  ôc  ces  foupçons  venoient  de  la  part  de  l'en-  j^enri  II. 
nemi ,  qui  vouloit  femer  la  difcorde  entre  les  afïiégez  ^  pour  ^  ^  ^  ^ 
venir  à  bout ,  par  la  fupercherie ,  de  ce  qu'ils  ne  pouvoit 
exécuter  à  force  ouverte.  On  choifit  donc ,  parmi  les  bourgeois 
&  les  gens  de  guerre,  des  perfonnes  irréprochables,  pour  exa- 
miner les  lettres  qu'on  envoyeroit  ou  qu'on  recevroit  ,  afin 
que  déformais  on  n'ajoutât  plus  foi  fi  légèrement  aux  fouprons 
qui  pourroient  naître,  ni  aux  accufations  quiferoient  intentées, 
jEnfin  le  5.  de  Septembre  Heideck  revint  à  Neuflatj  la  trêve 
fut  conclue,  durant  laquelle  le  Confeil  envoya,  comme  il  en 
étoit  convenu ,  des  députez  à  Vittemberg ,  pour  ralTemblée 
des  Etats  que  Maurice  y  tenoit  :  fur  ces  entrefaites  les  habi- 
tans  de  Magdebourg  démolirent  un  couvent  de  Francifcains 
qui  étoit  dans  leur  ville  ;  ôc  afin  de  leur  ôter  toute  efperance 
de  le  voir  rétabli,  ils  bâtirent  à  la  place  des  maifons  parti- 
culières. 

Les  députez  revinrent  chez  eux  :  11  y  eut  une  entrevue  avec  Magdebourg 
le  fecretaire  Heideck  hors  de  la  ville ,  près  des  carrières  :  enfin  '^  ^^^  ' 
la  paix  fut  conclue  ôc  fignée  de  partôc  d'autre.  On  adoucit  un 
peu  les  conditions  propofées  à  Pyrn  par  Maurice ,  Ôc  l'on  n'exi- 
gea que  cinquante  mille  écus  d'or.  Oh  ajouta  que  les  habi- 
tans  obéiroient  au  dernier  cdit  ,  ôc  qu'ils  renvoyeroient  fans 
rançon  le  duc  de  Mekelbourg  ,  ôc  les  autres  prifonniers  ; 
les  troupes  de  la  garnifon  furent  congédiées ,  après  avoir  reçu 
une  paye  de  huit  mois  i  ôc  le  duc  de  Mekelbourg,  qu'on avoit 
mis  en  liberté ,  les  retint  à  fon  fervice. 

Maurice  avec  toute  fon  armée  entra  dans  la  ville  le  1 5  de 
Novembre ,  ôc  comme  il  avoit  eu  la  qualité  de  Général  dans 
cette  guerre ,  il  fit  prêter  ferment  à  tout  le  monde ,  non  feu- 
lement au  nom  de  l'Empereur  ôc  de  l'Empire ,  mais  au  fieii 
propre. 

L'afTemblée  fe  tint  dans  la  place  publique  ;  ôc  là ,  le  traité 
d'alliance  perpétuelle  fut  conclu ,  en  confervant  à  la  ville  tous 
fes  privilèges ,  ôc  la  liberté  de  la  Religion.  On  s'engagea  eu 
même  tems  à  garantir  de  toute  infulte  ôc  de  tout  dommage, 
non  feulement  la  ville,  mais  encore  le  pays  d'alentour  :  tout: 
fe  pafla  au  grand  contentement  des  bourgeois,  ôc  Maurice 
fut  fàlué  Burgrave  de  Magdebourg  ,  avec  i'applaudificment 

L  iij 


^    ' 


S6  HISTOIRE 

ofcnéraîde  toute  la  ville.  L'armée  fe  retira  ^  6c  on  ne  laifla  dans 


Henri  ÎI.  Magdebourg  que  cinq  compagnies  de  gens  de  guerre,  com- 
j  r.  ^  j      me  on  en  étoit  convenu. 

Après  cela  Maurice  fit  appeller  ,  par  fes  confeillers  Fachfen, 
Carlebick  ôc  Mordeyfen,  les  prédicateurs,  aufquels  il  reprocha 
les  libelles  diffamatoires  ôcles  eftampes  injurieufes,qu'ils  avoient 
répandus  contre  lui ,  comme  s'il  eut  changé  de  Religion ,  ou 
qu'il  eut  fait  la  guerre  à  leur  ville  ,  parce  qu'elle  étoit  demeu- 
rée ferme  dans  laprofefîion  de  la  faine  doctrine  :  il  ajouta  que 
quoiqu'ils  méritafîent  un  châtiment  févere ,  il  vouloir  bien ,  par 
égard  pour  Finterêt  public,  ne  conferver  aucun  reffentiment 
des  injures  qu'il  avoit  reçues  de  leur  part?  mais  qu'en  revan- 
che il  fouhaitoit  qu'ils  fe  contentalfent  à  l'avenir  d'exhorter  le 
peuple  à  fe  corriger ,  à  obéir  aux  princes  ôc  aux  magiftrats  : 
qu'ils  euflent  donc  foin  de  fùre  faire  des  prières  pubhques  pour 
l'Empereur,  pour  lui  ôc  pour  toutes  les  autres  puiffances:  que 
le  Concile  avoit  déjà  commencé  fes  féances  à  Trente ,  où  ii 
devoit  envoyer  en  fon  nom  Ôc  au  nom  des  autres  princes  ôc 
des  autres  Etats  la  confefïïon  de  foi  qu'il  fuivoit  j  qu'ils  priaffent 
donc  le  Tout-Puiifantpour  fheureux  fuccez  de  cette  entrepri- 
fe,  au  lieu  de  la  rendre  odieufe,  comme  ils  avoient  fait  juf* 
ques-là. 

Les  prédicateurs  tinrent  à  ce  fujet  une  conférence  enfem- 
ble ,  ôc  répondirent  que ,  quant  aux  eflampes ,  ils  ne  les  avoient 
point  répandues  5  ôc  que  néanmoins  ils  ne  les  croyoient  pas 
îi  condamnables,  puifqu'on  ne  pouvoit  difconvenir  que  depuis 
trois  ans  quantité  de  gens  n'euffent  changé  de  Religion  dans 
fes  Etats,  ôc  que  fi  on  faifoit  réflexion  furies  auteurs  de  cette 
guerre,  on  ne  pourroit  révoquer  en  doute  ^  que  la  ville  n'eût 
été  afiiegée,  pour  opprimer  la  Religionj  que  pour  eux  ils  avoient 
toujours  averti  les  peuples  de  leur  devoir ,  avec  le  même  zélé 
qu'ils  avoient  rempli  leurs  autres  obligations  ,  àc  qu'ils  au- 
roient  foin  de  continuer  dans  la  fuite  5  qu'au  refte  ils  ju-^ 
geoient  bien  différemment  du  Concile  convoqué  à  Trente  ; 
qu'ils  croyoient  que  cette  aifemblée  ne  tendoit  qu'à  éteindre  la 
vérité,  puifquefévêque  de  Rome,  fennemi  déclaré  de  la  vé- 
rité, y  prélidoitjenforte  qu'ils  ne  pouvoients'adreiTer  à  Dieu, 
que  pour  le  prier  de  vouloir  renverfer  ôc  difïiper  les  deffcins 
pernicieux  de  fes  enneniis,  dont  il  ne  falloit  attendre  que  des 


DE  J.  A.   DE   THOU.  Liv.  VIII.         87 

effets  funeftes ,  ôc  rien  qui  ne  fût  contraire  à  la  gloire  de  Dieu 

&  au  bien  public.  _        ^_  Henri  IL 

Cette  reponfe,  plus  libre  ôc  plus  hardie  qu'il  ne  convenoit  1551. 
à  des  gens  qui  venoient  de  fe  foumettre ,  fit  croire  aux  perfon- 
lies  les  plus  fages ,  que  Maurice  avoit  traité  en  apparence  ceux 
de  Magdebourg  avec  févérité?  mais  qu'il  leur  avoit  promis  en 
fecret  de  les  maintenir  dans  l'exercice  de  leur  Religion ,  Ôc  dans 
la  joùiflance  de  leur  liberté ,  ôc  qu'il  avoit  foumis  cette  ville 
plutôt  pour  lui'ïmême  que  pour  l'Empereur.  Quelque  diflimu- 
lé  que  fut  ce  Prince^  il  n'avoir  cependant  pu  s'empccher  de 
laifîer  entrevoir  fon  defiein 5  car  quelque  tems  auparavant,  lorf- 
que  le  Landgrave  de  Hefle  ôc  ceux  de  la  maifon  de  Naiïau, 
difputoient  pour  la  feigneurie  de  Gatznelleboghen ,  voyant  que  \ 

l'Empereur  l'avoit  adjugée  à  Guillaume  de  Nafiau  Prince  d'O-  \ 

range ,  Maurice  ne  laifla  pas  de  prendre  les  habitans  fous  fa 
proteiSlion,  ôc  de  leur  faire  prêter  ferment ,  du  confentement 
des  enflins  du  Landgrave.  Il  allégua  pour  raifon  une  alliance 
héréditaire  entre  les  maifons  de  Hefle  ôc  de  Saxe  ,  par  la- 
"quelle  il  étoit  ftipulé  ,  qu'au  défaut  des  hoirs  mâles  ils  pourroient 
fucceder  les  uns  aux  autres.  Tout  le  monde  convint  qu'il  fai- 
foiten  cela  une  véritable  injure  à  l'Empereur,  qui  avoit  déjà 
décidé  cette  affaire  5  ce  Prince  néanmoins  ferma  les  yeux  fur 
ce  procédé  indécent,  ôc  Maurice  nelaiffapas  de  continuer  en 
toute  autre  chofe,  à  fe  montrer  zélé  pour  le  foutien  de  lama- 
jeflé  impériale. 

Il  eft  certain  que  Maurice  fît  dès  ce  tems  là  un  traité  fecret    '^''^'^^  ^^  ^'^' 
avec  le  Roi  de  France,  parl'entremife  de  Jean  de  Freffeévê-  rEmpereiir, 
que  deBayonnCj  qui  ayant  demeuré  long-tems  en  Allemagne,  ^^'"'"'^  l'Eiec- 

r  -Il  J  o      '      •      1  ^      J      1    •     r  teur  Maurice, 

Içavoit  la  langue  de  ce  pays,  ôc  etoit  alors  auprès  de  lui ,  ious  piuficursPnn- 

prétexte  de  quelques  autres  affaires.  Ce  traité  fut  fait  au  nom  ^<^^  ^^  i'^'": 

de  l'Eletleur  Maurice  ,  du  jeune  marquis  George  Frédéric  Ôc  ^q\y/  ^^^^ 

Jean  Albert  de  Brandebourg ,  ôc  du  prince  Guillaume  de  Heffe; 

telles  en  furent  les  conditions  5  Qu'ils  déclareroient  enfemble 

la  guerre  à  l'Empereur  ,  pour  foûtenir  la  R.eligion ,  pour  con- 

ferver  la  liberté  de  l'Allemagne ,  ôc  pour  tirer  le  Landgrave 

de  Heffe  de  la  captivité ,  où  il  étoit  depuis  cinq  ans ,  contre  la 

foi  donnée  ;  Qu'ils  exhorteroient  tous  les  Ele6leurs  de  TEmpi- 

pire,  tous  les  Etats  Ôc  toutes  les  villes,  à  fe  liguer  avec  eux 

dans  les  mêmes  vues  5  Qu'on  tiendroit  pour  ennemis ,  ôcpour 


lance. 


88  HISTOIRE 

— '--"^— ■»»  rebelles,  ôc  traîtres  à  la  patrie ,  ceux  qui  s'oppoferoient  à  une  (î 
Henri  IL  l^^i'^ble  entreprire,ou  qui  favoriferoient  l'Empereur  à  leur  préju- 
i  c  <ç  i,  dïce ,  de  quelque  manière  que  ce  fut  ;  qu'on  les  pourfuivroit  à  feu 
ôc  à  fang,  &  qu'on  ne  pardonneroit  à  perfonne  :  De  plus  qu'on  ne 
feroit  ni  paix  ni  trêve  avec  l'Empereur^fans  l'aveu  du  Roi,  qui  de 
fon  côté  i\en  feroit  point  avec  l'Empereur,  fans  l'aveu  des  Con- 
fédérez,  qui  ne  repréfenteroient  tous  qu'une  même  perfonne; 
en  forte  que  l'un  ne  pourroit  agir  fans  l'autre  5  Qu'on  n'auroit 
d'autres  intérêts  que  ceux  de  la  caufe  publique  i  qu'en  un  mot 
il  n'y  auroit  point  de  traité  ,  ou.  ne  fuflent  compris ,  non-feule- 
ment les  Electeurs  eux-mêmes ,  mais  encore  leurs  fujets  j  ôc 
ceux  quiportoient  les  armes,  ou  qui  les  porteroientà  l'avenir, 
jufqu'à  ce  que  cette  guerre  ,  entreprife  pour  de  fi  juftes  caufes, 
fut  entièrement  terminée  ;  Qu'ils  joindroient  leurs  troupes  à 
celles  du  Roi  j  s'il  étoit  néceifaire  ;  Qu'on  commenceroit  par 
réduire  ceux  qui  pourroient  être  le  plus  à  craindre ,  voifins  ou 
autres  ;  ôc  qu'enfuite  on  iroit  attaquer  l'Empereur  ,  en  quel- 
que endroit  qu'il  fut  ,  foit  en  Allemagne,  foit  dans  les  Pays- 
bas  ,  ainfi  que  le  Roi  le  jugeroit  à  propos  j  Que  ce  Prince  paye- 
roit ,  pour  les  trois  premiers  mois,  240000  écus  d'or  ^  le  25-  Fé- 
vrier prochain ,  ôc  chaque  mois  fuivant,  dooco  5  Que  les  con- 
fédérez leveroient  8000  chevaux  hors  de  leurs  Etats,  pours'op- 
poferaux  levées  de  l'Empereur,  ôc  auroient  toujours  des  trou- 
pes prêtes  dans  les  terres  de  leur  obéïflance ,  pour  n'être  pas 
obligez,  en  cas  qu'on  vint  attaquer  leurs  frontières,  de  quit- 
ter l'armée ,  ôc  de  perdre ,  en  féparant  leurs  forces  ^  l'occafion 
de  donner  bataille:  Que  fi  i'élecleur  de  Saxe,  Jean  Frédéric, 
ôc  fes  enfans,  entroient  dans  cette  confédération  ,  ils  feroient 
obligez  de  donner  des  furetez  à  Maurice ,  qui  de  fon  côté  pro- 
mettroit  fincerement  de  s'employer  pour  la  liberté  de  leur  Pereî 
ôc  que  s'ils  le  refufoient  ,  on  les  traiteroit  comme  ennemis  : 
Que  le  Prince  Guillaume  de  HelTe  ,  ôc  le  Landgrave  fon  père, 
renonceroient  à  l'alliance  de  l'Empereur,  avant  que  de  faire 
aucunes  levées  ,  ôc  que  l'éie^leur  Maurice  feroit  fçavoir  de 
fon  côté  à  l'Empereur,  par  écrit,  qu'il  renonçoit  à  fon  amitié 
ôc  ne  vouloir  plus  le  fervir  :  Que  pour  remédier  à  un  incon- 
vénient, qui  ordinairement  ruine  les  armées  ,  où  l'autorité  ed 
partagée  entre  plusieurs  Chefs  (inconvénient  qui  cinq  ans  aupa- 
ravant avoit  caufé  la  défaite  des  Confédérez  )  l'électeur  Maurice 

auroit 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.  VîIL        ?p 

àuroît  le  commandement  général  ôc  abfolu  ,  avec  pouvoir  de  m 

choifir  trois  perfonnes  pour  fon  confeil  :  Qu'on  ne  feroit  aucune  Henri  IL 
alliance ,  traité  ou  convention  quelconque ,  fans  l'avis ôc  le  con-  i  c  j  i, 
fentement  de  tous  en  général  j  que  le  butin  Ôc  le  produit  des 
contributions  feroient  également  partagés  entr'eux  :  Que  les 
troupes  prêteroient  ferment  de  fidélité  à  tous  les  Officiers  gé- 
néraux :  Qu'en  tous  les  confeils  ^oùron  délibereroit  des  affai- 
res ,  l'éleâeur  Maurice  auroit  deux  voix  en  qualité  de  Géné- 
ral ,  ôc  les  autres  Chefs  n'en  auroient  qu'une  5  qu'on  donneroit 
des  otages  de  part  ôc  d'autre  :  du  côté  des  confédérez  ,  ou 
Chriftophle  ou  Charle  ,  princes  de  Meckelbourg  ,  ôc  Louis 
ou  Philippe  Princes  de  Heffe;  Ôc  de  la  part  du  Roi ,  Jean  de 
la  Marck  ,  feigneur  de  Jamets  ,  ôc  Henry  de  Lenoncourt  , 
comte  de  Nanteuil. 

On  ajouta  à  ces  articles  ,  qu'il  paroiflbit  néceflaire  que  le 
Roi  fe  rendît  au  plutôt  maître  de  Cambray  ,  fi  cela  fe  pouvoir, 
ôc  qu'il  fe  faisît  de  Mets  ,  de  Toul ,  Ôc  de  Verdun  ;  qu'il  y  mît 
de  fortes  garnifons  ôc  les  poffedât  en  qualité  de  Vicaire  de 
l'Empire  j  qu'en  même-terns  il  fe  jettât  fur  les  Pays-bas,  afin 
qu'attaquant  l'Empereur  par  plufieurs  endroits  ,  on  pût  affoi- 
blir  fes  forces ,  en  l'obligeant  de  partager  fes  troupes.  Enfin 
les  Princes  liguez  promirent  qu'ils  reconnoîtroient  le  Roi  pour 
leur  meilleur  ami  î  qu'ils  l'honoreroient  comme  leur  père  , 
ôc  que  par  reconnoiffance ,  ils  feroient  toujours  prêts  à  le  fer- 
vir ,  pour  la  confervation  de  fes  Etats  ôc  pour  le  recouvrement 
des  Provinces,  que  lui  ou  fes  prédéceffeurs avoient  perdues  > 
qu'ils  feroient  même  tout  leur  poffible  pour  qu'il  fût  élu  Em- 
pereur ,  s'il  le  fouhaitoit ,  ou  du  moins  qu'on  fît  choix  de  quel- 
qu'un qui  fût  à  fon  gré ,  ôc  ami  de  la  France  ,  ôc  qui  s'obli- 
geât par  ferment  à  obferver  ce  traité.  Tel  fut  celui  que  con- 
clurent fecrettement  l'évêque  de  Bayonne  ôc  l'éle^leur  Mau- 
rice le  p  d'0£lobre.  Le  Roi  enfuite  le  ratifia  à  Chambor  où 
il  étoit ,  ôc  jura  d'en  obferver  les  articles ,  le  1 5  Janvier  ,  en 
préfence  du  marquis  Albert  de  Brandebourg. 

Après  la  reddition  de  Magdebourg,  l'éledeur  Maurice  qui 
étoit  encore  dans  la  ville  ,  témoigna  aflez  ouvertement ,  qu'il 
avoit  deffein  de  mettre  le  Landgrave  fon  beau-pere  en  liber- 
té, à  quelque  prix  que  ce  fût.  En  effet  il  avoit  pour  cela  envoyé 
des  députez  à  l'Empereur  ôc  avoit  prié  le  roi  de  Dannemarc 
Tome  IL  M 


^o  HISTOIRE 

■  ôc  h  plupart  des  princes  d'Allemagne  ,  d'intervenir  ^  ce 

Henri  IL  ^^  ûijet  ;  les  dépurez  rrouverent  l'Empereur  à  trois  journe'esde 
5  j  ç.  1^  Trente  ,  à  Infpruck  ,  où  il  étoir  allé  d'Aufbourgau  commen- 
cernent  du  mois  de  Novembre,  afin  que  fe  trouvant  plus  près, 
il  pût  mieux  donner  ordre  aux  affaires  du  Concile  &  àlaguer-» 
re  de  Parme  déjà  commencée,  &  dont  nous  parlerons  bien- 
tôt. Les  envoyez  de  Maurice,  dans  l'audience  qu'ils  eurent  de 
l'Empereur,  parlèrent  d'abord  de  la  prifon  du  Landgrave,  ÔC 
reprefenterent ,  au  nom  de  l'électeur  Joachim  de  Brandebourg, 
ÔC  de  l'éledeur  Maurice  j  avec  quelle  injuftice  on  retenoit  ce 
Prince  prifonnier  5  ils  imputèrent  cette  iniquité  aux  miniftres  de 
l'Empereur  ,  qui  par  cette  conduite  odieufe  flétriiToient  l'hon- 
neur  des  princes  de  l'Empire  ,  ôc  en  même-tems  celui  de  fou 
augufte  Chef.  Ils  conjurèrent  ce  Monarque  d'avoir  en  cela 
égard  à  lui-même,  ôc  de  trouver  bon  que  n'ayant  pii  rien  ob- 
tenir par  leurs  prières  ôc  par  leurs  lettres ,  ils  euffent  employé 
ie  crédit  des  Princes ,  dont  les  envoyez  étoient  prefens ,  pour 
obtenir  de  lui  ce  qu'ils  defiroient.  On  lut  enfuite  les  lettres 
du  roi  Ferdinand  ^ôc  celles  de  réle£leur  de  Bavière  ôc  des  ducs 
de  Lunebourg  ,  en  faveur  du  Landgrave  ,  ôc  l'on  donna  au- 
dience aux  envoyez  de  l'électeur  Palatin ,  du  duc  des  Deux- 
Ponts  ,  du  marquis  Jean  de  Brandebourg  ,  des  ducs  Henri  Ôc 
Jean  de  Meckeibourg ,  du  marquis  de  Bade,  ôc  du  duc  de  Vir- 
temberg.  ^  ' 

Au  bout  de  quelques  jours  l'Empereur  donna  fa  réponfe  > 
il  dit ,  que  l'affaire  étoit  importante,  Ôc  qu'elle demandoit une 
mure  délibération  ,  ôc  furtout  la  prefence  de  Maurice  ,  qui 
devoit  arriver  bien-tôt,  ôcfans  lequel  elle  ne  pouvcit  fe  ter- 
miner ;  qu'il  étoit  donc  à  propos  de  l'attendre  5  qu'ils  pouvoient 
cependant  jufqu'à  ce  tems-là  s'en  retourner  chez  eux ,  ôc  dire 
de  fa  part  à  leurs  maîtres ,  qu'il  auroit  égard  à  leur  prière ,  ôc 
qu'il  leur  témoigneroit  le  cas  qu'il  faifoit  de  leur  recomman- 
dation. 

Cependant  le  prince  Guillaume  ,  fils  aîné  du  Landgrave  j 
vint  trouver  l'életleur  Maurice  ,  ôc  ayant  appris  de  lui  ce  qui 
s'étoit  fait  avec  l'Empereur  ,  il  lui  repréfenta  la  malheureufe 
fituation  de  fon  père  languiffant  dans  une  ennuyeufe  prifon  , 
il  lui  dit  enfuite ,  que  comme  fon  devoir  l'obligeoit  de  tout  en- 
ueprendre  pour  fecourir  fon  père  ,  il  le  prioit  de  lui  faite  dans 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Li  v.  VIIÎ.        pi 

peu  de  tems  une  réponfe  nette  ôc  prccife  ,  ôc  que  s'il  yman- 
quoit^de  ne  pas  trouver  mauvais  qu'il  lui  donnât  adion  y  à  Henri  IL 
îui  &  à  réleà:eur  Joachim  de  Brandebourg.  L'Ele£leur  ré-     i  5  y  i. 
pondit  que  l'Empereur  vouloit  conférer  avec  lui  fur  cette  af- 
faire ,  ôc  Pavoit  mandé  à  ce  fujet  ;  qu'il  étoit  prêt  de  partir,  pour 
l'aller  trouver ,  quoique  dans  l'état  oùétoient  les  chofes,  il  eût 
de  la  peine  à  fortir  de  fes  Etats  :  Que  néanmoins  cette  affai- 
re ,  qui  depuis  quelque-tems  lui  avoit  atdré  la  haine  de  tous  les 
honnêtes  gens ,  le  touchoit  fi  fort ,  que  fans  avoir  égard  ni  aux 
peines  ni  aux  dangers  qu'il  effuyeroit,  il  étoit  refolu  de  faire 
tous  fes  efforts  pour  la  terminer.  "Le  prince  Guillaume  lui  ré- 
pliqua alors  j  qu'il  devoir  faire  de  plus  ferieufes  réflexions  fur 
ce  voyage  ,  pour  juger  s'il  étoit  à  propos  de  l'entreprendre  : 
mais  Maurice ,  qui  s'étoit  propofé  de  cacher  fa  réfolution  à  tout 
le  monde,  crut  auffi  en  devoir  faire  myftere  au  Prince.  Il  fit 
donc  venir  quelques-uns  de  fon  Confeil ,  à  qui  il  avoit  confié 
fon  fecret,  &  leur  dit  enprefence  du  prince  Guillaume,  qu'il 
perfiftoit  dans  le  même  deffein.  Il  fe  préparoit  effedivement 
à  faire  la  guerre'à  l'Empereur  ,  dès  qu'il  auroit  reçu  fa  réponfe , 
ôc  n'attendoit  que  le  tems  favorable  pour  la  commencer.  C'eft 
pour  cela  que  toutes  les  troupes,  tant  celles  qui  avoient  affié- 
gé  Magdebourg  ,   que  celles   qui  avoient  foûteau  le  fiége  > 
avoient  été  mifes  en  garnifon  dans  la  Turinge  ,  ôc  dans  les 
lieux  circonvoifins ,  011  elles  ravageoient  fur-tout  les  terres  des 
Eccléfiaftiques  ,  ôc  particulièrement   celles  de   l'éle^leur  de 
Aïayence.   Cet  Electeur  ayant  fait  fentir  aux  éleveurs  de  Trê- 
ves ôc  de  Cologne  le  danger  qui  les  menaçoit  ,  ils  réfolurent 
d'écrire  tous  les  trois  à  TEmpereur  ^pour  lui  donner  avis  qu'ils 
alloient  quitter  la  ville  de  Trente  où  ils  éroient  ,  afin  de  don- 
ner ordre  à  leurs  affaires  dans  leurs  Etats.  Mais  les  lettres  pref- 
fantes  de  l'Empereur  les  firent  changer  de  réfolution ,  enforte 
qu'ils  demeurèrent  à  Trente,  où  ils  s'étoient  rendus  conformé- 
ment à  fes  intentions ,  pour  y  aiïifter  au  Concile  indiqué  au 
premier  jour  de  Mai,  ôc  différé  jufqu'au  premier  de  Septembre, 
à  caufe  de  la  guerre  de  Parme  ,  qui  s'étoit  allumée  depuis  peu. 
Les  électeurs  de  Mayence  ôc  de  Trêves  étant  arrivez  à  Tren- 
te les  premiers ,  ôc  ayant  bien-tôt  après  été  luivis  de  celui  de 
Cologne ,    furent  reçus  avec  de  grandes  démonflrations  de 
joye  ôc  un  applaudiiTement  général,  paixe  qu'étant  les  perfonues 

Mij 


p3 


HISTOIRE 


les  plus  considérables  de  cette  aflemblée  ,  après  les  Légats 
Henri  II.  du  Pape  ,  on  fe  perfuadoit  que  leur  préfence  donneroit 
ly  y  I.  beaucoup  d'autorité  au  Concile.  Comme  les  trois  Eletleurs 
crurent  que  le  féjour  qu'ils  feroient  à  Trente  feroit  long ,  ils 
ne  gardèrent  qu'autant  de  chevaux  qu'ils  en  avoient  befoin 
pour  leur  ufage  ordinaire  ,  vendirent  \qs  autres ,  ôc  firent  des 
proviûons  abondantes.  Les  évêques  de  Straibourg,  de  Vien- 
ne, de  Confiance  ,  de  Coire  ôc  de  Naunibourg  arrivèrent 
auffi  à  Trente  ;  les  autres  évêques  d'Allemagne  s'excufant  fur 
leur  âge  ou  fur  leurs  infirmitez  ,  n'y  envoyèrent  que  des  Dé- 
putez. Le  cardinal  Marcel  Crefcenrio  préfidoit  au  Concile 
de  la  part  du  Pape  ,  &  avoit  pour  adjoints  l'archevêque  de  Si- 
ponte,  ôc  l'évêque  de  Vérone.  L'Empereur  y  avoit  trois  Am- 
baiïadeurs ,  François  de  Tolède  ,  le  comte  Hugue  de  Mont- 
fort,  ôc  Guillaume  de  Poiders,  Le  roi  de  Hongrie  avoit  aulîî 
les  fiens. 

Le  premier  jour  de  Septembre  >  après  qu'on  eut ,  félon  la 
coutume,  célébré  une  MeiTe  folemnelle  ,  Jacque  Amiot^ 
Abbé  de  Bellozane,  envoyé  par  le  Cardinal  de  Tournon  ôc 
par  Odet  de  Selve  Ambafladeur  du  Roi  à  Venife  ,  prefenta 
une  lettre  de  fa  Majefté  ,  adrelTée  àl'aflremblée  de  Trente,  ôc 
3a  remit  au  Cardinal  Prefident.  Lafufcription  de  la  lettre  ayant 
d'abord  été  lue ,  on  demanda  pourquoi  le  Roi  s'étoit  plutôt 
fervi  du  mot  d'Aflemblée  ,  que  de  celui  de  Concile  f  Comme 
plufieurs,  ôc  particulièrement  les  évêques  Efpagnols  furent  d'à- 
vis  que  la  lettre  ne  fut  ni  lûë^  ni  reçue  ,  fi  celui  qui  la  rendoit 
ne  faifoit  voir  fon  ordre ,  l'Abbé  fit  réponfe ,  qu'il  étoit  con- 
tenu dans  la  lettre  :  aufiî-tôt  le  Cardinal  fe  leva  ,  ôc  fe  retira 
avec  tous  les  Prélats  dans  la  facriftie  de  PEglife. 

Lorfqu'oneut  long-tems  contefté  touchant  cette  fufcriptiottj 
que  le  Cardinal  prefident  prétendoit  devoir  êtreprife  en  bon- 
ne part,  il  eut  bien  de  la  peine  à  faire  agréer  aux  Prélats  af- 
femblez ,  que  l'Abbé  fût  oui.  On  lut  donc  en  particulier  la  lettre 
du  Roi ,  par  laquelle  fa  Majefté  fe  plaignoit ,  ôc  témoignoit  le 


1 .  Il  ctoit  de  Melun  fur  Seine ,  &  de 
la  plus  baiTe  extraction.  Tout  le  mon- 
de fçait  i'occafion  de  fa  haute  fortune. 
Il  fut  dans  la  fuite  abbé  de  Bellozane  , 
pre'cepteur  des  enfans  de  France ,  évê- 
gue  d'Auxerre  ,  ôc  enfin  grand  aumô- 


nier de  France ,  8c  bibliothécaire  du 
Roi.  Ses  ouvrages  font  afiez  connus. 
Ce  ne  font  que  des  traductions, plus  efti- 
mées  pour  la  douceur  5c  la  naïveté  du 
flile ,  que  pour  la  fidélité  ôc  l'exacti- 
tude, 


DE  J.  A.  DE   THOU,  L  I  V.  VIÎI.       p^ 

jufte  déplaifir  qu'il  avoit  de  l'injure  qu'il  avoit  reçue ,  ôc  de-  , 

mandoit  qu'on  ajoutât  foi  à  tout  ce  que  diroit  de  fa  part  fon  Henri  IL 
Ambaffadeur.  Après  quoi  les  Prciats  retournèrent  prendre  leurs  i  ç\  i 
places  ,  ôc  alors  la  lettre  ayant  été  lûë  publiquement ,  on  ré- 
pondit qu'on  prenoit  en  bonne  part  le  titre  d'Alîemblée  ,  que  le 
Roi  avoit  donné  au  Conciie  y  parce  qu'aucun  de  tous  ceux 
qui  étoient  préfens^  n  étoit  difpofé  à  avoir  mauvaife  opinion 
d'un  Prince,  quiportoit  le  titre  fpecial  de  RoiTrcs-Chrétienj. 
mais  que  s'il  fe  trouvoit  que  fon  intention  ne  fut  pas  aufli  pure 
qu'ils  le  croyoient,  ôc  qu'il  penfât  autrement  qu'il  fembloir, 
ils  declaroient  en  ce  cas-là ,  qu'ils  tenoient  cette  lettre  pour 
non  écrite.  Enfuite  on  fut  d'avis  d'entendre  l'Abbé  de  Bello- 
zane  ,  qui  parla  ainfi  : 

«  Je  crois  qu'il  n'y  a  perfonne  parmi  vous,  qui  ignore  le  fu-  Difcouisd'A- 
»  jet  pour  lequel  le  Roi  m'a  envoyé  ici,  fi  vous  confiderez  ^^c\\^ tl^^^^. 
»  tous  fans  préjugé  &  fans  paffion  l'état  préfent  àt?>  affaires ,  te. 
»  fi  vous  vous  repréfentez  ce  qui  s'eft  fait  en  Italie  depuis  qua- 
»  tre  ans ,  ôc  fi  d'un  côté,  vous  faites  attention  à  la  modération 
»  ôc  à  la  puilfance  du  Roi  mon  Maître  >  ôc  de  l'autre ,  à  l'au- 
»  dace  de  ceux  qui  fe  croyent  tout  permis.  Si  le  S.  Siège 
»  joûiflbit aujourd'hui,  comme  autrefois,  de  cette  liberté,  dont 
»  il  a  été  redevable  à  la  valeur  ôc  à  la  pieté  de  nos  Rois ,  Sa 
»  Majefté  très-Chrétienne  ne  voudroit  pas  foumettre  la  Juftice 
»  de  fa  caufe  à  d'autres  Juges  que  vous.  Mais  maintenant  que 
»  l'Italie  gémit  fous  une  tyrannie  étrangère  î  que  Rome  >  autre- 
»  fois  la  maîtrefie  des  nations,  a  changé  fa  liberté  en  une  trifte 
»  fervitude  j  que  le  S.  Père,  qui  ne  devroit  fe  comporter  que 
»  comme  le  Vicaire  de  Jefus-Chrifî: ,  ôc  le  Père  commun  des 
»  Chrétiens,  ôc  qui  devroit  mettre  tous  fes  foins  à  pacifier  les 
»  troubles  de  l'Eglife ,  ôc  à  établir  dans  la  Chrétienté  une  paix 
30  générale  ,  fe  laiffe  féduire  par  les  pièges  qu'on  lui  tend,  abu- 
»  fer  par  les  vaines  promefTes  ôc  les  faufl'es  efpérances ,  ôc  in- 
»  timider  par  la  violence  ôc  les  menaces^  qu'enfin  il  foule  aux 
»  pieds  fon  devoir  de  Pafleur  univerfel ,  ôc  renonce  à  la  qua- 
»  lité  d'arbitre  ,  pour  favorifer  un  parti  au  préjudice  de  l'autre  j 
»  le  Roi  mon  Maître,  le  premier  de  tous  les  Rois  de  la  Chré- 
»  tienté  ,  a  cru  que  fa  dignité  ôc  fon  devoir  l'obligeoient  à 
3»  employer    tous  fes   foins  ^    ôc  toute  fa    puilfance  ,    pour 

M  iij 


5>4  HISTOIRE 

_  »  conferverle  droit  de  chacun ,  pour  afTàrerla  liberté  publique, 

TT  TT  »  ôc  furtout  pour  maintenir  la  dignité  de  l'Eglife  ,  dont  les 
»  Rois  de  France  ont  toujours  été  les  plus  puiffans  &  les  plus 
•^  -^  '  »  zelez  défenfeurs  ,  mais  qu'aujourd'hui  la  violence  ,  l'ambi- 
»  tion ,  ôc  la  corruption  des  mœurs  s'efforcent  d'avilir.  Vous 
»  fçavez  ce  que  les  ennemis  de  la  tranquillité  publique  entre- 
aï  prennent  en  Italie  depuis  cinq  années  ;  qu'après  la  mort  de 
»  Pierre-Louis  Farnefe  ,  lâchement  aflafTiné ,  ils  fe  font  rendus 
»  maîtres  de  Plaifance ,  ville  confiderable  de  la  Lombardie , 
»  ôc  qu'ils  ne  fe  font  pas  contentez  de  l'envahir  contre  toute 
»  forte  de  droit,  ôc  d'y  mettre  une  forte  garnifon,  au  lieu  de 
»  la  rendre  ou  aux  Farnefes  ,  ou  au  S.  Siège ,  mais  qu'ils  ont 
»  encore  formé  des  deffeins  fur  la  ville  de  Parme  j  que  voyant 
t»  que  par  leurs  efforts  ôc  par  leurs  artifices  ils  ne  l'avoient  put 
»  obtenir  du  pape  Paul  III.  qui  avoit  toujours  eu  intention 
»  de  la  rendre  à  l'Eglife  ,  ils  tâchent  aujourd'hui  de  l'avoir  à 
»  force  ouverte.  Cependant  le  Roi ,  réfoîu  d'obferver  religieu- 
»  fement  le  traité  de  paix  conclu  avec  le  Roi  fon  père ,  me- 
n  me  aux  dépens  de  fes  intérêts  en  Italie ,  a  diflimulé  tout  cela , 
»  s'efl  comporté  avec  modération  ^  ôc  ,  fans  rompre  la  paix,  a 
»  feulement  tâché  de  s'oppofer  par  toutes  fortes  de  moyens 
3^  aux  injuftes  efforts  de  fes  ennemis.  Il  a  obfervé  cette  mode- 
»  ration ,  jufqu'à  la  mort  de  Paul  III.  Ôc  il  fe  fiattoit  que  par 
»  l'éle6i:ion  de  Jule  III.  hs  chofes  prendroient  une  nouvelle 
»  face  en  Italie  ,  ôc  que  le  calme  y  fuccederoit  à  tous  les  trou- 
30  blés.  Jule  III.  en  effet ,  au  commencement  de  fon  pontifi- 
ai cat,  rendit  à  Ottavio  Farnefe  la  ville  de  Parme,  où  Camille 
»  des  Urfins  commandoit  au  nom  du  S,  Siège  ,  ôc  lui  conferva 
»  la  dignité  de  Gonfalonier  de  FEglife ,  dont  il  avoit  aupara- 
»  vant  été  revêtu  ;  en  quoi  il  fît  voir  une  ame  reconnoiffante 
35  ôc  portée  à  la  paix.  Mais  quoique  le  S.  Père  jugeât ,  qu'ayant 
»  pour  voifin  un  ennemiredoutable^  ilétoit  impolîible  de  garder 
»  Parme  qu'à  la  faveur  d'une  forte  garnifon ,  ôc  qu'il  eût  mê- 
»  me  d'abord  accordé  une  fomme  d'argent  pour  l'entretenir , 
»  il  a  depuis  changé  de  fentiment  ôc  de  conduite ,  fans  qu'on 
»  ait  jamais  pu  en  pénétrer  les  motifs  ?  ôc  au  lieu  de  foûtenic 
»  Ottavio  ,  comme  il  avoit  commencé ,  il  l'a  abandonné  ,  Ôc 
»  s'eft  ligué  avec  fes  ennemis.  Ce  Prince  donc ,  voyant  les 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Lïv.  Vm.  s>^ 

»  cruels  auteurs  de  îa  mort  de  fon  père ,  triompher  fous  la  — — — — «^ 

»  proteâion  de  fon  beau  -  père  S  ôc  fe  voyant  entièrement  j^enri  II, 

»  abandonné  du  Pape,  qui  avoit  d'abord  pris  fa  défenfe ,  a  été     i  ^  c  i/ 

»  contraint  de  chercher  de  l'appui  dans  l'alliance  que  fon  frère 

»  avoit  faite  ^,  puifque  celle  de  l'Empereur  ne  lui  procuroit 

3»  aucun  fecours.  Mais  quoique  la  néceflité  feule  l'ait  engagé 

»  à  prendre  ce  parti ,  c'a  été  néanmoins  un  trait  de  prudence* 

»  dans  la  trifte  fituation  où  il  fe  trouvoit,  d'avoir  recours  à  la 

»  France.  Il  avoit  pu  apprendre  par  les  leçons  de  fon  ayeul  ^  ; 

»  qui  étoit  un  fage  vieillard ,  que  les  Papes  opprimez ,  &  qu'en 

»  général  tous  les  Princes  malheureux  onr  toujours  trouvé  une 

^  reifource  dans  la  générofité  des  François,  naturellement  por- 

»  tez  à  compatir  aux  maux  de  leurs  femblables,  &  à  défendre 

»  les  foibles  qu'une  injufte  puiffance  accable.  Ce  n'eft  certai- 

^àï  nement  que  cette  feule  vûë  qui  a  pu  infpirer  à  Ottavio  la 

»  penfée  d'implorer  le  fecours  du  Roi  très-Chrétien  >  qu'avoit- 

»  il  fait  pour  le  mériter  ?  N'avoir  -  il  pas  fouvent  combattu 

»  contre  nous  dans  les  armées  de  nos  ennemis  ?  Nul  autre  mo- 

»  tif  n'a  pîi  non  plus  déterminer  le  Roi  à  prendre  le  parti  d'Ot- 

3»  tavio ,  que  cette  générofité  naturelle  à  lui  ôc  à  tous  fes  ancê- 

»  très ,  &  le  defir  de  faire  enforte  que  Parme  ,  qu'il  avoit  con-- 

»  fcrvée  au  faint  Siège,  pendant  la  vacance  ,  ôc  qu'il  avoit  dé-* 

»  fendue  contre  les  artificieux  projets  de  fes  ennemis ,  fût  main- 

»  tenant  à  couvert  de  leur  injulte  violence,  ôc  fut  rendue  aux 

M  Farnefes,  qni  latenoient  des  Papes.   C'eft  pour  cela  qu'avant 

»  de  déclarer  la  guerre, il  a  ordonné  à  Paul  de  Thermes foa 

»  ambafladeur  à  Rome  de  folliciter  le  Pape,  pour  l'engagera 

»  foutenir  toujours  les  Farnefes  >  que  fa  Majefté  avoit  pris  fous 

»  fa  prote6lion,  ôc  à  ne  pas  permettre  qu'ils  fuifent  expofezaux 

»  embûches  ôc  aux  violences  de  leur  ennemi  commun.  Mais 

»le  Pape  ayant  témoigné  qu'il  fe  repentoit  de  la  grâce  qu'il 

3>  avoit  accordée  aux  Farnefes  "^ ,  ôc  qu'il  prétendoit  que  Par- 

»  me  fut  rendue  à  fEglife,  il  fembla  alors  au  Roi,  que  c'étoit 


1  Ottavio  Farnefe  ,  fils  de  Pierre- 
Louis  Farnefe  ,  avoit  époufé  Margue- 
rite d'Autriche ,  fille  naturelle  de  Char- 
leV. 

2  Horace  Farnefe ,  duc  de  Cailro  , 
avoit  c'poufé  Diane ,  légitimée  de  Fran- 
ce ,  fille  du  roi  Henri  XI.  il  fut  tue  au 


fiege  d'Hefdin  en  i  j'y  5 .  Ce  Prince  a-, 
voit  beaucoup  de  mérite. 

?  Le  pape  Paul  III.  père  de  Pierre- 
Louis  Farnefe. 

4.  Le  Pape  Jule  III.  fuccefTeur  de 
Paul  III.  rendit  d'abord  Parme  à  Ot- 
tavio Farnelcv 


f6  HISTOIRE 

I    ■  ■     I  II  ■  »  une  chofe  înjufte  ôc  honteufe  de  reprendre  un  don  ,  &  il 

Henri  IL  ^  ^^^  ^^^^  ^^  croire  que  le  Pape  avoir  moins  d'envie  deren- 

I  f  7  I .     "  ^^^  Parme  à  l'Eglife ,  que  de  l  orer  aux  Farnefes ,  pour  la  re- 

»  mettre  entre  les  mains  des  ennemis  de  la  France.   Cepen- 

»  dant  pour  faire  éclater  fon  amour  pour  la  paix  ,  le  Roi  exhorta 

»  Ottavio  à  abandonner  une  partie  de  fes  prétentions ,  en  fa- 

»  veur  de  la  tranquillité  publique,  ôc  afin  de  complaire  au  Pape. 

»  Il  ordonna  même  à  fes  Ambafladeurs ,  dès   qu'ils  auroient 

»  traité  avec  Ottavio  ,  d'aller  auiïi-tôt  trouver  fa  Sainteté ,  pour 

»  lui  rendre  compte  de  leur  négociation.  Mais  loin  que  tous 

»  ces  bons  offices  ,  &  toutes  ces  preuves  de  fa  bonne  volon- 

»  té,  ayent  pu  gagner  l'efprit  du  S.  Père  ,  il  s'eft  laifTé  emporter 

»  par  fa  palTîon ,  Ôc  a  déclaré  ouvertement  la  guerre  à  Otta- 

»  vio.  Bien  plus  ;  il  a  envoyé  fon  frère  Jean-Baptifte  del  Monte 

»  attaquer  la  Mirandole  appartenante  aux  Pics,  dont  la  maifon 

»  eft  depuis  long-tems  fous  la  prote£lion  de  la  France  î  ôc  il  a 

jo  exercé  fur  les  habitans  de  cette  ville,  qui  ontpii  tomber  en 

»  fa  puiflance,  fans  diftindion  de  fexe ,  des  cruautez  Ci  inoùies, 

»  que  les  plus  grands  ennemis  de  notre  Religion  en  auroient 

»  eu  horreur.  Quoi  de  plus  indigne  du   titre  de  Chef  de  la 

3>  Religion  ;  quoi  de  plus  injuftej  quoi  de  moins  convenable 

»  dans  les  conjondures  préfentes  !  Que  peut-on  dire  ou  ima- 

»  giner  de  moins  raifonnable ,  que  de  voir  le  premier  Pafteur 

»  abandonner    le    foin    du  troupeau  que  Dieu  lui   a   com- 

»  mis ,  rejetter  toutes  fortes  de  proportions   d'accommodé- 

»  ment  ,  fuir  la  paix,  qu'il  devroit  préférer  à  tout^  ne  ref- 

a>  pirer  que  la  guerre  >  femer  la   difcorde  ôc  la  haine  parmi 

»  les  Chrétiens,  les  empêcher  par -là  de  réunir  leurs  forces 

33  contre  le  redoutable  ennemi  de  la  Chrétienté ,  qui  menace 

»  de  l'attaquer  par  mer  ôc  par  terre ,  négliger  de  le  fervir  du 

»  glaive  de  la  parole  de  Dieu ,  pour  combattre  ôc  détruire  les 

»  héréfies  ,  ôc  tirer  l'épée  injuftement  contre  les  feudataires 

3J  même  du  S.  Siège,  ôc  contre  le  Roi ,  dont  les  prédecefTeurs 

»  ont  toujours  été  ménagez  ôc  refpettez  par  les  anciens  Papes. 

»  On  a  même  rapporté  à  mon  Maître  }  que  le  S.  Peredifoit  hau- 

»tement^  qu'il  n'épargneroit  ni  fa  perfonne,  ni  les  tréforsdef- 

»  tinez  à  la  défenfe  de   la  Religion  ^  ôc  au  foulagement  des 

X.  pauvres ,  pour  pouvoir  réduire  Ottavio  ,  ôc  le  forcer  à  fe 

»  îbûmettre  à  lui.   Ces  paroles  ont  -  elles   pu  fortir   de  la 

bouche 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  VIIL       ^f 

îi  bouche  de  celui  qui  fe  dit  le  Vicaire  de  l'Agneau  de  paix ,  ôc 

3>  qui  fe  glorifie  du  titre  humble  de  Serviteur  des  ferviteurs  de  Henri  II. 

»  Dieu  ?  Mais  qu'arrivera-t-il,  fi  les  Infidèles^  &  ceux  qu'on  ap-     i  r  ^  i 

»  pelle  Proteftans  en  Allemagne ,  apprennent  toutes  ces  cir- 

»  confiances  ?  Il  ne  faut  pas  douter  que  les  uns  ôc  les  autres 

»  ne  s'en  réjoùiffent  j  ceux-ci  de  voir  la  religion  Romaine  fe 

»  décrediter ,  ôc  ceux-là  de  voir  le  Chriftianifme  entier  courir        % 

»  à  fa  ruine,  ôc  leur  préparer  des  triomphes.  / 

"  Que  les  vues  de  Paul  III.  d'heureufe  mémoire ,  étoient 
M  différentes,  ôc  qu'il  étoit  animé  d'un  autre  efprit!  Quoique 
3>  fes  ennemis  lui  ayent  reproché  trop  de  tendrefle  ôc  d'indul- 
3'gencepour  fa  famille,  l'uiterêt  public  lui  fut  néanmoins  plus 
«  cher  que  tout  le  relie.  Dans  un  âge  extrêmement  avancé , 
w  il  s'expofa  volontiers  aux  incommoditez  ôc  aux  dangers  de 
«  la  mer,  pour  réconcilier  deux  puiflans  Princes  ennemis  l'un 
«  de  l'autre ,  ôc  fe  rendit  à  Lucques  ôc  à  Bufifeto ,  pour  con- 
35  férer  avec  l'Empereur  ,  quoiqu'inutilement.  On  dira  peut- 
3>  être  qu'aujourd'hui  les  affaires  qui  concernent  la  Religion 
«  ne  font  pas  négligées.  C'ell-là  principalement  ce  qui  touche 
w  ôc  intereffe  le  Roi  mon  Maître.  Il  regarde  comme  une  in- 
5>  jure  faite  à  lui  ôc  à  toute  l'Eglife,  l'afiemblée  d'un  Concile 
=»  convoqué  par  le  Pape,  dans  le  tems  que  Sa  Sainteté  joint 
»  fes  forces  à  celles  de  l'Empereur ,  pour  lui  faire  la  guerre  > 
3'  afin  d'empêcher  par  là  que  les  évêques  François  ne  s'y 
3'  trouvent ,  qu'ils  n'y  propofent  la  réformation  de  l'Eglife 
5'  dans  fon  Chef  ôc  dans  fes  membres ,  qu'on  ne  corrige  par 
£>'  ce  moyen  les  abus  introduits  par  la  coutume  ,  ôc  qu'après 
M  avoir  remédié  à  la  corruption  qui  s'eil  gliffée  dans  la  do£lrine 
=>  ôc  dans  les  mœurs,  on  n'établifl^e  dans  l'Eglife  une  paix  fo- 
a>  lide  ôc  durable.  C'efl  pour  cela  feul ,  ôc  pour  l'intérêt  de  la 
3'  Religion ,  que  le  Roi  m'a  envoyé  ici ,  ôc  non  pour  fe  plain- 
^  dre  de  la  guerre  injufte  qu'on  lui  fait.  Ce  n'eft  pas  un  hom- 
9>  me  de  mon  état,  qu'il  chargeroit  de  faire  des  plaintes  fur  ce 
«  fujet ,  ôc  ce  ne  feroit  pas  à  vous  qu'il  les  feroit  porter.  Il 
3>  ne  dépend  de  qui  que  ce  foit,  Ôc  il  ne  reconnoît  fur  la  terre 
='  aucun  tribunal ,  où  il  daigne  vouloir  obtenir  juflice.  Puiffant  ôc 
!»  courageux ,  il  fçaura  braver  les  efforts  de  fes  ennemis ,  fe  faire 
o>raifon  à  lui-même,  ôc  punir  la  témérité  de  ceux  qui  l'attaque- 
»  ront.  Mais  il  ne  peut  fuppor  ter  le  mélange  des  chofcs  facrces 
Tom,  11.  N 


I 


5?S  HISTOIRE 

M  ôc  profanes  ^  qu'on  s'efforce  de  confondre  :  il  ne  peut  foûf^ 
Henri  II    "  ^^^^  qu'une  ambition  démefurée  s'apuye  du  prétexte  fpécieux 
-  w  j    *  3'  de  la  religion,  6c  qu'une  avidité  infatiable  prenne  les  couleurs 
«de  la  pieté  j  qu'on  prétende  faire  regarder  les  injuilices  ôcles 
05  violences  pour  des  chofes  juftes  ôc  permifes,  &  qu'enfin  fes  en- 
M  nemis  foient  arrivez  à  ce  point  d'impudence  ,  que  quand  leurs 
3'  fupercheries  ôcleurs  artifices  feront  connus  de  toute  la  terre, 
35  ils  s'imaginent  faire  croire  à  l'Univers ,  qu'ils  n'ont  eu  d'autre 
M  intention,  que  de  réformer  la  dodrineôc  les  mœurs  de  l'Eglife. 
M  Le  Roi  Très-Chrétien  ,  fils  aîné  de  PEglife,  qui  fe  glo- 
sa rifie  de  ces  titres  qu'il  a  héritez  de  fes  ancêtres,  voyant  qu'on 
s5  fe  comporte  à  fon  égard  avec  tant  de  palfion  &  d'iniquité , 
35  ôc  qu'il  n'eft  plus  enfin  pofiible  de  diflimuler,  m'a  ordonné 
35  de  faire  devant  vous  la  même  proteftation  ,  qu'il  a  déjà  fait 
55  faire,  comme  vous  ne  l'ignorez  pas ,  à  Rome  par  fes  Am- 
35  bafladeurs  5  Ôc  de  vous  faire  fçavoir ,  que  puifqu'on  lui  a  (i 
35  mal  à  propos  ôc  fi  injufiement  déclaré  la  guerre  ,  il  ne  peut 
35  ni  ne  doit  envoyer  ici  les  Evêques  de  fon  Royaume  ,  ni 
^5  tenir  cette  aiïemblée  pour  un  Concile  œcuménique  ôc  lé- 
05  gitime  3  mais  plutôt  ,  conformément  à  la  fufcription  de  fa 
05  lettre  ,  pour  une  aflfemblée  particulière  ,  convoquée ,  non 
05  en  faveur  de  la  religion  ôc  du  bien  public ,  mais  pour  les 
35  intérêts  de  quelques  hommes  ambitieux  ,  qui  veulent  profi- 
05  ter  des  troubles  :  qu'ainfi  ni  lui  ,  ni  les  Etats  de  fon  royau- 
35  me,  ne  fe  foumettront  aucunement  aux  décrets  de  ce  pré- 
05  tendu  concile,  Ôc  qu'il  employera  au  contraire  ,  pour  les  re- 
35  jetter,  les  moyens  dont  fes  prédeceffeurs  fe  font  fervis  en 
■  35  des  occafions  femblables.    Car  vous  n'ignorez  pas  le  droit 
05  qu'ont  les  Rois  de  France  fur  les  chofes  facrées,  ôc  comment 
35  ils  l'ont  toujours  exercé  dès  le  commencement  de  la  mo- 
35  narchie  h  qu'ils  n'ont  jamais  abufé  de  leur  pouvoir  pour  nuire 
35  à  la  Religion,  mais  qu'ils  l'ont  au  contraire  toujours  employé 
35  pieufement  pour  la  défenfe  de  la  liberté  de  fEglife  contre 
35  ceux  qui  s'efforçoient  de  l'opprimer.  On  connoît  les  conci- 
35  les  tenus  fous  Clovis,  ôc  fous  Childebert;  les  Ordonnances  ' 
35  touchant  la  Religion  faites  fous  le  règne  de  Charlemagne; 


I .  Ces  ordonnances  au  fujet  de  la 
Religion  ,  qu'on  appelle  Capitulaires , 
faites  par  Charlemagne  ,  ôc  Ton  fils 
Louis  le  De'bonnaire  ,  ont  e'te'  recueil- 
lies par  l'abbé  Anfegife.  Il  y  a  aufîi  des 


Capitulaires  des  rois  Lothaire ,  Charle 
6c  Louis ,  fils  de  Louis  le  De'bonnaire. 
Ceux  de  Charle  le  Chauve  ont  été  pu- 
bliés par  le  P.  Sirmond. 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  Li  v.  VIL       9^ 

M  à  qui  les  Papes,  aufifi-bien  qu'à  fon  père,  doivent  toute  leur  -■ 

M  puifTance  temporelle.  On  connoît  auiïi  les  Ordonnances  de  Henri  II 

3î  Louis  le  Débonnaire  fils  de  Charlemagne.    Mais  comme     i  r-  ^  i 

o>  dans  la  fuite,  les  Papes  abuferent  de  leur  puifTance  fpirituelle , 

3î  &  que  leur  cupidité  ufurpa  les  biens  de  l'Eglife  Je  Roi  Louis 

3>  IX.  que  fa  pieté  ôc  fes  vertus  ont  rendu  digne  d'être  mis  au 

3'  rang  des  Saints  ,  s'oppofa  courageufement  à  leurs  injuftes 

35  entreprifes,  ôc  l'an  12^7.  fit  une  loi ,  fous  le  nom  de  Prag- 

=■>  matique  Santlion  ^ ,  que  nous  avons  encore  ,  ôc  par  laquelle 

w  l'ancienne  coutume  d'élire  les  Evêques  ôc  les  autres  Prélats 

3>  (  coutume  qui  n'étoit  plus  obfervée  depuis  long-tems ,)  fut  ré- 

cc  tabiie  ,  avec  défenfe  d'envoyer  aucune  fomme  d'argent  à 

«  Rome  pour  les  provifions  des  bénéfices.  Cependant  le  pou- 

05  voir  des  Papes  s'étant  depuis  augmenté ,  auiïi-bien  que  leur 

"  induftrie  ôc  leur  habileté ,  les  maux  qui   fembloient  étouf- 

•■«5  fez,  commencèrent  à  reparoître,  ôc  à  fe  répandre  avec  plus 

05  de  licence,  jufqu'à  la  tenue  du  Concile  de  Baie,  qui  fou- 

05  droya  tous  ces  abus  par  un  Décret  folemnel ,  ôc  ordonna 

S5  qu'à  l'avenir  on  ne  payeroit  plus  d'annates  pour  l'impétration 

35  des  bénéfices  en  Cour  de  Rome.  Les  Papes  voyant  que  ce 

05  Concile  bornoit  trop  leur  puifTance ,  ne  le  voulurent  point 

3'  reconnoître  pour  légitime.    Cependant  le  Roi  Charle  VII. 

M  le  reçut  ôc  le  reconnut  pour  Concile  œcuménique  dans  les 

9'  Etats  généraux  tenus  à  Poitiers,ôc  le  confirma  par  une  fameufe 

5'  Ordonnance  ,  appellée  Pragmatique   San£lion.    Il  efî  vrai 

3'  que  le  Pape  Eugène  IV.  qui  ayant  été  fouvent  fommé  de 

î5  venir  au  Concile,  avoit  toujours  refufé  de  s'y  prefenter,  le 

"  déclara  nul  ôc  fchifmatique,  ôc  de  partie  qu'il  éroit,  fe  ren- 

«  dit  juge  en  fa  propre  caufe.    Enfin  y^neas  Silvius  Pico- 

35  lomini ,  qui  dans  cette  célèbre  afTemblée  avoit  exercé  l'of- 

55  fice  de  principal  fecretaire  ,  ayant  été  depuis  fait  Pape ,  fous 

w  le  nom  de  Pie  IL  s'éleva  contre  ce  Concile  avec  encore  plus 

«  de  zèle  que  fes  prédecefTeurs.  Il  envoya  donc  un  Légat  au 

»  roi  Louis  XL  ôc  par  le  moyen  du  Cardinal  Baîuë  ^  on  porta 


I.  La  Pragmatique  San6lion  de  S. 
Louis  fut  publiée  l'an  i  i(j8.  Les  princi- 
paux articles  regardent  la  liberté  des 
éleétions ,  les  privilèges  des  Eglifes,les 
droits  de  rEglife  Gallicane  8c  les  liber- 
tés, 6c  la  limitation  du  pouvoir  fpiri- 


tuel  du  Pape  en  France. 

2.  Homme  de  trcs-bafTe  extraélion  , 
mauvais  Miniftre  ,  intriguant ,  fourbe 
ôc  ingrat.  Le  roi  Louis  XI.  aïant  re- 
connu fa  fceleratefle ,  le  fit  mettre  en 
prifon,  ou  il  demeura  onze  ans. 

N  ij 


Henri  IL 


Ï0C5  HISTOIRE 

35  ce  Prince  à  abolir  la  Pragmatique  San6l:ion  ,  malgré  les  vives 
»  oppofitions  du  premier  Parlement  du  Royaume  6c  de  laFa- 
3'  culte  de  Théologie  de  Paris.  Mais  le  Roi  &  le  Cardinal 
3>  ne  furent  pas  long-tems  fans  avoir  fujet  de  s'en  repentir  ?  le 
3'  Roi  ,  parce  qu'il  comprit  bien  qu'il  avoir  fait  par-là  un  tort 
o' confiderable  à  f)n  Royaume  j  ôc  le  Cardinal:,  par  la  lon- 
M  gueur  d'une  prifon  facheufe  ,  où  l'on  croit  que  ce  Prince 
o>  clairvoyant  le  fit  mettre  pour  l'en  punir  ^  Vous  n'ignorez 
3'  pas  les  inimitiez  qui  ont  été  depuis  entre  le  Roi  Louis  XIL 
«  6c  le  Pape  Jule  IL  6c  plût  au  Ciel  que  le  fouvenir  en  fût 
=>  moins  récent!  Il  y  a  lieu  de  craindre  que  ce  nom  %  qui  a 
w  été  autrefois  fi  odieux  à  la  France  ,  ne  lui  devienne  au- 
»'  jourd'hui  funefte.  Le  pape  Léon  X.  traita  depuis  avec  Fran- 
5'  cois  I.  ôc  quoique  leur  traité  foit  autorifé  par  des  a61es  pu- 
3^  blics  5  cette  Pragmatique  Sanction  néanmoins  efl:  encore 
0'  maintenant  fi  religieufement  obfervée  dans  toutes  nos  Cours 
!>'  de  Parlement  '  6c  dans  toutes  nos  facultez  de  Théologie, 
='  qu'elles  s'obligent  par  ferment  à  ne  la  violer  jamais. 

35  Que  ceux  donc  qui  défirent  fincerement  la  paix  de  TE- 
35  glifcj  que  le  Pape  même  ^  ou  fes  fucce/feurs ,  qui  feront  mieux 
05  confeillez  que  luij  employent  tous  leurs  foins  6c  toute  leur 
95  prudence  pour  apporter  quelques  remèdes  à  ce  fchifme  naif- 
X  fant.  Quand  le  Roi  mon  maître  m'ordonne  de  vous  parler 
35  ainfi ,  il  prétend  vous  faire  voir  en  même  tems ,  avec  c]ueî 
35  refped  6c  quel  amour  il  honore  la  Religion  qu'il  a  reçue  de 
05  Ces  ancêtres,  6c  quels  font  fes  fentimens  à  l'égard  du  faint 
35  Siège  j  que  fes  prédecefleurs  onthonoré,  protégé  6c  enrichi  j 
35  il  prétend  vous  afl"urer  qu'il  ne  permettra  jamais  que  ceux  qui 
35  vivent  aujourd'hui ,  ou  ceux  qui  viendront  après  nous ,  ayent 
35  lieu  de  fe  plaindre ,  ni  de  fa  bonne  foi ,  ni  de  fon  amitié ,  ni 
35  de  fon  zèle  5  mais  que  par  les  mauvaifes  intentions  des  enne- 
05  mis  de  la  paix  ,  il  a  été  réduit  au  point  de  faire  ce  qu'il  fait  ^ 


1  B?.îuë  fut  arrêté  en  i^6ç.  parce 
que  l'on  iurprit  des  lettres  qu'il  e'cri- 
voit  aux  ennemis  de  l'Etat,  8c  que 
le  Roi  foupçonnoit  d'ailleurs  fa  fidé- 
lité. 

2  Jule  III.  étoit  alors  Pape. 

3  Par  rapport  feulement  à  quelques 
articles  ;  le  Concordat  ne  fut  enxegif- 


tré  au  Parlement  que  pour  ohéïr  av^ 
Roi.  Le  Parlement  même ,  en  Tenre- 
giftrant  ,  déclara  que  dans  les  Tri- 
bunaux on  fe  ccnformeroit  toujours  à 
l'ancienne  difciplinc.  Le  Clergé  de 
France  en  1^79-  fit  ^cs  remontrances 
au  Roi  Henry  III.  pour  le  rétabliffe- 
ment  de  h  Pragmatique  SanûioA. 


DE  J.  A.  DE   THOU.Liv.  VIIÎ.         loi 

»  ou  d'abandonner  fes  propres  intérêts  &  ceux  de  l'Europe,  s'il  <— — 

^  enufoit  autrement.  ÂFégard  des  vaines  menaces  ôcdes  cen-  f^^j^j^j  jj 

»  fures  i  il  ne  les  craint  point  pour  une  caufe  fi  jufte ,  quoique     i  ^  r  ^   ' 

M  3ans  toute  autre  occafion ,  où  il  foutiendroit  une  mauvaife 

«  caufe ^  la  pieté  de  ce  Prince  pût  les  redouter.  Il  craint  en- 

3>  core  moins  qu'on  lance  un  interdit  fur  fon Royaume:  ilfçait 

»'  affez  comment  les  Etats  généraux  de  France  6c  la  Faculté 

05  de  Théologie  de  Paris  fe  font  autrefois  comportez  fous  le 

«  Roi  Philippe  le  Bel  contre  Boniface  VIII.  6c  depuis  fous 

s>  Charle  VI.  contre  Benoît  *j  6c  enfin  contre  Jule  II.  fous  Louis  ^Benok  xilL 

3>  XIÏ.  dont  la  mémoire  eft  encore  fi  chère  6c  fi  refpedable  ^"[!P^^'^.  ^P' 

.  -t  pelle    Piciie 

w  aux  François.  de  Luna. 

3'  Ainfi  puifque  le  Roi  très-chrétien  a  eu  de  fi  fortes  6c  de 
»  fi  juftes  raifons  de  prendre  les  armes ,  il  vous  prie  de  rece- 
35  voir  en  bonne  part  tout  ce  qu'il  m'a  ordonné  de  vous  dire  :, 
"  6c  qu'après  l'enregiftrement  de  fa  proteftation ,  que  je  vous 
i>5  laifi^erai  par  écrit  ,  vous  me  donniez  a£te  de  ce  qui  vient 
«  de  fe  pafifer  ,  afin  que  le  Roi  puifTe  en  informer  tous  les 
M  Princes  chrétiens  ». 

L'Ambafl^adeur  ayant  celTé  de  parler  5  on  lui  dit  qu'à  la  pre- 
mière afTemblée  des  Pères  du  Concile ,  il  recevroit  la  réponfe 
à  fon  difcours ,  pourvu  que  le  Roi  reconnût  que  le  Conci- 
le avoit  été  légitimement  convoqué  à  Trente  >  qu'au  refte  les 
Pères  n'approuvoient  ce  qui  venoit  de  fe  pafler ,  qu'autant 
qu'ils  le  pouvoient ,  félon  les  règles  de  droit  '  j  6c  qu'il  ne  leur 
étoit  pas  permis  de  lui  en  donner  aucun  a£le. 

Cependant  le  Roi  fit  un  édit,  à  la  follicitation,  ou  du  moins 
par  le  confeil,de  Jean  du  Tillet  greffier  du  parlement  de  Pa- 
ris ,  homme  extrêmement  verfé  dans  la  connoifi^ance  du  droit 
ôc  des  coutumes  de  ce  Royaume?  par  lequel  après  avoir  ex- 
pofé  fort  au  long  les  obligations  que  les  papes  avoient  aux 
rois  de  France ,  6c  la  conduite  indigne  de  Jules  III.  qui  ne 
fe  fervoit  de  fon  pouvoir ,  que  pour  favorifer  \qs  pafiions  ef- 
frénées des  ennemis  de  la  paix ,  il  défendoit ,  fur  peine  de  la 
vie,  6c  de  la  confifcation  des  biens ,  à  qui  que  ce  tut  de  por-  DcfenfeJe 
ter  aucun  argent ,  pour  quelque  raifon  que  ce  fût ,  ni  à  Rome,  mTaucun  at- 
ni  en  d'autres  lieux  de  la  dépendance  du  Pape  j  parceque  gcnt. 

I  Ceft-à-dire  ,  félon  les  ufages  &    j    forment  un  prétendu  Droit  ;  objet  de 
les  maximes  de  la  Cour  de  Rome ,  qui    1   l'étude  des  Prélats  Ultramontains. 

N  lij 


102  HISTOIRE 

^ l'argent  étant  le  nerf  de  toutes  lesentreprifes,  ôcfurtout  delà 

Henri  II    g'-^^^'^'^»  ^^  feroit  de   la  dernière  imprudence  d'employer  fes 
-.  -  ^      *  propres  biens ,  &  ceux  de  fes  fuiets ,  pour  entretenir  les  £ûr- 
^    '     ces  de  fon  ennemi ,  ôc  affermir  fon  injufte  puiffance. 

Cet  édit  fut  enregiftré  au  Parlement  le  7  de  Septembre,  6c 
enfuite  publié  à  fon  de  trompe  dans  les  carrefours  de  Paris. 
Cinq  jours  auparavant,  on  en  avoir  publié  un  autre  très-ri- 
goureux, à  la  réquificion  de  l'avocat  général  Pierre  Seguier, 
contre  ceux  qu'on  foupçonnoit  d'hcrefie  ;  on  le  nomma  l'édic 
de  Chateaubriand,  petit  bourg  de  Bretagne ,  oii  il  fut  fait  î 
•  ôc  même  dès  le  14  Janvier ,  l'ordonnance  du  Roi ,  fur  le  pou- 
voir ôc  la  charge  de  l'inquifiteur  Alathurin  Orry  j  avoit  été  lue 
en  plein  Parlement. 

Si  les  prélats  du  Concile  a  voient  été  très-ofîenfez  du  difcours 
de  Tabbé  de  Beilozanne  ;  ils  ne  le  furent  pas  moins  de  l'édit 
du  Roi ,  ôc  ils  différèrent  de  rendre  leur  réponfe  jufqu'au  1 5 
d'0£lobre  ,  pour  avoir  le  tems  d'avertir  le  Pape ,  ôc  de  fça- 
voir  fes  intentions  ;  mais  l'Abbé  ne  comparut  point  ce  jour- 
là  y  ÔC  les  Prélats  publièrent  un  écrit ,  par  lequel  ils  tlchoient 
de  faire  voir  que  le  Concile  avoir  été  convoqué  légitimement 
ôc  pour  de  très-juftes  raifons  î  puifque  ce  n  étoit  par  aucune 
vue  particulière  de  politique  ou  d'intérêt,  mais  pour  apporter 
un  remède  convenable  aux  hereHes ,  qui  non-feulement  in- 
fecloient  l'Allemagne ,  mais  encore  toute  l'Europe  ;  ils  prioient 
pour  cela  le  Roi  très-chrétien  de  permettre  aux  Prélats  ôc  aux 
Théologiens  de  fon  Royaume ,  de  venir  à  Trente ,  afin  de 
contribuer  tous  enfemble  au  fuccès  d'une  entreprife  Ci  fain- 
te  ôc  il  agréable  à  Dieu  j  que  s'il  ne  vouloir  pas  leur  en  don- 
ner la  permiflion  ,  ils  proteftoient  que  la  dignité  ôc  l'auto- 
rité du  Concile  ,  ne  recevroit  aucun  préjudice  de  ce  refus  ; 
qu'à  l'égard  des  menaces  qu'il  faifoit  de  recourir  aux  remè- 
des que  fes  prédeceffeurs  avoient  mis  en  ufage  en  femblables 
occafions ,  ils  ne  pouvoient  fe  perfuader  que  Sa  Majefté  en 
vînt  jufqu'à  vouloir  nuire  àTEglife,  ôc  flétrir  là  propre  gloire,  en 
ïétabliffant  ce  que  fes  ancêtres  avoient  aboli  avec  tant  de  pru- 
dence pour  la  gloire  ôc  pour  le  bien  du  Royaume  5  qu'ils  fup- 
plioient  donc  inftammcnt  Sa  Majefté  de  vouloir  bien  fuivre  les 
traces  du  Roi  fon  père ,  qui  avoit  voulu  que  les  plus  grands 
perfonnages    de   fon  Royaume  ,   Evêques  ^  Théologiens , 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  Vîll.  105 

Ambafladeurs ,  afTiftaflent  au  Concile  ,  &  de  facrifier  plutôt  au  — >»— 
bien  de  l'Etat ,  ôc  à  la  paix  de  l'Eglife ,  des  reflentimens  par-  Henri  II 
ticuliers ,  qui  pourroient  expofer  l'un  ai.  l'autre  à  des  troubles,  1  r  r  1  ' 
dont  les  fuites  feroient  très  funeftes. 

Le  Pape  avoir  déjà  dès  le  23  de  Mai ,  écrit  aux  Suifles  des     Le  Pape  é- 
lettres  pleines  de  bienveillance,  dans  lefquelles  il  leur  rappel-  reTau"fin«  dû 
loit  le  fouvenir  de  Jule  IL  qui  leur  avoit,  difoit-il ,  témoigné  Concile. 
une  tendrefle  fi  paternelle  :  il  ajoûtoit  qu'il  n'avoir  pas  moins 
hérité  de  fes  fentimens  à  leur  égard  ,  que  de  fon  nom  ;  qu'il 
avoir  compofé  fa  garde  de  leurs  compatriotes  i>  ôc  qu'il  avoic 
mis  auffi  à  Boulogne  une  garnifon  Suiffe.  Il  les  exhortoir  en- 
fuite  à  envoyer  leurs  députez  pour  le  premier  de  Septembre  î 
parce  que  l'union  de  tous  ceux  qui  dévoient  afîifter  au  Conci- 
le ,  étoit  abfolument  neceffaire  à  fa  célébration  :  il  ajoûtoit  enfin 
qu'ils  feroient  plus  amplement  informez  du  relie  par  fon  Nonce 
Jérôme  Franco  ,  dont  ils  connoifibient  depuis  long-tems  la 
probité  &  le  zélé ,  ôc  qui  devoir  être  bien-tôr  fuivi  par  quel- 
qu'un des  Evêques^  en  quiilavoit  le  plus  de  confiance,  pour 
leur  parler  plus  en  détail  des  affaires  du  Concile. 

D'un  autre  côté ,  le  Roi  avoit  chargé  Morlay  du  Mufeau 
fon  Ambaffadeur  en  Suiffe ,  de  faire  tous  fes  efforts  pour  em- 
pêcher que  les  Cantons  n'envoyaffent  à  Trente.  Morlay  ne 
croyant  pas  pouvoir  y  réùlTir ,  fit  venir  Paul  Vergerio ,  autre- 
fois évêque  de  Capo  d'Iftria ,  qui  avoit  depuis  peu  quitté  Pa~ 
doue  ,  ôc  s'étoit  retiré  parmi  les  Grifons.  Après  l'avoir  confulté 
&  en  avoir  tiré  les  inftru£lions  néceffaires ,  il  partit  pour  l'affem- 
blée  de  Bade  S  où  il  parla  fi  fortement  &  donna  des  raifons 
fi  convaincantes  ,  qu'il  perfuada  ce  qu'il  voulut  ,  non-feule- 
ment aux  Cantons  proteftans  ,  mais  encore  aux  catholiques. 
AufTi-tôt  les  Grifons  rappellerent  Thomas  Planta  évêque  de 
Coyre,  qui  étoit  déjà  parri  pour  Trente  :  Vergerio  leur  avoit 
fait  entendre  que  le  Pape  prétendoit  par  moyen  de  Planta 
recouvrer  fur  eux  fon  ancienne  autorité. 
Les  affaires  alloient  plus  lentement  en  Allemagne.  Ceux   uf",?^^^^^ 

i  o  d  Allemagne. 


I  II  y  a  dans  la  SuifTe  deux  vilîes 
de  Bade  :  celle  dont  il  s'agit  ici  efl  fur 
la  rivière  de  Limars ,  &  ceA  le  lieu  où 
les  Cantons  tiennent  leurs  Diètes ,  & 
ou  lesAmbaffadeurs  étrangers  ont  cou- 
tume defe  rendre.  Elk  eit  fituee  encre 


Bâie  êcZurich  ,  êc  cft  ce'Ie'bre  par  fes 
bains  chauds. LesRomains  rappelloient 
Aqua  Hclvetka.  Bade  en  Souabc  &c 
Bade  en  Autriche  ,  font  auffi  renom- 
mées  pour  leurs  bains. 


104  HISTOIRE 

de  la  confedîon  d'Ausbourg  ,  à  qui  l'Empereur  avoit  donné 
Henri  IL  toutes  les  aiïurances  qu'ils  avoient  pu  fouhaiter,  ne  fe  corn- 
j  ç.  r-  j^  muniquoient  point  leurs  réfolutions,  foit  qu'ils  défefpéraflent 
du  fuccès  de  l'affaire ,  foit  qu'ils  appréhendaffent  l'indignation 
de  l'Empereur ,  foit  qu'à  l'approche  du  péril  leur  courage  fe 
refroidît.  Ceux  de  Strasbourg,  comme  les  plus  voifins  du  lieu 
du  Concile  ,  députèrent  vers  les  villes  les  plus  éloignées^ pour 
fçavoir  quelles  étoient  leurs  réfolutions.  L'éle£teur  Maurice  ôc 
le  duc  de  Virtemberg,  firent  dreffer  des  confeflions  de  foi  en- 
tièrement conformes ,  quant  à  la  dodrine  -,  l'une  par  Mélanc- 
ton ,  ôc  l'autre  par  Jean  Brentzen  :  mais  l'un  ôc  l'autre  fit  la 
Tienne  féparement,  parce  que  l'Elecleur,  qui  jufqu'alors  avoit 
toujours  diffimulé  ,  craignoit  que  fi  tous  ceux  de  fon  parti  ne 
préfentoient  qu'un  même  formulaire  conçu  dans  les  mêmes 
termes .,  on  ne  les  foupçonnât ,  malgré  leur  attachement  à  l'Em- 
pereur, d'avoir  formé  une  ligue  entr'eux.  Ceux  de  Strafbourg 
publièrent  aufîi  depuis  un  formulaire  conforme  à  ceux-là. 
Enfuite  réle£leur  Maurice  écrivit  à  l'Empereur  une  lettre  dattée 
du  26  â-Q  Juillet ,  par  laquelle  il  l'affuroit  qu'il  étoittrès  con* 
tent  delà  parole  qu'il  lui  avoit  donnée  5  mais  que  comme  tout 
le  monde  içavoit  que  le  Concile  de  Confiance  avoit  rendu  un 
Décret  pour  faire  punir  les  hérédques  qui  y  étoient  venus ,  fans 
avoir  égard  aux  fauf-conduits  que  l'empereur  Sigifmond  leur 
avoit  donnés ,  ôc  que  ce  décret  avoit  été  exécuté  en  la  perfon- 
ne  de  Jean  Hus ,  il  fe  voyoit  forcé  de  demander  une  fureté 
de  la  part  des  Prélats  pour  ceux  qu'il  envoyeroit  à  Trente , 
comme  autrefois  on  l'avoit  demandée  au  Concile  de  Bafle ,  qui 
avoit  fuivi  immédiatement  celui  de  Confiance ,  pour  ceux  de 
Bohême  qui  refufoient  d'y  allée  fans  cette  condition. 
Plaintes  des  L'Empeteur  ayant  ordonné  à  fes  Ambaffadeurs  de  repre- 
pioceitans.  fenter  aux  Pères  du  Concile  cet  article  important  5  ceux-ci 
en  délibérèrent ,  ôc  réfolurent  le  12  d'0£lobre  de  différer  juf- 
qu'au  27  de  Janvier  leur  décifion  fur  la  queflion  qu'on  agi- 
toit  alors  ,  qui  étoit  la  communion  fous  les  deux  efpeces.  Com- 
me les  Proteflans  defiroient  qu'on  écoutât  leurs  raifons  fur 
cette  matière,  avant  qu'il  fe  fît  aucun  décret,  ôc  qu'ils  vou- 
loient  un  fauf-conduit  pour  venir  au  Concile  ,  on  en  dreffa  un 
ôc  on  le  publia.  Mais  les  Proteflans  le  trouvèrent  fait  avec  né- 
gligence ,   ôc  conçu  en  termes  froids  ôc  généraux ,   n'étant 

d'ailleurs 


V 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  L  i  v.  VIIL        lo; 

d'ailleurs  autorifé d'aucune  llgiiature ,  ni  d'aucun  fceau  autenti- 

que  :  ils  difoient  aulFi  qu'il  n'étoitpas  dans  la  même  forme  ,  que  TJpvï'i  IJ 
celui  que  le  Concile  de  Bafle  avoir  autrefois  accordé  à  ceux 
de  Bohême,  ni  femblable  à  celui  que  l'éledeur  Maurice  avoir  de- 
mandé pour  ceux  de  fon  parti.  Ce  fauf-conduit  étoit  ainfi  conçu: 
Que  l'on  permettoit  généralement  à  tous  les  Allemans  de  ve- 
nir au  Concile,  de  propofer  leurs  fentimens  ,  de  conférer  , 
d'agiter  les  queftion-s  ,  foit  en  pleine  aflemblée  ,  foit  avec 
des  députez,  ou  de  vive  voix,  ou  par  écrit,  fans^animofité,  fans 
invedives  ;  enfin  de  fe  retirer  ôc  de  s'en  retourner  chez  eux, 
quand  ils  le  voudroient  :  Que  le  Concile,  autant  que  celadé- 
pendoit  de  lui  ,  engageoit  la  foi  publique  '  :  Qu'à  l'égard 
des  crimes  qu'ils  auroient  commis ,  ou  pourroient  commettre , 
quelques  grands  qu'ils  pufTent  être  ,  fans  même  en  excepter 
l'héréfie,  ils  choifiroient  tels  juges  qu'il  leur  plairoit,  pour  ea 
connoître. 

Le  2^  de  Novembre,  le  Jurifconfulte  Chriftophle  Straflen; 
envoyé  de  l'éledieur  Joachim  de  Brandebourg  ,  fut  écouté 
avec  grande  fatisfaclion  de  tous  les  Pères  du  Concile  :  il  s'é- 
tendit beaucoup  fur  les  difpofitions  fmceres  &  favorables  , 
dans  lefquelles  étoit  fon  maître  à  l'égard  de  la  Religion  ,  ôc 
fur  le  refpe6t  qu'il  avoir  pour  le  Concile ,  aux  décrets  duquel 
il  fe  foûmettoit.  Les  proteftans  publièrent  depuis  que  tous  ces 
grands  témoignages  d'affe£lion  &  de  déférence,  ne.venoient 
que  de  la  bonté  de  fon  caratlere ,  naturellement  porté  à  la  paix 
6c  à  l'union,  ôc  de  ce  qu'il  avoit  befoin  de  la  faveur  du  Pape  , 
afin  que  Frédéric  fon  fils  pût  jouir  paifiblement  de  l'archevê- 
ché de  Magdebourg,  auquel,  après  la  mort  de  Jean  Albert  , 
le  Chapitre  l'avoit  nommé  ;  car  le  Pape  s'y  étoit  oppofé  juf- 
qu'alors ,  ôc  difîeroit  d'y  donner  fon  confentement  ,  parce  qu'il 
foupçonnoit  réied;eur  Joachim  d'adhérer  à  la  confeifion  de 
Saxe. 

Cependant  les  envoyez  du  duc  de  Wirtemberg ,  Thierry     Anivce  Hcs 
Pennmger  ôc  Jean  Hetclin,  arrivèrent  à  Trente  fur  la  fin  du  AmbaUsdcurs 
mois  d'Oélobre  j  ils  avoient  ordre  de  leur  Prince  de  prefenter 
publiquement  une  confeflion  de  foi  qu'ils  apportoientpar  écrit, 
Ôc  de  aire  que ,  lorfqu'on  auroit  donné  aux  Théologiens  de  leur 

I  II  y  avoit  dans  ce  fauf-conduit    J    quoi  engager  la  foi  publique  ,  lorfque 
une  affeélation  continuelle.  Car  pour-    I    le  Concile  pouvoit  engager  la  fienne? 

Tom.  IL  O 


106  ^  HISTOIRE 

pays  un  fauf-conduit  femblable  à  celui  qu'avolt  accordé  le' 
Henri  IL  Concile  de  Balle,  ils  ne  manqueroient  pas  de  venir.  Après 
j  -  -  ^  cela  étant  allez  trouver  le  comte  de  Montfort  ambafladeur  de 
l'Empereur ,  ôc  lui  ayant  communiqué  leurs  ordres  ,  le  Comte 
fut  d'avis  qu'avant  toutes  chofes ,  ils  vilTent  le  Legar  du  Pape  : 
mais  comme  ils  craignirent  que  leur  conférence  avec  lui  ne 
leur  fut  préjudiciable,  parce  qu'il  eût  femblé  par  là  qu'ils  re- 
connoiflbient  le  Pape  pour  leur  principal  juge ,  ils  différèrent  s 
jufqu'à  ce  qu'ils  fçuflent  l'intention  de  leur  maître ,  à  qui  ils 
écrivirent. 

Peu  de  tems  après,  vers  le  22  Novembre,  Jean  Sleidan, 
qui  a  écrit  fur  cette  matière  avec  la  dernière  exa£litude ,  fut 
député  de  la  ville  de  Strafbourg  ,  ôc  arriva  à  Trente  pour  fe 
joindre  aux  Ambafladeurs  de  Maurice  ôc  du  duc  de  Wirtem- 
berg  :  les  villes  d'Ellingen,  de  Ravenspurg ,  de  Reutlingen,. 
de  Biberach,  de  Lindaw,  s'étoient  jointes  à  celle  de  Stras- 
bourg, ôc  avoient  donné  pouvoir  à  Sleidan  d'agir  de  même 
en  leur  nom.  Ceux  de  Nuremberg  ,  craignant  l'indignation  de 
l'Empereur  ,  fe  montrèrent  neutres  en  cette  occafion,  comme 
ils  avoient  fait  auparavant  dans  la  guerre  d'Allemagne.  Le- 
danger  avoir  rendu  plus  fages  ceux  de  Francfort  ^  ôc  quoiqu'ils 
filfent  profeflion  de  la  même  dodrine  que  les  autres  ,  ils 
n'envoyèrent  aucun  député;  les  Miniftres  de  la  ville  d'Aufbourg 
ayant  été  chafTez,  elle  n'avoit  perfonne  à  envoyer  :  ceuxd'Ul- 
me  obfervoient  la  formule  prefcrite  par  l'Empereur.  ^ 

Cependant  la  dépêche  du  duc  de  Wirtemberg  arriva,  mais 
trop  tard  pour  que  ces  Ambaffadeurs  pufTent  préfenter ,  félon 
fes  ordres ,  fa  confeflion  de  foi,  dans  l'alfemblée  que  l'on  tint  le 
2  j  Novembre.  Comme  le  comte  de  Montfort  étoit  abfent ,  ils 
s'adrelferent  au  Cardinal  de  Trente  ,  ôc  le  conjurèrent,  au  nom 
de  ce  qu'il  devoit  à  leur  patrie  commune,  ôc  des  liaifons  d'a- 
mitié qu'il  avoit  avec  leur  Prince,  de  leur  faire  accorder  une 
audience  publique.  Le  Cardinal  en  parla  au  Légat ,  ôc  lui  mon- 
tra l'ordre  qu'avoient  reçu  les  Ambaffadeurs ,  afin  qu'il  ajoutât 
plus  de  foi  à  fa  demande?  mais  le  Légat  tint  ferme  ,  ôc  leur  fit 
répondre  par  le  Cardinal ,  qu'il  étoit  indigné  de  voir^  que  ceux 
qui  dévoient  recevoir  avec  foûmiflion  la  régie  de  leur  créance , 
&  s'y  conformer,  ofaffent  préfenter  aucun  écrite  con^e  s'ils 

1  C'eû-à-dire  le  formulaire  d'Ausbourgi  appelle  V Intérim^ 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  VIII.  107 

vouloient  donner  des  loix  à  ceux  qui  avoient  droit  de  leur  en 
impofer.  Il  les  renvoya  ainfi  au  cardinal  de  Tolède  ,  qui  les  J|£I^^RJ  jj^ 
amufaavec  adrefle,  pour  prolonger  le  tems.  Guillaume  dePoi-  1  r  r  i 
tiers,  le  troifiéme  Ambaiïadeur  Impérial, en ufade  même  avec 
ceux  de  Strasbourg  ;  les  uns  ni  les  autres  ne  purent  rien  obte- 
nir cette  année.  Le  Pape  créa  dans  le  même  tems  treize  Car- 
dinaux, tous  Italiens,  pour  être  les  foûtiens  de  fa  puiflance; 
parce  qu'il  appréhendoit  que  les  Evêques  ôc  les  Théologiens 
d'Allemagne  &  d'Efpagne  ne  bleflalTent  fon  autorité ,  quand 
on  toucheroit l'article  delà  réformation  des  moeurs. 

Il  eft  tems  de  parler  de  la  guerre  de  Parme ,  qui  entraîna    Affalrcî  dl^ 
celle  du  Piémont  ,  des  Pays-bas ,  Ôc  dans  l'année  fuivante  "^'^' 
celle  de  l'Allemagne ,  ôc  qui  lit  éclater  aux  yeux  de  tout  le 
monde  les  inimitiez  que  les  Princes ,  jaloux  les  uns  des  autres , 
avoient  tenu  cachées  jufques-là  ,  ôc  dont  je  vais  expofer  l'o- 


rjgme. 


Depuis  la  mort  de  Pierre-Louis  Farnefe,  Paul  III.  fort  incer- 
tain, avoit  été  agité  de  plufieurs  paîTions  différentes.  D'une  part, 
il  eût  bien  voulu  fe  venger  5  mais  de  l'autre  ,  il  craignoit  que 
fa  vengence  n'eut  des  fuites  fâcheufes  pour  fa  famille.  Ce- 
pendant ,  après  avoir  été  long-tems  le  jouet  de  l'Empereur  ôc 
de  fes  Miniftres,  il  avoit  enfin  confenti  de  rendre  Parme  àl'E- 
glife  ,  moyennant  quelque  compenfation.  C'efl  -  pourquoi  il 
avoit  expreffément  défendu  aux  Gouverneurs  de  cette  ville  d'y 
recevoir  Ottavio  ,  ni  de  l'introduire  dans  le  château  ,  parce 
qu'il  prévoyoit  qu'Ottavio  étant  allié  de  l'Empereur  '  rentreroit 
aifément  en  grâce  avec  lui,  ôc  qu'à  la  fin  on  enleveroit Parme 
au  S.  Siège,  comme  on  lui  avoit  déjà  enlevé  Plaifance  5  car 
Ferdinand  Gonzague ,  qui  avoit  été  ou  l'auteur  du  meurtre  de 
Pierre-Louis  Farnefe,  ou  du  moins  le  complice,  s'étant  rendu 
maître  de  Plaifance  ,  ôc  ayant  perfuadé  à  l'Empereur  de  fe  l'ap- 
proprier abfolument ,  lui  avoit aufTi  perfuadé  que, s'il  vouloit 
conferver  l'Etat  de  Milan,  ôc  maintenir  fapuiffance  en  Italie, 
il  falloit,  à  quelque  prix  que  ce  fût,  enlever  Parme  aux  Far- 
nefes.  Il  donna  ce  confeil ,  foit  qu'il  eût  en  vue  fon  intérêt 
particulier  ,  foit  qu'il  crût  que  l'Empereur  ayant  11  fort  irrite 
ies  Farnefes ,  il  ne  devoir  point  fe  fier  à  eux,  Ainfi ,  pour  ache- 
ver d'irriter  encore  davantage  fon  efprit  ,  déjà  porté  à  fuivre 

i    II  avoit   époufé  Marguerite  fa  ûlle  naturelle. 

Oij 


loS  HISTOIRE 

I  I  .  ce  qu'on  lui  propofoit,  il  le  fit  avertir  par  Granvelle,  (  qui  avoFt 
Hpnri  II   ^^  '^"^  P^^^  ^  ^^  rcfolution  qui  avoit  été  prife  de  faire  mourir 
j  ^  ^  j      le  prince  Pierre-Louis  )  que  le  Pape  formoit  avec  les  François 
plufieurs  defleins  contraires  aux  intérêts  de  fa  Majefté  Impé- 
riale, ôc  entr' autres ,  celui  de  remettre  Parme  entre  les  main? 
d'Horace ,  l'un  de  fes  petit-fils  ôc  allié  du  Roi  \   Ce  bruit  qu'il 

"^  fit  courir ,  produifit  un  tel  effet  ,  que  non  feulement  il  déter- 
mina l'Empereur,  qui  jufqu'alors  avoit  été  en  fufpens  fur  ce 
qu'il  devoir  faire  ^  mais  il  fit  naître  dans  l'efprit  d'Ottavio  de 
Il  violens  foupçons  de  la  conduite  de  fon  frère  Horace  ,  que 
les  projets  du  Pape  furent  entièrement  rompus.  Ce  fut  en  ce 
tems-là  que  mourut  ^  le  Pape  Paul  III.  Son  fucceffeur  Julè 
III.  rendit  Parme  à  Ottavio.  Gonzague  ,  à  qui  la  puilfance  d'un 
ennemi  fi  voifin  étoit  fort  fufpe6le,  follicita  l'Empereur  plus 
vivement  que  jamais  ,  afin  qu'il  pourvût  à  la  (ureté  de  l'Italie. 
Il  fit  tous  fes  efforts  pour  gagner  le  Pape  5  il  éblouit  Jean-Bap- 
tifte  del  Monte ,  fils  de  Baudouin  ôc  neveu  de  Sa  Sainteté ,  par 
de  magnifiques  promefles  ,  ôc  fema  par  tout  de  faux  bruits , 
pour  animer  l'Empereur ,  le  déterminer  ôc  le  contraindre , 
pour  ainfi  dire  ,  à  faire  la  guerre. 
'   '  Les  Minifires  de  ce  Monarque  exerçoient  en  Allemagne  ôc 

en  Italie  beaucoup  de  violences.  Gonzague  au  nom  de  l'Em- 
pereur fe  déclaroit  l'ennemi  capital  des  Farnefes,ôc  s'oppo- 
foit  de  toutes  fes  forces  à  leur  reconciliation  avec  ce  Prince. 
D'un  autre  côté  ,  Diego  Hurtado  de  Mendofe  n'en  agiffoit 
pas  mieux  avec  Côme  de  Medicis  5  non  content  de  ne 
lui  point  rendre  Piombino ,  comme  il  i'avoit  promis ,  il  publioit 
hautement  que  la  citadelle  qu'il  avoit  fait  élever  à  Sienne-, 
ne  devoir  pas  tant  fervir  à  tenir  en  bride  les  habitans,  qu'à  do- 
miner fur  toute  la  Tofcane ,  pour  contenir  Corne  dans  foa 
devoir. 

Nicolas  de  Granvelle  étant  mort  en  Allemagne ,  l'adminif- 
tration  de  toutes  les  affaires  étoit  entre  les  mains  de  fon  fils  l'é- 
vêque  d'Arras.  C'étoit  par  fes  artifices  qu'on  avoit  retenu  pri- 
fonnier  le  Landgrave  de  Heffe  ;  il  employa  de  pareilles  rufes, 
pour  empêcher  l'Empereur  de  fe  rendre  aux  follicitations:,  non 

I  Ilétoit  fiancé  avec  Diane  fille  na-   I        2  Le  iode  Novembre  i5'4P  après 
turclle  d'Henry  II,  1    15  ans  ôc  a8  jours  de  Pontificat. 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  1  V.  VIII        lop 

feulement  de  rEle61:eur  Maurice  &  de  rEIe61:eur  de  Brande-  - 


bourg,  mais  encore  de  tous  les  Princes  ôc  de  tous  les  Etats  Henri II. 
d'Allemagne,  qui  s'intereflbient  pour  cet  illufcre  prifonnierj  j  ^  ^  j^ 
il  fit  fi  bien  par  fes  eonfeils ,  que  l'Empereur ,  plutôt  que  de 
faire  paroitre  aucun  repentir  de  la  réfolution  qu'il  avoit  prife  de 
retenir  le  Landgrave  ,  aima  mieux  s'attirer  l'inimitié  de  tant 
de  Princes  puiffans ,  aufquels  il  étoit  fi  redevable.  Cette  con- 
duite le  couvrit  de  honte,  ôc  ruina  entièrement  fes  affaires  en 
Allemagne.  Ces  trois  hommes  '  gouvernoient  fon  efprit ,  ôc 
régloicnt  toutes  fes  démarches  :  unis  enfemble  d'intérêts  ôc  de 
fentimens,  ôc  maîtres  de  tout,  ils  étoient  devenus  infupporta- 
bles  par  leurs  hauteurs  ôc  leurs  violences.  Cependant  Corne, 
qui  concevoit  combien  la  guerre  en  Italie  pouvoir  nuire 
à  fes  propres  affaires ,  diffniiuloit  fon  chagrin ,  cachoit  fes  ref 
fentimens  y  ôc  tâchoit  de  fe  rendre  médiateur  entre  les  deux 
partis  î  il  rendoit  aux  Farnefes  toutes  fortes  de  bons  offices , 
leur  témoionoit  un  vif  attachement,  leur  promettoit  fon  fe^ 
cours  en  tout  ce  qui  dependroit  de  lui  ,  pour  les  empêche?: 
d'en  venir  par  defefpoir  aux  dernières  extrêmitez  5  c'eft  poui* 
cela  qu'il  redoubloit  ii^s  foins  auprès  du  Pape  ,  ôc  qu'il  le  conju 
roit  de  ne  les  pas  abandonner.  Mais  foit  que  fon  neveu  Jean- 
BaptifTe  del  Monte  lui  perfuadât  le  contraire ,  ou  que  ce  Pontife 
crût  qu'Ottavio  feignoit  de  traiter  avec  les  François.pour  exciter 
la  jaloufie  de  l'Empereur,  ôc  faire  fes  conditions  meilleures  avec 
lui  par  ce  moyen  ,  il  ne  confultoit  ôc  ne  croyoit  que  les  Minif- 
tres  Impériaux  ,  méprifoir  notre  amitié ,  ôc  ne  faifoit  pas  un 
grand  cas  des  avis  de  Côme  de  Medicis-  Ce  fut  à  peu  pr^s  vers 
ce  tems-là,quele  mariage  deDiane  fille  du  Roi  avec  Horace  Far- 
nefe  duc  de  Caftrofut  célébré  5  il  y  avoit  déjà  long-tems  qu'elle 
étoit  fiancée  avec  lui;  on  envoya  Flaminio  de  Stabbiaà  Otta- 
vio,  ôc  aux  deux  Cardinaux  fes  frères,  Alexandre  ôc  Rainuce, 
pour  traiter  avec  eux  ôc  offrir  au  nom  du  Roi  des  conditions 
très  avantageufes. 

Cependant  Gonzague ,  qui  avoit  réfolu  de  forcer  Parme  à 
fe  rendre ,  en  lui  coupant  les  vivres ,  avoit  mis  des  garnifons 
dans  tous  les  lieux  d'alentour  qu'il  avoit  fait  fortifier  à  la  hâte: 
ôc  pour  empêcher  que  rien  n'entrât  dans  la  ville  ,  il  tenoit  des 
troupes  en  grand  nombre  au  de-là  du  Tar.  Le  Pape  ennuyé 

a  Gonzague ,  Mendofe,  de  l'Evêque  d'Arras. 

O  iij 


110  H  I  s   T  O  I  R  E 

m>^ ■  des  frais  que  lui  coiitoir  cette  guerre,  ne  voulut  plus  fournir 

Henri  IL  <^'^^"g^*"^t  pour  la  garnifon  de  Parme.    Ottavio  fe  voyant  dans 
j  ^  un  11  trifte  embarras ,  envoya  à  Rome  Marc-Antonio  Venturi, 

que  l'Ambafladeur  de  Corne  préfenta  au  Saint  Père.  Après 
lui  avoir  expofé  l'état  déplorable  où  étoient  les  affaires  d'Otta- 
vio,  ôc  à  quelles  extrêmitez  le  réduifoient  les  intrigues  de  fes 
ennemis,  qui  le  brouilloient  fans  celfe  avec  l'Empereur,  il  dit 
que  fon  maître  lui  avoir  ordonné  de  fe  jetter  aux  pieds  de  Sa 
Sainteté,  pour  implorer  fa  protection ,  puifqu'il  ne  pouvoir  pas 
lui-même  foûtenir  les  efforts  d'un  ennemi  fi  animé  à  fa  perte  > 
&  qu'il  avoit  befoin  d'une  puiffance  fuperieure  ,  pour  la  lui 
oppofer.  Le  Pape  répondit  que  f  état  de  fes  propres  affaires  ne 
lui  permettoit  pas  d'afUfter  plus  long-tems  Ottavio  ,  &  qu'il 
ne  lui  fçauroit  point  mauvais  gré  ,  s'il  prenoit  le  parti  qui  lui 
paroîtroit  le  plus  avantageux  dans  les  conjondures  préfentes. 
Ottavio  ayant  reçu  cette  réponfe  ,  crut  pouvoir ,  fans  offen- 
fer  le  Pape ,  fe  jetter  entre  les  bras  de  qui  voudroit  les  lui  ouvrir, 
&  traita  auffi-tôt  avec  le  roi  de  France  à  cqs  conditions  :  Que 
le  Roi  entretiendroit  d'abord  quinze  cens  hommes  d'infante- 
rie commandez  par  Paul  Vitelli,  &  deux  cens  chevaux- lé- 
gers pour  la  défenfe  delà  ville  ;  Qu'il  feroit  payer  tous  les  ans  à 
Ottavio  huit  mille  écus  d'or  de  penfion;que  leRoi  afTigneroit  en 
France  un  revenu  convenable  aux  cardinaux  Alexandre  &  Rai- 
nuce  ,  pour  les  dédommager  des  pertes  qu'ils  pourroient 
faire  à  l'occafion  de  ce  traité  j  Que  le  Roi  ne  feroit  aucun  traité 
avec  l'Empereur,  fans  qu'Ottavio  y  fut  compris ,  ôc  qu'Otta- 
vio  ne  fe  reconciiieroit  jamais  avec  l'Empereur ,  fans  le  con- 
fentement  du  Roi  ;  à  quoi  fut  ajoutée  la  claufe  ordinaire  ,  qu'on 
n'entendoit  par  là  rien  faire  au  préjudice  du  Pape  ni  du  faint 
Siège.  Tel  fut  le  traité  conclu  àAmboife  en  Tourraine  le  28 
de  Mai ,  entre  le  cardinal  de  Lorraine ,  le  duc  de  Guife  fon 
frère,  le  maréchal  de  Saint  André,  le  connétable  de  Montmo- 
renci ,  d'une  part  au  nom  du  Roi  ;  ôc  de  l'autre ,  avec  Horace 
Farnefe  au  nom  d'Ottavio  fon  frère. 

Quelque fecretement  que  la  chofe  eût  été  conduite,  le  Pape 
en  eut  connoiffance,  ôc  demanda  au  cardinal  Alexandre,  fi  effec- 
tivement fon  frère  avoit  traité  avec  le  Roi  ?  le  Cardinal  répon- 
dit ,  qu'il  fçavoit  bien  qu'on  avoit  fait  de  part  ôc  d'autre  quel- 
ques propofitions ,  mais  qu'il  n'étoit  pas  fur  qu'il  y  eût  encore 


D  E  J.  A.   D  E    T  H  O  U  ,  L  r  V.  VIII.        1 1 1 

rîen  de  conclu  :  fur  cette  rcponfe  le  Pape  jugea  à  propos  d'en-     '  '  '  ■'""  " 
voyer  Pierre  Camojani  à  Ottavio  ôc  l'évêque  de  Fano  à  i'Em-  Henri  IL' 
pereur.  Le  premier  avoit  ordre  de  faire  tous  fes  efforts  pour     j  ^  ^  j^ 
qu'Ottavio  s'obligeât  par  écrit  à  ne  point  traiter  avec  le  Roi> 
jufqu'à  ce  que  le  Pape  eût  reçu  réponfe  de  l'Empereur ,  fup- 
pofé  qu'il  n'y  eût  encore  rien  de    fait.    L'autre   alloit -trou- 
ver FEmpereur,  pour  tenter  quelque  voies  d'accommodement 
avec  lui. 

L'évêque  d'Arras ,  fort  fatisfait  d'avoir  occafion  de  rallumer 
k  guerre  pour  enlever  Parme  à  Ottavio ,  ôc  de  pouvoir  con- 
tenter Mendofe  ôc  Gonzague  qui  le  fouhaitoient  avec  ardeur, 
afin  de  rendre  le  Pape  ennemi  du  Roi ,  fit  au  nom  de  l'Em- 
pereur les  plus  magnifiques  promefTes  ,  ôc  oflrit  au  Pape ,  s'il 
vouloit  déclarer  la  guerre  à  Ottavio ,  comme  il  le  pouvoit  lé- 
gitimement ,  toutes  les  troupes  du  royaume  de  Naples  ôc  du 
duché  deMilan.  L'évêque  de  Fano ,  qui  avoit  été  long-tems  re- 
tenu à  la  Cour  de  l'Empereur,  revint  le  dernier j  Camojani  qu'on 
avoit  envoyé  à  Parme,  l'avoit  devancé  à  Rome,ôc  donna  pour 
réponfe  de  la  part  d'Ottavio ,  qu'il  ne  dépendoit  plus  de  lui 
d'accomplir  le  defir  du  Pape ,  parce  que  fon  traité  avec  le  Roi 
ctoit  déjà  figné;  qu'il  fupplioit  Sa  Sainteté  de  le  trouver  bon^ 
puifqu'il  n'avoit  en  tout  cela  rien  fait  à  fon  préjudice ,  ni  fans 
fon  aveu.  Cette  réponfe  irrita  extrêmement  le  Pape  '■>  ainfi  l'évê- 
que de  Fano  le  trouva  en  des  difpofidons  bien  différentes  de 
celles  où  il  l'avoit  laiifé,  quand  il  étoit  parti.  Cependant  les  pro" 
nieffes  avantageufes  de  l'Empereur  le  flaterent  beaucoup. 

Les  Miniflres  Impériaux ,  félon  Tordre  qu'ils  en  avoient  re- 
çu ,  exageroient  infiniment  l'importance  de  cette  guerre ,  ôc 
fur-tout  Jean  Baptifte  del  Monte  follicitoit  vivement  le  Pape, 
qui  s'y  réfolut  enfin ,  ôc  qui  envoya  à  l'Empereur ,  fon  ami 
Jérôme  Dandino^  évêque  d'Imola,  pour  conférer  fur  la  ma- 
nière dont  ils  fentreprendroient,  ôc  pour  tirer  de  lui  une  pa- 
role plus  pofitive ,  au  iujet  des  fecours  qui  étoient  promis.  Mais 
l'Empereur,  avoit  confenti  à  une  rupture  très  peu  conve- 
nable dans  les  circonflances  préfentes ,  ôc  avoit  pris  ce  parti , 
comme  malgré  lui-même,  ôc  plutôt  pour  contenter  fes  minif- 
tres,que  pour  Çqs  propres  intérêts  aufquels  il  ne  jugeoit  pas  qu'el- 
le fût  utile.  Ainfi,  dès  qu'il  vit  le  Pape  entièrement  détermi- 
né à  faire  la  guerre ,  il  fe  repentit  de  fes  engagemens.  Comme 


112  '  HISTOIRE 

■  néanmoins  il  ne  pouvoir  honnêtement  retirer  fa  parole,  il  dit  qu'iï 
Henri  II  ^^^  paroiflbit  plus  dans  Tordre,  que  le  Pape  commençât  par 
j  ^  ^  *  déclarer  la  guerre  à  Ottavio ,  comme  à  un  rebelle ,  Ôc  qu'en- 
fuite  il  eût  recours  à  lui,  comme  au  protecteur  du  faint  Siè- 
ge :  qu'il  s'obligeroit  par  un  écrit  ligne  de  fa  main ,  à  lui  en- 
voyer du  fccours  j  &  outre  cela  à  lui  rendre  Parme  à  la  fin  de 
la  guerre,  s'ilarrivoit  par  hazard  qu'il  en  devînt  le  maître.  Ses 
vues  politiques  étoient  de  ne  pas  faire  croire  qu'il  eût  rom- 
pu la  paix ,  que  le  Roi  afFeâoit  de  vouloir  maintenir  5  ôc 
d'empêcher  qu'on  ne  le  foupçonnât  d'avoir  deflein  de  retenir 
Parme.  Le  Pape  croyant  alors  devoir  fe  contenter  des  furetez 
qu'on  lui  ofTroit ,  &  pouffé  par  fon  neveu  del  Monte  j  en- 
treprit la  guerre ,  6c  ayant  fait  ce  même  del  Monte  Général  de 
l'armée  du  faint  Siège ,  il  l'envoya  à  Boulogne.  Il  mit  Vitelli 
à  la  tête  de  l'infanterie ,  ôc  Vincent  de  Nobili  fils  de  fa  fœuir 
à  la  tête  de  la  cavallerie ,  avec  ordre  de  lever  deux  cens  chevaux 
dans  la  Marche  d'Ancone. 

Dès  que  le  Roi  en  eût  eu  avis ,  il  fit  partir  au(îi-tôt  pour 
ritalie  Horace  fon  gendre ,  avec  Pierre  Strozzi ,  ôc  leur  com- 
manda de  fe  rendre  promptement  à  la  Mirandole  .  que  Louis 
Pic,  depuis  la  mort  de  Galeoti  fon  père,  poffedoit  fous  la  pro- 
tedion  de  France ,  ôc  d'y  lever  des  troupes  ;  parce  que  l'on 
pouvoir  de  là,  à  caufe  du  voifinage,  fecourir  plus  aifémentla 
ville  de  Parme ,  ôc  y  faire  entrer  des  vivres.  Ferdinand  de  Gon- 
zague ,  qui  aulfi-bien  que  Jaque  Medichino  marquis  de  Ma- 
rignan ,  étoit  chargé  de  veiller  fur  cette  place  ne  perdit  point 
de  tems  5  il  tira  du  Milanez  ôc  du  Piémont  toutes  les  troupes 
Efpagnoles  qui  y  étoient  en  garnifon,  fe  rendit  à  Plaifance, 
renforça  de  nouveaux  foldats  la  ville  ôc  le  bourg  de  Sando- 
nino ,  ôc  inveftit  de  tous  cotez  la  ville  de  Parme  j  ainfi  cette 
guerre ,  à  laquelle  l'Empereur  étoit  poulTé  par  trois  perfonnes 
ôc  le  Pape  par  fon  neveu ,  fut  entreprife  en  apparence  contre 
Guerre  en-  jgg  Farnefcs  j  mais  en  effet  elle  commença  entre  deux  puifTans 
rem-  &"  la  Princes,  l'Empereur  ôc  le  Roi  de  France^ôc  au  préjudice  de  toute 
France.  la  Chrétienté  ,  elle  continua  jufqu'à  la  mort  de  Henri  II.  L'un 

ôc  l'autre  ne  manquoient  pas  de  prétextes ,  pour  rejetter  cha- 
cun la  caufe  de  la  guerre  fur  fon  ennemi.  Les  Impériaux  nous 
accufoient  fans  fondement  d'avoir  embraffé  le  parti  d'Ottav^io, 
moins  pour  fecourir  un  Prince  qui  avoit  imploré  notre  protection, 

^ue 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  VIIL        115 

que  pour  fomenter  la  guerre  en  Italie,  6c  par  conféquent  entre  les 
princes  Chrétiens  ;  ils  pubiioient  que  dans  cette  vue  nous  avions  Henri  II. 
porté  àla  révolte  les  Etats  ôcles  Princes  de  l'Empireîquenousles  1  c  c-  1. 
empêchions  de  fe  foumettre  aux  décrets  du  concile^  que  l'Em- 
reur  avoir  procuré  à  leur  prière,  pour  rétablir  lapaix  &  l'union 
dans  l'Eglife^que  nous  avions  envoyé  des  Ambafladeurs  au  Con- 
cile, pour  protefter  de  notre  part  que  nous  le  tiendrions  pour 
nul  :  ils  ajoûtoient  que  depuis  peu  Briflac  s'étoit  emparé  dans 
le  Piémont  d'un  monaftere  dépendant  du  bourg  de  Barges 
gardé  par  les  Impériaux,  afin  d'avoir  lieu  de  faire  la  guerre,  ôc 
qu'il  faifoit  travailler  jour  ôc  nuit  à  le  fortifier.  Pour  nous  ren- 
dre encore  plus  odieux,  ils  pubiioient  par  tout ,  que  nous  nous 
étions  liez  avec  le  Turc  j  alliance  qui  ne  pouvoir  qu'être  fu- 
nefte  à  la  Chrétienté.  Telles  étoient  les  reproches  des  Impé- 
riaux. Les  nôtres  à  leur  égard  étoient  bien  plus  juftes ,  ôc  la 
matière  beaucoup  plus  ancienne. 

Nous  leur  reprochions  que  l'Empereur,  dans  le  tems  des  fé- 
didons  de  la  Guienne^  avoit  envoyé  le  comte  de  Buren  en 
Angleterre ,  pour  engager  cette  nation  à  favorifer  la  rébellion 
des  Bordelois,  ôc  à  faifir  cette  occafion  de  recouvrer  ce  qu'ils 
avoient   perdu   en   Guienne  :  Que   deux    ans  après   que  la 
paix  eût  été  conclue  avec  les  Anglois  j  l'Empereur  avoit  ten* 
du  des  embûches  au  maréchal  de  Saint  André ,  lorfqu'ils  re- 
venoit  d'Angleterre,  ôc  avoit  fait  prendre  quelques-uns  de  nos 
vaifiTeaux  par  les  Flamans  5  qu'il  avoit  follicité  les  Suifles  à  ne 
point  renouveller  leur  alliance  avec  la  France  5  qu'après  avoir 
fait  fouffrir  de  cruels  tourmens  à  Sebaflien  Vogelsperg,  qui  n'a- 
voit  commis  d'autre  crime  que  d'avoir  été  au  fervice  du  Roiî 
on  lui  avoit  tranché  la  tête  à  Auftourg  dans  le  tcms  de  la  diète 
de  l'Empire  ,  ce  qui  étoitune  injure  atroce  faite  au  Roimêmej 
Que  lorfqu'on  avoit  porté  des  plaintes  à  Marie  reine  de  Hon- 
grie ,  au  fujet  de  quelques  vaiffaux  marchands  pris  en  Flandre, 
i'ambaffadeur  du  Roi  avoit  été  emprifonné  contre  le  droit  des 
gens  5  ôcque,  contre  toutes  les  règles  ,  les  effets  appartenans 
aux  François  avoient  été  confifquez  à  Anvers.  Qu'enfin  l'Em- 
pereur avoit  indignement  menacé  Charle  de  Marillac  évêque 
de  Vannes,  ambaffadeur  du  Roi  à  fa  Cour  ,  que  Ci  on  en  ve- 
jioit  aux  armes ,  il  réduiroit  le  Roi  à  la  condition  du  moindre 
des  particuliers  de  fon  Etat, 

Tome  ÎI,  '     '  P 


114  HISTOIRE 

■ Avant  néanmoins  d'en  venir  aux  derniers  extrêmltez^  le  Pa- 

Henri  II  P^  envoya  le  cardinal  Alexandre  à  Ottavio  fon  frère  ,  pour 
j  -  j  l'engager  à  rompre  le  traité  d'alliance  qu'il  avoit  fait  avec  la 
France,  à  rendre  Parme  à  l'Eglife  ,  ôc  à  recevoir  en  échange 
le  duché  de  Camerino  ,  avec  une  penfion  honnête.  Le  Cardi- 
nal accepta  volontiers  cette  commiilîon  j  parce  qu'il  fe  voyoit 
avec  peine  à  Rome,  parmi  des  gens  qui  n'étoient  pas  préve- 
nu en  fa  faveur,  &  aufquelsil  étoit  fufpecl  :  non  qu'il  efperdt 
pouvoir  rien  obtenir  de  fon  frère,  qui  n'étoitplus  le  maître  de 
faire  ce  qu'on  exigeoit  de  lui ,  mais  pour  avoir  un  prétexte  hon- 
nête de  quitter  cette  ville.  Il  avoit  delTein  de  venir  en  Fran- 
ce, &  de  fe  retirer  à  Avignon  dont  il  étoit  Légat  5  mais  pour 
ne  pas  faire  foupçonner  qu'il  eût  tout  à  fait  pris  le  parti  des 
François ,  des  qu'il  eut  vu  que  ni  les  menaces  du  Pape  ,  ni 
fes prières,  ni  celles  de  Corne  de  Medicis  ne  faifoient  aucune 
impreflion  fur  Fefprit  d'Ottavio,  il  fuivit  le  confeil  que  ce  dernier 
lui  avoit  donné  à  Florence ,  où  il  étoit  allé  le  voir  en  pafTant,  Ôc 
fe  retira  chez  le  duc  d'Urbin  fon  bcau-frere,  qui  avoit  époufé 
Vi6loire  fa  fœur ,  il  étoit  accompagné  de  Baccio ,  Cavalcante  ôc 
Jérôme  de  Fifa  Florentins ,  qui  étoient  les  principaux  de  foii 
confeil. 

Le  Pape  envoya  encore  le  cardinal  Aîedichino,  frère  du 
marquis  de  Marignan ,  ôc  peu  après ,  Rainuce  frère  d'Ottavio , 
6c  le  cardinal  de  Santa-Fiore ,  qui  allèrent  à  Reggio ,  pour 
conférer  avec  Ottavio^  qui  s'y  étoit aufiTi  rendu  dans  le  même 
deflein ,  avec  Hercule  duc  de  Ferrare ,  ôc  Dandini.  Ottavio 
proteftoit  qu'il  étoit  très-difpofé  à  traiter  ,  pourvu  que  ce  fût 
à  des  conditions  raifonnables.  Afcagne  de  la  Cornia  ,  que  le 
Pape  avoit  envoyé  au  Roi,  rapportoit  de  fa  part  la  même 
chofe  )  rien  cependant  n'avançoit ,  à  caufe  des  difficultez  qui 
furvcnoient  fans  cefTe.  Les  Impériaux  ôc  ceux  du  parti  du  Pape , 
s'imaginoient  qu'on  n'avoit  d'autre  delTein  par  tous  ces  re- 
tardemens ,  que  de  donner  aux  aiFiegez  le  tems  de  faire  leur 
récolte  y  pendant  la  trêve  dont  on  étoit  convenu  pour  trai- 
ter :  eiforte  que  Ferdinand  de  Gonzague  réfolut  d'exécuter 
le  deflein  qu'il  avoit  pris  ,  de  faire  le  dégit  des  bleds ,  avant 
qu'ils  fufient  venus  à  maturité.  Cependant  le  cardinal  de 
Tournon,  chaigé  des  affaires  du  Roi  en  Italie ,  ôc  Paul  de  Ther- 
me  fon  AmbalTadeur ,  n'ayant  pu  rien  obtenir  du  Pape,  fortirent 


DEI  A.   OE   THOU,  Lîv.  Vtïl.         nç 

de  Rome,  ôc  fe  retirèrent  par  différens  chemins,  Pun  à  Veni-  ■ i manM. 

fe>  l'autre  à  laMirandole,  où  les  troupes  du  Roi  s'afTembloient.  Henri  II. 

Corne  de  Medicis  ,  demeuroit  neutre  au  milieu  de  tou-  j  r  ç  i, 
tes  ces  divifions  ,  &  quoique  les  Impériaux  l'eufTent  traité 
indignement,  il  maintenoit  la  paix,  &  confervoit  les  bonnes 
grâces  de  l'Empereur ,  jugeant  cette  politique  néceflaire  à  l'af- 
fermiflement  de  fa  nouvelle  fouveraineté.  On  crut  néanmoins 
qu'il  étoit  dans  le  parti  de  la  France  ,  à  caufe  du  procédé  in- 
jurieux de  Diego  de  Mendofe  àfon  égard,  ôc  furtout  à  caufe 
de  la  manière  dont  Côme  fe  comporta  dans  la  circonftance  que 
je  vais  dire.  Horace  Farnefe  &  Aurelio  Fregofe  ,  s'étant  embar- 
quez à  Marfeille ,  fur  les  galères  de  Sforce  Santa-Fiore  ,  pour 
arriver  plutôt  en  Piémont,  furent  pouiTez  par  la  tempête  ,  vers 
la  Tofcane ,  contraints  d'y  échouer  ,  &  pris  par  Barthélémy 
de  Poggio.  Côme  ordonna  auffi-tôt  qu'on  les  mît  en  liberté , 
quoique  ennemis  du  Pape  :  il  leur  fit  rendre  leurs  galères  > 
leurs  armes,  &c  tout  le  refte  de  leur  équipage,  &  les  fit  con- 
duire honorablement  jufqu'à  Caftelnuovo ,  dans  la  vallée  de 
Carfagnana.  Le  procédé  obligeant  du  fouverain  de  Florence  en 
cette  occafion  fit  donc  croire  à  plufieurs  perfonnes  qu'il  avoit 
changé  de  fentiment ,  ôc  qu'il  commençoit  à  pancher  du  côté 
de  la  France.  Auiïi  le  Roi  Ôc  la  Reine  envoyèrent  lui  faire  des 
remercimens. 

Ferdinand  de  Gonzague ,  voyant  l'Empereur  fe  repentir  de 
la  réfolution  qu'il  avoit  prife ,  ôc  le  Pape  employer  les  Car- 
dinaux ,  ôc  Côme  même  ,  pour  tenter  quelque  voye  d'ac- 
commodement, ôc  que  cependant  le  tems  de  la  moiflbn  ap- 
prochoit,  jugea  à  propos  de  prévenir  fes  ennemis ,  ôc  de  com- 
mencer la  guerre ,  par  s'emparer  de  tous  les  lieux  ,  d'où  l'on 
pourroit  empêcher  qu'il  ne  vînt  des  vivres  aux  affiégez ,  ôc 
par  faire  le  dégât  de  tous  les  grains. 

Brefello  fut  la  première^  place  qu'on  attaqua  ;  c'eft  un  châ- 
teau dépendant  de  Reggio  ^  ôc  par  conféquent  du  duché  de 
Ferrare ,  fitué  entre  Cazal-Major  ôc  le  territoire  de  Mantouë  > 
c'étoit  de  là  qu'on  envoyoit  de  grands  convois  à  Parme.  La 
nuit  du  premier  jour  de  Mai  ,  Alvare  de  Luna  gouverneur 
du  Château  de  Crémone  ,  fe  rendit  maître  par  furprife  de 
cette  place,  dont  les  habitans  n'eurent  pas  le  courage  de  fe 
défendre.  Le  duc  de  Ferrare  s'en  plaignit  >  mais  Ferdinand 

P  i j 


ii<^  HISTOIRE 

lui  fit  dire,'  que  comme  Reggio  ôc  fes  dépendances  apparfe- 
Henri  IL  iT^'^ient  à  l'Empire^  on  étoic  obligé  d'y  recevoir  une  garnifon 
I  5  5"  1.  Inipériale.  Déjà  tout  étoit  tous  les  armes  j  Jean-Baptifte  del- 
Monte  commandoit  cinq  mille  hommes  d'infanterie  ,  qu'on 
pouvoir  nommer  la  fleur  des  troupes  de  Tofcane  5  à  deux 
cens  chevaux -légers  que  commandoit  Vincent  de  No- 
bili  i  cent  autres  s'étoient  joints ,  à  la  tête  defquels  on  voyoit 
Troïle  comte  de  Roiiîl.  Del-Monre  étoit  parti  de  Boulo- 
gne avec  fes  troupes ,  ôc  avoir  pafTé  la  Lenza  pour  fe  join- 
dre à  Gonzague  qui  étoit  déjà  à  Plaifance ,  avec  le  marquis 
de  Marignan ,  lieutenant  général  de  1  armée  Impériale,  ôcy 
avoir  fait  venir  du  canon ,  des  faulx  ,  &  tous  les  inftrumens 
néceflaires  pour  détruire  la  moiflbn  ;  fon  armée  étoit  compo- 
fée  de  vingt  compagnies  de  gens  de  pied ,  Efpagnols  ôc  Ita- 
liens,  que  Gonzague,  ne  fe  défiant  en  aucune  façon  de  Brif- 
fac ,  avoir  ti'rez  très  -  mal  à  propos  du  Milanez  ,  il  avoir  aufiî 
trois  cens  Chevaux-legers  ,  ôc  trois  compagnies  de  Gendar- 
merie, tous  en  très-bon  équipage.  Noceto  qui  fe  trouve  dans 
le  territoire  de  Parme ,  ôc  qui  appartenoit  à  Ottavio ,  fe  ren- 
dit à  Gonzague ,  qui  le  prit  en  chemin  faifant,  par  la  lâcheté 
de  celui  qui  y  commandoit,  ôc  qui  en  fut  bien -tôt  puni  > 
cela  fit  rompre  letraitté  de  paix,  auquel  travailloient  conjoin- 
tement le  cardinal  Santa-Fiore  ôc  le  duc  de  Ferrât  e,  qu'une 
guerre  faite  fi  près  de  fes  Etats,  incommodoit  extrêmement. 

Déjà  Pierre  Strozzi  ôc  Corneille  Bentivoglio  s'étoient  ren- 
dus à  la  Mirandole  par  la  Suiffe  ôc  le  pays  des  Grifons  ;  ils 
avoient  de  là  dépêché  Aurelio  Fregofe  à  iPefaro  ,  vers  le  duc 
d'Urbin ,  qui  avoir  époufé  la  fœur  d'Ottavio  ,  pour  le  prier 
d'agréer ,  qu'il  fit  fur  fes  terres  une  levée  de  deux  mille  hom- 
mes d'infanterie  5  Fregofe  fut  pris  fur  le  chemin  par  le  Légat 
de  Ravenne  ;  mais  depuis  s'étant  échappé  des  mains  de  Cé- 
far  Rafponi ,  qui  le  tenoit  prifonnier ,  il  amena  les  troupes 
que  l'on  demandoit.  Comme  elles  faifoient  des  courfes  fur 
le  territoire  de  Boulogne,  le  Pape  qui  craignoit  pour  cette 
ville,  envoya  Camille  des  Urfins  pour  y  commander;  mais 
la  garnifon  étoit  trop  foible  pour  s'oppofer  à  nos  troupes  >  ôc 
pour  les  empêcher  de  ravager  la  campagne. 

Les  troupes  des  Alliez  étant  fur  le  point  de  fe  joindre , 
Ottavio  leva  trois  compagnies  dans  Parme,  à  latêtedefqueiles 


DE  J.  A.  DE  THOU,  L  i  v.  VIII.       117 

il  mit  les   principaux  des  bonnes  familles  de  la  ville  ,  com-  .» 

me  des  Tagliaferri ,  des  Baïardi  y  ôc  des  Cariiïimi.  Son  def-  He^s^ri  IL 
fein  étoit  de  les  envoyer  trouver  Strozzi  à  la  Mirandole ,  &     i  r  ^  i. 
de  fe  défaire,  fous  ce  prétexte  honnête,  de  ceux  qui  dans  la 
ville  lui  étoient  fufpetls. 

Ils  partirent  effectivement ,  &  ayant  rencontré  l'armée  du 
Pape  qui  venoit  le  long  du  Gabelii,  qu'on  appelle  aujourd'hui 
la  Sechia ,  ils  attaquèrent  del-Monte ,  qui  conduifoit  l'avant- 
garde  :  le  combat  fut  meurtrier  de  part  ôc  d'autre  ,  mais  à  la 
tin  defavantageux  pour  ceux  de  la  ville.  Baïardi  y  fut  tué  , 
Tagliaferri  dangereufementblefTé  ,  ôc  la  cavalerie  prefque  toute 
prife  prifonniere  :  la  vidoire  ne  coûta  pas  moins  de  fang  aux 
troupes  du  Pape.  K.oland  de  Piftoye  grand  capitaine  y  fut 
tué,  ôc  le  prince  de  Macédoine  bleffé  d'un  coup  de  pique 
dans  la  cuifre ,  que  del-Monte  lui  donna.  Cependant  on  mit 
en  liberté  les  prifonniers  ,  dans  Fefperance  que  fe  reffouvenant 
du  péril  auquel  Ottavio  les  avoit  expofez  ,  ils  exciteroient 
quelque  foulevement  dans  la  ville  '■>  mais  le  deffein  des  enne- 
mis n'eut  aucun  fuccès.  La  garnifon  étrangère  y  étoit  la  plus 
forte ,  ôc  étoit  augmentée  encore  par  les  troupes  que  François 
de  Ciermont  avoit  amenées  avec  lui ,  tandis  que  les  forces  des 
habitans  diminuoient  tous  les  jours.  Les  défiances  d'Ottavio 
n'étoient  pas  fans  fondement:  on  découvrit  bien-tôt  que  Mi- 
chel Tagliaferri  Ôc  Jtan  Galeoti  Sanvitale  ,  iffu  des  Comtes 
de  Sala  t  avoient  traité  avec  les  ennemis  ,  ôc  avoient  promis 
de  leur  livrer  la  porte  de  la  ville  :  convaincus  de  cette  trahi- 
fon ,  ils  eurent  la  tête  tranchée. 

Les  armées  fe  joignirent  près  d'un  pont  dreffé  fur  la  Lenza. 
Le  Cardinal  Medichino  étant  arrivé  au  camp  muni  d'un  bref, 

Ï)ar  lequel  fa  Sainteté  donnoit  à  Ferdinand  de  Gonzague 
e  commandement  général  de  l'armée  pendant  le  cours  de  cette 
guerre,  ôc  lui  envoyoir  >,  félon  l'ufage  ,  le  Gonfalon  de  l'E- 
glife,on  fut  d'avis  d'attaquer  Colornio j  011  Americ  Antinori 
commandoit  au  nom  d'Ottavio  ,  qui  cependant  retenoit  pri- 
fonnier  à  Parme^e  Seigneur  de  cette  ville  ,  Jean-François  de 
Sanfeverino  ,  parce  qu'il  lui  étoit  fufped.  Alvare  de  Sandi 
Maréchal  de  camp  fut  chargé  de  cette  attaque  ■•>  il  prit  avec 
lui  des  troupes  Efpagnoles ,  mit  à  fec  le  foffé  ,  ôc  ayant  pouffé 
plus  loin  fes  travaux,  gagna  le  pie'  du  mur.  Il  fut  bien-tôtfuivi 

P  iij 


ïi8  HISTOIRE 

^«.^5^---  de  Ferdinand  de  Gonzague  ,  qui  ayant  laifle  dans  le  camp  le 
Henri  II  ^^''^'^'^^'^'^s  de  Marignan  ,  pour  ruiner  la  moiffon  d'alentour  par  le 
moyen  des  pionniers  jfoinaia  d'abord  ,  mais  inutilement,  A nti- 
nori  de  fe  rendre  :  il  fit  enfuite  foudroyer  la  muraille  avec  quator- 
ze pièces  de  canon ,  qu'il  avoir  tirées  du  château  de  Sandomno  : 
la  brèche  devint  li  confidérable ,  que  les  afTiégez  ,  qui  de  trois 
cens  qu'ils  étoient,  fe  voyent  réduits  à  cent- trente  ,  ne  pou- 
vant plus  refifter ,  furent  forcez  defe  rendre  :  les  foldats  eurent 
ordre  de  fe  retirer  dans  la  citadelle ,  livrez  à  la  difcretion  du 
vainqueur  ,  qui  promit  la  vie  aux  habitans,  avec  la  conferva- 
tion  de  leurs  biens. 

Malgré  cette  promelTe^  les  Efpagnols  entrèrent  dans  la  ville> 
la  pillèrent,  ôc  firent  plufieurs  prifonniers  j  mais  ils  laiflerent 
aller  la  garnifon ,  fans  en  exiger  aucune  ranc^on.  Cependant 
comme  Antinori  paffoit  pour  riche,  Gonzague  le  traita  à  la 
rigueur,  ôc  exigea  douze  mille  écusd'or  pour  le  mettre  en  li- 
berté? une  autre  perte  qui  ne  fut  pas  moins  trifte ,  fuivit  bien- 
tôt celle  qu'on  avoit  efluyée  par  la  prife  de  Colornio.  Pendant 
le  fiége  de  cette  place,  les  compagnies  de  Cavalerie  ,  que 
commandoient  Gonzague  ôc  le  comte  de  Caïazzo,  s'étoient 
mifes  en  embufcade  auprès  de  Fontanella,  ôc  quelques  Ar- 
quebufiers  fortis  de  San-Secondo  s'étoient  avancez  pour  atti- 
rer la  garnifon  au  combat.  Adrien  Baglioni  ôc  Jule  d'Afcoli , 
qu'Ottavio  avoit  la  veille  envoyé  de  Parme  en  cet  endroit, 
fortirent  alors  de  la  place ,  au  bruit  qu'ils  entendirent  j  ils  fe 
mettent  auiïi-tôt  à  pourfuivre  les  fuyards  ;  ils  tombent  dans  l'em- 
bufcade,  ôc  après  avoir  perdu  quelques-uns  de  leurs  gens  , 
font  faits  prifonniers 

Strozzi,  capitaine  aufli  brave  qu'habile  ôc  a£tif,  repara  bien- 
tôt ces  deux  pertes.  Avec  l'élite  de  fa  cavalerie  ôc  de  fon  infan- 
terie ,  il  alla  en  diligence  à  la  Concordia ,  ville  appartenante 
aux  Pics  :  de  là ,  fans  fe  repofer ,  Ôc  ayant  fait  faire  à  fon  infan- 
terie une  marche  aufli  prompte  qu'à  fa  cavalerie,  il  entra  dans 
le  territoire  de  Reggio,  fit  encore  quatorze  lieues  qui  lui  ref- 
toient,  ôc  entra  dans  Parme  à  l'improvifle.  Son  arrivée  calma 
les  allarmes  des  citoyens  ;  Ottavio  en  conçut  une  joye  d'autant 
plus  \\\Q,  que  les  malheurs  imprévus  qui  lui  étoient  arrivés 
coup  fur  coup,  lui  en  faifoient  craindre  de  plus  funeftes.  Strozzi 
^'acquit  beaucoup  de  gloire  par  cette  marche  t  ôc  fon  aclioa 


DE  J.  A.   DE   THOU,  L  IV.  VIIÎ.       ïip 

parut  auffi  incroyable  qu'elle  avoit  e'té  inefperce.  Gonzague 

ayant  été  averti  de  fon  deflein  ,  avoit  envoyé  le  marquis  de  Hejv^-ri  JJ 
Marignan  au  Pont ,  qui  eft  fur  la  Lenza,  pour  fermer  le  pafla-  ,  r-  ^  t 
ge  a  nos  troupes  >  otrozzi  cependant  s  avança  avec  une  li  gran- 
de diligence  ,  que  quoique  fes  troupes  fulTent  nombreufes  ôc 
marchaiîent  toujours  en  ordre  ,  il  ne  laifla  pas  de  prévenir  l'en- 
nemi qui  étoit  fort  proche  ,  ôc  il  les  conduifit  en  bon  état  à 
Parme  J  excepté  quelques  foldats  qu'il  fut  obligé  d'abandonner 
à  demi  morts  de  faim  ôc  de  foif  Quelques-uns  ont  cru  que 
Marignan ,  homme  fin  ôc  rufé  ,  avoit  exécuté  lentement  l'or- 
dre dont  on  l'avoit  chargé  ,  foit  qu'il  favorifat  les  Farnefes  fes 
alliez,  foit  qu'il  voulût,  félon  fa  coutume,  tirer  la  guerre  en 
longueur  5  Gonzague  lediflimulapour  lors,  ôc  fit  prudemment, 
pour  ne  pas  ofFenfer  le  Cardinal  Medichino ,  frère  de  Mari- 
gnan, qui  étoit  venu  au  camp  delà  part  du  Pape:  mais  dans 
la  fuite  il  lui  en  fit  des  reproches.  Au  refte  il  n'étoit  pas  fâché 
que  Strozzi  fût  entré  dans  Parme  avec  toutes  fes  troupes ,  ef- 
perant  que  par  là  les  vivres ,  qui  commençoient  déjà  à  y  man- 
quer ,  feroienr  plutôt  confumez. 

Pendant  que  les  ennemis  étoient  occupez  au  fiége  de  Co- 
lornio,  nos  troupes  qui  s'étoient  raffemblées  à  la  Mirandole, 
prirent  occafion  de  l'abfence  de  del-Monte  ,  pour  faire  des 
excurfions  fur  le  territoire  de  Boulogne  ,  ôc  ravagèrent  tous 
les  lieux  d'alentour.  Le  Pape  craignant  quelque  événement 
plus  fâcheux  ,  eut  recours  à  Côme  de  Medicis  ,  qui  envoya 
aufTi-tôt  Othon  de  Montauti  à  Boulogne,  avec  mille  hommes 
d'infanterie,  foudoyez  à  fes  frais.  Son  a'rivée  fit  ceffer  en  effet 
pendant  quelque-tems  le  pillage  ôc  les  courfes  de  nos  gens  , 
qui  ayant  tenté  envain  l'attaque  de  Crepacuore  ,  de  San- 
Joanni,  ôc  de  San-Agatha  ,  s'en  retournèrent  chargez  d'un 
grand  butin  à  San-Antonio  éloigné  de  deux  mille  pas  de  la 
Mirandole ,  où  ils  s'étoient  bien  fortifiez  5  ôc  de  là  ils  conti- 
nuèrent l'-^urs  courfes  fur  le  territoire  de  Boulogne.  Enfin  le 
Pape ,  fatigué  d'entendre  les  plaintes  continuelles  que  lui  fai- 
foient  ceux  du  pays,  rappella  del-Monte,  ôc  Alexandre  Vi- 
telli.  Ils  féparerent  aufîi-tôt  leurs  troupes ,  ôc  avant  abandon- 
né l'armée  de  l'Empereur,  ils  fe  rendirent  à  Boulogne  par 
Reggio.  Ferdinand  s'y  oppofa  tant  qu'il  putj  il  difoit  haute- 
ment,  que  c'étoit  trahir  la  caufe  publique  ,  ôc  porter  un  grand 


120  HISTOIRE 

«—  prcjudice  aux  intérêts  du  Pape  :  mais  on  n'eut  point  d'égard  a 


Henri  IL  ^^^^  oppofition 
i  ^  <r  i,  Le  marquis  de  Marignan  fe  rendit  maître ,  au  nom  de  l'Em" 
pereur ,  de  Montecohio  6c  de  Caftelnuovo  ,  ôc  y  mit  garnifon»' 
Cependant  le  Pape  niftruit  par  les  dangers  qu'il  venoit  de  cou- 
rir ,  6c  craignant  les  mêmes  accidens  pour  Caftro  ,  6c  pour  les 
autres  villes  des  Farnefes ,  cita  Horace  Farnefe  à  Rome  ,  pour  y 
venir  fe  juftifier  ,  ôc  l'accufa  de  s'être  jette  à  main  armée  fur 
le  territoire  de  l'Eglife ,  fous  le  pre'texte  de  l'alliance  qu'il  avoit 
faite  avec  le  Roi.  Alexandre  quis'étoit  retiré  à  Urbin^ôcRai- 
nuce  qu'on  avoit  dépouillé  du  titre  de  Légat  de  Viterbe  % 
pour  en  revêtir  le  cardinal  Carpi  ,  furent  auiïi  citez  ;  le  Pape 
enfuite  envoya  des  Chevaux  -  légers  de  fa  garde  >  ôc  quelques 
troupes  que  Mendofe  avoit  tirées  de  Sienne  ,  pour  lui  fervic 
de  renfort ,  ôc  mit  à  leur  tête  Rodolfe  Baglioni  î  elles  avoient 
ordre  de  s'emparer  ,au  nom  du  Pape,  des  places  ôc  villes,  que 
les  Farnefes  poffedoient  dans  la  Campagne  de  Rome.  Elles 
n'eurent  pas  de  peine  à  exécuter  cet  ordre  ?  car  la  mère  des 
Farnefes ,  fur  l'afliirance  que  le  Pape  lui  donna  de  reftituer  ces 
Places  ,  dès  que  la  guerre  feroit  terminée ,  les  livra  fans  au- 
cune difficulté. 

Le  Pape  maître  de  ces  Places  n'eut  plus  rien  à  craindre  de 
ce  côté-là.  Ayant  alors  reçu  de  Mendofe  cent  mille  écus  d'or, 
il  fe  trouva  prêt  à  foûtenir  la  guerre  ,  ôc  penfa  ferieufement 
à  former  le  fiége  de  la  Mirandole.  Quelque-tems  auparavant 
nous  avions  reçu  un  échec  5  notre  Camp  de  San-Antonio  avoit 
été  attaqué  ôc  forcé  par  Camille  des  Uriins.  Les  ennemis  furent 
redevables  de  ce  fuccès  ,  principalement  à  la  valeur  de  Pierre 
Paul  de  Tofingo  ,  qui  monta  le  premier  fur  le  retranchement 
avec  fes  gens ,  quoiqu'extrêmement  fatiguez  de  la  longueur 
du  combat.  Ce  qui  engagea  Camille  des  Urfins  à  entreprendre 
cette  attaque  ôc  à  la  pourfuivre  vivement  j  eft  qu'il  fçavoit 
que  le  départ  de  Strozzi  avoit  extrêmement  affoibli  nôtre  ar- 
mée. Après  la  prife  du  camp,  nos  troupes  s'étant  approchées 
plus  près  de  la  ville ,  une  troupe  de  payfans  s'avança  jufqu'à 
nos  retranchemens,  pour  nous  porter  des  vivres.  Vitelli  les 
ayant  apperçus, fondit  fur  eux,  ôc  brûla  le  convoi  ,  quoique 
puffent  faire  nos  gens  pour  le  fauver.  Peu  de  tems  après,  les 
Efpagnols  mirent  le  feu  à  des  moulins ,  qui  étoieut  fur  le  Pp 

près 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  vni;       121 

près  de  Turricella  y  où  le  jour  précèdent  ils  avolent  perdu  quan-  1  • 

tité  des  leurs.  Un  autre  avantage  enfla  encore  le  courage  des  ]^£i^^ri  JI. 
ennemis  &  les  porta  à  tenter  de  plus  grandes  entreprifes.  Fran-  1  r  ^  j, 
çois  de  Coligny  d'Andelot  ,  que  le  Roi  avoit  envoyé  depuis 
peu  en  Italie,  ôc  Philbert  de  Marfilly-Sipierre,  qui  ctoit  ve- 
nu à  Parme  un  peu  après  l'alliance  qu'on  avoit  faite  avec  Otta- 
vio  jetant  fortis  avec  Vitelli  ,  Ôc  s'étant  jettez  fur  la  Soragne^ 
d'où  ils  revenoient  chargez  de  butin,  tombèrent  dansuneem- 
bufcade,que  le  comte  de  Gaïazzo  ôc  François  de  Bimonte 
Efpagnol  leur  avoient  dreiïée.  Après  un  rude  combat  ils  fu- 
rent pris  ,  menez  à  Plaifance ,  ôc  de  là  au  château  de  Milan , 
où  ils  furent  long-tems  prifonniers.  Dans  ce  combat  Chiuchia- 
ra ,  gendarme  Aibanois ,  après  avoir  été  long-tems  aux  prifes 
avec  del-  Monte ,  eut  bien  de  la  peine  à  s'échaper ,  Ôc  fe  retira 
enfin  à  Parme ,  fans  être  bleffé.  Comme  nos  gens  étoient  re- 
pouflez  de  toutes  parts  ,  ôc  qu'ils  fouffroient  eux  -  mêmes  d'é- 
tranges incommoditez  ,  au  pied  des  murailles  de  la  ville, ex- 
pofez  aux  injures  de  l'air  (  car  il  n'y  avoit  dans  la  ville  que 
Paul  de  Thermes  ôc  Ludovic  Pic  t  qui  la  gardoient  avec  fix 
cens  hommes  d'infanterie  ôc  cent-cinquante  de  cavalerie,  ) 
Gonzague  refolut  de  prefTer  le  liège  plus  vivement  qu'il  n'avoir 
fait  5  parce  qu'il  fe  flattoitque  le  Pape  s'engageroit  par  là  déplus 
en  plus  dans  la  guerre  qu'il  faifoit  au  Roi ,  ôc  que  toutes  fes  trou- 
pes étant  occupées  au  fiége  de  la  Mirandole ,  il  le  laifferoit 
maître  abfolu  de  la  guerre  de  Parme.  Mais  comme  tout  étoit 
en  defordre  dans  le  camp  des  ennemis ,  les  nôtres  ayant  repris 
courage,  faifoient  chaque  jour  de  nouvelles  excurfions ,  ôcleur 
caufoient  de  nouvelles  pertes  :  nous  primes  Camille  de  Caili- 
glione,  qui  alloitàRome  avec  vingt  Gendarmes,  pour  rendre 
compte  au  Pape  de  l'état  des  affaires. 

Comme  les  ennemis  fe  difpofoient  abattre  de  plus  près  la 
Mirandole  avec  leur  artillerie  ,  Horace  Farnefe  ôc  Paul  de 
Thermes  firent  une  fortie^  pour  s'y  oppofer  ;  ôc  s'étant  laiffés 
emporter  par  l'ardeur  du  combat  au-delà  d'un  bois  taillis  qui 
n'étoit  pas  fort  éloigné ,  ils  donnèrent  dans  une  embufcade  : 
le  péril  étoit  grand  ,  mais  leur  courage  ne  le  fut  pas  moins  , 
ôc  les  fauva  5  il  ouvrit  aux  nôtres  un  chemin  au  travers  des  en- 
nemis. Laiffant  derrière  eux  la  Mirandole ,  ôc  l'endroit  où  l'en- 
nemi embufqué  les  attendoit  à  leur  retour ,  ils  marchèrent  droit 
Tome  IL  Q 


V 


122  HISTOIRE 

•  à  Parme,  6c  évitèrent  ainfi  lesembufches  que  del-Monte  leur 

Henri  II  ^voit  tendues.  Taliano  ôc  les  comtes  de  Tiene  ôc  de  Collalte 
furent  pris.  On  eut  avis  peu  de  tems  après ,  qu'Alfonfe  Ulloa 
s'étoit  campé  avec  fa  cavalerie  Efpagnole  affés  près  de  la  Ville. 
Horace  Farnefe  ayant  pris  la  réfolution  de  l'aller  attaquer  avec 
la  Tienne ,  on  ferma  les  portes  ,afin  que  perfonne  n'eût  vent 
de  cette  fortie.  Yve  d'Alegre,  Dampierre  ,  Guy  Bentivoglio, 
ôc  Barthélémy  de  Montan  fe  joignirent  à  lui,  attaquèrent  l'en- 
nemi à  l'improvifte ,  en  tuèrent  une  partie^  ôc  mirent  en  fuite 
le  refte. 

Tandis   que  ces  chofes  fe  paflbient  à  la  Mirandole  ,  de 

Thermes  ayant  appris  qu'il  y  avoit  dans  l'armée  du  Pape  quel- 

De Thermes  q^es  troupcs  de  Cavalerie  Impériale,  écrivit  à  Gonzas;ue,  ôc 

fait    une  for-   i*  •  'M  '^  u         •  'l  -^    J 

j^^  lui  marqua  qu  il   apprenoit  avec   chagrin  ,  qu  il  y  avoit  des 

gens  de  l'Empereur  au  fervice  du  Pape  j  il  lui  repréfenta  tous 
les  témoignages  d'amitié  ,  que  l'Empereur  avoit  reçus  du  Roy 
fon  maître  5  ôc  il  le  pria  de  vouloir  bien  lui  dire  fon  fentiment 
fur  cet  article.  Gonzague  répondit ,  que  l'Empereur  ne  faifoit 
rien  en  cela  qu'il  ne  lui  ftit  permis ,  félon  les  conditions  du 
traité  fait  avec  le  Roi ,  où  le  Pape  étoit  compris  î  que  ce  traité 
l'obligeoit  à  défendre  le  S.  Siège  5  qu'il  ne  falloir  donc  pas 
s'étonner,  que  l'Empereur  engagé  à  foutenir  les  intérêts  du 
Pontife  ,  s'oppofât  aux  entreprifes  des  François  ,  qui  vou- 
loient  envahir  le  domaine  de  TEglife?  que  de  Thermes  lui- 
même  fçavoit  fort  bien ,  que  la  Mirandole  étoit  un  fief  de  faint 
Pierre^  fur  lequel  le  Roi  n'avoir  d'autres  droits,  que  ceux  qu'il 
pouvoir  ufurper  par  la  force  des  armes  5  que  dans  le  dernier  trai- 
té, auquel  il  avoit  été  préfent  avec  Granvelle ,  l'Ambafladeur  du 
Roi  en  ayant  fait  mention ,  ôc  redoublant  fes  inftances  pour  que 
la  Mirandole  y  fût  comprife ,  les  Miniftres  de  l'Empereur  s'y 
étoient  toujours  oppofez  î  ôc  qu'il  fut  conclu  qu'on  n'en  feroit 
aucune  mention ,  fans  porter  néanmoins  aucun  préjudice  au 
droit  que  l'Empereur,  le  Pape,  ôc  le  Roi  prétendoient  y 
avoir. 
Hiftoire  des  C'eft  ici  naturellement  le  lieu  de  parler  de  la  Maifon  des 
dc"a  Miran-  Pics,  qui  poffedent  aujourd'hui  la  Mirandole  ôc  la  Concor- 
doie.  dia  :  je  tâcherai  de  le  faire  fans  palfion^  Ôc  fuccindement,  ôc 

de  n'en  dire  que  ce  qui  a  rapport  à  mon  fujet.  Ainfi  fans  s'ar- 
rêter à  cette  origine  fabuleufe ,  que  lui  donnent  ceux  qui  fout 


DE  J.  A.  DE  THOU  .  Liv.  VIII.        125 

remonter  la   fource  de  leur  fang  jufqu'à  Confiance  fils  du  '" 

grand  Conftantin ,  il  efl:  certain  que  les  Pics  font  au  nombre  Henri  IL 
des  premiers  citoyens  de  la  ville  de  ModenC:,  ôc  qu'ils  s'y     1551. 
font  rendus  illuftres  y  par  un  grand  nombre  d'actions  éclatantes 
depuis  II 10.  Environ  deux  cens  ans  après  ,  l'Empereur  Louis 
IV.  honora  François  Pic  du  titre  de  Vicaire  de  l'Empire  h  mais 
depuis ,  PalTarino  Bonacolfi  (  à  qui  on  avoit  donné  dans  Mo- 
dene  le  droit  de  Bourgeoifie ,  après  la  mort  de  Pic  qu'il  re- 
doutoit,  ôc  de  fes  enfans  Prendiparte  ôc  Tomallin,  qui  furent 
tuez  )  fit  rafer  l'an  1 3  3 1  la  Mirandole  où  ils  s'étoient  réfugiez. 
Les  Gonzagues ,  qui  pofiedoient  le  duché  de  Mantouë  ,  aïant 
rangé  à  fon  devoir  Bonacolfi ,  la  Mirandole  fut  rebâtie  ,  & 
l'on  recuëiUit  les  reftes  de  la  famille  des  Pics  :  il  n'y  avoit  plus 
que  Nicolas  des  enfans  de  François.  A  la  faveur  de  la  proteâion 
que  lui  donna  la  Cour  des  Quarante  ^^  il  fut  remis ,  par  le  moïen  pdie^v  J'^ji" 
des  Gonzagues,  en  poflelïion  de  la  Mirandole.  Prendiparte  rcment /^ Cc-r- 
fucceda  à  Nicolas  ,  ôc  Paul  à  Prendiparte.  François  fon  fils  '^ z'*  Q:i<iran- 
eut  deux  enfans ,  Jean  &  François ,  que  Frédéric  IV.  *  fit  com- 
tes delà  Concorde.  A  François  fucceda  Jean-François^  à  celui-     *  Piuflcurs, 
ci  Nicolas  y  à  Nicolas  un  autre  Jean ,  &  à  Jean  un  autre  Jean-  lui-même ,°" 
François.   Ce  fut  celui-ci  qui  fit  le  premier  fortifier  le  Château  ^'^ppeJîcnc 
l'an  i3'6'o.  avec  une  dépenfe  prodigieufe  5  il  laiffa  quatre  en-  mTisc'diF/J-* 
fans ,  Galeoti ,  Antoine ,  Marie  ,  ôc  Jean ,  que  fa  vafte  ôc  pro-  derk  ly. 
fonde  érudition ,  ôc  la  connoiffance  qu'il  avoit  des  langues , 
jointes  à  fa  vertu  ôc  à  fa  rare  pieté ,  firent  appeller  dès  fa  jeu- 
neffe  le  Phœnix  de  fon  fiecle. 

Un  fi  grand  exemple  de  vertu  ôc  de  fcience  meritoit  d'ctre 
mieux  imité  par  fa  famille  ,  Ôc  qu'ils  obfervaifent  du  moins 
plus  religieufement  les  droits  du  fang  les  uns  à  l'égard  des 
autres;  mais  Galeoti,  l'aîné  des  quatre  frères ,  aïant  laiffé  trois  en- 
fans ,  Jean-François ,  Louis,  ôc  Frédéric,  Louis ,  qui  étoit  le  fé- 
cond ,  fe  foûleva  contre  fon  aîné ,  viola  le  droit  des  gens ,  ôc  fé- 
condé d'Hercule ,  premier  duc  de  Ferrare ,  il  chaifa  fon  frère  de 
la  Alirandole  ;  ce  Louis  avoit  époufé  une  fille  naturelle  de 
Jean-Jacque  Trivulce ,  de  laquelle  il  eut  un  fils  nommé  Ga- 
leoti. Après  la  mort  de  Louis ,  Jean-François  fon  fils  aîné ,  qui , 
h  rimitation  de  fon  oncle  ,  s'étoit  appliqué  avec  fuccès  aux 
Belles-Lettres,  à  la  Philofophie  ,  Ôc  à  la  Théologie ,  fut  remis 
par  Jule  II.  en  pofTeflion  du  bien  de  fes  ayeux.  Louis  XII. 


124  HISTOIRE 

■  l'en  dépouilla  de  nouveau  ,  après  la  bataille  de  Ravenne ,  ôc 
Henri  II  ^^  cardinal  Matthieu  Langus ,  cardinal  de  Gurcz,  ambafla- 
deur  de  Maximilien  I.  l'y  rétablit  :  il  demeura  paifible  pof- 
fefTeur  de  la  Mirandole^  jufqu'à  Tan  15*33  ,  que  Galeoti  fon 
neveu,  étant  entré  de  nuit  dans  la  ville  avec  quarante  hom- 
mes armez ,  commit  un  parricide  horrible  en  la  perfonne  de 
fon  oncle ,  homme  d'une  grande  pieté  j  qu'il  tua  aux  pieds 
d'un  crucifix ,  devant  lequel  il  étoir  alors  proflerné.  Non  con- 
tent de  cet  exécrable  attentat ,  il  y  joignit  le  meurtre  d'Albert 
fon  fils,  ôc  fit  mettre  en  prifon  Jeanne  Carafie  femme  d'Al- 
bert ,  avec  Paul  fon  fils ,  &  Charlotte  de  la  maifon  des  Ur- 
iîns,  femme  de  Jean  Thomas,  qui  étoit  un  autre  fils  d'Al- 
bert. Ce  fut  par  cette  fuite  de  crimes  qu'il  s'empara  de  la 
Mirandole.  Mais  craignant  avec  raifon  la  vengence  de  fes 
coufins ,  il  avoit  remis  la  Mirandole  entre  les  mains  du  Roi; 
trois  ans  auparavant  qu'il  en  fut  queflion  dans  le  traité ,  ôc 
il  reçut  en  compenfation  des  terres  du  domaine  du  Roi.  Lorf- 
qu'on  parla  néanmoins  de  cette  affaire  dans  le  traité  de  Crepy , 
Ôc  depuis  encore  au  commencement  du  règne  de  Henri  IL 
comme  on  ne  put  être  d'accord  fur  cet  article ,  on  jugea  à 
propos  de  n'y  plus  penfer  :  ôc  voilà  ce  qu'avoir  en  vûë  Gon- 
zague  dans  la  réponfe  qu'il  fit  à  Paul  de  Thermes.  Nous  lui 
oppofions ,  que  quinze  ans  auparavant ,  Galeoti  ôc  Thomas 
difputant  à  Nice  fur  les  prétentions  qu'ils  avoient  fur  cette 
place ,  avoient  confenti  de  part  ôc  d'autre  ,  que  Paul  III.  la 
mît  en  dépôt  entre  les  mains  du  Roi  François  I.  jufqu'à  ce 
que  le  différend  fût  vuidé  ;  ôc  que  depuis  ce  tems-là  elle  avoit 
toujours  été  fous  la  protection  de  la  France. 

Sur  ces  entrefaites  le  duc  de  Ferrare  propofa  quelques  con- 
ditions de  paix  :  une  guerre  fi  voifine  de  fon  Etat,  l'inccomo- 
doit  ;  ôc  le  cardinal  Farnefe ,  qui  étoit  allé  d'Urbin  à  Floren- 
ce ,  par  ordre  du  Pape  j  faifoit  tous  fes  efforts  pour  difpofer  les 
chofes  à  un  accommodement  î  mais  il  ne  put  y  réûflîr.  Gonza- 
gue  cependant  ne  pouvant  encore  tenter  rien  de  mieux,  tourna 
fes  forces  contre  quelques  places  ôc  quelques  bourgs  fituez  fur 
des  montagnes  voifines  de  Parme  >  il  prit  d'abord  CalHflrano  ôc 
cnfuite  la  citadelle  j  il  fe  rendit  maître  de  Tizzano ,  qu'on 
croyoit  fi  bien  inverti,  qu'il  n'y  avoit  pas  d'apparence  que  la 
garnifon  pût  échapper  5  les  habitans  l'abandonnèrent  faute  de 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  VIII.       12; 

vivœs.  Cependant  Alarcone  de  Caftello  ,  qui  y  ctoit  venu  de- 
puis peu  de  Fontaneiia,  en  fortit  en  plein  jour ,  fans  que  les  p£f^^pi  JJ 
ennemis  s'en  apperçufTent ,  avec  trois  cens  foldats,  au  travers 
d'une  vailce  protonde  ôc  inacceflible:  retraite  qui  lui  fit  beau- 
coup d'honneur.  Peu  après  les  châteaux  de  Torchiara  ôc  de 
Fehno  ie  rendirent  àGonza,2fuej  du  confentement  du  comte 
de  Santa-Fiore  leurieigneurj  ils  furent  autant  mal  traitez  par  les 
Efpagnols  j  qui  exercèrent  fur  eux  toute  forte  de  cruaurez  ôc  de 
brigandages ,  que  s'ils  euffent  fait  beaucoup  de  réfiftance,  Gon- 
zague  voyant  fon  infanterie  extrêmement  fatiguée  parce  fiege, 
fit  venir  de  Piémont  deux  compagnies ,  qu'il  avoit  laiffces  à 
Quiers ,  pour  les  mettre  à  Montecchio.  Mais  comme  ces  trou- 
pes j  malgré  les  remontrances  du  gouverneur ,  voulurent  loger 
hors  de  la  ville,  pour  faire  plus  librement  leurs  excurfions, 
Strozzi  l'ayant  feu ,  ne  perdit  pas  un  moment ,  ôc  en  capitaine 
habile,  prit  un  camp  volant  avec  lui ,  marcha  de  nuit  contre  eux, 
ôc  ayant  ordonné  à  fes  troupes  de  mettre  leurs  chemifes  par- 
deffus  leurs  habits ,  il  tailla  en  pièces  les  ennemis  couchez  à  la 
porte  de  leurs  tentes ,  ôc  plus  difpofez  au  pillage  qu'au  combat. 

L'Empereur  envoya  un  fecours  de  quatre  mille  AJlemans, 
fou  s  laconduite  du  feigneur  de  Seifnech  j  faute  de  payement, 
ils  n'étoient  pas  encore  arrivez  au  camp ,  quoiqu'on  les  eût 
levez  long-tems  auparavant.  Le  Roi  d'un  autre  côté,  envoya 
à  Gènes  Louis  Alamanni ,  pour  obtenir  de  la  République 
qu'elle  permît  aux  Franc^ois  d'entrer  en  toute  fureté  dans  fes 
villes  ôc  dans  fes  ports ,  ôc  qu'elle  voulût  bien  laifièr  paffer 
par  fes  Etats  les  fecours  qu'on  envoyeroit  à  Parme.  Les  diffen- 
tions ,  qui  partageoient  alors  la  République ,  faifoient  efperer  au 
Roi  qu'il  l'obtiendroit  aifément  :  mais  le  parti  des  Impériaux 
prévalut,  ôc  fécondé  du  crédit  de  Doria,  il  fit  fi  bien  ,  que  le 
Roi  ne  put  rien  gagner  fur  l'efprit  de  ces  Républicains.  Le 
Cardinal  de  Tournon  avoit  obtenu  de  la  République  de  Ve- 
nifé ,  dans  les  bras  de  laquelle  il  s'étoit  jette  depuis  fon  éloi- 
gnement  de  la  Cour,  que  les  troupes  levées  en  Suifle  depuis 
peu  par  le  Roi  ,  pafferoient  par  le  territoire  de  Brefi^e  j  mais 
on  leur  refufa  les  vivres ,  parce  que  les  habitans  du  pays  dirent 
qu'à  peine  il  y  auroit  affez  de  grains  pour  eux  cette  année,  qui 
avoit  été  très-ftérile. 

La  guerre  pour  la  défenfe  de  Parme  n  avoit  été  allumée 

Q  ") 


lié  HISTOIRE 

■MwiiiiiBw—  jufqu'alors  qu'entre  le  Pape  ôc  le  Roi  >  elle  s'alluma  enfulte 
Henri  II.  ^^^^^  ^^  I^oi  ^  l'Empereur;  le  Capitaine  Poulin,  baron  de  la 
j  ^  -  j^     Garde  en  fut  la  caufe  ,  pour  avoir  pris  fur  l'Océan  quelques 
vaiflaux  Flamans  ,  qui  portoient  des  marchandifes ,  dont  il  fit 
un  riche  butin.   André  Doria,  qui  avoir  été  honoré  de  la  con- 
duite de  Philippe  prince  d'Efpagne,  ôc  de  Maximilien  d'Au- 
triche fon  coufin  ,  quand  ils  allèrent  l'un  &  l'autre  en  Efpagne , 
étant    fur  le  point  d'y  retourner ,  pour  ramener  en  Italie  le 
même  Maximilien  avec  fa  femme  ôc  fa  famille,  étoit  attendu 
de  jour  en  jour  à  Barcelone  avec  fli  flotte.  Alors  Léon  Strozzi, 
commandant  des  Galères  de  France  ,  fe  glifla  fecrettement 
derrière  le  cap  de  Cercelli  ^  où  Doria  s'étoit  arrêté,  Ôc  à  la 
faveur  de  la  montagne  qui  le  cachoit  ,  il  vint  avec  vingt-fept 
Galères  6c  deux  Briganfins ,  dans  le  deflein  de  furprendre  la 
Flotte  Impériale.  André  Doria  en  fut  averti  ?  il  fit  affembler 
les  Capitaines  des  Galères,  leur  dit  ce  qu'il  avoit  appris  du 
deflein  ôc  des  préparatifs  des  ennemis,  ôc  les  exhorta  à  foûte- 
nir  dans  cette  occafion  ,  pour  le  fervice  de  l'Empereur,  la 
haute  réputation  de  valeur  qu'il  s'étoient  fi  jugement  acquife, 
Enfuite  deux  heures  avant  le  coucher  du  Soleil,  il  partit^  ôc  fe 
ménagea  fi  bien  entre  le  ventôc  les  ennemis,  qu'il  gagna  in- 
fenfiblement  la  haute  mer ,  pour  être  plus  en  état ,  ou  de  pour^ 
fuivre  fa  route,  ou  de  livrer  combat.    Mais  comme  le  vent 
s'augmenta  ôc  que  la  nuit  approchoit,  il  fe  détourna  Ôc  gagna 
Villefranche.  Strozzi  ayant  vu  que  fon  projet  n'avoir  pas  réùffi, 
changea  de  deffein  :  il  s'approcha  de  la  terre  ,  ôc  ne  fit  que 
déployer  fes  petites  voiles  pour  côtoyer  le  rivage.  Après  cela 
il  prit  la  route  d'Efpagne  ,  Ôc  voulut  pafler  pour  Doria  ,  qui 
venoit  prendre  l'Archiduc  Maximilien,  afin  de  le  conduire  à 
Gènes.  Cette  feinte  lui  réûffit  ;  il  prit  une  Galère  nouvelle- 
ment équipée  qui  venoit  de  Barcelone  pour  le  faluer  ,  ôc 
aulFi-tôt  continuant  fa  route  ,  il  fit  faire  une  décharge  de  canon, 
qui  caufa  une  fi  grande  épouvante  au  peuple  afiemblé  fur  le 
Port  pour  voir  fon  arrivée  ,  qu'il  fe  feroit  rendu  maître  de  la 
ville  fans  peine ,  s'il  eût  pu  mettre  tous  fes  gens  à  terre  5  mais 
pour  lors  il  fe  contenta  de  ce  qu'il  avoit  fait,  ôc  après  avoir 
pris  fept  vaiffcaux  marchands  ,  ôc  d'autres  plus  petits ,  il  s'en 
^retourna  à  Marfeille  avec  un  grand  butin. 

JLa  joye  de  ce  fuccès  dura  peu  :  elle  fut  bien-tôt  troublée  par  l^ 


DEJ.  A.  DETHOU.Liv.  VIIÎ.         127 

nouvelle  qui  Te  répandit,  au  fujetde  l'aiTivceimprévûë  de  Fran- 
çois de  Montmorency  fils  du  Connétable  j  ôc  du  comté  de  Vil-  Henri  IL 
lars ,  &  de  ce  qui  l'occafionnoit.  Strozzi  n'ignorant  pas  que  fon  1  ç  r  1 . 
frère  ôc  lui  eLoient  extrêmement  haïs  du  Connêtable^ôc  de  Clau- 
de de  Savoy  e  comte  de  Tende,  fon  beau-frere^  Gouverneur  de 
Provence,  ôc  qu'ils  n'étoient  envoyez  que  pour  le  dépouiller 
honteufement  de  fa  dignité,  ôc  lui  ravir  le  commandement, 
réfolut,  en  homme  prudent  ôc  courageux,  de  prévenir  cet  af- 
front. Ainfi  il  monta  fur  une  Galère  qu'il  avoir  prife  depuis 
peu  à  Barcelone,  ôc  accompagné  d'un  autre  qui  étoit  à  fou 
frère ,  il  franchit  à  force  de  rames  la  chaîne  qui  fermoir  le  Port, 
fe  mit  en  haute  mer ,  ôc  alla  droit  à  Malthe.  Ce  qui  l'obligea 
encore  de  précipiter  fon  départ  ,  fut  le  foupçon  qu'il  eut 
qu'on  avoit  envoyé  des  émiïïaires  pour  l'afTafliner.  Déjà  fur  ce 
foup(^on  il  avoit  fait  mettre  à  la  queftion  un  de  ks  principaux 
coniidens ,  nommé  Jean-Baptifte  de  Corfo ,  ôc  en  avoit  arra- 
ché un  aveu  écrit  de  fa  main ,  qui  étoit  très-conforme  à  fes 
con;ed;ures  ;  mais  afin  qu'il  ne  parut  pas  s'être  retiré  fms 
congé  ,  il  écrivit  en  partant  cette  lettre  au  Roi ,  ôc  lui  fit  por- 
ter l'étendard  de  l'Amirale  ,  qu'on  avoit  plié  avec  grand  foin. 
La  lettre  étoit  conçue  en  ces  termes  : 

M  Sire  ,  la  gloire  a  été  le  motif  qui  m*a  fait  ambitionner     Retraite  de 
^'fhonneur  de  vous  fervir.  Le  foin  de  ma  vie  ôc  l'intérêt  de  Strozzi,  &ra 

A  1    .  r  •         j'L    •    V        '  /i    .  1      lettre  au  Koi. 

»'  cette  même  gloire  me  forcent  aujourd  nui  a  m  éloigner  de 
^5  votre  Royaume,  puifque  je  vois  qu'on  ne  deftine  d'autre  ré- 
35  compenfe  à  la  fidélité  de  mes  fervices  ôc  à  tant  de  travaux, 
3'  qu'un  congé  honteux ,  ou  une  mort  indigne  5  ce  qui  eft  conf- 
"' tant  par  les  dépofitions  de  ceux  qu'on  avoit  chargez  dem'af- 
=3  faffmer.  Je  conjure  donc  votre  Majefté  )  par  fa  bonté  naturelle, 
"  de  me  pardonner,  fi  j'ai  quitté  fon  Royaume  fans  recevoir 
0' fes  ordres  ;  il  ne  m'a  pas  été  permis  d'agir  autrement  5  la 
35  haine  de  mes  envieux  m'eut  écarté  de  votre  thrône ,  fi  j'eufi^e 
33  ofé  en  approcher  5  ils  vous  auroient  prévenu  contre  moi  ;  ôc 
33  leur  perfidie m'auroit  accablé,  fi  j'eufi^c  difi^erédeme  mettre 
33  à  couvert.  Mais  quoique  cette  retraite  précipitée  m'attire 
33  peut-être  votre  julle  indignation ,  j'efpere  néanmoins  que  fi 
»3  votre  Majedé  veut  bien  confiderer  la  différence  qui  fe  trou- 
as ve  entre  mon  arrivée  dans  fon  Royaume  ôc  ma  fortie  ,  je 
«»  mériterai  qu'elle    me  plaigne ,  fi  je  ne  mérite  pas  qu'elle 


Henri  IL 


12S  HISTOIRE 

me  pardonne.  J'étois  venu  riche ,  je  m'en  retourne  pauvre; 
Je  ne  le  dis  point  pour  m'en  plaindre.  Je  fupplie  très-hum- 
blement votre  Majefté  d'agréer  les  fervices  que  j'ai  tâché 
de  lui  rendre  avec  une  inviolable  fidélité.  Ce  fera  toujours 
une  fatisfadion  bien  grande  pour  moi,  de  fçavoir  que  mes 
actions  paflees  ne  vous  déplaifcnt  pas,  quoique  ma  condui- 
te préfente  ait  le  malheur  de  vous  être  déiagréabie  ;  j'ofeme 
flatter  que  votre  Majefté  meregrerera,  quand  mon  abfence 
lui  donnera  lieu  quelque  jour  de  me  comparer  avec  ceux 
qui  m'ont  attiré  fa  difgrace. 
La  retraite  de  Strozzi  fit  changer  le  commandement  de  l'ar- 
mée navale.  André  Doria  eut  tout  le  tems  de  lever  de  nou- 
velles troupes,  ôc  de  pafier  en' Efpagne  fans  obftacle,  avec  le 
duc  d'Aibe,  fur  trois  galères  bien  équipées  qu'envoya  le  grand 
Duc.  Le  mauvais  tems  le  retint  quelque  tems  en  Efpagne  5  mais 
enfin  il  en  partit ,  ôc  amena  heureufement  à  Gennes  l'Archi- 
duc Maximilien  ,  fa  femme  &  toute  fa  famille.  Ces  deux  voya- 
ges d'Italie  en  Efpagne  ôc  d'Efpagne  en  Italie,  que  fit  André 
Doria ,  occupèrent  tellement  fes  galères  toute  cette  année,  qu'il 
ne  put  fecourir  ni  Malthe  ni  Tripoli,  Ôc  que  faute  de  fecours^ 
les  Turcs  firent  de  grands  ravages  fur  la  mer  de  Tofcane. 

Cependant  BrifTac  ayant  fait  en  Piémont  tous  fes  prépara- 
tifs ,  commença  la  guerre ,  lorfqu'on  s'y  attendoit  le  moins. 
Pierre  d'OlTein ,  le  baron  de  Cipi  y  &  le  feigneur  de  Cental 
s'étant  offerts  à  alîieger  Chierafco,  Briffac  leur  donna  trois  com- 
pagnies Françoifes.  Les  échelles  furent  plantées  5  les  nôtres  com- 
mencèrent vigoureufement  l'attaque  :  mais  ils  furent  vivement 
repouflez  ,  ôc  le  frère  de  Charry  ayant  été  précipité  du  haut 
d'une  échelle,  refta  fur  la  place.  L'entreprife  de  Jean  Grogner 
feigneur  de  Vafle  eut  un  fort  plus  heureux  5  ayant  été  com- 
mandé pour  l'attaque  deSan-Damiano,il  s'embufqua  au  point 
du  jour,  à  demie  lieuë  de  la  ville  '■>  ôc  comme  on  avoir  coutu- 
me de  faire  fortir  de  grand  matin  les  habitans,  pour  aller  tra- 
vailler à  la  campagne,  ôc  qu  après  cela  on  pofoit  des  fentinel- 
les  fur  les  murailles ,  il  arriva  heureufement  qu'avant  que  \qs 
fentinelles  fuffent  pofées,  les  nôtres  firent  une  defcente  dans 
le  folié ,  plantèrent  leurs  échelles  6c  gagnèrent  le  haut  du  mur. 
Ainfi  la  ville  fut  prife^ôc  enfuite  la  citadelle,  qui  faute  de  vi- 
vres fe  rendit. 

Il 


D  E  J.  A.  DE  T H  O U  ,  L  I V.  VIIL       i^^§ 

Il  ne  fut  pas  fi  aifé  de  s'emparer  de  Quiers  5  on  voulut  l'af- 


fieger  cette  même  nuit,  ôcBrififac  marcha  en  perfonne  à  cette  Henri  IL 
expédition.  Il  avoit  d'abord  été  réfolu  dans  le  confeil  de  guerre,  i  c  c  i. 
que  l'éfcalade  commenceroit  du  côté  des  vignes ,  qui  font  fur 
le  chemin  d'Agnafla  à  Quiers  >  mais  Blaife  de  Monluc ,  qui 
étoit  déjà  dans  une  haute  eftime,  remontra  à  BrifTac,  que  puif- 
qu'il  vouloir  lui-même  conduire  cette  entreprife ,  il  devoir, 
fur-tout  au  commencement  de  fon  généralat ,  travailler  à  con- 
ferver  fa  réputation ,  ôc  prendre  de  fi  juftes  mefures ,  que  la 
force  vînt  aufecours  de  l'adrefle,  ôc  qu'on  fe  rendît  maître  de 
la  place  ,  de  quelque  manière  que  ce  fut.  Il  y  eut  fur  cela  beau- 
coup de  conteftations  j  ôc  comme  plufieurs  difoient^  que ,  fi  l'on 
rardoit  plus  long-tems,  l'entreprife  feroit  découverte  ,  on  réfo- 
lut  de  faire  venir  du  canon  de  Turin,  ôc  l'on  ordonna  à  Mon- 
luc ôc  à  Caillac  de  faire  l'attaque  le  plus  promptement  ôc  avec 
le  moins  de  bruit  que  l'on  pourroit  j  Monluc  exécuta  ponctuel- 
lement fa  commifîion  :  il  amena  le  canon,  ôc  arriva  avec  d'Ailly 
de  Pequigny  ,  en  même-tems  que  BrilTac ,  Bonivet  ôc  François 
Bernardin  fe  prefentoient  devant  la  place.  On  reconnut  que  la 
précaution  confeiliée  par  Monluc  étoit  néceflaire  :  car  com- 
me le  foffé  étoit  profond ,  ôc  la  muraille  trop  élevée  pour  que 
le  foldat  pût  gagner  le  haut  avec  fes  échelles ,  Briiïac  fut  con- 
traint d'en  venir  à  la  force  ouverte  :  le  canon  fut  pointé  de 
différens  endroits,  contre  la  porte ,  qu'on  appelle  vulgairement 
la  porte  Jaune ,  ôc  la  brèche  fut  bien-tôt  fort  large.  La  garnifon 
ïtahenne ,  qui  étoit  de  cinq  cens  hommes  ôc  de  cinquante  che- 
vaux (que  Gonzague  y  avoit  fubftituez  aux  Efpagnols,  dont  il  s'é- 
toit  fervi  pour  la  guerre  de  Parme  )  voyant  que  les  habitans  nou- 
vellement irritez  contre  les  Efpagnols ,  pour  s'en  venger  ,  ne 
vouloient  pas  fe  défendre ,  fe  rendit ,  avec  fon  commandant 
George  Lampugnano  Milanois.  Cet  officier  livra  la  citadelle , 
ôc  fes  gens  furent  de  bon  matin  menez  avec  lui  à  Afi:  en  fii- 
reté ,  enfeignes  ployées  ôc  fans  battre  le  tambour.  Briffac  épar- 
gna les  habitans,  ôc  voulut  par  cet  exemple  de  clémence  atti- 
rer à  fon  parti  les  villes  voilines. 

Ferdinand  de  Gonzague  n'eut  pas  plutôt  appris  cette  nou- 
velle ,  qu'il  vint  en  diligence  à  Aft ,  avec  quatre  mille  hom- 
mes  d'infanterie   Italienne ,  deux   mille   Allemands  ôc  trois 
cens  chevaux.  Le  Roi  de  foa  côté  envoya  en  Piémont  fix 
Tom.  IL  H 


j;;  I. 


15a  HISTOIRE 

-  .  compagnies  de  vieilles  troupes,  fous  la  conduite  d'Inard,  que 
Henri  IL  ^^^^'^"^^^^  bien-tôt  après  Claude  de  Lorraine  duc  d'Aumale  co- 
lonel delà  cavalerie,  Jean  de  Bourbon  duc  d'Enghien  ,  Louis 
de  Bourbon  Prince  de  Condé  fon  frère ,  Jaque  de  Savoye 
duc  de  Nemours,  François  deMontmorencifils  du  Connéta- 
ble, Eleonor  Chabot  comte  de  Charny ,  &  François  de  la 
Rochefoucaulr,  avec  l'élite  de  la  noblelTe.  Briïïac,  pour  les  lo- 
ger plus  commodément ,  fit  fortir  de  Quiers  trois  compag- 
nies j  il  fut  alors  réfolu  d'attaquer  Lantz  ,  place  fituée  au  pied 
des  Alpes  j  ôc  qui  incommodoit  confidérablement  ceux  qui 
venoient  de  Suze  à  Turin.  Briflac  s'y  rendit  avec  toute 
fon  armée  î  on  donna  le  foin  de  l'artillerie  à  Monluc  t  qui 
avoir  été  forcé  de  garder  le  lit ,  pour  avoir  eu  la  hanche  dé-» 
mife  par  la  chute  d'une  muraille  :  on  le  tranfporta  de  Quiers 
à  Moncalier ,  &  de  là  il  fut  mandé  à  l'armée  par  Briflfac , 
qui  arriva  le  même  jour  avant  midi  à  Lantz  >  où  Monluc 
vint  fur  le  foir  avec  Caillac  &  cinq  enfeignes  de  gens  de 
pié. 
On  attaque  La  ville  n'étant  alors  environnée  que  de  foibîes  murailles, 
fe  rendit  auHî-tot.  Il  n'en  fut  pas  de  même  de  la  citadelle: 
iituée  fu^  un  terrain  plat  du  côté  de  la  ville ,  mais  fortifiée  de 
ce  côté  là  par  deux  bons  baftions  qui  la  mettent  à  couvert ,  elle 
eft  en  tout  autre  endroit  inacceffible  ,  à  caufe  de  la  monta- 
gne efcarpée  fur  laquelle  elle  efl:  bâtie  j  enforte  que  pour  rendre 
cette  place  forte,  la  nature  à  prefque  pûfe  pafler  de  l'art.  Brif- 
fac  alla  lui-même  la  reconnoitre  ,  ôc  comme  il  eut  beaucoup  de 
peine  à  monter  environ  trois  cens  pas  ,  il  défefpeia  du  fuc- 
ces  de  l'entreprife,  ôc  tint  confeil  pourfçavoir  s'il  feroit  reti- 
rer l'armée.  Monluc  ,  qui  n'étoit  pas  encore  bien  remis  de 
fon  accident  ,  fe  laifTa  perfuader  par  Pequigny  ,  Touchepied 
ôc  du  Chefne  Vinu ,  qui  l'engagèrent  à  aller  vifiter  la  pla- 
ce. Il  y  fut ,  monté  fur  un  mulet ,  il  prit  garde  que  fur  le  pen- 
chant du  mont  il  y  avoit  par  intervalles  des  chemins  plats,  où 
l'on  pouvoitpoferle  canon,  ôc  faire  rcpofer  les  pionniers  qui  le 
tireroient,  jufqu'à  ce  qu'on  eut  gagné  le  haut.  Il  revint  auiïi- 
tôt  trouver  Briffac,  ôc  ayant  fçù  qu'on  avoit  réfolu  de  s'en  re- 
tourner, il  fuppliainftamment  ce  Maréchal  d'attendre  encore, 
ôc  lui  rapporta  ce  qu'il  avoit  remarqué.  Il  paila  fi  fortement , 
que  par  l'avis  des   deux  princes  de  Bourbon  ,  du  duc   de 


Lantz, 


DE   J.  A.  DE  THOU,  Liv.  VîII.         ijï 

Nemours ,  de  François  de  Montmorenci ,  ôc  du  refte  du  con-    

feil ,  on  le  chargea  de  conduire  le  canon  fur  le  haut  de  la  mon-  tt^,,„,  tt 
tagnej  enfuite  pour  exciter  encore  davantage  i  ardeur  des  fol- 
dats ,  les  princes  de  Bourbon  eux-mêmes  Jes  duc  de  Nemours 
ôc  de  Montmorenci,  mirent  les  premiers  la  main  à  l'œuvre  , 
avec  tant  de  promptitude  &  de  fuccès ,  qu'en  moins  de  vingt 
heures  les  chemins  furent  appîanis  ,  &  que  le  canon  fut 
conduit  en  haut  ôc  mis  en  batterie.  Au  premier  bruit  que  les 
habitans  entendirent,  ils  furent  fi  épouvantez  d'une  attaque  à 
laquelle  ils  ne  s'attendoient  pas ,  qu'ils  fe  rendirent  auiïi-tôt. 
Gonzague  étoit  alors  abfent,  ôc  occupé  avec  fon  gendre  Fa- 
brice Colomne,  à  recevoir  à  Milan  Maximilien  roi  de  Bohê- 
me, fa  femme  ôc  fes  enfans,  ôc  à  les  conduire  de  là  par  l'Ita- 
lie jufqu'à  la  frontière  d'Allemagne, 

Gonzague  fe  mêloit  de  bien  d'autres  affaires  que  de  celles 
de  la  guerre.  ïl  avoir  le  foin  de  la  Police  ;  il  adminiftroit  les 
finances ,  que  des  gens  avides  ;  ôc  qui  ne  fongeoient  qu'à  s'en- 
richir,  manioient  fous  fon  autorité.  Comme  il  n'y  avoir  aucun 
ordre  dans  les  affaires ,  il  fe  trouvoit  toujours  dépourvu  d'ar- 
gent j  d'où  il  arrivoit  que  ne  pouvant  faire  obferver  à  la  rigueur 
la  difcipline  militaire  ,  ni  réprimer  l'infolence  du  foldat ,  qui 
faute  d'être  payé  commettoit  toutes  fortes  de  défordres ,  il  don- 
noit  par-là  occafion  aux  plaintes  vives  ôc  réitérées ,  que  fai- 
foientde  fa  conduite ,  non  feulement  ceux  de  Milan  -,  mais  les 
Princes  voifins ,  ôc  plus  que  perfonne ,  le  duc  de  Savoye.  II 
ne  ceffoit  cependant  de  remplir  l'efprit  de  l'Empereur  d'une 
infinité  de  deffeins ,  dans  lefquels  britloient  fon  génie  ôc  fa  po- 
litique ,  mais  ordinairement  pleins  de  difficultez ,  ôc  dont  le 
fuccès  ,  qu'il  difoit  infaillible  ,  faute  d'argent ,  étoit  toujours 
chimérique.  Il  ne  laiffa  pas  d'envoyer  en  Piémont  un  fecours 
de  fix  Enfeignes  de  gens  de  pied  Iraliens ,  commandez  par 
Céfar  Maggi  j  ils  furent  bientôt  fuivis  de  fix  compagnies  d'in- 
fanterie Efpagnole  ,  ôc  de  trois  d'infanterie  Allemande  \  com- 
mandées par  François  d'Efte  ,  qui  remplaçoit  Gonzague  en  fon 
abfence  ;  Alvare  de  Sandi  s'étant  aufii  rendu  au  camp  avec  le 
même  nombre  d'hommes  des  mêmes  nations  ,  pour  être  a 
portée  de  fecourir  ceux  de  fon  parti  j  s'alla  camper  près  de 
Lantz  î  mais  ce  fut  trop  tard  :  la  place  étoit  déjà  rendue.  Le 
ieigneur  de  cette  ville,  que  le  duc  de  Savoye  avoit  charge  de 

Ri; 


152  HISTOIRE 

^  la  défendre ,  6c  à  qui  il  avoit  donne  le  commandement  de  la 

Henri  II.  g^^nifon ,  rejetta  fur  le  foldat  la  faute  qu'on  lui  imputoit  -,  il 
I  5*  c  I.  pi'ctendit  que,  comme  l'on  nepayoit  pas  les  troupes,  elles  s'é- 
toient  mutinées  i  ôc  n'avoient  pas  voulu  obéir  ;  c'eft  du  moins 
ce  que  nous  apprend  Julien  GofTelin  ,  qui  a  écrit  la  vie  de  Gon- 
zague  fur  fes  propres  Mémoires  :  mais  laiflant  cette  raifon;à 
part ,  il  efl:  très-naturel  de  croire  que  les  batteries  dreffées  d'une 
manière  fi  peu  attendue ,  contre  la  partie  de  la  place  la  plus 
foible ,  déterminèrent  les  habitans  à  fe  rendre. 

Quelque  tems  après  le  Maréchal  de  Briffac  ordonna  à  Louis 
de  Birague  ôc  à  François  Bernardin ,  de  s'emparer  de  Ponts ,  de 
Cafteltelle,  6c  de  Valpergue,  places  voifines  d'Ivrée,  au  pied  des 
Alpes  :  ils  s'en  rendirent  maîtres  ôc  fortifièrent  en  diligence  le 
château  S.  Martin.  Ces  fuccès  obligèrent  Gonzague  à  aban- 
donner, quoique  malgré  lui  ,  le  fiége  de  Parme.  Comme  il 
étoit  l'auteur  de  cette  guerre,  qu'il  y  avoit  porté  l'Empereur, 
ôc  qu'il  avoit  accepté  la  charge  de  Général  des  armées  du  Pa- 
pe, il  fentoitbien  que  la  prife  de  tant  de  places  dans  le  Pié- 
mont, rendant  très-douteux  l'événement  de  cette  guerre,  il 
étoit  expofé  aux  reproches  qu'on  pourroir  lui  faire,  d'avoir  en- 
trepris cette  affaire  uniquement  pour  venger  fes  propres  in- 
jures ,  contenter  fon  ambition  ,  ôc  aiïbuvir  fon  avarice.  Ce- 
pendant François  d'Efte  ,  avec  les  troupes  Efpagnoles  de  Mag- 
gi ,  aux  confeils  duquel  il  déféroit  beaucoup ,  ôc  avec  celles 
de  Sandi  ,  alla  affiéger  Villadiale  dans  le  Montferrat.  Cette 
Place  eft  fituée  fur  un  rocher  efcarpé  de  toutes  parts.  D'Efte 
ayant  reconnu  fa  fituation,  fe  repentit  de  fon  entreprife  j  d'ail- 
leurs le  tems  étoit  fort  pluvieux,  ôc  les  chemins  étoient  rompus  > 
enforte  que  le  foldat  ne  pouvoit  pas  demeurer  long-tems  au- 
tour de  cette  Place  ,  fans  fouffrir  de  grandes  incommodi- 
tez.  Mais  Maggi  engagea  d'Efte  à  continuer  le  fiége  ;  ÔC 
avec  un  courage  inébranlable  il  alla  au  pied  du  mur ,  fuivi 
d'Antoine  Pola  de  Trevifcj  ôc  fe  faifit  d'un  lieu  creux,  où  les 
foldats  pouvoient  refter  à  couvert.  Cette  aÛion  épouvanta 
tellement  les  affiégez  ,  que  Jean  Antoine  Novello ,  qui  com- 
mandoit  pour  le  Roi  dans  le  château, fe  rendit  fur  le  champ. 
En  même  tems  Saluggia  ,  que  Louis  de  Birague ,  qui  avoit 
depuis  peu  paffé  la  rivière  de  Dora,  fortifioit  en  dihgence,fut 
reprife^  fans  qu'on  tirât  un  feul  coup  de  canon  j  par  Maggi  ^ 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L I  V.  VÎIL       133 

avec  quelques  troupes  que  Nicolas  Secco  lui  avoit  amenées 

de  Crefcenrino  ôc  de  Livoume.  Gonzague  en  fit  démolir  le  Henri  IL 

château,   Chiufi  fe  rendit  aufTi  aux  Impériaux.  i  S"  7  i. 

Tandis  que  ces  chofes  fe  pafToient  dans  le  Piémont ,  Gon- 
zague réfolut  de  fermer  tous  les  paffages  aux  troupes  que  les 
François  pourroient  envoyer  à  Parme  :  car  c'étoit-là  ce  qu'il 
craignoit.  Il  n'y  avoit  en  tout  que  deux  chemins  par  où  ils 
pulTent  paffer  :  l'un  mène  à  Tortona  ;  c'eft  celui  qu'on  appelloit 
autrefois  f-^ta  ^milia  5  mais  Gonzague  s'en  mettoit  peu  en 
peine,  parce  qu'il  étoit  difficile  ôc  bordé  de  troupes  Impériales. 
L'autre  lui  étoit  infiniment  plusfufpeél;  c'eft  celui  qui  con- 
duit par  la  vallée  du  Tefin  jufqu'au  de-là  du  Pô.  Le  combat 
de  l'infanterie  contre  la  cavalerie  n'y  pouvoir  qu'être  defavan- 
tageux.  Il  fit  donc  camper  entre  Verceil  ôc  Cafal  fix  enfeignes 
Allemandes,  douze  Efpagnoles,  quatre  Italiennes ,  avec  toute 
la  cavalerie ,  ôc  fit  dreffer  un  pont  furie  Pô  auprès  de  Cafal.  Il 
plaça  des  garnifons  autour  des  gués  du  Tefin  ,  depuis  Bufa- 
îora ,  du  côté  de  Vigevani ,  jufqu'à  Pavie. 

Il  embaraffa  les  chemins  détrônes  d'arbres ^  qu'il  avoit  fait 
couper  5  les  gués  de  l'Adda  furent  auiïi  gardez  ,  ôc  on  tint  des 
barques  toutes  prêtes  t  pour  courir  fur  les  François ,  en  cas  qu'ils 
puflent  échapper.  Jean  de  Luna ,  Gouverneur  du  château  de 
Milan  ,  eut  la  garde  des  gués  du  Tefin  ,  ôc  Louis  Viftarino  la 
garde  de  ceux  de  l'Adda.  Gonzague  avoit  deffein  depuis  long- 
tems  de  faire  un  fi  grand  dégât  dans  les  bleds  du  Piémont, 
que  les  François ,  obligez  de  fiùre  venir  des  vivres  de  fort  loin, 
quittafi^ent  le  pays.  L'Empereur  avoit  agréé  cette  réfolunon  ; 
mais  enfuite  il  changea  d'avis^ôc  ce  changement  embarafHi 
Gonzague.  L'argent  lui  manquoit  pour  entretenir  fes  troupes , 
ôc  fournir  au  rcfle  des  frais  de  la  guerre  j  d'ailleurs  les  forces  des 
François  augmenroient  de  jour  en  jour  5  enfin  le  liège  de  Par- 
me tiroit  en  longueur  beaucoup  plus  qu'il  ne  l'avoir  crû  :  tout 
cela  lui  donnoit  d'étranges^  inquiétudes. 

L'Empereur  avoit  envoyé  de  nouvelles  troupes,  pour  rafraî- 
chir celles  qu'un  fi  long  fiége  avoit  extrêmement  fatiguées  •■>  il 
tira  d'Allemagne,  ôc  fur-tout  du  duché  de  Wirtemberg,  tout 
ce  qu'il  y  avoit  d'Efpagnols  ,  ôc  délivra  enfin  ce  Duché  du  joug 
fous  lequel  ceux  du  pays  avoient  gémi  pendant  cinq  ans  en- 
tiers, ne  fe  réfervant  que  la  feule  fortereffe  d'Afperg.    Le 

R  iij 


n^  HISTOIRE 

.  marquis  de  Marignan  reçut  avec  grande  joye  ce  renfort^  6c  réfo- 


TJrx^D  1  TT    lut  de  ferrer  Parme  de  plus  près.  Pour  en  venir  a  bout,  il  tranf- 
j      porta  Ion  camp  du  cote  des  Chartreux ,  qui  lont  a  une  demie 
lieuë  de  la  ville  :  il  employa  vingt  jours  à  fortifier  le  monaftere, 
pendant  lefquels  la  ville  ne  cefTa  de  tirer  fur  lui. 

Strozzi  étant  forti  de  Parme,  fordfia  Breflello ,  Montecchio , 
Fontanella ,  ôc  les  autres  places  du  Parmefan ,  qu'il  jugea  les 
plus  propres  à  fes  deifeins  ^  &  y  mit  garnifon.  De  là  fe  jettant 
fur  le  territoire  de  Plaifance  ,  il  en  remporta  un  grand  butin  î 
ôc  comme  la  garnifon  de  Ragazuola  étoit  fortie^  pour  défen- 
dre la  vie  ôc  les  biens  des  habitans  ,  il  en  tailla  en  pièces  une  par- 
tie ,  ôc  emmena  le  relie  avec  lui  prifonnier  à  Parme.  Se  flat- 
tant déjà  que  la  guerre  étoit  finie  ,  il  s'en  retourna  en  France 
pour  y  recevoir  la  récompenfe  de  fes  grands  fervices ,  ôc  ré- 
tablir par  fa  préfence  les  affaires  de  fon  frère ,  qui  y  étoient  ea 
très-mauvais  état.  Son  départ  fembla  ranimer  le  courage  des 
ennemis  :  ils  ravagèrent  les  campagnes  des  environs  de  la 
ville,  ôc  prefferent  plus  vivement  que  jamais  les  alFiégez ,  à  qui 
les  vivres  manquoient  tous  les  jours  de  plus  en  plus  ;  enforte 
qu'Horace  Farnefe  fut  obligé  défaire  une  fortie.  Pour  avoir  des 
vivres  avec  plus  de  facilité ,  il  penfa  àfe  rendre  maître  des  Places 
Torchiaia    bAties  fur  l'Apennin.  Le  prince  de  Macédoine  commandoit 

P''"'  alors  dans  le  Fort  deTorchiara ,  qui  n'efl:  qu'à  trois  lieues  ôc  demi 

de  Parme.  Horace  fçachant  qu'on  n'y  faifoit  pas  bonne  garde, 
partit  à  minuit  le  17  de  Novembre  ,  fe  rendit  au  pied  de  la  mu- 
raille ,  un  peu  avant  le  point  du  jour  ,  ôc  dreffa  Cqs  échelles. 
Le  tumulte  ôc  le  bruit  des  foldats  qui  montoient  éveilla  les 
habitans.  Le  prince  de  Macédoine  fe  jette  promptement  hors 
de  fon  lit ,  prend  fes  armes  >  fans  fe  donner  le  tems  de  s'ha- 
biller, ôc  pour  reparer  par  fa  réfolution  la  négligence  qu'on 
pouvoit  lui  reprocher ,  il  accourt  fur  la  muraille  avec  les  capi- 
taines Antoine  d'Ancone  ôc  Fabrice  deFerrare:  par  fes  paroles  ôc 
par  fon  exemple  il  encourage  tous  les  foldats ,  les  anime  à  une- 
vigoureufe  défenfe,  ôc  donne  toutes  les  marques  de  valeur  qu'on 
pouvoit  attendre  d'un  grand  Général.  Mais  quand  il  vit  qu'Hora- 
ce Farnefe ,  Nicolas  de  Pitigliano ,  Luc- Antoine  de  Terni ,  Fa- 
bio  Romano ,  André  Maggi ,  ôc  Bentivogho  ,  étoient  déjà  dans 
la  Ville ,  il  ne  voulut  pas  furvivre  à  la  perte  de  cette  Place , 
&L  s'étant  jette  au  milieu  des  ennemis  ,  il  fut  tué  d'un  coup 


DE  J.  A.  DE   THOU,  L  I  V.  VÎII.        13; 

d'arquebufe.  La  mort  de  ce  Chef  confterna  les  habitans  ,  ils 
abandonnèrent  la  muraille  ,  ôc  les  nôtres  étant  auiîi-tôt  entrez  ,  Yi^^f.  \  IL 
firent  un  grand  carnage  ,  pillèrent   la  Ville  &    en  abattirent      1  r  ç  i . 
les  murs ,  pour  empêcher  que  les  Impériaux  ne  fongeaflent  à  la 
réprendre.  Horace    Farnefe  fit  porter  à  Parme  le   corps  du  je  Matcdoins 
prince  de  Macédoine ,  ôc  lui  fit  faire  des  obfeques  magnifiques  tué. 
àc  dignes  de  fa  naiflance  &  de  fa  valeur  :  quoique  fon  ennemi , 
il  crut  lui  devoir  ce  témoignage  de  fon  eftime. 

Cependant  les  forces  des  aiîîégez  augmentoient  :  tous  les 
lieux  d'alentour  leur  fourniiToient  àts  vivres  en  abondance  5 
le  château  deGuardafone  ôcles  autres  places  voifines  étoient 
bien  fortifiés  :  le  pays  ennemi  leur  donnoit  même  du  fecours 
en  fecret.  Alexandre  Palavicini  ,  gouverneur  de  San-Doni- 
no ,  l'un  des  meurtriers  de  Pierre-Louis  Farnefe ,  en  ayant  été 
accufé ,  eut  la  tête  tranchée  par  l'ordre  de  l'Empereur  ,  quoi- 
qu'il dit ,  pour  fe  juftifier,  qu'il  n'avoit  rien  fait  qu'avec  le  con- 
fentement ,  ôc  même  par  le  confeil  de  Gonzague. 

Pendant  le  cours  de  ces  hoililitez  en  Italie  ,  la  guerre  com-  Guerre  cn° 
menca  à  s'allumer  entre  l'Empereur  ôc  le  Roi  dans  les  Pays-  ^''^  ^/r^w'; 
bas  ÔC  fur  la  frontière  delaLorrame.  Le  commandement  ge-  dans  icsP«y» 
néral  de  l'armée  fut  donné  à  François  de  Cleves  duc  de  Ne-  ^^^■ 
vers  y  gouverneur  de  Champagne,  qui  diftribua  dans  la  pro- 
vince fept  compagnies  de  Cavalerie ,  que  le  connétable  de 
Montmorenci  y  avoit  envoyées ,  ôc  qui  fuivirent  bien-tôt  après 
huit  compagnies  d'infanterie ,  qu'on  mit  en  garnifon  en  divers 
lieux,  pour  être  prêtes  à  porter  du  fecours ,  quand  on  en  au- 
roit  befoin.  Déjà  Pierre  Erneft  comte  de  Mansfeld  ,  Gouver- 
neur du  Luxembourg ,  avoit  fait  une  irruption  fur  nos  frontiè- 
res ,  pour  tâcher  de  furprendre  le  duc  de  Nevers  ?  mais  com- 
me il  étoit  au  Chefne-populeux  ,  qui  eft  un  bourg  éloigné  de 
Moufon  d'environ  cinq  lieues,  on  lui  apporta  la  nouvelle  de 
la  défaite  des  Flamans  ,  que  Lufarche  ,  Lieutenant  de  la  com- 
pagnie  de  Châtillon,  avoit  mis  en  déroute  près  deMontcor- 
net  dans  les  Ardennes.  0\\  en  avoit  tué  fix  vingts ,  quarante 
avoient  été  pris ,  ôc  deux  cens  avoient  été  mis  en  fuite  '■>  cet  avan- 
tage reveilla  le  courage  des  nôtres.  Le  duc  de  Nevers  paffa 
jufqu'à  Yvoy  :  mais  voyant  que  quelques  Arquebufiers,  qu'il 
avoit  envoyez  contre  les  ennemis ,  n'avoient  pii  les  enga- 
ger au  combat ,  ii  revint  à  Moufon ,  où  il  emmena  avec  lui 


1^6  HISTOIRE 

Tiercelin  de  la  Roche  du  Maine,  qui  en  étoit  Gouverneur, 
Henri  IL  avec  lequel  il  pafTa  à  Donchery ,  ôc  de  là  vint  à  Mefieres.  A  un 
I  5*  5"  I.  mille  de  là  il  y  a  un  château  nommé  Lûmes ,  bâti  fur  la  Meufe^ 
dont  les  Impériaux  étoient  les  maîtres  •-,  le  comte  d'Apremont 
le  leur  avoit  livré  :  il  y  eut  en  cet  endroit  un  rude  combat , 
entre  les  nôtres  ôc  ceux  de  la  garnifon  d'Apremont  :  Le  Comte 
lui-même  y  fut  blefle  à  l'épaule  il  dangereufement,  qu'il  en  mou- 
rut bien-tôt  après. 

Comme  l'hiver  approchoit  ,  le  duc  de  Nevers  fe  retira  à 
Châlons,  ôclaifTale  commandement  de  l'armée  en  fon  abfen- 
ce  à  Imbert  Bourdillon  de  la  Platiere ,  lieutenant  de  Roi  dans 
la  Province,  qui  ayant  paffé  par  la  forêt  des  Ardennes,  avec 
la  cavalerie  de  Henry  de  Lenoncourt,  comte  de  Nanteuil ,  ÔC 
celle  de  la  Roche  du  Maine,  y  démolit  S.  Hubert,  que  les 
ennemis  avoient  fortifié.  Lorfqu'il  fut  revenu  à  Mezieres ,  Ni- 
colas Gourdes ,  Meftre  de  Camp  d'un  vieux  Régiment ,  ôc  Of- 
ficier intrépide ,  accoutumé  à  tailler  en  pièces  ou  à  mettre  en 
fuite  les  payfans  ôc  autres  gens  de  la  campagne ,  dont  la  plu- 
part des  troupes  des  ennemis  étoient  compofées ,  fortit  de  Mau- 
bert-Fontaine  ,  avec  les  iiens ,  plein  de  mépris  pour  ces  trou- 
pes ,  ôc  de  la  confiance  que  lui  donnoient  fes  fuccès  pafTez, 
Maubert-Fontaine  eft  fitué  fur  la  Meufe ,  ôc  les  nôtres  s'en 
étoient  emparez  j  mais  Gourdes  tomba  dans  une  embufcade , 
ôc  n'attendant  aucune  grâce  de  la  part  de  ceux  qui  l'avoient 
dreflée^  gens  féroces  ôc  fanguinaires  ,  après  avoir  inutilement 
attendu  le  fecours  qu'on  lui  envoyoit  de  Mezieres  ,  ôc  avoir 
combattu  avec  un  courage  invincible  ,  il  refta  étendu  fur  le 
champ  de  bataille,  percé  de  plufieurs  coups  :  il  y  eut  trente- 
cinq  de  fes  gens  tués  à  fes  cotez.  Bourdillon  s'avançoit  déjà 
pour  le  fecourir,  mais  ce  fut  trop  tard  :  les  ennemis  effrayez 
de  fon  arrivée  avoient  gagné  la  forêt  voifine,  où  ils  élevèrent  quel- 
ques rctranchemens.  Mais  Bourdillon  brûlant  de  venger  la  mort 
du  brave  Gourdes  ,  fe  jetta  tête  baiffée  au  travers  des  buif- 
fons  ôc  des  bois,  fans  attendre  fon  infanterie  qui  avoit  ordre 
de  le  fuivre  '■>  il  y  perdit  quantité  de  chevaux ,  ôc  fut  contraint  de 
fe  retirer  fans  rien  faire.  On  porta  à  Mezieres  le  corps  du  malheu- 
reuxGourdes  que  l'on  trouva  ,  ôc  pour  honorer  fes  belles  adions  ; 
on  lui  fit  desobfeques  magnifiques  :  ce  combat  fe  donna  le  17 
de  Décembre.  E^fuitç  les  nôtres  firent  plufieurs  courfes  vers  le 

château 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  VIII.       137 

château  de  Lûmes ,  fous  la  conduite  de  Villefranche ,  Capi-  "— i- 

taine  d'une  vieille  compagnie ,  qui  s'étant  fervi  à  propos  d'une  Henri  IL 
rufe  militaire  aflez  finguliere:,  Ôc  ayant  mis  des  fantômes  armez     i  ç  ^  i, 
vis-à-vis  des  fentinelles  ,  entra  dans  la  cour  du  château  par  un 
autre  endroit  >  6c  s'en  retourna  avec  un  grand  butin  fans  avoir 
ctéapperçu  de  lagarnifon. 

SaintAmand Jeune  officier  plus  récommandable  par  fanaifian- 
ce  ôc  fa  valeur  que  par  fa  prudence,  fut  pris  ôc  tué,  dans  le  tems 
qu'il  faifoit  des  recrues  pour  le  Roi  fur  la  frontière.  Nos  gens 
bien-tôt  après  fe  faifirent  du  château  d' Afpremont  très-mal  forti- 
fié ,  qui ,  après  la  mort  du  Comte,  avoit  été  donné  au  duc  de  Ne- 
vers  ;  ils  y  mirent  le  feu  ôc  allèrent  encore  brûler  l'Abbaye  de 
Gorzes ,  qui  étoit  près  de  là  :  ils  fe  retirèrent  enfuite  à  Aubenton , 
où  Jean  Stuard  d'Aubigny  ôc  la  Lande  étoient  en  garnifon , 
l'un  avec  une  compagnie  de  cavalerie  j  l'autre  avec  une  d'in^ 
fanterie. 

Antoine  de  Bourbon  ,  duc  de  Vendôme  ,  faifoit  auflî  la 
guerre  fur  la  frontière  des  Pays-bas ,  dont  il  étoit  gouverneur. 
Le  duc  d'Enghien  ôc  le  prince  de  Condé  fes  frères ,  qui  étoient 
revenus  depuis  peu  d'Italie  avec  quatre  cens  gendarmes  ôc  dix 
mille  hommes  de  pied,  étoient  auprès  de  lui:  il  entra  dans  le 
Hainault  ôc  dans  la  Flandre  fuivi  de  ce  renfort,  ôc  y  fit  de  grands 
ravages.  Si  fes  defleins  n'euflent  pas  été  découverts  ôc  préve- 
nus par  l'ennemi ,  il  auroit  furpris  Arras. 

Cependant  la  guerre  ennuyoit  le  Pape  depuis  long-tems^  Ôc 
il  fouhaittoit  la  paix.  Il  affembla  donc  le  confiftoire^  ôc  propofa      Affaires  de 
les  Cardinaux  Pio  de  Carpi  ôc  Jérôme  Verallo^  pour  les  envoyer  P''^"^^- 

1-    'j     T    '  1'     ^N  l'-n  1'  ^  •   J      -c-  Légats  en- 

en  qualité  de  Légats  ,  1  un  a  1  iimpereur  ,  1  autre  au  roi  de  Jr^ran-  voyez  à  l'Em- 

ce.  Le  Cardinal  Verallo  fe  rendit  à  Fontainebleau  le  15  de  i'^'!^"'^  ^  ^^ 
Décembre  j  où  il  falua  le  Roi  :  enfuite  il  fit  publiquement  fon  p^jx. 
entrée  à  Paris  avec  la  pompe  ôcles  cérémonies  ordinaires.  Ses 
pouvoirs  furent  prefentez  au  Parlement  accompagnez  de  Let- 
tres Patentes  du  Roi.  On  les  cnregiftra  aux  mêmes  conditions 
que  l'avoient  été  auparavant  ceux  des  Cardinaux  d'Amboife , 
de  Gouffier,  du  Prat  ,  Farnefe  ^  Sadolet  ôc  Saint  George  : 
On  y  ajouta ,  que  le  Légat  ne  pourroit  exercer  en  France  fa 
charge  par  un  autre  que  par  lui-même  5  Qu'il  ne  pourroit  con-     ^c  Pnrlc- 

r  1         j-       •  -A  1  1  1  *^v  11       J        "'•'^"'^  limite 

rerer  les  dignitez  ,  qui  (ont  les  plus  grandes  après  cqucs  des  jc,  jouvc 
Evêques ,  dans  les  Eglifes  Cathédrales  ,  ni  même  celles  des  ^^^  J-"-'§3t 
Tom,  IL  S 


s  loiivojrs 


isS  HISTOIRE 

--——----  Collégiales,  où  s^obferve  le  contenu  du  chapitre  ^tia  proptefr 

Henri  II  Q'-^'i^  ^^  pourroit  non  plus  créer  aucun  Chanoine,  non  pas  même 
,  -  ^  j  avec  le  confentement  du  Chapitre ,  ni  dans  l'erperance  d'en 
obtenir  dans  la  luite  l'agrément;  Qu'il  ne  feroit  rien  de  con- 
traire aux  faints  décrets,  ou  aux  conventions,  droits,  privi- 
lèges ôc  prérogatives  du  Roi ,  ôc  aux  immunitez  ôc  libertezde 
l'Eglife  Gallicane  Ôc  des  Univerfitez  du  Royaume;  Qu  \  ne 
pourroit  déroger  ni  préjudicier  auxEdits  Ôc  aux  Ordonnances 
du  Roi,  ni  aux  Arrêts  de  la  Cour  du  Parlement ,  ôc  particu- 
lièrement en  ce  qui  regarde  les  petites  dattes  ôc  les  Notaires 
Apoftoliques;  Qu'il  feroit  obligé  de  donner  un  écrit  ligné  de 
fa  main,  qu'on  enregiftreroit  dans  le  Greffe  de  la  Cour ,  par 
-  lequel  il  promettroit  au  Roi  d'obferyer  les  conditions  dont  nous 
venons  de  parler  :  voilà  ce  qui  fe  paffa  au  Parlement  iur  la  lixi 
de  l'année  ijji.  le  \6  de  Décembre. 

Avant  de  cefler  de  parler  des  affaires  de  la  France ,  il  nous 

refte  encore  à  dire  quelque  chofe  qui  la  regarde.  Le  1 2  de  Sep- 

Naiflance  de  tembre  la  Reine  Catherine  accoucha  d'un  fils ,  que  l'on  bap- 

Hemi  III,  ^^^^  ^j.Q-g  j^^QJg  après  ,  le  5"  de  Décembre.  Il  eut  pour  parains 
Edoiiard  roi  d'Angleterre ,  qui  le  fit  tenir  en  fon  nom  ' ,  ôc  An- 
toine de  Bourbon,  duc  de  Vendofme  ;  on  le  nomma  Edouard 
Alexandre  5  mais  depuis  il  changea  de  nom  ,  ôc  fut  appelle  Hen- 
ri. Il  fucceda  dans  la  fuite  à  fon  frère  Charle  IX.  Cette  même 
année  Anne  de  Montmorenci,  le  principal  favori  du  Roi,  obtint 
quela  terre  de  Montmorenci ,  dont  cette  Maifon ,  l'une  des  pre- 
mières ôc  des  plus  illuftres  du  Royaume,  porte  le  nom  ,  fût  éri- 
gée en  duché-pairie,  pour  Gontre-carrer  la  maifon  de  Lorraine. 
Plufieurs ,  par  un  pernicieux  exemple,  briguoient  alors  de  grands 
noms ,  ôc  recherchoient  des  titres  faftueux.  Au  mois  de  Mars, 
on  envoya  au  Parlement  de  Paris,  ôc  à  tous  les  autres  Parlemens 
Edit  de  la  ÔC  Cours  de  ce  Royaume ,  l'édit  de  création  des  Préiidiaux  ,pour 

treanon  des  juprer  en  dernier  reffort.  Le  Parlement  de  Paris  s'y  oppofa  avec 
Vigueur.  L  edit  ncanmoms  tut  ennn  enregiltre  :par  cet  edit  on 
établiffoit,  dans  tous  les  gouvernemens  de  France,  un  cer- 
tain nombre  de  Confeillers ,  fixez  au  moins  à  fept ,  qui ,  avec 
les  Préfidens    ôc  les  Lieutenans    généraux  ,  puffent    juger 


1.  M.  de  Thou  dit  en  cet  endroit 
qu'il  le  fit  tenir  par  Th.  Seimer  amiral 
d' Angleterre;  mais  ce  feigneur  avoit  eu 


la  tête  tranchée  le  10  de  Mars  15" 4P 
comme  on  a  vu  ci-defTus  p.  381.  C'eii 
une  faute  grofliere  de  l'Editeur, 


DE  J.   A.  DE   THOU,  Liv.  VÎIL       15^ 

définitivement  &  fans  appel  déroutes  les  matières  civiles,  oiiii  _— - — ~--~ 
ne  s'agiroit  que  de  la  fomme  de  deux  cens  cinquante  livres ,  ou  Tj;p>,p    jt 
d'un  fonds  qui  ne  pafferoit  pas  dix  livres  de  rente.   Cet  édit     t  r.  -  r   * 
fut  l'ouvrage  du  cardinal   de  Lorraine  ,  qui  ,  en  établiflant.  ^ 

à  Reims  ,  dont  il  étoit  archevêque  ,  une  jurifdidion  royale  ,• 
au  lieu  qu'auparavant  on  n'y  reconnoiffoit  que  la  jurifdi'Slion 
des  Archevêques ,  fit  grand  tort,  ôc  à  fa  propre  autorité  ,  ôc       ^ 
à  celle  de  fes  fuccelTeurs. 

Cependant  l'utilité  publique  rendit  dans  la  fuite  agréable  à 
tout  le  monde  ce  même  établiffement ,  qui  d'abord  avoit  paru 
fi  odieux.  En  effet,  par  ce  moyen  on  éteignit  une  infinité  de 
cliicannes.  Mais  le  nombre  des  Magiflrats ,  ayant  été  depuis 
augmenté ,  l'expérience  a  fait  voir  que  le  mal  qu'on  croyoit 
guérir  par  cet  édit ,  a  toujours   pris  de  nouvelles  forces,  ÔC 
qu'enfin,  à  la  honte  du  nom  François,  il  a  infetté  peu  à  peu 
toute  la  France.  On  augmenta  aulïi  dans  ce  même  tems  la   Autres  Edits. 
Cour  des  Aides ,  qui  fut  partagée  en  deux  Chambres.  Déjà  non  de"ia~ 
les  Charges  commençoient  à  être  vénales ,  ôc  ce  n'étoit  plus  Cour  des  Ai- 
le mérite  qui  les  obtenoit.  Peu  de  tems  après ,  on  publia  un    charges  retr- 
autre  édit ,  par  lequel  il  fut  défendu  de  nommer  aux  Cures  ducs  vénales, 
des  villes  murées ,  ou  entourées  de   foffez  ,  aucun  fujet  qui 
n'eût  donné  auparavant  des  preuves  fufBfantes  de  fa  capacité 
dans  quelque  Univerfité,  ôc  obtenu  quelques  dégrez  ;  ôc  on  or- 
donna que  ceux  qui  auroient  été  nommez  ,  ou  par  le  Pape  ,ou 
par  les  Evêques ,  contre  ce  qui  étoit  prefcrit  par  l'Ordonnance^ 
feroient  dépofledez, comme  malôc  abufivement  pourvus. 

Tandis  que  le  Roi  étoit  à  Angers ,  on  lui  repréfenta  le  6 
de  Juin  ,  qu'il  s'étoit  introduit  un  mauvais  ufage ,  d'appréciée 
tout  en  écus  d'or  dans  les  contrats  de  vente,  Ôc  que  de  là  il 
arrivoit  ,  que  par  l'artifice  fecret  des  Marchands  étrangers  ,'• 
tout  l'or  de  France  pafToit  chez  eux  5  il  fut  donc  ordonné  , 
que  dans  les  contrats  on  ne  feroit  plus  mention  d'écus,  mais 
feulement  de  livres  tournois.  Ce  règlement ,  qui  pendant  quel- 
que tems  parut  utile,  fut  depuis  changé;  parce  que  l'or  ôc  l'ar- 
gent, dont  il  faut  confidérer  le  poids,  devint  extrêmement 
haut,  ôc  monta  jufqu'à  un  prix  immenfe ,  comme  nous  le  di- 
rons bien-tôt  après ,  par  la  multiplication  des  livres  tournois , 
dont  le  nombre  efl  arbitraire. 

Qn  fit  aulFi  le  quatorzième  jour  de  Juillet  un  édit  à  Nantes  ; 

S  ï] 


140  HISTOIRE 

par  lequel ,  conformément  à  l'ancien  ufage  des  Grecs  ôc  des 
Henri  IL  i^oi"^'^^^^"^^ ,  que  nous  avons  confervé ,  il  fut  enjoint  aux  Bou- 
^  ^  j  chers  par  toute  la  France,  de  vendre  la  viande  à  la  livre,  au 
prix  que  les  Magiftrats  de  Police  y  mettroient  :  mais  comme 
on  a  depuis  reconnu,  que  cette  Ordonnance  n'étoit  pas  d'un 
grand  foulagement  pour  le  peuple,  on  l'a  abrogée,  comme  d'un 
confentement  tacite  >  quoiqu'on  l'obferve  en  plufieurs  en- 
droits. 

Il  ne  faut  pas  ici  oublier  une  chofe  ,  qui  ayant  été  agitée 
à  la  Cour  avec  beaucoup  de  chaleur ,  fut  enfin  autorifée ,  con- 
tre toute  juftice,  ôc  contre  l'honnêteté  publique.  Il  y  avoit  plus 
Arrêt  du     f^Q  troisans,  que  le  27  d'Odobre  le  Parlement  de  Touloufe 

Parlement  de  •  j  a       /^  •      j'  r  r^  o     • 

Touloufe  au  avoit  rendu  un  Arrêt ,  pour  punir  cl  une  façon  levere  ôc  igno- 
fiijetdc  quel-  minieufe,  l'impudicité  de  quelques  Eccléiiadiques.  Les  Juges 
îîaTtLie's*^  dé  royaux  avoient  été  commis  pour  en  faire  juftice ,  parce  qu'on 
muivaifes  prétendoit  que  les  Juges  eccléfiaftiques  y  connivoient,  ôc  qu'ils 
Riœurs.  ç^  négligeoient  la  punition.  Le  Clergé  fouffrit  impatiemment 

cet  Arrêt.  L'Evêque  de  Montauban  fut   chargé  d'en  porter 
fes  plaintes  au  Roi  ,  qui  pour  lors  étoit  à  Amboife.  Il  fit  fi 
bien  que  l'Arrêt  fut  calTé  par  un  autre  du  Confeil  privé ,  com- 
me contraire  aux  faints  Canons ,  ôc  aux  privilèges  des  Ecclé- 
fiaftiques ',  on  donna  à  Pierre  de  Hauteclair,  Maître  des  Requê- 
f  le  Coiiillard.  tes^appellé  par  fobriquet  d'un  nom  peu  honnête  *,  la  commiflion 
de  faire  exécuter  l'Arrêt  du   Confeil ,  Ôc  de  réparer  l'injure 
faite  au  Clergé  :  cela  fe  pafTa  le  29  d'Avril  de  cette  année 
ly^i.  Le  Clergé  néanmoins  n'en  fut  pas  encore  content  :  il 
pubHa  un  libelle ,  dans  lequel  il  déchiroit  cruellement  l'auto- 
rité du  Parlement  de  Touloufe  j  mais  Jean  de  Mefençal  pre- 
mier préfident ,  homme  d'une  fageffe  ôc  d'une  probité  recon- 
nue ,   y  répondit  ;  en  défendant  le  Parlement ,  il  attaqua  le 
Clergé  d'une  manière  très-picquante ,  ôc  invediva  avec  beau- 
coup de  force  contre  les  mœurs,  ôc  le  dérèglement  des  Ec- 
cléfiaftiques. La  Faculté  de  Théologie  de  Paris  condamna 
cette   réponfe   l'année  fuivante ,  comme  injurieule  ôc  diffa- 
matoire ,  ôc   l'auteur  eût  vu  même  par  là  fa  réputation  flé- 
trie, fi  fa  dignité  ,  jointe  à  l'opinion  générale  qu'on  avoit  de 
fon  intégrité  ,  ne  l'eut  mis  à  couvert  des  attaques  de  la  ca- 
lomnie. 

Comme  les  grandes  guerres  que  le  Roi  faifoit  en  des  pays 


DE  J.   A.   DE  THOU,  Liv.  VIII.        141     * 

éloignez,  l'obligeoient  à  des  dépenfes  exceiïives ,  il  fut  réfolu ! 

fui:  la  fin  de  cette  année  ,  dans  un  confcil  tenu  à  Fontaine-  Henri  IL 

bleau^  oLi  fe  trouvèrent  les  Princes  6c  les  autres  Grands  de  la     1551. 

Cour ,  que  les  revenus  annuels  du  domaine  du  Roi  en  feroient 

aliénez }  jufqu'à  lafomme  de  deux  millions  de  notre  monnoye. 

En  même  tems  ceux  du  Languedoc  qui  n'étoient  pas  nobles , 

&  qui  poiTedoient  pourtant  des  biens  nobles ,  payèrent  au 

Roi  (  comme  les  Eccléfiaftiques  pour  les  fonds  non  amortis  ) 

la  fomme  de  cent  mille  écus.  C'eft  de  cette  nature  de  biens 

dont  nos  Rois  ont  coutume  ôc  ont  droit ,  tous  les  quarante 

ans,  de  retirer  de  grandes  fommes  dans  toutes  les  provinces 

du  Royaume. 

Cependant  Marie  reine  d'EcofTe ,  qui  avoir  déjà  demeuré  Affaires  d'E- 
un  an  en  France^  après  avoir  réglé  fes  affaires  Ôc  mis  ordre  à  ^ 
tout  i  comme  du  moins  elle  fe  l'imaginoit  ,  s'en  retourna  en 
fon  pays.  Elle  étoit  venue  en  France,  en  partie  pour  voir  fa 
fille  ,  fa  patrie  ôc  fes  parens ,  ôc  en  partie  pour  tâcher  d'ôter  au 
viceroi  d'EcofTe  le  gouvernement  du  Royaume  ,  ôc  conférer 
fur  ce  fujet  avec  le  Roi.  Elle  obtint  aifément  de  lui ,  par  l'en- 
tremife  de  fes  frères ,  des  honneurs  ôc  des  prefens  pour  les  prin- 
cipaux de  ceux  qui  J'avoient  fuivie,  chacun  félon  fon  rang  ôc 
fon  mérite,  mais  fur-tout  pour  les  parens  du  viceroi ,  pour  fes 
amis ,  ôc  entr'autres  pour  Robert  de  Carnegie  ôc  David  Panter 
évêque  de  RofTe  jleRoi  leur  fit  beaucoup  de  careffes,  afin  de 
les  engager  dans  les  intérêts  de  la.Reine,  ôc  il  les  pria  de  dire 
de  fa  part  au  Viceroi ,  qu'il  lui  feroit  grand  plaifir  de  céder  à  la 
Reine  douairière  le  peu  de  tems  qui  lui  reftoit  à  exercer  fa  char- 
ge. La  Reine  partit  ôc  traverfa  toute  l'Angleterre  accompagnée 
d'Henry  Clutin  d'Oifel,  Ambaffadeur  du  Roi  ,  homme  d'un 
efprit  excellent ,  qu'elle  confideroit  beaucoup.  Lorfqu'elle  fut 
arrivée  ,  elle  fuivit  pendant  un  an  le  Viceroi ,  qui  renoit  fon  Ht 
de  Jufliceen  difîercns  endroits  du  Royaume.  Alors  elle  le  fit 
folliciter  par  fes  parens ,  de  fe  démettre  du  gouvernement  ;  ôc 
pour  le  porter  à  y  confennr  plus  aifément ,  elle  le  fit  mcnacei' 
fous  main ,  de  le  forcer  à  rendre  compte  de  fon  adminiftra- 
tion  5  ce  que  la  Reine  ,  qui  feroit  bien-tôt  hors  de  tutelle,  ne 
differeroit  pas  d'exécuter.  Le  feu  roi  Jacque  fon  père  avoir 
laifTé  quantité  d'argent  ôc  de  meubles  très-riches,  que  le  Vice- 
roi avoit  confondus  avec  fes  propres  efiets  ,   ôc  qu'il  s'étoit 

S  iij 


142  HISTOIRE 

appropriez  ;  alnfi  pour  fe  mettre  à  couvert  de  ce  côté-là ,  lui  & 
Henri  IL  ^^^  Tiens,  il  traita  avec  la  Reine  douairière,  à  ces  conditions: 

I  7  s*  I  Qu'elle  lui  feroit  faire  un  don  par  les  François  de  tous  les  biens 
du  feu  Roi,  qu'il  s'étoit  appropriez  ;  qu'il  ne  rendroit  aucun 
compte  de  ceux  qu'il  avoit  gérez  pendant  la  minorité  de  la  jeu- 
ne Reine ,  &  qu'il  s'obligeroit  par  ferment  à  refiituer  ce  quife 
trouveroit  en  nature.  Enfuite  on  le  fit  duc  de  Chaftelleraut  en 
Poitou  ,  avec  une  penfion  de  douze  mille  livres.  On  ajouta 
9u  traité,  que  li  la  Reine  mouroit  fans  enfans,  on  le  déclare* 
roit  fon  plus  proche  héritier.  Cet  article  fut  depuis  ratifié  eu 
France  par  la  Reine  ôc  par  fes  curateurs  ,  le  Roi ,  le  duc  de 
Guife  ôcle  Cardinal  fon  frère,  qu'elle  avoit  nommez  par  l'avis 
de  fa  mère. 

Le  Viceroi  néanmoins  voyant  que  le  terme  de  fon  adminif- 
tration  approchoit, revint  à  fon  inconftance  ordinaire  :  il  fit  ré^ 
flexion  fur  le  péril  qu'il  couroit,  en  quittant  la  fouveraine  au- 
torité ,  qui  lui  avoit  fait  un  grand  nombre  d'ennemis ,  pour  fe 
réduire  à  une  vie  privée ,  où  il  fe  verroit  en  butte  aux  injures  ôc 
peut-être  aux  juftes  vengences  de  quantité  de  perfonnes.  C'eft^ 
pourquoi ,  tantôt  il  cherchoit  des  prétextes  pour  ditferer ,  tan- 
tôt il  difoit  ouvertement  qu'il  ne  pouvoir  exécuter  fes  promef- 
fès ,  parce  que  la  Reine  n'avoir  pas  douze  ans  accomplis.  Ces 
mauvais  procédez  obligèrent  la  Reine  à  fe  retirer  à  Sterlin  : 
fa  retraite  laiffa  le  Viceroi  dans  une  folitude ,  qui  lui  fit  voir 
combien  fa  conduite  avoit  aliéné  tous  les  efprits ,  ôc  qui  le 
contraignit  enfin  à  fe  rendre. 

AiTaires  II  s'cxcita  pour  lors  en  Angleterre  des  troubles  ,  dont  les 
0  Angleterre,  conféquences  étoient  bien  plus  dangereufes  ;  ce  qui  les  fit  naî- 
tre fut  la  mauvaife  intelligence  qui  étoit  entre  Jean  Dudiey; 
comte  de  Warwick  ,  ôc  depuis  duc  de  Northumberland  ,  hom-" 
me  ambitieux  ,  ôc  le  duc  de  Sommerfet ,  régent  du  Royaume; 
homme  foible  ôc  d'un  génie  très-borné.  Dudiey  abufoit  de- 
puis long-tems  de  fa  patience  '■>  ils  en  vinrent  à  une  haine  ou- 
verte, qui  s'accrut  jufqu'au  point,  que  Sommerfet  ne  pouvant 
plus  fouffrir  les  mépris  ôc  les  infultes  de  fan  ennemi ,  réfolut  de 
lui  ôter  la  vie ,  pour  conferver  fon  autorité.  Il  alla  donc  chez 
lui,  fous  prétexte  de  lui  rendre  vifite  ,  ayant  une  cuiraffe  fous 
fon  habit  ,  ôc  fuivi  de  plufieurs  gens  armez  qu'il  laifia  dans 
l'antichambre.    Mais   ayant  été  introduit    chez  le  duc  de, 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  L  i  v.  VIIÏ.         143 

Northumberland ,  qui  étoitau  lit,  ôc  reçu  avec  toutes  les  mar-  * 

ques  imaginables  d'affedion  ôc  de  bienveillance  5  Sommerfet  Henri  IL 
qui  étoit  d'un  naturel  doux  ,  ôc  peu  capable  de  réfolution,  fe  re-  i  ç  c  j, 
pentit  de  fon  defTein,  ôc  s'en  retourna  fans  l'avoir  exécuté  5  il  fut 
néanmoins  découvert  &  trahi  par  les  fiens  mêmes  î  ôc  quoique 
le  Roi,  dont  il  avoit  élevé  l'enfance,  n'épargnât  rien  pour  le 
fauver  ,  il  fut  condamné  à  perdre  la  tête  ,  pour  avoir  violé  l'E- 
dit  publié  depuis  peu  ,  qui  portoit  qu'on  puniroit  de  mort  qui- 
conque feroit  convaincu  d'avoir  attenté  à  la  vie  de  ceux  qui 
étoient  du  confeil  du  Roi,  quand  même  il  n'auroit  pas  exécuté 
fon  deffein. 

Au  commencemeîlt  donc  de  l'année  fuivante ,  le  duc  de 
Sommerfet  eut  la  tête  tranchée  :  exemple  terrible  des  caprices 
de  la  Fortune  ,  qui  renverfe  tout  à  coup  ceux  qu'elle  a  le  plus 
élevez.  On  exécuta  avec  lui  un  nommé  Raoul  Vain  ,  par  Is 
confeil  duquel  on  difoit  que  Sommerfet  avoit  tenu  des  affem- 
blées  contraires  aux  loix  de  l'Etat,  &  confpiré  contre  le  duc 
de  Northumberland  ôc  contre  d'autres.  On  rapporte  que  Vain 
étant  conduit  au  fupplice ,  dit  au  duc  de  Northumberland  ;  que 
tant  qu'il  vivroit ,  fon  fang  lui  ferviroit  de  chevet  :  il  efl:  certain 
que  Sommerfet  fut  extraordinairement  regretté  depîufieurs  per- 
fonnes ,  ôc  qu'il  y  en  eut  quelques-uns  qui  emportèrent  chez 
eux  des  mouchoirs  teints  de  fon  fang.  Il  y  eut  entr'autres  une 
dame  de  condition,  Ôc  dont  le  courage  répondoit  à  la  najf- 
fance,  qui  deux  ans  après, fous  le  règne  de  Marie  ,  voyant  le' 
duc  de  Northumberland  arrêté  Ôc  conduit  au  fupplice,  fe  pré- 
fenta  devant  lui  dans  la  place  publique ,  ôc  lui  montrant  un 
mouchoir  tout  baigné  du  fang  de  Sommerfet  :  Voilà,  lui  dit- 
elle  ,  le  fang  d'un  homme  de  bien ,  oncle  d'un  bon  prince  ^ 
qui  crie  maintenant  vengence  contre  toi ,  dont  la  trahifon  l'a 
fait  répandre.  Après  la  mort  du  duc  de  Sommerfet ,  Dudley 
qui  avoit  en  main  la  puiflance  abfoluë ,  commença  à  afpiret 
plus  haut,ôc  l'ambition  l'aveugla  jufqu'au  point  qu'il  voulut  fe 
faire  Roi  j  ce  qui  fut  caufe  en  Angleterre  des  plus  grandes 
révolutions. 

Martin  Bucer  natif  de  Schleftat  en  Alface,  ayant  palTé  de  MortdeMar^ 
Stralbourg  en  Angleterre  >  mourut  cette  même  année  à  Cam-  ""  Bucei:. 
bridge  le  dernier  jour  de  Février ,  âgé  de  61  ans  j  fa  mort  fut  cé- 
lébrée par  quantité  d'épitaphes ,  ôc  particulièrement  par  celles 


144  HISTOIRE 

;  que  firent  deux  frères  de  la  maifon  des  Suffolck.  Leur  mère 


Henri  II.  iie  le  quitta  point  pendant  tout  le  cours  de  fa  maladie,  &  lui 
I  5"  5"  I.    ïendit  tous  les  fervices  imaginables ,  quelques  jours  avant  que 
de  mourir,  déplorant  le  miferable  état  où  l'Allemagne  étoit 
réduite ,  il  dit  qu'il  craignoit  que  les  louables  defleins  de  tant  de 
gens  de  bien  qui  fouhaitoient  avec  ardeur  la  gloire  de  Dieu  ôc 
la  réforme  de  l'Eglife^  n'euffent  aucuns  fuccès>  ou  que  ces 
fuccez  ne  fuflent  pas  durables,  faute  d'obferver  exadementla 
difcipline  fur  la  punition  des  méchans ,  ôc  tout  ce  qui  concer- 
noit  le  faint  miniftere  j  qu'il  fouhaitoit  donc  avec  ardeur  que 
l'on  fuivît  religieufement  dans  toute  l'Angleterre  ce  que  le 
roi  Edoiiard  avoir  folidement  ordonné  pour  l'éiablifTement  de 
la  difcipline  eccléiiaftique  ;  il  y  eut  un  grand  concours  de  peu- 
ple à  fes  funérailles ,  plus  de  deux  mille  perfonnes  s'y  trouvè- 
rent, ôc  fon  corps  fut  enterré  dans  la  grande  Eglife  de  la  ville. 
Mort  J'AI-      Cette  même  année  mourut  auiïi  André  Alciat ,  natif  de 
ciat  &  d'au-  Milan ,  qui  fçût  le  premier  joindre  à  la  fcience  des  loix  la 
tresfçavans.    connoiflance  des  Belles-Lettres  j  ôc  de  l'antiquité  j  il  profelTa 
publiquement  le  droit,  d'abord  en  France,  à  Bourges,  ôc  en- 
fuite  à  Avignon ,  où  il  anima  par  fon  exemple  nos  François 
à  cultiver  cette  fcience.  Il  quitta  la  France  fur  le  déclin  de 
l'âge ,  ôc  fe  retira  en  Italie  ;  enfeigna  à  Bologne ,  puis  à  Fer- 
rare  ,  où  le  duc  Hercule  II.  le  fît  venir,  ôc  lui  donna  des  ap- 
ppintemens  confidérables ;  enfin,  après  avoir  donné  beaucoup 
d'ouvrages  à  la  pofterité,  le  12  Janvier  il  finit  fa  carrière  pal- 
fiblement  ôc  glorieufement  à  Pavie ,  où  il  enfeignoit  le  droit 
âgé  de  cinquante-huit  ans  ,  huit  mois  ôc  quatre  jours ,  comme 
le  marque  fon  horofcope  qu'avoit  tiré  Jérôme  Cardan,  il  fut 
enterré  à  faint  Epiphane. 

Marc- Antoine  Flamnio  natif  d'Imola  ,  ville  confidérable 
de  la  Lombardie ,  mourut  aulIi  à  Rome ,  mais  plus  jeune 
qu' Alciat  j  il  joignit  au  talent  de  la  Poëfie,  dans  laquelle  il 
excelloit  pour  lors  parmi  les  Italiens  ,  ôc  à  l'étude  de  la  Phi- 
lofophie ,  une  pieté  rare  j  il  demeura  long-tems  chez  le  car- 
dinal Alexandre  Farnefe  ,  grand  protedleur  àcs  gens  de  Let- 
tres, qui  lui  fit  beaucoup  de  bien  ;  il  lia  aufii  une  étroite  amitié 
'  '  -  avec  le  cardinal  Polus.  Il  fut  le  premier  de  fon  pays ,  qui  à  la 
perfuafion  de  ce  Cardinal ,  exprima  afîez  heureufement  en  vers 
Latins  ,  la  majefté  des  Pfeaumes  :  il  invita  par  fon  exemple 

François 


DE  J.  A.  DE   THOU^Liv.  VÎTL         14; 

François  Spinula  à  recueillir  les  mêmes  lauriers  dans  cette   '"     '   '  '  '  - 
carrière  poétique.  Nous  aurions  de  lui  de  plus  grands  ouvra-  Henri  IL 
ges,  fi  la  foiblefle  de  fon  eftomac ,  ôc  quelques  autres  infir-     i  5  5  i. 
mitez ,  ordinaires  aux  gens  d'étude ,  ne  l'euiTent  empêché  de 
travailler ,  ôc  ne  l'euflent  enlevé  au  milieu  de  fa  courfe. 

Les  queftions  qui  regardent  la  foi ,  les  bonnes  oeuvres ,  la  grâ- 
ce ,  le  libre  arbitre  ,  la  prédeftination ,  la  vocation ,  ôc  la  recom- 
penfe  éternelle ,  étoient  pour  lors  agitées  en  fecret  parmi  ceux 
qui  fouhaitoient  fincerement  la  réforme  de  l'Eglife.  La  plupart 
ayant  fur  ces  matières  des  opinions  différentes  de  celles  qu'on 
enfeignoitcommunément.s'appuy oient  de  l'autorité  de  faint  Au- 
guilin  pour  les  foutenir  ;  c'eft  pour  cela  qu'Auguftin  Fregofe 
Softeneo  fit  imprimer  à  Venife  l'an  1545".  quelques  opufcu- 
les ,  extraits  des  ouvrages  de  ce  Père ,  aufquels  il  ajouta  des 
notes  ôc  des  commentaires.  Flaminio  entroit  afiez  dans  leurs 
opinions  j  quoique  fur  les  autres  points  il  ne  goûtât  pas  la  doc- 
trine répandue  depuis  peu  en  Allemagne.  On  voit  encore  dans 
le  recueil  des  Lettres  des  grands  hommes*,  un  témoignage  *  curonm 
clair  ôc  autentique ,  qu'il  n'avoit  point  d'autre  fentiment  que  ^j»'"'''""  'P'J^^- 
ceux  de  l'Eglife  Catholique  fur  le  facrement  de  l'Euchariftie. 
Ainfi  il  ne  fut  point  obligé  de  quitter  fa  patrie,  comme  plu- 
fleurs  de  ceux  avec  qui  il  entretenoit  des  liaifons  d'amitié ,  ôc 
entre  autres  Galeas  Carracciolo ,  marquis  del  Vico.  Il  ne  put 
cependant  éviter  la  cenfure  fecrette ,  ôc  l'on  effaça  fon  nom 
de  toutes  ces  Lettres  publiées  dans  la  fuite.  Antoine  Car- 
racciolo ,  qui  a  écrit  la  vie  du  pape  Paul  IV.  renvoyé  à  Tannée 
précédente  la  mort  de  Flaminio;  il  dit  que  ce  Pape,  qui  n'é- 
toit  alors  que  Cardinal  * ,  l'affifta  à  la  mort ,  ôc  que  comme  il  *  Caraftc 
Faimoit  tendrement ,  ôc  qu'il  doutoit  un  peu  de  fa  foi ,  il  lui 
rendit  dans  ces  derniers  momens  tous  les  devoirs  d'un  ami 
véritable  Ôc  chrétien. 

Prefqu'en  même  tems  mourut  en  fon  année  climatetique , 
à  Vérone  fa  patrie^  qui  a  produit  tant  d'excellens  efprits,  Jean- 
Baptifte  del  Monte,  "^  fameux  médecin.  Ses  ouvrages  font  fort  *  Montanus; 
eftimez  :  il  en  donna  de  fon  vivant  une  partie  au  Pubhc;  l'autre  fut 
publiée  après  fa  mort,  par  un  difciplereconnoiffant,  nommé  Jean 
Craton^qui  exerça  avec  fucccs  la  médecine  fous  trois  Empereurs. 

Bien-tôt  après  mourut   auffi  Joachim   Vadianus ,  natif  de 
faint  Gai  en  Suilfe  >  il  s'étoit  d'abord  uniquement  appliqué 
Tome  II.  ,  T 


1^6  HISTOIRE 

aux  Mathématiques  ôc  à  la  Géographie  >  fur  laquelle  il  a  beau- 
Henri  il  coup  écrit  j  il  s'adonna  enfuite  à  la  Théologie ,  &  s'y  rendit 
I  5"  5  ^»  fameux  parmi  ceux  de  fon  pays  :  fa  prudence  ôc  fa  probité 
engagèrent  fes  concitoyens  à  le  tirer  de  la  vie  obfcure  du 
cabinet,  pour  le  faire  paroître  au  grand  jour  j  on  lui  confia  la 
première  magiftrature.  Revêtu  de  cette  dignité ,  il  furpafTa  de 
beaucoup  les  efpérances  avantageufes  qu'on  avoit  conçues  de 
luij  ôc  fit  voir  par  fon  exemple,  que  les  Philofophes  ôc  les 
gens  de  Lettres  font  quelquefois  d'excellens  politiques,  ôc  que 
capables  des  plus  grands  emplois ,  ils  ne  doivent  pas  être  ex- 
clus de  l'adminillration  des  affaires  publiques. 

Fin  du  huitième  Livre» 


147 

Ç/Ts  Ç^  ?p  î^  î^  î^  Ç^  îif>  îf>  ?/>  î^  Ç^  î^  î^  W^  îf>  5^  ?/»  f ^  ?i^  ^î^ 

ISi^    OOO0OO0GOO0O    ^p^ 

1^  ëooooi^pooof§jî^oooiè^oooiè§icooi^l;ooo^^oooof§g|ocooë   ^ 

HISTOIRE 

D  E 

JACQUE     AUGUSTE 

D  £     T  H  O  U. 


LIVRE    N  E  V  F  IF  ME. 

Il  'Empereur  éroit  fort  inquiet  de  voir  que^ 


^  ^  "k  ^  ^  ^  ^  0^  malgré  les  heureux  fuccès  dont  f'erdi-  Henri  IL 
É  -Se  ir#IC#IC€^  ^î*  Si  nand  de  Gonzague  l'avoit  flatté  ,  la     i  c  c  i 


^«-x  .î:  §s>j  'W'       y  5^  1^5  2:uerre  dé  Parme  trainoit  en  longueur  5       Affaires 


Lss^  5?.  .xï)  i^uerre  ae  rarme  trainoit  enione^ueurj 
ïi^s;        >.;.^   ^   ,        r        j  '     •       11       ^    j  d'Italie. 

121  jj.  ï)'^^  qu  un  reu  dangereux  etoit  allume  dans 
ï"^       m  1-,  T u«„J:^     flr  /^ — ^.,:  1.,:  c..:r,.:.  i„ 


1^    -  >,^w^>;^w^>^  ■'   q  pj^g  ^g  pç-^^g  >j  ^^^  jg  p^pg  dégoûté  de 


i  4«  iW^>-^rll  >^  13  1^  Lombardie,  ôc  (ce  qui  lui  faifoit  le 
|l  ^  ^  A^  ^  AT'  Jî-  ^^ 


//vvs; 


O  *3  la  guerre  ,  fouhaitoit  extrêmement  de 

^Â'?;';„^k^^/;€/;^/;i>y;#M^^/:.'?^^;'/;.^?^^^  faire  la  paix.  Il  voyoit  encore  avec  cha- 
grin ,  que  les  affaires  de  Sienne  alloient  aflez  mal  j  que  les 
Siennois  avoient  des  intelligences  fecrettes  avec  les  François 
répandus  à  Parme  ,  à  Venife  ,  6c  en  d'autres  endroits  d'Italie  ; 
foit  qu'ils  ne  puflent  fupporter  la  fcvérité  exceffive  &  la  dure- 
té du  gouvernement  de  Mendofe ,  foit  qu'ils  fuflent  irrités  de 
voir  bâtir  chez  eux  une  citadelle  ,  dont  l'ouvrage  s'avançoit 
de  jour  en  jour  ,  ôc  menaçoit  de  réduire  en  fervitude  des  hom- 
mes nés  libres.  Ce  Monarque  n'étoit  pas  plus  tranquille  fur 

Ti; 


148  H  l'S   T   O  I  R  E 

les  affaires  du  Royaume  de  Naples  ;  il  redoutoit  les  intrigues 
Henri  II.  de  Ferdinand  de  Sanfeverino  prince  de  Salerne  ,  qui  avoir  été 
j  ^  ç  j^  autrefois  trcs-maltraité  par  le  Viceroi  Pierre  de  Tolède  ôcs'é- 
toit  vu  depuis  peu  attaqué  par  un  de  fes  vaffaux  ,  qui  avoit 
tiré  fur  lui  un  coup  d'arquebufe  ,  lorfqu'il  revenoit  de  Salerne 
à  Naples.  Sanfeverino  imputoit  cet  affaiïinat  au  Viceroi  ,  qui 
ne  refpirant  que  la  vengence  ,  &  abufant  de  fon  autorité ,  étoit 
Tennemi  déclaré  de  toute  la  Noblelfe. 

On  avoit  en  même-tems  découvert  le  complot ,  qu'Horace 
Pecci  ôc  George  Tricerchi  avoient  formé,  de  tuer  Jean  de 
Luna  gouverneur  de  la  citadelle  de  Milan.  Ces  deux  Gentil- 
hommes  Siennois  comptant  fur  leur  étroite  liaifon  avec  ce  Gou- 
verneur:, avoient  fait  efpérer  à  Louis  de  Birague  qu'ils  vien- 
droientà  bout  de  leur  deffein,  ôc  que  la  citadelle  feroit  livrée 
aux  François.  Mais  le  projet  ne  réùffit  point  :  Pecci  fe  fauva? 
Tricerchi  fut  pris  ôc  appliqué  à  la  queftion  ,  où  il  déclara  tout. 
Les  ennemis  firent  au (11  courir  le  bruit  qu'on  avoit  des  def- 
feins  fur  le  Fort  San-Antonio  ,  ôc  qu'on  devoit  fe  faifir  de  Jean- 
Baptifte  del-Monte  ôc  d'Alexandre  Vitelli  ,  ou  même  les  af- 
falîiner.  L'auteur  de  ce  projet  étoit  Tullio  de  Galeze ,  qui 
avoit  été  d'abord  de  nôtre  parti ,  ôc  enfuite  avoit  palTé  du  côté 
des  ennemis.  Ayant  été  pris  ,  on  arracha  de  lui  par  la  violen- 
ce des  tourmens  tout  ce  qu'on  vouloit  qu'il  déclarât  5  après 
quoi  on  le  fit  mourir. 

Le  befoin  d'argent  où  fe  trouvoit  l'Empereur ,  l'inquietoit 
encore  plus  que  toute  autre  chofe.  Comme  il  n'avoit  plus  rien 
à  efpérer  de  la  flotte  des  Indes ,  il  fit  propofer  aux  Génois,  par 
François  Erafte  fon  Secrétaire  ,  de  payer  l'argent  qu'il  devoit 
au  duc  de  Florence,  au  fujet  de  l'Etat  de  Piombino.  On  leur 
fit  entendre  que  l'Empereur  étant  maître  de  l'Ifie  d'Elbe,  ôc 
de  Piombino ,  leur  république  feroit  alors  délivrée  de  la  crainte 
que  lui  pouvoit  caufer  le  voifinage  de  ce  nouveau  Souverain, 
Mais  les  Génois  s'excuferent  fur  le  changement  des  conjonc- 
turesj  ôc  refuferent  d'entrer  dans  les  vues  de  l'Empereur,  qui 
fe  vit  enfin  obligé  de  recourir  à  des  marchands  particuliers  ^ 
dont  il  emprunta  à  un  gros  intérêt  deux  cens  mille  écus  d'or, 
qu'il  fit  aulFi-tôt  diftribuer  aux  gens  de  guerre  j  ce  qui  calma 
au  moins  pour  un  tems  les  foldats  tout  prêts  à  fe  mutiner. 

Les  nouvelles  que  l'Empereur  recevoit  tous  les  jours  de 


D  E  J.  A.  D  E   T  H  O  U .  L  I  V.  IX.  i^p 

Hongrie  t  foulageoient  un  peu  fes  peines.  Quoiqu'elles  con- 
cernaflent  plus  les  affaires  de  fon  frère  ,  que  les  liennes  ,  il  JJ£î,^ri  U, 
croyoit  cependant  qu'elles  intereffoient  fa  gloire,  ôc  qu'il  lui  i  ç  r  i, 
étoit  important  de  renverfer  les  projets  des  Turcs.  Âlais  il 
m'a  femblé  à  propos ,  avant  de  parler  en  détail  des  affaires  de 
Hongrie  ,  d'expofer  en  peu  de  mots  la  fituation  ôc  l'état  de  ce 
Royaume,  ôc  des  pays  qui  fenvironnent ,  atin  que  Ton  puiffe 
comprendre  avec  plus  de  facilité  ce  que  je  dirai  dans  la 
fuite. 

Au-deffous"de  la  Sarmatie  d'Europe  ^ ,  on  trouve  ,  en  tirant     AfFaiies  ée 
vers  le  midi  Jes  monts  Crapak  ,  qui  bornent  la  haute  ôc  la  baffe  ^^f^S'i*^-  - 
Hongrie  au  Septentrion,  l^a  haute,  qui  renrerme  aujourdhui  de  ce  Koyau- 
prefque  toute  l'Autriche  ,  étoit  appellée    anciennement  pre-  '"^^ 
miere  confulaire.  On  y  voit  un  peu  au-deffous  de  Vienne  les 
villes  de  Stain-am-Anger  ^  Ôcde  Strignan  S  dont  la  première 
eft  célèbre  par  la  naiffance  de  Saint  Martin  ,  l'autre  par  celle 
de  faint  Jérôme.  La  baffe  Hongrie  eft  bornée  au  midi  par  le 
Drab  ,   ôc   eft  féparée  de  la  haute  par  le  Lac  appelle  Bala- 
ton  '^ ,  qui  lignifie  en  langue   Sclavone  ,  une  eau  dorman- 
te. Les  habitans  du  pays  difent  que  ce  Lac  n'a  commencé  à 
paroître  qu'à  la  venue  de  Jefus-Chrift  5  fa  longueur  eft  d'envi- 
ron vingt  lieues  ,  ôc  fa  largeur  de  trois.  Il  eft  environné  de 
collines  chargées  de  vignobles  6c  d'arbres  fruitiers  ,  qui  for- 
ment en  ce  lieu  une  vûë  très  -  agréable.  Quelques-uns  ont  cru 
que  c'eft  ce  Lac  dont  parle  PUne  fous  le  nom  de  Ptifon.  Quoi- 
que toutes  les  eaux  qui  font  dans  la  Hongrie  foient  ordinaire- 
ment glacées  pendant  l'hiver  ,  jamais  cependant  les  plus  grands 
froids  n'ont  pu  glacer  ce  Lac,  dont  les  eaux  fourniffent  en 
tout  tems  une  grande  abondance  d'excellent  poiffon.  ■ 

Les  deux  Hongries  s'étendent  vers  l'Occident  jufqu'aux  paya 
des  Marcomans ,  ôc  jufqu'au  pié  de  la  montagne  de  Kalenbergy 
où  font  aujourd'hui  le  marquifat  de  Marhern  ou  de  Moravie 
ôc  la  Bavière  d'en-deça  le  Danube.  Il  y  a  au-delà  de  cefleu- 
ve  une  province  appellée  aujourd'hui  Sclavonie,  Ôc  une  au- 
tre appellée  autrefois  Pannonique  ou  Interamne,  parce  qu'el- 
le eft  renfermée  entre  le  Drab  ,  ôc  le  Saw  ,  qui  le  décharge 
dans  le  Danube  auprès  de  Bellegrade.  Dans  cette  province: 

1  G'eft-à-dire,  la  Pologne.  1        3  Strignam  en  Latin  Str'ulon. 

2  Stain-am-Angei  en  Latin  Sabaria  j       4  En  Allemand  Platze.^ 

B .  Mmini*  1'  ii  j 


VKBBsanwfVSBi 


gmo. 


*   Mous 


lyd  HISTOIRE 

étoit  fituée  la  ville  de  Sirniifch.  Après  la  décadence  de  l'Em- 

HeisRI  il  pire  Romain ,  cette  partie  de  la  Sclavonie  devint  tributaire 

1  5"  5"  I-     des  Rois  de  Hongrie.  Il  y  a  outre  cela  au-defTous  du  Sawles 

*  Comté     provinces  de  Croatie  ,  de  Liburnie"^ ,  de  Bofnie  >  de  Dardanie, 

de   zara-Ma-  ^  (\q  Dalmatie ,  autrefois  connues  fous  le  nom  d'Illyrie ,  qui 

s'étendent  à  l'Occident  jufqu'à  la  mer  Hadriatique  t  ou  Gol- 

phe  de  Venife  ,  ôc  qui  ont  pour  bornes  à  l'Orient  la  rivière 

de  Bofne.  Au-delà  de  cette  rivière  eft  fituée  à  l'Orient  la  Mœfie 

fuperieure  y  appellée  maintenant  la  Servie  ,  ôc  l'inférieure  , 

nommée  Bulgarie  , l'une  ôcl'autrej  placées  entre  le  mont  Ar- 

gentaro  ^  6c  le  Danube ,  s'étendent  jufqu'à  la  mer  noire. 

Nous  allons  maintenant  parler  d'une  autre  divifion  de  la 
Hongrie  ,  féparée  en  deux  parties  par  le  Danube  qui  pafle  au 
milieu?  l'une  s'appelle  la  partie  qui  eft  en-deça  de  la  rivière, 
l'autre  la  partie  qui  eft  au-delà.  Nous  avons  parlé  de  celle  qui 
eft  en-deça  :  pour  ce  qui  regarde  l'autre ,  qui  eft  renfermée  en- 
tre les  monts  Crapak  ôc  la  rivière  de  Tibifque  :,  depuis  l'Orient 
jufqu'à  l'Occident ,  elle  eft  occupée  par  les  Jaziges  ' .  Au-delà 
du  Tibifque  à  l'Orient  eft  la  Dace  ,  qui  étoit  autrefois  le  royau- 
me de  Dccebale  ^ ,  6c  qui  eft  bornée  au  Septentrion  par  le 
fleuve  Haczak  ,  à  l'Orient  par  la  mer  noire  ,  6c  au  Midi  par 
le  Danube.  On  y  voit  encore  aujourd'hui  auprès  de  Zeurin 
les  veftiges  de  ce  fameux  pont,  que  l'Empereur  Trajan, après 
avoir  vamcu  Decebale,  lit  conftruire,  afin  de  faciliter  aux  armées 
Romaines  l'entrée  dans  la  Dace.  Dans  ce  pays ,  le  long  du 
Danube  ,  eft  la  Valachie,  ôcau-deftus  eft  la  Moldavie,  auprès 
de  la  mer  noire  î  l'une  6c  l'autre  font  gouvernées  par  des  Prin- 
ces tributaires  du  Grand  Seigneur  :  ces  deux  provinces  font 
prefque  incultes.  Mais  du  côté  de  l'Occident  eft  la  Tranfyl- 
vanie,  qui  non-feulement  -eft  fertile  en  toutes  fortes  de  bétail , 
en  vins  Ôc  en  bleds ,  mais  renferme  encore  des  mines  d'or  ôc 
d'argent.  Elle  eft  arrofée  parles  rivières  de  Marifchôc  de  Kerez, 
qui  prennent  leur  fource  du  côté  du  Septentrion  :  enfuite  , 
, après  avoir  rec^u  dans  leur  lit  plufieurs  petites  rivières  ,  qui 
les  rendent  navigables ,  elles  vont  fe  décharger  dans  le  Danube, 


1  Les  Hongrois  les  appellent  Jaz- 

nerter  ,  par   abbrevjation  de  Jafyges 

JVÏetanaflce ,  qui  eu.  leur  nom  en  Latin. 

.2,  Ce  Prince  également  brave  Ôc  ha- 


bile de'fit  deux  gëne'raux  de  l'Empereur 
Domitien  ,  &  fut  enfuite  vaincu  deux 
fois  par  Trajan.  Il  fe  tua  lui-même 
Tan  10(5.  de  J.  C. 


DE  J.  A.   DE   THOU,Liv.  IX.       i^i 

otl  elles  entraînent  une  quantité  de  fable  d'or  ,  dont  il  fe  trou- 
ve des  morceaux  de  la  pefanteur  d'une  demi  livre  ,  félon  le  te'-  Henri  II 
nioignage  d'Antoine  Bonfinis  '  qui  a  écrit  fort  exactement  l'hif-  i  ^  ç  i  * 
toire  de  Hongrie.  La  Tranfylvanie  efl:  environnée  ,  ôc  com- 
me couronnée  de  forêts  ôc  de  montagnes.  Ses  principales 
villes  font  Hermanftat  y  Claufenbourg  S  NofenftatS  Weiflen- 
bourg  +  j  ôc  Cromftat  K  On  croit  que  toutes  ces  villes  furent 
bâties  par  les  Saxons  j  qui  après  plufieurs  vidoires  que  l'Em- 
pereur Charlemagne  avoir  remportées  fur  eux ,  fe  retirèrent 
dans  la  Dace  Méditerranée.  Après  avoir  conquis  ce  pays  par 
la  force  des  armes ,  ils  y  conferverent  leur  langue,  ôc  en  cliaf- 
ferent  les  habitans  ,  d'où  l'on  croit  que  font  defcendus  les 
Sekels ,  qui  habitent  les  montagnes  de  Tranfylvanie  entre  l'O- 
rient ôc  le  Nord,  De  là  vient  cette  haine  qu'ils  ont  toujours 
eûë  ,  Ôc  qu'ils  ont  encore  aujourd'hui,  contre  les  autres  peuples 
de  la  province  j  qu'ils  appellent  Saxons,  de  leur  premier  nom. 
Entre  l'Occident  ôc  le  Midi ,  font  les  peuples  appeliez  Raf- 
cienSj  qui  font  venus  autrefois  de  Thrace  ôc  de  Macédoine  , 
gens  endurcis  au  travail  ôc  fort  belliqueux. 

Jean  Zapoli  regnoit  fur  les  peuples  de  Tranfylvanie  ,  fous  le 
titre  de  Vaivode  ,  lorfque  Louis  Roi  de  Hongrie  ,  frère  de 
Ladiflas,  fut  tué  dans  le  fanglant  combat  qu'il  livra  contre  l'Em- 
pereur Soliman  auprès  de  Mohacz  ,  comme  nous  avons  dit 
dans  le  premier  livre.  Zapoli  profitant  de  la  mort  de  ce  Roi 
pour  augmenter  fa  puiffance,  ôc  appuyé  des  Grands  du  Royau- 
me, fut  couronné  ôc  proclamé  Roi  à  WeifTenbourg,  ou  Albe- 
Royale,  fuivant  les  anciennes  cérémonies.  Mais  comme  Fer- 
dinand ,  frère  de  l'Empereur,  qui  avoir  époufé  Anne  fœur  du 
feu  roi  Louis  )  avoir  auffi  été  couronné  Roi  par  une  fadion 
contraire  des  Grands  du  Royaume  ,  il  arriva  que  d'un  côté 
Zapoli ,  foLirenu  par  le  Grand  Seigneur,  ôc  de  l'autre  ,  Ferdi- 
nand appuyé  de  fes  propres,  forces  ,  ôc  de  celles  de  l'Empereur 
fon  frère,  l'un  ôc  l'autre  aidez  du  fecours  des  Seigneurs  du 


ï  Ou  Bonfînius.  Il  entreprit  ThMoi- 
re  de  Hongrie  ,  à  la  follicitation  de 
Mathias  Corvin  roi  de  Hongrie  8c  de 
Bohême.  Son  Hiftoireeft  conduite  juf- 
quàl'an  1^9$.  Bonfînius  a  traduit  plu- 
iîeurs  auteurs  Grecs. 


Pu  Colofvar  en  Hongrois ,   en    |  Steplmiopolis, 


Latin  Clandiopolis. 

3  Ou  Bcftereze  en  Hongrois. 

4  Ou  Gulafeyrvar  en  Hongrois; en 
Latin  AIbn-Julia  ,  d'où  elle  eil  appel- 
le'e  auffi  Albe  Royale. 

5  Ou  BrafTo  en  Hongrois  ;  en  Latin 


1^2  HISTOIRE 

____  pays  dlvlfez  entr'eux  ^  fe  difputerent  long-tems  la  couroniiéi 
J^ENRiII.  pour  le  malheur  delà  Chrétienté.  Il  y  eut  enfin  un  accommo^ 
j  ç  s*  I.  dément  entr'eux  ;  mais  la  paix  ayant  été  rompue  par  la  mort  de 
Zapoli ,  la  Reine  veuve  &  Etienne  fon  lils  implorèrent  le  fe- 
cours  des  Turcs  ,  qui  étant  entrez  avec  une  puifTante  armée 
dans  la  Hongrie ,  taillèrent  en  pièces  celle  de  Ferdinand.  En- 
fin ,  fous  prétexte  d'amitié  6c  de  proteÊlion  ^  ils  s'emparèrent  de 
Bude  ,  après  avoir  l'an  1 5*  5 1 .  relégué  en  Tranfylvanie  la  Reine 
ôc  fon  fils,  avec  George  Martinufe,  principal  Miniftre  du  feu 
roi  Jean  Zapoli. 
Origine  de  Martinufe  natif  de  Dalmatie ,  iffu  de  parens  nobles,  mais  très- 
la  fortune  du  pauvrcs ,  avoit  été  employé  dans  fa  jeunefTe  aux  exercices  les 
piîufer  '  ^'  P^'-^^  ^^^  >  ^^^^^  la  mère  du  roi  Jean  Zapoli ,  où  fon  office  étoit 
d'avoir  foin  des  poëfles  qui  fervoient  à  échauffer  les  apparte- 
mens.  Ce  jeune  homme  qui  avoit  le  cœur  noble  ,  foit  qu'il 
fût  dégoûté  de  la  baffefle  de  fon  emploi  ôc  de  fa  condition 
préfente,  foit  qu'il  défefperât  de  faire  jamais  aucune  fortune, 
après  avoir  quitté  la  maifon  du  roi  Jean  ,  embraffa  la  vie  mo- 
naflique  dans  le  couvent  de  S.  Paul  premier  Ermite ,  fitué 
proche  de  Bude.  Quelque  tems  après,  étant  devenu  Cellerier 
du  Monaflere,  il  diftribuoit  aux  Religieux  des  portions  inéga- 
les ,  en  donnant  plus  aux  uns  qu'aux  autres  ,  félon  qu'ils  lui 
ctoientplus  ou  moins  afFe£tionnez.  Il  affecloit  dès-lors  de  s'ac- 
créditer dans  les  moindres  chofes,  ôc  parmi  les  gens  delà  plus 
baffe  condition.  Cependant  il  commença  à  s'adonner  à  l'étu- 
de :  quoiqu'il  fût  déjà  un  peu  avancé  en  âge,  il  avoit  un  défir 
ardent  de  fçavoir  aflez  de  latin ,  pour  pouvoir  être  admis  au 
nombre  des  Prêtres  du  couvent  ,  ôc  avoir  l'honneur  de  célé- 
brer la  MelTe.  Ayant  donc  été  revêtu  de  l'Ordre  de  Prêtrife , 
il  revint  à  la  Cour  du  Roi  Jean  ,  ôc  l'ayant  fuivi,  lorfqu'ilfe 
retira  auprès  de  Sigifmond  roi  de  Pologne  fon  beau-pere ,  après 
l'éledion  de  Ferdinand ,  il  lui  donna  des  marques  de  fa  fidélité 
ôc  de  fon  zèle  dans  des  afîaires  très-importantes ,  ôc  particuliè- 
rement dans  différentes  commiffions  périlleufes ,  dont  il  s'ac- 
quitta hardiment,  à  la  faveur  de  fon  habit  qui  le  mettoit  à  cou- 
vert. Par  fcs  fervices  il  s'attira  tellement  Tamifié  ôc  les  bonnes 
grâces  du  roi  Jean,  que  peu  de  tems  après  qu'il  eut  été  rétabli 
dans  fon  Royaume  ,  il  l'admit  dans  fon  Confeil  privé  ,  lui 
donna l'évéché  de  "^/"aradin,  ôc  l'honora  delà  charge  de  grand 

Tréforier , 


DE  J.  A.   DE  TKOU,  Liv.  IX.        i^ 

Tréforier  ,  qui  eil  la  première  dignité  du  Royaume  :  enfin  il  ra;^ 

le  laifla  par  Ion  teftament  tuteur  d'Etienne  fon  fils,  conjointe-  Henri  IL 

nient  avec  la  Reine  fon  époufe.  i  S"  î  i. 

Martinufe  rempli  d'ambition  ,  méprifant  les  Grands  du 
Royaume ,  ôc  n'agiflant  que  félon  fes  idées  particulières  dans 
Fadminiftraiion  du  gouvernement ,  donna  lieu  à  la  Reine  de 
foupçonner  qu'il  afpiroit  à  s'emparer  de  l'autorité  royale.  La 
conduite  de  ce  Miniftre  fit  naître  entre  l'un  &  l'autre  plufieurs 
démêlez ,  qui  dans  la  fuite  leur  furent  très-préjudiciables ,  &  ea 
même  tems  très-funeftes  à  toute  la  Chrétienté  :  plus  ils  fe  recon- 
cilioient  fouvent ,  plus  ils  devenoient  fufpe<Sls  l'un  à  l'autre. 
Enfin  après  mille  réconciliations  ôc  mille  ruptures ,  le  Prélat , 
qui  pendant  la  minorité  du  Roi  avoit  gagné  la  faveur  du  peu- 
ple ,  ôc  par  ce  moyen  s'étoit  infenfiblement  emparé  de  toute 
l'autorité,  réduifit  la  Reine  à  un  fi  grand  defefpoir,  qu'elle  eut 
recours  une  féconde  fois  à  Soliman,  pour  la  fecourir contre  le 
Miniftre  Martinufe ,  comme  s'il  eût  confpiré  avec  Ferdinand 
pour  faire  périr  le  Roi  fon  fils,  ôc  lui  enlever  fon  autorité.  Mais 
le  fecours  du  Turc  vint  trop  tard.  Sur  ces  entrefaites  l'Evê- 
que  fit  fa  paix  avec  la  Reine ,  ôc  comme  il  étoit  homme  d'ex- 
pédition ôc  fort  adroit ,  par  fon  ordre  Thomas  Varkocz  ôc  Fran- 
çois Quendi  Ferentz ,  fes  principaux  confidens ,  aidez  du  fe- 
cours des  Sekels ,  gens  belliqueux  ôc  entièrement  attachez  à 
fon  fervice  ,  combattirent  feparément  Pierre  prince  de  Molda- 
vie ôc  le  Vaivode  de  Valachie,  appelle  ordinairement  le  Tran- 
falpin  ,  qui  venoient  par  ordre  de  Soliman  au  fecours  de  la 
Reine  ,  ôc  les  défirent  avant  qu'ils  euffent  pu  joindre  leurs 
troupes.  Pour  lui ,  il  marcha  au  devant  du  Bâcha  de  Bude,  ôc 
après  lui  avoir  tué  trois  cens  hommes  de  cavalerie ,  il  l'obligea 
à  s'enfuir  jufqu'à  Bude ,  Ôc  à  fortir  de  la  Tranfylvanie. 
»  La  paix  ne  dura  pas  long-tems  entre  la  Reine  ôc  FEvêque, 
qui  fe  fentant  trop  foible  pour  réfifter  aux  Turcs,  qu'il  voyoit 
çoûjours  prêts  à  la  fecourir  ,  commença  à  traiter  fecretement 
avec  le  roi  Ferdinand.  Une  manquoit  pas  de  raifons  pour  en- 
gager ce  Prince  à  fe  confier  en  lui ,  ôc  pour  lui  faire  croire 
qu'il  ne  s'acquittoit  en  cela  que  de  fon  devoir.  Il  difoit  que 
rien  ne  l'engageoit  à  fe  comporter  de  la  forte ,  finon  l'intérêt 
du  fils  du  feu  roi  Jean  fon  maître  ôc  fon  protecteur,  ôc  l'avan- 
tage de  la  Chrétienté  j  que  l'un  ôc  l'autre  étoient  expofez  aux 
Tome  ÏI,  V 


iH  HISTOIRE 

"' =  plus  grands  dangers  par  une  femme,  dont  refprît  étoit  égale- 

Hekri  il  ^'^^^^^  défiant  Ôc  ambitieux  ,  ôc  qui  étant  incapable  de  gouver* 
j  ^  ^  ^^  ner  un  Etat,  imploroit  à  chaque  inftant,  furies  moindres  bruits 
ôc  les  plus  légers  foupçons ,  le  fecours  des  Turcs  5  que  ces  in« 
fidèles  s'empareroientinfenfiblemcnt,  fous  prétexte  de  protec- 
tion ,  des  principales  villes  ôc  des  plus  fortes  places  de  la  Hon- 
grie, comme  ils  s'étoient  autrefois  emparez  de  Bude,  ôc  par 
ce  moyen  réduiroient  le  Roi  fon  fils  ôc  la  Reine  elle-même 
à  un  état  déplorable.  Martinufe  ajoûtoit  que  le  meilleur  ex- 
pédient étoit ,  que  la  Reine ,  au  nom  de  fon  fils ,  cédât  le  royau- 
me à  Ferdinand,  moyennant  un  accord femblable  à  celui  qui 
avoir  été  fait  auparavant  entre  lui  ôc  le  feu  roi  Jean  Zapoli  ; 
que  par  là  on  mettroit  à  couvert  la  vie  de  ce  Prince  ,  dont  la 
jeuneffe  étoit  fi  expofée  aux  traits  de  la  Fortune  5  d'ailleurs  que 
ce  Royaume,  fi  fujet  aux  irruptions  des  Turcs,  étant  entre  les 
mains  de  Ferdinand ,  la  Religion  Chrétienne  feroit  moins  en 
danger,  puifque  ce  Prince  avec  fes  propres  forces  ôc  celles  de 
l'Empire,  pourroit  défendre  les  frontières  communes  de  la  Chré- 
tienté ,  contre  l'ennemi  commun  du  nom  Chrétien. 

Quoique  Martinufe  fut  fufpetl  à  Ferdinand ,  cependant  pour 
ne  pas  donner  lieu  de  croire  qu'il  eût  manqué  Toccafion  d'éten- 
dre fa  puifi^ance  dans  la  Hongrie,  il  remercia  ce  Prélat  ^  ôc  l'ex- 
horta à  pourfuivre  une  fi  louable  entreprife.  Il  fit  cependant  par- 
tir devant  mille  chevaux ,  après  leur  avoir  avancé  une  paye 
de  quatre  mois ,  avec  quelques  machines  de  guerre  ,  jufqu'à 
ce  qu'il  leur  eût  envoyé  un  plus  grand  fecours  j  il  fit  enfuite 
avertir  l'Empereur  fon  frère  de  ce  qui  fe  pafi^bit ,  &  le  pria 
de  lui  envoyer  un  homme ,  qui  fût  non  feulement  au  fait  de 
l'art  militaire  ,  mais  encore  capable  de  gouverner  ,  pour 
en  faire  fon  premier  Aliniftre  ,  par  rapport  aux  affaires  de 
Hongrie.  L'Empereur,  après  avoir  confulté  le  duc  d'Albe, 
Jean  d'Avalos  marquis  de  Pefcaire ,  Ferdinand  de  Cordouë 
duc  de  Seffa ,  ôc  l'évêque  d'Arras ,  fes  principaux  minières  ^ 
choifit  pour  cet  emploi  Jean-Baptifte  Caftaldo  comte  de  Pia- 
dena ,  qu'il  avoit  depuis  peu  gratifié  du  marquifat  de  Caflano, 
pour  le  recompenfer  de  fes  exploits  dans  la  guerre  d'Allema- 
gne ,  où  il  s'étoit  dignement  acquitté  de  la  charge  de  maré- 
chal de  camp.  Caftaldo  partit,  pour  venir  trouver  Ferdinand 
à  Vienne,  où  ils  conférèrent  enfemble  fur  les  moyens  de  faire 


D  E  J.  A.   DE    T  H  O  U  ,  L  I  V.  IX.         lyy 

la  guerre  5  il  s'informa  aafli  de  l'efprit  ôc  du  caraiSlere  de  Mar-  

tinufe,avec  qui  il  devoir  particulièrement  traiter  j  ôc  après  s'ê-  iJcvn.Ti 
tre  muni  des  proviiions  necellaires  ,  oc  qu  on  lui  eut  alligne 
une  penfion  de  huit  mille  écus  d'or  ^  pour  exercer  la  charge  de 
Lieutenant  général  dans  les  pays  de  Hongrie  y  de  Tranfylva- 
nie,  de  Croatie  ,  ôc  de  Dalmatie,  appartenans  à  la  maifon 
d'Autriche  t  il  partit  le  premier  jour  de  Mai ,  ôc  prit  la  route 
d'Agria. 

Ferdinand  avoit  mis  en  garnifon  dans  cette  ville  Bernard 
Aldana,  à  la  tête  de  fept  enfeignes  d'Efpagnols  ;  ôc  com- 
me cette  place  paroiflbit  importante  pour  le  fuccès  de  cette 
guerre ,  on  avoit  chargé  Erafme  Teufel  d'y  faire  les  fortifica- 
tions nécefiaires.  Caftaldo  s'y  arrêta  ^  jufqu'à  ce  que  fes  trou- 
pes fuffent  aflemblées,  ôc  fur-tout  que  fon  canon  fut  arrivé.  Il 
en  partit  le  2 (^  de  Mai,  obfervant  cet  ordre  dans  fa  marche: 
31  conduifoit  Pavant-garde ,  compofée  des  fept  enfeignes  d'Ef- 
pagnols dont  nous  venons  de  parler ,  qui  contenoient  deux 
mille  deux  cens  hommes,  ôc  de  cinq  cens  fantaflins  Hongrois, 
appeliez  Heiducques  5  Chriftophle ,  feigneur  du  pays  deSilefie, 
étoit  à  la  tête  de  douze  cens  chevaux-legers ,  que  les  habitans 
du  pays  nomment  ordinairement  HulTars  5  il  y  avoit  outre  cela 
quatre  pièces  d'artillerie  avec  leurs  affûts.  Le  comte  Félix 
d' Arco ,  ôc  Jean-Baptifte  fon  frère  commandoient  le  centre  , 
compofé  de  trois  mille  fantaflins  Allemands  j  ils  avoient  encore 
quatre  gros  canons,  deux  coulevrines  ,  ôc  quatre  cens  gens-d'ar- 
mes. A  l'arriere-garde  il  y  avoit  trois  cens  Huffars  ôc  trois  pie- 
ces  de  campagne ,  pour  efcorter  le  bagage. 

Caftaldo  marchant  à  la  tête  de  cette  petite  armée ,  dont 
l'arriere-garde  étoit  en  (ureté ,  arriva  à  la  rivière  de  Tilfa  t  ou 
après  avoir  harangué  (es  foldats  ,  il  commença  à  la  paffer , 
en  obfervant  toujours  le  même  ordre.  Il  employa  huit  jours  à 
ce  paffage ,  parce  que  fes  bords  étant  très-bas  3  plufieurs  autres 
rivières ,  qui  fe  jettent  dedans  en  cet  endroit ,  font  qu'elle  y 
efl  fort  large.  Il  avança  enfuite  vers  Debreczen,  place  forte  par 
fafituation,  où  il  rencontra  André  Batori,  ôc  Thomas  Nadaidi, 
principaux  feigneurs  de  Hongrie.  Le  premier  ,  général  de  la 
cavalerie  Hongroife,  ôc  l'autre,  qui  étoit  fon  lieutenant,  gar- 
doient  avec  cinq  cens  chevaux  l'entrée  de  la  Tranfyivanie, 
Après  avoir  rangé  fon  armée  ^  de  manière  qu'elle  paroiffoit 

Vij 


If  6  Histoire 

„  plus  nombreufe  qu'elle  n'étoit  effeûivement ,  il  marcha  avec 


Tj    ,     TT    eux  vers  Zolnok  ,  château  environné  d'un  fofle  plein  d'eau 
qu'il  fortifia  d'une  garnifon  de  cinquante  Efpagnols.  Dans  le 
^  ^    *     tems  qu'il  fe  préparoit  à  aller  rendre  vifite  à  l'évêque  de  Wa- 
radin ,  pour  conférer  avec  lui ,  la  reine  Ifabelle  convoqua 
*  ou  Egneth.    les  Etats  à  Engetin  ^ ,  ville  fort  peuplée ,  mais  très-mal  fortifiée  > 
elle  efpéroit,  que  par  le  moyen  de  fes  amis,  ôc  des  Seigneurs 
de  Tranfylvanie^  qui  ne  pouvoient  fupporter  la  trop  grande 
autorité  du  Prélat ,  elle  obtiendroit  qu'il  feroit  dépouillé  du 
gouvernement.  Le  miniftre  rufé  ,  qui  étoit  alors  à  Waradin , 
réfolut ,  pour  empêcher  l'exécution  de  ce  projet ,  d'écrire  d'a- 
bord à  fes  amis ,  enfuite  de  partir  pour  fe  trouver  à  cette  affem- 
blée ,  afin  de  faire  échouer  par  fa  préfence  les  defl'eins  de  la 
Reine.  S'étant  mis  en  route  ,  fa  voiture  verfa  dans  un  chemin 
difficile ,  foit  par  hazard ,  foit  par  la  faute  de  fon  cocher.  Ceux 
qui  l'accompagnoient ,  prenant  cet  événement  pour  un  mau- 
*vais  préfage,  ôc  augurant  par  là  que  fon  voyage  ne  feroit  pas 
heureux ,  le  prièrent  de  s'en  retourner.  Mais  comme  il  fe  fen- 
toit  né  pour  de  grandes  chofes ,  Ôc  qu'il  fe  mettoit  au-deffus 
de  tous  les  dangers  ,  il  leur  dit  d'un  air  riant  :  Pourquoi  la  chu- 
te de  mon  carolTe  vous  fait- elle  tant  craindre  pour  un  hom- 
me qui  eft  fous  la  protection  du  chariot  celefte  ?  Ainfi  ^  fans  dif- 
continuer  fa  marche ,  il  arriva  à  Engetin. 

A  fon  arrivée  l'affemblée  fut  congédiée.  LaReine  ,  ou  craig- 
nant ,  ou  ne  pouvant  fupporter  fa  préfence ,  fe  retira  à  "W  eiflem- 
bourg,  où  elle  mena  avec  elle  Petrowithz,  parent  du  feu  Roi 
fon  époux ,  avec  les  troupes  qu'il  commandoit.  Mais  peu  après 
elle  fortit  de  cette  ville ,  dans  la  crainte  que  Martinufe  ne  Py 
vînt  afTiéger,  ôc  après  y  avoir  laifTé  Petrowithz  ,  à  qui  elle  don- 
na ordre  de  la  fortifier ,  elle  fe  mit  en  fureté  dans  Millenbach^ 
place  défendue,  tant  par  fa  fituation  que  par  fes  fortifications. 
Cette  Princeffe  ne  fe  trompa  point  5  car  à  peine  fut-elle  partie 
de  Weiflembourg ,  que  l'évêque  de  Waradin  vint  affieger  cette 
ville  avec  les  troupes  qu'il  avoir  amenées ,  ôc  fit  tirer  le  canon 
contre  la  place. 

Cependant  Caftaido  s'avançoit  lentement ,  parce  qu'il  avoit 
oui  dire  que  le  marquis  Balaiïi,  qui  peu  auparavant  avoit  quitté 
Ferdinand  pour  fervir  la  Reine  ^  s'étoit  emparé  du  détroit  des 
montagnes  3  par  où  l'armée  devoit  néceffairement  pafler  :  ce 


■B=îï:2a!WS3P't5BI 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Li  V.  ÎX.  i^ 

Cjuî  fît  qu'il  envoya  devant  Batori  &  Nadafdi.  îi  n'étoit  pas 
éloigné  du  château  de  Dalmen  ,  fitué  fur  une  colline  occupée  Henri  IL 
par  "^les  troupes  de  la  Reine.  Mais  comme  fon  armée  étoit  in-  j  ç  j  i . 
commodée  par  le  canon  de  ce  château  ,  il  envoya  le  comte  Fé- 
lix ,  6c  fon  frère  d'Arco  pour  s'en  emparer  ,  perfuadé  que  s'ils  en 
pouvoient  venir  à  bout ,  ce  pofte  feroit  dans  la  fuite  très-com- 
mode, pour  faire  entrer  ôc  fortir  fes  troupes  ;  qu'au  contraire , 
il  feroit  très-dangereux ,  s'il  reftoit  au  pouvoir  des  ennemis. 

Pendant  que  le  canon  battoit  Dalmen ,  Caftaldo  étant  en- 
tré dans  la  Province ,  vint  jufqu'à  Claufenbourg  avec  fon 
armée.  La  Reine  furprife  de  fon  arrivée,  voulut  mettre  ordre 
à  fes  affaires ,  ôc  conferver  ce  qu'elle  avoir  de  plus  précieux , 
furtout  les  ornemens  royaux ,  dont  elle  fçavoit  que  l'Evêque 
vouloit  s'emparer.  Elle  fit  donc  dire  à  Petrowithz  de  fe  ren- 
dre, à  condition  que  lui  ôc  fes  troupes  fe  retireroient  en  fureté, 
&  qu'ils  emporteroient  tous  les  meubles  &  les  ornemens  royaux. 
Caltaldo  étoit  déjà  arrivé  à  Engetin ,  lieu  abondant  en  toutes 
fortes  de  vivres ,  où  il  fit  rafraîchir  fon  armée.  Pour  Martinufe, 
après  avoir  levé  le  fiége  de  \(^^eiffembourg ,  il  étoit  allé  trou- 
ver la  Reine  à  Millenbach ,  pour  lui  faire  voir  qu'elle  avoit 
tort ,  ôc  l'engager  à  faire  un  accommodement  avec  le  roi  Fer- 
dinand. Cette  Princelfe ,  engagée  par  l'efpérance  ou  par  la 
crainte ,  donna  ordre  de  livrer  Dalmen  à  Caftaldo.  L'Evê- 
que enfuite ,  en  fuperbe  appareil ,  accompagné  de  quatre  cens 
Gentilshommes ,  qui  précedoient  fon  caroffe  attelé  de  huit 
beaux  chevaux  ,  ôc  fuivi  de  deux  cens  moufquetaires ,  arriva 
fi  inopinément  à  Engetin ,  que  Caftaldo  eut  à  peine  le  tems 
d'aller  au-devant  de  lui  hors  de  la  ville,  accompagné  des 
gens  de  fa  fuite.  Dès  qu'ils  purent  s'appercevoir  de  loin  l'un 
l'autre,  Martinufe  fortant  de  fon  carofîe,  monta  fur  un  beau 
cheval  fuperbement  enharnaché ,  (  car  il  en  avoit  toujours  à 
l'a  fuite  )  6c  fans  defcendre ,  embraffa  avec  les  marques  de  l'a- 
mitié la  plus  lincere  Caftaldo ,  Bernard  Aldana ,  6c  les  au- 
tres Efpagnols  qui  le  fuivoient.  Enfuite  il  entra  avec  eux  dans 
la  ville  d'Engetin ,  ôc  pour  faire  plus  d'honneur  à  Caftaldo , 
il  logea  chez  lui.  Ce  fut  là  que  ce  Marquis  l'entretint  du  pou- 
voir abfolu  que  le  Roi  Ferdinand  lui  avoit  donné;  il  ajouta, 
que  le  Roi  lui  avoit  néanmoins  recommandé  de  ne  rien  exécu- 
ter, fans  l'avoir  auparavant  confulté ,  êc  de  lui  obéir  en  tout.  Ce 


i;8  HISTOIRE 

■.  Prélat  admit  &  pénétrant,  mais  aveuglé  par  l'ardente  pafïïorî 
Henri  IL  ^^  dominer  ôc  de  gouverner ,  fe  lailîa  tromper  par  les  pro- 
j  ^  ^  j  méfies  flatteufes  ôc  par  la  foumifîion  affedée  de  Caftaldo. 
Pour  faire  voir  l'autorité  fouveraine  qu'il  avoit  dans  ce  Royau- 
me, il  choifit  la  ville  de  Weiflembourg,  pour  s'y  retirer  avec 
fcs  troupes ,  ôc  convint  que  ce  feroit-ià ,  que  lui  ôc  le  Mar- 
quis s'aboucheroient,  quand  il  faudroit  traitter  des  affaires  d'E- 
tat. Martinufe  en  partit  enfuite,  pour  venir  une  féconde  fois 
trouver  la  Reine  à  Millenbach ,  afin  de  conférer  avec  elle  fur 
l'accommodement  qu'elle  devoit  faire  avec  Caftaldo. 

Celui-ci  étant  arrivé  auflî-tôt,  comme  on  en  étoit  convenu^ 
expofa  à  l'aflemblée  des  Etats ,  en  préfence  de  l'Evêque  ôc 
des  Grands  du  Royaume  y  le  fujet  de  fon  arrivée  5  il  dit ,  qu'il 
€toit  venu  pour  traitter  avec  la  Reine  des  conditions  qu'on 
avoit  offertes  autrefois  au  feu  roi  Jean  Zapoli  fon  mari ,  qui 
étoicnt  :  Que  la  Reine  cédât,  au  nom  de  fon  fils,  au  roi  Fer- 
dinand ,  pour  l'avantage  de  la  Chrédenté ,  la  Tranfylvanie, 
qu'elle  ne  pouvoir  défendre  feule ,  ôc  avec  fes  propres  forces; 
contre  la  puiffance  Ottomane  '■>  qu'elle  pofiederoit  en  récom- 
penfe  les  principautez  d'Oppelen  ôc  de  Ratibor  dans  la  Silefie, 
-dont  le  revenu  annuel  étoit  de  vingt-cinq  mille  écus  d'or  j 
Que  pour  lier  entre  le  Roi  ôc  elle  une  plus  étroite  amitié,  fon 
fils  Jean  Sigifmond,  (car  nous  l'appellerons  dorénavant  ainfi, 
&  non  Etienne)  épouferoit  Jeanne  fille  de  Ferdinand,  à  qui 
on  donneroit  cent  mille  écus  d'or  en  mariage  j  Qu'on  paye- 
roit  toutes  les  dettes  que  ie  feu  Roi  fon  mari ,  ôc  elle  avoient 
contrariées;  Que  le  roi  Ferdinand  rembourferoit  \ç,s  cinquante 
mille  écus  d'or  qui  appartenoient  à  la  Reine  pour  fa  dot  ; 
enfin,  qu'on  donneroit  à  cette  Princefle,  ÔC  à  fon  fils,  la  ville 
*  ou  Caflovic,  de  Cafilaw  ^  pour  y  faire  leur  féjour ,  en  attendant  l'exécution 
du  traité. 

La  Reine ,  du  confentement  de  Martinufe ,  dont  elle  vou- 
loit  fe  défaire  de  quelque  manière  que  ce  fût ,  accepta  cqs  con- 
ditions ,  foit  qu'elle  y  fût  portée  par  la  haine  qu'elle  avoit 
contre  lui ,  ou  qu'elle  le  fit  de  fon  propre  mouvement.  Elle 
fe  fia  entièrement  à  Caftaldo  ,  homme  fubtil  ôc  habile,  qui 
avoit  ordre  de  Ferdinand  de  tout  promettre,  afin  de  la  faire 
fortir  de  Tranfylvanie  ,  ôc  réduire  ce  Royaume  fous  la  puif- 
fance de  la  maifon  d'Auftrichç  :  conduite  ^  dont  elle  fç  repentit, 


DE  J.  A.   DE   THOU,  Liv.  IX.  i;p 

dans  la  fuite  ,  mais  trop  tard.  On  accorda  aufli  à  l'Evcque 
le  gouvernement  de  la  Tranfylvanie  ,  qu'il  adminiftreroit  au  j^g^^j^j  jj 
nom   de  Ferdinand  ,    en   qualité    de  Vaivode  ,   avec  une     i  r  ^  i   ' 
penfion  de  quinze  mille  écus  d'or  j  on  le  continua  auiïï  dans 
la  charge  de  grand  Tréforier  ,  qu'il  avoit  exercée  jufqu'alors 
avec  quatre  mille  écus  d'or  d'appointemens.   Il  acheta  outre 
cela  du  roiFerdinand  les  impôts  des  falines  de  ToiJa*,  qu'il  pof-  *ouTorrem- 
fedoit  alors,  ôc  qui  rapportoient  des  fommes  immenfes ,  mais        ^' 
le  Roi  lui  remit  le  tiers  du  prix  de  cet  achat.  Peu  de  tems 
après  on  lui  donna  l'évêché  de  Strigonie  *  i  dont  le  revenu  an-     *  Stngome 
nuel  étoit  fur  le  pié  de  cinquante  mille  écus  d'or.  Enfin  'le  roi 
Ferdinand  voulant  combler  de  biens  ôc  d'honneurs  un  homme 
qui  en  étoit  infatiable  ,  follicita  en  fa  faveur  le  fouverain  Pon- 
tife ,  qui  à  fa  prière  l'honora  du  chapeau  de  Cardinal. 

Martinufe  voyant  Caflaldo  porté  à  fatisfaire  pleinement  tous 
fes  defirs ,  ôc  fe  défiant  en  même-tems  de  l'extrênie  facilité 
avec  laquelle  ce  Marquis  lui  accordoit  tout ,  fe  fauvint  en- 
fin des  bienfaits  qu'il  avoit  reçus  du  feu  roi  JeanZapoli^  ôc 
avertit  la  Reine  de  prendre  garde  à  fes  afi'aires.  Mais  cette 
Princeffe,  à  qui  le  Cardinal  étoit  odieux  ^  rejetta  tous  fescon- 
feils ,  ôc  crut  ne  pouvoir  mieux  s'en  venger  ,  qu'en  le  ren^ 
dant  fufpeél  lui  même  à  Ferdinand.  Pour  cela  elle  réfolut  de 
révéler  à  ce  Prince  les  falutaires  avis,  que  l'Evêquelui  avoit: 
donnez  à  elle  ôc  à  fon  fils.  Elle  découvrit  tout  à  Caftaldo  ÔC 
l'affura  qu'elle  étoit  prête  à  accepter  toutes  les  conditions  qu'on 
lui  propofoit.  Ainfi  après  avoir  promptement  convoqué  les 
Etats  à  Claufembourg  ,  elle  fe  rendit  avec  fon  fils  le  30  d'Août, 
accompagnée  de  Martinufe  ôc  de  Caftaldo  ,  à  un  Monaftere  , 
qui  eft  à  deux  lieues  de  la  Ville.  Là  elle  apporta  les  ornemens 
royaux  ,  qui  confiftoient  en  une  couronne  d'or,  que  les  Hon- 
grois difent  avoir  été  envoyée  du  ciel  fous  le  règne  de  faint 
Ladiflas  roi  de  Flongrie  î  en  un  fceptre  d'yvoire  doré  ,  un 
globe  d'or  ,  un  manteau  royal ,  une  tunique  ;  ôc  des  fouliers  en- 
richis de  diamants  ôc  de  pierres  précieufes.  La  Reine  enfuite 
fe  tournant  vers  fon  fils ,  lui  parla  ainfi  :  Difcours 

M  Puifque  votre  fort ,  mon  fils ,  ou  plutôt  le  mien  ,  n'a  pas  «J'i^-ibeiic  rei- 
35  voulu  permettre  que  vous  puflTiés  jouir  en  paix  du  royaume  grie  à  fon  fiîs", 
»  de  votre  père,  qui  vous  appartenoitfuivant  toutes  lesloix;  il  po"''  l"i  faire 
pjnous  faut  fupporter  l'un  ôc  l'autre   avec  confiance    cette  couronne.  * 


Henri  IL 


1^0  HISTOIRE 

rigueur  du  deftin ,  que  ni  nos  propres  forces  ni  aucune  în- 
duftrie  humaine  ne  peuvent  adoucir.  Dans  l'extrémité  où 
nous  fommes  réduits  ,  mon  Ris ,  acceptés  le  parti  le  plus  avan- 
tageux pour  vos  intérêts  ôc  pour  ceux  de  la  Chrétienté ,  quoi^ 
qu'il  paroifTe  le  moins  favorable  pour  vous ,  puifque  rien 
n  eft  comparable  à  une  couronne.  Vous  êtes  maintenant  dans 
un  âge ,  où  ceux  qui  vous  auront  mis  à  couvert  des  dangers 
qui  vous  menacent ,  pafieront  pour  vous  avoir  rendu  un  grand 
fervice.  Incapable  de  refifter  à  la  puiiTance  des  Turcs ,  vous 
ne  devez  point  regreter  un  Royaume  ^  que  vous  ne  pouvés 
conferver  par  vous  même  ,  ôc  vous  devez  le  céder  volontiers 
à  un  Prince  plus  puifTant,  &  qui  fera  plus  en  état  de  le  dé- 
fendre. Vous  pouvez  attendre  de  fon  amitié  autant  de  grâ- 
ces ôc  de  faveurs ,  que  le  feu  Roi  votre  père  a  efluyé  de  tra- 
verfes  &  de  chagrins ,  ôc  que  nous  en  avons  aulli  fouffert 
vous  ôc  moi  depuis  fa  mort.  Pour  ce  qui  regarde  la  prote- 
(Slion  du  Grand  Seigneur^  je  l'avoue  franchement ,  ôc  je  ne 
crains  point  de  dire ,  que  nous  avons  plus  reffenti  les  effets 
de  fa  puilfance  que  de  fa  prote£tion  :  je  vois  qu'en  croyant 
mettre  ordre  à  nos  affaires  >  nous  avons  expofé  la  Chrétienté 
ôc  nous  mêmes ,  qui  en  faifons  une  partie ,  à  de  très-grands  pé- 
rils. Ainfi  pour  l'avantage  du  Chriftianifme ,  pour  votre  hon- 
neur ôc  votre  fureté,  mon  fils,  enfin  pour  ma  propre  tranquilité, 
je  remets  entre  les  mains  de  Caftaldoles  ornemens  royaux, 
afin  qu'il  les  envoyé  au  plutôt  à  Ferdinand  fon  maître.  C'eft 
de  fa  bonne  foi  ôc  de  la  votre  ,  Caftaldo ,  que  j'attends  une 
exécution  prompte  ôc  fans  détour  des  conditions  que  vous 
m'avés  propofées  ;  enforte  que  ce  Prince  paroiffe  avoir  moins 
cherché  à  acquérir  une  couronne ,  qu'à  faire  éclater  fa  géné^ 
rofité  ôc  fa  droiture,  après  l'avoir  acquife. 
Après  qu'on  eut  livré  les  ornemens  royaux  (  ce  qui ,  félon 
idée  des  Hongrois  naturellement  fuperftitieux  ,  confère  ôc 
tranfporte  le  droit  de  la  Royauté  )  on  fe  rendit  à  l'alfemblée 
des  Etats.  Caftaldo  y  fit  un  long  difcours  en  préfence  des  Sei- 
gneurs, ôc  leur  fit  prêter  ferment  de  fidélité  au  Roi  Ferdinand. 
Il  leur  fit  voir ,  en  propofant  l'exemple  des  Paleologues  y  des 
Comnenes ,  ôc  des  autres  Princes  de  la  Grèce ,  à  combien  de 
dangers  la  Chrétienté  avoit  été  jufqu'alors  expofée,par  les  dif- 
fentionsj  que  les  Turcs  avoient  fomentées  parmi  les  Princes 

Chré- 


ongiie. 


DE   J.  A.  DE  THOU,  Liv.  ÎX.  k^i 

Chrétiens.  Il  ajouta  j  qu'on  auroit  été  expofé  aux  plus  gtands 
périls ,  fi  par  la  bonté  du  Tout-Puiflant ,  la  Reine ,  pour  dé-  j^£>^.j, .  jj 
tourner  les  malheurs  qui  menaçoient  ces  Provinces  autrefois  (1 
floriiïantes ,  ôc  pour  fa  fureté  ôc  celle  de  fon  fils ,  n'eût  volontai-  j  j  * 
rement  cédé  le  Royaume  aux  enfans  de  Ferdinand,  à  qui  d'ail- 
leurs il  appartenoit  par  droit  héréditaire  j  que  par  ce  moyen 
les  femences  de  la  difcorde  étant  étoufiées  ,  la  paix  ôc  la  con- 
corde régneroient  entre  les  Grands  de  l'Etat;  qu'ils  pourroient 
dans  la  fuite,  en  réiiniffant  leurs  forces ,  faire  la  guerre,  fi  l'oc- 
cafion  s'ofîl'oit ,  avoir  la  paix  &  la  tranquillité  chez  eux  ,  ôc  fe 
rendre  formidables  aux  autres  Nations  5  qu'ils  recevroient  des 
remercimens  de  tous  les  Chrétiens  ,  qui  alloient  les  regarder 
comme  leurs  défenfeurs  >  ôc  qu'enfin  ils  mériteroient  un  jour 
dans  la  célefte  patrie  la  couronne  immortelle  que  Dieu  prépare 
à  ceux  qui  combattent  fidèlement  pour  lui  fur  la  terre. 

Après  que  Caftaldo  eut  fini  fon  difcours,  Martinufe  fut  le   Ferdinnntî  cft 

•  '•         A       r  ^    A      CA'V    '  ^    T?      ^^  Jl  couronne  Roi 

premier  qui  prêta  ierment  de  hdelitc  a  rerdinandjle  recon-  ^^^^ 
noifiant  pour  fon  Roi  légitime.  Les  Saxons  Tranfyl  vains  ôc  les 
Sekels  fuivirent  fon  exemple  >  à  la  perfualion  de  Ladiflas 
Emedef ,  qui  les  y  avoir  engagez.  Les  Rafciens  donnè- 
rent de  leur  propre  mouvement  des  preuves  de  leur  foumif- 
fion.  Comme  on  prévoyoit  que  cet  événement  alloit  bien-tôt 
occafionner  la  guerre  contre  les  Turcs ,  on  parla  des  moyens 
de  repoufier  cet  ennemi  commun.  Pendant  qu'on  déliberoit 
fur  cet  article  ,  on  apporta  des  lettres  du  roi  Ferdinand  j  par 
lefquelles  il  approuvoit  les  conventions  faites  par  Caftaldo  avec 
la  Reine:  ôc  pour  confirmer  fespromeffes ,  on  célébra  les  fian- 
çailles du  jeune  prince  Jean-Sigifmond  avec  Jeanne  fille  de 
Ferdinand.  Peu  de  tems  après  le  marquis  de  Balafii  ôc  Quendi 
Ferentz  prêtèrent  auOi  ferment  de  fidélité  à  Ferdinand. 

Pendant  l'afiemblée  des  Etats  j  on  avoit  député  André  Ba- 
tori ,  pour  propofer  à  Petrovith  de  fe  démettre  du  gouverne- 
ment de  Lippe  ,  ïemefwar,  Becka,  ôc  Bekereck,  château  fitué 
dans  un  lac.  Le  feu  roi  Jean  Zapoli  avoit  donné  à  ce  Capi- 
taine ,  qui  lui  étoit  très-attaché ,  le  commandement  de  toutes 
ces  places.  Petrovith  ,  qui  aimoit  la  paix ,  voyant  la  lettre  de 
la  Reine  ,  retira  de  ces  places  ce  qui  lui  appartenoit  5  ôc  ne  fit 
aucune  difficulté  de  les  remettre  entre  les  mains  de  Batori,  qui 
y  mit  aufii-tôt  une  garnifon ,  en  attendant  que  Caftaldo  y  eût 
Tome  IL  X 


i($2  HISTOIRE 

■»■  envoyé  Aldana  6c  Vilandrado.  Petrovith  alla  trouver  la  Reine  5 
Henri  IL  ^^^  dédaignant  de  mener  une  vie  privée  dans  un  Royaume  , 
,  ^  ^  ,  où  elle  avoit  exercé  une  autorité  fouveraine ,  (it  préparer  fes 
équipages ,  &  s  étant  mile  en  chemin  ,  traverla  des  montagnes 
très-rudes  pour  fe  rendre  à  CafTaw.  Les  chemins  étroits,  au 
milieu  des  bois ,  l'ayant  obligée  de  mettre  pied  à  terre ,  on  dit 
qu'alors  elle  jetta  les  yeux  fur  la  Tranfylvanie ,  6c  que  conude- 
rant  fa  grandeur  pafTée  6c  fon  état  préfent,  elle  pouffa  un  pro- 
fond foupir^  6c  comme  elle  avoit  des  Belles-lettres ,  qu'elle  écri- 
vit fur  récorce  d'un  arbre  ces  paroles  avec  fon  nom  :  Sic  fata 
voiunt  j  c'eft-à-dire  ,  Les  deflins  le  veulent  ainfi.  Après  avoir 
laiiTé  en  cet  endroit  un  monument  de  fa  jufte  douleur ,  elle 
remonta  en  caroffe  6c  continua  fon  voyage.  Cependant  le 
bruit  ayant  couru  qu'elle  emportoit  les  ornemens  royaux  , 
Achmer^Bacha  de  Buc^p^  la  pourfuivit  avec  trois  mille  chevaux. 
Mais  cette  Princeffe ,  qui  marchoit  avec  diligence  par  des  che- 
mins détournez  ,  arriva  heureufement  à  CaiTaw  5  ^  Achmet 
fut  contraint  de  s'en  retourner  à  Bude  3  fruftré  de  fes  efperances. 
Pour  Martinufe,  quoiqu'il  fut  bien-aife  du  départ  de  la  Rei- 
ne, la  crainte  néanmoins  qu'il  avoit  de  la  guerre  du  Turc,  dont 
on  étoit  menacé,  lui  caufoit  de  grandes  inquiétudes.  Ayant 
appris  l'arrivée  de  celui  qui  étoit  commis  pour  lever  le  tribut, 
que  les  Princes  de  Tranfylvanie  payent  au  Grand  Seigneur , 
il  donna  ordre  à  fes  gens  de  le  recevoir  avec  de  grands  hon- 
neurs ,  dans  le  château  de  ^''ivar  qu'il  avoit  fait  bâtir  :  mais  il 
défendit  en  même  tems  que  qui  que  ce  fût  ne  lui  parlât.  Il 
partit  lui-même  promptement  jpour  le  venir  trouver.  Dans 
l'entretien  qu'il  eut  avec  lui ,  il  lui  cacha  en  partie  ce  qui  s'é- 
toit  paffé ,  6c  excufa  ce  qu'il  ne  pouvoit  déguifer.  Il  rejetta 
adroitement  toute  la  faute  fur  la  Reine  i  6c  tâchant  de  fe  dif- 
culper  de  tout  ce  qui  lui  pouvoit  être  imputé ,  il  feignit  d'en- 
trer dans  les  intérêts  des  Turcs ,  afin  de  confcrver  dans  leur 
efprit  la  bonne  opinion  qu'ils  avoient  de  fa  droiture,  6c  par  ce 
moyen  éloigner  du  pays ,  autant  qu'il  lui  feroit  polTible  j  toute 
apparence  de  guerre.  Mais  fes  ennemis  ayant  interprété  ks 
démarches  en  un  fens  contraire  y  en  prirent  occafion  de  for- 
mer le  deffein  de  le  perdre.  Ils  l'accuferent  de  fourberie  6c  de 
duplicité;  ils  dirent,  qu'il  vouloit  fe  rendre  médiateur  ôc  arbi- 
tre emre  Soliman  ôc  Ferdinand  ;  qu'il  feignoit  de  prendre 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  IX.  1^3 

tantôt  le  parti  de  l'un ,  tantôt  celui  de  l'autre  ;  &  qu'il  étolt  éga-     imn        ■ 
iement  traître  ôc  perfide  à  l'égard  de  tous  les  deux.  Henri  IL 

Quelqu'artificieux  &  quelque rufc  qu'il  fut, il  ne  put  enga-  i  r  j  1. 
ger  Ferdinand  à  fe  fier  à  lui ,  ni  appaifer  la  colère  de  Soliman. 
Le  Sultan  fut  informé  de  tout  ce  qui  s'étoit  pafTé ,  par  un  Fran- 
çois ,  qui  avoir  été  long-tems  dans  Farmée  de  Caftaldo ,  ôc  qui 
enfuite  avoit  pafTé  du  côté  des  Turcs.  C'eft  ainfi  que  le  raconte 
Afcanio  Centorio  \  qui  a  écrit  Fhiftoire  de  la  guerre  deTranfyl- 
vanie  ,  fi  on  l'en  croit  ,  fur  les  mémoires  de  Ferdinand  ôc 
de  Caftaldo.  Soliman  commanda  donc  aux  Sangiacs  voifins, 
6c  au  prince  de  Moldavie ,  de  réunir  leurs  forces  avec  celles  du 
Bâcha  de  Bude ,  ôc  de  venir  fondre  enfemble  dans  laTranfyl- 
vanie.  Le  Beglierbei  de  Grèce ,  Commandant  général  de  tou- 
tes ces  troupes ,  étant  venu  à  Belgrade  ^,  fit  jetter  fur  le  Danu- 
be un  pont,  fur  lequel  il  fit  paiTer  fon  armée  j  il  en  fit  enfuite 
jetter  un  autre  fur  le  Tibifque,  ôc  après  Tavoir  paffé  ,  il  campa 
auprès  du  château  deBecka.  D'un  autre  côté,  Caftaldo  pour 
mettre  le  pays  à  couvert ,  envoya  Eftienne  Loflbnczi ,  capi- 
taine de  grande  réputation ,  pour  commander  dans  Temefwar 
ôc  dans  les  pays  d'alentour.  Cet  ofiicier  y  vint  avec  fix  cens 
Houffars ,  accompagné  de  Bernard  Aldana ,  qui  employa  Iqs 
jours  ôc  les  nuits  à  fortifier  cette  ville. 

Batori  vint  aufïi  à  Lippe ,  où  ,  après  avoir  aflemblé  les  chefs 
des  Rafciens',  ôc  compofé  une  armée  de  quinze  mille  hom- 
mes ,  il  campa  dans  la  plaine  qui  eft  au  defibus  de  la  ville.  Mar- 
tinufe  voyant  qu'il  n'y  avoit  plus  moyen  de  reculer ,  envoya 
des  ordres  pour  qu'on  fe  mît  fous  les  armes,  dans  tous  les  bourgs 
ôctous  les  villages ,  ôc  fe  rendit  enfuite  à  Hermanftar,  où  les 
Etats  étoient  affemblez.  C'eft  la  coutume  dans  ce  pays  ,  lorf- 
qu'on  eft  prefTé  par  l'ennemi  ,  que  les  principaux  de  chaque 
lieu ,  montez  fur  un  cheval  ôc  armez  d'une  lance  ôc  d'une  épée 
teinte  de  fang ,  parcourent  le  pays ,  fuivis  d'un  homme  à  pied> 
qui  à  haute  voix  fait  fçavoir  que  l'ennemi  eft  proche ,  ôc  donne 
le  rendez-vous  aux  foldats ,  que  chaque  maifon  eft  obligée  de 


1  Afcanio  Centorio  de  gli  Horten- 
lii ,  natif  de  Milan  ,  auteur  du  XVI. 
fiécle  ,  a  laifTé  divers  ouvrages  ,  entre 
autres,  des  mémoires  fur  la  guerre  de 
Tranfylvanic,  ÔC  fur  les  guerres  de  fon 


2  En  Hongrois  GreichifchweifTem- 
burg  ,  en  Latin  Alba  Grxca. 

l  LaRafcie  efl  un  pays  de  la  Tur- 
quie d'Europe ,  ainfi  nommé  de  la  ri- 
vière de  Rafca.  Elle  fait  maintenant 
I»  partie  feptentrionaîe  de  la  Servie. 

Xij 


1(^4  HISTOIRE 

^  ^  fournir.  Caflaldo  fe  trouva  auffi  aux  Etats  ,  ôc  îes  trois  peuples: 

Henri  IL  de  Tranfylvanie ,  qui  font  les  Sekels,  les  Saxons  »  ôc  les  Raf- 

i  ^  r  i,     ciens,  fournirent  d'un  commun  confentement  une  groffe fom- 

me  d'argent  pour  les  frais  de  la  guerre.  On  avoir  envoyé  déjà 

auparavant  Batori  avec  trois  mille  fantalfins  Allemands  ,  ôc 

Charte  Zerotin  feigneur  de  Silefie^avec  quatre  cens  chevaux. 

Toutes  ces  troupes  étoient  commandées  par  Sforce  Palavicini^ 

Elles  fe  rendirent  à  Waradin  ,  ôc  s'y  arrêtèrent  jufqu'à  ce  que 

Caftaldo ,  après  avoir  mis  des  compagnies  de  gens  de  pied 

Allemands  dans  Weiffenbourg,  Milenbach ,  ôc  Hermanftat, 

où  il  avoit  pafféj  les  y  vînt  trouver  pour  fe  joindre  à  Marti-, 

nufe. 

Déjà  le  Beglierbei  de  Grèce  avoit  pafle  le  Tibifque  avec 
fon  armée  ^compofée  de  quatre-vingt  mille  hommes,  ôcavec 
cinquante  pièces  de  canon  j  étant  arrivé  près  de  Temefwar^ 
il  avoit  envoyé  un  trompette  à  Loffonczi ,  gouverneur  de  la 
citadelle,  pour  l'engager  à  fe  rendre,  lui  promettant ,  s'il  le 
faifoit,  les  bonnes  grâces  de  Soliman  ,  Ôc  le  menaçant  de  le 
faire  mourir-,  s'il  le  refufoit.  Le  Gouverneur,  bien  loin  de  fe 
.  rendre , lui  fit  dire  de  fe  retirer,  ôc  de  ne  faire  aucune  peine  à 
fes  amis ,  ôc  à  des  peuples  qui  ne  lui  en  avoient  donné  aucun 
fujet.  Le  Beglierbei ,  qui  avoit  de  la  littérature  ,  lui  envoya  ce« 
deux  vers  de  la  première  Eglogue  de  Virgile  : 

Antè  levés  ergo  pafcentur  in  jethere  cervî , 
Et  fréta  deftitucnt  nudos  in  îittore  pifces. 

Plutôt  les  Cerfs  paîtront  dans  Pair  ^  plutôt  les  FoiJJons  cejjeronf 
de  vivre  dans  les  eaux, 

Auiïi-tôt  il  fit  tirer  contre  le  château  de  Becka,  qui  étoir 
peu  éloigné ,  ôc  qui  avoit  ofé  lui  refifler ,  une  batterie  de  dix 
pièces  de  canon.  La  garnifon  voyant  un  pan  de  muraille  abatu,' 
ôc  n'étant  pas  en  état  de  foûtenir  l'afiaut,  offrit  de  fe  rendre  la 
vie  fauve ,  ce  qui  fut  accepté.  Mais  la  capitulation  fut  mal  ob- 
fervée  j  les  Janifi^aires  fe  jetterent  fur  la  garnifon,lorfqu'elle  fortit; 
ôc  en  maffacrerent  deux  cens  j  le  Beglierbei  eut  bien  de  la 
peine  à  fauver  la  vie  au  Gouverneur.  Les  foldats  qui  étoient 
dans  Bekereck ,  château  fitué  dans  un  lac ,  intimidez  par  le 
mauvais  traittement  qu'on  avoit  fait  à  ceux  de  Becka  3  fe 


D  E  J.  A.   D  E  T  H  O  U  ,  L  I V.  IX.        i6s 

fendirent  à  la  première  fommation ,  fans  attendre  qu'on  les  vînt  ^ 


attaquer.  Le  Beglierbei  alla  enfuite  camper  plus  loin,  Ôc  reçut  o^^^,  jj 
à  compofiLion  le  château  de  Chonad.  Peu  de  tems  après ,  les 
Kafciens ,  malgré  le  ferment  qu'ils  avoient  prêté  récemment 
au  roi  Ferdinand  ,  dont  ils  avoient  même  déjà  reçu  la  paye 
d'un  mois  ^  effrayez  par  l'arrivée  des  Turcs,  vinrent  fe  rendre 
au  Beglierbei.  Ce  Général  exigea  d'eux  àQS  otages  ,  pour  pou- 
voir s'affùrerde  la  fidélité  de  ce  peuple, naturellement  léger  ôc 
in  confiant. 

Le  Beglierbei  laiflant  Temefwar  derrière  lui  ^  marcha  en- 
fuite  droit  à  Lippe  ,  où  Batcri  étoit  campé.  Au  bruit  de  fa 
marche,  Batori  décampa  la  même  nuit  en  diligence,  ôc  s'en- 
fuit avec  autant  de  défordre  &  de  confufion ,  que  s'il  eût  été 
battu  par  l'ennemi  :  il  laiffa  feulement  un  fort  brave  officier, 
nommé  Peteu ,  avec  quatre  cens  chevaux ,  ôc  une  garnifon  de 
quelques  foldats,  pour  défendre  la  ville  ôc  le  château.  Les 
habitans  de  Lippe ,  confternez  de  l'arrivée  du  Beglierbei ,  al- 
lèrent trouver  Peteu,  ôc  lui  déclarèrent,  que  pour  prévenir 
leur  perte  infaillible  ,  ils  étoient  difpofez  à  fe  rendre.  Ils  le 
conjurèrent  d'avoir  pitié  d'eux  ,  ôc  de  fe  ménager  lui-même.  . 
Ce  Gouverneur  voyant  que  lorfque  la  ville  fe  feroit  rendue, 
il  lui  feroit  impofTible  de  défendre  le  château  ,  fe  retira  avec 
fes  foldats,  ôc  abandonna  la  ville  aux  habitans,  qui  en  porte» 
rent  auffi-tôt  les  clefs  au  Général  Turc.  Ceux  qui  défendoient 
Solmoz ,  place  éloignée  de  Lippe  environ  de  la  portée  d'une 
couleverine ,  ne  furent  point  émus  de  la  reddition  de  cette 
ville,  ôc  bravèrent  courageufement  toutes  les  menaces  des 
Infidèles.  Le  Beglierbei  ne  jugea  pas  à  propos  de  s'amufer 
au  fiége  de  cette  petite  place ,  Ôc  fe  contenta  de  laiffer  dans 
le  château  de  Lippe  Oliman  Bech ,  prince  Perfan ,  qui  pour 
quelque  mécontentement  qu'il  avoit  reçu  de  Tecmafes  Sophf 
de  Perfe,  s'étoit  retiré  chez  les  Turcs.  Le  Général  Infidèle 
marcha  enfuite  à  Temefwar,  avec  cinq  mille  chevaux  ôc  deux 
cens  Janiiïaires.  Temefwar  eft  une  petite  ville ,  entourée  de 
la  rivière  de  Temes ,  dont  elle  a  pris  fon  nom.  La  plus  grande 
partie  de  fes  murailles  n'eft  que  de  terre  ôc  de  bois  de  char- 
pente 5  mais  ces  foibles  murailles  font  entièrement  à  couvert- 
du  canon, par  un  foffé  profond,  ôcun  marais  impratiquable. 
De  l'autre  côté,  elle  eft  fermée  par  une  forte  muraille  de 


i66  HISTOIRE 

I— — —  pierre ,  foutenuë  d'un  rempart,  que  Lofibnczi avoir  faitmunîf 
Henri  II.  ^^^  dedans  d'un  fofle  profond ,  ôc  flanquer  de  baftions  de  part 
j  j  ç  j^     ôc  d'autre,  afin  de  pouvoir  arrêter  ôc  repoufler  l'ennemi ^  lorf- 
qu'il  auroit  abattu  la  muraille. 

Le  quatorzième  d'Otlobre ,  comme  l'avant- garde  de  l'ar- 
mce  des  Turcs  faifoit  fes  approches ,  LofTonczi ,  avec  quatre 
cens  chevaux,  foutenu  du  capitaine  Villandrado,  à  la  tête  de  cin- 
quante Moufquetaires  ,  firent   une  fortie ,  oti  Loflbnczi  Ôc 
Antonio  Ferez,  cavaHer  Efpagnol ,  fe  fignalerent.  Cependant 
comme   le  fiége  étoit  pouiTé  avec  vigueur,  Bernard  Aldana 
envoya    donner  avis  à  Caftaldo  ,  que   s'il    n'étoit    fecouru 
dans  vingt  jours,  il  feroit  contraint  de  rendre  la  place.  Caf- 
taldo étoit  alors  dans  de  grands  embarras  i  les  foldats  Alle- 
mands qu'il  avoit  diftribuez  dans  les  garnifons ,  faute  de  paye, 
s'étoient  révoltez.  La  punition  des  principaux  auteurs  de  la 
.  révolte ,  dont  les  uns  furent  condamnez  à  la  mort,  les  autres 
mis  en  prifon ,    ôc  quelques-uns  chaflez ,  appaifa  un  peu  la 
fédition.  Pour  donner  cependant  un  prompt  fecours  aux  af- 
lîégez ,  il  alla  aufîi-tôt  trouver  Martinufe ,  qui  avoit  avec  lui 
ce  grand  nombre  de  Tranfylvauis ,  aufqueîs  Pallavicini  s'é- 
toit  joint  avec    trois   mille  Allemands  ,  Zerotin  avec  qua- 
tre cens    chevaux  ,  ôc   Batori  avec  les  dix  mille  hommes 
qui  l'avoient  fuivi ,  quand  il  fe  retira  de  Lippe.  Toutes  ces 
troupes  compofoient  une  armée  de  quatre-vingt  dix  mille  hom- 
mes, mais  dont  la  plus  grande  partie  n'étoit  qu'une  nouvelle  mi- 
lice tirée  du  pays,  malarmée^mal  difciplinée^Ôc  nullement  aguer- 
rie j  d'ailleurs ,  l'ancienne  antipathie  qui  règne  entre  ces  peu- 
ples ,  excitoit  tous  les  jours  parmi  eux  des  querelles  i  de  lorte 
qu'ils  ne  pouvoient  ni  garder  leurs  rangs ,  ni  faire  les  gardes , 
ni  vivre  enfemble  dans  les  cafernes.  Caftaldo,  pour  remédier 
à  ce  defordre  ,  leur  repréfenta  la  grandeur  du  péril  auquel 
ils  s'expofoient,  ôc  par  ce  moyen  les  ramena  autant  qu'il  put 
à  leur  devoir  î  après  quoi  ils  partirent  tous  en  grande  diligen- 
ce pour  Temefwar.  Martinufe  conduifit  l'avant-garde ,  jufqu'à 
ce  qu'ils  fuffent  près  des  ennemis.  Caftaldo  ayant  alors  fait 
repofer  l'armée,  fe  mit  à  l'avant-garde,  où  étoient  les  foldats 
choifis  d'entre  les  Hufiars ,  les  Efpagnols ,  ôc  les  Allemands. 
Cependant  les  Généraux  de  cette  armée  mirent  en  délibé- 
ration ,  fi  l'on  iroit  attaquer  Lippe,  avant  dç  donner  letems 


1  SS  ^' 


DE  J.  A.   DE  THOU  ,  Liv.  IX.         1^7 

aux  ennemis  de  s'y  fortifier  ,  ou  li  l'on  marcheroit  versTemcf-  ■^-— ' ^— 

war,  pour  lefecourir.  Martinufe  étoit  d'avis  d'aiïicger  Lippe  ;  Henri  IL 

parce  que ,  difoit-il ,  ou  l'on  prendroit  d'abord  cette  place , 

la  plus  importante  de  la  province  ,  ou  l'on  obligeroit  le  Bcglier- 

bel  de  lever  le  fiége  de  Temefwar ,  pour  venir  au  fecours.  Mais 

Caftaldo ,  averti  par  Aldana  de  l'extrémité  oii  étoient  réduits 

les  alTiégez,  vouloit  à  quelque  prix  que   ce  fïit  qu'on  allât  à 

leur  fecours,  &  fon  avis  prévalut.  On  marcha  donc  vers  Te- 

mefwar  ,   &  fuivant  le  confeil  de  Martinufe  on  étendit  ce 

grand  nombre  des  troupes ,  plutôt  pour  intimider  les  ennemis, 

que  par  l'efpérance  de  les  vaincre ,  fi  l'on  en  venoit  aux  mains 

avec  eux.  Martinufe  ne  fe  trompa  point  :  car  quoique  ceux 

qui  étoient  jaloux  de  fon  pouvoir  ôc  de  fa  grandeur ,  ôc  qui 

Taccufoient  de  favorifer  les  Turcs  ,  interpretafTent  autrement 

fes  defleins  ,  cependant  le  Beglierbei  au  premier  bruit  de  fon 

arrivée,  leva  le  fiége,  après  avoir  battu  la  place  pendant  huit 

jours  ,  ôc  fe  retira  avec  tant  de  defordre  ôc  de  peur ,  que  fon 

décampement  fut  plutôt  une  fuite  qu'une  retraite.  Après  le 

départ  du  Turc ,  Martinufe  &  Caftaldo  menèrent  leur  armée 

à  Lippe ,  jugeant  qu'il  étoit  d'une  extrême  conféquence  de  ne 

pas  laiffer  derrière  eux  ^  entre  les  mains  de  l'ennemi ,  une  place 

fi  importante. 

Sur  ces  entrefaites  ,  on  reçut  des  lettres  de  Ferdinand  >  qui 
témoignoient  que  le  Pape  Jule  III.  pour  récompenfer  la  vertu 
ôc  le  mérite  de  Martinufe,  l'avoit  honoré  du  Chapeau  de  Car- 
dinal. Caftaldo ,  pour  faire  éclater  la  joye  qu'il  reffentoit  de 
cette  nouvelle,  fit  faire  une  décharge  de  toute  fartillerie  :  mais 
le  Prélat  ne  fit  paroître  aucune  joye  au  fujet  de  fa  nouvelle 
dignité  j  ôc  pour  ne  pas  donner  lieu  de  croire  au  roi  Ferdi- 
nand qu'il  lui  en  fût  extrêmement  obligé,  il  témoigna  faire  peu 
de  cas  de  cet  honneur  ,  ôc  le  regarder  en  quelque  forte  com- 
me au-dclTous  de  lui.  Cette  orgueilleufe  indifi'erence  du  nou- 
veau Cardinal ,  hâta  fa  perte  :  (es  ennemis  prirent  de  là  oc- 
cafion  de  le  rendre  fufpe£t  à  Ferdinand  par  plufieurs  calom- 
nies j  ils  l'accuferent  de  s'entendre  avec  le  Grand  Seigneur  5 
ils  dirent,  qu'après  avoir  chaffé  la  reine  Ifabelle  par  le  moyen 
de  Ferdinand ,  il  le  chalTeroit  lui-même  par  le  moyen  des 
Turcs.  Le  Roi  s'étant  ainfi  laiffé  prévenir  contre  le  Cardinal , 
envoya  des  ordres  fecrets  à  Caftaldo ,  de  ne  point  fortir  d« 


icrs  HISTOIRE 

»--—.  Tranfylvanle  avec  fon  armée,  s'il  y  étoit  encore  ,  &  détacher 
Henri  IL  P^*^  quelque  moyen  que  ce  fût,  ou  de  fe  faifir  de  Marrinufe, 
I  c  r  I.  ^'^'^^  fçavoit  méditer  fecretement  fa  perte,  par  les  intelligences 
qu'il  avoit  avec  les  Turcs  ,  ou  de  s'en  défaire,  s'il  le  falloir. 
C'eft  ainfi  que  le  rapporte  Centorio ,  hiftorien  affez  eflimable , 
mais  trop  partial  en  faveur  de  Caftaldo  :  d'autres  auteurs  ,  qui 
lui  ont  été  moins  dévoués  ,  ont  écrit  de  lui ,  qu'étant  fin  ôc 
rufé  (  comme  élevé  du  marquis  de  Pefquaire  grand  Capi- 
taine ,  mais  homme  fourbe  )  ôc  qu'étant  d'ailleurs  fort  jaloux 
de  la  grandeur  du  Cardinal  ,  il  avoit  confeillé  au  Roi  de  le 
perdre ,  ôc  s'étoit  de  lui-même  chargé  de  le  faire  afTalîiner  5 
afin  de  pouvoir  s'emparer  de  fes  richeffes,  qu'il  croyoit  beau- 
coup plus  grandes  qu'elles  n'étoient  en  eflR^t. 

Caftaldo  diffimula  alors  fes  deffeins  avec  beaucoup  de  pré- 
caution, de  crainte  de  retarder  lefiége  de  Lippe,  que  le  Car- 
dinal néanmoins  n'approuvoit  pas.  Ce  Prélat  appréhendoit  que 
Caftaldo  ,  après  s'être  emparé  de  Lippe  ,  ôc  avoir  ramené  fes 
troupes  dans  la  Tranfylvanie  ,  n'opprimât  les  peuples  ôc  ne 
les  traitât  trop  durement ,  ou  que  ce  Général  irritant  les  Turcs, 
avec  qui  jufqu'alors  il  avoit  entretenu  une  liaifon  ,  qui  avoit 
été  très-avantageufe  à  tout  le  pays,  il  ne  fut  caufe  de  fa  ruine 
Ôc  de  celle  de  toute  la  Tranfylvanie.  C'efl  pourquoi  il  fut  d'a- 
vis de  ne  point  tranfporter  les  gros  canons  ,  à  caufe  des  che- 
mins rudes  ôc  étroits  ,  par  011  l'on  devoir  paffer.  Mais  Caftal- 
do, après  avoir  fait  ouvrir  les  paffages  ôc  applanir  les  chemins, 
fit  pafler  avec  une  diligence  extrême  toute  fon  artillerie  ,  ôc 
vint  réjoindre  le  Cardinal,  qui  fongeoit  alors  à  faire  une  trêve 
avec  les  Turcs ,  ôc  qui  confentit  pourtant  au  fiége  de  Lippe. 
Le  Marquis  s'avança  jufqu'à  Lippe, avec  quatre  cens  Gendar- 
mes ôc  trois  mille  Chevaux  -  légers ,  pour  reconnoitre  la  place. 
La  ville  de  Lippe  ell  fituée  fur  une  éminence  ,  dont  le 
pied  efî:  arrofé  par  la  rivière  de  Marifch  :  fes  murailles  font 
anciennes,  ôc  ont  quelques  tours.  D'un  côté  elle  efl  comman« 
dée  par  une  colline  j  de  l'autre,  eftla  citadelle  de  figure  carrée, 
flanquée  d'une  tour  à  chaque  angle:  la  ville  efl:  environnée  d'un 
foffé  profond,  que  la  rivière  remplit.  Caftaldo  y  étant  arrivé, 
mit  pied  à  terre,  avec  Julien  de  Carvajal ,  ôc  après  avoir  exac- 
tement obfervé  la  fituation  du  lieu  ,  il  vint  réjoindre  fes 
troupes.  On  mit  le  liège  devant  Lippe,  le  fécond  jour  de 

Novembre 


DE  J.  A.  DE  THOU,  L  i  v.  IX.       169 

Novembre.  Le  Marquis  prit  fon  quartier  fur  la  colline  qui  coin-  mi 

mande  la  ville  ,  ôc  le  Cardinal  du  côté  de  la  citadelle.  Peu-  H£x.rt  tt 

dant  que  les  affiégeans   travailloient  à  leurs   logemens  ,  les 

Turcs  firent  une  forrie  ,  à  deflein  de  brûler  un  fauxbourg  ,  oii 

il  y  avoir  beaucoup  de  vivres.  Mais  ayant  été  repoufiez  par 

les  nôtres  ,  ils  furent  obligez  de  fe  retirer  ,  fans   être  venus  à 

bout  de  leur  deflein.  Comme  le  fauxbourg  étoit  rempli   de 

vins  excellens  ,  une  partie  de  l'infanterie  du  Cardinal  fe  mit 

à  boire  avec  tant  d'excès ,  qu'échauffez  par  le  vin^ils  allèrent 

attaquer  la  ville  fans  -ordre  ,  ôc  le  rirent  avec  tant  d'impétuo- 

fité ,  qu'ils  effrayèrent  les  Turcs.  Alais  les  afliégez  s'apperce- 

vant  que  ces  téméraires  combattoient  tumultuairement  &  en 

confuiion,  6c  qu'ils  fuivoient  plutôt  leur  fureur  que  les  ordres 

de  leurs  chefs ,  ils  reprirent  courage  ,  ôc  le  Cardinal  eut  bien 

de  la  peine  à  les  ramener  au  camp. 

Dans  ce  même  tems ,  les  troupes  de  Caflaldo  prirent  occa- 
(ion  de  s'emparer  de  Gala  ,  château  affez  proche  de  Temef- 
war.  Deux  cens  chevaux  Efpagnols  ôc  fix  vingts  fantaflîns 
étant  fortis  deTemefwar,  pour  charger  quelques  Turcs  dé- 
bandés du  gros  de  l'armée,  ôc  n'ayant  pu  les  rencontrer,  ne 
voulurent  pas  revenir,  fans  fe  fignaler  par  quelque  exploit  re- 
marquable. Ils  réfolurent  donc  de  furprendre  le  château  de 
Gala  qui  fe  trouvoit  fur  leur  chemin.  Cf  qui  leur  faifoit  ef- 
pérer  le  fuccès  de  leur  entreprife  ,  efl:  qu'ayant  prefque  tous 
des  habits  à  la  Turque  ,  dont  ils  avoient  dépouillé  ceux  qu'ils 
avoient  tués  dans  différents  combats ,  ils  croyoient  pouvoir  fa- 
cilement tromper  la  garnifon.  Ce  qui  favorifoit  encore  leur 
defllein,  fans  pourtant  qu'ils  en  fçuffentrien,  eft  que  la  garni- 
fon avoit  oui  dire  que  le  Beglierbei  devoir  envoyer,  pour  le 
fecours  de  Lippe ,  quelques  chevaux  qui  dévoient  paffer  par 
Gala  :  ainfi  ceux  qui  gardoient  le  château^  voyant  ces  Efpagnols 
s'approcher ,  les  prirent  pour  le  fecours  envoyé  par  le  Général 
Turc  ,  ôc  fans  faire  aucuns  ades  d'hoftilité ,  ils  leur  ouvrirent 
la  porte.  Les  cavaliers  étant  entrez  librement,  ôc  fans  qu'au 
commencement  on  leur  fit  la  moindre  réfirtance,  mirent  auflii- 
tôt  répéeà  la  main,  ôc  après  avoir  combattu  avec  fureur,  ils 
maffacrerent  tous  les  Turcs,  firent  les  habitans  prifonniers  , 
mirent  le  feu  au  château  ;  ôc  fe  retirèrent  vidorieux  à  Te-: 
mefwar. 

Tome  IL  Y 


170  HISTOIRE 

.  Cependant  le  fiége  de  Lippe  s'avançoit  ^  ôc  le  quatre  de  No- 

Henri  II.  vembre  on  avoit  commencé  à  battre  la  place  avec  huit  grof- 
^  fes  pièces  de  canon.    Dès  que  la  brèche  fut  faite  ,  un  foldat 

Efpagnol  monta  deflus  hardiment ,  ôc  rapporta  qu'il  n'y  avoit 
aucun  retranchement  en  dedans  ^  qui  pût  empêcher  qu'on  ne 
donnât  l'afTaut.  Callaldo^  pour  encourager  fes  foldats  ,  promit 
des  récompenfes  à  ceux  qui  fe  jetteroient  les  premiers  dans  la 
ville,  ôc  envoya  Antonio  d'Enzineglia  ôc  Villandrado,  pour 
mieux  examiner  la  brèche  ,  tenant.  En  même  tems  fes  troupes 
prêtes  pour  l'aflaut.  Quoique  le  rapport  des  deux  officiers  fut 
bien  différent  de  celui  du  foldat  Efpagnol  ,  le  bruit  néanmoins 
étoit  fi  grand  qu'ils  ne  purent  être  entendus.  En  même  tems, 
les  foldats ,  qui  fe  tenoient  prêts  à  donner  l'affaut ,  coururent 
planter  les  échelles  pour  efcalader  la  murailie ,  &  montèrent 
fur  la  brèche  :  mais  pouffez  par  ceux  qui  les  fuivoient ,  ils  tom- 
bèrent tous  dans  le  foffé ,  que  les  Turcs  avoit  creufe  derrière 
la  brèche.  Pour  furcroît  de  malheur  ,  le  canon  qu'on  tiroit  de 
pan  ôc  d'autre,  incommodoit  beaucoup  les  affaillans  :  il  y  en 
eut  un  grand  nombre  de  tuez ,  ôc  fur-tout  des  principaux  chefs , 
dont  les  Turcs^  pour  infulter  les  Chrétiens  ôc  encourager  leurs 
foldats  ,  attachèrent  aufli-  tôt  les  tètes  aux  crénaux  de  la  mu- 
raille, avec  quatre  drapeaux  qu'ils  avoient  gagnez.  Cependant 
Caftaldo  accourut,  ^  ayant  ranimé  le  courage  de  fes  troupes 
par  un  difcours  véhément,  il  rétablit  le  combat. 

Oliman  gouverneur  de  la  place  ne  montroit  pas  moins  de 
valeur  ôc  d'adivité  j  il  pofta  trois  mille  Turcs  ôc  autant  de  Ja- 
niffaires  à  la  défenfe  de  fon  retranchement,  ôc  en  diftribua 
quinze  cens  autres  aux  endroits  de  la  ville ,  qui  pouvoient 
,  être  attaquez.  Pour  lui ,  il  fe  mit  derrière  fon  infanterie,  à  la 
tète  de  fix  cens  chevaux  ,  à  delfein  ou  de  repouffer  l'ennemi 
ou  de  pouvoir  fe  retirer ,  s'il  fe  voyoit  contraint  de  fuccomber. 
Mais  cette  précaution  étoit  inutile  ;  les  affiégeans  avoient  fait 
un  foffé  autour  des  murs  de  la  ville,  ôc  Jean  Turco,avec  Charle 
Zerotin,  gardoitavec  quatre  cens  gendarmes  lepaOage  de  la 
rivière:  Pendant  qu'on  combattoit  vivement  de  part  ôc  d'au- 
tre ,  les  afliégeans,  pour  acquérir  de  la  gloire,  les  afTiégez  pour 
défendre  leurs  biens  ôc  leurs  vies ,  quelques-uns  dirent  qu'il 
feroit  à  propos  de  battre  la  retraite ,  pour  donner  le  tems  aux 
foldats  ,    qui  ctoient  extrêmement  fatiguez  ,   de  reprendre 


DEJ.  A.  DE    THOU,Liv.  IX.         lyr 

haleine.  Mais  Caftaldo  courut  alors  à  cheval  de  rang  en  rang,  » 

pour  ranimer  fes  foldats  :  ^  Il  ne  s'agit  plus  feulement,  dit-il ,  HeïQri  IL 
3'  de  notre  honneur  ,  qui  fera  aujourd'hui  entièrement  flétri,  i  c  c  i. 
y»  s'il  faut  que  nous  lâchions  pied  j  il  faut  combattre  pour  le  roi 
«  Ferdinand  notre  maître.  Déjà  le  Beglierbei  s'approche  de 
"  nous  avec  toute  fon  armée  5  s'il  arrive,  avant  que  nous  ayons 
»  emporté  la  place  ,  que  pourrons-nous  efpérer  ?  Déjà  vaincus 
M  par  un  petit  nombre  d'ennemis ,  il  nous  taillera  tous  en  piè- 
ce ces  avec  unefi  puiffante  armée.  Les  afliégez  ,  il  eft  vrai ,  fe 
«  défendent  bien  :  de  mauvaifes  troupes  pourroient  défefpérer 
M  de  les  vaincre.  Mais  fouvenez-vous  que  vous  avez  blanchi 
3î  fous  les  armes  j  que  vous  avez  bravé  mille  périls  j  que  vous 
3>  avez  laiffé  dans  toute  l'Europe  des  monumens  éternels  de 
M  votre  valeur.  Vous  fouvenez-vous  qu'au  fiége  de  Duren  ^ 
»  les  aiïiégez  réfifterent  durant  quatre  heures  à  l'armée  Impé- 
«riale,  ôc  furent  enfin  forcez  de  fe  rendre?  Courage  donc, 
w  mes  amis  :  il  faut  que  ce  jour  nous  voye  entrer  victorieux 
3î  dans  Lippe ,  ou  qu'il  foit  témoin  de  notre  éternelle  ignomi- 
»  nie.  Cl  nous  fommes  repouffez.  ^  Ce  diicours ranima  le  cou- 
rage du  foldat  :  le  Cardinal  de  fon  côté  ,  accompagné  de  Tho- 
mas Nadafdi,  couroic  à  cheval  de  rang  en  rang,  ôcexhortoit 
îes  troupes  à  faire  leur  devoir. 

Caftaldo  s'apercevant ,  de  la  colline  où  il  étoit,  que  la  cava- 
lerie d'Oiiman  commençoit  à  reculer  ,  jugea  que  les  Turcs 
plioient ,  ôc  étoient  prêts  à  fuccomber  :  ôc  il  ne  fe  trompoit 
point.  Il  ordonna  à  deux  cens  gendarmes  de  mettre  pied  à 
terre  ,  ôc  d'avancer  fur  la  brcche  l'épée  &  la  pique  en  main  ,' 
afin  de  relever  ceux  qui  étoient  fatiguez  >  il  mit  outre  cela  tous 
îes  valets  de  farmée  rangez  en  bataille  fur  la  colline  ,  avec 
ordre  de  fe  tenir  prêts  à  marcher  pour  l'attaque,  au  fignal  qu'on 
leur  donneroit.  Les  Turcs  voyant  un  grand  nombre  de  troupes , 
qui  fembloit  venir  fondre  fur  eux,  furent  tellement  intimidez, 
que  ceux  qui  jufqu'alors  avoient  combattu  avec  le  plus  de  va- 
leur, perdirent  entièrement  courage ,  jetterent  leurs  armes  ôc 
prirent  la  fuite.  Avant  que  les  aiïiégeans  fuffent  maîtres  de 
la  ville ,  douze  cens  Turcs  refterent  fur  la  place  ;  les  autres 
fe  retirèrent  avec  les  bourgeois  dans  le  château.  Ceux  qui  vou- 
lurent gagner  la  campagne  ,  furent  ou  tuez  ou  noyez  dans  la 

ï  Dans  le  duché  de  Clery. 

Y  i; 


lyri  HISTOIRE 

rivière.  Pendant  que  les  troupes  vidorieufes  s'arrêtoient  plutôt 
Henri  Iî    ^  pillef  qu'à  affùreuleur  victoire,  Oliman  revint  dans  la  ville, 
j  '  ôc  courut  rifque  de  perdre  la  vie,  en  fe  retirant  dans  le  châ- 

teau. Dès  qu'il  y  fut  entré,  on  forma  des  lignes  pour  l'empê- 
cher de  fortir  ,  ôc  deux  jours  après  les  Généraux  donnèrent 
ordre  à  Sforce  Palavicini  de  faire  tirer  le  canon  contre  la  pla- 
ce. Cet  officier  pendant  le  cours  du  fiége  fe  comporta  en 
grand  capitaine. 

La  batterie  tira  depuis  le  p  de  Novembre  jufqu'au  i8.  En- 
fuite  les  Généraux  mirent  en  délibération,  s'il  feroit  plus  à  pro- 
pos de  forcer  les  ennemis ,  ou  de  les  recevoir  à  compofition. 
Il  importoit  à  la  réputation  de  Caftaldo  ,  qu'Oliman  ôc  les 
Turcs  qui  étoient  avec  lui  dans  le  château  ,  fuffent  tous  paflez  au 
fil  del'épée,  ou  fe  rendiffent  à  difcrétion.  Etant  étranger, ôc 
n'ayant  aucune  affection  particulière  pour  la  Tranfylvanie  ,  il 
ne  cherchoit  qu'à  s'acquérir  de  la  gloire ,  ôc  à  rendre  fon  nom 
illuftre  dans  ce  pays,  ôc  il  étoit  perfuadé  que  fi  l'on  continuoit 
à  battre  la  place,  on  en  viendroit  nécefiairement  à  une  de  ces 
deuxextrêmitez.  Le  Cardinal  au  contraire,  qui  nefongeoit  qu'à 
ménager  la  paix  ,  pour  fa  fureté  ôc  celle  du  pays ,  qui  connoif- 
foit  d'ailleurs  la  puiflance  des  Turcs ,  ôc  avec  quelle  ardeur  ils 
vengent  les  injures  qu'ils  ont  reçues  ,  faifoit  tous  fes  efforts 
pour  adoucir  ,  par  quelque  compofition  favorable  ,  la  jufte 
colère  de  Soliman  au  fujet  du  carnage  de  Lippe ,  ôc  pour  fe 
ménager  par-là  fes  bonnes  grâces.  Il  n'avoit  donc  d'autre  def- 
fein  ,  que  de  faire  enforte  qu'Oliman  ôc  fes  troupes  pulfent  fe 
retirer ,  vie  ôc  bagues  fauves. 

Les  deux  Chefs  eurent  à  ce  fujet  une  grande  conteftation  ; 
ils  en  vinrent  même  à  des  paroles  dures  >  ce  qui  donna  lieu 
aux  ennemis  du  Cardinal  de  le  mettre  encore  plus  mal  dans 
l'efprit  de  Ferdinand  ,  ôc  de  précipiter  fa  perte.  Cependant 
l'autorité  du  Cardinal  prévalut  >  ôc  il  engagea  folemnellement 
fa  parole  qu'Oliman  pouvoit  fortir  du  château  ,  fans  rien  crain- 
dre, avec  les  mille  Turcs  qui  lui  reftoient,  ôc  qu'ils  emporte- 
roient  leurs  bagages.  Caftaldo  de  fon  côté  en  fit  de  même ,  au 
nom  des  Efpagnols  ôc  des  Allemands  qui  étoient  à  fes  ordres. 
La  capitulation  étant  fignée  ,  Oliman  fortit  de  Lippe  ;  le  Car-  . 
dinal  eut  avec  lui  une  longue  conférence  dans  fa  tente  ,  ôc  le 
renvoya  avec  honneur  ôc  bien  efcorté  au  Beglierbei  :  Cette 


neoBvatM» 


DE   J.  A.  DE  THOU,  Liv.  IX.  173 

conduite  de  Martinufe  augmenta  encore  les  foupçons  ôc  la 

haine  de  fes  ennemis.  Henri  IL 

Alfonfe  Ferez  de  Saiavedra  ôc  le  marquis  de  BalafTij  indi-  1  c  ç  i. 
gnez  de  voir  une  telle  proye  s'échapper  de  leurs  mains,  pour- 
fuivirent  Oliman  avec  deux  cens  chevaux  ,  en  apparence  fans 
aucun  ordre  des  Généraux;  mais  ils  étoient  d'intelligence  avec 
Caftaldo.  Balafîî  joignit  en  raze  campagne  Oliman,  qui  venoit 
de  renvoyer  Ton  efcorte  >  ôc  voyant  qu'il  ne  reftoit  au  Turc 
que  fes  troupes,  il  fondit  fur  lui  avec  impétuofité.  Le  cheval 
de  Ealaffi  fut  d'abord  tué  fous  lui:  fes  gens  i  pour  ne  pas  lui 
pafler  fur  le  ventre  ,  s'ouvrirent ,  ôc  d'un  bataillon  affez  fort  ils 
en  firent  deux  foiblcs.  Les  Turcs  s'appercevant  de  ce  défor- 
dre ,  ôc  animez  par  la  chute  de  Balafïi ,  ôc  par  l'exemple  du 
brave  Oliman  ,  foûtinrent  avec  fermeté  l'effort  des  ennemis , 
les  repoufferent ,  ôc  enfin  fe  retirèrent  fans  perte  ôc  avec  hon- 
neur auprès  du  Beglierbei. 

Après  le  départ  d'Oliman,  on  congédia  les  milices  nation- 
nales.  Caftaldo  demanda  au  Cardinal  des  quartiers  en  Tranfyl- 
vanie  pour  les  troupes  étrangères  ;  ce  que  le  Prélat  lui  refufa , 
en  lui  alléguant  qu'il  étoit  plus  à  propos  de  les  loger  dans  le  ter- 
ritoire de  w  aradin ,  qui  eft  hors  de  la  Province.  Pendant  qu'ils 
étoient  en  conteftation,  Caftaldo,  fous  prétexte  d'efcorter  l'ar- 
tillerie j  qu'on  renvoyoit  dans  les  places  de  la  Province  d'oij 
elle  avoir  été  tirée ,  trouva  moyen  d'y  introduire  cinq  enfei- 
gnes  d'Allemands  ,  avant  que  Martinufe  en  fut  informé,  ôc  . 
leur  donna  ordre  de  loger  à  WeifTenibourg  ôc  aux  environs. 
Après  avoir  retiré  de  Lippe  les  corps  de  ceux  qui  avoient 
été  tués  pendant  le  fiége,  on  y  fit  entrer  les  provifions  nécef- 
faires  j  ôc  on  donna  le  gouvernement  dé  la  place  à  Bernard 
Aldana  ,  avec  ordre  de  réparer  la  brèche  ,  de  faire  de  nou- 
velles fortifications  à  la  ville  ôc  au  château,  ôc  d'y  rappeller 
les  habitans.  On  mit  auffi  dans  Temefwar  Gafpard  Caltellu- 
jo    avec  une   compagnie  cTEfpagnols ,  ôc  on  le  chargea  de 
fortifier  la  place.  Le  refte  des  troupes  fut  envoyé  en  quartier 
d'hiver  dans  le  territoire  de  Waradin.  Enfuite  Caftaldo  fe  ren- 
dit au  château  de  Wintz  ,  que  Martinufe  avoit  fait  bâtir  dans 
un  lieu  fort  agréable  3  ôc  pour  ne  point  donner  d'ombrage  à 
ce  Prélat  rufé ,  il  ne  prit  avec  lui    qu'une  très-petite  efcorte. 
Ce  fut  là  qu'ils  délibérèrent  enfemble,  s'ils  donneroient  quartier 

Yiij 


174  HISTOIRE 

d'hiver  aux  Allemands   dans   la  Tranfylvanie  ;  mais  ils  ne 
Hentï  II   P^'^^^'^^  "^^  rcfoudre  ,  parce  que  le  Cardmal,  qui  n'a^^oit  d'au- 
\  ^  ^  i      ti-*e  delTein  que  de  conferver  la  liberté  du  pays  ,  ne  vouloit 

pas  leur  affigner  un  département  dans  les  places  fortes, 
î.e  cardinal  Enfin  le  tcms  deftîné  pour  l'exécution  de  l'horrible  attentat, 
aiiliUné.^  médité  contre  lapeufonne  du  Cardinal,  arriva  j  les  affaires  du 
roi  Ferdinand  étoient  en  allez  bon  état  dans  la  Tranfylvanie  , 
lorfque  ce  Prince  envoya  des  ordres  réitérés ,  de  hâter  cet 
odieux  alTalTmat.  Caftaldo  écrivit  au  comte  Sforze  Pallavicini, 
de  le  venir  trouver  en  diligence  avec  les  Efpagnols  qu'il  com- 
mandoit.  Dès  qu'ils  furent  arrivez,  on  les  fit  loger,  par  l'or- 
dre de  Martinufe ,  dans  le  fauxbourg  ,  qui  n'eft  féparé  de  la 
ville  que  par  la  rivière  de  Sebés ,  qu'on  paffe  fur  un  pont  de 
bois.  Caftaldo  communiqua  enfuite  au  comte  Pallavicini  le 
deflein  qu'il  avoit  de  fe  défaire  du  Cardinal ,  ôc  l'engagea  à 
fe  trouver  préfent  à  l'exécution  de  ce  grand  coup,  qui  devoit 
fe  faire  la  nuit  fuivante.  Après  s'être  afluré  du  Comte ,  qui  lui 
promit  de  faire  tout  ce  qui  dépendroit  de  lui,  il  lui  donna 
pour  le  féconder,  André  Lopez,  Monino,  ôc  Campeggio  , 
trois  hommes  d'expédition:  Il  leur  repréfenta,  pour  les  intimi- 
der ,  &:  les  encourager  tout  enfemble  ,  que  les  affaires  du  roi 
Ferdinand  étoient  en  très  -  mauvais  état  j  que  c'étoit  fait  d'eux 
fi  on  ne  fe  délivroit  promptement  de  Martinufe  ;  que  ce  Cardi- 
nal avoit  réfolu  de  faire  oter  à  Ferdinand  la  fouveraineté  de  la 
Tranfylvanie,  dans raflemblée  des  états  convoqués  à  Vafi'ahel , 
ôc  de  le  chafier  entièrement  du  pays,  par  le  moyen  des  Turcs  j 
qu'à  ce  deffein  il  avoit  difperfé  les  troupes  auxiliaires  en  dif- 
férents quartiers  éloignez  les  uns  des  autres  ,  afin  qu'au  tems 
marqué  pour  l'exécution  de  fon  projet ,  on  les  pût  facilement 
accabler  toutes  '■>  que  la  gloire  du  Roi  &  leur  propre  falut  dé- 
pendoit  d'eux  ^  que  pour  prévenir  ces  malheurs  il  ne  s'agiffoit 
que  d'ofcr  punir  la  perfidie  d'un  méchant  homme.  Caftaldo 
les  voyant  bien  réfolus  ,  donna  ordre  à  Lopez  d'amener  avec 
lui  de  grand  matin  vingt-quatre  foldats  bien  armez  ,  ôc  ha- 
billez à  la  Turque  ,  afin  de  tromper  plus  facilement  les  fenti- 
nelles ,  Ôc  par  ce  moyen  entrer  dans  le  château ,  pour  fe  pof- 
ter  dans  les  quatre  principales  tours,  dont  il  eft  flanqué.  Il  Ht 
en  mème-tems  dire  à  Pierre  d'Avila  de  marcher  toute  la  nuit , 
pour  le  venir  trouver  avec   fes  Efpagnols  à  "Wintz  ,  oti   il 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.   IX.        17; 

recevroit  fes  ordres.  La  nuit  étant  venue,  il  s'cleva  un  grand     .i.— ■ ■■■ 

Tent , accompagné  d'une  pluye  extraordinaire,  ôc  cet  orage  Henri II. 
fembla  annoncer  celui  qui  menaçoit  le  malheureux  Cardinal.     1  ç  c  1. 
Du  moins  il  fut  caufe  que  fes  gardes ,  obligez  ,  à  caufe  du  froid, 
de  fe  tenir  auprès  du  feu,  ne  s'apperçûrent  point  des  pièges 
de  fes  ennemis. 

Le  lendemain  madn ,  dès  que  les  portes  furent  ouvertes , 
Lopez  entra  fans  aucun  obftacie  avec  fes  vingt-quatre  foldats^ 
ôc  d'Avila  s'y  trouva  aufïi  avec  fes  Efpagnols ,  fuivant  l'ordre 
qu'on  lui  avoit  donné  :  Voici  de  quelle  manière  les  conjurez 
entrèrent  dans  l'appartement  de  Martinufe.  Un  certain  Marc- 
Antoine  Ferrario ,  fecretaire  de  Caftaldo ,  homme  hardi  jufqu'à 
l'impudence,  fous  couleur  de  trahir  les  intérêts  de  fon  maitre> 
avoit  depuis  quelque-tems  feu  gagner  tellement  l'amitié  du 
Cardinal ,  que  l'Huifïier  de  la  chambre  le  laiifoit  entrer  aufîî- 
tôt  qu'il  fe  préfentoit.  Il  vint  donc  le  ip  de  Décembre ,  avant 
qu'il  fit  jour ,  frapper  à  la  porte ,  tenant  des  papiers  ôc  des  dé- 
pêches à  la  main  ,  comme  pour  les  faire  ligner  au  Cardinal  , 
Ôc  difant  que  Pallavicini  qui  l'accompagnoit ,  étoit  prêt  de  par- 
tir pour  la  Cour  de  Vienne  :  la  porte  lui  fut  aufîi-tôt  ouverte. 
Pour  Pallavicini,  qui  étoit  entré  malgré  l'HuiHier  ,  il  fe  tint 
à  la  porte  de  la  chambre.  Le  Cardinal  étoit  déjà  levé  j  revêtu 
d'une  robe  de  chambre  fourrée  de  peau  de  Martre  ZebelUne , 
il  étoit  afiîs  auprès  de  la  table  où  il  lifoit ,  félon  fa  coutume  , 
le  mémoire  de  ce  qu'il  devoit  faire  dans  la  journée.  Ferrario 
l'aborda  familiairement ,  ôc  lui  dit  que  le  marquis  Sforze  Pal- 
lavicini ,  qui  étoit  là,  venoit  de  la  part  de  Caftaldo  pour  re- 
cevoir fes  ordres ,  avant  que  de  partir  pour  aller  trouver  le  roi 
Ferdinand  :  enfuite  il  lui  préfenta  les  lettres  qu'il  tenoit.  Pen- 
dant que  le  Cardinal  prenoit  fa  plume  pour  les  figner ,  Ferra- 
rio lui  donna  un  coup  de  poignard  dans  la  poitrine  î  en  mê- 
me tems  Pallavicini,  accourant  le  fabre  à  la  main  ,  lui  fendit 
la  tête.  Le  Cardinal  expirant  invoquoit  le  nom  de  Dieu  ,  ôc  re- 
prochoit  à  fes  alTaiïins  leur  perfidie ,  en  les  appellant  fes  frères , 
lorfque  les  autres  conjurez  entrèrent  ôc  le  percèrent  de  mille 
coups. 

Centorio  rapporte ,  que  le  château  où  cet  horrible  alTafTinat 
fut  commis,  avoit  été  élevé  fur  les  ruines  d'un  ancien  Monaf- 
tere,  que  Martinufe  avoit  fait  démolir  j  ôc  que  l'Abbé  de  ce 


i7<^  HISTOIRE 

monaftere ,  indigné  de  cette  action ,  lui  avoit  ou  prédît  ou 
Henri  IL  fouhairé  le  malheur,  qui  lui  arriva  depuis.  Les  domeftiques 
I  5"  5"  I.  remarquèrent  auffi  que  la  veille  de  fa  mort,  lorfqu'il  entendoit 
la  mefïe ,  le  Prêtre  qui  la  célébroit ,  prenant  le  calice  au  lieu 
de  l'hoftie,  l'avoit  renverfé  ,  ôc  avoit  répandu  le  vin  fur  Tautel. 
On  s'imagina  dans  la  fuite ,  que  cet  accident  avoit  été  un  pré- 
fage  du  fang  du  Cardinal,  qui  devoir  être  bien-tôt  répandu. 

Telle  fut  la  fin  du  cardinal  George  Martinufe  ,  à  l'âge  de 
foixante  6c  dix  ans ,  ou  environ.  D'un  état  fort  bas ,  il  s'étoit 
élevé  au  plus  haut  degré  de  la  Fortune,  ôc  fon  autorité  avoit 
égalé  celle  des  Rois.  Ce  fut  après  tout  un  grand  homme,  foit 
dans  la  paix,  foit  dans  la  guerre,  ôc  unminiftre  d'une  très-hau- 
te prudence,  dont  il  fe  fervit  félon  le  tems  ôc  les  occafions. 
Il  ménagea  les  Turcs ,  autant  que  les  loix  de  la  juftice  ôc  de  la 
bienféance  le  lui  permirent,  pour  le  bien  ôc  la  tranquilité  de 
fa  patrie?  il  s'attira  parla  des  ennemis,  qui  le  rendirent  fuf- 
pe£t  à  Ferdinand.  L'idée  de  fes  tréfors  porta  Caflaldo  ôc  fes 
parrifans  à  le  perdre.  Outre  ces  indignes  caufes  de  fa  mort, 
d'autres  ajoûtoient,  que  Ferdinand  s'étoit  obligé  de  lui  payer 
une  penfion  de  quatre-vingt  mille  écus  d'or ,  ôc  que  les  Mi- 
niftres  de  ce  Prince  crurent  lui  faire  plaifir,  de  le  dégager  de 
fa  parole  par  cet  alTafTinat.  Enfin  pour  donner  quelque  couleur 
à  une  a£lion  fi  odieufe,  ils  publièrent  que  Martinufe  entrete- 
noit  des  intelligences  fecrettes  avec  les  Infidèles ,  au  préjudi- 
ce de  la  Chrétienté.  Ferdinand  voulut  bien  s'en  laifTer  perfua- 
derjmais  il  eft  certain  que  ceux  qui  confpirerentfamort,  n'eu^ 
rent  d'autres  vues ,  que  de  s'emparer  de  fes  richeffes ,  qui  ce- 
pendant fe  trouvèrent  médiocres ,  par  rapport  à  une  fi  grande 
fortune  :  comme  il  étoit extrêmement  libéral,  ôc  d'une  probité 
exade  ,  ôc  qu'il  n'avoit  point  de  favoris ,  il  employoit  tout ,  avec 
une  magnificence  fans  égale ,  à  des  ouvrages  publics ,  ôc  à  en- 
tretenir des  armées  pour  la  défenfe  de  fa  patrie. 

Ferdinand,  qui croyoit  tirer  de  grands  avantages  de  la  mort 
du  Cardinal,  fentit,  mais  trop  tard,  le  tort  qu'il  avoit  eu  de  croire 
trop  aifément  fes  Minières,  Ôc  fon  crime  lui  coûta  cher.  Les  prin- 
cipaux Seigneurs  du  Royaume  éloignez  du  gouvernement , 
qu'ils  voyoient  entre  les  mains  des  étrangers  ,  fe  rallendrent 
de  jour  en  jour ,  ôc  perdirent  beaucoup  de  cet  ancien  coura- 
ge, ^vec  lequel  ils  repoufloient  l'ennemi  commun  :  après  avoir 

été 


D  E  J.  A.  D  E   T  H  O  U  ,  L  I  V.  IX.         177 

été  battus  plufieurs  fois ,  ils  fe  virent  obligez  de  rappelleu  le 

roi  Jean,  ôc  jugèrent  à  propos  de  fe  fouflraire  entièrement  de  j^£is;ri  II. 

robéifTance  de  Ferdinand.  ^  -  -  j^ 

A  l'égard  des  exécuteurs  de  l'horrible  attentat  commis  en 
la  perfonne  du  Cardinal ,  plufieurs  hiftoriens  rapportent  qu'ils 
reçurent  tous  après  fa  mort  un  châtiment  digne  de  la  noirceur 
de  cette  a£lion.  Le  marquis  Pallavicini,  étant  tombé  entre  les 
mains  des  Turcs ,  ils  lui  firent  fouffrir  une  captivité  pire  que 
la  mort  même  :  Monino  fut  décapité  à  San-Germano  en  Pié- 
mont ;  Ferrario  eut  aufîi  j  fix  années  après ,  la  tête  tranchée 
par  l'ordre  du  cardinal  de  Trente,  à  Alexandrie  ,  lieu  de  fa 
naiflance  j  enfin  ,  le  chevalier  Campeggio ,  l'an  15^2.  dans 
une  partie  de  chaffe,  fut  déchiré  par  un  fanglier ,  fous  les  yeux 
de  Ferdinand  même  :  fort  moins  honteux ,  mais  qui  fut  néan- 
moins le  funefte  châtiment  de  fon  crime. 

Dès  que  Caftaldo  ,  qui  en  attendant  le  fuccès  du  complot,  fe 
promenoit  dans  une  galerie  voifine  de  la  chambre  du  Cardi- 
nal ^  eût  appris  quil  étoit  mort,  il  chafia  aulFi-tôf  les  gardas 
du  château,  ôc  s'en  rendit  maître,  parle  moyen  des  foldâts  Ef- 
pagnols ,  qu'André  Lopez  lui  avoit  amenez.  Ces  gardes ,  après 
avoir  appris  cette  trifte   nouvelle  à  leurs   compagnons,  qui 
étoient  dans,  le  Fauxbourg,  fortirent  de  Wintz ,  &   fe  ralliè- 
rent dans  la  campagne  ,fous  le  commandement  de  Paul  Ban- 
co, lieutenant  du  Cardinal  au  (iége  de  Lippe  ,  bien  réfoîus  de 
venger  fa  mort  j  ôc  certainement  ils  auroient  câufé  de  grands 
embarras  à  Caftaldo ,  fi ,  comme  ils  le  défiroient ,  ils  eufient 
eu  pour  chef  Quendi  *  Ferentz  ,  intime  ami  de  Alartinufe  ,  *  ou  Chencîi- 
ôc  qui  avoir  un  grand  crédit  dans  le  pays.  Mais  Quendi  ayant 
été  arrêté  par  l'ordre  de  Caftaldo  ,  lorfqu'il  étoit  prêt  de  moil- 
ter  dans  fa  ch'aife  pour  prendre  la  fuite ,  fe  laiifa  tellement 
vaincre ,  ou   par  fa  fituation ,   ou  par  les  grandes  promeffes 
que  lui  fit  ce  Général  >  qu'il  n'entreprit  rien  contre  lui  ,    ôc 
lui  fut  même  d'un  grand  fecours  dans  la  fu  te,  pour  affermir  en 
Hongrie  l'autorité  du-roi  Ferdinand.   Caftaldo  étant  parti  avec 
lui  pour  Millenbach,  y  apprit  que  la  garnifon  qu'il  avoit  laiiïée 
-au  château  de  \^'intz  ,  commettoit  mille  excès  5  que  Lopez 
qui  y  commandoit,  avoit  fait  rompre  les  coffres  du  Cardinal, 
ôc  en  avoir  enlevé  tout  l'argent,  qu'il  avoit  à  fa  fantaifie  dif- 
•tribué  aux  troupes  :  que  pendant  ce  tems-là ,  ce  Gouverneur 
Tome  IL  Z 


178  HISTOIRE 

»  avoit  laifTéle  corps  du  Cardinal  nud  fur  le  plancher ,  ent'iere- 
Henri  IL  ^^^^^'^^  défiguré  par  les  coups  qu'il  avoit  reçus,  ôc  couvert  de 
j  -  ^  ^^  fang  figé,  enforte  qu'on  ne  le  pouvoir  voir  fans  horreur.  Caf- 
taldo  envoya  Diego  Vêlez,  pour  arrêter  le  défordre,  ôc  faire 
donner  la  fépulture  au  corps  de  Martinufe.  Il  fut  remis  entre 
les  mains  de  fes  amis ,  qui  eurent  foin  de  le  faire  tranfporter 
à  WeifTembourg ,  où  ils  lui  élevèrent  un  tombeau  auprès  de 
celui  de  Jean  Huniade  Corvin ,  dans  la  grande  églife. 

Cependant  Caftaldo  envoya  de  Millenbach ,  où  il  étoit,  à 
tous  les  Gouverneurs  des  Places ,  pour  les  porter  à  demeurer 
fidèles^  fous  robéïflance  du  roi  Ferdinand,  ôc  les  menacer, 
s'ils  refufoient  de  fe  foûmettre.  Il  fit  principalement  partir 
:  Diego  Vêlez  pour  Wivar ,  château  très-bien  fortifié ,  que  Mar- 
tinufe avoit  fait  bâtir  ,  ôc  où  l'on  croyoit  qu'il  tenoit  renfer- 
mé ce  qu'il  avoit  de  plus  précieux.  On  y  trouva  un  homme, 
que  Soliman  avoit  envoyé  au  Cardinal  5  on  le  fit  arrêter ,  ôc 
on  l'interrogea  :  mais  on  ne  découvrit  rien,  qui  pût  rendue  la 
-fidélité  Ôc  la  droiture  du  Cardinal  fufpetles.  On  ouvrit  feule- 
-ment  des  Lettres  écrites  en  langue  Turque ,  ôc  cachetées  du 
fceau,  dont  Martinufe  fe  fervoit  dans  toutes  fes  dépêches.  Le 
Cardinal,  à  l'infcii  de  Caftaldo,  les  adreflbit  au  Grand-Sei- 
gneur,  à  Ruftan-Bacha,  au  Begherbei  de  Grèce,  ôc  à  quel- 
ques-autres^principaux  de  la  Porte.  Enfin  routes  les  recherches 
que  firent  fes  ennemis ,  afin  de  trouver  quelque  chofe  qui  put 
flétrir  fa  mémoire  ^  ne  fervirent  qu'à  rendre  leur  crime  plus 
odieux ,  ôc  ne  donnèrent  aucune  atteinte  à  fa  réputation. 
!.:;3flO  iK'  '     -'jCaftaldo  fit  aufii  partir , pour  la  cour  de  Vienne  ,  Julien  de 
Carvajal.  afin  défaire  fçavoir  exadement  à  Ferdinand  ce  qui 
s'étoit  paffé.  Ce  fut  à  ce  Carvajal  ,  que  Caftaldo   avoit  fait 
donner  la  récompenfe  promife  à  celui  qui  entreroit  le  pre- 
mier par  la  brèche  dans  Lippe  :  récompenfe  que  le  Cardi- 
:iial  prétendoit  être  due  juftement  à  fes  Heiducques.  Caftaldo 
partit  enfuite  de  Millenbach ,  pour  fe  rendre  à  Hermanftat , 
où  il  fçavoit  que  Martinufe  n'étoit   pas  aimé  ,   à  caufe   de 
quelques  ,démêlez  qu'il  avoit  eus  autrefois  avec  cette  ville.  Il 
alla  quelque  tems  après    à  Segefwar ,   avec  une  fuite  nom- 
breufe  ,  ôc  accompagné  de  Quendi  Ferentz  ,  afin   qu'étant 
proche  «de  Seckel-Waffarhel ,  il  pût  facilement  travcrfer  les 
deifeins   de  la  diète  des  Sekels,  où  il  avoit  oui  dire,  qu'on 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I V.  IX.  i7> 

devolt  prendre  la  rcfolution  de  venger  la  mort  du  Cardinal.  '■ 

Ce  fut  là  que  Quendi  lui  rendit  tous  les  fervices  qu'il  pou-  Henri  IL- 
voit  attendre  de  la  fidélité  :  car  s'étant  trouvé  par  fon  ordre  i  c  ç  i. 
à  rAflemblée ,  il  ménagea  Ci  bien  les  efprits  en  s'attirant 
les  coeurs  par  fes  préfents  ôc  par  fon  crédit ,  qu'après  avoir 
quitté  le  deflein  de  venger  la  mort  de  leur  bienfaiteur ,  ils 
demeurèrent  fournis  à  Ferdinand ,  ôc  fe  montrèrent  dans  la 
fuite  toujours  difpofez  à  le  fervir.  Enfin ,  Caftaldo  voyant  les 
peuples  aflfez  tranquilles  dans  la  Tranfylvanie,  jugea  à  propos 
d'envoyer  fes  troupes  en  quartier  d'hiver. 

Lorfqu'on  vit  que  la  mort  du  Cardinal  n'avoit  point  eu  de 
mauvaifes  fuites,  ôc  qu'au  contraire^  elle  fembloit  avoir  mis  la  ^  5*  5*  2' 
tranquillité  dans  la  Tranfylvanie  ,  on  commença  à  chercher  fes  Richeffes  du 
thréfors ,  caufe  principale  de  fa  mort.  Caflaldo  confeilla  à  Fer-  [Hucl^  ^^'^' 
dinandde  nommer  des  commiffaires,  pour  faire  l'inventaire  de 
fes  richeffes  5  mais  on  ne  put  s'empêcher  de  foupçonner  qu'on 
en  avoir  détourné  une  bonne  partie.  André  Lopez  en  fut  ac- 
cufé,  ôc  pour  ce  fujet  il  fut  mis  en  prifon  avec  quelques  au- 
tres. On  trouva  1740  marcs,  en  lingots  d'or;  4793  marcs  en 
lingots  d'argent  5933  marcs  d'argent  tu-é  depuis  peu  des  mines  j 
mille  médailles  d'or  de  Lyfimaque  ' ,  du  poids  de  trois  écus 
d'or  chacune  5  plufieurs  vafes  de  vermeil  ;  des  chaînes  d'or  j 
des  pierres  précieufes  ;  plufieurs  balles  de  peaux  de  martres  ze- 
bellines ,  des  tapifleries  Ôc  des  habits  fort  riches  5  un  haras  nom- 
breux de  chevaux,  de  mulets,  ôc  d'autres  bêtes  de  fomme.  Tou- 
tes ces  richefi^es  peu  à  peu  amaflees  par  un  homme,  qui  pen- 
dant tant  d'années  avoit  eu  l'adminiftration  des  finances  de 
l'Etat,  ôc  qu'il  réfervoit  pour  les  frais  de  la  guerre  ,  fe  trouvè- 
rent bien  médiocres ,  par  rapport  au  bruit  qu'on  en  avoit  fait 
courir,  ôc  furent  des  preuves  fenfibles  de  fa  probité,  ôc  de  nou- 
veaux motifs  de  la  haine  qu'on  avoit  conçue  contre  fes  meur- 
triers. Car  ceux  qui  ont  le  plus  tâché  de  nuire  à  fa  réputation  , 
ne  font  monter  tous  ces  tréfors  qu'à  deux  cens  cinquante  mille 
ccus  d'or  :  fomme  qui  n'excédoit  pas  la  condition  d'un  homme 


1  Sous  les  ruines  d'une  ancienne  ci- 
tadelle, près  de  Deva  en  Hongrie  ,lcs 
payfans  ,  en  crcufanr  la  terre,  avoient 
trouve' quelques  anne'es  auparavant  un 

frand  nombre  de  me'daillcs  d'or  avec    I    11  fut  auiTi  roi  de  Macédoine. 
empreinte  de  Lyfimaque  -,  comme  on    ' 

Z  ij 


verra  dans  la  fuite  de  ce  livre.  Lyfi- 
maque, un  des  capitaines  8c  des  fuc- 
celTeurs  d'Alexandre  ,  régna  d'abord 
dans  la  llrace  oli  il  bâtit  une  ville. 


iSo  HISTOIRE 

M        '   ■"  '  élevé  a  une  fî  haute  fortune,  ôc  qui  n'étoit  pas  fuffifantè  pour 
Henri  IL  contenter  l'avidité  de  fes  ennemis.    La  reine  Ifabelie  confer- 
I  r.^  2,     vant  la  haine  qu'elle  avoit  toujours  eue  pour  Martinufe,  de-^ 
manda  au  roi  Ferdinand  qu'on  lui  rendît  plufieurs  chofes  de 
grand  prix,  qui  appartenoient  au  feu  Roi  fon  mari,  &  dont  le 
Cardinal  s'ctoit  emparé ,  ce  que  Ferdinand  lui  accorda.  Caftal- 
do  eut  pour  fa  part  de  toutes  ces  richeffes  ,  cent  marcs  en> 
vafes  de  vermeil  ,  quatre  cens  médailles  de  Lyfimaque  ,  ôc 
quelques  balles  de  peaux  de  martres  zebellines ,  en  reconnoif- 
fance  des  grands  fervices  qu'il  avoit  rendus  au  Roi  fon  maître,ea 
cette  occafion ,  &  pour  prix  de  fon  crime.   Maximilien  fils  de- 
'     Ferdinand.ôc  roi  de  Bohême,  donna  dans  la  fuite  à  André  Bato- 
ri  tout  le  haras  &  toute  l'écurie  du  Cardinal  5  Ferdinand  eut  tout 
le  refte.    Les  hngots  d'or  &  d'argent  fervirent  à  faire  de  la^ 
monnoye,  dont  on  paya  l'armée  pour  quelques  mois.  Ceux 
qui  partagèrent  à  cet  or  ,  eurent  un  fort  auiïi  trifte  ,  que  ceux 
qui  s'emparèrent  autrefois  de  ^ordeTouloufe^  Les  malheurs 
qui  arrivèrent  l'année  fuivante  j  tant  de  fang  répandu  par  tout 
le  Royaume  ,  la  prife  de  tant  de  villes  par  les  Turcs ,  le  foule- 
vement  des  Grands  ,  caufé  par  la  Reine  irritée  de  ce  qu'on 
n'exécutoit  pas  les  promefles  que  Caftaldo  lui  avoit  faites ,  au 
nom  de  Ferdinand  :  tous  ces  défaftres  firent  voir  que  le  Ciel 
en  courroux  ne  vouloir  pas  laifler  la  mort  du  Cardinal  impunie. 
Caftaldo  y  après  s'être  affùré  de  prefque  toutes  les  places  de- 
Tranryivanie ,  retourna  à  Hermanftat,  011  des  marchands  de 
Tergawifch ,  capitale  de  la  Valachie  ,  lui  apprirent  les  nou- 
veaux préparatifs  de  guerre  que  faifoient  les  Turcs  ;  ce  qui  fut 
eaufe  qu'il  envoya  Palavicini  au  roi  Ferdinand ,  afin  de  l'infor- 
mer de  l'état  préfent  des  affaires,  ôc  lui  demander  un  prompt 
fecours  ,  pour  réfifler  aux  Turcs.   Ferdinand  dépêcha  aufïi-tôt 
Palavicini  en  Italie ,  pour  faire  une  levée  de  quatre  mille  hom- 
mes ,  ôc  amener  avec  lui  le  plus  qu'il  pourroit  d^Efpagnols.  En 
même  tems ,  il  écrivit  à  Caftaldo  ,  &  lui  promit  de  lui  envoyer 
au  plutôt  huit  mille  chevaux  du  royaume  de  Bohême,  vingt 
mille  HulTars ,  vingt  mille  fantaflins  Allemands ,  ôc  près  de  cinq 
mille  Italiens  ôcEfpagnols.  Maisfoit  qu'il  eût  promis  ce  puifTant 
fecours  par  oftentation,foit  qu'il  eût  compté  fur  le  confentemcnt 

1  Voyez  Ciceron ,  de  natiira  Deorum    1    fe ,  &  de  Q.  Cepio  qui  l'enleva.  Voyea 
îib.  i .  Aul.  Celle,  No  cl.  Ait.  lib.  3 .  Juf-    I    auffi  Strabon ,  lib.  4. 
tin,  Uh.  3  a,  au  Aijet  de  l'or  de  Toulou- 


DE  J.  A.   DE  THOU,  L  i  v.   ÏX.        iSr 

des  Allemands  ôc  des  Hongrois ,  la  guerre  que  Maurice  élec-  r^^!^^^^ 
teur  de  Saxe  entreprit  dans  la  fuite  contre  l'Empereur ,  empê-  Henri  II. 
eha  l'exécution  de  fes  promefles.  CependantCaftaldo,  fondé  fur     i  y  y  2. 
i'efpérance  qu'il  avoir  de  ce  fecours,  fit  fortifier  le  plus  prompte- 
nient  qu'il  put  Lippe,  Temefwatj  Claufenbourg  ôc  Hermanftat.      Les  troupes 
•  Le  premier  des  malheurs  de  Ferdinand  en  Hongrie  fut  l'at-  i^  Feidmand 

J       ry  A-        ^  -n  .  '  .  Me  o        ^^""^    battues 

taque  de  Zegedm  ^  ,  ville  qui  contient  environ  mille  reux ,  oc  par  ks  Turcs. 
qui  eft  fituée  au  confiant  du  Tibifque  ôc  du  Danube  j  ce  qui  ^^  ou  Zegc<k' 
la  rend  fort  riche  ôc  fort  commerçante  :  elle  a  fur  le  bord  du 
Tibifque  un  château  bien  fortifié,  où  les  Turcs  avoient  alors 
une  garnifon.  Pendant  que  Caftaldo  étoit  encore  campé  de- 
vant Lippe ,  Otomiai ,  qui  autrefois  avoit  été  citoyen  de  Ze- 
gedin  ,  ôc  qui  enfuite  ,  après  avoir  été  chafle  defon  pays,  étoit 
devenu  Magiftrat  de  Debreczen  en  Hongrie,  homme  au  refte 
plus  hardi  que  prudent,  le  vint  trouver,  Ôc  après  s'être  fait  fort, 
en  préfence  de  Batori,  de  prendre  Zegedin,  il  demanda  des 
troupes  pour  l'exécution  de  fon  projet.  Il  fe  fondoit  fur  dts 
intelligences  fecretes ,  qu'il  difoit  avoir  avec  les  habirans  de 
cette  ville  ôc  des  lieux  circonvoifins ,  qui ,  fatiguez  de  la  do- 
mination tyrannique  des  Turcs ,  attendoient  avec  impatience 
une  occafion  favorable  de  donner  des  marques  de  leur  bonne 
volonté.  Enfin  il  follicita  tellement  Caftaldo  ,  qu'il  lui  permit  de 
lever  des  troupes,  en  lui  difant  que  fi  fon  deflein  n'avoir  pas  tout  le 
fuccès  qu'il  en  cfpéroit ,  il  fe  contentât  de  prendre  la  ville,  ôc 
qu'il  fe  retirât  après  y  avoir  mis  lefeu,ôc  l'avoir  pillée,fans  fe  met- 
tre en  peine  d'attaquer  le  château  j  qu'autrement  il  courroit  rif- 
que  de  voir  périr  fes  troupes  ,  ôc  de  périr  lui-même  fans  honneur. 
Après  la  prife  de  Lippe,  lorfqu'on  eût  licentié  l'arniée  com- 
poféc  de  deux  mille  fantaffins ,  Otomiai  choifit  cinq  cens  che- 
vaux, ôc  fans  découvrir  fon  defi^ein,  il  augmenta  leur  paye,  ôc 
les  mit  en  quartier  dans  les  places  aux  environs  de  Lippe  : 
cela  donna  quelques  inquiétudes  à  Bernard  Aldana  ,  qui  ne 
fçavoit  à  quel  deflein  on  dlftribuoit  ainfi  ces  troupes  dans  fon 
gouvernement.  Mais  en  ayant  été  inftruit  par  Caftaldo  ,  il  pro- 
mit à  Otomiai  de  faire  tout  ce  qui  dépendroit  de  lui,  pour 
favorifer  fon  entreprife.  Le  jour  marqué  par  les  habitans  étant 
venu,  Otomiai  fit  approcher  fon  armée  de  la  ville,  ôc  après 
l'avoir  mife  en  embuicade  dans  les  bois^  il  en  fit  avancer  un 
petit  nombre ,  pour  attirer  la  garnifon  au  combat.    On   cria 

Z  iij 


i82  HISTOIRE 

.,,,«,«^u;u^..,  auffi-tôt  aux  armes ,  &  les  Turcs  voyant  un  fi  petit  nombre  d'en- 
Henri  ÎI  "s^'^'^^s  firent  une  fortie ,  &  les  pourfui\  iient.  Mais  ceux  q«i 
j  ^  ^  ^  '  étoient  embufquez  les  invertirent  5  de  forte  que  s'étant  apper- 
çùs  trop  tard  du  piège  qu'on  leur  avoit  tendu,  ils  furent  con- 
trains de  retourner  à  la  ville:  leshabitans  qui  croient  d'intel- 
ligence  avec  les  ennemis,  leur  en  fermèrent  les  portes;  ainfi 
ils  furent  prefque  tous  taillez  en  pièces. 

Les  troupes d'Otomial  entrèrent  dans  la  ville;  mais  n'ayant 
pà  s'emparer  du  château  ,  dont  les  Turcs,  qui  s'yctoient  ré- 
fugiez, avoient  levé  le  pont,  ils  fe  mirent  à  piller  les  maifons 
des  marchands  Turcs  ,  qui  étoient  venus  de  Conftantinople 
s'établir  dans  cette  ville  ,  à  caufe  de  la  commodité  du  com- 
merce. Cependant  Ocomial ,  qui  défefpéroit  de  prendre  le  châ- 
teau avec  les  troupes  qu'il  avoir,  envoya  demander  du  fecours 
à  Aldana ,  qui  vint  peu  après  avec  deux  cens  Efpagnols  ôc  qua- 
tre pièces  de  canon  ,  ôc  fit  en  même  tems  dire  à  Caftaldo  de  lui 
envoyer  du  renfort.  Caftaldo,  après  les  avoir  tous  deux  repris  de 
leur  témérité,  ôc  les  avoir  plulieurs  fois  avertis  du  danger  qui 
les  menaçoit,  voyant  qu'Otomial  perfiftoit  opiniâtrement  dans 
fon  entreprife,  pour  ne  pas  donner  lieu  de  croire  qu'il  s'y 
fût  oppofé  ,  ordonna  à  Thomas  Warkoz ,  qui  étoit  alors  à  Wa- 
radin  ,  de  tirer  de  cette  ville  quatre  pièces  de  canon  ,  ôc  deux 
de  Weifi^cnbourg  avec  leurs  affûts,  pour  les  envoyer  à  Zege- 
din.  On  les  y  fit  venir  en  effet  par  la  rivière  de  Marifch.  Il 
donna  aufii  ordre  à  Pietro  Vacchi  ,  qui  avoir  le  commande- 
ment de  l'infanterie ,  de  tirer  le  plus  qu'il  pourroit  de  foldats 
des  garnifons  de  ces  mêmes  places ,  ôc  de  les  amener  avec  lui  à 
Zegedin  avec  Oreftolf  ôc  fes  deux  cens  gens-d'armes.  Pour 
lui  ,  afin  d'être  plus  à  portée  de  donner  fes-ordres^  ôc  du  fe- 
cours dans  toutes  les  occafions  qui  fe  préfenteroient,  il  vint 
à  Weiffenbourg ,  ôc  comme  il  n'étoit  pas  affùré  du  fuccès  de 
l'entreprife  ;  il  confia  à  Roderic  de  Villandrado  le  comman- 
dement de  Lippe,  en  l'abfence  d'Aldana,  ôc  celui  de  Temef- 
^^ï  à  Diego  Vêlez  de  MendoCe,  après  leur  avoir  donné  à 
chacun  quelques  troupes  de  renfort. 

Il  y  avoit  déjà  huit  jours  qu'Aldana,  dans  Pefpérance  de 
quelque  butin,  affiégeoit  le  château,  ôc  déjà  les  lignes  de  cir- 
convallacion  étoient  achevées,  lorfqu'on  vit  arriver  Pietro  Vac- 
chi ^  avec  deux  mille  fantafiins  ôc  cinq  pièces  d'ardlierie ,  ÔC 


D  E  J.   A.   DE    T  H  O  U  ,  L  I  V.  IX.  183 

Oreftolf  avec  deux  cens  gens-d'armes,  ôc  cent  A  rquebu fiers  AI-  

lemandsj  trente  Efpagnols  ôc  cent  chevaux,  qui  étoient  partis  de  tj^^-^  ,  tt 
Canoch.L  armée  etoit  compolee  en  tout  de  trois  mille  che- 
vaux ,  de  deux  mille  fantalïins  Hongrois ,  de  trois  cens  trente 
Efpagnols,  &  de  cent  Allemands.  Mais  pendant  qu'on  faiioit 
la  revue  de  ces  troupes  dans  une  plaine,  qui  eft  vis-à-vis  le  châ- 
teau ,  on  vit  paroitre  de  loin  le  fecours  conduit  par  le  Bâcha 
de  Bude,queles  Turcs  envoyoient  aux  aiïicgez.  Des  que  les 
Turcs  appercûrent  les  Chrétiens ,  ils  fe  rangèrent  fur  deux  li- 
gnes, ôc  mirent  derrière  eux  les  charetes  ôc  les  chariots  efcor- 
tés  par  les  Janniflaires.  Vacchi  de  fon  côté  forma  un  efcadroii 
de  tous  les  chevaux-legers ,  ôc  Oreftolf  enfit  un  autre  des  gens- 
d'armes  ,  qu'il  oppofa  au  corps  que  commandoit  le  Bâcha ,  Oto- 
mial  Ôc  Aldana  commandoient  le  troifiéme  efcadron  avec  tou- 
te l'infanterie  ,  ôc  étoient  poftez  auprès  de  la  ville.  Vacchi 
voyant  Aldana  indéterminé,  fondit  fur  les  ennemis,  ôc  tailla 
en  pièces  leurs  premiers  rangs.  Oreftolf  le  fuivit,  ôc  attaqua  le 
côté  gauche  du  corps ,  où  étoit  le  Bâcha  avec  la  même  im- 
pétuofité  ôc  le  même  fuccès. 

hes  Hongrois  croyant  avoir  déjà  remporté  la  victoire ,  fe 
débandèrent  ôc  fe  mirent  à  piller.  Le  Bâcha ,  qui  fe  croyoit 
battu ,  fongeoit  déjà  à  faire  retraite  ;  mais  s'étant  apperçd  du 
déibrdre  des  ennemis ,  il  reprit  aufïi-tôt  courage  :  il  fit  avan- 
cer fes  Janiflaires  qu'il  avoit  laiffez  à  l'arriere-garde,  fondit 
fur  les  Hongrois ,  qui  couroient  çà  ôc  là  fans  aucun  ordre  ,  ôc 
les  tailla  aifément  en  pièces  >  malgré  la  réllilance  des  gens- 
d'armes  ,  qui ,  après  que  la  plupart  des  Hongrois  furent  tuez , 
lefterent  auffi  fur  la  place.  En  même-tems  la  garnifon  du  châ- 
teau fit  main-baife  fur  tous  les  bourgeois  de  la  ville ,  fans  dif- 
tinclion  d'âge  ni  defexe.  Il  y  eut  ce  jour  là  cinq  mille  Chré- 
tiens tuez  par  les  Turcs  ,  tant  au  dedans  qu'au  dehors  de 
la  ville.  Pour  furcroît  de  malheur ,  il  arriva  que  trois  censfan- 
talTins  Hongrois ,  qui  trois  jours  auparavant  avoient  été  en- 
voyez à  la  picotée  ,  ôc  qui  ignorant  ce  qui  s'étoit  paffé  ,  re- 
venoient  au  camp  rejoindre  leurs  troupes ,  furent  enveloppez 
par  les  ennemis,  avant  qu'ils  pulfent  s'en  appercevoir.  Mais  re- 
connoiflant  trop  tard  leur  faute,  ils  la  réparèrent  en  quelque 
forte  par  un  effort  de  valeur.  Ils  y  périrent  tous  ;  mais  ils  tuè- 
rent deux  fois  autant  d'ennemis,  ôc  firent  payer  bien  cher  aux 


i;^  HISTOIRE 

„.,— .«M..-».  Turcs  une  victoire ,  qui  jufque  là  leur  avoit  peu  coûté.  Pour 
Henri  II  -^1^^^"^^*  ^^^^  ^'^  lâcheté  ,  ou  l'imprudence,  avoient  caufé  ce 
I  r  r  2  *  <^^fordre,  au  lieu  de  rétablir  le  combat ,  comme  il  le  pouvoir 
faire  facilement  avec  fon  infanterie,  il  prit  honteufemeet  la 
fuite. avec  fes  Efpagnols ,  ôc  arriva  enfin  à  Canoch,  qui  n'eft 
pas  fort  éloigné  de  Lippe ,  après  avoir  fait  pendant  une  nuit  le 
chemin  de  deux  journées. 

II  avoit  laifTé  Higuera ,  qui  jufqu'alors  paflbit  pour  un  hom- 
me de  cœur ,  avec  une  garnifon ,  pour  garder  les  bateaux  fur 
Jefquelsil  avoit  fait  paiTer  le  Tibifque  à  fes  troupes;  mais  des 
que  Higuera  eut  appris  la  défaite ,  croyant  que  tous  les  Ef- 
pagnols  avoient  péri  dans  le  combat ,  fans  fe  fouvenir  ni  de 
l'ordre  qu'il  avoit  reçu ,  ni  de  fon  devoir  ,  il  paffa  de  l'autre 
côté  de  la  rivière ,  ôc  après  avoir  coupé  les  cordages  des  ba- 
teaux ,  il  prit  la  fuite.  Dès  qu'il  eut  fait  un  peu  de  chemin,  il  ren- 
tra  en  lui-même  :  fon  efprit  étant  troublé  par  les  remords  ôc 
les  inquiétudes,  que  lui  caufoit  la  faute  qu'il venoit  de  com- 
mettre ,  il  en  eut  une  fi, grande  honte,  que  de  défefpoir  il  vou- 
lut fe  tuer.  Mais  un  de  fes  valets  qui  l'accompagnoit,  lui  arra- 
cha le  poignard  qu'il  tenoit  :  il  diffimuîa  cependant  fon  deffein, 
ôc  dès  qu'il  vit  que  fon  valet  étoit  endormi ,  il  fe  tira  un  coup 
de  piftolet  dans  le  corps ,  dont  il  mourut. 

Ferdinand  jugeant  bien  que  cette  défaite  avoit  entièrement 
découragé  les  Hongrois,  ôc  diminué  le  zélé  qu'ils  avoient  au- 
paravant pour  fon  fervice,  créa  André  Batori  Vaivode  de 
Tranfylvanie  ,  ôc  Laurent  Loflbnczi,  comte  de  Temefwar, 
dans  la  vue  de  s'attirer  l'amitié  de  toute  la  nation ,  par  ces  grâ- 
ces faites  à  deux  Seigneurs,qui  avoient  une  grande  autorité  par- 
mi ces  peuples.  On  apprit  enfuite  que  le  Grand-Seigneur  avoit 
nommé  le  Bâcha  Mahomet ,  pour  faire  la  guerre  en  Tranfyl- 
vanie. Mahomet  étoit  déjà  venu  avec  une  puiiTante  armée  à 
Bellegrade ,  à  defiein  d'entrer  par  ce  côté  là  dans  la  Province, 
pendant  que  le  Vaivode  de  Moldavie ,  cjui  avoit  les  mêmes 
ordres  t  en  feroit  autant  du  côté  de  Cronftat.  Sur  cette  nou- 
velle, on  tint  l'aflemblée  des  Etats  à  Torda,  fur  la  rivière  d'A- 
ramas  ,  quife  décharge  dans  celle  de  Merifch  ,  on  y  avertit  les 
principaux  feigneurs  de  la  province  de  lever  des  troupes ,  fui- 
vant  la  coutume  du  pays,  afin  de  compofer  une  armée,  qu'on 
pût  oppofer  aux  efforts   du  Moldave.   On  avoit  bien  plus 

fujet 


DE  J.  A.    DE   THOU,Lîv.  IX.  iS^ 

fujet  de  craindre  de  ce  côté  là ,  que  d'aucun  autre ,  parce  qu'il  i       » 

n'y  avoir,  excepté  Segefwar,  aucune  place  aflez  forte,  pour  Henri  II 
empêcher  l'ennemi  d'entrer  chez  les  Sekels ,  ôc  de  mettre  tous     i  ^  ;•  2 
les  pays  d'alentour  à  feu  ôc  à  fang. 

Batori  fe  chargea  de  faire  les  levées ,  Ôc  Jean-Baptifte  d'Ar- 
co  eut  ordre  ,  en  l'abfence  de  Félix  fon  frère  ,  de  défendre 
Cronftat  avec  deux  compagnies  d'Allemands,  ôc  deux  cens 
chevaux  commandez  par  le  lieutenant  de  Charle  Zerotin.  On 
lui  ordonna  auflî  de  fe  rendre  maître  d'un  Fort  fitué  fur  une  émi- 
nence  proche  de  la  ville,  ôc  d'y  mettre  du  canon  ôc  des  fol- 
dats,  autant  qu'il  le  jugeroit  necefiaire.  Les  habitans  d'Her- 
manftat  en  Tranfylvanie ,  firent  offre  à  Caftaldo  de  leurs  per- 
ionnes  ôc  de  leurs  biens.  Dans  le  même  tems  ,  Ferdinand 
envoya  le  comte  Helfeftein ,  avec  quatre  mille  Allemands , 
ôc  dix  pièces  de  canon  ,  ôc  lui  dit  d'affùrer  Caftaldo  ,  qu'il 
étoit  prêta  lui  envoyer  un  renfort  de  quinze  cens  Gendarmes, 
de  fept  compagnies  d'Allemands,  ôc  de  deux  mille  Hongrois, 
Caftaldo ,  fondé  fur  les  promeffes  du  Roi ,  en  faifoit  de  beau- 
coup plus  grandes  aux  autres ,  en  les  aflurant  que  Pallaviejni  . 
étoit  prêt  d'arriver  avec  trois  mille  Italiens  j  que  l'életleur 
Maurice,  (  qui  étoit  retardé  par  quelques  nouveaux  troubles  , 
dont  nous  parlerons  dans  la  fuite  )  devoir  bien-tôt  le  fuivre  ; 
accompagné  de  douze  mille  Fantaffins ,  ôc  de  trois  mille  che- 
vaux 5  ôc  qu'il  en  étoit  ainli  convenu  avec  lui.  Il  reçut ,  outre 
cela,  ordre  du  Roi,  d'employer  aux  frais  de  la  guerre  \qs  re- 
venus des  Chapitres  ,  qui  étoient  fans  Adminiftrateurs ,  ôc 
dont  l'évêque  de  Vefprin,  ôc  George  Verner  avoient  dreffé 
le  mémoire  5  de  prendre  à  fa  folde  les  quatre  cens  Huffars , 
qui  avoient  fervi  fous  le  Cardinal  Martinufe,  pour  les  empê- 
cher de  paffer  du  côté  des  ennemis ,  ôc  de  leur  donner  pour 
chef  Opperftolf ,  le  plus  fameux  capitaine  de  la  province,  qui 
fi'étoit  depuis  peu  attaché  au  fervice  de  Ferdinand. 

Cependant  LofTonczi ,  qui  commandoit  à  Temefwar  avec 
cinq  cens  chevaux  ,  mille  fantaffins ,  tant  Efpagnols  qu'Alle- 
mands ôc  Bohémiens ,  ôc  environ  neuf  cens  Bourgeois  capa- 
bles de  porter  les  armes,  après  avoir  reçu  la  paye  d'un  mois, 
^  deux  cens  autres  Allemands  de  renfort,  fut  averti  par  Caf- 
îaldo  ,  de  faire  entrer  le  plus  qu'il  pourroit  de  provifions  dans 
la  ville ,  ôc  de  fe  préparer  à  fouteuir  cpurageufement  un  long 

Tme  U^  A  a 


iB6  HISTOIRE 

-  fiége ,  parce  que  l'on  avoit  beaucoup  plus  à  craindre  du  côté 


Henri  II  P^^  ^^  venoit  le  Moldave  ,  ôc  où  il  n'y  avoit  aucunes  pla- 
j  -  -  2  *  c^s  fortes ,  que  de  celui  par  où  Mahomet  devoit  entrer  avec  fon 
'  *  armée  5  que  pour  lui,  il  iroit  au-devant  du  Moldave  ,  avec  le 
pedt  nombre  d'Efpagnols  qui  lui  reftoit ,  lix  mille  Allemands, 
mille  Gendarmes,  ôc  les  gens  du  pays  ,  afin  de  s'oppofer  à 
lui  j  que  il  j  comme  il  refpéroit ,  il  remportoit  la  victoire  ,  il 
iroit  auffi-tôt  le  fecourir,  &  faire  promprement  lever  le  fiége. 
Caftaldo  vint  enfuite  de  Torda  à  Clauiembourg ,  après  avoir 
donné  ordre  à  Helfeftein  de  le  fuivre  avec  quatre  mille  Alle- 
mands ,  à  qui  il  ne  paya  que  deux  mois ,  au  lieu  de  quatre 
qu'il  leur  devoit.  Ces  Allemands  ,  quoi  qu'à  la  vue  d'un  en- 
nemi fi  formidable  qui  les  menaçoit ,  oferent  fe  révolter  ,  ôc 
comme  ils  étoient  logez  dans  les  fauxbourgs ,  ils  fe  faifirent 
des  canons ,  (  ce  qui  arrive  ordinairement  dans  ces  fortes  de 
féditions  )  ôc  firent  feu  fur  la  ville  î  mais  ayant  été  repoufiez 
par  les  habitans  j  qui  par  l'ordre  de  Caftaldo ,  tirèrent  fur  eux 
le  canon ,  ils  réfolurent  de  fe  faifir  de  fa  perfonne.  Caftaldo 
en  ayant  été  informé ,  revint  à  Torda ,  où  les  Etats  étoient 
aflemblez  5  ôc  après  avoir  menacé  les  Allemands  de  les  punir 
féverement ,  s'ils  ne  reconnoiflbient  leur  faute ,  il  les  ramena 
à  leur  devoir  ,  ôc  les  fit  revenir  à  Torda ,  où  le  comte  Hel- 
feftein punit  les  principaux  auteurs  de  la  révolte ,  dont  il  fit 
mourir  cinquante ,  après  quoi  Caftaldo  partit  pour  venir  fe- 
courir  Cronftat. 

Déjà  le  Moldave  ,  avec  une  armée  de  quarante  mille  hom- 
mes^ avoit  franchi  les  hautes  montagnes  qui  bornent  la  Tran- 
fylvanie ,  ôc  n'étoit  éloigné  de  Cronftat  que  de  quatre  milles. 
Jean-Baptifle  d'Arco,  après  l'avoir  quelque  tems  arrêté  par 
de  continuelles  efcarmouches ,  le  poulTa  fi  vivement ,  qu'il  fut 
enfin  contraint  de  reculer.  Le  Moldave  avoit  envoyé  mille 
hommes  choifis  d'entre  les  Turcs ,  les  Tartares  ôc  les  Molda- 
ves ,  pour  reconnoître  la  place.  Le  comte  d'Arco  ayant  fçu 
fon  deflein,  mit  en  embufcade  quelques  Arquebufiers  ôc  quel- 
ques chevaux  Allemands,  dans  les  défilés  par  où  les  Turcs 
dévoient  pafler.  De  forte  que  les  ennemis  s'étant  avancés  vers 
la  ville,  la  garnifon  fortit  aufii-tôt  fur  eux  ôc  les  repoufla  vi- 
vement jufque  dans  les  défilez,  où  étoit  l'embufcade.  Ceux 
qu'on  y  avoit  poftez  les  ayant  alors  afTaillis  de  toutes  parts , 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  ÎX.  187 

ils  furent  tous  paflez  au  fil  de  l'épée ,  fans  qu'il  en  refiât  un 

feul  ,  qui  pût  porter  à  fes  compagnons  la  nouvelle  de  cette  tïr-KRi  TT^ 
défaite.  Le  Moldave  apprit  en  même-tems  que  Caftaldo  ve-      ..   ' 
iioit  au  fecours  de  Cronftat  j  ôc  s'étant  imagine'  que  fon  armée        ^  ^ 
étoit   beaucoup  plus  nombreufe  ,  quoiqu'elle  ne  fût   que  de 
douze  mille  hommes  ,  il  prit  honteufement  la  fuite  ,  6c  fe  re- 
tira vers  les  montagnes,  fans  joindre  Mahomet,  comme  il  l'a- 
voit  promis.  On  étoit  même  perfuadé  que ,  fi  les  Sekels  fuf- 
fent  venus  au  fecours,  comme  ils  en  avoient  reçu  l'ordre,  il 
auroit  été  entièrement  défait. 

Lorfque  tout  rcûfiifToit  contre  le  Moldave  ,  on  perdit  Te-  siégc&prifc 
mefwar.  Mahomet  étoit  forti  de  Bellegrade  à  la  tcte  d'une  '^^  T^^^^^'^j,'" 
armée  de  cent  mille  hommes  ôc  avec  foixante-dix  canons , 
dont  il  y  en  avoit  trente  de  batterie  5  il  étoit  accompagné  du 
BegUerbei  de  Grèce,  qui  l'année  précédente  avoit  eu  le  com- 
mandement général  ,  ôc  de  Cairum-BafTa  Capitaine  de  gran- 
de réputation.  Il  fe  rendit  fur  le  bord  du  Tibifque  ,  ôc  après 
l'avoir  fait  palfer  à  fon  armée  fur  un  pont  qu'il  fit  jetter ,  il 
mit  le  fiége  devant  Temefwar.  Les  fortifications  de  cette  place 
n'étoient  pas  encore  achevées  5  car  de  cinq  baftions  dont  elle  ~ 

étoit  flanquée,  il  n'y  en  avoit  que  deux  qui  fuffent  en  état  de  la 
défendre.  Le  vingt-cinq  de  Juin,  Mahomet  s'étant  avancé  avec 
feize  cens  chevaux,  accompagné  du  Beglierbei  de  Grèce  qui 
connoiffoitle  pays,  pour  reconnoître  la  place  ,  Alfonfè  Ferez 
fortit  contre  lui ,  Ôc  lui  livra  quelques  petits  combats.  Trois 
jours  après ,  dès  qu'on  eut  fait  les  lignes  de  circonvallation , 
pour  empêcher  qu'on  ne  pût  ni  entrer  ni  fortir  de  la  ville  ,  on 
Ja  battit  pendant  huit  jours  par  trois  differens  endroits ,  avec 
trente  canons.  Quoiqu'on  eût  renverfé  prefque  toutes  les  for- 
tifications ,  ôc  que  la  muraille  fût  ouverte  de  toutes  parts, 
Loffonczi  néanmoins  foûtint  avec  fermeté  pendant  quatre  heu- 
res l'aflTaut  des  Turcs,  ôc  enfin  les  repouffa.  Il  refta  fur  la  place 
quinze  cens  Turcs  ,  fans  les  blefi^ez  j  ôc  les  afiiégez  n'en  per- 
dirent pas  plus  de  cent  -  cinquante  :  cela  fe  palîa  le  4.  de 
Juillet. 

Ce  defavantage  ,  loin  d'abattre  le  courage  des  Infidèles  ; 
l'augmenta  :  la  honte  d'avoir  été  repoufles  les  rendit  furieux. 
Les  Chrétiens  au  contraire,  quoique  victorieux  ,  fe  trouvèrent 
beaucoup  affoiblis  ;  foit  par  le  grand  nombre  des  bleffcz  ,  foit 

Aaij 


iSS  HISTOIRE 

'■■'  par  la  difette  des  vivres.  D'ailleurs  Otomial  envoyé  par  Caf^ 
Henri  IL  ^^^^^  ^^  fecours  de  la  place ,  avec  quatre  cent  fantalFins ,  avoit 
j  -  ^  2.  entièrement  été  défait  par  la  cavalerie  Turque.  Lofibnczi 
n'ayant  donc  aucune  efpérance  de  fecours ,  ôc  fe  trouvant  ré- 
duit à  l'extrémité  ,  commença  à  parler  du  traité  de  paix ,  qui 
avoit  été  propofé  par  le  Vaivode  de  Valachie,  ou  le  Tranfalpin^ 
avant  que  Mahomet  pafTàt  le  Danube.  Les  conditions  de  c& 
traité  étoient ,  que  fi  le  roi  Ferdinand  vouloir  payer  à  Soliman; 
pour  le  comté  de  Temefwar ,  le  tribut  que  payoit  auparavant 
retrowith ,  Mahomet  mettroit  bas  les  armes.  Mais  Mahomet 
voyant  que  les  chofesn'étoient  plus  dans  le  même  état  ,  qu'il 
avoit  fait  paffer  le  Danube  &  même  le  Tibifque  à  fon  armée ,  & 
que  d'ailleurs  le  fiége  étoit  déjà  fort  avancé  ,  ne  voulut  rien  con- 
clure :  il  continua  donc  à  foudroyer  la  place  avec  la  même 
furie  qu'auparavant.  Les  afTiégez ,  qui  combatroient  alors  pout 
leur  propre  confervation  j  plutôt  que  pour  l'intérêt  de  l'état  ,- 
firent  à  la  hâte  quelques  nouvelles  fortifications  en-dedans  de  la 
place.  Les  Infidèles  ,  après  avoir  efTayé  plufieurs  fois  de  forcer 
la  ville ,  furent  toujours  repoufTez  avec  perte.  Les  Chrétiens' 
cependant  perdirent  Gafpar  Caftellujo  capitaine  Efpagnol,  qui 
pendant  ce  fiége  avoit  donné  des  preuves  d'une  extrême 
valeur. 

Mahomet ,  pour  intimider  les  afiîégez ,  fit  mettre  fur  des 
pieux  devant  la  ville  cent  têtes  ,  les  plus  hideufes ,    des  gens- 
d'Otomial  j  qui  avoient  été  tuez  ?  avec  un  écriteau ,  où  il  étoit 
marqué ,  qu'il  traiteroit  de  la  même  manière  ceux  qui  vien-: 
droient  au  fecours  des  afTiégez.  Le  Bâcha  voyant  que  ce  fpe- 
£lacle ,  quoique  cruel ,  ne  donnoit  aucune  terreur  aux  afiié- 
gez  ,  fongeoit  à  lever  le  fiége ,  lorfqu'il  fut  averti  de  l'extrê-* 
mité ,  où  ils  étoient  réduits  j  par  deux  déferteurs  Efpagnols  ,-, 
dont  l'un ,  quoique  d'Andaloufie ,  étoit  Arabe  d'origine  ,  ÔC 
l'autre ,  après  avoir  été  pris  par  les  Turcs ,  avoit  embraffé  leuE 
religion  ,  Ôcs'étoit  marié  à  Conflantinople  ^  où  il  avoit  fa  fem- 
me ôc  fes  enfans.  Cette  nouvelle  le  fit  réfoudre  à  continuer  le 
fiége.  Loffonczi  voyant  que  fes  gens  commençoient  à  perdre 
courage  de  jour  en  jour  ,  propofa  à  la  garnifon  de  fe  rendrco 
Les  Efpagnols  étoient  d'avis  qu'il  étoit  plus  à  propos  d'aban- 
donner la  place ,  ôc  d'effayer  de  gagner  les  bois  par  les  marais; 
que  de  compter  fur  la  parole  des  Turcs,  aprè^  qu'on  enavoi^ 


DE  J.  A.  DE  T  HOU,  L IV.  IX.       ïS> 

manqué  à  Oliman.  Mais  plufieurs  trouvant  cette  retraite  dan-  mu, 

gereufe,  Ôc  aimant  mieux  fe  fier  aux  Turcs,  on  commença  à  Henri  IL 
capituler.  Mahomet,  qui  avoir  appris  que  Soliman  fe  plaignoit     ^  ^  ^  j . 
de  la  longueur  du  fiége ,  ôc  qui  fçavoit  d'ailleurs  que  la  réfif- 
tance  des  aflîégez  n'étoit  que  l'effet  de  leur  defefpoir ,  paffa  de 
la  force  ouverte  ,  dont  le  îuccès  avoit  été  fi  lent ,  aux  rufes  ôc 
aux  artifices  :  ainfi  non-feulement  il  traita  favorablement  les 
envoyez  de  Loffonczi ,  mais  encore  j  après  leur  avoir  fait  pré- 
fent  de  veftes  à  la  Turque  ^,  il  les  renvoya  avec  de  standes  *  ^"  ^^^^ 
marques  d'amitié.  La  capitulation  fut  donc  fignée  à  ces  con- 
ditions :  Que  Loffonczi  conduiroit  fon  artillerie  où  il  voudroit  : 
Que  fes  foldats  fe  retireroient  avec  leurs  armes  ^  enfeignes  dé- 
ployées, ôc  emporteroient  tout  leur  bagage  :  Qu'on  ne  ferok 
aucun  tort  aux  habitans ,  pour  avoir  pris  le  parti  de  Ferdinand,;' 
Ôc  qu'ils  ne  recevroient  aucun  outrage  :  Que  Mahomet  don- 
neroitune  efcorte  pour  conduirelagarnifon,  jufqu'à  ce  qu'elle 
fût  arrivée  en  Heu  de  fureté  ,  ôc  qu'il  engageroit  fa  parole  >' 
qu'on  ne  lui  feroit  aucune  peine  ,  ni  à  la  forrie  de  la  ville  ,  ni 
fur  la  route.  Mahomet  ayant  confirmé  ce  traité  par  fon  fer- 
ment ,  ôc  l'ayant  fcellé  de  fon  cachet  le  vingt-cinq  de  Juil- 
let ,  deux  jours  après  Loffonczi  fortit  de  Temefwar  avec   fes 
foldats. 

La  garnifon  devoir  pafferau  milieu  de  l'armée,  que  le  Bâ- 
cha avoit  partagée  en  deux  corps.  Les  Efpagnols  jugeant  que 
l'armée  n'étoit  ainfi  rangée  que  pour  les  envelopper  ,  firent 
difficulté  d'avancer ,  ôc  avertirent  Lofî'onczi  de  prendre  garde 
à  lui.  Mahomet  les  voyant  s'arrêter ,  renouvella  fon  ferment , 
ôc  jura  qu'il  ne  leur  feroit  aucun  tort  :  il  leur  dit ,  qu'il  n'a- 
voit  ainfi  difpofé  fes  troupes,  que  pour  faire  plus  d'honneur  a 
de  braves  foldats ,  qui ,  en  f]  petit  nombre ,  avoicnt  défendu 
la  place  avec  un  courage  extraordinaire.    Mais  la  garnifon     t>  /-,-   , 

^  /  •  -^  u         J     1       -11  r   •  Perfidie  £Î«5 

ayant  avance  environ  cinq,  cens  pas  hors  de  la  ville,  on  fejetta  Turcs. 
fur  eux ,  au  fignal  qui  fut  donné  ,  ôc  après  en  avoir  maffacré  la 
plupart ,  le  refle  fut  fait  efclave.  Ferez  ,  qui  s'étoit  debarraffé 
des  mains  des  Turcs  avec  un  courage  étonnant,  fe  fauva pen- 
dant le  carnage  ;  mais  s'érant  enfoncé  dans  un  marais ,  il  fut 
pris  par  ceux  qui  le  pourfuivoient  :  ils  lui  coupèrent  la  rcte  ^ 
&  la  portèrent  en  trophée  à  Mahomet.  Loffonczi  lui-mcme 
fyt  pris ,  ôc  iDené  au  Bâcha ,  qui ,  pac  dçrifion ,  lui  fit  d'abord 

A  a  iij 


ipo  HISTOIRE 

■  tant  d'honneurs  ,  que  ce  capitaine ,  avec  la  même  crédulité 

Henri  IL  qui  l'avoit  fait  capituler  ,  s'imagina  que  Te  général  Turc  lui 
I  y  y  2.  conferveroit  la  vie.  Mais  le  Bâcha  le  fit  enfuite  venir  dans  fa 
tente  ,  où  ,  après  l'avoir  amufc  pendant  quelque  temSj  il  le  fit 
décapiter  en  fa  préfence  '■,  &c  ayant  enfuite  fait  attacher  fa  tête 
à  h.  porte  de  la  ville ,  il  laifTa  le  refte  de  fon  corps  fans  fépul- 
tote.  Ce  fut  ainfi  que  cet  officier  illudre  par  fa  naiffance,  ôc 
encore  plus  illuftre  par  fon  mérite  ,  reçut  de  la  perfidie  des 
Turcs  le  châtiment  dû  à  celle  de  Caftaldo  à  l'égard  d'Oli- 
man. 

Pendant  que  Mahomet ,  qui  fe  voyoit  maître  d'une  place 

iVAid^ni!^    qu'il  avoir  defefperé  de  prendre^  y  f  aifoit  rafraîchir  fes  trou- 
pes, Gaiiranfebes ,  ville  fort  peuplée  ,  qui  avoir  durant  le  fiége 
abondamment  fourni  des  vivres  à  l'armée  des  Turcs  y  vint  fe 
rendre  à  lui,  en  s'obligeant  de  payer  un  tribut.  La  perte  de 
Temefwar  fut  fuivie  d'un  autre  malheur  ,  qui  arriva  par  la 
Licheté  de  Bernard  iVldana.    Quoique   ce  capitaine  tournât 
tout  à  fon  profit ,  qu'il  eût  en  abondance  des  provifions  ne- 
cefiaires ,  ôc  qu'il  eût  même  détourné  une  parde  de  l'argent 
delliné  pour  fortifier  Temefwar ,  il  refolut  cependant  d'aban- 
donner Lippe,  dès  qu'il  eut  appris  l'arrivée  de  Mahomet.  Ses 
amis  néanmoins  lui  ayant  reprélenté  l'ignominie  dont  il  fe  cou- 
vriroit ,  s'il  executoit  un  fi  lâche  defilein ,  il  changea  d'avis ,  ôc 
promit  de  défendre  la  place.  Enfuite  voyant  que  les  Turcs 
tournoient  tous  leurs  efforts  contre  Temefwar ,  ôc  fe  fiant  fur 
le  courage  de  Lofibnczi ,  plus  que  fur  le  lien ,  il  commença  à 
le  comporter  avec  fa  négligence  ordinaire  :  il  traîna  en  lon- 
gueur le  travail  des  fortifications  qu'il  avoit  commencées  •>  il 
n'eut  aucun  foin  d'envoyer  des  gens  capables  de  reconnoîtré 
la  contenance  de  l'ennemi  5  ôc  il  n'en  eut  des  nouvelles  que 
par  quelques  prifonniers  ,    que   les  Rafciens  lui  amenoient 
tous,  les  jours  ,  (ans  qu'il  leur  en  eût  donné  ordre  >  enfin  il 
négligea  de  faire  les  préparatifs  neceiïaires  en  tems  deguerre, 
ôc  meprifa  les  aVis  de  Demetrius  Uzarevichs  chef  des  Hufiars, 
qui  lui  reprochoit  l'indignité  de  fa  conduite.  Plufieurs  regar- 
doient  la  négligence  ôc  la  lenteur  avec  laquelle  il  faifoit  fortin 
fier  le  Château  de  Lippe  ,  comme  un  moïen  facile  de  s'excu- 
fer ,  qu'il  fe  preparoit ,  en  cas  qu'il  fe  vît  contraint  de  l'aban- 
donner, à  l'arrivée  des  Turcs.  Il  réfolutdonc  encore  une  fois 


DE  J.   A.  DE   T  H  O  U  ,  Liv.   IX.         ipi 

de  fortir  de  la  place ,  de  mettre  le  feu  au  Château  ,  d'enclcûer 
le  canon  ,  ôc  de  faire  jetter  les  provifions.  Mais  les  Hongrois,  Henri  IL 
les  Rafciens ,  &  les  Efpagnols  ,  gens  braves  ôc  plus  pailion-  j  r  ^  2. 
nés  pour  la  gloire  qu'attachés  à  la  vie  ,  fe  récrièrent  contre 
une  fi  infâme  refolution ,  ôc  promirent  de  faire  tous  leurs  efforts 
pourk  défenfe  de  Lippe.  Aldana  ,  voyant  qu'après  leur  avoir 
repréfenté  à  chacun  en  particulier  la  grandeur  du  péril  où  ils 
s'expofoient ,  il  ne  pouvoir  les  faire  confentir  à  une  délibéra- 
tion n  honteufe ,  feignit  lui-même  d'avoir  changé  de  deffein , 
ôc  après  avoir  fait  un  inventaire  des  provifions ,  il  obligea  par 
ferment  la  garnifon  à  foûtenir  le  fiége  ,  félon  l'avis  de  Paul  de 
Zara,  grand  capitaine,  ôc  chef  des  troupes  Allemandes ,  qui 
lui  confeilloit  de  diiîerer  au  moins ,  jufqu'à  ce  qu'on  eût  vu  l'en- 
nemi, cf  Car ,  difoit-il ,  on  n'eft  pas  fur  que  Mahomet,  fatigué 
»  du  fiége  de  Temefwar ,  où  il  a  tant  fouffert ,  vienne  attaquer 
'i  Lippe  5  peu  même  s'en  efl:  fallu  qu  il  n'ait  levé  le  fiége.  D'ail- 
»  leurs  Jean  Turco  ôc  Barthelemi  Corvatto,  qui  durant  lelié- 
»  ge  n'ont  point  cefTé  de  harceler  l'ennemi  par  de  petits  com- 
»  bats ,  ne  font  campés  avec  leur  cavalerie  ,  qu'à  trois  lieues 
»  d'ici  ,  ôc  n'ont  point  encore  quitté  leur  pofte  5  ce  qu'ils  ne 
33  feroient  certainement  pas ,  s'ils  fçavoient  que  les  Turcs  dufr 
«  fent  venir  de  Temefw^ar  à  Lippe.  »  Paul  de  Zara  ayant  aile- 
gué  toutes  ces  raifons ,  ôc  beaucoup  d'autres  à  Aldana  ,  eut  en- 
core bien  de  la  peine  à  obtenir  de  lui ,  qu'on  envoyât  à  Jean 
Turco  ôc  à  Bardielemi  Corvatto ,  pour  s'informer  de  la  conte- 
nance ôc  des  deffeins  de  l'ennemi.  Ceux  qu'on  envoya  ,  ayant 
appris  que  les  Turcs  étoient  encore  à  Temefxcar,  ôc  ne  par- 
loient  aucunement  de  venir  affiéger  Lippe ,  revinrent  en  gran- 
de diligence,  de  peur  qu'Aldana,  preflé  par  le  défefpoir,  ne  (it 
mettre  le  feu  aux  mines  ^  qu'il  avoir  fait  tenir  prêtes  pour  jouer 
après  fa  retraite. 

Il  y  avoir  un  grand  nombre  de  troupeaux,  qui  fuivoient  ceux 
qui  revenoient  à  Lippe ,  ôc  ils  élevoient  de  grands  tourbillons  de 
pouffiere  5  ce  que  les  fentinelles  ayant  apperçû  de  loin,ils  le  firent 
îçavoir  auffi-tôt  à  Aldana.  Ce  gouverneur ,  déjà  faifi  de  frayeur, 
conjedura  par  ce  nuage  que  l'ennemi  s'approchoit ,  ôc  que  ceux 
qui  acouroient-  avec  tanc  de  précipitation ,  en  apportoient  la 
nouvelle.  Alors  ,  fans  attendre  qu'ils  fullenr  arrivés  ,  il  or- 
donna qu'on  fit  fortir  de  la  ville  les  charettes,  fur  lefquelles  il 


1^2  HISTOIRE 

I  ■  I  ■  avoit  déjà  fait  charger  tout  le  bagage  ;  il  fit  partir  en  niême- 

HenriII.  ^^^^^^  ^^  garnifon  ,  mettre  le  feu  aux  mines,  pour  faire  fauter  le 
Château  ôc  les  fortifications  ,  ôc  enfin  il  fit  encloûer  le  canon. 
Après  quoi  il  fortit  lui-même  de  la  ville  déjà  embrafée ,  in- 
quiet ,  troublé  i  ôc  chargé  des  infultes  ôc  des  imprécations 
des  habitans ,  qui  après  la  perte  de  leurs  biens  ,  erroient  dans 
les  campagnes  avec  leurs  femmes ,  ôc  leurs  enfans  ,  implorant 
la  juftice  du  Ciel ,  pour  venger  le  tort  que  leur  caufoit  la  lâ- 
cheté des  Efpagnols.  La  vengence  tarda  peu.  Les  payfans 
ayant  trouvé  pluiieurs  de  ces  traitres,  marchant  fans  ordre  dans 
des  chemins  écartez ,  il  les  maflacrerent  ôc  les  dépouillèrent. 
Cependant  Barthélémy  Corvatto  apperçutla  flamme,  du  pofte 
cil  il  étoit  :  ne  fçachant  ce  que  cela  fignifioit ,  il  s'en  imagina 
toute  autre  chofe  que  la  vérité ,  ôc  vint  enfin  à  Lippe ,  où  il 
apprit  ce  que  c'étoit.  Surpris  de  voir  qu'Aldana^  faifi  d'une 
terreur  panique  ,  fe  fût  ainfi  honteufement  abandonné  lui^ 
même,  en  livrant  Lippe  ôc  fes  habitans  aux  ennemis^  il  fauva 
ce  qu'il  pût  des  canons  qui  n'étoientpas  endommagez,  ôc  les 
fit  tranfporter  à  Giwla  ,  après  avoir  rallumé  le  feu ,  afin  qu'il 
ne  reliât  rien  qui  pût  donner  lieu  aux  Turcs  de  fe  fortifier  dans 
cette  place. 

Barthélémy  étoit  à  peine  partie  que  Mahomet,  qui  nefon-, 
geoit  à  rien  moins  qu'à  venir  mettre  le  fiége  devant  Lippe, 
ayant  appris  ce  qui  s'y  étoit  pafTé ,  envoya  des  gens  pour  en 
être  plus  exa£lement  informé.  Ils  trouvèrent  que  les  fortifica- 
tions n'étoientpas  entièrement  démolies.  Après  avoir  éteint  le 
feu  ,  ils  les  réparèrent ,  ôc  firent  fçavoir  à  Mahomet  tout  ce  qui 
étoit  arrivé.  Ce  Générai  y  envoya  aufîi-tôtCairum-BafTa,  avec 
cinq  mille  chevaux.  Dès  qu'il  fut  venu  ,  il  s'empara  d'une 
place  voifine  appellée  Solmoz  ,  imprenable  par  fa  fituation. 
Les  foldats  qui  y  étoient  en  garnifon ,  effrayez  de  la  peur  de 
leurs  voifins  ,  l'avoient  abandonnée  :  mais  les  Turcs  les  ayant 
pourfuivis  ,  les  maffacrerent  tous ,  excepté  le  chef,  qu'Aldana 
y  avoit  mis ,  ôc  qui  fut  conduit  à  CaiTum-BafTa.  C'eft  ainfî 
que  la  fuite  honteufe  de  cette  garnifon  caufa  la  perte  de  la  pla- 
ce, ôc  leur  coûta  la  vie  ,  lorfqu'ils  auroient  pu  conferver  l'une 
ôc  l'autre  avec  honneur ,  s'ils  euffent  eu  le  courage  d'attendre 
J'ennenii. 

Après  qu'on  eut  perdu  Temçfsyaj:  ôc  Lippe  ,  Caflaldo 


i;5"2. 


DE   J.  A.   DE  THOU,  Lrv.  ÎX.        tp^ 

diiTimulant  fon  chagrin ,  mit  pour  garder  Deva ,  château  bien 

fortiiié  ,   premièrement  André  Lopez  ,   &  enfuite    Aldana.  TZ    ;     77 
Proche  de  ce  château  étoient  les  ruines  d'une  ancienne  cita- 
delle^ où  ,  quelque  tems  auparavant ,  comme  les  pluyes  conti- 
nuelles avoient  bouleverfé  les  terres ,  on  vit  briller  de  l'or , 
îorfque  le  Soleil  commença  à  reparoître.  Les  payfans  auflî-tôt 
y  accoururent  ,  6c  après  avoir  creufé  la  terre ,  ils  trouvèrent 
un  grand  nombre  de  médailles  d'or  ,  fur  lefquelles  on  voyoit 
îa  figure  de  Lyfimaque ,  ôc  dont  chacune  pefoit  trois  de  nos 
écus  d'or.  De  là ,  Caftaldo  fe  rendit  à  Segefwar ,  puis  à  Mil- 
lenbach  ,  ville  fituée  dans  le  milieu  de  la  Province,  6c  il  réfo- 
lut  de  camper  entre  ces  deux  villes  ,  pour  fermer  à  Mahomet 
l'entrée  de  la  Tranfylvanie.  Mais  les  ilratagêmes  de  Batori  6c 
de  Nadafdi  curent  un  bien  meilleur  effet:  ils  difbribuerent  leurs 
troupes  en  difi'erens  quartiers  5  ils  les  rangèrent   fouvent  en 
bataille ,  pour  les  faire  paroître  plus  nombreufes  ;  ils  firent  de 
fréquentes  décharges  d'ardllerie  5  enfin  ils  femerent  le  bruit 
que  féleâeur  Maurice  devoir  amener  du  fecours  :  tout  cela 
inquiéta  tellement  les  Turcs  ,  qu'ils  n'oferent  rien  entrepren- 
dre. Cependant  Ferdinand  envoya  cinq  cens  chevaux ,  con- 
duits par  Fabien  Schinaich.   Pallavicini  vint  aufîi  avec  trois 
mille  Allemands ,  6c  autant  d'Italiens ,  à  qui  Schinaich  a  voit 
joint  cinq  cens  de  fes  chevaux.  Il  y  avoit  fur  la  route  ,  qui  eft  la 
plus  courte,  pour  paffer  de  la  haute  Hongrie  en  Tranfylvanie , 
un  château  appelle  Drigal,  occupé  par  les  Turcs ,  d'où  ils  fai- 
foient  des  incurfions  dans  le  pays  voifin.  Pallavicini  en  fit  ap- 
procher fes  troupes  ,  malgré   Caftaldo  ,  qui  l'avertit   de  ne 
point  attaquer  cette  place ,  6c  de  le  venir  trouver  au  plutôt  ; 
que,  ce  fiége  étoit  très-dangereux  5  6c  qu'il  devoitètre  perfuadé 
que  s'il  y  reftoit  plus  long-tems ,  il  faciliteroit  le  moyen  d'en- 
trer dans  la  Tranfylvanie  aux   ennemis ,  à  qui  jufqu'alors  il  en 
avoit  fermé  le  paflage.  Ces  confeils  de  Caftaldo,  moins  efH- 
caces  que  prudens  ,  ne  purent  détourner  Pallavicini  de  fon 
entreprife. 

Après  que  fes  troupes  6c  celles  d'Erafme  Teufel  eurent 
battu  durant  quelques  jours  le  château  ,  fans  difcontinuer  , 
Achmet  ,  Bâcha  de  Bude,  vint  au  fecours  des  affiégez  avec 
quinze  mille  chevaux,  qui  parurent  de  grand  matin,  le  vingt-fept 
de  Juillet.  Il  avoit  envoyé  devant  cinq  cens  chevaux,  pour  faire 
Torn,  IL  Bb 


iP4  HISTOIRE 

fortir  les  ennemis  de  leurs  lignes,  ôc  les  attirer  au  combat.  Ib 
Henri  II.  fortirent  en  effet ,  fondirent  av^ec  impétuofité  fur  les  Turcs , 
I  5*  5*  2.  &  après  en  avoir  tué  une  partie  ,  ils  pourfuivirent  le  refte  j  juf- 
qu'à  ce  que  mis  eux-mêmes  en  défordre  ,  ils  furent  donner 
dans  le  fécond  efcadron  des  Turcs ,  qui  taillèrent  d'abord  en 
pièces  les  troupes  de  Teufel.  Pallavicini  ,  qui  conduifoit  les 
Italiens  ,  voyant  fa  cavalerie  en  fuite ,  fongea  à  la  retraite  ôc 
tâcha  de  gagner  un  bois  qui  étoit  proche  5  mais  il  fut  prévenu 
par  l'ennemi  :  alors  prenant  confeil  de  la  nécedité ,  il  rangea 
les  foldats  en  bataille  :  mais  foit  qu'ils  fuflent  accablez  de  fati- 
gue ,  ou  découragez  par  la  défaite  de  leurs  compagnons  ,  ils 
purent  à  peine  foûtenir  le  premier  choc  ,  &  furent  aufîi-tôt 
mis  en  déroute.  Pour  lui ,  dès  qu'il  fe  vit  abandonné  des  fiens , 
ôc  de  toutes  parts  environné  des  Turcs  ,  mettant  toute  fon  ef- 
perance  dans  une  mort  glorieufe,il  fit  tous  fes  efforts  pour  ne 
pas  tomber  vif  entre  les  mains  des  Infidèles.  Mais  enfin  ayant 
été  bleffé  à  la  main  ,  &  fon  épée  étant  tombée ,  il  fut  pris  ôc 
mené  à  Bude  ,  o\x  après  avoir  demeuré  quelque  tems ,  il  fut 
racheté  ,  en  payant  quinze  mille  écus  d'or.  On  prit  aufîi 
Erafme  Teufel ,  qui  peu  après  fut  décapité  à  Conflantinople. 
Les  capitaines  Hippolyte  Pallavicini ,  Albert  de  Caftello,  Bam- 
bino  de  Carpi ,  Mario  de  Tivoli ,  ôc  Vincent  Antinori:,  furent 
auffi  faits  prifonniers. 

Le  Bâcha ,  après  une  i\  grande  vi6loire  ,  fit  porter  à  Bude 
tout  le  butin ,  ôc  alla  auffitôt  rejoindre  Mahomet ,  qui  avoit 
eu  deffein  de  porter  la  guerre  en  Hongrie  i  mais  qui,  depuis  la 
prife  de  Lippe  ôc  de  Temefwar ,  avoit  pris  la  réfolution  de  fe 
retirer.  Achmet  fit  tout  ce  qu'il  put  pour  lui  faire  reprendre 
fon  premier  deffein ,  ôc  enfin  il  l'engagea  à  faire  les  prépara- 
tifs néceffaires  pour  cette  expédition.  Il  alla  donc  camper  au- 
près de  Zolnok,  château  que  Ferdinand  avoit  fait  bâtir  en  un 
endroit  fort  avantageux,  fur  le  bord  du  Tibifque,  ôc  qui  étoit 
flanqué  de  cinq  baflions.  Le  Tibifque  paffoit  d'un  côté ,  ôc 
leZagywa  de  l'autre,  ôc  ces  deux  rivières  rempliffoientun  foffé 
profond ,  qui  enfermoit  le  château  des  deux  autres  cotez.  II 
y  avoit  pour  garnifon  trois  cens  Allemands  j  cent  Bohémiens , 
deux  cens  Hongrois  ,  ôc  cinquante  Efpagnols,  ôc  outre  cela 
deux  cens  chevaux.  Il  y  avoit  encore  de  longs  bateaux  difpo- 
fez  de  telle  manière ,  qu'on  pouvoit  facilement  fortir  de  la 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  IX.         ipf 

place ,  6c  y  faire  entrer  du  fecours.  La  place  d'armes  de  cette  ^!^ 
forterefTe  contenoit  quatre  mille  hommes  rangez  en  bataille  j  Henri  II. 
enfin,  ce  château  étoit  comme  le  rempart  de  tout  le  Royaume.     1552. 
On  envoya  d'abord  deux  mille  chevaux  qui  invertirent  la  pla- 
ce :  il  y  eut  quelques  légers  combats  ,  où  les  Turcs  eurent  tou- 
jours du  defavantage. 

Il   arriva  alors  un  accident ,  qui  fut  pris    pour  un  mau- 
vais préfage.     L'imprudence   d'un   foldat  Allemand  mit  le 
feu  au  château,  qui  étoit  de  bois  ;  mais  prefqu'aufTi-tot  le  feu 
fut  éteint.  Peu  après  Mahomet  arriva  avec  fon  armée.   Il  cam- 
pa affez  loin  de  la  ville  ,  pour  n'être  pas  incommodé  du  canon. 
Il  fit  alors  fommer  le  Gouverneur  de  rendre  la  place,  comme 
étant  bâtie  fur  un  terrain  dépendant  de  Soliman.  Le  Gouver- 
neur méprifa  les  prétentions  ôc  les  menaces  des  Turcs  :  Ma- 
homet fit  donc  approcher  fon  artillerie  ,  ôc  fit  tirer  le  canon 
contre  la  ville  pendant  huit  jours ,  mais  avec  peu  d'effet ,  par- 
ce que  les  baftions ,  qui  étoient  faits  de  terre  ôc  de  fafcines , 
n'étoient  point  endommagez  par  les  batteries.  Les  Allemands 
néanmoins  épouvantez  des  premiers  fuccès  des   Turcs  ^  ôc 
craignant  pour  eux^  commencèrent  à  propofer  aux  Efpagnols 
de  fe  rendre.  Voyant  qu'ils  ne  les  pouvoient  attirer  dans  leur 
fentiment,  il  s'adrefferent  aux  Bohémiens ,  Ôc  enfin  aux  Hon- 
grois.  Malgré  la  réfiftance  du  Gouverneur ,  qui  leur  reprocha 
leur  perfidie  ,  ôc  qui  pour  leur  ôter  toute  efperance  de  fe  pou- 
voir fauver,  leur  dit  que  tous  les  bateaux  avoient  été  fubmer- 
gez ,  tous  pendant  la  nuit  fortirent  de  la  ville.    Les   Turcs 
s'en  étant  apperçus ,  briferent  une  porte  ,  entrèrent  dans  la 
ville ,  ôc  furpris  de  la  voir  déferre  ,  il  s'avancèrent  jufqu'au 
château,  où  le  Gouverneur,  pour  réparer  par  fa  fermeté  la  lâ- 
cheté honteufe  de  fes  gens ,  s'étoit  enfermé ,  après  avoir  fait 
lever  le  pont.  Les  Efpagnols,  après  la  fuite  de  leurs  compa- 
gnons ,  s'étoient  aufîi  fauvez  les  uns  après  les  autres.  La  plu- 
part des  Allemands  furent  noyez  dans  les  rivières ,  ôc  le  refle 
fut  mafïacré    Mahomet  fe  voyant  maître  de  la  place ,  fit  beau- 
coup d'honneur  au  Gouverneur,  qui  avoir  préféré  à  la  vie  une 
mort  glorieufe  :  aulTi  fon  fort  fut-il  plus  heureux  ,  que  celui  de 
fes  gens  qui  avoient  préféré  la  vie  à  l'honneur.  Après  avoir  pris 
fi  facilement  Zoinok ,  à  quoi  il  ne  s'attendoit  pas ,  il  marcha 
plein  d'efpérance  vers  Agria  ;  mais  nous  parlerons  à  la  fin  de 

B  b  ij 


taido. 


ip(^  HISTOIRE 

'i  cette  année  du  fuccès  de  ce  fiége  ,  qui  ne  fe  fît  qu'après  i  ar- 

'Henri  II    ^^^^^  ^^  Maurice  en  Hongrie. 
j  '       Pendant  cetems-là,  on  n'entendoit  parler  de  tous  cotez  que 

Mécontc'n-   ^^^  plaintes  de  la  reine  Ifabelle ,  qui  difoit  qu'on  lui  man- 

tcment  de  la  .quoit  de  parole,  qu'on  ne  lui  donnoit  pas  Oppelen,  Monfter- 

reine  Ifabelic.   1}  1  •       •        \.'   j     D      -l  1  •  ■  -ii      '  j' 

Conrpiration    DCtg  3  la  pruicipaute  deKatibor  ,  les  vingt-cinq  mille  ecus  d  or 
contre   Caf-   qui  dcvoicut  lui  être  payez  tous  les  ans,  Ôc  les  cent  cinquante 
mille  autres ,  qui  lui  étoient  dûs  pour  fa  dot,  ôc  que  Ferdinand 
s'ctoit  oblige  de  lui  payer.  Elle  eut  recours  à  Sigifmond  roi 
de  Pologne  fon  frère,  &  à  Bone  Sforce  la  mère  ,  qui  députe- 
rent  à  Ferdinand  Mathias  Loboccio  ,  pour  le  prier  de  remplir 
fcs  engagemens.  Mais  cet  AmbafTadeur  ne  rapporta  que  de 
belles  paroles.  La  Reine  indignée  de  ce  qu'on  fe  mocquoic 
d'elle  ,  commença  à  ménager  les  grands  de  Tranfylvanie  ,  qui 
ne  pouvoient  fupporter  la  domination  des  Allemands  ,  &  fur- 
tout  celle  de  Caftaldo ,  &  tacha  de  les  gagner ,   afin  de  re- 
mettre le  jeune  Prince  fon  fils  fur  le  thrône.  Ce  qui  engagea 
cette  courageufe  PrincefTe  à  prendre  cette  réfolution,  fut  Mir- 
ée Vaiv^ode  de  Valachie ,  qui  lui  avoir  de  lui-même  offert  fes 
fervices ,  ôc  qui  avoir  fecretement  follicité  Soliman  ,  au  nom 
de  la  Reine,  de  lui  donner  du  fecours.  Mais  ellefe  fervit  prin- 
cipalement en  cette  occalion  de  Petrowitz ,  &  de  François 
Quendi ,  dont  le  premier  qui  étoit  parent  du  feu  Roi  fon  mari, 
ôc  l'autre  grand  ami  du  cardinal  Martinufe,  avoient  beaucoup 
de  crédit  parmi  la  nobleffe  ôc  parmi  le  peuple.  Ils  firent  aufïi 
entrer  dans  leur  parti   Etienne  Vaivode  de   Moldavie  ,  qui 
après  avoir  accufé  devant   les  Turcs  le  légitime  Seigneur  du 
pays,  ôc  l'avoir  fait  chaffer,  avoitétémis  en  fa  place.  Comme 
les  Confederez  comptoient  beaucoup  fur  fes  forces ,  ils  furent 
très-confternez  de  fa  mort  imprévue  ,  qui  leur  fit  abandonner 
la  réfolution  de  chaiTer  par  la  force  Caftaldo  de  la  Tranfylva- 
nie 5  voici  de  quelle  manière  cette  mort  arriva. 

Pendant  que  Caftaldo  étoit  à  Segef^'ar,  un  Cavalier  Mol- 
dave de  bonne  mine,  qui  paroifïoit  vertueux  ôc  homme  de 
cœur,  le  vint  trouver,  accompagné  de  quelques  Baïores  ou 
Boïars  (  car  c'eft  ainfi  que  font  appelles-  les  gentilshommes 
chez  eux  ,  ôc  chez  les  Mofcovites.  )  Ils'étoit  fauve  de  fa  pa- 
trie mécontent  du  Vaivode  ,  Ôc  ne  pouvant  fupporter  fatyran- 
nÏQj  il  tén:ioigna  à  Caftaldo  qu'il  étoit  prêt  à  tuer  ce  Vaivode, 


DE  J.  A.   DE   T  H  O  U  .  L  I  V.  ÎX.       1^7 

pourvu  qu'il  fut  appuyé  de  la  faveur  de  Ferdinand  5  il  lui  dit 
que  c'étoit  un  cruel  tyran }  qui  après  avoir  dépouillé  le  légi-  ]^[£î^tj^i  JJ 
time  héritier  ,■  6c  maflacré  les  principaux  fei,2;neurs  du  pays  ,  .  -  -  ^  ' 
s  etoit  empare  de  la  louveramete  par  un  crime  des  plus  noirsj 
qu'outre  cela  il  confpiroit  avec  les  Turcs  pour  la  ruine  de 
la  chrétienté ,  ôc  pour  celle  de  Ferdinand  &  defes  minières: 
qu'il  ne  pouvoir  rendre  un  plus  grand  fervice  à  fa  patrie  , 
qu'en  aflurant  le  falut  du  public  ôcle  fien  propre  ,  par  l'exécu- 
tion de  ce  grand  coup.  Caftaldo  l'écoûta  ,  6c  le  renvoya  avec 
des  marques  de  bonté  6c  de  bienveillance ,  lui  promettant  de 
la  part  de  Ferdinand  le  commandement  d'une  compagnie  de 
deux  cens  gens  d'armes ,  entretenus  par  le  Roi  ^  s'il  exécutoit 
fes  promeffes. 

Le  cavaher  Moldave ,  après  avoir  elTayé  plufieurs  fois  de 
faire  fon  coup  ,  voyant  que  l'exéciuion  en  étoit  diflicile^  parce 
que  les  Gardes  du  Vaivode  Fefcortoient  continuellement ,  fe 
retira  enfin  en  Pologne ,  d'oii  quelque-tems  après  il  écrivit  à 
Caftaldo.  Après  s'être  excufé  de  fon  long  retardement ,  il 
le  pria  d'écrire  aux  deux  principaux  favoris  du  Vaivode  ,  6c  de 
lui  adrelfer  les  lettres  ,  afin  qu'il  pût  lui-même  les  leur  remet- 
tre entre  les  mains ,  il  le  prioit  encore  de  les  folliciter  par  ces 
lettres  à  exécuter  au  plutôt  l'entreprife  où  ils  s'étoient  engagez, 
6c  de  s'obliger  de  fon  côté  à  leur  donner  le  double  de  ce  qu'il 
leur  avoir  promis.  Le  deflein  de  ce  Cavalier  rufé  étoitde  faire 
enforte  que  les  lettres  fuffenr  furprifesj  afin  que  par  ce  moyen  ces 
deux  Seigneurs  qu'il  redoutoit  particulièrement ,  quoique  ce- 
pendant ils  ne  fuifent  point  encore  inftruits  de  la  confpiration , 
devinflent  fufpecls  au  Vaivode;  6c  que,  lorfqu'ils  ne  feroienc 
plus  dans  fes  bonnes  grâces,  ils  entrallent  plus  facilement  dans 
îbn  projet.  Cet  artifice  eut  tout  le  fuccès  qu'il  en  pouvoit  atten- 
dre: car  les  lettres  étant  tombées  entre  les  mains  d'Etienne, 
il  fçutdequoi  il  s'agiffoit ,  6c  après  les  avoir  tous  deux  mena- 
cés ,  il  les  chaffa  honteufement  de  fa  Cour.  Le  cavalier  Mol- 
dave commença  aulTi-tôt  à  les  folliciter  ,  6c  leur  faifant  conÇi- 
derer  l'exemple  des  autres ,  il  les  avertit  du  péril  qui  les  mé- 
naçoit;  de  iorte  qu'il  les  engagea  à  conjurer  la  mort  de  cet  en- 
nemi commun.  Après  avoir  intéreffé  dans  leur  entreprife  les 
parens  6c  les  amis  du  prince  qui  avoir  été  dépofé  ,  ils  s'afTem- 
blerent  tous  au  jour  6c  au  lieu  marqués ,  6c  pendant  que  le 

B  b  iij 


ip8  HISTOIRE 

>  Vaivode  au  milieu  de  fon  armée ,  ne  s'attendant  à  rien  moins, 
Henri  II  ^^^po^c)^^  ^ous  fa  tente ,  ils  fe  jetterent  fur  lui ,  ôc  le  percèrent  de 
I  c  c  2  pluiieurs  coups  de  poignard.  Après  quoi  les  conjurez ,  fécon- 
dez de  leurs  amis ,  pour  av^oir  plus  de  complices ,  firent  main 
bafle  fur  deux  mille  hommes  ,  tant  Turcs  que  Tartares  ,  fa 
garde  ordinaire.  Peu  contens  de  cette  cruelle  exécution  ,  ils 
tournèrent  leur  fureur  contre  la  maifon  d'Etienne ,  6c  (  ce  qui 
arrive  ordinairement  dans  ce  pays,  en  de  telles  circonftances) 
ils  maiïacrerent  fa  mère ,  {qs  enfans  ôc  tous  Çqs  parens. 

La  mort  du  Vaivode  délivra  les  peuples  d'une  tyrannie  in- 
fuportable ,  ôc  fut  caufe  qu'on  lui  fubftitua  un  fuccefleur  plus 
humain ,  qui  donna  lieu  d'efpérer  qu'il  feroit  lié  avec  le  roi 
Ferdinand  ;  ce  qui  ne  fut  cependant  pas.  Cet  événement  néan- 
moins fît  échouer  les  projets  de  Petrowithz  ôc  de  Quendi. 
Mais  comme  la  haine  qu'on  portoit  aux  Allemands  ôc  aux  Ef- 
pagnols  s'augmentoit  de  jour  en  jour  ,  ces  deux  Seigneurs  , 
après  avoir  repris  courage ,  tendirent  des  pièges  à  Caftaldo  , 
ôc  afin  de  le  pouvoir  entièrement  chafTer  de  la  Tranfylvanie, 
ils  lui  confeillerent  de  réprendre  Lippe,  ôc  lui  firent  voir  que 
fon  honneur  ôc  la  tranquillité  de  la  province  dépendoient  de 
cette  expédition  5  que  la  place  n'étoit  pas  encore  fi-bien  repa- 
rée ôc  munie  ,  qu'en  y  menant  des  troupes  on  ne  pût  facile- 
ment s'en  rendre  maître  j  que  ce  fuccès  pourroit  reparer  les 
pertes  qu'on  avoit  faites  cette  année ,  ôc  relever  le  courage  des 
peuples  ,  que  la  prife  de  cette  ville  avoit  abbattu.  Quoique 
Caftaldo  vît  parfaitement  oii  tendoient  les  avis  de  Quendi  ôc 
de  Petrowithz,  cependant  pour  ne  les  pas  offenfer  en  faifant 
paroître  quelque  foupçon  ,  il  difîimula  adroitement  ,  ôc  fei- 
gnant d'approuver  leurs  confeils ,  il  trompa  leurs  efpérances 
par  fes  retardemens. 

Cependant  la  licence  des  Allemands  ôc  des  Efpagnols,qui 
n'étoient  point  payez,  s'augmentoit.  Ferdinand  informé  de  tout 
ce  qui  fe  pafToit  ^  pour  fe  contenter  lui-mcme  en  quelque  ma- 
nière ,  ôc  fatisfaire  aux  plaintes  des  peuples ,  fit  arrêter  Aldana, 
ôc  informer  contre  lui ,  pour  avoir  honteufement  abandonné 
Lippe,  ôc  mis  le  feu  au  château.  Aldana  alleguoitpour  fadé- 
fenfe,  qu'il  n'avoir  ainfi  brûlé  Lippe  que  pour  empêcher  les 
Turcs  y  à  qui  il  étoit  incapable  de  réfiller  ,  de  s'emparer  de 
cette  place  :  que  cependant  fon  deffein  étoit ,  qu'aufli-tot  que 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I  V.  IX.  ipp 

les  Turcs  feroient  fortis  de  la  province,  d'y  retourner,  ôc  d'en  « 

reparer  les  fortifications.   On  entendit  contre  lui  les  dépofitions  j^£^;ri  U. 
des  foldats  de  la  garnifon ,  ôc  après  avoir  été  convaincu,  il     j  r  j  2. 
demanda  à  Ferdinand  que  fa  caufe  fût  renvoyée  devant  des 
juges  nonfufpeds ,  pour  être  examinée  de  nouveau  j  ce  qui  lui 
fut  accordé.  Il  fut  enfin  condamné  à  mort ,  &  mené  à  Vien-     AlJana  eft 
nejoùécoitle  Roi,  pour fubir  l'exécution  de  fafentence.  Com-  <^o"^^^'""'^  * 
me  il  étoit  déjà  dans  la  place  fur  le  point  d'être  décapité ,  Marie 
reine  de  Bohême  obtint  de  Ferdinand  fonbeau-pere,  par  Ten- 
tremife  de  Maximilien  fon  mari ,  en  confidération  de  la  nation 
Efpagnole ,  que  fon  fupplice  feroit  changé  en  une  prifon  per- 
pétuelle.  Mais  enfuite  il  en  fortit  par  la  même  faveur ,  ôc  fut 
mis  en  liberté  ^  malgré  les  remontrances  de  Caftaldo  ,  qui  di- 
foit  que,  comme  il  importoit  à  la  KépubHque  de  récompenfer 
le  courage  ôc  la  fidélité,  il  étoit  auiïi  de  l'intérêt  du  public  de 
punir  la   lâcheté  ôc  la  perfidie  ?  que  c'étoit  anéantir  la  difci- 
pline  militaire ,  que  de  faire  grâce  à  des  fujets  coupables  Ôc 
indignes. 

Dans  ce  même  tems  TEledeur  Maurice ,  qui  étoit  déjà  re-  Affaires 
concilié  avec  l'Empereur ,  vint  après  le  traité  de  Paffa  w ,  à  Rab,  d'Allemagne. 
appelle  aujourd'hui  Ja-varin  ,  avec  dix  mille  hommes  d'infan- 
terie ôc  cinq  mille  chevaux.  Mais  avant  que  de  parler  de  ks 
fucccs,  il  faut  raconter  tout  ce  qui  fe  pafTa  en  Europe  depuis  le 
commencement  de  cette  année.  Le  bruit  de  la  guerre  s'étoit 
répandu  dans  l'Allemagne,  fur  tout  après  le  fiége  de  Magde- 
bourg,  que  les  troupes  ravageoient  la  Thuringe  ôc  tout  le  pays 
d'alentour.  Alors  les  eledeurs  de  Mayence ,  de  Cologne  ôc 
de  Trêves  écrivirent  de  Trente  à  l'Empereur  le  22  de  Dé- 
cembre ,  ôc  lui  mandèrent  qu'ils  avoient  réfolu  de  retourner 
chez  eux.  L'Empereur  leur  fit  réponfe  le  3  de  Janvier ,  ôc  les 
pria  de  n'ajouter  aucune  foi  à  tout  ce  qu'on  difoit  des  mou- 
vemens  nouveaux  ôc  cachez  de  la  Helfe.  Il  leur  dit  encore 
que ,  par  les  lettres  qu'il  avoir  envoyées  aux  Princes  ôc  aux  Etats 
de  l'Empire ,  il  s'étoit  informé  de  leurs  intentions  j  que  tous 
avoient  témoigné  beaucoup  de  zélé  ôc  de  foumilTion  ;  que 
Maurice  même  ,  dont  on  avoit  fait  courir  tant  de  bruits  diffé- 
rents, lui  avoit  depuis  peu  écrit,  Ôc  que  fes  lettres  effaçoicnt 
tous  les  foupçons  j  que  fes  députez  étoient  à  Infpruck ,  d  011 
ils  dévoient  partir  le  lendemain  pour  fe  rendre  au  Concile  de 


200  HISTOIRE 

»  Trente;  qu'il  fçavoit  parfaitement  que  les  troupes ,  qu'ils  avoîenC 


Henri  II  ^'^^^^^^  ^^  craindre,  ne  s'étoient  révoltées  que  faute  de  paye- 
^  '  ment.  Qu'ainfl  il  avoit  mandé  (fans  cependant  y  être  obligé, 
mais  afin  de  pourvoir  à  la  tranquillité  de  l'Allemagne  )  qu'on 
levât  de  tous  cotez  de  l'argent  pour  les  payer,  ôc  enfuite  les 
licentier  j  que  cependant  ils  ne  dévoient  pas  abandonner  le 
Concile ,  de  peur  de  donner  lieu  aux  ennemis  delà  paix  ,  d'in- 
venter de  nouvelles  calomnies  •-,  que  pour  lui  il  auroit  foin  de 
travailler  à  leur  fureté  ôc  à  celle  de  fEtat,  en  pourvoyant  à 
tout  ce  qui  feroit  néceHaire  en  toutes  fortes  de  rencontres. 
Aftnires  du       Lg  comte  de  Montfort  étoit  déjà  retourné  à  Trente.  Les  en- 

Jreiue.  voyez  ûu  Quc  w  irtemoerg  ,aprcs  avoir  reçu  ordre  de  ce  Com- 

te, de  traiter  pendant  fon  abfence  avec  le  cardinal  de  Trente 
6c  François  de  Tolède  ,  remontrèrent  qu'on  n'en  avoit  pu 
rien  obtenir,  ôc  demandèrent  qu'on  écoutât  les  demandes  de 
leur  Prince.  Jean  Sleidan  fit  de  même  pour  le  Sénat  de  Straf- 
bourg  ,  ôc  comme  on  avoit  permis  à  de  Poitiers  de  montrer  fes 
lettres ,  il  déclara  aufli  au  comte  de  Montfort  le  fujet  de  fon 
Ambaflade.  Pendant  que  lesEvêquesconfuîtoient,  ôc  qu'après 
avoir  oiii  les  Théologiens ,  ils  s'occupoient  à  difcuter  les  opi- 
nions diverfes,  pour  former  enfuite  les  décrets  (dont  le  Concile 
avoit  chargé  ,  pour  la  nation  Allemande ,  les  évêques  de  Co- 
logne ôc  de  Vienne,  ôc  JuleFlug  évêque  de  Naumbourg)  les 
Envoyez  de  Maurice ,  Volf  Coller ,  ôc  Léonard  Badehorn ,  ar- 
rivèrent d'Infpruck ,  ôc  trois  jours  après  ils  expoferent  leurs  or- 
dres devant  les  AmbafTadeurs  de  l'Empereur.  Cependant  per- 
fonne  n'alloit  voir  le  cardinal  Crefcentio  ni  fes  collègues ,  de 
peur  de  paroître  leur  déférer ,  ou  leur  devoir  quelque  chofe. 
Pour  fatisfaire  néanmoins  au  décret  de  l'Empire ,  en  vertu  du- 
quel ils  étoient  venus  au  Concile ,  ils  jugèrent  à  propos  de 
prendre  pour  arbitres  ôc  médiateurs ,  les  AmbafTadeurs  de  l'Em- 
pereur, qu'ils  regardoient  comme  le  premier  ôc  le  fouverain  ma- 
giftrat  de  l'Allemagne.  Voici  ce  qu'ils  av oient  ordre  de  repre- 
fenter.  Qu'on  n'avoit  pas  affez  pourvu  à  la  fureté  des  Théolo- 
giens qui  dévoient  venir  au  Concile?  ce  qui  avoit  été  caufe 
que  Maurice  n'y  en  avoit  encore  envoyé  aucun  :  Que  ce  Prince 
avoit  d'ailleurs  réfolu  d'y  envoyer  des  gens  de  probité,  zélez  fur- 
tout  pour  la  paix  Ôc  pour  l'union ,  ôc  qu'ils  étoient  déjà  en  che- 
min 5  qu'au  refle  il  demandoit  qu'on  en  agît  à  l'égard  de  ceux 

qui 


DE  J.  A.   DE  THOU,  Liv.  IX.        i^oi 

qui  dévoient  s^  trouver,  de  la  même  manière  qu'on  en  avoit  ^— — 
ufé  autrefois  à  l'égard  de  ceux  de  Bohême;  Qu'on  leur  don-  Henri  IL 
nât  les  mêmes  furetez  que  le  Concile  de  Baie  avoit  accordées      i  j  j  2. 
à  ceux  là,  ôc  que  tout  fût  fufpendu  jufqu'à  leur  arrivée  ?  Que 
lorfqu'ils  feroient  venus ,  on  examinât  de  nouveau  toutes  les 
queftions  ;  Que  tout  ce  qui  avoit  été  fait  jufqu'alors  n'auroit 
point  de  lieu,  ôc  que  le  jour  indiqué  pour  la  tenue  du  Con- 
cile feroit  différé  ;  Que  ce  Concile  feroit  tenu  de  manière ,  que 
toutes  les  nations  puffent  s'y  rendre,  ôc  que  le  Pape  n'y  pren- 
droit  point  la  qualité  de  prefident ,  mais  qu'il  fe  foumettroit 
lui-même  au  Concile  ,  afin  que  les  fuffrages  y  fuffent  fans  con- 
irainte,  ôc  les  jugemens  fans  prévention. 

Quoique  les  Ambaffadeurs  de  l'Empereur  témoignaffent  de 
la  joye  de  leur  arrivée ,  ôc  leur  promiffent  de  communiquer  leurs 
propofitions  aux  Pères  du  Concile  5  cependant  ils   écrivirent 
à  l'Empereur  à  ce  fujet.   L'Empereur ,  pour  appaifer  ôc  ga- 
gner l'éledeur  Maurice  ,  confeilla   aux  Prélats    de  répondre 
avec  douceur  à  toutes  fes  demandes.    Les  députez  de  Wir- 
temberg  ôc  de  Strasbourg  s'unirent  aux  envoyez  de  Maurice, 
ôc  après  avoir  conféré  enfemble,  ils  s'unirent  le  23  de  Janvier 
pour  faire  les  mêmes  demandes.  Cependant  les  Ambaffadeurs 
de  l'Empereur  ayant  fait  venir  les  députez  de  l'Eledeur  ,  leur 
firent  voir  ce  qu'ils  avoient  conclu  avec  les  Pères  du  Concile. 
Ils  leur  dirent  qu'ils  avoient  obtenu  le  fauf-conduit  qu'ils  de- 
mandoient  ;   Que   tout  feroit  fufpendu  jufqu'à  l'arrivée  des 
Théologiens,  mais  qu'il  ne  dépendoit  pas  des  Pères  du  Con- 
cile que  toutes  les  nations  s'y  trouvaffent  ;  Que  le  Concile , 
qui  avoit  été  indiqué  ôc  affemblé  légitimement ,  n'en  devoit 
pas  avoir  n-ioins  de  force  ôc  d'autorité  ;  Que  comme  il  étoit 
de  l'honneur  d'une  fi  célèbre  affemblée  ,  que  les  décrets,  qui 
avoient  été  déjà  faits,  ne  fuffent  pas  annuliez,  il  falloit  exami- 
ner s'il  y  alloit  en  cela  de  l'intérêt  commun  ;  Qu'ils  dévoient 
plutôt  venir  eux-mêmes  pour  être  écoutez  ;  Que  s'il  arrivoit 
(  ce  qu'il  ne  croyoit  pas  )  qu'on  fit  quelque  atte ,  qui  leur  parût 
préjudiciable  à  leur  liberté  ôc  à  leur  confcience ,  ils  pourroient 
fe  retirer  quand  ils  voudroient  ;  Qu'il  falloit  donner  quelque 
ehofe  au  tems ,  ôc  ne  pas  fe  flatter  qu'on  pût  tout  accorder  à 
la  fois;  Que  quand  on  feroit  affemblé,  on  pourroit  alors  ob- 
tenir ,  à  la  faveur  des  cirçonftances ,  ce  qui  paroiffoit  pour  Je 
Tom.  IL  Ç  G 


202  HISTOIRE 

■  préfent  trop  difficile  à  accorder  ;  Que  les  Pères  du  Concile 
Henri  IL  louhaittoient  fincerement  la  reformation ,  &  que  pour  eux  en 
j  ç  ç  2.  particulier ,  ils  fçauroient  s'acquitter  de  leur  devoir  par  rap- 
port à  cet  article  j  Qu'ils  avoient  des  chofes  de  très-grande 
importance  à  propofer  ;  mais  qu'ils  fouhaittoient  qu'eux ,  dépu- 
tez ,  fiiTent  d'abord  leurs  propoiitions ,  afin  d'avoir  lieu  de  faire 
aufîi  les  leurs  ?  Que  cependant  on  les  prioit  de  ne  point  exi- 
ger que  le  Pape  fe  foûmit  au  Concile  ?  Que  les  Prclats  fça- 
voient  fort  bien ,  qu'il  y  avoit  quelque  chofe  dans  ce  haut  de- 
gré de  puifiance  Papale,  qu'il  feroit  de  l'intérêt  de  l'Eglife  mê- 
me ,  d'abaifler  &  de  réformer  ;  mais  qu'en  cela  il  falloit  fe  com- 
porter prudemment ,  ôc  avec  une  extrême  délicateffe  ;  Qu'ils 
îçavoient  eux-mêmes  par  leur  expérience,  combien  il  étoitne- 
cefTaire  de  diffimuler,en  traitant  avec  les  partifans  du  Pape  5 
Qu'il  falloit  plutôt  tâcher  de  les  gagner  par  la  fouplefle ,  que 
de  vouloir  les  réduire  par  la  force  ;  Qu'ils  avoient  eu  beau- 
coup de  peine  à  tirer  d'eux  cette  réponfe  pour  le  préfent  ;  mais 
qu'ils  ne  defefperoient  pas  d'en  obtenir  davantage  dans  la  fui- 
te, pourvu  qu'ils  fe  comportafTent  en  cette  affaire  avec  beau- 
coup de  modération  ôc  de  patience. 

On  donna  alors  aux  Envoyés  le  fauf-conduit  pour  l'exami- 
ner i  ôc  le  remettre  enfuite.  Les  Envoyés  de  Maurice  ôc  les 
Députez  de  Wirtemberg  ôc  de  Strafbourg ,  après  l'avoir  tous 
enfemble  examiné,  6^  confronté  avec  tous  les  atticles  de  ce- 
lui du  Concile  de  Bâle,  trouvèrent  qu'on  y  avoit  changé  ou 
omis  plufieurs  chofes.  Car  il  étoit  marqué  expreflement  dans 
le  fauf-conduit  accordé  aux  Bohémiens ,  qu'ils  auroient  le  pou- 
voir de  décider  ;  Que  l'Ecriture  Sainte ,  ôc  l'ufage  public  Ôc 
autentique  de  l'ancienne  Eglife  ,  les  Conciles  ôc  les  Pères  > 
d'accord  avec  l'Ecriture  Sainte  j  tîendroient  lieu  de  Juges  , 
dans  les  difputes  fur  la  Dodrine  ;  Qu'ils  auroient  chez  eux ,  Ôc 
en  particulier  ,  le  libre  exercice  de  leur  Religion  5  ôc  qu'enfin 
on  ne  feroit  rien  qui  pût  tendre  à  avilir  leur  Do£trine  ,  ôc  à 
la  rendre  méprifable.  On  avoit  omis  dans  le  fauf-conduit  le 
premier ,  le  troifiéme  ôc  le  dernier  article  du  fauf-conduit  ac- 
cordé aux  Bohémiens,  ôc  on  avoit  entièrement  changé  le  fécond^ 
qui  étoit  le  plus  effentiel.  C'eft  pourquoi  ils  drefferent  une  nou- 
velle formule  de  fauf-conduit  ,  conforme  à  celle  du  Concile 
de  Bâle.  Le  C.  de  Tolède  ayant  rejette  cette  Formule  avec 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  IX.  203 

indignation  ôc  colère  ,  ils  lui  répondirent ,  qu'ils  étoient  obli- 
gés de  fuivre  à  la  lettre  les  ordres  qu'ils  avoient  reçus ,  &  Henri  IL 
qu'il  leur  étoit  prefcrit  de  ne  recevoir  aucun  fauf-conduit,  qui     i-^  ç  2. 
ne  fût  conforme  à  celui  de  Eâle  :  cela  fit  qu'on  ne  put  rien 
conclure. 

Deux  jours  après,  les  Pères  du  Concile  s'étant  aflemblés  le 
matin  ,  on  fît  venir  devant  les  Ambaffadeurs  de  l'Empereur  les 
Envoyez  de  Wirtemberg,  qui ,  après  avoir  préfenté  leurs  let- 
tres de  créance ,  ôc  préfenté  une  confefTion  de  foi  ,  au  nom 
de  leur  Prince ,  demandèrent  que  du  confentement  des  deux 
partis ,  on  choisît  des  Juges ,  qui  décidaffent  canoniqucment 
de  tout  ce  qui  feroit  mis  en  difpute  j  Que  ce  qui  avoit  été 
décidé  dans  le  Concile  les  années  précédentes  ,  pendant  leur 
abfence ,  ne  fît  point  loi,  mais  que  tout  fut  remis  en  délibération. 
Ils  ajoutèrent,  qu'à  ces  conditions  il  viendroit  des  Théologiens, 
qui  expliqueroient  plus  amplement  ce  qui  étoit  contenu  dans 
leur  confefîîon  de  foi.  On  fit  venir  le  foir  les  Envoyez  de 
Maurice  ,  qui  répétèrent  ce  qu'ils  avoient  dit  devant  les  Am- 
baffadeurs de  l'Empereur  ;  mais  ils  ne  préfenterent  point  la 
confcflion  de  foi  dreffée  par  Melan£lon.  On  leur  donna  au- 
dience en  particulier  ,  quoiqu'ils  euffent  réfolu  de  n'expofer 
leurs  ordres  qu'en  public  ,  ôc  devant  tout  le  Concile  a ffem- 
blé.  Le  lendemain  après  la  Meffe ,  qui  fiit  célébrée  publique- 
ment ,  on  déclara  folemnellement ,  que  tout  étoit  difi'eré  juf- 
qu'au  vingtième  de  Mars ,  en  faveur  des  Proteflans ,  à  qui  on 
vouloit  donner  un  plus  ample  fauf-conduit ,  afin  qu'ils  n'euflenc 
aucun  lieu  de  fe  plaindre. 

Les  Envoyez  demandèrent  une  copie  de  ce  fauf-conduit,  tel 
qu'on  le  leur  promettoit ,  ôc  fe  plaignirent  de  ce  qu'on  ufoit 
exprès  de  tous  ces  délais ,  afin  de  les  faire  regarder  comme 
les  auteurs  de  la  difcontinuation  du  Concile.  De  Poitiers ,  à  qui 
ils  firent  leurs  plaintes,  les  renvoya  à  Tolède.  Dès  qu'ils  fu- 
rent arrivez  chez  ce  Cardinal ,  on  leur  donna  à  chacun  une 
copie  de  la  formule  du  fauf-conduit,  que  les  Secrétaires  du 
Concile  avoient  accompagnée  de  quelques  notes.  Ils  furent 
bien  furpris  de  voir ,  qu'on  n'avoit  rien  changé  dans  tout  ce 
qu'ils  avoient  demande  qu'on  corrigeât  :  ils  dirent  qu'on  ne  hs 
avoit  pas  fatisfaits.  Alors  de  Poitiers  leur  parla  ainfi  :  «  Pour  ce 
»>  qui  eft  du  premier  article ,  par  lequel  vous  demandez  qu'on 

Ce  ij 


■^0^  HISTOIRE 

«  accorde  à  vos  Théologiens  le  pouvoir  de  décider  ;  votre 
Henri  IL  „  demande  eft  à  contre-tems  :  vousfçavez  qu'il  arrive  quelque- 
I  5  5  -'  »  fois  qu'on  refufe  d'abord  bien  des  choîes ,  qu'on  accorde 
»  enfuite^lorfque  l'occafion  eft  plus  favorable.  Pour  ce  qui  re- 
0»  garde  la  Sainte  Ecriture ,  que  vous  prétendez  devoir  être 
a»  le  feul  Juge  dans  toutes  les  difputes  en  matière  de  religion, 
«  tout  le  monde  en  convient  î  mais  quand  on  difpute  fur  le 
S5  fens  de  l'Ecriture ,  ôc  que  les  différens  partis  ne  s'accordenc 
*)  pas ,  il  n'y  a  perfonne  aufîi  qui  doute ,  que  le  jugement 
»  n'en  doive  être  déféré  au  Concile.  A  l'égard  du  libre  exer- 
«  cice  de  votre  religion ,  dans  l'intérieur  de  vos  maifons  ,  quoi- 
3^  qu'ion  ne  vous  l'accorde  pas  ouvertement ,  on  ne  vous  le 
«  défend  cependant  pas.  Pour  ce  qui  eft  du  refte ,  vous  n'a- 
y>  vez  aucun  fujet  de  craindre ,  qu'on  faffe  rien  qui  vous  puifle 
03  rendre  méprifables  j  cela  fera  très-féverement  défendu  ,  ôc 
oî  vous  devez  être  perfuadez  que  ceux  qui  oferont  contrevenir 
«  à  cette  défenfe  ,  feront  féverement  punis  ».  De  Poitiers  ayant 
ajouté  à  cela  les  mêmes  raifons  qu'il  avoit  déjà  apportées , 
touchant  la  nullité  de  ce  qui  avoit  été  fait  jufqu'alors ,  ôc  la  fu- 
bordination  du  Pape  au  Concile  5  les  Députez  prirent  les  co- 
pies du  fauf-conduit ,  à  condition  que  chacun  i'envoyeroit  à 
ion  Prince  ,  ou  aux  Magiftrats  de  fa  ville.  Ceux  de  Wirtem- 
berg  s'en  étant  retournez  dans  leur  pays  le  premier  de  Février  ^ 
avec  la  permifTion  de  l'Empereur ,  l'y  portèrent  eux-mêmes. 

Melan^Lon  étant  arrivé  à  Nuremberg ,  accompagné  des 
autres  Théologiens  ,  reçut  ordre  de  Maurice  de  s'y  arrêter 
quelque  tems,  jufqu'à  ce  qu'il  eût  reçu  le  fauf-conduit ,  qu'on 
envoyoit  de  Trente.  Peu  de  jours  après  ,  on  fut  affûré  que  les 
Députez  l'avoient  envoyé  :  mais  on  reçut  en  même  tems  de 
nouveaux  ordres  de  Maurice  :,  qui  enjoignoient  aux  Théolo- 
giens^ que  quand  même  on  le  leur  auroit  apporté,  ils  s'arrê- 
taffent  encore  à  Nuremberg ,  jufqu'à  ce  qu'il  eût  vu  l'Em- 
pereur, qu'il  devoir  bien  tôt  aller  trouver.  \^t^  Princes  d'Aï-- 
îemagne  cachoient  ainfi  leurs  vues  fecrettes  fous  ces  marques' 
de  défiance  :  l'emportement  d'un  Prédicateur  Catholique  y 
donna  lieu,  ou  l'augmenta.  Un  certain  Dominicain,  nommé 
Ambroife  Pelarg,  qui  étoit  à  la  fuite  de  l'archevêque  de  Trê- 
ves ,  prêchant  le  fept  de  Février ,  avec  un  zélé  imprudent,  con- 
tre les  hérétiques  p  s'avifa  de  dire ,  qu'on  ne  devoir  pas  tenir 


DE   J.  A.  DE  THOU>  Lfv.  IX.  se; 

îa  parole  qu'on  leur  avoir  donnée.    Les  Députez  Proteftans  ' 

s'en   plaignirent    aux   Ambafladeurs    de  l'Empereur  :  on  ne  Henri  II. 

fansfit  à  leurs  plaintes,  qu'en  niant  le  faite  î  5"  5  a- 

Pendant  ce  tems-là ,  Maurice  écrivit  de  fa  propre  main  aux 
Députez ,  ôc  leur  manda  de  prefler  les  Pères  du  Concile  de 
leur  accorder  ce  qu'il  n'avoient  point  encore  obtenu  ;  que 
pour  lui  il  avoir  rélblu  d'aller  dans  peu  trouver  l'Empereur. 
Il  faifoit  entendre  ,  que  pourvu  qu'on  accordât  des  furetez 
fuffifantes ,  la  plupart  des  autres  Princes ,  6c  en  particulier  les 
ducs  de  Pomeranie  fes  confins,  ôc  toutes  les  villes,  envoyé- 
roient  des  Députez  ôc  des  Théologiens  au  Concile.  Ces  Let- 
tres ayant  été  remiies  entre  les  mains  du  cardinal  de  Trente  , 
avec  qui  Maurice  étoit  très-étroitement  lié ,  ôc  bien-tôt  après 
rendues  publiques ,  donnèrent  de  grandes  efpérances ,  premie- 
ment  au  Cardinal ,  ôc  enfuite  à  tous  les  autres  Prélats ,  qui  fc 
flattèrent  qu'à  la  fin  on  fe  réùniroit.  Cependant  un  bruit  fourd 
s' étoit  répandu,  ôc  bien  des  gens  croyoient ,  que  le  Concile  fe- 
roit  prorogé  :  on  fçavoit  que  les  Princes  rroteftans  avoient 
fait  un  traité  avec  le  Roi  de  France ,  ôc  on  jugeoit  qu'ils  fe 
préparoient  à  faire  la  guerre  à  l'Empereur.  L'Empereur  néan- 
moins ôc  fes  Miniftrestenoientlachofefort  fecrette.  De  Poitiers 
difoit  fouvent  aux  Députez  ,  que  le  bruit  qu'on  faifoit  courir 
de  la  prorogation  du  Concile,  étoit  fans  fondement,  ôc  que 
PEmpereur  avoir  un  grand  défir  ,  qu'il  fut  continué.  Mais 
lorfque  Maurice  eût  rappelle  les  Théologiens  ,  qui  s'étoienr 
arrêtez  par  fon  ordre  à  Nuremberg ,  ôc  qu'après  s'être  mis  en 
chemin ,  comme  pour  fe  rendre  auprès  de  l'Empereur ,  ce 
Prince ,  au  lieu  de  l'aller  trouver  ,  comme  le  bruit  s'en  étoit 
répandu  ,  s'en  fut  tout  d'un  coup  retourné  dans  fes  Etats  , 
alors  tous  les  deffeins ,  cachez  jufqu'alors  ,  furent  manifeftez* 
Maurice  ne  fe  déguifa  plus ,  ôc  commença  à  faire  publique- 
ment des  levées.  SesEnvoyeZjqui  ignoroient  fes  réfolutions,  fu^ 
rent  quelque  tenis  fort  embaraffez  fur  ce  qu'ils  dévoient  faire  : 
jugeant  néanmoins  qu'il  n'y  avoit  point  pour  eux  de  tems 
à  perdre  ,  ils  fortirent  fort  fecretement  de  Trente  le  1 5-  de 
Mars,  ôc  fuivant  le  confeil  du  cardinal  de  Trente^  s'étant 
rendus  à  Brixen ,  ils  s'en  retournèrent  dans  leur  pays  par  dif- 
férentes routes.  L'éle£leur  de  Trêves  s'en  étoit  déjà  retourné 
dans  fes  Etats  j  pour  rétablir  fa  fanté.  Les  éleveurs  de  Mayencc 

C  c  iij 


2o6  HISTOIRE 

ôc  de  Cologne  ,  fur  le  bruit  de  guerre  qui  couroit ,  parti- 
HsNRi  II  ^^^^  ^^^^  ^^  Trente,  pour  aller  trouver  l'Empereur  à  Infpruk. 
'Ils  en  furent  bien  reçus,  ôc  eurent  avec  ce  Monarque  de 
longs  entretiens  ;  après  quoi,  ils  pourfuivirent  leur  route.  Les 
Jurifconfultes  ,  Werner ,  Meunchingen  ,  ôc  Jérôme  Gerhard , 
envoyez  par  le  duc  de  Wirtemberg,  arrivèrent  à  Trente.  Le 
lendemain  ils  fe  rendirent  chez  les  Ambafladeurs  de  l'Empe- 
reur, Ôc  demandèrent  qu'on  fit  réponfe  aux  demandes  qui 
avoient  été  faites  le  25*  de  Janvier.  Quelque  tems  après  il  ar- 
riva quatre  Théologiens  de  Wirtemberg,  entre  lefquels  étoient 
Jean  Brentius ,  ôc  Jean  Marbarchjil  en  arriva  auffi  deux  de 
Strasbourg.  Ils  fe  rendirent  chez  le  comte  de  Montfort ,  ôc  le 
prièrent  de  s'employer  avec  fes  collègues ,  pour  faire  enforte 
qu'on  répondît  à  leurs  demandes  ,  ôc  qu'on  commençât  à  dif- 
cuter  les  principaux  articles  ,  qui  partageoient  les  efprits  au 
fujet  de  la  Religion. 

Le  lendemain,  qui  étoit  le  20  de  Mars>  terme  delà  fuf- 
penfiondu  Concile  en  faveur  des  Proteftans,  les  Prélats  fe  ren- 
dirent chez  les  Légats  du  Pape  ,  où  après  avoir  donné  publique- 
ment  audience  aux  AmbafTadeurs  du  roi  de  Portugal ,  on  re- 
mit l'afTemblée  du  Concile  au  premier  jour  de  Mai. 

Les  Prélats  apprirent  alors  avec  chagrin  que  le  duc  deWir- 
temberg  venoit  de  publier  la  Confelîion  de  foi ,  qu'il  avoir  pré- 
fentée  au  Concile.  Comme  il  s'agifibit  entre  eux  de  fçavoir 
de  quelle  manière  ils  traiteroient  les  matières ,  ils  dirent  qu'il  n'y 
avoit  que  deux  manières  de  le  faire  ,  pour  contenter  les  défirs 
de  toutes  lesperfonnes  pieufes  ?  qui  étoient,  ou  que  l'onécou- 
teroit  les  Théologiens  fur  tous  les  décrets  qui  avoient  été  déjà 
faits  dans  le  Concile  ,  au  fujet  de  la  do£lrine  ,  ou  qu'on  y  ex- 
poferoit  la  Confeilion  de  foi  déjà  communiquée  aux  Prélats, 
ôc  qui  étois  alors  imprimée ,  afin  d'en  expliquer  par  ordre  cha- 
que article  ;  Qu'en  effet  leurs  Théologiens  n'étoient  venus  au 
Concile  ,  que  dans  l'intention  de  foutenir  la  dodrine  qui  étoit 
contenue  dans  cet  imprimé.  Comme  on  ne  répondoit  rien  à 
ces  raifons ,  Jean  Sleidan  allégua  qu'il  falloir  qu'il  s'en  retournât. 
On  difputa  long-tems  au  fujet  de  ce  départ  des  envoyez.  En- 
fin Tolède  déclara  qu'il  ne  s'yoppofoit  point,  ôc  qu'ils pou- 
voient  s'en  retourner  ;  que  pour  lui  il  n'avoir  pu  s'empéchec 
d'expliquer    les  ordres  de    l'Empereur,  aufïi-bien  que  les 


D  E  J.  A.   D  E  T  H  O  U  ,  L  I V.  IX.  207 

intentions  des  Proteftans.  Ceux-ci  publioient  qu'il  avoit  parlé  ■ 

ainfij  afin  qu'on  leur  imputât  la  rupture  du  Concile,  qui,  comme  UpxjT,  j  tt 
les  Miniftres  de  l'Empereur  le  voyoient  eux-mêmes ,  ne  pou-  t  c  c  ->  * 
voit  être  continué.  Il  y  eut  en  même-tems  une  grande  con- 
teftation  entre  les  Prélats  :  les  Efpagnols  ,  les  Napolitains  ,  ôc 
les  Siciliens  vouloient  que  le  Concile  continuât  ;  mais  les  Evê- 
ques  attachez  au  Pape ,  le  perfuadant  que  les  Efpagnols  avoient 
defTein  de  réformer  la  Cour  de  Rome,  tâchoient  de  faire  naî- 
tre des  obftacles  :  ils  cherchoient  des  moyens ,  pour  faire  en- 
forte  que  le  Pape  s'accommodât  avec  le  Roi  de  France ,  afin 
que  pendant  que  d'un  côté  les  François,  6c  de  l'autre  l'Eletleur 
Maurice,  feroient  la  guerre  à  l'Empereur,  TafTemblée  du  Con- 
cile ,  que  ce  Prince  avoit  fi  fort  à  cœur  j  fut  rompue,  pour  faire 
piaifir  au  Roi. 

Les  autres  Théologiens  qui  étoient  reftez  à  Trente ,  après 
avoir  expofé  leurs  railbns  aux  Ambafladeurs  de  l'Empereur , 
en  partirent  le  8  d'Avril  j  ôc  comme  l'on  apprit  alors  la  nou- 
velle delà  prife  d'Aufbourg  parles  Confederez,  les  Evêques 
Italiens  s'enfuirent  de  Trente,  ôc  firent  tranfporter  leurs  équi- 
pages fur  la  rivière  d'Adice.  Quelque  tems  après  ,  environ  fur 
la  fin  du  mois,  les  Ambafladeurs  de  l'Empereur  fe  retirèrent 
auiTi,  ôc  il  ne  refta  à  Trente  que  le  cardinal  Crefcentio,  qui 
étoit  malade.  Le  bruit  courut  que  la  caufe  de  fa  maladie  étoit, 
qu'après  avoir  pafle  prefque  toute  la  nuit  du  2 (>  d'Avril  décri- 
re des  lettres  au  Pape^  lorfqu'il  fe  fut  couché  ,  fon  imagination 
échauffée  lui  fit  voir  un  chien  j  qui,  les  yeux  étincelans,  ôc  \qs 
oreilles  baiflées ,  comme  s'il  eut  été  enragé,  venoit  fe  jetter 
fur  lui  5  le  Cardinal  fe  figura  que  ce  chien  s'étoit  glifl^é  fous 
fon  bureau  :  il  appelle  fes  domeftiques ,  il  fait  apporter  de  la 
lumière  :  le  chien  ne  fe  trouva  plus.  Effrayé  de  la  vûë  de  ce 
chien  imaginaire,  fon  cerveau  demeura  fi  troublé,  qu'il  tom- 
ba dans  une  grande  maladie ,  qui  fit  défefperer  de  fa  vie.  Ce 
fut  en  vain  que  fes  amis.ôc  les  Médecins  tâchèrent  de  leraf- 
furer.  Il  fe  fit  enfin  porter  à  Vérone,  où  étant  prêt  d'expirer, 
on  l'entendoit  crier  de  toute  fa  force ,  en  faifant  figne  à  ceux 
qui  étoient  auprès  de  lui  :  Prenez  garde  à  ce  chien ,  empêchez-le 
de  fauter  fur  mon  lit. 

Ainfi fut  diflbus  le  fameux  Concile  de  Trente,  ol\  l'on  comp- 
ta, outre  les  Légats  du  Pape ,  ôcle  cardinal  de  Trente,  foixame 


iso8  HISTOIRE 

ôc   douze  Evoques  ,  dont  U  y  en  avoir  huit  d'Allemagne  „ 

Henri  IL  ^'i^'^g^-cinq  d'Efpagne,  deux  de  Sardaigne  ,  quatre  de  Sicile> 
j  ç  ^  2      ôc  un  de  Hongrie^  qui  étoit  celui  d'Agria,  tous  les  autres 

étoient  Italiens.  Il  y  avoit  auiïi  quarante-deux  Théologiens, 

dont  treize  étoient  Allemands  6c  Flamans ,  ôc  dix-neuf  Ef- 

pagaols. 


Fin  dtt  neuvième  Livre^ 


HISTOIRE 


20p 
<Tij o^ r^ r^ r^ rVi, r^ r^ r*^ f^ r^i* «^ r<^ r^  r<5u  <^!u«v»rfC'^f^r^n4rfri^<i^fT^.^f^r^ 

"¥,Pllî    ^1^    ^^    ^^5^    <^^^^    '^^tt^    ^'^^>    Sî^?l 

*%>  ""Vr  '^V'  'V'  ''V  "'V  ''V*  '^->  '%-'  ''V  ""V  ""^^  ""V  """V  '^  '%-'  'V  "^V  "^J  "V  "V  ""V  '%-'  'V'  ""V  '^  *%* 

HISTOIRE 

D  E 

JACQUE     AUGUSTE 

DE     T  H  O  U. 


LIVRE     DIXIEME. 

^^^^^-i^^r^^^^  Près  qu'on  eut  fait  la  paix  avec  ceux  ■ 

n=&2-S(^=0  ^  de  Magdebourg ,  l'éle-fleur  Maurice  Henri  II. 
'^  U       A^uAO     (J  ^^  voyant  au'on  ne  mettoit  pas  en  li-     i  f-  c  2. 
^  C+l§  ^  f^  -^   berte  le  Landgrave  ion  beau-pere  ,      Affaires 

€  fei  S     A     I  ^f  i?   i^^algré  la  promede  qu'on   lui  avoit  '^'^i^^'^^S"^- 
^  g|S   JL  A.   rj  ^:3  5^   faite,  regarda  ce  manque  de  parole 
^    Il  Se;^2/5î/?e^  Il    5*^    comme  un  jufte  motif  de  tourner  con- 
'^  0=^:g^=0  ^  tre  l'Empereur ,  ôc  en  faveur  de  lali- 

J^:r.^'^"*'^:^^f  ^?'^  ^',  ''Alle'^gne  ,  les  troupes 
^  ^  f  *  *  *  «?  f  ^  mêmes,  dont  ce  .Monarque  oc  tous  les 
Etats  de  l'Empire  lui  avoient  donné  le  commandement  gê- 
nerai. Il  prit  d'abord  le  ferment  de  fidélité  des  peuples  de  la 
Hcûc  ,  ôc  après  avoir  fait  avec  le  roi  Henri  IL  une  fecrete 
alliance  ,  il  diftribua  toutes  fes  troupes ,  tant  celles  qui  avoient 
alTicgé  Magdebourg  ,  que  celles  qui  l'avoient  défendu  ,  à 
Mculnhaufen  ,  ÔC  dans  les  lieux  d'alentour,  fous  prétexte  de 
Tom.  IL  D  d 


2i<>  HISTOIRE 

i*»  les  mettre  en  quartier  d'hyvcr.  II  fçavoitque  fon  defTein  avoît 


Henri  IL  befoin  d'être  conduit  avec  une  grande  diflimulation.  Comme 
i  r  r  2.     ^^s  peuples  deNorthaufen  &  d'Erfurt  étoient  beaucoup  incom- 
modez i  par  les  troupes  qui  croient  en  quartier  dans  leur  pays , 
&  qui  y  commettoient  de  grands  defordres ,  l'Empereur  en  fit 
des  plaintes  à  Maurice  ,  qui  lui  répondit  ,  que  les  loldats  mal 
payez  s'abandonnoicnt  au  brigandage.  En  même-tems,  afin 
de  ne  donner  aucun  lieu  aux  foupçons ,  il  envoya  par  Infpruch 
des  députez  à  Trente  ,  chargez  de  demander  un  fauf-conduit 
pour  les  Théologiens  Proteilans,  ôc  de  faire  encore  quelques 
autres  demandes.  Il  donna  ordre  auffi-tôt  que  les  Théologiens 
fuiviflent  les  députez  ,  ôc  qu'ils  attendilTent  à  Nuremberg ,  que 
le  fauf-conduit  fût  venu.  Feu  après  il  envoya  encore  à  l'Em- 
pereur Chriftophle  Carlewiz  ôc  Voirie  Mordeyfen ,  avec  ordre 
de  l'attendre  fur  les  frontières  de  la  Bavière ,  les  alTurant  qu'il 
s*y  rendroit  bien-tôt  j  ôc  ayant  fait  marquer  à  Infpruch  leslo- 
gemens  pour  lui  ôc  pour  fa  fuite ,  il  fe  mit  en  marche.  Après 
quelques  journées  de  chemin ,  il  feignit  d'être    contraint  de 
s'en  retourner  dans  fon  pays  :  il  eut  foin  néanmoins  d'écrire 
auparavant  à  l'Empereur  ^  en  termes  qui  marquoient  un  parfait 
dévoûment ,  ôc  qui  parurent  fi  naturels  à  ce  Prince  ,  que  mal- 
gré fa  défiance,  il  ne  put  prendre  aucun  ombrage.  Maurice 
ayant  doR>c  gagné  par  fes  feintes  le  tems  dont  il  avoit  befoin, 
aifembla  auffi-tor  fes  troupes ,  fit  de  nouvelles  levées ,  ôc  publia 
un  Manifefle  ,  dans  lequel  il  déclara  :  Qu'il  avoit  pris  les  armes 
pour  conferver  farehgion^  que  l'on  perfécutoit  en  Allema- 
gne contre  la  foi  donnée  ,  ôc  qu'il  voyoit  fur  le  point  de  périr 
par  les  artifices  des  ennemis  de  la  vérité  ,  qui  profitant  de  la 
diverfité  des  opinions  ôc  des  troubles  qu'elles  e:scitoientj  ten- 
doient  à  un  defpotifme  inoiii  >  qu'on  avoit  déjà  chaflé  \qs  Pré- 
dicans  des  villes  libres  3  que  fans  attendre  la  décifion  du  Con- 
cile j  on  aboliffoit  par-tout  la  Confeffion  d'A.ufbourg ,  ôc  que 
fous  le  fpécieux  prétexte  de  réprimer  les  rebelHons ,  on  affer- 
vififoit  les  confciences.   Sur-tout  il  demandoit  vivement  la  dé- 
livrance du  Landgrave  de  Heffe  ,  qui  étoit  retenu  prifonnier 
depuis  cinq  ans,  par  une  indigne  fijpercherie ,  ôc  que  les  en- 
fans  de  ce  Prince  fommoient    avec    juuice  ,  lui  ,  l'él edeur 
Palatin  ,  ôc  l'éledteur  de  Brandebourg ,  de  faire  mettre  en  H- 
berté.  Il  fe  plaignoit  hautement ,.  que  cette  liberté  fi  fouvenc 


DE  J.  A.  DE    THOU,  L  I  V.  X.  211 

promîfe ,  &  toujours  reculée  fous  des  prétextes  frivoîes,  ne  lui 

eût  pas  encore  cté  accordée.  Un  tel  procédé  ^difoit-il ,  commet  Henri  11 

depuis  trop  long-tems  mon  honneur.   Il  ajoùtoit  enfin  ,  qu'il     \  c  (-  0 

s'agiflbit  de  la  liberté  de  fa  patrie  ,  que  des  troupes  étrangères 

*  introduites  en  Allemagne  ,  contre  les  loix  de  l'Empire  ,  op~ 

primoient ,  &  qu'on  ne  ceffoit  de  fouler  par  de  nouvelles  im- 

pofitions  ;  qu'on  n'avoir  plus  d'égards  pour  perfonne ,  non  pas 

même  pour  les  E!e£leurs  5  que  les  Princes  étrangers  alliez  de 

lEmpire^  &  arrachez  aux  intérêts  du  corps  Germanique  étoient 

exclus  des  Diètes ,  contre  la  coutume  obfervée  de  tout  tems  ; 

que  toute  cette  conduite  annonçoit  clairement  >  qu'après  que 

l'Allemagne  auroit  été  entièrement  foumife^  ces  puiflans  opprelr 

feurs   envahi roient  aifément  toute  lEutope  ,  ôc  établiroient 

enfin  cette  Ivîonarchie  univerfelle  ,  quiétoit  depuis  fi  long-tems 

l'objet  de  leur  ambition  demefurée  ;  qu'il  craignoit  avec  raifon 

qu'une  Ci  longue  patience  ne  paflat  dans  la  poflerité  pour  une 

lâcheté  condamnable;  qu'enfin  toutes  ces  raifons,  &  plufieurs 

autres  encore  l'avoient  obligé  ,  lui,  le  prince  Guillaume  filfi 

du  Landgrave,  &  le  duc  de  Mekelbourg  ,  de  s'allier  avec  le 

Roi  de  France,  premièrement  pour  le  foûtien  de  la  religion, 

enfuite  pour  la  liberté  du  Landgrave  de  HelTe  ,  &  de  Jean 

Frédéric  de  Saxe  ,  enfin  pour  l'inteiêt  de  toute  la  Nation  5  qu'il 

prioit  donc  tous  les  Princes  &  tous  les  peuples  ,  de  favorifer 

une  11  louable  entreprife:  qu'au  refte  il  tiendront  pour  ennemis 

tous  ceux  qui  refuferoient  de  le  féconder. 

Le  marquis  Albert  de  Brandebourg  publia  en  même-tems 
un  Manifefte  beaucoup  plus  hardi,  dans  lequel  fe  plaignant  de 
l'Empereur  ôc  de  fes  Miniftres ,  il  mettoit  au  jour  les  abus  du 
gouvernement,  ôcfaifoit  voir  que  la  liberté  publique  étoit  oppri- 
mée par  ceux-là  même  qui  étoient  plusobligez  de  la  défendre; 
que  la  vérité  étoit  en  proye  à  un  Confeil  compofé  d'un  petit 
nombre  d'hommes ,  qui  en  ^étoient  les  ennemis  déclarez  5  qu'il 
y  avoit  dans  les  Diètes  des  pcrfonnes  fubornées  par  des  pro- 
nieffes,  &  gagnées  par  toute  forte  d'artifices,  qui  ne  travail- 
loient  qu'à  tirer  de  l'argent  de  toutes  parts,  afin  d'épuiferles 
peuples  &  d'afToiblir  par  ce  moyen  les  forces  de  l'Allemagne  i 
qu'il  falloir  imputer  toutes  ces  iniquitez  à  la  cabale  des  Ec- 
cléflaftiques  ,  qui  l'emportoient  toujours  par  le  nombre  des 

1  Les  Efpa^nols  &  les  Italiens. 

Ddij 


2Î2  HISTOIRE 

fufFrageSj  6c  dont  il  étoit  de  l'intérêt  public  de  diminuer  ré- 
Henri  IL  norme  puifTance  j  que  tout  dépendoit  généralement  d'un  feul 
I  5*  5  2.  homme  de  bafTe  naiffance ,  { il  entendoit  parler  de  Perrenot 
de  Granvelle  évêque  d'Arras  )  qui  n'étoit  ni  Allemand  ,  ni 
même  d'une  nation  alliée  de  l'Empire  '  5  que  le  fceau  de  l'Em- 
pire avoir  pafTé  en  des  mains  étrangères  j  &  que  les  Allemands, 
qui  vouloient  faire  quelque  fortune  à  la  Cour,  étoient  obligez 
d'apprendre  les  langues  des  autres  nations  ^  5  que  les  juges 
delà  Chambre  Impériale  leurétoient  fufpeéls  ,  &  qu'on  chaf- 
foit  des  villes  les  anciens  magiftrats  ,  aufquels  on  en  fubftituoit 
de  nouveaux  5  qu'on  réduifoit  enfin  les  Allemands  à  fouffrir 
dans  leur  pays  des  foldats  étrangers ,  qui  fc  portoient  à  toute 
forte  d'excès ,  6c  qui  y  commettoient  les  plus  grands  défordres. 
Il  ajoûtoit  dans  ce  même  écrit  ,  que  tout  le  monde  fçavoit 
combien  il  avoit  rendu  de  fervices  à  l'Empereur,  ôc  qu'il  avoit 
toujours  été  prêt  de  combattre  pour  la  gloire  de  ce  Prince ,  au 
péril  de  fes  biens  ôc  de  fa  vie  :  que  pour  récompenfe  de  tant 
de  fervices  ,  l'Empereur  avoit  permis  à  un  inlblent  avanturier, 
nommé  Louis  d'Avila  ^  ,  de  publier  un  Livre  fur  la  guerre 
d'Allemagne ,  muni  d'un  privilège  Impérial ,  dans  lequel  il  par- 
loir de  cette  nation  fiféchement  ôcfi  froidement,  qu'on  diroit 
qu'il  s'agit  d'une  nation  obfcure  &  barbare  î  enforte  qu'il  étoit 
évident  que  cet  auteur  s'étoitpropofé  de  l'avilir  par  fon  hiftoire» 
que  tant  d'indignitez  infuportables  à  un  homme  d'honneur,  6c 
fur-tout  à  un  Prince  tel  que  lui,  l'avoient  enfin  obligé  de  fe  liguer 
avec  d'autres  Puiffances,  6c  de  joindre  enfemble  toutes  leurs 
forces,  pour  le  falut  pubUc  ,  ôc  pour  la  liberté  commune.  On 
croit  qu'Albert  s'emporta  de  cette  manière  dans  fon  Ala- 
nifefte  contre  d'Avila  ,  parce  que  cet  auteur,  en  parlant  de  la 
prifon  du  marquis  Albert  de  Brandebourg  ,  attribuoit  dans  fon 
Livre  le  malheureux  fuccès  de  la  journée  de  Rochliz  à  des 
intrigues  amoureufes ,  qui  occupoient  alors  fon  efprit  j  ce  qui 
avoit  extrêmement  irrité  ce  Prince ,  qui  aimoit  palfionnement 


_i  II  étoit  de  Befançon  8c  d'une  bafle 
naiffance.  Son  père  qui  s'éleva  par  fon 
efprit  ,  &  qui  devint  Chancelier  de 
l'Empereur  Charle  V.  étoit  fils  d'un 
Serrurier.  Perrenot  de  Granvelle  fon 
fils  ,  évêque  d'Arras  8c  enfuire  Cardi- 
nal ,  lui  fucceda  ,  8c  fut  premier  mi- 
niflre  du  même  Empereur. 


2  Les  langues  Italienne  8c  Efpa- 
gnole. 

3  Ce  Louis  d'Avila, félon  quelques- 
uns,  étoit  frère  deHenrico  ,qui  a  écrit 
l'hiftoire  des  guerres  civiles  de  France, 
en  Italien  ;  l'un  8c  l'autre  étoient  de 
l'iflede  Chypre. 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  X.         213 

la  gloire ,  ôc  avoit  beaucoup  de  vanité.  Il  reprochoit  encore 
à  l'Empereur  dans  ce  Manifefte  ,  que,fuivant  une  maxime  de  Henri  IL 
Granvelle  ,  il  avoit  dit ,  que  les  volontez  àes  Princes  clian-     i  <r  <-  2 
geoient  félon  les  tems  5  mais  qu'il  falloir  toujours  obe'ir  aux 
dernières  j  à  peine  de  la  vie. 

Le  Roi  Henri  publia  aufTi  en  même-tems  un  Manifefte ,  qui  Manifefte 
contenoit  ce  qui  fuit.  «  Depuis  la  mort  du  Roi  mon  père  ,  &  le  rgjipcuui!'^* 
«  commencement  de  mon  règne  ,  je  n'ai  rien  eu  plus  à  cœur 
"  (  difoit  ce  Prince  )  que  d'afTiirer  la  tranquillité  publique  , 
»^  après  avoir  affermi  la  religion,  &  que  de  donner  à  mesal- 
='  liez  tous  les  fecours  qui  m'étoient  pofTibles.  J'ai  arrêté  le 
■»'  cours  des  défordres  d'Ecoffe  ,  où  les  peuples  devenus  auda- 
3'  cieux,  fous  la  minorité  de  leur  Reine,  ne  refpiroient  que  la 
35  révolte  :  ce  royaume  doit  à  mes  foins  fon  ancienne  fplen- 
3'  deur.  J'ai  renouvelle  les  traités  faits  avec  les  Suifles ,  les  fi- 
S'  deles  alliez  de  la  France  ;  j'ai  recouvré  ce  qu'elle  avoit 
3'  perdu  dans  les  guerres  précédentes  ,  &  ayant  repris  Eoulo- 
3' gne  fur  les  Anglois,  j'ai  rappelle  les  habitans  dans  leurs  mai- 
35  fons ,  6c  rétabli  les  gens  de  la  campagne  dans  la  poffeffion  6c 
3'  la  joûiflance  de  leurs  biens.  J'ai  affermi  toutes  mes  conquê- 
9'  tes  par  une  étroite  alliance  avec  le  roi  d'Angleterre  ?  j'ai  fait 
m  enfin  une  paix  folide  ,  6c  j'ai  rendu  à  chacun  ce  qui  luiap- 
35  partenoit.  Mais  tandis  que  je  fuis  occupé  du  gouvernement 
35  de  mon  Royaume,  6c  que  je  ne  fonge  qu'à  affermir  la  paix , 
35  on  me  trahit  6c  on  me  dreffe  àes  embûches  de  toutes  parts. 
35  Qui  ne  fçait  tout  ce  que  l'Empereur  a  tenté  contre  moi  à 
3>  la  faveur  des  troubles  de  la  Guienne  ?  Pour  venir  à  bout  de 
35  fes  deffeins  ,  il  a  envoyé  en  Angleterre  le  conitc  de  Buren, 
S'  dans  la  vue  de  perfuader  à  la  Régence ,  de  prendre  les  ar- 
35  mes  contre  moi  5  6c  il  a  mis  tout  en  ufage  pour  faire  réùfîir 
35  un  deffein  fi  condamnable.  Il  ne  s'eft  pas  borné  à  cette  dé- 
05  marche  5  il  a  fait  éclater  fa  mauvaife  volonté  ,  en  fuggerant 
35  à  fa  nièce ,  la  veuve  du  duc  de  Lorraine ,  de  me  refufer  l'hom- 
33  mage ,  que  les  ducs  de  Lorraine  ont  de  tout  tems  rendu  à 
35  mes  prédéceffeurs  pour  le  duché  de  Bar ,  qui  eft  fans  contre-. 
35  dit  un  fief  de  ma  Couronne.  Jufqu'ici  mes  ennemis  n'avoient  , 

35  employé  contre  moi  que  la  ru(e  ôc  la  fraude  ;  mais  ils  ont 
35  depuis  peu  levé  le  mafque,  en  déclarant  la  guerre  aux  Farne- 
3=  fes  mes  aUiez ,  6c  en  afliégeant  la  Mirandoie.  Ils  fça voient 

Ddiij 


214  HISTOIRE 

w  que  cette  place  étant  depuis  long-tems  fous  ma  proteâ:ion  j 
Henri  IL  ^'ils  ne  pouvoient  l'attaquer,  fans  me  faire  injure.  De  plus, 
I  5"  y  2,  «les  princes  d'Allemagne  m'ont  fait  des  plaintes  bien  fon- 
«  dées  ,  6c  m'ont  conjuré ,  par  l'ancienne  amitié  qui  règne  en- 
3'  tre  nous ,  de  ne  pas  leur  iiianquer  dans  uneoccalion,  oii  il 
«  s'agit  de  la  caufe  commune,  &  des'oppofer  aveceux  à  l'op- 
3.  prelfion  de  la  liberté  publique.  Car  il  n'eil  que  trop  vrai  que 
«  l'Empereur ,  fous  prétexte  de  terminer  les  affaires  de  la  reli- 
se gion  ,  de  faire  la  guerre  au  7'urc,  6c  de  reprimer  les  révol- 
3î  tés ,  ne  tend  qu'à  la  ruine  de  la  liberté  du  corps  Germa- 
»  nique  ,  qu'à  fomenter  la  difcorde  6c  les  faclions  ,  qu'à 
M  épuifer  peu  à  peu  TAllemagne  d'hommes  6c  d'argent  j  afin 
3>  que  le  rempart  de  la  Chrétienté  étant  une  fois  abattu ,  il  puiffe 
«  fondre  enfuite  fur  la  France,  6c  qu'il  parvienne  enfin  à  cette 
M  Monarchie  univerfelle  de  l'Europe ,  depuis  long-rems  l'objet 
»  de  fes  défirs  6c  de  fes  projets.  Mais  rien  ne  manifeile  mieux 
3î  l'infatiable  avidité  de  la  Maifon  d'Autriche  ,  que  les  artifi- 
3'  fices  dont  elle  fe  fert,  pour  facrifier  l'Allemagne  à  fes  in- 
»  terêts  particuliers.  Que  l'on  jette  les  yeux  fur  Utrecht,  Liège 
='  6c  Cambrai ,  qui  dépendoient  autrefois  de  l'Empire ,  6c  qui 
^•>  font  devenus  tributaires  de  cette  Maifon,  Avec  quelle  ar- 
«  deur  les  Repréfentans  de  la  JMaifon  de  Bourgogne  defcen- 
w  due  de  mes  Ancêtres ,  6c  qui  a  donné  à  celle  d'Autriche 
3>  fes  plus  grands  biens  ,  &  tout  fon  luftre,  veulent-ils  s'empa- 
»  rer  de  Trêves ,  de  Cleves  ,  de  Juliers^  de  GuelJres ,  6c  de 
M  cette  partie  du  duché  de  Wirtemberg ,  qui  eft  en  deçà  du 
»  Rhin  .?  Qui  ne  feroit  touché  de  voir  le  pays  de  Heffc  in- 
3'  dignement  ravagé  par  les  Efpagnols  ,  6c  devenu  pour  les 
«  Princes  voifins  un  fpedacle  de  compallion  6c  d  horreur  ? 
»  Ceux  qui  voyent  tant  d'excès ,  peuvent-ils  attendre  un  meil- 
»  leur  fort,  6c  échapper  à  l'ambition  de  cette  iMaifon  infatia- 
3'ble,  s'ils  ne  s'arment  de  bonne  heure,  6c  tous  enfemble , 
s>  contre  cet  ennemi  commun  ?  Peut-on  fe  fouvenir  ,  fans  in- 
3>  dignation,  de  ce  Tribunal  érigé  à  Spire,  (  après  la  défaite 
«  de  l'Electeur  de  Saxe ,  6c  l'emprifonnement  du  Landgrave 
3>  de  Heffe ,  arrêté  lâchement  )  oi^i  les  Princes  6c  les  Députez 
»  des  villes  étoient  traînez  durement,  6c  oli  des  Juges  fubor- 
"  nez  faifoient  maffacrer  les  Allemands ,  comme  des  bêtes  dans 
»  une  boucherie  ? 


DE  J.  A.    DE    THOU,  Liv.  X.  21; 

Or  de  peur  que  la  pollerité  n'accufeîes  Princes  j  d'avoir 


»  lâchement  foufFert  qu'on  opprimât  l'ancienne  liberté  de  leur  Urx  j^j  jj 

»  payis ,  ils  fe  font  liguez  avec  moi ,  &  renouveliant  l'ancienne  ' 

»  alliance  des  deux  nations ,  ils  ont  réfolu  de  s'armer  coura- 

33  geufement  pour  le  falut  de  leur  Patrie.  Indépendemment  de 

«  l'amour  tendre  que  nous  avons  pour  la  nation  Allemande  , 

w  des  circonftances  particulières ,  injurieufes  à  notre  Couron- 

»  ne  ôc  à  notre  réputation ,  auroient  fufE  pour  nous  faire  pren- 

2>  dreles  armes.  Je  n'ai  pas  oublié  l'action  injufte  &  indigne, 

y^  commife  à  l'égard   de  Vogelfperger  ,  homme  recomman- 

»  dable  par  fa  naifîance  ,  ôc  encore  plus  par  fon  rare  mérite  : 

«  lâchement  trahi  par  fon  ami  ,  &  mis  à  la  queflion  ,   fans 

«  qu'on  ait  pu  lui  faire  avouer  rien  ,  qui  pût  charger  la  France  , 

»  il  a  été  condamné  à  mort  par  des  Juges  militaires  >  ôc  fon 

«  fervice  dans  mes  troupes,  a  été  le  feul  crime  qui  lui  a  fait 

"  perdre  honteufement  la  vie.  Je  laifle  à  penfer  à  tout  le  mon- 

13  de  ,  Il  ce   jugement  prononcé  dans  un  tems ,  que  la  paix 

33  fubi'îfloit  entre  TEmpereur  ôc  moi ,  efl:  conforme  à  l'équité  , 

w  ôc  fi  le  procédé  de  ce  Prince  efl:  excufable.  Parlerai-je  du 

35  Rhingrave  ,   ôc    des    colonels  Reckrod  ,  Reiffemberg  ,  ôc 

3'  Schertel,  que  l'Empereur  a  profcrits,  parce  qu'ils  étoient  à 

33  mon  fervice?  Peu  fatisfait  de  les  avoir  indignement  flétris > 

33  il  a  mis  leur  tête  à  prix ,  ôc  a  autorifé,  par  cet  exemple  per- 

33  nicieux  ,  l'affairniat ,  Ôc  la  manière  de  tuer  lâchement  ics 

33  ennemis. 

33  Frappé  de  tant  de  traits  également  injuftes  ôc  cruels ,  je 
33  me  fuis  joint  aux  Princes  d'Allemagne  ,  pour  entreprendre 
33  une  guerre,  non  feulement  jufte,  mais  neceflaire.  Je  prends 
33  Dieu  à  témoin  ,  que  tout  le  fruit  que  j'en  attends,  c'eft  à^ 
33  remettre  l'Allemagne  dans  fon  ancienne  dignité,  de  garan- 
33  tir  fa  liberté,  de  délivrer  Jean  Frédéric  de  Saxe,  ôc  le  Land- 
33  grave  de  HeUe ,  de  leur  longue  ôc  injulle  captivité,  ôc  de 
33  donner  par  là  un  illuftre  témoignage  des  égards  que  j'ai 
û3  pour  l'ancienne  union,  qui  efl  entre  les  Rois  de  France  ôc 
33  les  Princes  d'Allemagne.  Au  refte ,  la  violence  n'eft  point 
39  à  appréhender  dans  cette  guerre  ,  Ôc  puifque  la  liberté  pu- 
33  blique  en  efl  le  motif  ôc  l'objet ,  j'engage  ma  parole  royale, 
33  que  je  ferai  tous  mes  efforts,  pour  empêcher  que  l'inno- 
33  cent  ne  foit  opprimé.  Je  prie  aufli  tout  le  monde  de  fermer 


^i^  HISTOIRE 

"  les  oreilles  aux  calomnies  de  mes  ennemis  ,  qui  fe  déchaî- 

Kenri  II  "^  ^^^^^  contre  moi  ;  comme  fi  mes  intentions  n'étoient  pas 
^  -  ^  2.  "  conformes  à  mes  difcours ,  Ôc  que  j'eufle  deflein  de  perle- 
"  cuter  les  Ecclcfiaftiques  ,  dont  les  intérêts  m'ont  toujours 
"  été  très-chers ,  ôc  dont  je  protefte  au  contraire  ,  que  je  pren- 
»'  drai  volontiers  la  défenfe ,  pourvu  qu'ils  n'entreprennent 
3»  rien  contre  moi ,  ni  contre  mes  alliez  •■,  puifque  je  n'ai  d'au- 
^  tre  but,  que  de  procurer  ,  par  les  voyes  les  plus  légitimes, 
3'  la  (ureté  des  peuples  ,  ôc  la  paix  de  l'Eglife.  Je  ne  dé- 
"  fefpere  pas  qu'on  ne  la  puifie  obtenir  du  Ciel,  fi  rapportant 
»  tout  à  fa  gloire,  qu'elle  intereffe,  nous  le  follicitons  avec  des 
«  vœux  ardens ,  ôc  avec  une  confcience  pure  ôc  dégagée  de 
0'  tout  defir  ambitieux.  Cependant  nous  demandons  ,  que 
3>  l'on  ne  s'oppofe  ni  à  nous  ,  ni  à  nos  alliez ,  dans  une 
3ï  guerre  fi  jufte ,  ôc  qu'aucontraire  chacun  y  contribue  de 
'>  fes  propres  forces.  Que  fi  quelqu'un  eft  allez  téméraire  pour 
w  ofer  réfifter ,  ou  à  nous  ou  à  nos  alliez ,  qu'il  fçache  qu'il  éprou- 
p>  vera  les  effets  de  nôtre  colère,  ôc  que  nous  le  pourfuivrons 
5>  à  feu  ôc  à  fang.  Pour  arrêter  le  progrez  de  ce  mal  ,  nous 
3'  couperons  fans  pitié  tout  ce  que  nous  trouverons  de  corrom- 
«  pu  ,  de  peur  que  le  refte  ne  fe  corrompe.  Au  refte  s'il  y  a 
3^  quelque  chofe  que  l'on  puifle  juftement  exiger  de  moi,  j'ai 
3'  donné  ordre  à  Jean  deFrefle  évêque  de  Bayonne  mon  Am- 
3'  bafleur ,  de  répondre  aux  demandes  qu'on  lui  fera ,  avec  ua 
3>  entier  pouvoir  d'y  fatisfaire ,  ôc  je  vous  prie  ,  vous  Princes, 
«  ôc  vous  Villes  d'Allemagne ,  d'ajouter  foi  à  ce  qu'il  vous 
«  dira.  «  Ce  Manifefte,  répandu  dans  l'Allemagne,  futdifTérem- 
ment  reçu ,  félon  les  différens  intérêts  qui  y  partageoient  alors 
tous  les  efprits. 
Guerre  des       Quoique  l'éledeur  Maurice  fût  le  principal  auteur  de  la  Li- 

Comederez       ^^    -j  ç^  comportoit  néanmoins  avec  beaucoup  d'art  ôc  de 

contre    1  Em-    to      ,'  -f   '    rr  •      J  r      J        v  I  J  -l 

pcreur.  dillimulation  j  il  s  ertorçoit  de  perluader  a  tout  le  monde,  qu  il 

n'agiffoit  que  par  les  prenantes  follicitations  de  fes  beaux-fre- 
res,  les  fils  du  Landgrave  >  ôc  il  difoit  même  qu'un  accom- 
modement n'étoit  pas  impoflible.  Le  premier  jour  de  Mars 
ri  fit  une  affemblée  générale  de  fes  Etats  î  il  y  expofa  le  fujet 
de  fon  diltérend  avec  lesenfans  du  Landgrave,  qui  le  fom- 
moient ,  difoit-il ,  de  tenir  la  parole  qu'il  leur  avoit  donnée  ; 
il  ajouta  qu'il  ne  pouvoit  plus  trouver  de  fubterfuges ,  ni  éluder 

leur^ 


« 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  X.  rjiy 

leurs  juftes  demandes  5  qu'il  avoit  donc  réfolu  de  les  aller  trouver,  , 

fuivant  la  parole  qu'il  leur  avoit  donnée  j  qu'il  ordonnoit  à  u-p^n  tt 
fes  fujets  d'obéir  pendant  fon  abfence  à  Augufte,  fon  frère ,  ôc 
qu'il  vouloit  qu'on  levât  inceflamment  des  troupes,  pourgar-  ^  ^ 
der  les  frontières  du  payis.  Il  alla  trouver  en  effet  les  fils  du 
Landgrave,  ôc  étant  aulîî-tôt,  de  leur  confentement,  retour- 
né dans  fes  Etats ,  il  y  mit  ordre  à  fes  affaires.  Il  laiffa  au- 
près de  fon  frère  quelques  perfonnes  de  bon  confeil,  ôc  puis 
alla  joindre  fes  troupes  qui  étoient ,  comme  en  quartier  d'hi- 
ver, répandues  dans  laThuringe,  où,  comme  on  en  étoit  con- 
venu ,  le  prince  Guillaume  fon  beau-frere  devoir  bien-tôt  fe 
rendre.  Il  arriva  àErlebach  le  ip  de  Mars ,  d'où  il  écrivit,  con- 
jointement avec  l'évêque  de  Bayonne  ambaffadeur  du  Roi, 
à  la  ville  de  Francfort ,  pour  l'exhorter  à  ne  point  recevoir  de 
garnifon  Impériale. 

Cette  ville  j  à  qui  le  pafTé  étoit  encore  préfent,  ayant  fait 
une  réponfe  équivoque ,  on  ne  jugea  pas  à  propos  de  la  fol- 
liciter  davantage.  Six  jours  après ,  l'éledeur  Maurice  ôc  le  Prin- 
ce Guillaume  ayant  joint  leurs  troupes  jfe  rendirent  enfemble 
à  Sch^f-'einfurt.  Maurice  dit  au  prince  Guillaume,  qu'Henri 
Burgrave  de  Mifne  *  fon  parent ,  de  l'illuflre  maifon  de  Plawif-  *ouMeifrcn. 
chen  ^ ,  ôc  chancelier  de  Bohême  ,  l'étoit  venu  trouver ,  en  par- 
tant de  Mifne  ,  pour  parler  d'accommodement  au  nom  du  roi 
Ferdinand  ,  Ôc  qu'il  croyoit  même  que  l'Empereur  avoit  don- 
né pouvoir  à  fon  frère  de  traiter  de  la  liberté  du  Landgrave. 
Le  prince  Guillaume  confentit  à  traiter,  ôc  dit  en  préfence 
de  l'AmbaiTadeur  de  France ,  qu'il  ne  rejetteroit  pas  les  pro- 
pofitions  du  Roi  Ferdinand.  De  là  ils  pafferent  par  Roten- 
bourg  (où  le  marquis  de  Brandebourg  fe  joignit  à  eux)  par 
Duenckefpiel,  ôc  par  Nordlingue  i  ôc  trois  jours  après  ils  arri- 
vèrent tous  enfemble  à  Donawerd.  Ils  fe  rendoient  maîtres  de 
toutes  les  villes  par  où  ils  paffoient ,  y  changeoient  les  Confeils 
que  l'Empereur  avoit  depuis  peu  étabUs  dans  ces  villes,  ôc  ils  en 
tiroient  de  grandes  fommes  d'argent,  ôc  du  canon. 

Donawerd  n'efl  éloigné  que  de  neuf  milles  d'Aulbourg , 
où  l'Empereur  avoit  mis  en  garnifon  quatre  compagnies  d'in- 
fanterie. Les  Conféderez  ayant  eu  avis  quelque  tems  aupara- 
vant ,  qu'une  partie  de  la  muraille  étoit  tombée  ,  Ôc  avoit 

I .  Ce  Prince  lui  fucceda  dans  la  fuite  ,  comme  on  verra  au  Livre  XU. 
Tome  IL  Ee 


2ïg  HISTOIRE 

B  rempli  le  fofTé ,  ils  partirent  la  nuit  du  vingt-neuf  de  Mars ,  mar- 
Henri  IL  chei'ent  fans  s'arrêter,  &  arrivèrent  le  premier  jour  d'Avril  fur  le 

j  ç  -  2.  yy^^àï  devant  Aufbourg.  Leur  arrivée  inattendue  répandit  l'ai* 
larme  dans  la  ville ,  qui  fe  difpofa  néanmoins  à  fe  défendre  > 
mais  la  garnifon  peu  nombreufe,  à  qui  la  fidélité  des  habi- 
tans  étoit  fufpe£le  ,  voyant  l'ennemi  dehors  ôc  dedans,  fe  re- 
tira ,  bagues  fauves,  quatre  jours  après.  Les  Conféderez  ,  maî- 
tres de  la  ville,  rétablirent  fancien  Confeibque  l'Empereur avoit 
abolie  &  rendirent  aux  quartiers  le  droit  de  fuffrage  qu'il  leur 
avoit  oté,  Enfuite  ils  écrivirent  aux  villes  de  la  haute  Allema- 
gne >  ôc  particulierem.ent  à  ceux  de  Nuremberg ,  pour  les  ex- 

*  c'cfoit  le  horter  à  fe  trouver  à  Aufbourg  fur  la  fin  du  mois  *  5  ils  écrivi- 
v.i .  ^^^^^  ^^^  ^  ^^^^  d'Ulme  ,  qui  eil:  à  deux  journées  d'Aufbourg, 
pour  les  inviter  à  entrer  dans  la  Ligue ,  ôc  à  contribuer  aux 
irais  de  la  guerre.  Mais  cette  ville  fe  défiant  du  fuccès  d'une 
telle  entreprife  ,  ne  fe  montra  pas  difpofée  à  les  fatisfaire. 
Les  Conféderez  arrivèrent  devant  la  ville  le  12  d'Avril  :  ayant 
d'abord  été  faluez  de  quelques  volées  de  coups  de  canon ,  ils 
demandèrent  enréparation  de  cette  injure,  trois  cens  mille  écus 
d'or,  avec  menace  de  les  traiter  en  ennemis^  s'ils  ne  leur  pay  oient 
cette  fon]me.  Cependant ,  après  les  avoir  afTiégez  inutilement 
pendant  fix  jours,  ils  fe  retirèrent,  fans  avoir  reçu  d'argent,  à  Sto- 
ckach  dans  le  pays  d'Hegaw,  oiion  leur  paya  un  quartier  des 
fommes  que  le  Roi  leur  avoit  promifes  ;  ôc  en  même  tems  pour 
fureté  on  leur  donna  en  otage  Jean  de  la  Marck  feigneur  de 
Jamets  :  Henri  de  Lenoncourt  comte  de  Nanteuil ,  qui  étoit 
deftiné  auiïi  pour  en  fervir ,  mourut  en  chemin.  Les  Conféderez 
donnèrent  réciproquement  au  Roi  le  duc  deMekelbourg,  ôc  le 
prince  Philippe  de  HefTe.  Le  dernier  jour  d'Avril ,  les  Confé- 
derez campèrent  encore  furleDanubeun  peuaudeirousd'Ulme> 
après  avoir  laiffé  le  marquis  deBrandebourg  dans  le  territoire  de 
cette  ville  pour  y  faire  le  dégât ,  ôc  pour  l'obliger  à  contri- 
buer. Ce  Prince  fit  capituler  le  château  d'Hellffenftein  fituc 
furune  éminence,  ôc  tira  de  Geizlingen  à  trois  milles  d'UlmCj 
ôc  de  quelques  autres  places ,  dix-huit  mille  écus  d'or. 

Pendant  que  les  Princes  étoient  à  Aufbourg,  Maurice  étoit 
allé  à  Linz  ,  ville  fituée  fur  le  Danube  en  Autriche ,  pour  fça- 
voir  du  roi  Ferdinand  chargé  de  l'accommodement,  quelles 
condidons  de  paix  il  avoit  à  propofer.  L'Empereur  avoit  éctit 


DE  J.  A.  DE  THOU,  L  i  r.  X.         sip 

aux  princes  de  l'Empire,  &  les   avoit  exhortez  à  s'employer  ■ 

pour  la  paix^  6c  à  éteindre  une  étincelle  capable  d'allumer  un*  Henri  IL 
grand  feu.  Quelques-uns  ayant  imploré  fon  fecours,  en  lui  re-  i  ç  c  2 
montrant  qu'ils  n'étoient  pas  aflez  forts  pour  réfifter  à  la  Li- 
gue >  il  leur  répondit,  pour  les  raflbrer,  qu'il  efperoit,  que 
le  traité,  auquel  il  contribueroit  de  tout  fon  pouvoir  ,  auroit  un 
heureux  fuccès  5  mais  que  s'il  ne  réuflliToit  pas ,  il  leur  pro- 
mettoit  de  les  défendre  ,  Ôc  d'employer  toutes  fes  forces 
pour  faire  la  guerre ,  avec  la  même  ardeur,  qu'il  mettoit  en  ufa- 
ge  tout  fon  crédit  pour  procurer  la  paix. 

Maurice  arrivé  à  Linz  propofa  les  conditions  fuivantes  : 
Qu'on  mît  en  liberté  le  Landgrave  î  qu'on  terminât  les  diffé- 
rends touchant  la  Religion  5  qu'on  établît  une  autre  forme  dans 
le  gouvernements  qu'on  fît  la  paix  avec  le  Roi  de  France  leur 
ami  ôc  leur  allié  5  qu'on  fit  grâce  aux  profcrits ,  fans  oublier  le 
colonel  Heydeck ,  qui  s'étoit  mis  fous  la  protedion  de  Mau- 
rice, dansletems  du  liège  de Magdebourg.  L'Empereur  n'avoit 
pas  ofé  mettre  à  prix  la  tête  de  cet  Officier  général ,  comme 
celle  de  plulieurs  autres ,  de  peur  d'offenfer  l'Eledeur ,  mais 
fon  Confeil  eût  dû  comprendre  qu'une  faveur  fi  légère  n'étoit 
pas  capable  de  calmer  le  couroux  d'un  Prince  fi  fier  ,  pour 
qui  la  prifon  de  fon  beau-pere  étoit  une  affront,  qu'il  ne  pou- 
voir pardonner.  Le  roi  Ferdinand  accompagné  de  l'archiduc 
Maximilien  fon  fils,  d'Albert  duc  de  Bavière  fon  gendre, ôc 
des  Ambaffadeurs  de  l'Empereur ,  répondit  pour  tous  ceux  qui 
étoient  préfens  :  Que  fa  Majefté  Impériale  ne  refufoit  pas  de 
mettre  le  Landgrave  en  liberté,  pourvu  qu'on  mît  bas  les  armes? 
qu'il  fouhaitoit  qu'à  la  prochaine  diète  on  traitât  férieufement 
les  affaires  de  la  Religion  ôc  de  l'Etat  5  qu'il  ne  trouvoit  pas  bon 
qu'on  eût  parlé  du  Roi  de  France,  avec  qui  il  étoit  en  guer- 
re, comme  d'un  ami,  ôc  d'un  allié  de  l'Empirer  que  Maurice 
pourroit  néanmoins  fçavoir  de  ce  Monarque,  à  quelles  condi- 
tions il  vouloir  faire  la  paix  j  que  les  profcrits  pourroient  obte- 
nir leur  grâce ,  pourvu  qu'ils  fe.  foumiffent  à  l'édit  que  l'Empe- 
reur  avoit  publié.  Le  roi  Ferdinand  demanda  encore,  qu'après 
la  conclufionde  la  paix,  Maurice  fe  joignît  à  lui  pour  la  guerre 
de  Hongrie,  ôc  qu'il  empêchât,  que  les  foldats levez  pour  le 
fervice  de  la  Ligue  ne  priffent  parti  dans  les  troupes  de  Fran- 
çç>  L'Ele^leur  ayant  répliqué ,  qu'il  ne  pouvoir  rien  décider, 

Ee  ij 


220  HISTOIRE 

.«.^..i..^  fans  avoir  parlé  aux  alliez,  on  fe  retira  de  part  6c  d'autre;  6c 
Tj         jT   Ton  différa  le  traité  jufqu'au  26  de  Mai,  avec  promefle  de  s'af- 
'  fembler  à  Paflaw,  ville  fur  le  Danube,  au-  deflus  de  Linz, 
^       *     près  de  fembouchure  de  la  rivière  d'Inn. 

Le  prince  Guillaume  de  Hefle,  ôc  le  prince  Jean  Albert 
de  Mekelbourg  conduifirent  leurs  troupes  à  Gundelfingen  le 
premier  jour  de  Mai,  ôc  y  attendirent  huit  jours  l'éleâieur  Mau- 
rice ,  qui  revenoit  de  Linz.  Dès  le  lendemain  de  fon  arrivée, 
on  fit  ranger  l'armée  en  bataille  auprès  de  Laugingen,  dans 
les  Etats  de  l'életleur  Palatin  Henri  Othon,  qui  s'étoit  joint  aux 
Conféderez.  Ce  Prince  venoit  de  recouvrer  par  leur  fecouts 
toutes  les  terres ,  dont  l'Empereur  s'étoit  emparé.  Le  cardinal 
*ouTr«chfefl".  Othon  Trufchés  "^ ,  évêque  d'Aufbourg ,  Prélat  peu  riche,  ôc 
à  qui  les  guerres  précédentes  avoient  porté  un  grand  préjudi- 
ce, partit  alors  pour  Rome,  dans  le  deffein,  difoit-il,  d'obte- 
nir du  Pape  d^s  penfions  ôc  des  bénéfices,  ôc  de  fe  dédon> 
,  mager  des  pertes  qu'il  avoit  effuyées. 
Défaite  des       Lc  roi  Ferdinand  avoit  obtenu  des  Conféderez  une  tréve^ 
Impériaux  par  q^j  dcvoit  Commencer  le  26  de  Mai  ,  ôc  finir  le  8  de  Juin  5 

iQs  Confede-    ^.,  i        t  \     •        -i         •  i        i         -jai 

rez,  niais  changeant  de  reiolution  ils  prirent  le  chemin  des  Alpes, 

ôc  s'avancèrent  du  côté  que  l'Empereur  ailembloit  des  trou- 
pes ,  auprès  deReut.  Ils  arrivèrent  au  pied  des  montagnes ,  ôc 
Maurice,  fuivant  l'avis  de  l'ambaffadeur  du  Roi ,  s'avança  pour 
empêcher  les  levées  de  l'Empereur  ;  il  campa  auprès  de  Fief- 
fen,  à  l'entrée  de  la  rivière  du  Lech  qui  baigne  les  remparts 
d'Aufbourg  ,  ôc  envoya  quelques  efpions  pour  apprendre  des 
nouvelles  des  ennemis.  Informé  qu'ils  s'étoient  emparez  de 
l'entrée  des  détroits,  ôc  qu'ils  s'y  étoient  fi  bien  fortifiez ,  qu'il 
étoit  impoflible  de  les  forcer ,  il  détacha  l'éhte  de  l'armée ,  qui, 
dans  quelques  légères  efcarmouches,  fit  plufieurs  prifonniers, 
qu'on  emmena  au  camp.  Cependant  on  apprit  avec  plus  de  cer- 
titude les  mouvemens  desimpériaux  :  le  lendemain  on  s^avanca 
avec  toute  l'infanterie,  Ôcdeux  cens  maîtres  feulement ,  ôcon 
f€  rendit  à  Fieffen  .  affez  proche  de  Reut,  où  les  Impériaux 
s'étoient  arrêtez,  ôc  avoient  mis  fur  les  avenues  environ  huit 
cens  hommes,  ôc  deux  pièces  de  canon,  pour  s'oppoler  aux 
ennemis  qui  viendroient  de  ce  côté  là. 

Les  Conféderez  firent  leur  attaque  ,  ôc  étant  entrés  dans  les 
défilez ,  ils  chafferent  l'ennemi  de  fon  pofte  ,  ôc  fe  rendirent 


.D  E  J.  A.  D  E   T  H  O  U  ,  L I  V.  X.  221 

maîtres  du   camp.  La  fuite  des  Impériaux  jetta  un  fi  grand 

effroi  dans  Reut ,  qu'on  ne  put  ranger  en  bataille  les  troupes  Henri  IL 

qui  y  étoient  ,  ôc  les  difpofer  au  combat.  Les  Impériaux  fu-     j  ^  ^  2. 

rent  entièrement  défaits  ,  fans  qu'il  en  coûtât  beaucoup  aux 

Conféderez  ,  ôc  ils  perdirent  avec  un  drapeau ,  mille  hommes, 

ou  pris ,  ou  tués ,  ou  noyez  dans  le  Lech.  Les  Conféderez  fiers    ^""'^^.i'  ^^^' 

j»-,  r  •    ■  1  -o-  oïl  *^3u  dEien- 

de  ce  iucccs  pourluivirent  leur  victoire,  oc  allèrent  attaquer  beig, 
le  fameux  château  d'Erenberg.  Comme  la  Fortune  fe  declaroit 
pour  eux,  ils  prirent  d'abord  une  redoute,  qui  en  défendoit  l'ap- 
proche ,  &  tout  le  canon  qui  y  étoit.  Il  ne  reftoit  plus  que  le 
château  fitué  fur  un  rocher  efcarpé  de  toutes  parts ,  ôc  impre- 
nable, au  jugement  de  tout  le  monde.  Mais  un  berger,  qui  ^ 
au  bruit  de  l'arrivée  des  ennemis  ,  s'étoit  caché  derrière  le 
roc,  ayant  apperçu  une  chèvre  qui  montoit  à  travers  les  halliers, 
la  fuivit  j  ôc  après  avoir  bien  remarqué  ce  fentier ,  il  en  alla 
donner  avis  aux  Conféderez  ,  guidé  par  l'efpoir  de  quelque  ré- 
compenfe:  ils  y  montèrent  aufiî-tôt  conduits  par  ce  berger. 
La  garnifon  vo  yant  l'ennemi  parvenu  avec  audace  jufqu'à  ce 
lieu  inaccefifible  ,  fut  obligée  de  fe  rendre.  De  treize  compa- 
gnies qui  étoient  dans  le  château ,  il  n'y  en  eut  que  quatre  ,  qui 
s'échaperent  dans  le  feu  de  l'adion  î  les  Conféderez  y  perdirent 
peu  de  monde  ,  ôc  firent  trois  mille  prifonniers. 

Comme  Maurice  vouloir  attaquer  Infpruch  ,  les  troupes  de 
ReifFenberg  fe  mutinèrent ,  ôc  déclarèrent  qu'elles  n'iroient 
pas  plus  loin  ,  fi  on  ne  leur  donnoit  une  paye  extraordinaire ,  à 
caufe  de  la  prife  d'Erenberg.  Ce  Prince  fit  faifir  celui  qui  pa- 
roifibit  le  plus  mutin  :  mais  les  autres  fe  croyant  maltraitez  dans 
la  perfonne  de  leur  camarade  3  s'échaufierent,  prirent  leurs  ar- 
mes ,  ôc  pourfuivirent  leur  Général ,  que  la  fuite  put  à  peine 
garantir  de  leur  fureur.  On  calma  néanmoins  cette  émeute,  qui 
auroit  pu  être  très  préjudiciable  aux  affaires  des  Conféderez» 
On  envoya  par  le  ,chemin  des  Alpes ,  qui  étoit  alors  libre,  deux 
regimens  vers  Infpruch  ,  qui  n'eft  qu'à  deux  journées  de  là  , 
ôc  on  en  laiffa  un ,  avec  toute  la  cavalerie  à  Fieffen  ,  pour  gar- 
der les  pafTages.  Le  lendemain  Maurice  ôc  fes  alliez  fe  joi- 
gnirent àZierte,à  deux  milles  d'Infpruch  ,  avec  l'infanterie  p^^-^^  ^^ 
qu  ils  avoient  envoyée  devant.  L'Empereur  malade  ,  malgré  l'Empereur  & 
les  grandes  pluyes  ,  fortit  cette  même  nuit  d'Infpruch  à  la  hâte  i^  ^°.'^  ^'f  <^ 
OC  en  delordre  5  ôc  y  ayant  lame  tout  Ion  équipage,  il  ternit 

E  e  iij 


2:22  HISTOIRE  y 

'■'  ■  en  chemin  dans  une  litière,  à  la  clarté  des  flambeaux  i  accom- 

Henri  IL  pagne  du  roi  Ferdinand  fon  frère,  arrivé  depuis  peu  de  Linz, 
1552,  de  tous  les  Ambafladeurs  &  Envoyez  des  Princes  étrangers ,  Ôc 
de  toute  fa  cour.  Il  prit  d'abord  la  route  des  Alpes  ^  qui  conduit 
à  Trente,  ôc  coupant  enfuiteà  gauche  ,  il  fe  rendit  en  diligen- 
ce à  Villach  ,  ville  fituée  fur  la  rivière  de  Drab  j  fur  les  fron- 
tières duFrioul,  ôc  duNortgav  '.  C'étoit  un  fpectacle  luigulier 
de  voir  tous  ces  Seigneurs  marcher  à  pié,  faute  de  chevaux  ^ 
par  des  chemins  glilTans  ôc  fangeux ,  Ôc  les  maîtres  ôc  les  valets 
confondus  enfemble,  fe  prêter  réciproquement  la  main,  dans 
une  Cl  fâcheufe  conjontlure  qui  les  rendoit  tous  égaux. 

Cette  fuite  fi  peu  féante  à  un  Empereur ,  ôc  fi  peu  digne  de  ce 
fier  vainqueur ,  qui  cinq  ans  auparavant  avait  donné  des  fers 
à  toute  l'Allemagne ,  fut  l'effet  de  fa  trop  grande  déférence 
aux  confeils  du  duc  d'Albe ,  qu'il  préfera  à  ceux  de  Caftaldo. 
Enflé  de  fa  vi£loire,  il  étoit  devenu  févére  ôc  inflexible,  ôc  il 
s'étoit  mis  peu  en  peine  du  reflentiment  de l'életleur  Maurice, 
qu'il  avoir  irrité  ,  en  retenant  prifonnier  fi  long-tems  ôc  Ci  indi- 
gnement le  Landgrave  fon  beau-pere.  Frapé  enfin ,  mais  trop 
tard ,  de  la  fituation  fâcheufe  où  l'avoient  réduit  les  confeils  du 
duc  d'Albe  ôc  de  l'évêque  d'Arras^  il  rendit  la  liberté,  avant 
de  fortir  d'Infpruch ,  au  duc  Jean  Frédéric  de  Saxe ,  pour  dé- 
rober à  fes  ennemis  l'honneur  d'avoir  tiré  de  prifon  un  fi  grand 
Prince  5  perfuadé  d'ailleurs  qu'il  y  alloit  de  fa  gloire  de  faire 
dire  qu'il  l'avoit  délivré  de  fon  propre  mouvement.  Mais  Jean 
Frédéric  de  Saxe,  qui  ne  vouloit  devoir  fa  liberté  qu'aux  Con- 
féderez,  dédaigna  de  l'accepter  de  la  main  de  l'Empereur,  ôc 
continua  de  le  fuivre  par-tout  011  il  alloit, 

L'éle£leur  Maurice  arriva  à  Infpruch ,  la  même  nuit  que 
l'Empereur  en  partit  ,  ôc  trouva  prêt  le  fouper  qu'on  avoit 
deftiné  pour  fa  Majefté  Impériale.  Après  l'avoir  pourfuiviquel- 
que-tems ,  il  revint  fur  fes  pas.  On  ne  toucha  à  rien  de  ce 
qui  appartenoit  au  roi  Ferdinand  ôc  aux  habitans  d'Infpruch, 
mais  tout  ce  qui  étoit  à  l'Empereur ,  aux  Efpagnols  ôc  au  car^ 
dinal  d'Aufljourg,  haï  particulièrement  des  Conféderez  ,  fut 
abandonné  au  pillage. 

Cependant  l'Empereur  arriva  à  Villach,  où  il  rencontra  un 


I  Ce  pays  appelle  par  les  Latins 
Noricîim ,  comprend  la  Bavière , lar- 


chevêché  de  Saltzbourg  8c  le  haut  Pa- 
latinat  du  Rhin ,  où  eit  Amberg, 


DE  J.  A.   DE  THOU/Liv.   X.         223 

Ambaiïadeur    de  Venife ,  avec  quelque   cavalerie.    Encore  ________ 

effrayé  de  ce  qui  lui  avoir  fait  prendre  la  fuite,  ilréfolut  de  par-  Henri  IL 
tir  auffi-tôt ,  croyant  que  c'étoient  des  troupes  ennemies  5  mais  1  c  c  2. 
l'Ambafiadeur  l'aflura  que  ceux,  dont  ilfe  défioit,  étoient  fes 
amis  ,  ôc  que  la  République  lui  avoit  envoyé  ces  troupes  pour 
le  fervir  ,  s'offrant  de  fe  rendre  lui-même  otage ,  pour  raffû- 
rance  de  la  parole  qu'il  lui  en  donnoir.  Ce  qui  augmenta  la 
crainte  de  l'Empereur ,  fut  que,  fur  le  bruit  de  l'approche  des 
Conféderez  ,  la  République  fit  faire  des  levées,  fuivant  fa  cou- 
tume, &  envoya  des  garnifons  fur  les  frontières.  L'Empereur 
craignant  que  les  Vénitiens  ne  fuffent  d'intelligence  avec  fes 
ennemis,  trembla  une  féconde  fois ,  ôc  nepenfa  plus  qu'à  cher- 
cher un  azile.Mais  l'Ambafladeur  l'ayant  afîùré  de  nouveau,  que 
ces  levées  n'étoient  faites  que  pour  défendre  les  frontières  de 
l'Etat ,  &  pour  le  fervir  lui-même ,  il  revint  enfin  de  fa  ter- 
reur panique. 

Le  Roi  Ferdinand  fît  demander  à  Maurice ,  quels  étoient 
les  motifs  de  cette  guerre  ,  de  quoi  il  fe  plaignoit  ôc  ce  qui 
i'avoit  engagé  à  prendre  fi  fubitement  les  armes  contre  l'Em- 
pereur, ôc  à  entrer  fur  fes  terres.  Maurice  fit  réponfe,  qu'il 
n'avoit  point  pris  les  armes  contre  TEmpereur  ,  mais  feule- 
ment contre  le  duc  d'Albe  ,  contre  l'évêque  d'Arras ,  &  con- 
tre les  autres  miniftres  ôc  membres  du  Confeil  de  fa  Alajeftë 
Impériale ,  qui  étoient  fes  ennemis  ;  que  fes  alliez  ôc  lui  n'a- 
voient  jamais  manqué  d'affection  pour  l'Empereur  -,  que  l'efpé- 
rance  d'exterminer  enfin  les  ennemis  de  la  nation  Allemande 
leur  avoit  fait  prendre  les  armes ,  Ôc  qu'ils  ne  les  mettroient  bas , 
que  lorfqu'ils  y  auroient  réùfli  j  que  pour  lui ,  fans  un  motif  fî 
légitime ,  il  auroit  déjà  congédié  l'arm.ée ,  ôc  fe  feroit  rendu  à 
PafTaw  au  jour  marqué.  Comme  il  ne  reftoit  plus  que  trois  jours 
jufqu'au  commencement  de  la  trêve  ,  dont  on  étoit  convenu  % 
Maurice  alla  à  PafTaw,  tandis  que  l'Empereur  atrendoità  Vil- 
iach  les  troupes  qu'André  Doria  devoir  lui  emmener  d'Efpa- 
gne.  Les  Confédérés  retournèrent  enfuite  à  FiefTen  par  le  mê- 
me chemin  qu'ils  étoient  venus  ,  ôc  après  s'y  être  rafraichis 
quelque  tems ,  ils  allèrent  à  Eychfîat  ,  ville  épifcopale   de 

.    I  La  trêve  devoit  commencer  le  commencement  de   la  treVe,  lorfque 

%6  de  Mai,  8c    finir  le  8  de  Juin.  Or  Maurice  s'en  alla  à  PafTaw. Les  Con- 

comme  le  zj  de  Mai  e'toit  pafle ,  il  ne  fe'derez  retournèrent  à  FielTen  le  i8  de 

tefloit  plus  que  trois  jours  >  jufqu'au  Mai. 


2oS  HISTOIRE 

Bavière ,  d'où  étant  partis  le  fept  de  Juillet ,  ils  fe  rendirent  en 
Henri  II   ^'^^^'^^  jours  à  Rotenbourg,  ville  fituée  fur  la  rivière  de  Dubec 
j     ^  2      en  Franconie. 

Le   Roi  Pendant  tous  ces  troubles ,  le  Roi  commença  la  guerre 

coinaience  la  contte  l'Empcreur ,  fuivant  le  traité  de  la  Ligue.  Mais  il  n'y 
r£inpereiir/^  ^^^  pendant  l'hiver  que  quelques  légères  efcarmouches  entre 
les  garnirons  voifines.  Ce  Monarque  fe  rendit  à  Paris ,  avant 
que  d'aller  joindre  l'armée,  ôc  ayant  repréfenté  au  Parlement 
les  motifs  légitimes  de  cette  guerre  ,  il  leur  recommanda  la 
vigilance  fur  cette  partie  des  affaires  publiques ,  dont  le  foin 
leur  eft  effentiellement  confié.  Etant  enfuite  allé  à  faint  Denis , 
lieu  célèbre  par  la  fépulture  de  nos  Rois ,  6c  par  les  reliques 
de  plufieurs  Martyrs ,  il  continua  fon  chemin  par  Meaux  ôc 
par  Château-Thierry ,  pour  fe  rendre  à  Châlons  fur  Marne , 
avec  la  Reine  ôc  toute  fa  Cour.  Cependant  le  connétable  de 
Montmorenci  s'éroit  avancé  jufqu'à  Vitrij  qui  étoit  le  rendez- 
vous  de  toutes  les  troupes.  Outre  les  garnifons  des  places 
frontières ,  le  Roi  avoit  fait  venir  du  Piémont  vingt  compa- 
gnies de  vieux  Corps  ,  qui  formoient  environ  deux  mille  hom- 
mes de  pie  î  il  avoit  fait  le  ver  auiïi  dans  les  provinces  de  Guien- 
ne  ôc  de  Languedoc,  trente-cinq  compagnies  ou  Enfeignes  ^ , 
qui  faifoient  dix  mille  hommes  d'infanterie  î  Gafpard  de  Co- 
llgni  de  Châtillon,  colonel  de  l'infanterie  Françoife^  avoit  le 
commandement  de  toutes  ces  troupes.  Il  y  avoit  encore  aux 
environs  de  Toul  deux  Regimens  Allemands ,  chacun  de 
dix  compagnies ,  commandez  par  le  Rhingrave  Philippe ,  ôc 
deux  autres  dans  le  Baffigni ,  aux  ordres  du  colonel  Reckrod. 
Le  colonel  Schertel  avoit  amené  trois  mille  hommes  demi 
nuds ,  mais  braves  foldats ,  qui  s'étoient  diftinguez  dans  les 
guerres  précédentes.  L'armée  étoit  donc  compofée  de  quinze 
mille  Allemands,  de  quinze  cens  Gendarmes,  de  deux  mille 
'  Chevaux ,  ôc  d'autant  d'Arquebufiers  à  cheval ,  commandez 
par  Claude  de  Lorraine ,  duc  d'Aumale  ,  frère  du  duc  de 
Guife.  Le  Connétable  ,  à  la  tête  de  cette  armée ,  alla  droit  à 
Toul,  dont  les  habitans  vinrent  au-devant  de  lui  avec  les  clefs 
des  portes ,  ôc  le  reçurent  dans  leur  ville. 

Le  Roi  s'arrêta  à.Joinville,  à  caufe  d'une  maladie  furve- 
nuë  à  la  Reine ,  à  qui  une  dangereufe  fluxion  fit  tellement 
î  Les  Compagnies  ou  enfeignes  écoient  d'environ  trois  cens  hommes. 

enfler 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  E  V.  X.  225- 

enHer  la  langue ,  qu'elle  en  perdit  la  parole  ,  ôc  qu'on  la  crut  ^?ff??!^^^ 

morte.  La  triftefle  s'étoit  déjà  répandue,  &  toute  fa  maifon  Henri  IL 

l'avoit  prefque  abandonnée,  excepté  le  cardinal  de  Châtillon,      i  ç  r  2. 

qui  étoit  peu  courtifan ,  mais  qui  par  une  fincere  ôc  refpec- 

tueufe  affection  pour  la  Reine  ,  étoit  aflTidu  auprès  de  fon  lit, 

avec  Diane  de  Poitiers ,  que  la  vie  de  cette  PrincefTe  interef- 

foit  beaucoup ,  parce  que  le  Roi  eût  pu  fe  refroidir  pour  elle ,  en 

époufant  une  autre  femme.  Enfin  une  faignée  à  la  langue  re- 

domia  la  parole  à  la  Reine  :  le  Roi  féjourna  dans  cette  ville 

îufqu'à  fon  entière  guérifon.   Chriftine  ^ ,  veuve  de  François  ^,*  .^'.'^'^  ^^ 

I      *   j      T  •  o         •  '         J       i'T7  •  1  *  Chriitierne 

duc  de  Lorranie,  oc  niece  de  1  Lmpereur ,  y  vmt  alors  trou-  11.  &d'Eiiza- 
ver  le  Roi,  dans  la  crainte  que  les  Etats  de  fon  fils  ne  fuf-  ^^^^  d'Autii- 
fent  en  danger  ,  pendant  la  guerre  que  fon  oncle  avoit  à  fou-  charle^v.   * 
t^nir  en  Allemagne.  Le  Roi  la  reçut  bien ,  ôc  après  quelques 
entretiens  fecrets ,  lui  dit  :  que  l'amitié  qu'il  avoit  pour  foa 
fils ,  lui  faifoit  fouhaiter  qu'il  fut  élevé  en  France  avec  le  Dau- 
phin ;  il  lui  fit  même  efpérer  une  alliance  ,  dont  l'idée  ne  fut 
pas  vaine  dans  la  fuite. 

Le  Connétable  fe  rendit  à  Pont-à-MoufTon ,  ville  agréa- 
blement fituée  fur  le  Mofelle.  A  quatre  milles  de  là  eft  l'Ab- 
baye de  Gorze,  place  forte,  où  étoit  un  Capitaine  Efpagnol 
avec  quelques  foldats,  qui  faifoient  fouvent  des  courfesdans 
le  pays  voifin.  Ce  Capitaine  ,  fommé  de  fe  rendre ,  fit  une 
réponfe  fiere  h  mais  après  que  la  brèche  eût  été  faite  ,  il  périt 
avec  toute  fa  garnifon ,  ôc  fut  ainfi  puni  de  fa  réfiftance  té- 
méraire. 

Le  Connétable  vint  enfùite  devant  Metz  :  après  avoir  Les  Fia «- 
difpofé  fes  troupes  aux  environs  de  la  ville ,  il  fit  fçavoir  aux  l'ent  de  Mcu" 
habitans  l'arrivée  du  Roi,  ôc  leur  commanda  de  lui  ouvrir 
les  portes.  Les  Magillrats  ôc  les  Bourgeois  formoient  alors 
deux  partis  dans  cette  ville.  Ceux-là  ,  confiderant  que  la  red- 
dition de  la  place  les  dépoùilleroit  de  leur  autorité ,  tiroient 
l'affaire  en  longueur ,  alléguant  les  libertez  ôc  les  privilèges 
qui  leur  avoient  été  accordez  par  les  Empereurs  ôc  les  Rois 
de  France.  Les  autres  au  contraire  j  ravis  de  fe  foufîraire  à 
un  empire  ,  dont  ils  avoient  fenti  la  dureté ,  épris  d'ail- 
leurs de  l'amour  de  la  nouveauté,  qui  a  toujours  des  attraits 
pour  le  peuple,  défiroient  avec  ardeur  que  le  gouvernement 
prit  une  face  nouvelle.  Enfin  les  principaux  de  la  ville,. 
Tome  11.  Ff 


226 


HISTOIRE 


gagnez  par  le  cardinal  de  Lenoncourleur  évêque  ,  fe  déclare-* 
Henri  II  ^^^^  P^^^  nous.  PrefTez  de  répondre  ,  menacez  même  du  ca- 
non ,  s'ils  n'obéïfToient  promptement ,  ils  prièrent  le  Conné- 
table, 6c  les  Princes  qui  étoient  avec  lui,  par  Pentremife  d'Im- 
bert  de  la  Platiere  Bourdillon ,  de  ne  point  ufer  de  violence  , 
&  ils  leur  promirent  de  les  recevoir  dans  la  ville  avec  deux 
compagnies  d'infanterie.  Telles  furent  les  conditions  du  traité» 
mais  les  habitans  de  Metz  furent  bien  trompez ,  par  rapport  à 
l'exécution ,  dans  laquelle  on  ufa  de  fupercherie.  Au  lieu  de 
deux  compagnies ,  qui  ne  dévoient  être  chacune  que  de  trois 
cens  hommes ,  on  fit  entrer  dans  la  ville  deux  compagnies ,  qui 
faifoient  en  tout  quinze  cens  hommes  des  meilleures  troupes 
de  toute  l'armée.  Le  Connétable  y  entra  ^  avec  Antoine  duc  de 
Vendôme,  Jean  duc  d'Enghien,  Louis  prince  de  Condé,  Louis 
duc  de  Montpenfier,  Charle  de  la  Rochefuryonj  tousprinces 
de  la  Maifon  de  Bourbon.  Il  fut  encore  accompagné  de  Fran- 
çois de  Clevesduc  de  Nevers,  deJacquedeSavoyeducdeNe- 
mours,de  René  deLorraine  marquis  d'Elbeuf.deRené  de  Rohan> 
&  d'un  grand  nombre  d'autres  feigneurs.  Ceux  de  Metz, effrayez- 
de  voir  un  plus  grand  nombre  de  foldats  qu'ils  n'attendoienr, 
voulurent  réparer  leur  faute,  en  fermant  les  portes:  mais  iln'é- 
toit  plus  tems  j  nos  troupes  fuperieures  les  repouflerent  vive- 
ment, ôc  toute  l'armée  défila  dans  la  ville. 

Le  Roi  ayant  pafifé  les  fêtes  de  Pâques  à  Join  ville,  en  par- 
tit fur  la  nouvelle  de  cet  heureux  fuccès^  accompagné  de  Fran- 
çois de  Lorraine  duc  de  Guife,  de  Robert  de  la  Marck  prin- 
ce de  Sedan,  maréchal  de  France, du  maréchal  d'Albon  de 
Saint  André  ,  de  Claude  Gouffier  '  fieur  de  Boify  ,  grand 
Ecuyer  >  des  Gentilshommes  ordinaires  de  fa  chambre  ,  de 
deux  cens  gentilshommes  ordinaires  de  fa  Maifon ,  comman- 
dez par  Boify  ôc  Jean  de  Crequi  Canaples  5  de  quatre  cens 
hommes  de  la  garde,  tant  Françoife  qu'Ecoffoife  ,  de  deux 
cens  Suifles ,  ôc  des  chevaux-legers  du  Dauphin  ,    du   duc 


1  La  maifon  de  Gouffier  eft  de  Poi- 
tou. Il  y  a  eu  un  Gouffier  premier 
Chambellan  deCharle  VII.  Le  fameux 
Guillaume  Gouffier  ,  connu  fous  le 
nom  d'Amiral  de  Bonnivet  ,  fut  le 
favori  de  François  I.  &  la  caufe  de 
tous  fes  raallieurs  ,  par  les  mauvais 


confeils  qu'ils  lui  donna.  L'Amiral , 
qui  d'ailleurs  étoit  brave ,  fut  tue'  à  la 
bataille  de  Pavie  en  lyij".  Claude 
Gouffier  grand  ecuyer  de  France ,  donc 
il  eft  parlé  ici ,  étoit  fils  d'Artur  Gouf- 
fier frère  aîné  de  l' Amiral, 


DE  J.   A.  DE   T  H  O  U,  Liv.   X.         227 

d'Aumale,  &  du  maréchal  de  S  .Andrc.  Il  laiiTa  la  Régence  du 
Royaume  à  la  Reine  aiïiftée  de  l'amiral  d'Annebaud,  quipen-  Henri  IL 
dant  fon  abfence  devoit  lui  donner  fes  confeils ,  ôc  remédier  1552. 
à  tous  les  accidens  qui  pourroient  arriver.  Trois  jours  après 
la  reddition  de  Metz ,  le  Roi  fit  fon  entrée  a  Toul ,  où  il  fut  re- 
çu avec  des  témoignages  d'une  joie  univerfelle.  Il  jura  fo- 
lemnellement  de  conferver  les  droits  &  les  privilèges  de  la 
ville  5  &  après  avoir  donné  le  gouvernement  de  la  place  au 
fleur  desClavelles,  avec  trois  compagnies  Françoifes  d'infan- 
terie ,  il  fe  mit  en  marche  le  lendemain  avec  la  même  fuite , 
augmentée  du  Régiment  de  Scherrel  ,  ôc  des  nouvelles 
troupes  levées  en  Gafcogne  ,  qui  étoient  reftées  hors  de  la 
ville  avec  fix  pièces  de  canon ,  &  prit  le  chemin  de  Nan- 
cy. Là  eft  un  fuperbe  Palais,  qui  ne  le  cède  en  magnificence 
à  aucune  maifon  royale.  Lorfqu'il  fut  à  peu  de  diftance  de  la 
ville  ,  le  duc  de  Lorraine  ,  encore  enfant ,  vint  au-devant  du 
Roi,  accompagné  de  Nicolas  de  Vaudemont  fon  oncle  ôc 
de  la  plupart  des  Seigneurs  du  pays.  Le  Roi  fut  reçu  à  Nanci 
avec  de  grandes  démonftrations  de  joie.  Deux  jours  après  fon 
arrivéeje  Roi  ayant  afîigné  à  Chriftierne^mere  du  Duc  ce  qu'elle 
pouvoir  prérendre,  à  raifon  de  fa  dot  ôc  de  fon  douaire  ,  ôc 
ayant  fait  le  prince  de  Vaudemont  gouverneur  de  Nanci  ôc 
de  toute  la  Lorraine ,  il  chargea  Bourdillon  de  conduire  le 
jeune  Duc  àRheims,OLi  étoit  le  Dauphin  de  France,  pour  y 
être  élevé  avec  lui.  Ce  procédé  fut très-fenfible  à  la  Ducheffe 
doiiairiere ,  qui  demeuroit  par  là  privée  de  fon  fils ,  abandon- 
né à  un  Prince  ennemi  de  l'Empereur  fon  oncle.  Le  Roi  alla 
enfuite  à  Condé ,  maifon  de  plaifance  des  princes  de  Lorrai- 
ne, ôc  dont  les  rivières  de  Muz  ,  de  Madon  ôc  de  la  Mofelle, 
rendent  la  fituation  très-riante. 

Le  Roi  étant  parti  pour  fe  rendre  à  Pont-à-MoufTon ,  qui 
eft  à  fept  milles  de  Condé,  il  ne  fut  pas  plutôt  à  la  vûë  de 
cette  ville ,  que  fon  armée  vint  au-devant  de  lui.  L'infante- 
rie divifée  en  trois  corps  précédoit  la  cavalerie  ,  qui  étoit  des 
plus  leftes.  Le  Roi  fut  falué  par  plufieurs  décharges  de  mouf- 
queterie  i  ôc  par  tous  les  canons,  que  Jean  d'Eftrécs  ,  Grand- 
Maître  de  l'Artillerie ,  eut  foin  de  faire  tirer.  Ce  Prince  paffant 
enluite  devant  toute  l'armée  rangée  en  bataille,  prit  le  chemin 
de  Metz,  dont  les  habitans  témoignèrent,  à  fon  entrée,  une  joye 

Ffij 


228  HISTOIRE 

»  apparente ,  &  diflîmulerent  le  chagrin  qu'ils  âvolent  d'avoîf 
Henri  IL  ^^^  trompez.  On  confirma  les  privilèges  de  la  ville ,  ôcondé- 
I  î  S"  2.  libéra  enfuite  fur  la  forme  du  gouvernement  public,  ôc  furies 
fortifications  delà  place.  Il  futréfolu  qu'on abattroit  quelques 
maifons  de  plaifance ,  qu'on  jugea  capables  d'incommoder  5 
Ôc  par  l'avis  des  Ingénieurs , on  retrancha  de  l'enceinte  delà 
ville  un  coin  commandé  par  une  colline.  Sur  les  plaintes  for- 
mées contre  l'infolence  des  foldats ,  il  leur  fut  défendu  fur  pei- 
ne de  la  vie,  de  rien  prendre  qu'en  payant  ,  d'infulter  leurs 
hôtes  en  aucune  manière,  de  les  quitter  fans  les  avoir  endere* 
ment  fatisfaits  ,  ôc  enfin  de  tirer  jamais  l'épée  contr'eux.  Le 
Connétable  tint  la  main  à  l'exécution  de  cette  Ordonnance 
pendant  toute  la  guerre.  La  garnifon  de  Thionville,que  les 
Allemands  appellentDietehofen  ou  Didenhoven,  faifoit  fouvent 
des  forties  contre  nos  troupes,  qui  étoient  répandues  dans  le 
pays  de  Luxembourg  ;  quelques-uns  même  de  nos  gens ,  que 
l'envie  de  piller  avoir  fait  écarter  du  camp  ,  s'ctoient  vu  enle- 
ver leur  bagage. 

Le  Roi  demeura  trois  jours  dans  la  "Ville  ôc  en  donna  le 
gouvernement  à  Artus  de  Cofie  de  Gonor  ,  frère  de  Brififac  î 
il  y  laifla  la  compagnie  des  Gendarmes  du  comte  de  Nanteûil 
qui  avoit  été  promis  à  l'électeur  Maurice  pour  otage,  ôcétoit 
mort  en  chemin ,  comme  je  l'ai  déjà  dit  ;  deux  cens  Chevaux- 
légers,  deux  cens  Arquebufiers  à  cheval,  ôc  douze  compa- 
gnies d'infanterie  j  il  fe  rendit  enfuite  en  trois  jours  à  Lune- 
ville  )  d'oLi  il  envoya  le  2  S  de  Mai  à  Ausbourg  François  de 
Montmorenci,  fils  duConnêtable  y  le  comte  Honorât  de  Villars, 
de  la  maifon  de  Savoye  '  ,ôc  le  comte  Rhingrave  ,  pour  ap- 
prendre des  nouvelles  de  l'Eledeur,  que  l'on  difoit  s'être  déjà 
mis  en  campagne.  On  laiflfa  à  Luneville  une  compagnie  d'in- 
fanterie ,  pour  la  fureté  des  convois ,  qui  dévoient  paiïer  par 
là  ,  ôc  on  fe  rendit  à  Blamont ,  ville  agréablement  fituée  ,  ÔE 
qui  avoit  été  alîignée  à  Chriftine  douairière  de  Lorraine  pouc 
le  lieu  de  fa  réfidence.  Comme  il  falloit  paffer  par  des  chemins 
difficiles  ôc  dangereux  ,  on  fe  hâta  de  fe  rendre  à  Sarbourg. 
Traité  du  Le  Roi  étant  à  Ubigni  apprit  que  fes  Miniftres  avoient  con^ 
Roi  avec  le  ^]y  ^-j  traité  avec  le  Pape.  Perfuadéque  par  ce  traité  fes  for- 
ces étoient  devenues  plus  grandes ,  ôc  que  celles  de  l'Empereur 
1  II  étoit  fils  de  René  légitimé  de  Savoye ,  comte  de  Tende  ôç  de  ViHars, 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  X.  ^i^ 

en  étoient  aftbiblies  ,   il   réfolur.   de  pouffer  plus   vivement  — 1 1 

la  guerre.  Le  Cardinal  de  Tournon  étoit  l'auteur  de  cetraitéî  TTr-,,„,TT 
il  s  etûit  apperçu  que  le  râpe ,  qui  aimoit  le  repos  &  \cs  plai- 
firs  ,  n'avoit  aucun  goût  pour  la  guerre ,  ôc  n'étoit  excité  à  la  ^  ^  ' 
faire  que  par  l'ambition  des  autres  Princes  5  ôc  que  d'ailleurs 
il  étoit  ennemi  de  la  dépenfe  ,  inévitable  néanmoins  dans  la 
guerre  dont  il  s'agiffoit  :  il  profita  des  difpofitions  du  Saint  Père, 
pour  le  faire  foufcrire  à  ce  qu'il  defiroit.  On  propofa  doncplu- 
fieurs  conditions ,  ôc  on  s'arrêta  enfin  à  celles-ci  :  Que  le  Pape 
pendant  cette  guerre  fe  tiendroit  neutre  entre  l'Empereur  ôc 
le  Roi  j  Qu'il  y  auroitfufpenfion  d'armes  pour  deux  années  ^ 
pendant  lefquelles  ceux  de  Parme ,  de  la  Mirandole  ôc  de 
Caftro  n'entreprendroient  rien  contre  l'Empereur  ôc  fesalliezy 
Que  le  Pape  ne  donneroit  à  l'un  ou  à  l'autre  parti  aucun  fecours 
ni  d'hommes  ni  d'argent ,  ni  d'aucune  forte  de  munitions  ^ 
Qu'il  ne  laifferoit  faire  dans  fes  terres  aucunes  levées ,  ôc  qu'il 
ne  donneroit  ni  paffage  ni  vivres  aux  armées  de  France  ôc 
de  l'Empire  j  Que  Caftro  feroit  rendu  à  Horace  Farnefe  ,  à 
condition  que  les  deux  Cardinaux  fes  frères ,  Alexandre  ôc  Rai- 
nuce ,  fe  rendroient  caution  pour  lui  envers  le  Pape  j  Qu'on 
feroit  retirer  les  troupes  de  fa  Sainteté  qui  affiégeoient  la  Mi- 
randole ,  ôc  qu'on  donneroit  un  certain  tems  à  l'Empereur,' 
pour  fe  délibérer  s'il  confentiroit  à  cette  trêve,  en  ce  qui  re- 
gardoit  les  territoires  de  Parme  ôc  de  la  Mirandole. 

Le  Pape  ajouta  à  ces  conditions,  qu'il  feroit  permis  après 
deux  ans  à  Ottavio  Farnefe ,  de  traiter  avec  lui  ou  avec  tout 
autre,  fans  le  confentement  duR.oi.  Il  donna  ordre  enfuiteaii 
Nonce  qui  étoit  à  la  Cour  Impériale,  de  communiquer  ce  traité 
à  l'Empereur.  Ce  Prince  t  déjà  accablé  du  fardeau  de  la  guerre  ^ 
répondit  feulement ,  que  fa  Sainteté  ne  devoir  pas  oublier  les 
anciens  traitez  qu'ils  avoient  faits  enfemble  ,  ôc  fe  fouvenir 
combien  il  avoit  été  fidèle  ôc  exa£l  à  en  obferver  toutes  les 
conditions  ,  ôc  qu'il  avoit  dépenfé  deux  cens  mille  écus  d'or 
dans  la  guerre  entreprife  pour  foûtenir  la  dignité  du  S.  Siège, 
ôc  pour  la  propre  confervation  de  la  perfonne  du  Pape.  Ce- 
pendant l'Empereur  efperoit  beaucoup  de  Jean-Baptiile  del- 
Monte  ,  ôc  fe  flatoit  qu'animé  du  defir  de  la  gloire  ,  ôc  en- 
Gore  plus  de  l'efpérance  d'obtenir  de  lui  la  Mirandole  ,  com- 
me fief  de  l'Empire  ,  après  qu'elle  auroit    été  foùmife  ,   ii 

F  f  iij, 


2jo  HISTOIRE 

entretiendroit le  feu  en  Italie,  ôc  vaincroit  enfin  la  répugnance 
Henri  II    ^^^  ^^  Pape  fon  oncle  témoignoit  pour  la  guerre. 
j  ^  -  2  Mais  par  malheur,  dans  une  forde  que  fit  la  garnifon  de  la 

Guerre  d'i-  Mirandolc  ,  composée  de  François  ,  fur  les  alfiégeans  ,  qui 
talie.  Mort  de  étoicnt  les  troupcs  du  Pape  ,  Jean  del-Monte  s'etant  jette  trop 
Monte  neveu  avant  dans  la  mêlée ,  cut  fon  cheval  tué  fous  lui,  &  fut  tué  lui- 
du  Pape.  même  par  nos  troupes ,  qui  ne  le  reconnurent  pas.  Pierre  del« 
Alonteôc  Antoine  Savelli,  voulant  empêcher  que  fon  corps  ne 
fut  emporté  par  les  ennemis ,  y  perdirent  aufii  la  vie.  Tous  les 
favoris  du  Pape  n'ofoient  lui  annoncer  la  mort  d'une  perfon- 
ne  qui  lui  étoit  fi  chère  :  enfin  un  d'entr'eux  lui  en  apprit  har- 
diment la  nouvelle.  Mais  le  S.  Père ,  loin  d'en  être  touché  , 
parut  au  contraire  très  joyeux  de  pouvoir  vivre  déformais  dans 
une  entière  liberté  ,  ôc  de  fe  voir  délivré  d'un  neveu  ambi- 
tieux ,  dont  la  pafilon  pour  la  gloire  auroit  troublé  fon  repos 
&  l'eût  empêché  de  jouir  paifiblement  de  fa  fortune.  Côme 
duc  de  Florence  lui  envoya  Alexandre  Strozzi  ,  autant  pour 
le  confoler  de  ce  trifte  accident  ,  que  pour  l'exhorter  à  être 
ferme  dans  fa  première  réfolution  ,  ôc  dans  le  parti  de  l'Em- 
pereur. Le  faint  Père  rejetta  fur  Ferdinand  de  Gonzague  ce 
malheureux  événement,  l'accufant  d'avoir  conduit  cette  guerre 
avec  une  œconomie  fordide  ,  ôc  avec  peu  de  foin  :  il  répon- 
dit enfin  que  fon  defilein  étoit  pris  de  lever  le  fiége  de  la  Mi- 
randole ,  mais  qu'il  donneroit  à  l'Empereur ,  s'il  vouloir  con- 
tinuer la  guerre  ,  le  tems  démettre  des  troupes  dans  les  Forts 
que  Jean-Baptifte  del-Monte  avoit  fait  élever.  Cependant  il 
donna  ordre  à  Alexandre  Vitelli ,  qui  avoit  fuccedé  à  fon  ne- 
veu dans  le  commandement  de  l'armée  ,  ôc  à  Camille  des  Ur- 
fins  ,  de  ceiTer  entièrement  la  guerre  ,  ôc  de  ramener  au  plu- 
tôt leurs  troupes  avec  les  vivres  ôc  l'artillerie  >  de  forte  que 
toutes  les  fortifications  des  ennemis,  ayant  été  abandonnées  , 
furent  en  même-tems  occupées  par  nos  troupes^  ôc  la  Ville^ 
qu'un  fiége  de  près  d'un  an  avoit  dénuée  de  toute  forte  de  mu- 
nitions ,  fut  audi-tôt  remplie  de  vivres,  par  les  foins  ôc  la  dili- 
gence 'd'Hippolyte  d'Efte  cardinal  de  Ferrare. 

Trois  mille  Allemands  ,  envoyez  par  le  marquis  de  Mari- 
gnan,  arrivèrent  un  peu  trop  tard.  François  d'Efte ,  qui  avoit 
ordre  de  Gonzague  de  s'emparer  des  Forts ,  que  les  troupes 
du  Pape  quitteroient^  s'etant  amufé  à  contefter  avec  le  marquis 


DE   J,  A.  DE  THOU,  Liv.  X.  231 

de  Marignan  ,  au  fujet  du   Confeii  des  Quarante  ' ,  fe  trou-  ■^i— — 
va  fans  vivres ,  &  fut  obligé  de  fe  retirer.  Ceux  de  la  Miran-  Henri  IL 
dole  eurent  alors  le  tems  de  démolir  tous  les  Forts ,  à  celui     i  ç  c  2, 
de  faint  Antoine  près ,  où  ils  mirent  une  partie  des  nouvelles 
troupes  3  afin  de  fecourir  Parme  en  cas  de  befoin.  L'Empe- 
reur, outré  de  ce  procédé,  fe  plaignit  hautement  duPape,  ôc 
furtout  de  Vitelli ,  l'accufant  d'avoir  manqué  à  la  parole  qu'il 
avoir  donnée  ,  de  remettre  les  Forts  entre  les  mains  de  fes 
Ofliciers.  Mais  ce  qui  l'irrita  encore  davantage,  fut.de  voir 
que  les  Prélats  avoient  quitté  Trente  ,  fans  lui  en  donner  avis. 
En  effet ,  le  cardinal  de  Trente ,  au  bruit  de  la  guerre  d'Aï-      DifToIutiotï 
lemagne,   avoir  écrit  au  Pape,  qu'il  n'étoit  plus  en  état  de  ^"^^"cileds 
garder  cette  ville.  Alors  le  Pape  expofa  au  Conflftoire  le  traité 
fait  avec  le  Roi ,  ôc  dit  qu'il  jugeoit  à  propos  de  congédier 
le  Concile.  Ce  fentiment  fut  approuvé  des  Cardinaux  ;  on  en- 
voya une  bulle  à  Trente ,  ôc  l'affemblée  du  Concile  fe  rompit. 

L'Empereur,  informé  que  les  Conféderez  s'étoient  déjà 
avancez  jufqu'à  Aufbourg,  avoir  fait  élever  des  Forts  fur  les 
avenues  du  Tirol ,  y  avoir  répandu  des  troupes ,  ôc  embaraffé 
le  chemin  de  quantité  d'arbres  coupez  ,  pour  empêcher  le 
pafiage  à  la  cavalerie.  La  conjondure  fâcheufe  où  il  fe  trou- 
voit,  l'obligea  à  ménager  encore  le  Pape  ,  pour  ne  pas  fe  le 
rendre  ennemi ,  ôc  à  foufcrire  ,  fuivant  lavis  du  Duc  de  Flo- 
rence ,  au  traité  fait  entre  le  Pape  ôc  le  Roi,  qui  portoit  qu'il 
y  auroit  fufpenfion  d'armes  à  l'égard  de  Parme  ôc  de  la  Mi- 
randole,  où  il  ne  feroit  >  non  plus  que  fur  les  terres  de  lE- 
glife  ,  aucunes  levées  contre  l'Empereur ,  ôc  qu'au  bout  de 
deux  ans,  Ottavio  ne  feroit  plus  lié  par  le  traité  fait  avec  le 
Roi. 

Henri  apprit  avec  plaifir  cette  nouvelle  à  Ubigni.  Com- 
me le  chemin  par  où  il  falloir  paffer  étoit  très-mauvais ,  on 
féjourna  deux  jours  à  Sarbruch ,  ôc  l'on  y  lailfa  une  compa- 
gnie d'infanterie  ôc  quelques  chevaux-legers.  L'armée  fe  mit 
enfuite  en  marche  ,  par  un  pays  fort  rude  ôc  peu  cultivé , 
mais  abondant  en  mines  d'argenr,  de  cuivre  ôc  de  plomb,  ôC 
d'où  les  Seigneurs  de  Rappolftein  ^  ôc  les  Princes  de  la  mai-  *  autrement 
fon  d'Autriche  ,  tirent  un   revenu  confidérable.  Ce  pays  eft  Rii^auri^r**, 

I  Ces  Confeils  des  villes  d'Italie  s'appellent ,  Cme  di  quaranuila. 


£32  HISTOIRE 

habité  par  des  brigands  ' ,  depuis  îe  tems  que  Charle  d'Egmond, 
Henri  IL  ^Y^^^^  ^^^  dépouillé  de  la  principauté  de  Gueldres  ,  apprit  par 
,  -  ^  -      fon  exemple  ,  à  tous  les  Seigneurs  attachez  à  fon  parti ,  ÔC 
profcrits  par  la  maifon  d'Autriche  ,  à  vivre  de  rapines  ôc  de 
brigandages. 

Le  fécond  jour  de  Mai  l'armée  arriva  à  Andreoux ,  ville 
du  comte  Palatin,  ôc  on  y  laifla  cinquante  Arquebufiers  pour 
garder  le  paflage.  Comme  les  montagnes  de  Vaulges  ne  font 
plus  fi  rudes  dans  cer  endroit ,  on  defcendit  dans  l'Alface , 
pays  peuplé,  fertile  ôc  très-agréable  par  le  cours  de  plufieurs 
rivières  qui  l'arrofent.  Le  trois  du  même  mois ,  le  Roi  fe  ren- 
dit à  Saverne ,  place  dépendante  de  l'évéque  de  Strafbourg , 
ôc  qui  n'eft  célèbre  que  par  la  défaite  de  l'armée  des  payfans, 
qui  s'étant  révoltez  contre  la  Nobleffe  vingt- fept  ans  auparavant, 
fous  la  conduite  de  Thomas  Munkers,  y  furent  tous  taillez  en 
pièce 3  par  Antoine  duc  de  Lorraine,  ÔC  Claude  duc  de  Guife 
fon  frère.  Ce  fut  là  que  les  Députez  de  Baie  vinrent  trouver 
le  Roi ,  pour  le  prier  de  ne  faire  aucun  tort  aux  Francs-Contois, 
leurs  voifins;  ôc  leurs  alliez  :  ils  en  furent  bien  reçus. 

Pendant  que  le  Roi  étoit  à  Sarbruch ,  il  avoir  demandé  à, 
la  ville  de  Strafbourg,  de  faire  apporter  des  vivres  à  fon  camp  $ 
Pierre  Sturm ,  Frédéric  Gotteshein ,  ôc  Jean  Sleidan ,  qui  a 
exadement  écrit  Phiftoire  de  la  plupart  de  ces  chofes ,  furent 
commis  pour  y  conduire  une  certaine  quantité  de  bled  ôc  de 
vin.  Le  Connétable  faifant  peu  de  cas  de  ce  qu'ils  lui  appor- 
toient,  leur  vanta  beaucoup  l'affedion  que  le  Roi  leur  té- 
moignoit ,  en  prenant  les  armes  pour  détendre  la  liberté  de 
leur  nation  :  il  leur  demanda  qu'il  fût  permis  aux  troupes  d'en- 
trer dans  leur  ville ,  pour  y  acheter  ce  qui  leur  feroit  necefr» 
faire,  ôc  aux  ouvriers  de  cette  même  ville  de  venir  au  camp,' 
pour  y  vendre  leurs  marchandifes.  Cette  propofition  fut  rap- 
portée au  Confeil  par  les  Députez.  L'exemple  des  peuples 
voifins  détermina  le  Confeil  à  répondre  f  que  cette  affaire  mé- 
ritoit  une  affemblée  géi)érafe.  En   effet ,  après  une  férieufe 


I  M.  de  Thou  les  apelle  Snafici ,  en 
Allemand  Schanaphanen.  C'étoient  des 
voleurs  &  coureurs  de  pays,  qui  cou- 
toient  ôc  pilloient  vers  faint  Dié  8c 
faintc  Mc\ric  aux  Mines.  Le  mot  Al- 


lemand fignifie  dos  coqs  qui  combat- 
tent à  outrance.  Nous  avons  un  mot 
François,  mais  bas ,  qui  en  eit  dérivé, 
c'eft  Qmapan, 

délibération. 


D  E  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  X.        235 

«iéliberation ,  on  fut  d'avis  de  renvoyer  les  Députez  à  Saverne.  1  ■» 

Ils  s'adrefTerent  premièrement  au  Connétable  3  qui  les  reçut  tJ£j^ri  ][ 
mal ,  &  leur  reprocha  leur  ingratitude.  Le  Roi  leur  donna  ^  <-  r  2. 
aufli  audience ,  6c  leur  parla  de  leur  procédé ,  mais  fur  un 
ton  plus  doux  ôc  plus  modéré.  Ils  avoient  amené  un  con- 
voi plus  grand  que  le  premier  5  ils  prièrent  le  Roi  de  le  vou- 
loir agréer,  ôc  de  les  excufer,  de  ce  que  la  crainte  qu'ils  avoient 
des  gens  de  guerre,  les  empcchoit  de  les  recevoir  dans  leur 
ville.  On  tranfporta  dans  le  camp  tout  le  pain  qui  fut  trouvé 
dans  les  bourgs  ôc  dans  les  villages.  L'allarme  avoir  été  Ci  gran- 
de dans  Strafbourg ,  qu'on  y  avoir  déjà  levé  cinq  mille  hom- 
mes ,  abbatu  tous  les  édifices  publics ,  Ôc  toutes  les  maifons 
particulières,  près  du  remparts  ôc  au  dedans  de  la  ville,  coupé 
les  arbres  ,  détruit  les  jardins ,  ôc  démoli  généralement  tout 
ce  qui  pouvoit  ôter  la  vue  aux  habitans,  ou  fervir  aux  enne- 
mis. On  commença  enfuite  à  fortifier  le  côté  le  plus  foible 
de  la  ville. 

Le  Roi   défefpérant  de  fe  rendre  Maître  de  Strasbourg, 
changea  de  route ,  ôc  ayant  laiffé  à  Saverne  une  compagnie 
d'infanterie,  commandée  par  Saint  Paul,  il  fe  rendit  en  trois 
jours  à  Haguenaw ,  fur  la  rivière  de  Mater.  La  fituation  de 
cette  ville  parut  autrefois  li  riante  à  Frédéric  Earberoufle  , 
que  ce  Prince  la  fit  entourer  de  murailles.  Les  liabitans  re- 
fuferent  d'abord    d'ouvrir  les  portes  ,  quelques    efforts   que 
fifTcnt  le  cardinal   de    Lorraine  ôc  le   Rhingrave ,  afin    de 
les  engager  à  fe  foûmettre.    Leurs  remontrances  furent  bien 
moins  efficaces ,  que  les  menaces  du  Connétable ,  qui  n'eut 
pas  plutôt  fait  dreiïer  une  batterie  de  quatorze  pièces  de  ca- 
non ,  qu'il  les  obligea  de  fe  rendre.  Le  Roi  ayant  demeuré 
un  jour  dans  cette  ville,  prit  avec  fon  armée  le  chemin  de 
Weiffembourg,  que  la  rivière  de  Lauter  traverfe.  Il  y  a  dans 
cette  ville  une  riche  Abbaye  fondée  en  62^  par  le  roi  Da- 
gobert ,  fils  de  Clotaire,  à  condition  qu'elle  feroit  indépenden- 
te  de  la  Jurifdittion  de  l'Evéque  de  Spire.quoique  dans  ibn  dio- 
cefe,  ôc  qu'elle  ne  feroit  uniquement  gouvernée  que  par  fes  Ab- 
bez ,  fous  la  proteftion  du  Prince.  Les  principaux  de  cette  ville 
s'étoient  retirez  à  Strafbourg,  avant  l'arrivée  du  Roi  5  de  peur 
de  recevoir  la  punition  qu'ils  avoient  méritée ,  en  livrant  à 
l'empereur  Sebaftien  Vogclfperger  ,   qu'on  avoir  fait  mourir 
Tome  IL  G  g 


254  HISTOIRE 

à  Ausbourg,  comme  je  l'ai  dit  :  on  leur  fit  grâce ,  ôc  la  viîlô 
Henri  IL  ç^  fournit  au  Roi 

^  S  S  ^'  Cependant  l'armée  commença  à  manquer  de  vivres  à  Wcif- 
fembourg.  Ce  fut  là  que  les  Députez  des  Cantons  SuifTes  vinrent 
trouver  le  Roi  qui  partoit^  pour  lui  recommander  Colmar  , 
Schleftat ,  Enfifcheim  ,  ôc  Strasbourg ,  les  principales  places  de 
FAlface ,  en  lui  expofant ,  que  ces  villes  leur  fournifTant  du 
bledj  elles  ne  pouvoient  recevoir  aucun  dommage  ,  qu'ils  ne 
s'en  refTenrifTent  eux-mêmes.  Le  Roi  étant  pour  lors  près  de 
Deux-Ponts  )  leur  répondit,  qu'il  vouloit  bien  pardonner,  en 
leurconfidération,  à  ceux  du  pays  d'Enlifcheim  (  dont  la  ville 
de  Suntgaw  étoit  la  capitale ,  appartenant  au  Roi  Ferdinand , 
&  frontière  des  SuifTes)  pourvu  qu'ils rendiflcnt  les  prifonniers 
Françoise  que  pour  les  autres,  il  n'avoit  jamais  eu  la  penfce  de 
leur  nuirez  que  quoique  ceux  de  Strasbourg  euffent  maltraite 
fes  gens  ,  qui  étoient  entrez  dans  leur  ville  pour  y  traliquer , 
&  qu'ils  les  euffent  chafTez  indignement,  il  ne  vouloit  pourtant 
pas  rompre  avec  eux,  ni  les  traite'r  que  comme  voifins  ;  mais 
qu'il  efpéroit  auffi  qu'ils  lui  donneroient  des  témoignages  d'une 
affedion  pareille  ôc  réciproque. 

Il  arriva  en  même  tems  à  l'armée  du  Roi  des  Envoyez  ^ 
de  la  part  des  Ele£leurs  Palatin  ,  de  Mayence  &  de  Trê- 
ves, ôc  des  ducs  de  Cleves,  ôc  de  Wirtemberg.  Ces  Princes  s'é- 
,  toient  depuis  peu  aflemblez  à  Wormes  ,  pour  délibérer  fur  le 
parti  qu'ils  avoient  à  prendre.  Les  Envoyez  de  ces  Princes 
prièrent  le  Roi  d'empêcher  le  dégât ,  ôc  que  les  gens  de  la 
campagne  ne  fulTent  point  maltraitez ,  le  conjurant ,  que  puis- 
que la  liberté  de  l'Allemagne  étoit  l'unique  motif  de  la  guerre, 
il  voulût  bien  fe  porter  à  la  paix  5  qu'ils  avoient  réfolu  d'en- 
voyer inceflamment  des  Députez  à  l'Empereur  ,  ôc  de  faire 
tous  leurs  efforts  pour  rendre  la  paix  générale.  Ils  ajoutèrent, 
que  le  Roi  devoir  avoir  égard  à  fa  réputation  ,  qui  feroit  ternie 
par  une  conduite  peu  modérée.  Ils  le  fupplierent  enfin  d'em- 
pêcher que  fon  armée  n'entrât  fur  les  terres  de  Strasbourg , 
ôc  d'appaifer  le  marquis  Albert  de  Brandebourg  ,  à  Tégard  de 
l'évêque  de  Wirtzbourg.  Ce  difcours  furprit  le  Roi ,  qui  ne  s'y 
attendoit  pas?  mais  fans  marquer  fon  reffentiment,  il  leur  dit > 
que  n'étant  venu  que  pour  donner  la  liberté  aux  Princes  cap- 
tifs, ôc  délivrer  l'Allemagne  du  joug  qui  Taccabloit,  il  lui  étoit 


DE   J.  A.   DE   THOU^Liv.  X.  25; 

aiïez  glorieux,  après  de  fi  heureux  fuccès ,  de  retourner  dans 
fes  Etats ,  pour  les  mettre  à  couvert  des  mcurfions  des  ennemis3  Henri  IÎ. 
que  s'il  arrivoit  que  l'Allemagne  eût  encore  befoin   de  fon     i  >  ;  2. 
appui,  il  n'cpargneroit  ni  peine,  ni  argent  pour  la  fecourir  : 
Qu'ilétoit  fâché  que  le  peuple  eût  foufïert  de  la  licence  de  fes 
foldats ,  toujours  inévitable ,  quelque  exade  que  foit  la  difci- 
pline ,  6c  quelque   févérité  que  Fon  exerce  ,  pour  empêcher 
lesdéfordres  :  Qu'à  l'égard  de  la  paix,  qu'ils  paroiiToient  fou- 
haitter  ,    il  ne  la  défiroit  pas  moins  qu'eux  ,  &  qu'il   s'em- 
ploiroit  mcnie  pour  l'établir  folidement.  11  ajouta,  qu'ils  prif- 
fent  bien  garde  de  fe  laifier  tromper ,  &  de  perdre  honteufe- 
ment  la  liberté  ,  qu'il  leur  avoit  fi  heureufement  acquife  5  qu'il 
leur  accordoit  de  bon  cœur,  en  faveur  de  Strasbourg  ,  ce 
qu'ils  lui  demandoient ,  quoique  cette  ville  lui  eût  donné  de- 
puis peu ,  par  fon  infolence ,  un  plus  jufte  fujet  de  la  punir , 
que  de  faire  de  nouvelles  grâces  à  des  gens ,  qui  oublioient  iî 
promptement  les  premières. 

L'armée  étoit  encore  à  WeifTembourg ,  6c  on  n'avoit  eu  de- 
puis long-tems  aucune  nouvelle  de  Maurice  :  le  bruit  même 
couroit  par-tout  qu'il  avoit  traité  avec  Ferdinand.  Le  Roi  en- 
voya à  Aufbourg  Louis  de  Saint  Gelais  de  Lanfac ,  pour  ap- 
prendre en  quel  état  étoient  les  affaires  des  Conféderez  ,  oc 
pour  les  fommer  de  leur  parole.  Maurice  s'excufa  de  ce  qui 
s'étoit  paffé  à  Linz,  ôc  du  traité  conclu  à  la  hâte  ,  à  l'oc- 
cafion  d'une  irruption  inopinée  des  Turcs  dans  la  Hongrie  : 
il  dit  que ,  pour  les  en  chaffer ,  il  s'étoit  obligé  envers  le  Roi 
Ferdinand,  de  le  fecourir  pendant  trois  mois  :  Qu'au  relie  on 
étoit  convenu  que  le  Roi ,  compris  dans  le  traité ,  déclareroit 
à  quelles  conditions  il  vouloit  s'accommoder  avec  l'Empereur. 
A  peine  le  Roi  eut-il  donné  audience  aux  Envoyés  >  ôc  reçu 
la  lettre  de  Maurice  )  qu'il  apprit  que  les  ennemis  s'étoient 
jettes  fur  les  frontières  de  la  Champagne,  pour  y  faire  le  dégât. 
A  cette  nouvelle,  il  réfolut aufli-tôt  de  revenir  en  France.  Il 
divifa  donc  fon  armée  en  trois  corps,  afin  qu'elle  retournât 
plus  commodément  ,  ôc  que  fa  marche  incommodât  moins     ^^  ^o'  •■^' 

\  1  1       r  '  •  T  •  -1  mené   Ion  ar- 

les  peuples  •■,  oe  lorte  qu  on  arriva  en  Lorraine  par  trois  che-  niec  en  Fraa- 
mins  differens.  Antoine  de  Bourbon  ,  duc  de  Vendôme,  avec  ce. 
une  partie  de  farmée  compofce  de  huit  cens  chevaux ,  ôc  des 
regimens  du  Rhingrave,  reprit  la  même  route  qu  il  avoit  tenue. 

Ggij 


2^6  HISTOIRE 

,  Claude  de  Lorraine  duc  d'Aumale  fe  ren3ît  en  (îx  jours  de 
Hfnri  II  Weiflembourg  à  Deux-Ponts ,  avec  la  Gendarmerie ,  neuf  cens 
Chevaux-legers  mêlez  d'Arquebulicrs ,  le  régiment  deRekrod 
ôc  la  plus  grande  partie  de  la  Noblefle.  La  difettedes  vivres, 
les  grandes  fatigues ,  ôc  les  chaleurs  exceflives  firent  beaucoup 
fouffrir  les  foldats  ,  dont  on  laifTa  un  grand  nombre  fur  les 
chemins  >  il  y  en  eut  même  trois  cens  qui  moururent  à  Deux- 
Ponts.  Le  Roi  ne  demeura  là  qu'un  jour ,  ôc  fe  rendit  en  trois 
jours  à  Valderfingen,  ville  fituée  fur  la  rivière  du  Saar  dans  la  ' 
Lorraine.  Les  ducs  de  Vendôme  ôc  d'Aumale  y  joignirent  leurs 
troupes,  ôc  pafferent  le  23  de  Juin  cette  rivière  ,  qui  tombe 
dans  la  Alofelle  auprès  de  Trêves  :  deux  jours  après  ayant  paffé 
la  Mofelle  fur  un  pont  de  batteaux  ,  ils  defcendirent  dans  le 
Luxembourg  ôc  allèrent  camper  à  la  vûë  de  Thionville. 

Pendant  que  le  Roi  étoit  occupé  à  une  guerre  étrangère  ; 
Aîarie  reine  de  Hongrie,  Gouvernante  des  Pays-bas,  profitant 
de  fon  abfence,  avoit  donné  quatre  mille  hommes  de  pied ,  levés 
dans  le  payis  de  Cleves  ôc  de  Juliers  ,  ôc  fix  cens  chevaux ,  à 
Martin  Roflen>qui  faifoitjavec  ces  troupes,  des  courfes  fur 
les  frontières  de  la  Lorraine  ôc  jufques  dans  la  Champagne. 
Ce  Capitaine  avoit  autrefois  fervi  en  France ,  ôc  étoit  depuis 
rentré  en  grâce  auprès  de  l'Empereur  après  la  défaite  du  duc  de 
Cleves.  11  étoit  entreprenant  ôc  hardi ,  ôc  comme  Général  de 
la  cavalerie  de  Cleves  ,  il  étoit  très-confidéré   parmi  les  trou- 
pes. La  reine  de  Hongrie  avoit  encore  envoyé  dans  le  Luxem- 
bourg Erneil  comte  de  Mansfeld ,  gouverneur  d'Avefnes  ôc'- 
de  Chimay,  avec  ordre  d'y  lever  des  troupes,  ôc  de  fe  joindre 
à  Roflen  ,  pour  attaquer  notre  frontière.  Stenay  fur  la  Meufe 
fe  rendit  bien-tôt  à  eux  fans  beaucoup  de  réfiftance ,  foit  par 
la  faute  du  Gouverneur ,  foit  par  les  pratiques  fecretes  de  la 
duchefle  Chriftine  ,  qui  y  avoit  une  petite  garnifon ,  Ôc  qui 
favorifoit  fans  doute  le  parti  de  l'Empereur  fon  oncle.  La  Rei- 
ne ôc  l'Amiral  d'Annebaud,  fon  confeil ,  au  bruit  de  cette  nou- 
velle levèrent  tout  d'un  coup  une  armée  ,  ôc  craignant  pour 
Ville-Franche  fur  la'  Meufe  ,  au-deflbus  de  Stenay ,  ils  y  en- 
voyèrent Bourdillon  en  diligence  ,  feulement  avec   dix-fept 
hommes  bien  armez  ,  ôc  un  efcadron  de  cavalerie  qui  le  fuivoit 
de  près.  Bourdillon  ayant  iaiffé  Chatelluz,  avec  la  compagnie 
de  cavalerie j  dans  Ville-Franche,  fe  rendit  promptement  à 


D  E  J,  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  X.  237 

Moufon  ,  parce  qu'on  avoir  plus  à  craindre  de  ce  côté-là.  Charle  =«» 


Thiercelin  delà  Roche- du-Maine  commandoit  dans  cette  Henri  II, 
place  avec  quarante  chevaux  ,  ôc  on  lui  avoir  joint  Jacque  i  c  c  2, 
de  Sufannes  Baron  de  Cerni ,  avec  trois  cens  hommes  de  pied. 
La  méri!ueîligence>  qui  regnoit  entre  ces  deux  Commandans, 
déconcerta  les  habitans  :  etirayez  de  la  viië  des  ennemis  ils 
purent  à  peine  fe  rafTûrer  par  l'arrivée  de  Bourdillon,  qui  ayant 
fait  porter  dans  la  place  toute  fa  vaifTelle  d'argent ,  6c  tout  fon 
bagage  ,  leur  protefe  qu'il  vouloir  partager  tout  le  péril  avec 
eux  ,  ôc  avoir  le  même  fort. 

Les  ennemis  ayant  pafTé  la  Meufe  fur  le  pont  de  Stenay  j 
campèrent  entre  Moufon  &  Ville-Franche.  Ces  deux  places 
leur  parurent  trop  fortes ,  pour  être  emportées  d'un  premier 
affaut,  ni  même  par  unlongfiége  ;  mais  pour  faire  voir  qu'ils 
n'étoient  pas  venus  fans  deifein  ,  ils  fe  mirent  à  piller  ôc  à 
brûler  tout  ce  qu'ils  rencontrèrent.  Briolles  fut  brûlé  j  ôc  Mont- 
faulcon  éprouva  l'infolence  ôc  la  fureur  du  foldat.  Tournant 
enfuite  vers  le  château  de  Boullandre  j  ils  cottoyerent  la  rivière  r 
ni  bourgs  ni  villages ,  rien  ne  tint  devant  eux.  Après  avoir 
paflfé  par  Saint  Jevin ,  Cornad  ôc  Remonville ,  ils  fe  rendirent 
à  Grand-Pré  ,fitué  furla  rivière  d'Aire,  entre  Sainte  Menehou, 
Châlonsôc  Attigni.  Là  ayant  été  avertis  que  l'Amiral  étoit  à 
leurs  trouffes  avec  un  bon  corps  de  troupes  ,  ôc  que  le  Roi 
étoit  à  Valderfingen  avec  fon  armée ,  dans  la  crainte  d'être 
enveloppez  de  tous  cotez  ,  ils  fe  retirèrent  au  plus  vîte ,  après 
avoir  brûlé  Boullandre  ôc  Grand-Pré  ,  ôc  lailTé  à  Ivoy ,  par 
l'ordre  du  comte  de  Mansfeld ,  la  plus  grande  partie  des  fol- 
dats  qu'on  avoit  tirés  de  Cleves  ôc  de  Gueldres. 

Lorfque  le  Roi  fut  arrivé  dans  le  Luxembourg ,  pour  fe 
venger  du  colonel  Roffen  ,  il  attaqua  d'abord  une  forte  place  ^  ^  j,^ 
nommée  Roc-de-Mars*,  château fitué  entre  ThionvilleôcTre-  maïk. 
ves,fur  la  pointe  d'une  colline,  le  long  de  la  Mofelle  ,  moins 
fort  encore  par  l'art  que  par  la  nature.  Les  Seigneurs  ôc  les 
principales  Dames  du  pays ,  ayant  cru  que  le  Roi  s'attacheroitr 
premièrement  à  Thionville,  s'étoient  retirés  dans  ce  château, 
qui  leur  paroifToit  le  plus  affûré.  La  garnifon  fommée  de  fe 
rendre  le  refufa  d  abord  5  cependant  à  la  vue  de  quatorze  pie- 
ces  de  canon ,  arrivées  plus  promptement  qu'elle  ne  penfoit ,  ôc 
d'une  brèche  affez  large  ,  faite  à  [es  murailles ,  elle  témoigna. 


238  HISTOIRE 

.,  qu'elle  vouloit  capituler.    Mais   nos  troupes  prctes  d'aller  a 

HcNRiII   i^^^Lit,  &  craignant  qu'une  compofition  ne  les  privât  dubu- 
i  ^  ^  o      ^^^^'  dont  elles  croient  aftamées ,  fe  jetterent  ,  fans  attendre  les 
ordres  de  leur  Chef,  fur  la  muraille  à  demi  abattue ,  renverfe- 
rent  tous  ceux  qui  leur  faifoient  réiiftance,  emportèrent  la  pla- 
ce ôc  la  pillèrent.  A  la  prière  du  Rhingrave ,  proche  parent  de 
la  Dame  du  lieu ,  on  envoya  Gafpard  de  Coligni  pour  con- 
tenir le  foldat.  Le  gouvernement  de  cette  place  fut  donné  au 
capitaine  la  Prade  ,  avec  cent  chevaux  ,  &  une  compagnie 
de  Gafcons.  L'armée  pafla  enfuitc  la  Mofelle  ,  ôc  après  avoir 
brillé  le  Mont  Saint  Jean  ôc  Solieuvre,  elle  alla  par  Eftain  vers 
DanvillierSj  OLi  l'Amiral  d'Annebaud  étoit  déjà  arrivé  avec  les 
uS^ainfi^"  Légionnaires  *  de  Champagne,  trois  mille  Suiffes  ,  ôc  deux 
mille  chevaux.    Danvilliers  eft  environné  de  toutes  parts  de 
marais  ,  qui  le  rendent  inacceffible  pendant  les  pluyes  de  l'hi- 
ver î  mais  les  exceflives  chaleurs  de  cette  année  avoient  telle- 
ment defTeché  les  marais  ,  qu'on  pouvoir   aifément  les  paffer. 
Cependant  les   fréquentes  forties  de  la  garnifon  ,  qui  empc- 
choient  nos  travaux ,  rendirent  le  fiége  plus  long.  Marcy  com- 
mandoit  dans  la  place ,  avec  deux  mille  hommes  de  piedôc  cinq 
D  nrirci's^     ^^^^  chevaux.  La  batterie  placée  fur  une  colline  ayant  fait  un 
par  les  Fran-  grand  fcu  ,  coiiimc  on  alloit  donner  l'affaut ,  on  parla  de  ca- 
çois.  pituler.    Après  qu'on  eut  difpuré  quelque-tems  fur  les  condi- 

tions )  il  fut  enfin  convenu ,  que  la  garnifon  fortiroit,  vie  fauve; 
que  les  Chefs  ôc  les  principaux  Seigneurs  demeureroient  pri- 
fonniers  5  que  les  foldats  feroient  renvoyez  fans  armes ,  ôc  que 
le  Roi  difpoferoit  à  fon  gré  des  effets  des  habirans.  On  don- 
na rour  le  burin  à  Coligni  ,  non  fans  excirer  des  murmures 
parmi  les  foldats.  Villefranche  capitaine  d'infanterie  ,  qui  s'é- 
toit  diftingué  dans  le  fiége ,  fut  honoré  du  gouvernement  de 
la  place,  où  il  mourut  peu  après  d'une  blefi^ure  qu'il  avoir  re- 
çue. Louis  de  Rabodanges  fut  nommé  en  fa  place  ,  ôc  on  lui 
donna  quatre  compagnies  d'infanterie  ôc  deux  cens  cavaliers , 
tant  Gendarmes  qu'Arquebufiers.  Cette  place  fut  prife  après 
quinze  jours  de  fiége. 

Ferdinand  de  Sanfeverino  ,  prince  de  Salerne  ,  qui  étoit 
parti  de  Naples  ,  vint  trouver  le  Roi  à  Danvilliers.  La  récep- 
tion qu'on  lui  fit  fut  proportionnée  à  fon  rare  mérite ,  ôc  à  la 
grandeur  de  fa  naiflance.  Ce  Prince  avoit  fidèlement  fervi 


DE   J.  A.  DE  THOU,  Liv.  X.  239 

l'Empereur,  dans  une  fcdition  excitée  à  Naples  fix  ans  aupara-  ^^  = 

vant  5  mais  la  grande  confiance  que  le  peuple  avoir  en  lui  l'a-  -f  ^^^^^  •l-^» 
voit  rendu  fufpcâ:.  Etant  allé  depuis  trouver  l'Empereur  en  ^  S  S  ^' 
Allemagne,  il  fut  mal  reçu  ,  Ôc  fe  vit  même  noirci  par  le  Vice- 
roi  Pierre  de  Tolède  ,  homme  impérieux  &  inique.  Il  revint 
enfuite  dans  fon  pays ,  qu'il  fut  enfin  oblige  de  quitter,  pour 
mettre  fa  vie  ôc  fon  honneur  à  couvert  des  embûches  qu'on 
lui  dreffoit.  Après  avoir  demeuré  quatre  jours  avec  le  Roi ,  ôc 
avoir  conféré  enfemble,  comme  on  le  croit  ,  de  quelque  en- 
treprife  fur  le  royaume  de  Naples ,  il  repaffa  en  Italie. 

Le  Roi s'étant  rendu  maître  de  Danvilliers ,  partit  pour  Ver-    ^^  ^°^ \'f"-' 

j  ^    -1  r  -  A        '      •  j'         •   •  •         P^"^  ^"^  Ver- 

dun j  ou  il  fut  reçu  avec  des  témoignages  dune  joie  univer-  dun. 

felle.  La  Ville,  à  la  follicitation  du  cardinal  de  Lorraine,  fe 
foLimit  entièrement  à  la  puiiTance  du  Roi ,  qui  promit  de  ne 
point  donner  atteinte  à  les  privilèges  ôc  à  fes  immunitez.  Cet- 
te ville  fut  autrefois  fous  l'empire   des  Mérovingiens  ;  mais 
e'tant  enfuite  entrée  dans  le  parti  de  Gillon  contre  le  roi  Chil- 
deric  ,  elle  eût  été  entièrement  ruinée,  fans  les  preffantes  priè- 
res d'Exupere.  Ellefut  depuis  la  capitale  du  Royaume  d'Audra- 
fie ,  fous  le  règne  des  Carlovingiens.  Mais  dans  le  déclin  de 
leur  puiiTance, le  roi  Charle  le  Simple  vendit  à  Henri  I.  en 
P24  le  droit  que  les  Rois  de  France  avoient  fur  cette  ville ,  Ôc 
par  une  tranfaclion  entre  l'Empereur  Othon  T.  ôc  le  roi  Louis 
IV.  elle  futfi  formellement  aliénée,  qu'il  flit  ftipulé  dans  l'atle 
que  les  Rois  de  France  ne  pourroient  jamais  la  retirer^.  Elle    tonatadié 
a  été  depuis  ce  tems-là  foûmife  aux  Empereurs  d'Allemagne,  de  réformer  Je 
ôc  enfuite  gouvernée  par  des  Comtes ,  jufqu'à  Frédéric  fils  de  ^"^^^^ho'^^  ^\ 
Godefroy  le  Barbu,  qui  ayant  entrepris,  66  ans  après ,  le  voya-  cft  nès-fàutif 
ge  de  la  terre  Sainte,  ôc  confacré  à  Dieu  fa  vie  ôc  fes  biens,  en  cet  endroit., 
transfera  les  droits  qu'il  avoit  fur  cette  ville  à  Aimon  évêque  de 
Verdun,  ôcàfes  fucceileurs.  Mais  comme  les  ducs  de  Lor- 
raine, dont  le  Duché  eft  contiguau  territoire  de  Verdun,  s'en 
emparèrent  dans  la  fuite,  fans  d'autre  droit  que  celui  que  donne 
la  force ,  Richer ,  qui  en  étoit  évêque  ,  la  racheta  cent  ans  après 
de  Baudoin  frère  de  Godefroy  de  Boiiillon  ,lorfqu'il  étoit  prêt 
de  partir  avec  fon  frère  pour  l'expédition  de  Jerufalem.  On  y 
établit  enfuite  un  Confeil,  qui  s'arrogea  peu  à  peu ,  comme 
les  autres  villes  Impériales ,  la  jurifditlion  des    Evêques ,.  au 
moyen  des  privilèges  accordez  par  les  Empereurs.    La  vue 


240  HISTOIRE 

■  du  cardinal  de  Lorraine,  en  s'efforçant  de  réduire  Cette  ville 
^ENRi  11.  ^'^^^  l'obéifTance  du  Roi ,  étoit  de  recouvrer ,  après  l'abolition 
i  r  r  (^^     de  l'autorité  des  Magiftrats,  lapuiflance  que  Tes  prédeceffeurs 
s'étoient ,  par  leur  indolence  j  laiiTé  ravir.  En  effet  le  Roi  ne  fut 
pas  plutôt  parti,  qu'il  manda  les  habirans  ,  qui  lui  parurent  les 
plus   difpofez   à  favorifer  fon  deffein  :  après  leur   avoir  fait 
un  éloquent  difcours ,  fur  faffedion  que   le  Roi  avoir  pour 
eux ,  ôc  déclamé  ouvertement  contre  le  Confeil ,  qu'il  accufa 
d'avoir  ufurpc  la  jurifdidion  Eccléfiaftique  ,  &  d'avoir  fait  gé- 
mir le  peuple  fous  le  plus  rigoureux  gouvernement ,  il  établit  une 
nouvelle  forme  d'adminiftration  ,  qu'il  fit  même  rédiger  par 
écrit.  îl  demanda  enfuite  à  laffemblée,  ii  on  approuvoit cette 
^  nouvelle  fornie  de  gouverner  fous  la  protection  du  Roi ,  ôc  fous 

la  jurifdidlion  de  l'Evêque.  Après  un  confentementuniverfel, 
l'écrit  fut  lu  publiquement,  ôc  couché  fur  les  regiftres  de  la 
ville.  Le  gouvernement  de  la  place  fut  donné  à  Gafpard  de 
Saulx  Tavanes,  avec  une  compagnie  de  cavalerie,  6c  douze 
cens  hommes  de  pied.  Le  maréchal  de  Saint  André  général  de  la 
cavalerie,  chargé  des  fortifications  de  la  ville  ,  réfolut,  fuivant 
Tavis  des  Ingénieurs,  de  bâtir  une  citadelle  dans  les  jardins  de 
l'évéché ,  parce  qu'ils  étoient  dans  le  lieu  le  plus  élevé. 
Prife  d'ivoi  Le  Roï  ayant  paffé  la  Mcufc ,  s'approcha  de  Mommedy  à  la 
niedl  ^^°'"'  ^^^^  ^^  ^^^^  armée.  Sainte  Marie  qui  y  commandoit  pour  l'Em- 
pereur ,  fut  fommé  de  fe  rendre  j  mais  il  le  refufa ,  &  dit  qu'il 
îuivroit  en  cela  l'exemple  de  ceux  d'Ivoy.  Après  quelques  lé- 
gères efcarmouches ,  où  Nicolas  d'Anglure  ,  jeune  officier  de 
grande  efpérance  ,  perdit  la  vie,  le  connétable  dcMonrmo- 
renci  fut  d'avis  de  faire  le  fiége  d'Ivoy ,  où  le  comte  de  Mans- 
feld  Gouverneur  de  la  Province  s'étoit  enfermé.  On  y  envoya 
devant  les  compagnies  des  Gendarmes  de  Nevers  ,  de  la 
Mark-Sedan  ôc  de  la  Roche-du-Maine  ,  avec  une  partie  de 
la  cavalerie  légère,  ôc  deux  mille  hommes  d'infanterie  ,  pour 
faire  la  circonvallation  delà  place,  ôc  empêcher  qu'il  n'y  en- 
trât du  fecours.  Ivoy  efl:  fitué  au  pié  d'une  colline  qui  le  com- 
inande  :  elle  a  devant  elle  une  plaine,  où  paffe  la  rivière  de 
Cheffe ,  qui  fait  aller  plulieurs  moulins,  dont  la  ville  eft  envi- 
ronnée ,  de  tous  cotez  ,  ôc  qui  tombe  enfin  dans  la  Meufe  au- 
près de  Sedan.  On  commença  à  battre  la  ville  le  22  de  Juin 
avec  trente-fix  pièces  de  canon.  La  brèche  étoit  déjà  grande, 

ôc 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  X.       241 

ôc  oh  étoit  prêt  d'aller  à  l'afTaut ,  lorfque  le  comte  de  Mans-  .. 

feld,  à  la  tête  de  fes  troupes ,  voulant  s'oppofer  à  nôtre  atta-  Hejsjri  n. 
que,  fut  tout  à  coup  abandonné  des  Allemands  &  des  foldats  i  ^  ^  2 
deCleves,  qui  étoient  au  nombre  de  trois  mille.  Ce  Comman- 
dant les  ayant  en  vain  exhortez  à  tenir  ferme  ,  fit  venir  enfin  un 
gentilhomme  François  prifonnier,  ôc  fe  tournant  vers  lui  en 
préfence  de  fes  troupes  :  ce  Allez  ,  lui  dit-il ,  je  vous  donne  la 
«  liberté,  ôc  vous  prends  à  témoin  du  tort  que  l'on  fait  aujour- 
M  d'huià  l'Empereur  ôc  à  moi.  Cette  même  place,  ajoùta-t'il, 
3'  autrefois  aflTiégée  par  le  duc  d'Orléans  frère  du  Roi ,  quoi- 
M  que  moins  forte  qu'aujourd'hui ,  fut  néanmoins  quelque-tems 
»  défendue  par  un  fimple  forgeron  ,  nommé  Gilles  ,  à  la  tête 
»  de  quelques  miferables  payfans  ;  ôc  s'il  la  rendit  enfin,  cène 
»  fut  du  moins  qu'à  des  conditions  glorieufes  ;  ôc  moi ,  qui  ne 
3'  fuis  certainement  ni  de  la  lie  du  peuple,  ni  apprentif  dans  les 
»  armes  y  il  faut  que,  par  la  lâcheté  ou  la  perfidie  de  mes  fol- 
»  dats  ,  je  me  rende  ,  avant  que  d'avoir  vii  l'ennemi,  ôcqueje 
»  fubifle  les  conditions  qu'il  voudra  me  prefcrire.  J'ai  voulu 
3>  vous  apprendre  mes  fentimens ,  ôc  vous  rendre  témoin  de 
3J  ce  qui  fe  pafie  aujourd'hui  h  afin  que  toutes  les  fois  que  vous 
»  rappellerés  dans  votre  mémoire  la  grâce  que  je  vous  accor- 
»  de ,  vous  vous  fouveniés  auiïi  de  me  juftifier  contre  les  ca- 
35  lomnies  de  ceux  ,  qui  voudroient  noircir  ma  réputation.  ^^  II 
fit  enfuite  donner  du  haut  d'une  tour  le  fignal  de  la  capitula- 
tion ;  ôc  après  les  aflurances  qu'on  a  coutume  de  prendre  en 
pareille  occafion  ,  il  envoya  Strinchant  gouverneur  de  la  place, 
pour  traiter  avec  le  connétable.  On  capitula  à  ces  conditions  : 
Que  Mansfeld,le  Gouverneur  ôc  les  principaux  ofiiciers  de- 
meureroientprifonniers;  Que  les  foldats  fortiroient  fans  armes, 
ôc  que  les  biens  des  habitans  feroient  abandonnez  à  la  difcre- 
tion  du  Roi.  Après  que  le  traité  eut  été  ligné  ,  le  Connétable, 
à  qui  le  Roi  avoit  donné  tout  le  burin  delà  place, y  envoya 
fa  compagnie  de  Gendarmes,  ôc  celle  de  fon  fils.  Ces  deux 
compagnies  profitèrent  feules  de  tout  le  butin  ,  au  grand  re- 
gret des  vieux  corps ,  qui  fous  prétexte  de  cette  injuftice  com- 
mencèrent à  fe  débander. 

Mansfeld  ayant  été  amené  devant  le  Roi^  s'excufa  d'abord 
d'avoir  fi  tôt  rendu  la  place  ,  ôc  le  pria  en  même-tems  qu'il  le 
fit  traiter  humainement.  Je  vous  alîure  ,  lui  dit  le  Roi,  que 
Tom.  IL  H  h 


242  HISTOIRE 

vous  ferez  bien  mieux  traité  en  France  qu'AndelotÔc  Slplere 
Henri  IL  ne  le  font  à  Milan.   Mansfeld  &  Strinchant  furent  envoyez  fous 
I  5  y  2.     bonne   garde  au   château  de  Vincennes  près    de  Paris.  Le 
Roi  retourna  enfuite  à  Mommedy  j  que  Sainte  Marie  lui  ren- 
dit ,  à  condition  que  lui  ôc  fa  garnifon  auroicnt  vie  &  bagues 
^  fauves  ,  mais  que  le   canon  demeureroit  dans  la  place.  Le 

Branche  cade-  R<^i  l^i^a  dans  Ivoy  Edmond  de  Courtenay-Bleneau  ^^  qui  s'é- 
te  de  la  mai-  toit  fignalé  dans  ce  fiçge  ^  &  y  envoya  enfuite  le  fieur  deHaul- 
tcnaij^iiTurde  ^^^^  '^^'^^  ^^^'^^  Compagnies  d'infanterie  ,  ôc  deux  cens  maîtres. 
Louis  le  Gros.  Le  gouvernement  de  Mommedy  fut  donné  au  capitaine  Baron, 
Parilien,  homme  recommandable ,  auquel  on  lailfaune  pareille 
garnifon  ,  à  cent  chevaux  près. 
Prife  de  Après  la  prife  des  trois  principales  villes  du  Luxembourg, 

BoLuUon.  le  Prince  de  la  Mark-Sedan  perfuada  au  Roi  qu'il  écoit  de  fon 
intérêt ,  ôc  de  l'honneur  de  la  France  ,  de  profiter  d'une  fi  fa- 
vorable occafion  pour  recouvrer  le  duché  de  Bouillon ,  dont 
l'Empereur  avoir  dépoiiillé  la  maifon  de  la  Mark  en  faveur  de 
l'évêque  de  Liège.  Le  Roi  lui  donna  pour  cette  expédition 
le  iieur  de  Jours  colonel  des  Légionnaires  de  Champagne  , 
avec  quatre  mille  hommes  d'infanterie ,  douze  cens  chevaux^ 
fa  compagnie  de  Gendarmes ,  ôc  fix  grofles  pièces  de  canon- 
Le  Prince  de  la  Mark  marcha  à  la  tête  de  ces  troupes  du  côté 
de  Bouillon  ,  ville  autrefois  fort  peuplée  ôc  entourée  de  bonnes 
murailles ,  mais  qui  eft  aujourd'hui  prefque  deferte  ôc  ruinée. 
Elle  eft  fituée  au  pié  d'une  colline,  où  s'élève  un  roc  efcarpé 
de  toutes  parts ,  fur  le  fommet  duquel  eft  un  château  environ- 
né d'un  forte  large ,  profond  ôc  taillé  dans  le  même  roc  ,  ÔC 
maintenant  feparé  de  la  colline ,  à  laquelle  il  étoit  joint  autre- 
fois. Ce  château  eft  auiïi  bien  fortifié  que  le  peut  permettre  la 
nature  du  lieu.  Le  pays  d'alentour  eft  prefque  inculte  ôc  rempli 
de  collines  rudes  ôc  couvertes  de  bois.  Le  prince  de  la  Mark 
ayant  donc  fait  paffer  ôc  repaifer  fes  troupes  par  de  très-mau- 
vais chemins ,  pour  les  faire  paroître  plus  nombreufes,  ôc  épou- 
vanter les  habitans  ^  par  le  fon  des  tambours  ôc  des  trompettes' 
qui  faifoient  retentir  tous  les  vallons ,  fit  conduire  avec  beau- 
coup de  difficulté  le  canon  fur  la  colline  ^  par  le  moyen  des  cor- 
dages qui  fervirent  à  le  tirer.  Après  que  la  batterie  eut  fait 
brèche,  le  Gouverneur  du  château ,  qui  étoit  un  bâtard  delà 
maifon  de  Haurion ,  croyant  que  le  Roi  étoit  là  en  perfonne 


DE  J.  A.   DE  THOU,  Liv.  X.  245 

avec  toute  fon  armée ,  promit  de  fe  rendre  ,  fi  dans  trois  jours 

ii  n'étoit  fecouru.   Comme  il  ne  parut  aucun  fecours  après  ce  Kenri  IL 

tems-là,  la  Mark  fe  rendit  maître  de  la  place  ôc  de  toute  l'ar-     i  j  j  2, 

tillerie.  Ce  gouverneur,  qui  paya  bien-tôt  après  de  fa  tête  la 

lâcheté  d'avoir  fi-tôt  rendu  la  Place  ,  fe  retira  avec  fagarnifon^ 

vie  6c  bagues  fauves.  Après  la  prife  du  château  de  Bouillon  , 

toutes  les  autres  places  du  duché  ne  firent  aucune  réfillance  : 

ce  futainfique  le  prince  de  la  Mark  recouvra  en  peu  de  jours 

ce  duché ,  trente  ans  après  l'ufurpation  de  l'Empereur  ;  il  eii 

donna  le  gouvernement  à  des-Avelles. 

Le  Roi  infatigable,  jufqu'à  coucher  dans'la  tranchée  avec  Autres  ex- 
fes  foldats ,  dérangeant  l'heure  de  fes  repas  y  ôc  elTuyant  les  pétitions  des 
brûlantes  chaleurs  de  l'été,  tomba  enfin  malade  ,  Ôc  fut  obli-  '^^"'^°^s- 
gé  de  garder  quelque-tems  le  lit  à  Sedan ,  où  la  Reine  le  vint 
trouver.  Il  ne  fut  pas  plutôt  rétabli,  qu'il  retourna  à  fon  ar- 
mée ,  que  le  Connétable  avoit  fait  avancer  du  côté  de  Chimay 
dans  la  forêt  des  Ardennes,  afin  de  s'oppofer  à  la  reine  Marie, 
qui  mettoit  tout  à  feu  ôc  à  fang  fur  la  frontière  -de  Picardie  , 
ôc  de  fournir  aux  vieux  foldats  quelque  occafion  de  fatisfaire 
leur  avidité.  Le  château  de  Lûmes  fitué  fur  la  Meufe  entre 
Moufon  ôc  Mezieres ,  d'où  l'on  faifoit  fouvent  des  courfes 
très  confidérables  fur  la  frontière  de  Champagne ,  fe  rendit  d'a- 
bord au  Roi ,  après  la  mort  de  fon  Seigneur  (  on  ne  fçait  s'il 
mourut  naturellement  ou  s'il  fut  tué)  ôc  fut  rafé,  à  un  baftion  près. 
Ce  château  fut  donné  au  duc  de  Nevers ,  avec  une  partie  du 
revenu  :  l'autre  partie  fut  laifTée  au  feigneur  de  Conflans  ,  qui 
avoit  époufé  la  nièce  du  feigneur  qui  venoit  de  mourir.  Lie 
Roi  fortit  du  Luxembourg  ,  dont  le  gouvernement  fut  donné 
au  duc  de  Nevers  ,  ôc  ayant  envoyé  de  grandes  provifions  au 
Roc-de-Mars ,  ôc  fait  le  dégât  aux  environs  de  Thionville , 
il  alla  attaquer  un  château  très  fort,  nommé  Arlon.  Comme  l'on 
faifoit  les  approches  de  la  place  ,  François  Anglure  d'Eflau- 
ges.  Lieutenant  de  Coligni,  futmalheureufement  tué 5  maison 
fe  vengea  bien-tôt  après  de  cette  perte ,  par  la  prife  du  châ- 
teau ,  Ôc  en  faifant  main  baffe  fur  toute  la  garnifon.  Glaion 
proche  d' Arlon  eut  le  même  fort. 

L'armée  marcha  enfuite  vers  Chimai ,  dont  la  garnifon  ôc 
les  habitans  fe  retirèrent  fur  le  champ  au  château  ,  avec  toutes 
les  munitions  qu'ils  y  purent  porter.  On  fit  un  grand  feu  fur 

H  h  i  j 


244  HISTOIRE 

le  château  :  après  que  la  brèche  eût  été  faite,  le  Gouverneur 
Henri  IL  commença  à  traiter  ,  mais  nos  troupes  qui  en  vouloient  au 
I  r  r-  2,  butin ,  fe  jetterent  fans  ordre  dans  la  place ,  ôc  la  pillèrent. 
Cette  attion  ne  fut  pas  impunie  5  il  y  en  eut  cent  brûlez 
par  le  feu ,  qui  fe  mit  dans  un  magazin  à  poudre.  On  avoit 
quelque  deffein  fur  Avefnes  ;  mais  les  pluyes  continuelles ,  qui 
fuccederent  aux  chaleurs  excelTives,  obligèrent  le  Roi  de  fé- 
parer  fon  armée.  Le  duc  d'Aumale  envoyé  en  Hainaut,  avec 
la  cavalerie  légère,  pour  s'oppofer  aux  courfes  de  la  Reine 
de  Hongrie  ,  ayant  pénétré  jufqu'à  Valencienne  ,  fans  ren- 
contrer l'ennemi ,  fit  un  Ci  grand  dégâts  qu'il  fe  vengea  plei- 
nement du  dommage  que  nous  avions  reçu  fur  notre  fron- 
tière. Cependant  le  Roi  arriva  à  Eftrée-au-Pont  le  16  de  Juil- 
let ^  après  avoir  employé  trois  mois  ôc  demi  dans  fa  campa- 
gne. Il  laiffa  une  partie  de  fon  armée  au  duc  de  Vendôme, 
ôc  fe  rendit  à  Guife ,  ôc  enfuite  à  la  Fére,  place  forte ,  fituée 
fur  la  rivière  d'Oife. 
AfFaiies  Pendant  que  le  Roi  faifoit  la  guerre  en  Allemagne ,  ôc  fur 

lemjgne,  j^^  frontières  des  Pays-Bas ,  les  Conféderez  qui  étoient  re- 
tournez à  Fieffen  ,  après  la  prife  d'Erenberg  ôc  d'Infpruch , 
firent  publier  à  Ausbourg  le  6  de  Juin  un  écrit ,  tant  en  leur 
nom  ,  qu'en  celui  de  Maurice  ,  dans  lequel  ils  difoient ,  que 
puifqu'ils  avoient  pris  les  armes  pour  la  défenfede  la  liberté  ôc 
de  la  Religion  ,  c'étoit  à  eux  d'établir  dans  les  Temples  ôc  dans 
les  Collèges,  des  Miniftres  ôc  des  Profeffeurs  capables  d'enfei- 
gner  le  peuple  ôc  la  jeuneffe.  Cet  établiiïement ,  difoient-ils, 
leur  paroiffoit  le  plus  fur  moyen  de  détruire  les  deffeins  per- 
nicieux des  ennemis  de  la  vérité  :  defleins ,  qui  jufques  -  là 
n' avoient  tendu  qu'à  l'oppreffion  des  Profeïïeurs  les  plus  dif- 
tinguez  par  leur  pieté ,  afin  d'affermir  plus  aifément  la  puiffan- 
ce  du  Pape,  Ôc  d'imprimer  de  bonne  heure  dans  l'efprit  de 
la  jeuneffe  des  principes  impies,  qui  puffent  fe  fortifier  avec 
l'âge  :  que  dans  cette  vûë ,  leurs  ennemis  avoient  non  feule- 
ment emprifonné  ces  Profeffeurs  ;  mais  par  une  violence  bar- 
bare ôc  inoûie ,  ils  avoient  encore  exigé  d'eux  le  ferment  de 
fortir  de  l'Empire  ;  qu'enfuite  ils  leur  avoient  fubflitué  des 
Miniftres  d'une  religion  contraire  ,  ou  des  apoflats  qui  avoient 
bandonné  la  vérité.  Ils  ajoûtoient ,  qu'ils  étoient  obligez  de 
rappeller  ces  Miniftres  ôc  ces  Profeffeurs  bannis ,  ôc  que  pour 


DE  J.   A.  DE   T  H  O  U,  Liv.   X.         24; 

ne  laifier  aucun  lieu  à  la  calomnie  ,  ils  les  déchargeoient  de  ra^ra^^s» 
leur  l'erment  î  afin  que  ,  fous  la  protetlion  des  Confederez,  ils  Henri  IL 
pûfienf  prêcher  publiquement  dans  toute  l'Allemagne  la  pure     j  ç  ^  2- 
parole  de  Dieu,  &  inftruire  la  jeunelTe;  fous  peine,  pour  qui- 
conque leur  reprocheroit  en  aucune  manière  d'avoir  trahi  leur 
ferment,  d'être  féverement  puni.  Bien  plus,  ils  ordonnèrent, 
que  ceux  qui  ne  pourroient  s'accorder  avec  eux ,  à  caufe  de 
leur  différente  façon  d'enfeigner,  feroient  chaflez,  ôc  que  les 
Magiftrats  des  villes  tiendroient  la  main  à  l'exécution  de  cette 
.ordonnance.  Cinq  jours  après  fa  publication,  les  Minières  6c 
les  Regens  ,  qui  avoient  été  chaflez  j  furent  rétablis  par  Tauto- 
rite  des  Magiftrats. 

Le  marquis  Albert  de  Brandebourg  ,  qui  ne  refpiroît  que 
la  guerre ,  voyant  que  les  defleins  de  Maurice  n'avoient  que 
la  paix  pour  objet ,  penfa  férieufement  au  parti  qu'il  avoit  à 
prendre.  Il  avoit  déjà  quitté  l'armée ,  avant  que  Maurice  re- 
vînt de  Linz  ,  Ôc  avec  fes  troupes ,  ôc  celles  de  quelques 
Confederez  ,  qui  compofoient  deux  mille  chevaux  ,  6c  dix- 
neuf  compagnies ,  il  avoit  premièrement  attaqué  le  Grand- 
Maître  de  l'Ordre  Teutonique  *  j  6c  après  avoir  ravagé  6c  brûlé  ^  Volfang. 
fes  terres ,  tiré  même  de  lui  une  grande  fomme  d'argent ,  il 
étoit  venu  vers  Nuremberg  ,  6c  avoit  fait  capituler  le  y  de 
Mai  Lichtenaw  ,  fortereffe  d'importance,  à  deux  lieues  de 
Nuremberg.  Le  lendemain  de  cette  expédition  ,  il  écrivit  aux 
Magiftrats  de  cette  ville  une  lettre  j  par  laquelle  repréfentant 
en  peu  de  mots  les  deifeins  du  Roi  de  France  6c  des  Con- 
federez, qu'on  avoit  déjà  pu  reconnoître  par  leurs  écrits  pu- 
blics, répandus  dans  toute  l'Allemagne,  il  difoit  que  les  au-  .i 
teurs  d'une  fi  généreufe  entreprife,  ne  doutoicnt  point,  que 
tous  les  gens  de  bien  ,  6c  ceux  qui  avoient  quelque  zélé 
pour  la  liberté  6c  la  tranquillité  publique  ,  ne  fe  joigniffent 
à  la  Ligue  ;  ils  déclaroit  aulTi  pour  ennemis ,  non  feule- 
ment ceux  qui  s'oppoferoient  aux  progrès  de  leurs  armes ,  mais 
encore  ceux  qui  leur  refuferoient  du  fecours.  Il  ajouta,  qu'il 
étoit  chargé  de  la  part  des  Confederez  ,  de  foûmettre  tout  ce 
qu'il  trouveroit  devant  lui ,  6c  de  ne  laifTer  en  arrière  aucune 
place  importante ,  capable  de  donner  de  l'ombrage  :  Que  puif- 
que  la  ville  de  Nuremberg  ne  s'étoit  point  encore  déclarée , 
ôc  n'avoir  envoyé  aucuns  Députez,  ni  à  Ausbourg,  ni  à  lui 

Hh  lij 


2^6  HISTOIRE 

a;.»»--»  même ,  il  s'étoit  emparé  du  château  de  Lichtenaw  j  qui  ia- 
Henri  II    commodoit  fon  camp,  fans  néanmoins  maltraiter  la  garnifon, 
^  ^  *  qui  étoit  à  fa  difcretion  5  qu'il  les  prioit  enfin ,  de  la  part  du 
^  ^  "'     Roi  de  France,  de  la  Tienne,  ôc  de  celle  de  fes  Alliez  ,  de 
déclarer  au  plus  tard  dans  le  jour  fuivant ,  quel  parti  ils  vou- 
loient  prendre  ,  afin  qu'on  ne  pût  plus  douter  de  leur  intention. 
Quoique  le  marquis  de  Brandebourg  avançât  dans  cette  let- 
tre }  que  ceux  de  Nuremberg  n'avoient  donné  aucun  fecours 
aux  Conféderez,  ôc  qu'il  voulût  infinuer  qu'il   ignoroit  leurs 
difpofitions ,  il  fçavoit  pourtant  bien ,  quelorfque  tous  les  Con- 
féderez  étoient  campez  à  Schweinfurt  ^  on  avoit  traité  \q  26 
Mars  avec  eux ,  afin  de  les  faire  entrer  dans  la  ligue ,  ôc  d'en 
tirer  des  munitions  ôc  une  grande  fomme  d'argent  :  que  d'a- 
bord on  n'avoir  rien  pu  en  obtenir  ;  mais  qu'enfin  ,  après  plu- 
fieurs  conteftations ,  il  avoit  été  convenu  ,  qu'ils  donneroient 
deux  cens  mille  écus  d'or,  ôc  que  par  ce  moyen  la  Ligue  les  tien- 
droit  pour  amis  :  réle£leur  Maurice  leur  avoit  fait  cette  promeffe 
au  nom  de  tous  les  Conféderez.  Ceux  de  Nuremberg  répondi- 
rent fur  le  champ  au  Marquis ,  ôc  s'excuferent  de  ce  qu'ils  ne 
lui  avoient  envoyé  aucun  Député  ,  fur  la  parole  qu'ils  avoicnt 
reçue  de  Maurice  ôc  des  autres  Princes ,  ôc  fur  le  traité  fait  en- 
femble,le  priant  néanmoins  de  leur  rendre  la  place  qu'il  leur 
avoit  prife ,  comme  un  témoignage  de  l'affection  qu'il  avoit  pour 
eux.  Le  Marquis  répliqua  à  cette  lettre  trois  jours  après ,  ôcleur 
manda  ,  que  le  traité  dont  ils  parloient  lui  étoit  inconnu ,  ôc  que 
comme  il  s'agiffoit  en  cela  de  l'intérêt  du  Roi  de  France,  qu'il 
avoit  autant  à  cœur  que  les  affaires  des  autres  Conféderez ,  ils 
euffent  à  lui  montrer  ce  traité.  Ils  le  fatisfirent  fur  ce  point; 
mais  il  ne  laiffa  pas  encore  de  les  preffer  au  nom  du  Roi,  de 
répondre  dans  quelques  heures,  à  ce  qu'on  leur  demandoit; 
autrement  qu'il  agiroit  en  ennemi. 

Sur  ces  entrefaites ,  ceux  de  Nuremberg  ayant  envoyé  faire 
leurs  plaintes  aux  Conféderez^  Maurice  ôc  le  prince  Guillau- 
me de  Heffcj  fils  du  Landgrave  ,  leur  répondirent ,  qu'ils  étoient 
fort  furpris  du  procédé  du  marquis  de  Brandebourg,  ôc  qu'ils 
ne  l'approuvoient  pas?  que  quant  à  eux,  ils  garderoient  leur 

Ïiarole,  ôc  feroient  leurs  efforts ,  afin  qu'on  leur  rendît  ce  qu'on 
eur  avoit  pris,  ôc  que  les  troupes  du  Marquis fuffent rappel- 
lées.  Mais  tandis  que ,  pour  remettre  le  calme ,  Maurice  Ôc  fes 


'■g- 


DE    J.  A.  DE  THOU,  Liv.  X.  ^247 

ailliez  envoyent  par  tout  des  Députez ,  le  Marquis  mécontent 
de  la  réponfe  des  Magiftrats  de  Nuremberg,  entra  en  fureur,  Henri  IL 
ôc  voulant  obtenir  par  la  terreur  ce  que  l'équité  lui  refufoitj  1  c-  r  2. 
il  pilla  la  ville  de  Lichtenaw,  mit  le  feu  au  château  ,  ôc  le  rui- 
na de  fond  en  comble.  Ayant  enfuite  exigé  de  la  ville  une 
grande  fomme  d'argent ,  il  obligea ,  l'épée  à  la  main ,  les  habi- 
tans,  de  prêter  ferment  de  fidélité ,  à  luiôc  à  George  Frédéric 
fon  coufin ,  &  fit  auffi-tôt  approcher  fes  troupes. 

Le  prince  Guillaume,  ne  pouvant  y  remédier,  pour  déga-  Maf""^^"' Al- 
ger en  quelque  façon  fa  parole,  fit  revenir  deux  compagnies  bertdc  Bian- 
de  cavalerie,  qu'il  lui  avoir  fournies  contre  le  grand  Maître  de  '^eboun 
l'Ordre  Teutonique.Le  Marquis,  indigné  du  rappel  de  ces  trou- 
pes ,  ne  s'en  prit  pas  dès  lors  feulement  à  ceux  de  Nuremberg, 
mais  encore  à  tous  les  Princes  de  la  ligue?  ôc  ne  mettant  plus 
de  bornes  à  fa  fureur,  il  commença  la  plus  cruelle  ôc  la  plus 
fanglante  de  toutes  les  guerres.  Il  brûla  d'abord  cent  villages, 
foixante  ôc.  dix  châteaux,  ôc  toutes  les  maifons  de  campagne 
de  ceux  de  Nuremberg  ;  il  n'épargna  pas  même  les  l'emples, 
qu'il  eut  la  précaution  de  piller ,  avant  que  d'y  mettre  le  feu. 
Il  alla  enfuite  dans  une  vafte  forêt,  qui  fourniffoit  du  bois  à  bâ- 
tir Ôc  à  brûler  à  tout  le  pays  d'alentour ,  ôc  brûla  plus  de  trois 
mille  arpens.  Il  menaça  enfuite  toute  la  nobleile  du  pays  de 
lui  faire  la  guerre ,  fi  elle  n'entroit  dans  fon  parti.  Les  évêques 
de  Bamberg  ôc  de  Virtzbourg  en  Franconie  ,  efi'rayez  de  ce 
torrent  impétueux,  s'accommodèrent  avec  lui  à  de  rudes  condi- 
tions :  celui  de  Bamberg  lui  donna  vingt  villes ,  Ôc  par  un  aéte 
pafTé  entre  eux  le  ip  de  Mai ,  il  lui  céda  fon  droit  fur  tous  les 
bénéfices  ôc  fiefs  de  fes  Etats.  Celui  de  Virtzbourg ,  outre  cent 
mille  écus  d'or  qu'il  lui  compta,  fut  encore  oMigé  de  fe  char- 
ger du  payement  de  fes  dettes,  qui  fe  montoient  à  plus  de  trois 
cens  mille  écus  d'or. 

Cependant  les  villes  de  la  Souabe,  au  nombre  de  vingt-fix, 
ayant  formé  une  aUemblée  à  Aufbourg ,  envoyèrent  des  Dé- 
putez au  marquis  Albert  de  Brandebourg  ,  pour  le  fléchir  en 
faveur  de  ceux  de  Nuremberg,  dont  le  déplorable  état  les  tou- 
choit  fenfiblement  :  mais  ne  pouvant  rien  gagner  fur  l'efpric 
de  ce  Prince  >  ils  confeillerent  à  ceux  ,  pour  qui  ils  s'intéref- 
foient,  d'acheter  la  paix.  Ils  leur  dirent,  que  puifqu'Erenberg 
ctoit  pris ,  ôc  que  la  guerre  étoit  allumée  en  Hongrie  ôc  en 


M^  HISTOIRE 

« ' ■■«  Italie  ,  iln'yavoit  plus  defecours  à  efperer,  ôc  qu'il  falloit  cour- 

Henri  II.  ^^^  doucement  la  tête  fous  le  joug,  quelque  pefant  qu'il  fut. 
j  j.  ç  2.     La  ville  de  Nuremberg  rejetta  cet  avis  5  ôc  quoiqu'elle  reclamât 
en  vain,  tantôt  la  protection  de  l'Empereur,  ôc  tantôt  celle  de 
Maurice j  elle  protefta  néanmoins  qu'elle  s'expoferoit  à  tour, 
plutôt  que  d'accepter  les  conditions  dures  qu'on  lui  propofoit. 
Le  Marquis ,  irrité  de  leur  fermeté  opiniâne  ,  foudroya  la  ville 
avec  plus  de  furie  qu'auparavant  5  ôc  pour  fe  rendre  plus  ter- 
rible, il  porta  le  feu  par  tout  oi^i  il  pût,  ôc  brûla  même  un 
fauxbourg entier.  Cependant  George  Thannenberg,  ôc  Guil- 
laume Schachten  arrivèrent  au  camp  du  Marquis,  envoyez  de 
la  part  de  l'cledeur  JVtaurice,  Ôc  du  Prince  Guillaume  iils  du 
Landgrave  j  s'étant  joints  aux  députez  des  villes  de  Souabe.qui 
étoient  prêts  de  partir ,  fans  avoir  rien  terminé  ,  ôc  ayant  déli- 
béré enfemble,  ils  ménagèrent  enfin  un  accommodement ,  ôc 
conclurent  la  paix  à  ces  conditions  :  Que  la  ville  de  Nurem- 
berg fourniroit  deux  cens  mille  écus  d'or,  ôcfix  pièces  de  ca- 
non avec  leur  attirail,  ôc  favoriferoir  en  tout  les  Conféderez, 
à  l'exemple  de  ceux  d'Aufbourg  5  ôc  que  réciproquement  le 
Marquis  rendroitce  qu'il  avoit  pris  ôc  leveroit  le  liège.  C'eft  ainfi 
que  ceux  de  Nuremberg,  qui  étoient  demeurez  neutres  dans  la 
guerre  précédente,  ôc  même  dans  le  commencement  de  celle- 
ci ,  de  peur  d'offenfer l'Empereur  ôc  la  maifon  d'Autriche,  fu- 
rent enfin  obligez  de  faire  une  paix  défavantageufe,  pour  n'avoir 
pas  été  fecourusparl'éleêleur  Maurice.  Ce  Prince  leur  témoigna 
être  fort  fâché  de  la  conduite  du  Marquis  j  mais  il  s'excufa  de  ne 
pouvoir  dans  les  conjonêlures  préfentes  fatisfaire  à  leurs  juftes 
plaintes. 

Après  que  le  Marquis  eût  levé  le  fiége  de  Nuremberg,  ôc 
augmenté  fes  troupes  de  celles  des  Colonels  Dalwig  ôc  Ol- 
denbourg ,  il  écrivit  à  la  ville  d'UIme  le  20  de  Juin  ,  pour 
l'avertir  de  prendre  pour  exemple  celle  de  Nuremberg,  qu'il 
venoit  de  ranger  à  fbn  devoir  ,  ôc  de  foumettre.  Il  les 
menaça  ,  s'ils  réiifloient  ,  de  les  aiïiéger  autrement  qu'il  n'a- 
voit  fait  jufqu'alors ,  ôc  en  cas  qu'il  prît  la  ville ,  comme  il 
n'en  doutoit  point,  de  ne  pardonnera  aucun  mdle  au-deffus 
de  fept  ans.  Les  habitans  d'UIme  lui  répondirent  en  peu 
de  mots  ,  qu'ils  ne  feroient  jamais  ce  qu'il  exigeoit  d'eux. 
On  crut  dans  ce  tems-là  ,  que  le  Marquis  ne  fe  montroit  fj 

violent 


DE   J.   A.  DE  THOU,  Liv.  X;  24^ 

vloîeiic  ôc  fi  intraitable  ,  que  paLxe  qu'il  n'agifloit  plus  alors 
pour  les  intérêts  de  la  Ligue,  mais  pour  les  fiens  propres ,  ôc  Wpj^j^j  jj 
que  fon  defïein  étoit  de  s'approprier  toutes  fes  conquêtes.  "^^  -  ^ 
Cependant ,  quoique  ce  Prince  fût  mécontent  de  ce  que  Mau- 
rice avoit  traité  avec  l'Empereur  ,  à  l'infcu  du  Roi ,  ôc  qu'il 
méditât  une  nouvelle  guerre,  ilobligeoit,  depuis  la  levée  du 
fiége  de  Nuremberg  ,  toute  la  NoblefTe  qui  (è  foùmettoit  à 
lui ,  de  ne  prêter  le  ferment  qu'aux  Confederez.  Devenu  plus 
féroce  ,  ou  plus  hardi,  par  tant  d'heureux  fuccès ,  il  tourna  en- 
fuite  fes  armes  contre  les  Eccléfiaftiques ,  avec  lefquels  il  avoit 
déjà  éprouvé  qu'il  y  avoit  beaucoup  à  profiter.  S'étant  donc 
jette  (ur  l'Etat  de  l'éleéleur  de  Mayence  ,  il  alla  camper  fur 
le  Mayn ,  ôc  après  avoir  brûlé  ôc  pillé  tout  ce  qu'il  ren- 
çontroit ,  il  exigea  de  ce  Prince  une  grande  fomme  d'argent.  ^ 
Mais  tandis  que  l'on  contelloit  fur  la  fomme ,  l'Ele£teur  épou- 
vanté prit  la  fuite  ,  le  y  de  Juillet  ,  après  avoir  fait  jetter 
dans  le  Rhin  tout  le  canon  qui  pouvoir  fervir  à  l'ennemi.  Le 
Marquis  marcha  cnfuite  du  côté  de  Trêves  j  comme  il  répan- 
doit  la  terreur  de  tous  cotez  ,  f  Archevêque  fut  très-épouvante, 
à  fon  approche.  Albert  lui  demanda  au  nom  du  Roi  (nom, 
dont  il  fe  couvroit  toujours,  depuis  qu'il  étoit  mécontent  des 
Confederez  )  le  château  de  Coblents ,  place  forte ,  ôc  avan- 
tageufement  fituée  fur  le  confluent  du  Rhin  ôc  de  la  Mofellew 
Mais  l'Archevêque  rejetta  fa  demande. 

Cependant  l'électeur  Maurice  s'étoit  rendu  à  Paflaw  ,  pour 
ménager  quelque  accommodement  avec  le  roi  Ferdinand  ; 
Albert,  éle6leur  de  Bavière,  gendre  de  ce  Prince,  s'y  trouva 
au  nom  de  l'Empereur ,  avec  les  Evêques  de  Salzbourg  ôc 
d'Eyftat ,  ôc  les  Députez  des  Eleveurs ,  ôc  des  Ducs  de  Cle- 
ves  ôc  de  Virtemberg.  Maurice  fit  un  long  difcours ,  le  pre- 
mier jour  de  Juin  ,  dans  lequel  fe  plaignant  hautement  du 
gouvernement,  il  dit  :  Que  des  étrangers ,  après  avoir  opprimé 
la  liberté  Germanique,  ôc  affoibli  le  pouvoir  des  Electeurs, 
avoient  ufurpé  toute  l'autorité  :  qu'on  leur  déroboit  la  con- 
noiffance  de  plufieurs  affaires  importantes  j  qu'on  prenoit  mê- 
me des  mefures  pour  leur  ôter  dans  la  fuite  le  droit  d'élire  les 
Empereurs  j  qu'on  renverfoit  les  loix  ;  que  les  Electeurs  n'a- 
yoient  plus  dans  les  diètes ,  ni  crédit ,  ni  autorité  5  qu'ils 
ii'ofoient  pas  même  faire  leurs  affemblées  pardculieres ,  ôc  que 
Tome  IL        ^  I  i 


s^fo  HISTOIRE 

•->-«;^^  leur  Jurlfdi£lion  étoit  fort  afFoiblie ,  par  la  Chambre  de  Spire , 
Henri  II  ^^^  recevoit,  contre  l'ancienne  coutume  ,  les  appellations  in- 
j  ç  ^  terjettées  de  leurs  jugemens  :  Que  par  rapport  au  Confeil  Au- 
lique  ,  les  délais  affedez  ruinoient  les  particuliers  ,  qu'on  ne 
pouvoir  qu'avec  peine  y  obtenir  audience  j  que  Ton  n'y  exa- 
minoit  point  attentivement  ce  qu'on  y  propofoit,  à  caufe  du 
peu  de  connoiflance  que  les  Miniftres  avoient  de  la  lan- 
gue du  pays  j  ôc  que  même,  faute  de  l'entendre,  bien  fouvent 
on  y  interprêtoit  mal  toutes  les  proportions ,  qui  ne  tendoient 
qu'à  l'utilité  publique:  Qu'on  défendoit^par  des  édits  rigoureux, 
aux  fujets  de  l'Empire  ,  de  fervir  les  Princes  étrangers ,  &c 
qu'on  faifoit  jurer  tous  ceux  qui  rentroient  en  grâce ,  de  ne 
jamais  porter  les  armes  contre  les  Etats  de  la  maifon  d'Au- 
triche ,  ôc  que  par-là  on  les  retranchoit  en  quelque  forte  du 
corps  de  l'Empire.  Qu'on  avoir  fans  diftinction  exigé  de  l'ar- 
gent de  ceux  qui  avoient  toujours  été  attachez  au  parti  de 
l'Empereur  ,  ôc  de  ceux  ,  que  leur  devoir  avoir  obligés 
de  fervir  leurs  Princes  dans  la  guerre  de  la  Ligue  de  Smal- 
cade  j  ce  qui  étoit  une  injuftice  &  un  affront  :  Qu'on  avoir  fait 
venir  en  Allemagne  des  foldats  étrangers  qui  ayant  été  dif- 
tribuez  dans  des  garnifons  après  la  guerre ,  s'étoient  portez  à 
foute  forte  d'excès  :  Que  l'Empereur  s'étoit  glorifié ,  dans  des 
Kvres  publiez  avec  fa  permiilion ,  d'avoir  triomphé  de  l'Al- 
lemagne? que  pour  lui  témoigner  fon  mépris  ôc  finfulrer,  il 
avoir  envoyé  dans  les  pays  érrangers ,  les  pièces  d'artillerie 
qu'il  avoir  enlevées  aux  Allemands  ;  ôc  comme  Ci  elles  n'euf- 
fent  pas  fuffi ,  qu'il  en  avoit  encore  fait  fabriquer  d'autres  , 
fur  lefquelles  il  avoir  fait  mettre  les  armes  des  Eleveurs ,  afin 
que  l'on  crût  qu'elles  avoient  été  prifes  fur  eux  :  Qu'on  avoit 
fouvent  oui  dire  à  des  foldats  étrangers  ,  qu'on  verroit  un 
jour  dans  toutes  les  principales  villes  de  l'Allemagne,  des 
Forts  ôc  des  Citadelles ,  qui  la  rendroient  un  Etat  héréditaire 
de  la  maifon  d'Autriche  :  Que  pour  être  maître  de  tous  les 
fuffrages,  on  admettoit  dans  les  diètes  des  perfonnes  indignes 
d'y  être  reçus  ;  qu'on  avoit  établi  à  Spire  une  Chambre  j  dont 
ceux  de  la  confeflion  d'Ausbourg  étoient  exclus ,  ôc  oii  les 
Juges,  par  leurs  délais  ôc  leurs  circuirs  ;  ruinoienr  les  parties. 
Il  ajouta  )  que  fi  on  entreprenoit  de  remédier  à  tous  ces  dé- 
fordres,  non  feulement  pour  l'intérêt  des  particuliers  ,  mais 


DE  J.  A.  DE  THOU.  Liv.  X.  2;i 

encore  pour  l'honneur  de  toute  l'Allemagne ,  il  y  avoît  lieu  i   » 

d'efpérer  un  accommodement.  Cependant  il  demandoit,  que  Henri  IL 
toutes  les  ordonnances  faites  contre  les  droits  ôc  la  liberté  de      i  ç  c  2. 
l'Allemagne ,  fufient  revues    &  examinées  dans  la  première 
-diète j  ôc  que,  du  confentement  de  tous  les  Etats  afiemblez , 
on  pourvût  à  la  tranquillité  publique. 

Ceux  qui  étoient  venus  à  cette  affemblée  ,  pour  demander 
des  grâces ,  ayant  oui  ces  propofitions  touchant  la  réforme  du 
gouvernement,  furent  d'avis ,  par  refped  pour  l'Empereur ,  d'en 
remettre  la  décifion  à  la  diète  générale  des  Etats  de  l'Empire. 
Jean  de  Frefle  évêque  de  Bayonne ,  que  l'éledcur  Maurice 
avoit  amené ,  afin  que  le  Roi  pût  avoir  connoiffance  de  tout 
ce  qui  fe  pafferoit,  eut  audience  le  trois  de  Juin.  Il  parla  d'a- 
bord del'ancienne  amitié  qui  avoit  régné  entre  les  Germains  ôc 
les  Gaulois ,  ôc  depuis  entre  les  Allemandsôc  les  François?  ôc  des 
glorieux  avantages  que  les  Princes  Chrétiens  avoient  retiré  de 
cette  étroite  union.  Il  ajouta  que  l'empire  d'occident  ayant  été 
fondé  par  la  famille  des  Rois  de  France  ,  il  avoit  été  autrefois 
compofé  des  deux  nations  ;  enforte  que  l'Empire  appartenoit  à 
Tune  ôc  à  l'autre  j  qu'il  avoit  été  depuis  transféré  aux  Allemands, 
6c  enfuite  aux  Saxons ,  comme  iffus  de  nos  Rois  ;  que  la  France 
6c  l'Allemagne  avoient  toujours  été  floriflantes  fous  ces  Em- 
pereurs j  que  la  puiflance  ôc  les  forces  réunies  des  Allemands 
&  des  François  étoient  fi  grandes,  qu'ils  étoient  les  maîtres 
de  la  Hongrie ,  de  la  Dace ,  de  la  Bohême  ,  de  la  Pologne , 
du  Dannemark,  ôc  de  toute  l'ItaUe ,  que  les  François ,  toujours 
zélez  pour  la  confervation  ôc  Fagrandiffement  de  la  religion 
Chrétienne ,  avoient  entrepris  plufieurs  guerres  contre  les  Sar- 
razins  ôc  les  Turcs,  ôc  avoient  remporté  d'éclatantes  vi£loi- 
res  en  Afie,  en  Afrique  ôc  en  Europe;  que  Philippe  Augufte 
ayant  renouvelle  cette  ancienne  alliance  prefque  éteinte,  vou- 
lut qu'elle  fût  écrite  en  caractères  d'or,  pour  apprendre  à  lapcf" 
terité  l'eftime  qu'il  en  faifoit;  qu'elle  avoit  été  depuis  entière- 
ment abolie,  par  quelques  Princes  étrangers  parvenus  à  la  cou- 
ronne Impériale,  fans  être  dignes  de  la  porter  ;  qu'alors  les 
forces  d'Allemagne  avoient  été  beaucoup  affaiblies  parles  guer- 
res civiles  j  qu'enfin  les  illuftres  Princes  de  la  maifon  de  Luxem- 
bourg ,  Henri  VIL  ôc  Charle  IV.  fon  pent-fils  ,  auteur  de  la  m  /leLelk- 
Bulle  d'or*,  ôcfes  deux  fils  Vencellas^ôc  Sigifmond,  rendirent  de. 

liij 


fi;2  HISTOIRE 

—  à  l'Allemagne  fa  première  fplendeur ,   &  renouèrent  ave 


C 


Henri  IL  "^^  -^^^^  ^^^^  étroite  alliance.  Que  les  Princes  de  la  maifon 
j  -.  ^  d'Autriche  leur  ayant  fuccedé,  l'Empereur  Albert  avoitfigna- 
lé  fon  amitié  pour  la  France ,  en  réliftant  aux  preflantes  folli- 
citations  de  BonifaceVIII.  homme  turbulent  Ôcfuperbe,  ÔC 
en  refufant  de  prendre  les  armes  contre  Philippe  le  Bel  ,  Ô£ 
d'attaquer  fon  Royaume ,  que  ce  Pape  a  voit  abandonné  au 
premier  occupant. 

3'  Ces  beaux  exemples,  continua-t-il ,  auroient  dû  détourner 

=5  l'Empereur  Charle  V.  du  deflein  qu'on  lui    a  infpiré  mal 

oî  à  propos  de  faire  la  guerre  au  Roi  François  I.  ,  de  tendre 

»  depuis  des  embûches  à  Henri  IL  fon  fils ,  ôc  enfuite  de  l'atta- 

3'  quer  ouvertement.  En  effet  quel  deffein  a-t-il  eu ,  ajoiita-tiI> 

3'  en  fe  déclarant  contre  ce  Prince ,  il  ce  n'eft  de  divifer  ces 

M  deux   nations  invincibles  par  leur  union  ,  ôc  de  fubjuguer 

=>  enfuite  plus  aifément  l'Allemagne  ?  Quel  étoitfon  but^lorf- 

M  qu'il  à  acheté  la  paix  avec  le  Turc,  aux  dépens  de  fonhon- 

«  neur,  &  par  un  tribut  honteux  5  lorfque  fous  prétexte  de  défen- 

»  dre  la  Religion  ôc  de  contenir  les  peuples ,  il  a  entretenu  dans 

3'  fAlIemagne  la  difcorde  ôc  les  fadions  j  lorfqu'il  l'a  remplie 

9'  de  garnifons  Efpagnoles,  ôc  vuidéles  arcenaux  j  lorfqu'ils  fe 

■»>  rend  enfin  redoutable  à  tout  l'Empire^par  de  tyranniques  exae- 

M  tions?  Le  fceau  de  TEmpire  ,  la  chambre  de  Spire,  lespri- 

=»  vileges  ôc  la  liberté  des  diètes ,  tout  cela  dépend  aujourd'hui 

-    M  du  caprice  du  feul  évêque  d'Arras  :  ceux  qui  volontairement^ 

«  ou  dans  l'efpérance  de  quelque  fortune ,  vont  fervir  les  Prin- 

«  ces  étrangers,  font  dépouillez  de  leurs  biens ,  ou  profcrits, 

"  ou  même  conduits  au  fupplice,  comme  des  criminels  '.  Tels 

'>•>  font  les  artifices  ôc  les  violences  qu'on  met  en  ufage,  pour 

«  opprimer  la  liberté  de  la  nation,  pour   renverfer  les  loix^ 

3>  ôc  pour  faper  l'autorité  des  Electeurs   ôc  de  tous  les  Etats 

»'  d'Allemagne.   Par  ce  moyen   on  prétend  que   le  roi  Fer- 

*  dinand  ,  ou  contraint  par  une  force  fupérieure ,  ou  abufé  par 

^  de  vaines  efpérances ,  cède  fon  droit  à  l'Empire ,  ôc  que 

^  le   Prince  d'Efpagne  foit    enfin   proclamé   Roi    des  ilo-! 

«  mains.  » 

Il  ajouta  ,  que  l'amour  de  la  patrie  avoit  armé  le  Prince 
Maurice ,   ôc  les  autres  Electeurs ,  réfolus  enfin  de  prévenir 
?  AUulioii  ^^  colonel  Vogelsperger ,  dont  il  eft  parlé  ci-devant. 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  L  i  v.  X.  2<^ 


-)  > 


rorâge,&  des'oppofer  aux  étrangers  5  qu'une  11  grande  entreprife  m. 

étant  au-deflus  de  leurs  forces ,  ils  avoient  imploré  le  fecours  tj  ,  tt 
du  Roi  très- Chrétien,  qui  facrifiant  généreufement  à  leurs  in- 
térêts tous  fes  juftes  refientimens,  s'étoit  lié  étroitement  avec  ^  ^  "" 
eux,  par  un  traité,  qui  portoit  entre  autres  chofes,  qu'ils  n'en 
pourroient  faire  aucun  avec  l'ennemi  commun,  fans  le  confente- 
ment  du  Roi  :  Que  Maurice ,  quoique  lié  par  cet  article ,  avoit 
néanmoins,  pour  procurer  la  tranquillité  des  peuples,  &  faire 
plaifir  au  roi  Ferdinand,  demande  au  Roi  de  France^  à  quel- 
les conditions  il  trouveroit  bon  qu'on  traitât  avec  l'Empereur  î 
que  fa  Majefté  très-Chrénenne,  plus  touchée  du  bien  public, 
que  de  fes  intérêts  particuliers ,  avoit  bien  voulu  fatisfaire  à  la 
demande  d'un  Prince  fon  ami ,  bien  qu'elle  fût  entièrement 
contraire  à  ce  qui  avoit  été  promis  ôc  ftipulé  :  Que  le  Roi 
fon  maître  n'empêcheroit  point  qu'on  ne  traitât  de  la  paix  > 
pourvu  que  les  anciennes  playes  fulTent  guéries  parfaitement, 
pour  ne  fe  rouvrir  plus  3  que  les  Princes  prifonniers  fuffent. 
mis  en  liberté ,  fuivant  les  conventions  du  traité  de  la  Ligue  5 
ôc  qu^eniin  l'ancienne  union  de  l'Allemagne  avec  la  France, 
ôc  la  nouvelle  alliance  >  fulfent  confirmées ,  ôc  demeurafient 
fermes  ôc  confiantes  :  Qu'à  l'égard  de  ce  qui  concernoit  le  Roi- 
en  particulier,  comme  l'Empereur  lui  avoit  pris  plufieurs  places  y 
&c  que  fans  aucun  motif  légitime ,  il  lui  avoit  déclaré  la  guer- 
re ,  il  lui  paroifToit  jufte  ,  que  l'auteur  du  mal  le  réparât  d'une 
manière  convenable  :  Qu'au  refle  ,  le  Roi  fon  maître  fondé 
fur  la  juflice  de  fa  caufe  ,  autant  que  fur  la  puifTance  de  fes 
armes  ,  feroit  voir  non  feulement  à  Maurice  ôc  aux  autres 
Princes  (qu'il  fouhaitoit  de  fatisfaire  en  cette  occafion)  mais 
encore  à  toute  la  Chrétienté ,  dont  il  étoit  le  défenfeur  ôc  le 
protecteur  né ,  combien  il  avoit  à  cœur  la  tranquillité  ôc  la 
paix  de  l'Europe  Chrétienne. 

Les  Princes  répondirent  à  ce  difcours  :  Qu'ils  avoient  avec 
plaifir  oui  parler  de  l'ancienne  union  de  la  France  avec  l'Alle- 
magne ,  ôc  qu'ils  remercioient  le  Roi  de  l'affedion  qu'il  leur 
témoignoit ,  en  préférant  le  bien  public  à  fes  intérêts  particu- 
liers, jufqu'à  permettre  que  ceux  de  la  Ligue  entraffent  en  ac- 
commodement avec  l'Empereur.  Ils  ajoutèrent  qu'ils  ne  dou- 
toient  point  que  les  conditions  de  paix  ,  propofées  par  fa  Ma- 
jefté,  ne  fuffent  agréées  de  l'Empereur,  qui  avoit  toujours  eu  des 

I  i  iij, 


2^4  HISTOIRE 

intentions  favorables  pour  le  bien  public  ,  &  qui  étant  alors 
Henri  II  l'^^i^"'^  difpofé  que  jamais ,  faifoit  efpcrer  de  mettre  bien  -  tôt 
1  c  c  2.  ^^  liberté  les  Princes  prifonniers  :  Qu'au  refte ,  comme  le  renou- 
vellement de  l'ancienne  alliance ,  ôc  la  confirmation  de  la  nou- 
velle ne  pouvoient  fe  conclure  dans  une  aflemblée  particulière , 
il  étoit  à  propos  de  la  remettre  à  une  Diète  générale  j  qu'ils 
defiroient  néanmoins,  que  l'amitié  qui  a  toujours  régné  entre 
les  deux  nations  demeurât  confiante  ôc  inaltérable  :  Qu'à  l'é- 
gard des  plaintes  particulières  que  le  Roi  faifoit  de  l'Empe- 
reur ,  au  fujet  des  places  que  ce  rrince  lui  avoir  prifes  ,  &  que 
le  Roi  vouloir  qu'on  lui  rendît ,  il  leur  fembloit  à  propos  que 
le  roi  Très-Chrétien  s'expliquât  plus  clairement  ôc  plus  en  dé- 
tail ;  parce  que  fur  ce  fujet ,  ainlî  que  fur  les  autres  affaires 
de  l'Empire  j  ils  avoient  réfolu  de  députer  vers  l'Empereur  ôc 
de  faire  à  ce  Prince  des  plaintes  ôc  des  remontrances.  Mau- 
rice ne  demandoit  pas  feulement  la  liberté  du  Landgrave  fon 
beau-pere  5  mais  il  vouloir  encore  ,  que  le  roi  Ferdinand  ôc 
l'archiduc  Maximilien  fon  fils  priiTent  connoiffance  de  tant  des 
fujets  de  plaintes  ;  qu'ils  en  jugealfent,fuivant  l'ufage  établi  fur 
cet  article  en  Allemagne  ,  ôc  que ,  fans  toucher  à  la  religion  , 
ni  inquiéter  perfonne  ,  on  attendît  la  décifion  de  l'EgUfe  uni- 
verfelle. 

Tous  les  Princes  goûtèrent  cet  avis  :  mais  les  AmbafTadcurs 
de  l'Empereur  demandèrent  pour  préliminaire,  qu'on  dédomma- 
geât ceux  qui  avoient  été  maltraitez  par  les  Conféderez,  pour 
avoir  perféveré  conftamment  dans  fon  parti.  Après  une  longue 
ôc  vive  difpute ,  on  convint  que  le  tems  feul  étoit  capable  de  re- 
médier au  mal  5  on  fe  relâcha  fur  quelques  articles ,  ôc  on  con- 
vint, que  le  troifiéme  du  mois  de  Juillet  fuivant,  l'Empereur  don- 
neroit  fa  réponfe  aux  propofitions  qui  avoient  été  faites  ,  ôc 
que  pendant  cet  intervalle  il  y  auroit  fufpenfion  d'armes. 

Cependant  les  Princes  écrivirent  à  l'Empereur  le  22  de  Juin, 
ôc  après  lui  avoir  fait  une  peinture  touchante  du  trifte  état  de 
l'Allemagne  ôc  des  fuites  funefles  de  la  guerre ,  ils  l'exhortè- 
rent à  penfer  à  la  paix.  Mais  comme  ,  à  la  fin  de  leur  réponfe 
à  fAmbaffadeur  de  France  ,ils  avoient  dit,  qu'il  leur  fembloit 
que  le  Roi  devoit  expliquer  plus  diflinélement  fes  prétentions 
contre  l'Empereur  ,  l'évêque  de  Bayonne  ,  avant  reçu  fur  cela 
les  ordres  du  Roi  dans  le  camp  devant  Eyftat ,  leur  écrivit 
le  2^  de  Juin  en  ces  termes  : 


DE   J.   A.   DE   THOU^Liv.  X.  ^ys- 

"  Si  quelques-uns  doutent  encore  de  l'affedion  du  roi  Très- 
"  Chrétien  envers  les  Etats  de  l'Empire  ,  qu'ils  jettent  les  yeux  Henri  IL 
°'  fur  tout  ce  qu'il  a  fait  pour  eux  cette  année  }  &   ils  verront     i  ç  r  2 
="  qu'ils penfent  peu  judicieufement,  &  avec  peu  d'équité,  dua      Lettre  de 
='  Prince  il  bon  ôc  fi  généreux,  qui,  fans  avoir  és^ard  àfesin-  l'évêque  de 

1-  s  •    '     1  T    I  •         Bayonne    aux 

^-uerets  particuliers,  na  pas  retire  de  cette  entreprilele  moin-  Princes  d'Ai- 

=>'  dre  avantage  ,  quoiqu'il  pût  aifément  faire  la  guerre  pour  fon  lemagne,  au 

=>'  profit ,  ôc  s'emparer  de  quelques  villes   en  Allemagne.  Il 

=»  s'eft  contenté  de  laiffer  des  garnifons  dans  les  villes  qu'il  a 

^'  prifes,  conformément  au  traité  de  la  Ligue  ,  qui  porte  ,  que 

=»  chacun  fera  la  guerre  comme  bon  lui  femblera.  Lorfquel'en- 

»'  nemi  ravageoit  les  frontières  ôc  y  mettoit  tout  à  feu  ôc  à  fang, 

^'  le  Roi  étoit  campé  fur  le  Rhin  :  il  n'a  cependant  penfé  à 

3'  fon  retour  dans  fes  Etats ,  qu'au  moment  que  l'életleur  Mau- 

«  rice  lui  a  fait  fçavoir,  qu'on  pourroit  obtenir,  par  la  voye  d'ac- 

='  commodément ,   ce  qu'on  vouloit  emporter  les  armes  à  la 

='  main.  Le  plaifir,  que  caufa  cette  nouvelle  au  Roi ,  ne  peut 

3' être  compris  que  par  ceux,  qui  ont  éprouvé  qu'il  n'a  jamais 

w  eu  d'autre  objet  que  de  maintenir  la  liberté  de  l'Allemagne , 

w  de  foutenir  par  fa  prefence  les  Princes  de  cette  nation  dans 

scieurs  juftes  prétentions,  de  les  appuyer  Ôc  de  les  rétablir  dans 

«  tous  leurs  droits,ôc  de  cimenter,  par  cet  illuftre  témoignage  de 

»  fon  affedion  ,  une  éternelle  union  entre  les  Allemands  ôc  les 

=>  François.  Au  refte ,  comme  l'électeur  Maurice  a  demandé  ,  à 

«  quelles  conditions  le  Roi  voudroit  traiter  avec  l'Empereur: 

«  je  n'ai  autre  chofe  à  vous  répondre ,  au  nom  de  fa  Majefté , 

35  que  ce  que  vous  m'avez  oui  dire  plulieurs  fois  5  fçavoir ,  que 

«  l'Empereur  l'a  attaqué  fans  fujet  ;  que  les  rois  de  France  ne 

35  font  point  accoutumez  à  demander  la  paix  à  un  ennemi,  à 

35  qui  ils  nefe  croyent  d'ailleurs  inférieurs  en  aucune  chofe,  ôc 

»  qu'il  eft  inutile  de  faire  des  proportions  j  fi  l'on  n'eft  entie- 

35  rement  afiuré  qu'elles  feront  reçues.  Le  Roi  néanmoins  vous 

05  prend  pour  arbitres  fur  ce  point  :  il  a  une  fi  haute  idée  de 

>5  votre  équité,  qu'il  vous  confiera  volontiers  le  foin  de  ks  in- 

35  terêts  ôc  de  fa  gloire ,  pourvu  que  l'Empereur  veiiille  faire 

M  la  même  chofe ,  ôc  confentir  que  vous  foyez  les  fouvcrains 

33  juges  de  leurs  différends:  non-feulement  il  y  confent ,  mais 

35  il  le  defire  avec  ardeur.  Vous   ne  devez  pas  douter ,  qu'eu 

M  votre  confidération ,  ôc  pour  afTùrer  le  repos,  public,  il  ne  fe 


.U^-JiMJU 


!ïS^  H  I  S  T  Ô  ÎU  E 

™  5'  relâche  beaucoup  de  fes  droits ,  puifque  fa  Jvîajefté  ne  s'eft 
•Henri  II.  "'  engagée  dans  cette  guerre,  que  dans  le  deflein  de  vous  pro- 
I  ç  ç.  2.  ^^  curer  la  paix  ,  ôc  de  vous  fouitraire  à  un  joug  étranger.  A 
^'  l'égard  de  rinjuftice  que  lui  font  les  ennemis  ,  en  l'âccufant 
»•  d'avoir  excité  le  Grand  Seigneur  à  faire  la  guerre  à  l'Empire, 
«  vous  fçavez  bien  qu'on  ne  répand  cette  calomnie  ,  que  pour 
»'  vous  rendre  fufpeâ  un  Prince  ôc  un  voilin  ,  qui  a  toujours 
«  été  prêt  à  vous  fecourir  ,  ôc  dont  l'appui  ne  vous  a  jamais 
«  manqué.  Si  ces  artifices  néanmoins  (cequ'iliie  peut  fe  pcr- 
=»  fuader)  pouvoient  effacer  de  votre  efprit  le  fouvenirdesfer- 
3>  vices  qu'il  vient  de  vous  rendre,  ôc  fi  méprifant  fon  amitiés 
*♦  vous  fouffriez  qu'on  donnât  atteinte  au  traité  fait  depuis  peu 
«avec  vous  ^  traité  qui  eft  aux  uns  ôc  aux  autres  auiïi  hono- 
»•  rable  qu'avantageux ,  alors  le  Roi ,  aulTi  irréprochable  dans  fes 
•>  fentimeîis  que  dans  fa  conduite,  prieroit  le  fouverain  Scruta- 
3>  teur  des  cœurs  d'exercer  fa  jufte  vengence  fur  les  véritables 
»>  auteurs  des  troubles  ôc  des  guerres  funeftes ,  qu'un  pareil  pro« 
a5  cédé  ne  manqueroit  pas  de  faire  naître. 

Cette  lettre  fut  lûë  le  premier  jour  de  Juillet  dans  l'aflem- 
blée  des  Princes,  ôc  Maurice  fe  rendit  trois  jours  après  à  Paf- 
faw  au  jour  marqué.  Ferdinand  y  expofa  ,  que  l'Empereur  lui 
avoit  bien  écrit  quels  étoient  fes  fentimens  •■>  mais  que  fa  ma- 
)efté  Impériale  refufant  d'acquiefcer  à  plulîeurs  articles  ,  il  ne 
jugeoit  pas  à  propos  de  mettre  au  jour  ce  qu'elle  avoit  répon- 
du à  chacun  en  particulier.  Il  demanda  donc  à  Maurice  ,  qu'il 
lui  donnât  le  tems  d'aller  trouver  fon  frère  en  diligence  ,  afin 
Qu'il  en  rapportât  une  réponfe  convenable  aux  conjondures 
préfentes  ,  ôc  qui  pût  fatisfaire  les  Conféderez.  Maurice  au 
contraire  vouloir  qu'on  en  vînt  à   une  prompte  décifion  :  il 
déclara  qu'il  ne  pouvoir ,  fans  expofer  fa  réputation  ,  ni  diffé- 
rer, ni  s'excufer  devant  les  Conféderez,  à  qui  ces  longueurs 
commençoient  à  le  rendre  fufped.  Cependant  comme  Ferdi- 
nand affùra   qu'il  n'avoir  pas  de  l'Empereur  un  entier  pouvoir 
de  conclure  ,  d'autant  que ,  s'il  l'avoit ,  il  n'entreprendroit  pas 
ce  voyage  dans  une  faifon  fi  rude ,  les  Princes  lui  donnèrent 
des  lettres  pour  l'Empereur ,  par  lefquelles  ils  le  fupplioient  de 
fe  laifTer  toucher  par  la  trifte  fîtuation ,  oî^i  fes  amis  étoient  ré- 
duits pour  l'amour  de  lui  y  ôc  de  ménager  les  intérêts  de  ceux 
qui,  étaiit  plus  expofez  aux  dangers,  n'avpiçntpu  obtenir  cjes 

emieinis 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I  V.  X.        25-9 
enneinls  qu'un  terme  bien  court  pour  prendre  leur  parti  3  que 
fi,  dans  letems  qui  leur  étoit  prefcrit ,  ilnedonnoituneréponfe  Hcxidt  tt 
favorable  t  leur  ruine  étoit  inévitable. 

L'Empereur  leur  répondit  de  Viliach  le  dernier  jour  de 
Juillet.  Il  loua  d'abord  les  empreflemens  qu'ils  témoignoient 
pour  la  paix  ;  il  les  afTûra  enfuire  qu'il  n'avoit  jamais  rien  tant 
louhaité  lui-même  dès  le  commencement  de  fon  empire  ,  que 
de  la  voirfolidement  établie,  en  Allemagne,  ôcentre  toutes  les 
puiflances  chrétiennes  ;  afin  qu'après  avoir  appaifé  les  troubles 
de  la  Religion,  il  pût  repoufler  l'ennemi  commun  des  Chrétiens, 
que  leurs  divifions  rendoient  tous  les  jours  plus  puilTant  :  il 
ajouta  qu'il  étoit  donc  inutile  de  lui  récommander  la  paix  en 
termes  li  preflans,  &  qu'il  falloir  plutôt  s'adreffer  aux  auteurs 
des  mouvemens  ôc  des  troubles.  Ce  Prince  fe  fentant  offenfé 
par  les  remontrances  réitérées  qu'on  lui  faifoit,  comme  à  ce- 
lui qui  avoit  fait  renaître  les  troubles  palTez ,  ou  qui  les  empé- 
choit  de  ceffer  ,  écrivit  encore  aux  Princes  le  p  d'Août  ' ,  ôc 
rejetta  par  fa  lettre  la  caufe  de  tous  les  maux  fur  fes  ennemis  : 
il  dit  qu'il  étoit  bien  fenfible  aux  pertes  que  plufieurs  Princes 
avoient  efluyées  dans  cette  guerre  î  mais  que  fon  intérêt ,  le 
leur  propre ,  celui  des  Etats  d'Allemagne,  &  la  majefté  de  l'Em- 
pircl'avoient  jufque-là détourné  défaire  un  honteux  accommo- 
dement j  qu'au  refte  il  n'étoit  point  garant  des  violences  d'Albert 
de  Brandebourg,  qui  après  avoir  fait  éclater  fon  humeur  turbu- 
lente ôc  ennemie  de  la  paix ,  ôc  joué  aux  yeux  de  tout  le 
monde  le  perfonnage  d'un  fou  ôc  d'un  forcené  ,  pourroit  être 
un  jour  puni  de  fes  fureurs ,  lorfque  fes  alliez  revenus  à  eux- 
mêmes  le  bifferont  feul  les  continuer. 

Ferdinand  communiqua  à  l'Empereur  fon  frère  la  lettre  de     Réponre  Je 
i'évêque  de  Bayonne  :  voici  quelle  fut  la  réponfe  decePrin-  J'E'ypereur  a 

^      ,  ,J  '  .       ^  A     ^     j  /    1    -1-     ,     r        J^    lettre  de 

ce.   35  J  avoue    que  )e  vois  avec  un  extrême  deplailir  le  leu  l'Evèque  de 
3'  de  la  guerre  foudainement  allumé  en  Allemagne  ,  par  les  in-  Bayonne, 
3>  trigues  de  quelques  factieux,  dans  un  tems  que  je  croyois 


1  II  y  a  dans  le  rexte  K  E'id.  V.  ?;''•  s 
c  eil  une  faute  ,  ôc  il  faut  lire  ^  Eid. 
VI.  ruei  Cela  eil  incontellable.L'alTem- 
blée  n  a  été  tenue  que  le  4  de  Juillet. 
La  négociation  de  Maurice  avec  Fer- 
dinand n'a  été  que  dans  le  mois  de  Juil- 
let- Les  Princes  n'ont  écrit  à  l'Empe 


reur  par  Ferdinand ,  que  fur  la  fin  de 
Juillet.  Parconféquent  l'Empereur  qui 
leur  avoit  répondu  pour  la  première 
fois  le  dernier  de  Juillet ,  ne  peut  pas 
répondre  une  féconde  fois  l'onze  de 
ce  même  mois,  mais  le  *?  d'Août.  V. 
Eid,  VI.»^". 


Tomç  IL  Kk 


26o  H  I  s  T   O  î  p.  E 

■iaa..>>^.a^  ''  la  tianquillité  de  PEinpire  bien  afiiirée  ;  mais  je  fuis  en- 
Henri  II  "  ^^^^  P^"^  touche  des  outrages  que  je  reçois  des  étrangers, 
^  *  '' ôc  fur-tout  de  l'AmbafTadeur  de  France,  qui  non  content 
05  d'avoir  déclamé  dans  votre  affemblée  contre  moi  ôc  contre 
=>' la  majeftc  de  l'Empire,  s'eil  encore  plus  déchainé  qu'aupa- 
«  ravant,  dans  une  lettre  qu'il  vous  a  depuis  peu  écrite.  M'é- 
»'  tonnerai-je  de  votre  patience ,  ou  déplorerai-je  le  trifte  état 
»'  de  l'Allemagne ,  qui  déchirée  dans  fon  (ein  par  des  dilTen- 
3'  tions  inteftines  ,  fe  lailTe  honteufement  abufer  par  les  appa- 
û' rences  d'une  fauffe  amitié  fj'ai  fait  la  paix  avec  le  Roi  de 
=>'  France,  &  j'en  ai  religieufement  obfervé  le  traité  j  ôc  quoi- 
5'  que  ce  Prince  m'ait  offenfé  par  des  difcours  outrageants  & 
3'  par  des  procédés  injurieux ,  j'ai  néanmoins  diflimulé  mon  ref- 
a>  lentiment ,  en  faveur  du  bien  public.  Enfin ,  fans  me  faire  au- 
!»  cune  déclaration  de  guerre ,  il  m'a  attaqué  par  terre  ôc  par  mer> 
3'  il  a  pris  mes  vaiffeaux  fur  l'Océan ,  ôc  mes  places  dans  le  Mila- 
='  nez  ,  dans  le  tems  même  que  fon  Ambaffadeur  me  faifoit  de 
3'  fa  part  de  magnifiques  promeffes  :  n'eil-ce  pas  là  tout  ce  que 
«  j'aurois  pu  attendre  d'un  ennemi  déclaré  ?  Mais  ce  qui  m'ir- 
^'  rite  le  plus ,  &  ce  que  je  ne  puis  fouffrir ,  c'eft  que  l'agrefTeur 
w  eft  ici  le  premier  à  fe  plaindre  ^  ôc  que  m'accufant  à  faux 
M  d'être  l'auteur  de  la  guerre  ,  &  l'infradeur  des  traitez  ,  il  veut 
»'  exiger  que  je  fafle  les  premières  démarches.  Quoique  je  ne 
3'  viffe  qu'à  regret  les  intérêts  d'un  Prince  étranger  mêlez  avec 
»  ceux  de  l'Allemagne,  j'avois  pourtant  confenti  que  lesPrin- 
M  ces ,  qu'on  nomme  Conféderez  ,  propofalTent  des  moyens 
35  d'accommodement  y  que  je  recevrois ,  pourvu  qu'ils  ne  fuf- 
«  fent  pas  tout  à  fait  contraires  à  mes  intérêts  ôc  à  mon  hon- 
^'  neur.  Mais  le  Roi  de  France  n'aime  que  la  difcorde  '■>  il  n'a 
M  encore  fait  aucune  réponfe  précife  ôc  déterminée ,  ôc  il  don- 
35  ne  bien  à  connoître ,  par  ces  délais  artificieux  ,  que  fous  pré- 
3'  texte  de  ménager  fa  réputation  ,  il  n'en  veut  qu'à  vous  ôc  à 
M  moi.  Quant  à  l'alliance  faite  avec  le  Turc  ,  ôc  fur  laquelle  ii 
3>  a  pafTé  légèrement ,  comme  s'il  n'avoit  befoin  en  cela  que 
05  d'une  foible  apologie  ,  de  quel  front  oferoit-il  tenter  de  s'en 
05  juftifier  ?  J'ai  en  main  les  mémoires  du  fieur  d'Aramont  am- 
05  bafladeur  de  France,  dreflez  à  Conftantinople ,  ôc  envoyez  au 
o>  Roi  fon  maître  par  un  certain  Ofiicier  nommé  la  Cofte  : 
w  mémoires,  qui  momrent  clairement  qu'il  a  traité  avec  leTurc 


DE   J.  A.  DE  THOU  Liv.  X.  i6t 

S'  pour  la  ruine  de  la  chrétienté.  On  a  auiïl  furpris  des  lettres  

»'  du  Bâcha  de  Bude,  adrefTées  aux  Conféderez  ôc  à  quelques  Upxjp.  jj 

^->  autres  Princes  :  ces  lettres  ne  permettent  pas  d'imputer  à  d'au- 

«  très  qu'à  lui  feul  l'avantage  que  la  flote  des  Turcs  remporta  fur 

^'  nous  l'année  dernière.  En  eflfet  il  foUicita  alors  le  Turc ,  ôc 

«  le  follicite  encore  aujourd'hui,  à  fe  mettre  en  campagne.  Si 

»'  on  jette  les  yeux  fur  tant  de  procédez,  qui  démentent  toutes 

»'  fes  vaines  promelTes,  ôc  tous  les  beaux  fentimens  qu'il  étale, 

3' on  connoitra   que  fes   projets,  fes  efforts,   fes  traitez,  ne 

=^  tendent  qu'à  m'accabler  moi ,  ôc  mon  frère  le  Roi  des  Ro- 

"  mains,  qu'à  réduire  par  ce  moyen  TAllemagne  à  la  dernière 

>»  extrémité ,  qu'à  détruire  chaque  Prince  ôc  chaque  Ville  en 

«  particulier,  ôc  qu'à  s'emparer  de  quelques  places  de  l'Empire, 

3'  par  le  fecours  de  ceux  qui  auront  l'imprudence  de  fe  joindre  à 

=>->  lui.  J'ai  appris  avec  une  douleur  profonde,qu'il  fait  déjà  forti- 

«  fier  comme  un  payis  conquis,  les  places  de f  Allemagne,  ôc 

«  qu'il  y  met  des  garnifons ,  à  la  honte  de  la  nation.  Si  tant  de 

='  dangers  évidens  ne  vous  touchent  pas, je  ne  m'étonne  plus  que 

M  vous  ayez  lu  dans  votre  affemblée  la  lettre  de  l'Ambaffadeur 

155  de  France ,  que   vous  n'eufliez  pas  même  dû  recevoir ,  fi 

35  l'union  étoit  entre  nous  telle  qu'elle  y  devroit  être.  Au  refte, 

35  comme  cette   lettre  ne  regarde  point  faffaire  prefente  ,  je 

s»  crois  qu'il  eft  fuperflu  d'y  faire  une  réponfe  plus  ample.  ^^ 

Tandis  que  Ferdinand  étoit  allé  trouver  l'Empereur ,  Mau-  Suite  cîes 
rice  s'étoit  rendu  à  Mergetheim  dans  le  camp  des  Conféderez,  ^^^^^'^^  ^'Al- 
pour  leur  annoncer  ce  qui  avoir  ete  arrête  ,  ôc  pour  s  exculer 
de  fes  retardemens.  Les  Conféderez,  qui  vouloient  faire  quel- 
que entreprife,  marcherentenfuite  vers  Francfort  fur  le  Mein, 
où  il  y  avoit  une  garnifon  du  parti  Impérial  ,  ce  qui  faifoit 
-craindre  pour  la  Helfe  :  ayant  enfuite  palfé  fur  les  terres  du 
grand  Maître  de  l'Ordre  Teutonique ,  ils  y  mirent  tout  à  feu 
'ôc  à  fang  ,  ainfi  que  dans  les  Etats  de  féleûeur  de  Alayence  > 
ôc  allèrent  lîx  jours  après  camper  devant  Francfort ,  avec  dix- 
fept  compagnies  d'infanterie ,  ôc  mille  chevaux  commandez 
par  Conrad  Hanftein.  Ils  demandèrent  du  canon  pour  ce  liè- 
ge à  réledeur  Palatin ,  qui  en  refufa  d'abord  ,  mais  qui  en  don- 
aia  enfin  ,  intimidé  par  les  menaces.  Ce  Prince  leur  accorda 
donc  huit  pièces  d'artillerie  avec  leurs  affûts ,  que  l'on  (it  dans 
îa  fuite  entrer  dans  la  Ville ,  après  l'accommodement  •■>  de  peur 

Kkij 


I  ;  j  2. 


161  HISTOIRE 

qu'elles  ne  tombaflent  entre  les  mains  d'Albert  de  Brande- 
Henri  II  t)Ourg  ,  qui  s'étoit  joint  aux  Conféderez,  lorfqu'ils  alloient  a(- 
fiéger  Francfort.  George  duc  deMekelbourg,  celui  qui  avoit 
commencé  la  guerre  contre  la  ville  de  Magdebourg ,  fut  tué 
d'un  coup  de  canon  à  ce  fiége.  Cependant  le  marquis  Al- 
bert s'étant  féparé  des  Confcderez,  s'avança  jufqu'au Rhin  j  fou- 
rnit à  fon  obcïflance  Worme  ôc  Spire  ,  en  tira  une  grande 
fomme  d'argent  &  du  canon ,  &  répandit  par-tout  où  il  pafla 
une  fi  grande  terreur  3  que  les  Prêtres  le  craignant  comme 
leur  fléau,  changeoient  d'habits  j  pour  n'être  point  reconnus ,  ÔC 
fuyoient  devant  lui  :  les  Evêques  même  quittoient  leurs  dio- 
cefes  ôc  pren noient  la  fuite. 

L'archevêque  de  Mayence,  qui  s'étoit  déjà  dérobé  au  périr; 
fe  rendit  à  Strafbourg,  où  ayant  pafTé  une  nuit,  il  en  partit 
auffi-tôt.  L'évêquede  Spire ,  déjà  cafTé  de  vieillefle,  s'étant  re- 
tiré à  Saverne,  y  mourut  peu  après, ou  de  fatigue  ou  de  cha^ 
grin.  L'évêquede  Worme  appaifa  la  furie  d'Albert,  par  l'en- 
tremife  de  l'éleêteur  Palatin,  avec  douze  mille  écus  d'or.  Albert 
écrivit  enfuite  au  Confeil  de  Straibourg  le  28  de  Juillet  ,  ôc 
après  leur  avoir  expofé ,  que  l'unique  motif  de  la  Ligue  étoit 
la  défenfe  de  la  religion  ôc  de  la  liberté ,  il  demanda  au  nom 
du  Roi  de  France  ôc  au  fien  ,  qu'on  le  laiflat  entrer  dans  la 
Ville  avec  les  Conféderez  ,  ôc  qu'on  lui  promît  d'y  recevoir 
une  garnifon  en  cas  de  befoin.  Les  Magiftrats  de  Strafbourg 
lui  répondirent  deux  jours  après  :  Que  le  Roi ,  lorfqu'il  étoit 
dans  l'AHace,  ne  leur  avoit  point  fait  une  pareille  demande; 
ôc  que  le  ferment  qui  les  lioit  à  l'Empire  leur  défendoit  de 
lui  faire  cette  foûmilHon  :  ils  le  prioient  cependant  de  recevoir 
d'eux  quelque  fatisfadion  ,  ôc  de  ne  leur  point  faire  la  guerre. 
Albert ,  qui  avoit  oui  parler  de  la  paix  ,  comme  fi  elle  eût 
été  déjà  conclue ,  ayant  laiffé  une  garnifon  à  Spire ,  retourna 
à  Francfort  avec  fes  troupes ,  ôc  ayant  recommencé  le  fiége 
que  Maurice  avoit  levé  ,  il  campa  au-deça  du  Mein  de  l'autre 
côté  de  la  Ville ,  dans  un  lieu  élevé  ôc  avantageux  pour  bat- 
tre la  place. 

Cependant  Ferdinand  revint  àPaffaw,  chargé  de  la  réponfô 
de  l'Empereur ,  qui  demandoit:  Que  les  articles  propofez  par 
réle£teur  Maurice,  fulTent  examinez  dans  une  Diète,  non  par 
des  CommilTaires  choiiis ,  mais  par  les  Etats  généraux  aflembiezà 


DE  J.  A.   DE    THOU,  Liv.  X.        2)^3 
&  qu'on  ne  parlât    point  de  la  Religion ,  jufqu'à  ce  qu'on  u 

en  eût  délibéré  dans  la  première  diète  j  afin  que  ce  que  les  tJttv'dt  tt 
iitats  auroient  unammement  décide  ,  rut  oblerve  a  1  avenir,  1  ,-  r  n 
L'Empereur  envoya  enfuite  aux  Conféderez,  le  ij  de  Juillet, 
Henri  Plawe  ,  qui  arriva  au  camp  en  neuf  jours.  Cet  Envoyé, 
après  de  grandes  conteftations ,  perfuada  enfin  à  l'életleur 
Maurice,  ôc-à  Guillaume,  fils  du  Landgrave  de  Hefle ,  de 
faire  la  paix  ,  en  leur  mettant  devant  les  yeux  les  périls  ,  dont 
l'Empereur  les  ménaçoit ,  s'ils  n'en  venoient  à  un  prompt  ac- 
commodement. Il  repréfenta  à  Maurice ,  l'Empereur  à  la  tête 
d'une  puiflante  armée,  ôc  fur  le  point  de  donner  la  liberté  à 
Jean  Frédéric  de  Saxe  fon  coufin  j  ôc  il  ébranla  Guillaume 
de  HelTe ,  en  lui  faifant  appréhender  que  l'Empereur  ,  irrité  de 
fon  refus,  n'exerçât  fur  fon  père  une  plus  grande  févérité  :  de 
forte  que ,  le  dernier  de  Juillet,  on  conclut  enfin  un  traité  de 
paix,  quifurprit  tout  le  monde.  Albert,  qui  avoir  toujours  été 
oppofé  à  la  paix ,  en  fut  fi  irrité ,  qu'il  fe  déchaîna  contre 
Maurice ,  quoiqu'il  fût  fon  ancien  ami  ,  ôc  ne  voulut  point 
abfolument  être  compris  dans  le  traité. 

Les  conditions  de  ce  traité  étoient  :  Qu'avant  le  1 2  d'Août     Traùé  de 
les  Conféderezmettroient  bas  les  armes,  ôccongédieroient  leurs  li^^  ^"*^^  ^ 

1     iM  /  j      r  F       ■         1     T->       1       1  empereur  cT 

troupes ,  qui  auroient  la  hberte  de  le  mettre  au  lervice  de  r  erdr-  les  Confed% 
nand  5  mais  qu'elles  ne  pourroient  fervir,  ni  contre  l'Empereur, 
ni  en  général  contre  l'Allemagne  :  Que  le  Landgrave  de  Hefle 
demeureroit  dans  le  Fort  de  Rheinfelz ,  fitué  fur  le  Rhin  j  ôc 
dépendant  de  fes  Etats  >  jufqu'à  ce  qu'on  eût  donné  de  bon- 
nés  affûrances  d'obferver  les  conditions  du  traité  fait  pat 
l'Empereur  à  Hall  :  Que  l'éledteur  Maurice ,  l'éle^leur  Joa^ 
chim  de  Brandebourg,  ôc  Volfang  de  Bavière,  duc  des  Deux- 
Ponts  ,  qui  avoient  depuis  peu  répondu  pour  le  Landgrave , 
feroient  encore  fes  cautions  :  Que  l'affaire  concernant  la  pof- 
feffion  de  Catzenelnbogen  ,  que  le  Landgrave  de  Heffe ,  ôc 
le  Prince  de  Naffau  fe  difputoient ',  feroit  inffruite  par  les 
fept  Electeurs ,  ôc  par  les  Arbitres  que  les  parties  nommeroienr, 
dont  l'Empereur  en  choifiroit  fix,  pour  terminer  cette  contefla- 
tion  dans  deux  ans.  Que  l'Empereur  convoqueroit  dans  fix 
mois  une  diète  générale  de  l'Empire,  oùfontâcheroit  de  met- 
tre fin  aux  différends ,  touchant  la  Religion  ^  que  dans  cet  in- 
tervalle on  demeureroit  tranquille  j-  6c  qu'aucun  ne   feroit 

Kkiij 


rez. 


2^4^  HISTOIRE 

I  ""■'■"  inquiété  à  ce  fujet  :  Qu'on  admettroit  dans  la  Chambre  Impe- 
Henri  il  i^i^is  les  Conféderez  de  la  ConfelFion  d'Ausbourg  :  Que  toutes 
I  5  5*  2.  les  propolitions  faites  par  l'éledeur  Maurice,  ôc  qui  concer- 
noient  la  liberté  publique  ôc  la  dignité  de  l'Empire  ,  feroient 
examinées  &  difcutées  dans  la  diète  :  Qu'Othon  Henri  comte 
Palatin  demeureroit  tranquille  poirefleur  de  les  Etats  j  dont  il 
avoir  été  dépouillé ,  ôc  qu'il  avoit  depuis  recouvrez  :  Que  les 
Princes,  qui  dans  cette  guerre  avoient  donné  leur  parole  aux 
Conféderez ,  feroient  quittes  des  obligations  qu'ils  avoient  con- 
tractées :  Que  ceux  qui  auroient  été  lezez  pendant  les  troubles, 
ne  pourroient  prétendre  contre  perfonne  la  réparation  de  leurs 
dommages?  qu'on  lailferoit  néanmoins  à  la  prudence  de  l'Em- 
pereur ôc  des  Etats ,  de  délibérer ,  dans  les  premières  diètes ,  fut 
les  moyens  de  les  indemnifer  de  leurs  pertes.  Que  les  profcrits 
feroient  reçus  en  grâce ,  pourvu  qu'ils  n'entrepriffentrien  défor- 
mais contre  l'Empereur ,  ni  contre  les  Etats  de  l'Empire  j  ôc  que 
ceux  qui  feroient  entrez  au  fervice  delaFrance,le  quitteroient  ôc 
fe  retireroient  chez  eux  dans  trois  mois  :  Qu'Albert  de  Brande- 
bourg feroit  compris  dans  le  traité  de  paix  5  à  condition  qu'il 
mettroit  les  armes  bas ,  ôc  qu'il  licencieroit  fes  troupes  dans 
l'efpace  de  douze  jours  :  Qu'enfin  quiconque  contreviendroit 
au  traité  feroit  tenu  pour  ennemi.  Mais  afin  qu'il  ne  parût  pas 
que  le  roi  de  France  étoit  entièrement  oublié  ôc  abandonné  de 
fes  alliez,  on  ajouta  que  ,  quant  aux  différends  particuliers  qu'il 
avoit  avec  l'Empereur  ,  ôc  qui  ne  regardoient  aucunement 
l'Empire^  il  pourroit  charger l'éleâeur  Maurice  du  foin  d'ex- 
pliquer fes  intentions  à  l'Empereur. 

Après  que  ce  traité  eut  été  dreffé  à  PafTaw  ,  ôc  enfuite  figné 
par  l'Empereur ,  l'évêque  de  Bayonne  partit,  pour  revenir  en 
France  :  mais  avant  fon  départ ,  il  montra  combien  il  étoit  mé- 
content du  peu  de  cas  qu'on  avoit  fait  du  Roi  fon  maître  dans 
•  ce  traité.  Maurice  néanmoins  l'adoucit  un  peu ,  par  l'efpérance 

de  quelque  nouvel  événement  ,  ôc  en  lui  proteftant  qu'il  n'a- 
voit  pu  différer  de  conclurre  un  accommodement  avec  l'Em- 
pereur ,  fans  expofer  le  Landgrave  fon  beau-pere  à  un  péril 
manifefte.  A  l'égard  du  Roi,  foit  qu'il  eût  été  fatisfait  en  par- 
ticulier par  Maurice ,  foit  qu'il  diffimulât ,  il  renvoya  les  ota- 
ges en  Allemagne ,  fans  leur  laifler  appercevoir  aucune  mar- 
que de  mécontentement. 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  .  L  1  V.  X.  2^^ 

Le  fiége  de  Francfort  ayant  été  levé ,  ReifFenberg ,  gagné 
par  le  marquis  Albert  de  Brandebourg  ,  pafla  le  Mein  avec  Henri  ïL 
fon  régiment,  &fe  joignit  à  lui.   Cette  jontlion nuifit au Land-      i  ç  ^  2. 
grave  de  Heffe ,  qui  étant  forti  de  prifon  ,  fut  arrêté  auprès  de 
Maeftrich  ,  par  les  ordres  de  la  Reine  Marie  qui  étoit  là ,  ôc  ve\e 'neffe ' 
qui  le  mit  fous  la  garde  des  mêmes  Efpagnols ,  qui  l'avoient  eft  mis  eu  U- 
gardé  pendant  cinq  ans.  La  Reine  l'avoit  fait  arrêter,  difoit-elle,  ^^^^^' 
parce  que  le  traité  de  paix  avoit  été  enfreint  ^  par  la  révolte  de 
Reifîenberg ,  &  qu'elle  ne  pouvoir  relâcher  le  Landgrave  , 
qu'elle  n'eût  été  plus   amplement  informée  de  la  volonté  de 
fon  frère  :  mais  après  la  réponfe  de  l'Empereur  ,  ce  Prince  fut 
remis  en  liberté ,  le  quatrième  de  Septembre.  Il  retourna  enfin 
dans  fes  Etats  au  bout  de  fix  jours. 

Quatre  jours  auparavant,  l'Empereur,  en  partant^  d'Aufbourg, 
avoit  aufïi  mis  en  liberté  Jean  Frédéric  de  Saxe  ,  qu'il  renvoya 
avec  des  témoignages  de  la  plus  tendre  amitié.  Il  étoit  venu  de 
Villach  dans  cette  Ville ,  par  Infpruch  ôc  par  la  Bavière^  avec  les 
troupes  de  Bohême^d'Iralie  ôc  d'Efpagne,  que  Doria  avoit  trans- 
portées à  Gènes  au  commencement  de  Juillet.  Croyant  qu'il 
étoit  de  fon  honneur  de  changer  ,  avant  fon  départ ,  le  gouver- 
nement de  la  ville  d'Aufbourg,  il  abolit  le  Confeil,  6c  tout 
ce  que  les  Conféderez  avoient  réglé  ,  ôc  rétablit  l'ancien  gou- 
vernement :  il  fe  contenta  de  faire  fortir  de  la  ville  trois  Mi- 
niftres  qui  lui  étoientfufpe£lsj  ôc  permit  aux  autres  de  prêcher 
ôc  d'enfeigner ,  conformément  à  la  ConfelTion  d'Aufbourg. 

Maurice  ôc  Guillaume  fils  du  Landgrave,  ayant  abandonné  le     Guerre  de 
fiége  de  Francfort  ,  prirent  des  chemins  différens.    Celui-ci  ^°"§'^'^' 
alla  au  payis  de  Hefle,  ôc  Maurice  avec  fes  troupes  fe  rendit 
à  Donavert,   où  il  fit  embarquer  pour  la  Hongrie  fon  infan- 
terie furie  Danube,  le  23  d'Août,  avec  ordre  à  fa  cavalerie  de 
fuivre  par  terre.  Pour  lui,  il  revint  en  diligence  dans  fes  Etats, 
afin  de  donner  ordre  à  fes  affaires  ,  ôc  il  joignit  enfuite  l'armée,  à 
îa  tête  de  feize  mille  hommes  de  pied  ôc  de  cinq  mille  che- 
vaux. Le  bruit  s' étant  répandu  qu'il  vouloit  afïiéger  Gran  ^,    f  ou  Stiigo- 
le  Bâcha   de  Bude  ,  malgré    fes  forces  inférieures  ,   fe   mit  "ic. 
€n  campagne  ,  pour  lui  faire  tête.  Machmet  ,  Général  des 
ttoupes  Ottomanes  j  fe  difpofa  en  même  tems  à  faire  le  fiége 
d'Agria,  avec  une  armée  de  foixante  ôc  dix  mille  hommes.  Cette 


z66  HISTOIRE 

■"  I  •  place  n'eft  forte  ni  par  l'art  ni  par  la  nature^  îclle  ell:  feulement 
Henri  IL  environnée  d'une  vieille  muraille  flanque'e  de  quelques  tours,  fans 
j  _  -  2  baftions ,  ôc  a  d'un  côté  une  colline  peu  éloignée  qui  la  comman- 
de. Le  courage  de  fes  défenfeurs  fuppléa  à  fa  foibleife.  C'étoient 
deux  mille  Hongrois,  ôc  foixante  gentilshommes  diftinguez  dn 
pays ,  qui  s'y  étoient  renfermez ,  avec  leurs  femmes ,  leurs  en- 
fans.ôc  leurs  effets.  Ils  avoient  fait  ferment  de  fouffrir  tout  ^  &  de 
fe  nourrir  même  de  corps  morts  ,  Il  les  vivres  leur  manquoient, 
plutôt  que  de  capituler  avec  un  ennemi  perfide  :  ôc  de  peut 
qu'un  ferment  fi  terrible  ne  fût  violé  par  quelque  capitulation, 
on  défendit  les  affemblées  fous  des  peines  rigoureufes.  On  mit 
enfuite  les  provifions  dans  des  magafins  publics ,  afin  que  tout 
étant  commun  ,  le  péril  ôc  les  vivres ,  chacun  eût  plus  d'ar- 
deur pour  défendre  la  Ville.  Les  hommes  étoient  occupez  à 
la  défenfe  de  la  place  ,  tandis  que  les  femmes ,  ôc  ceux  qui  n'é' 
toient  pas  capables  de  porter  les  armes  ,  étoient  employez 
aux  travaux  ôc  aux  ouvrages  ,  ôc  chargez  du  foin  des  vi- 
vres. 
Fameux  Lorfque  Machmet  les  fit  fommer  par  un  Trompette  de  fe 

fjegc  Agna.  ^^^^^q  ^  voici  quelle  fut  leur  réponfe.  Ils.  mirent  un  cercueil 
fur  les  crénaux  des  murailles ,  pour  montrer  qu'ils  préferoient 
la  mort  à  toute  forte  de  compofition ,  ôc  qu'ils  aimoient  mieux 
mourir  libres ,  que  de  vivre  efclaves.  Les  affiégeans  drefferent 
alors,  du  côté  de  la  grande  Eglife  ,  une  batterie  de  vingt-cinq 
pièces  de  canon ,  ôc  une  pareille  du  côté  de  la  colline  ,  ôc  fi- 
rent pendant  quarante  jours  un  feu  continuel.  Quoiqu'une  par- 
tie de  la  muraille  ,  ôc  prefque  toutes  les  tours  fuffent  déjà  aba- 
tues  i  les  afiiégez  néanmoins,  loin  de  fe  décourager,  firent  un 
retranchement  profond ,  ôc  mettant  de  tems  en  tems  des  troupes 
fraîches  dans  les  corps  de  garde,  ils  fe  défendirent  avec  fuccès  : 
dans  trois  affauts  donnez  en  un  feul  jour  ils  repoufferent  les 
Turcs ,  qui  y  perdirent  jufqu'à  huit  mille  hommes.  Cette  opi- 
niâtreté obligea  Machmet  de  faire  de  plus  vives  attaques  :  il 
;fit  efcalader  la  ville  de  touscôtez  j  mais  à  niefure  qu'il  redoubloit 


I  Elle  eft  aujourd'hui  très-forte  & 
efl:  regardée  comme  le  Boulevart  de  la 
Chrétienté.  Les  Allemands  la  nom- 
ment Eger  f  ik,  les  Hongrois  Erlaw. 


II  y  a  une  autre  ville  dans  la  hautç 
Hongrie  ,  nommée  auffi  Agria ,  dans 
le  comté  de  Barzod, 

fes 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  X.  i6n 

fes    efforts  ,  les^afTiegez  lui  oppofoient  une  plus  vigoureu-  .■ .m  - 

fe  réfiftance.  Henri  II 

Les  femmes  fur-tout  firent  éclater  leur  courage  dans  ce  i  r-  r  2  * 
fiéffe  meurtrier.  Une  ,  entr'autres  ,  ayant  vu  périr  fon  mari  au- 
.pres  délie  pendant qu  elle  combattoit,  la  mère,  qui  etoit  pre-  traordmaire 
fente  ,  lui  dit  qu'elle  emportât  le  corps  de  fon  époux,  ôc  qu'elle  ^ifs  femmes 
le  fit  enterrer.  A  Dieu  ne  plaife ,  ma  mere^  répondit-elle,  ^''''" 
que  j'enfeveliflfe  mon  mari  ,  fans  avoir  vengé  fa  mort  5  il 
s'agit  de  combattre  Ôc  non  de  faire  des  funérailles.  Ayant  pris 
aulli-tôt  l'épée  Ôc  le  bouclier  de  fon  mari,  elle  fe  jetta  dans  la 
mêlée,  tranfportée  de  fureur,  ôc  ne  refpirant  que  la  vengence,  ôc 
elle  ne  ceffa  de  combattre  qu'après  avoir  tué  de  fa  main  trois 
Turcs,  qui  s'efforçoient  de  monter  fur  la  muraille.  Elle  prit 
enfuite  le  corps  de  fon  mari ,  ôc  le  tranfporta  elle-même  dans 
l'Eglife^oLi  elle  le  fit  enterrer  honorablement.  Il  y  en  eut  une 
autre  des  plusdiftinguées  de  la  ville,  qui  portant  une  très-grofi^e 
pierre, pour  la  jetterfur  les  ennemis,  ôc  accabler  les affaillans, 
fut  tuée  d'un  coup  de  canon,  qui  lui  emporta  la  tête.  Ace 
trille  fpeÊlacle ,  fa  fille  qui  la  fuivoit,  fans  s'amufer  à  pleurer 
fa  mort ,  prit  fur  le  champ  cette  même  pierre  teinte  du  fan  g 
de  fa  mère,  ôc  l'ayant  jettée  fur  un  gros  d'ennemis  qui  efca- 
îadoient  la  muraille,  en  tua  deux  ,  ôc  enbleffaun  grand  nom- 
bre. Les  autres  femmes ,  témoins  d'une  fi  grande  bravoure^ 
Ôc  excitées  par  fon  exemple  ôc  par  fes  difcours ,  combattirent 
avec  fureur.  Elle  releva  même  le  courage  des  hommes ,  qui 
repoufferent  les  ennemis  dans  unefortie,  ôc  enclouerent  deux 
de  leur  canons.  Tandis  que  les  femmes  étoient  en  fadion  fur  les 
murailles ,  prêtes  à  recevoir  l'ennemi,  s'il  avançoit,  un  boulet  de 
canon  en  fi  apa  une  ,  dont  la  tête  éclata  en  morceaux  fur  fes 
compagnes  :  celles-ci  n'en  furent  point  effrayées jelles  n'en  com- 
battirent qu'avec  plus  de  chaleur,  ôc  firent  un  grand  carnage 
des  Turcs.  Machmet  voyant  le  courage  des  affiégez  ,  ôc  qu'ou- 
tre les  grandes  pluyes,  fon  armée  étoit  défolée  par  une  mala- 
die contagieufe ,  qui  faifoit  mourir  fubitement  ôc  les  hommes 
ôc  les  chevaux,  leva  enfin  le  fiége  le  19  d'Oâ:obre. 

Achmet  alla  à  Bude ,  Ôc  Machmet  à  Belgrade  j  mais  les 
affiégez  les  ayant  chargez  en  queue ,  tuèrent  un  grand  nom- 
bre de  Turcs ,  ôc  leur  prirent  la  meilleure  partie  de  leur  baga- 
ge, qui  fut  partagé  entre  eux,  fuivant  l'accord  qu'ils  avoient 
Tom,  IL  L 1 


^^8  HISTOIRE 

fait.  Cadaldo  avoit  été  d'avis  que  pendant  que  les  Infidèles 
Henri  II.  faifoient  le  ficge  d'Agria^  Maurice  d'un  coté,  &  lui  de  l'au- 
I  5"  5  2.  tre  ,  harcelleroient  l'armée  des  ennemis  :  il  avoit  même  propo- 
fé  fon  delTein  à  Ferdinand  ,  qui  jugea  qu'il  n'étoit  pas  de  la 
prudence  de  rifquer  une  batailles  mais  que  l'un  ôc  l'autre  dé- 
voient feulement  faire  des  courfes  jufqu'à  Stul\(^eiffembourg 
ou  Albe-royale,  ôc  Vefprin.alin  défaire  diverfion,  6c d'obli- 
ger l'ennemi  à  lever  le  fiége. 

Cependant  les  Grands  de  Hongrie  envoyèrent  des  députez 
au  roi  Ferdinand,  ôc  en  obtinrent  la  permifTion  de  traiter  avec 
le  Turc,  par  i'entremife  du  Chiaou  Hali,  qui  avoit  été  envoyé  par 
Soliman  dans  la  Valachie  Tranfalpine  pour  terminer  les  diffé- 
rends de  Mirce,  Vaïvode  de  cette  province ,  avec  les  peuples  re- 
belles, ôc  leur  faciliter  des  voies  d'accommodement.  On  propofa 
les  conditions  acceptées  autrefoispar  le  roi  Jean,ôc  le  même  tri- 
but qu'il  payoitj  mais  Ferdinand  qui  vouloir  en  obtenir  de 
moins  rigoureufes  ôc  de  plus  honnêtes ,  ajouta,  que  Vefprin, 
Dregelt,  Bujach ,  Lippe ,  Temefwar ,  ôc  Zolnock ,  feroient  ren- 
dus. Ce  traité  ne  fut  propofé  que  fous  le  nom  des  grands  du 
Royaume  :  Ferdinand  ôc  Caftaldo  eurent  la  délicatelfe  de  n'y 
vouloir  pas  paroître.  Hali  voulut  bien  fe  charger  du  traité ,  avec 
promefle  d'en  rendre  réponfe  dans  huit  jours ,  ôc  exhorta  les 
Seigneurs  à  s'affembler  à  Waflarhel. 

Cependant  Caflum-Bafla  ht  venir  des  troupes  à  Lippe  delà 
plus  proche  frontière ,  ôc  entreprit  de  conftruire  un  Fort  en- 
tre Deva  Ôc  Lippe ,  alin  de  faire  plus  aifément  le  dégât ,  ôc 
d'entrer  avec  moins  de  danger  dans  la  Tranfylvanie.  Caftal- 
do voulant  s'oppofer  à  cette  entreprife  ,  avoit  réfolu  de  déta- 
cher trois  compagnies  du  régiment  de  Brandiz,  pour  ren- 
forcer la  garnifon  de  Deva;  mais  les  Allemands  s'étant mu- 
tinez ,  fe  portèrent  à  un  tel  excès  de  fureur,  que  quoique  bien 
monté ,  il  put  à  peine  fe  dérober  au  péril.  Ces  féditieux  s'étant 
emparez  du  canon ,  attaquèrent  le  logement  des  Efpagnols , 
&  ils  ne  mirent  bas  les  armes  ,  que  lorfque  le  comte  Jean- 
Baptifte  d'Arco  leur  eut  payé  trois  mois  de  leur  folde.  Après 
qu'on  leur  eût  joint  trois  compagnies  du  régiment  d'Helfef- 
tein ,  Jean  Turco  à  la  tête  de  quatre  cens  maîtres ,  ôc  Paul  Ban- 
co qui  encommandoit  cinq  cens  ,  marchèrent  contre  Caffum- 
Bafla ,  ôc  firent  des  courfes'  jufqu'au  château  de  Perias ,  où  étoic 


î)  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  r  V.  X.        ^69 

une  garnifon  de  Turcs ,  à  feize  milles  de  Lippe.  Ils  s'empa-  ■'"■— ■■"■■^ 

rerent  enfi.iite  du  Fort  qu'on  élevoit  entre  Deva  &  Lippe ,  après  Henri  ÎL 
avoir  taillé  en  pièces  tous  ceux  qui  le  défendoienr.  Caiïum-     i  ;■  r  2, 
Bafla  ,  informé  de  ces  nouvelles  ^  ne  voulut  point  fe  mettre  en 
campagne,  ni  même  entrer  dans  la  Tranfylvanie  y  de  crainte 
qu'il  n'en  fortît  plus  malheureufement  qu'il  n'y  feroit  entré. 
Les  Chrétiens ,  après  avoir  ravagé  le  pays  ennemi ,  fe  retirèrent 
enfin  j  fans  avoir  vu  paroître  le  Général  Turc.   Jean  Turco 
retourna  dans  fon  pays  avec  fes  troupes.    En  vain  Caftaldo 
les  exhorta  à  demeurer  jufqu'à  ce  qu'il  fût  pleinement  infor- 
mé des  mouvemens  de  Machmet ,  ôc  que  l'ont  eût  appris  , 
s'il  avoir  paffé  le  Tibifque  ôc  le  Danube  ;    car  le  bruit  cou- 
roit  alors  qu'il  avoir  été  mandé  par  Soliman  ,  Ôc  que  ce  Prin- 
ce armoit,  pour  faire  la  guerre  l'année  fui  vante  contre  Muf- 
tafa  fon  lils ,  qui  caufoit  des  mouvemens  en  A  fie.  Caftaldo  ayant 
fçû  que  Machmet  s'étoit  en  eft'et  retiré,  congédia  les  troupes 
de  Hongrie  ,    ôc  revint  à  Hermanftar.    Alors  il  diftribua  en 
quartiers   d  hiver    les  Allemands  ôc   les  Efpagnols  dans  les 
places  voilines ,  ôc  ayant  fait  fortifier  Deva  ,  il  y  laifia  une 
garnifon  '■>  mais  croyant   qu'il  importoit   à  Ferdinand  ,   déjà 
épuifé  d'argent  ôc  de  troupes,  de  faire  une  paix  ou  une  trêve 
avec  l'ennemi,  il  confeilla  aux  Hongrois  de  s'afiembler  à  Waf- 
farhel ,  ôc  d'y  attendre  la  réponfe  de  Soliman. 

En  ce  tems-là  finit  le  procès  intenté  parle  Pape  ,  touchant     /°^f '^f?' 

r_  r  ^11  n\e  au  lujet  du 

le  meurtre  du  cardinal  Matin u fe  j  rerdinand  ,  Caftaldo  ,  ôc  meurue  du 
les  autres  complices  furent  déclarez  abfous.    La  nouvelle  de  «^''^^''^^^  ^^*'-'' 

/     /  /  T-»  rinine. 

ce  meurtre  ayant  ete  apportée  à  Rome  au  commencement  de 
cette  année,  avoit touché  fenfiblement  tout  le  monde,  ôc  cha- 
cun avoit  hautement  murmuré  de  ce  que  Martinufe  ,  qui  ne 
devoit  le  Chapeau  qu'à  fon  mérite  ôc  à  la  recommandation  de 
Ferdinand,  eut  périfi  cruellement,  pour  un  fujet  fi  léger,  ôc 
qui  paroifiToit  même  imaginaire.  Ferdinand ,  fes  complices  Ôc 
les  meurtriers ,  furent  excommuniez  par  le  Pape.  A  la  prière 
néanmoins  des  AmbaiTadeurs  de  Ferdinand,  ôc  de  quelques 
Cardinaux, le  S.  Père  ne  publia  point  Texcommunication,  Com- 
me on  étoit  perfuadé  que  les  auteurs  de  la  mort  du  Cardinal 
n'en  avoient  voulu  qu'à  fes  biens  ,  ôc  comme  d'ailleurs  il  s'a- 
giflbit  d'un  membre  du  facré  Collège,  qui  n'avoir  point  laiiTé 
de  teftament,  on  ordonna  que  ces  biens^  qui  montoient  à  plus  de 

Li  ï] 


tauue. 


i7o  HISTOIRE 

^??=  trois  cens  mille   ccus  d'or  ,  feroient  confîfquez  au  profit  dû. 


Henri  II.  Pape ,  jufqu'à  ce  que  le  procès  eût  été  inftruit  ôc  jugé.  Mais 
1552.  les  AmbafTadeurs  ayant  remontré  ^  que  tout  avoit  déjà  été  em- 
ployé pour  l'entretien  de  l'armée,  on  abandonna  la  difcuffion 
de  cette  affaire  à  une  Congrégation  particulière  de  Cardmaux, 
ôc  on  envoya  en  Autriche  faire  les  informations  néceffaires.  Les 
Commiffaires  furent  magnifiquement  reçus  à  Vienne  par  Ferdi- 
nand, ôc  par  Maximilien  fon  fils.  Caftaldo  produifit  devant  eux 
Emeric  ôc  Adam,  fecretaires  du  Cardinal,  que  l'on  crut  alors 
avoir  été  gagnez  par  argent.  Ces  deux  témoins  furent  interro- 
gez, chacun  en  particulier,  fur  ce  qui  concernoit  leur  maî- 
tre 5  mais  la  différence  de  leurs  réponfes  ,  ôc  quelques  inimi- 
tiez fecretes ,  qui  les  rendoient  fufpecls ,  affoiblirent  beaucoup 
les  dépofitions.  On  fabriqua  enfin  à  Vienne  des  témoins ,  pai* 
la  connivence  des  Commiffaires  mêmes ,  ôc  on  envoya  leurs 
dépofitions  à  la  Congregadon  des  Cardinaux ,  faifie  de  cette 
affaire.  Les  raifons  de  Ferdinand  étoient  affez  mauvaifes  5: 
mais  comme  c'étoit  une  chofe  faite,  ôc  qu'on  craignoit  que 
ce  Prince  ne  donnât  lieu  à  de  nouveaux  troubles ,  on  ferma 
les  yeux  ,  pour  complaire  à  l'Empereur.  Enfin  le  Pape  ,  fol- 
licité  ôc  preffé  par  les  Ambaffadeurs  de  Ferdinand  ,  prononça 
une  Sentence ,  par  laquelle  il  déclara  ce  Prince  ôc  fes  com- 
pHces  exempts  de  toute  cenfure,  avec  cette  claufe  pourtant, 
pourvu  que  les  preuves  alléguées  par  eux  fuffent  véritables. 
Les  Ambaffadeurs  ayant  repréfenté ,  que  cette  claufe  laiffoit 
douter  de  la  vérité  des  témoignages ,  auffi  bien  que  de  la  fin- 
cerité ,  ôc  de  f  innocence  de  Ferdinand  5  ils  obtinrent  enfin ,  que 
la  Sentence  feroit  prononcée,  fans  claufe  ni  condition.  Oiî 
en  fit  la  publication  à  Vienne.  Mais  toute  la  Hongrie ,  ôc 
Rome  même,  ne  doutèrent  jamais,  que  ce  Cardinal  n'eût  été 
indignement  affaffmé. 
Troubles         II  s'élcva  cn  ce  tems-là  des  troubles  dans  la  Valachie  Tran- 

dans  la  Vala-  falpi^e.  Mircc  ,  OU  Marc  ,  foutenu  par  les  Turcs  ,  avoit 
ufurpé  la  fouveraineté  de  cette  Province ,  après  en  avoir  chaffé 
Radulfe  ,  qui  en  étoit  le  légitime  héritier.  Ce  Prince  qui 
s'étoit  joint  à  Caftaldo  ,  avec  un  petit  corps  de  troupes  d'é- 
lite ,  comparant  fa  condition  préfente  ,  avec  la  magnifi- 
cence prefque  royale,  dans  laquelle  fon  père  ôc  lui  avoient 
vécu ,  animé  d'ailleurs  par  l'exemple  d'Etieiine  Vaiyode  dç 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  X.         271 

Moldavie,  demanda  du  fecours  à  Caftaldo  contre  rufurpateur. 
Il  lui  dit  j  que  le  courage  ,  les  parens,  ôc  les  amis  ne  lui  man-  Henri  IL 
queroienr  pas ,  pour  recouvrer  ce  qu'il  avoir  perdu  ,  ôc  aug-  1552, 
menter  même  ce  qui  avoir  appartenu  à  fes  ancêtres ,  pourvu 
qu'il  fut  appuyé  de  Ferdinand.  Il  ajouta ,  qu'il  êtoit  de  l'in- 
térêt ôc  de  la  gloire  de  ce  Prince  >  que  fes  voifîns  lui  fuffent 
déformais  redevables  de  leur  grandeur  ,  qu'ils  n'avoient  dùë 
jufqu'alors  qu'à  l'Empereur  Ottoman  ;  qu'enfin  la  guerre  d'Afie, 
où  les  Turcs  croient  occupez ,  étoit  l'occafion  la  plus  favo- 
rable. Caftaldo  loua  fon  deflein,  ôc  lui  promit  de  le  fecou- 
rir  avec  les  troupes  de  Ferdinand.  En  effet  ;>  il  lui  donna  fept 
cens  chevaux,  &  quinze  cens  hommes  de  pied  Hongrois  , 
qui  s'étoient  llgnalez  dans  les  dernières  guerres  ,  ôc  il  mit  à 
leur  tête  le  capitaine  Nicolas ,  fort  ivrogne ,  vice  commun  à 
la  nation ,  mais  officier  très-brave. 

Mirce ,  informé  du  deifein  de  Radulfe ,  ôc  perfuadé  qu'il 
falloir  prévenir  le  danger ,  fe  mit  à  la  tête  de  quatre-vingt  mille 
hommes  y  levez  avec  une  diligence  étonnante.  Il  alla  droit 
à  l'ennemi ,  fuivi  de  trente  pièces  de  canon ,  ôc  campa  dans 
un  lieu  avantageux,  auprès  de  Targowifch.  Radulfe  n'avoir 
avec  \qs  troupes  auxiliaires  de  Caftaldo  ,  que  douze  mille 
hommes,  quelques  efforts  que  fes  amis  euiïent  faits  en  fa  fa- 
veur. Ce  Prince  avoir  bien  un  grand  nombre  de  partifans  ,  qui 
avoient  tous  pour  Mirce  une  haine  mortelle  j  mais  il  y  en 
eut  beaucoup  ,  que  la  crainte  du  mauvais  fuccès  empêcha  de 
fe  joindre  à  lui.  Quoiqu'il  en  foit^  la  juftice  de  fa  caufe,  ôc 
la  confiance  qu'il  avoit  en  fes  troupes,  l'enhardirent  jufqu'à  rif- 
quer  une  bataille.  Il  n'eut  pas  plutôt  apperçu  l'ennemi ,  qu'il 
mit  fon  armée  fur  deux  ailes  égales  ,  chacune  de  cinq  mille 
hommes  de  pied ,  ôc  difpofa  de  même  fa  cavalerie.  Après  avoir 
fait  à  fes  troupes  une  harangue  vive  ôc  touchante ,  il  leur  donna 
une  efpérance  fi  certaine  de  la  vi£loire ,  que  fans  attendre  Tor- 
dre ,  elles  fe  jetterent  avec  furie  fur  les  Turcs,  qui  compo« 
foient  l'avant-garde,  ôc  les  enfoncèrent.  Cette  vigueur  étonna 
les  troupes  ennemies  :  l'arriére  -  garde  s'imaginant  que  les 
Allemands  ôc  les  Efpagnols  étoient  dans  Parmée  de  Radulfe , 
fe  rompit ,  ôc  renverfant ,  pour  prendre  la  fuite ,  ceux  qui  é- 
toient  derrière ,  mir  route  l'armée  en  défordre.  Radulfe ,  pro- 
fitant de  ce  premier  fuccès  ,  donna  fi  vigoureufement  Çws 

'        Ll  lij 


i272  HISTOIRE 

,émm  la  cavalerie  ennemie,  qui  ctoit  déjà  en  déroute  ,  que  Mlrce 


TT  TT   délefperant  de  la  vicloire  ,  ôc  craignant  pour  fa  vie,   prit  la 

fuite ,  après  avoir  vu  une  fi  grande  armée    défaite    par  une 
^  ^    '     poignée  d'ennemis. 

Le  vainqueur  auffi-tôt  fe  rendit  maître  de  Targowifch,  ca-» 
pitale  de  la  Province,  ôc  s'empara  des  meubles  ôc  des  tréfors 
de  Mirce ,  eftimez  pour  le  moins  deux  cens  mille  écus  d'or. 
Il  demeura  fur  la  place  du  côté  des  ennemis  huit  mille  hom^ 
mes  i  Radulfe  n'en  perdit  que  fept  cens.  Mirce  ayant  palTé  le 
Danube  avec  les  débas  de  fon  armée,  fe  rendit  auprès  de  So- 
liman ,  après  avoir  à  peine  évité  la  fureur  de  ceux  qui  le 
pourfuivoient.  Radulfe,  ayant  ainfi  reconquis  fépée  à  la  main 
la  principauté  de  fes  ancêtres ,  ôc  reçu  des  applaudiflemens 
univerfels ,  régla  fes  affaires  félon  les  conjonélures  préfentes , 
ôc  envoya  des  Ambaffadeurs  à  Caftaldo ,  pour  lui  annoncer 
cet  heureux  fuccès ,  le  remercier  du  fecours  qu'il  lui  avoir  don- 
né, ôc  raifùrer  d'une  reconoiflance  éternelle. 
Affaires  de       Pendant  que  les  grands  de  Hongrie    étoient   affemblés  à 

Hongrie. Let-  \.^'a(farhel ,  Hali  revint  avec  une  réponfe  de  Soliman,  tout  à 

tre    de    Soli-  ,  r-jT-r^-r»-  i 

man  aux  fait  contraire  aux  propolitions  des  rLtats.  Ue  rrince  les  aver- 
Grandsdece  tiflbit,  par  Une  lettre  adrelTée  à  Batori,  que  puifque  Marti- 
nule ,  qui  avoit  peri  d  une  mort  li  tragique  ,  n  avoit  pu  cnaliei: 
les  Allemands  de  la  Tranfylvanie  ,  ils  executaffent  fes  ordres 
avec  la  fidélité  ôc  la  foumiiTion  qu'ils  lui  dévoient  :  il  leur  fai- 
foit  efpérer  de  fa  protection  ôc  de  fa  clémence ,  qu'après  qu'il 
auroit  élevé  le  Prince  Jean  fur  le  thrône  de  fon  père  ,  ils  joûi- 
roient  de  la  même  tranquillité  fous  fon  règne  ,  qu'ils  avoient 
goûtée  fous  fon  prédécefTeur  :  que  pour  leur  rendre  fes  ordres 
plus  aifez  à  exécuter  ;  il  avoir  chargé  le  Bâcha  Achmet  de  le- 
ver une  puiifante  armée ,  ôc  de  fe  mettre  en  campagne  à  la 
tête  de  deux  cens  mille  hommes ,  que  la  Grèce  ôc  la  Panno- 
nie  lui  fourniroient-,  qu'il  avoit  écrit  aux  Princes  de  laTarrarie 
ôc  aux  Vaivodes  de  Valachie  ôc  de  Moldavie ,  de  joindre, 
leurs  forces  à  celles  d' Achmet  5  que  de  l'obéïffance  à  fes  ordres 
dépendoient  leur  liberté  ,  leur  gloire  ôc  leurs  biens  5  que  fi  mé- 
prifant  fon  autorité  ^  ils  avoient  commerce  ôc  s'entendoient 
avec  les  ennemis ,  ils  dévoient  s'attendre  à  payer  chèrement 
leur  rébellion  î  qu'il  avoit  juré  devant  Dieu  ,  de  faire  tout 
jpaffer  au  fil  de  l'épée  j  qu'il  condamneroit  à  une  fervitude 


DE   J.  A.  DE  THOU,  Liv.  X.  273 

étemelle  les  femmes  ôc  les  enfans  j  qu  il  feroit  rafer  toutes  les 
places,  ôc  qu'il  nelaifleroit  pas  pierre  iur  pierre  dans  la  Tranfyl-  Henri  II. 
Vanie.  Il  ajoûtoit  enfin  que  c  étoit  pour  la  dernière  fois  qu'il  les      1  5  j  2. 
avertiflbit  ,aiin  qu'il  ne  fut  pas  obligé  de  rendre  compte  un  jour 
du  fang  de  tant  de  peuples  ,  ni  des  maltieurs  qu'ils  fe  feroient 
eux-mêmes  attirés^  par  leur  perfidie  ôcleur  derobeiïTance. 

Cette  lettre  écrite  à  Conftantinople  le  fept  de  la  Lune  d'Oc- 
tobre fut  lue  publiquement  dans  les  Etats  du  Royaume.  Peu  s'en 
fallut  d'abord  que  toute  l'afTemblée  ,  ou  Batori  pour  lors  ma- 
lade ne  pût  affilier ,  ébranlée  par  des  menaces  fi  terribles ,  ne  fe 
foûmit  unanimement  aux  ordres  du  grand  Seigneur  ,  ou  par 
crainte^  ou  par  le  defir  de  quelques  nouveautez,  que  feroit  naître 
le  rétablifTement  du  Prince  Jean.  On  différa  néanmoins  la  ré- 
ponfe  à  Soliman.  Cependant  Caftaldo  ,  qui  paffoit  l'hiver  à 
Weiffembourg ,  apprit  par  des  courriers  qu'on  lui  dépêcha,  que 
la  lettre  menaçante  de  Soliman  avoit  fait  fur  les  efprits  une  fi 
forte  imprefTion  j  que  s'il  ne  venoit  promptement  les  raffurer  par 
fa  préfence,  ils  alloient  tous  donner  dans  le  fentiment  de  ceux, 
qui  penfoient  qu'il  falloit  ployer  fous  l'Empereur  des  Turcs. 
Ce  général  partit  le  2  de  Décembre  ,  ôc  arriva  à  Waflarhel ,  le 
même  jour  qu'on  devoir  délibérer  fur  la  réponfe  à  la  lettre  de 
Soliman.  Il  fit  aux  Etats  une  vive  harangue  ,  par  laquelle  il 
les  détourna  d'une  fl  honteufe  réfolution  :  il  les  afliira  qu'ils  n'a- 
voient  rien  à  craindre  de  la  puiffance  du  Turc ,  qui  étoit  déjà 
engagé  dans  une  guerre  éloignée  :  il  les  exhorta  à  faire  feule- 
ment quelques  efforts ,  qui  montraflent  qu'ils  étoient  hommes: 
qu'infenfiblesà  de  vaines  menaces, que  fimpuiflance feule  dic- 
toit  à  Soliman ,  ils  fatisferoient  à  leur  confcience  ,  &  ne  fîétri- 
roicnt  pas  la  gloire  de  leur  nation  :  que  Ferdinand  les  appuye- 
roit ,  non-feulement  de  fes  propres  forces  ,  mais  encore  de 
celles  de  toute  F  Allemagne,  ôc  de  celles  de  l'Empereur  mê- 
me. Il  leur  perfuada  enfin  de  ne  rien  faire  au  préjudice  de  Fer- 
dinand ,  ôc  de  prier  feulement  le  Grand  Seigneur,  de  vouloir  ac- 
cepter d'eux  un  tribut  de  vingt  mille  écus  d'or,  pour  gage  de 
leur  obéïfTance  ,  ôc  de  lui  faire  fçavoir  en  même-tems ,  que  ,  s'il 
envoyoit  une  armée  dans  la  Hongrie  ,  ils  étoient  réfolus  de  s'ex- 
pofer  aux  dernières  extrêmitez  j  pour  défendre  la  liberté  de 
leur  patrie.  Hali  n'ayant  pii  obtenir  d'eux  une  réponfe  plus 
avantageufe,  reçut  le  tribut  ôc  retourna  à  Conffantinople. 


274  H  î    S  T   O  î  R  E 

n—      Aclimet  fe  voyant  fmftré  de  fes  efpérances  ,  eut  recours 


Henri  II  ^^^^^  ^^^  artifices.il  écrivit  des  lettres  pleines  d'amitié  ôc  de 
î  f  c  2  bienveillance  à  Pathocz,  un  des  plus  grands  feigneurs  de  laTran* 
fylvanie,  ôc  gouverneur  deGiula^  place  très-forte  ,  pour  ta- 
cher de  l'attirer  à  fon  parti  ,  en  lui  infpirant  de  la  défiance 
contre  Caftaldo.  La  rufe  fut  découverte  ,  &  Pathocz  demeura 
maître  ,  non-feulement  de  Giula,  mais  encore  des  fortereffes 
de  Varadin  ôc  de  Pankota ,  oli  l'on  fit  venir  des  vivres ,  dont 
les  garnifons  commençoient  déjà  à  manquer. 

Cependant  Ifabelle  ne  cefToit  de  fe  plaindre ,  de  ce  qu'elle 
ne  recevoir  point  ce  que  Ferdinand  ôc  Caftaldo  lui  avoient 
promis.  Ses  partifans levèrent  alors  le  mafqueen  fa  faveur,  ôc 
comme  elle  fe  confioit  entièrement  en  Petrovithz  ôc  en  François 
Quendi-Ferentz,  elle  commença  à  refufer  ouvertement  ce  qu'on 
lui  ofFroit  de  nouveau  de  la  part  de  Ferdinand  ,  ôc  même  la 
principauté  de  Monfterberg.  Elle  dit,  que  puifque  le  Roi  n'a^ 
voit  pas  fatisfait  à  fa  parole  dans  le  rems  marqué  ,  elle  rentroit 
dans  tous  fes  droits.  Cette  Princeiïe  étoit  d'ailleurs  favorifée 
des  gens  du  pays,  ôc  particulièrement  des  Sekels,  qui  étant  tour- 
mentez par  les  foldats  de  Ferdinand ,  que  le  défaut  de  paye 
portoit  au  pillage,  haïfToient  fa  domination ,  ôc  fouhaitoient  un 
changement  dans  l'Etat.  Batori  fe  voyant  menacé  de  la  tempête, 
"^  voulut  fouvent,  pour  fe  mettre  à  l'abri ,  fe  dépouiller  du  titre  de 

.Vaivode,  ôc  à  peine  confentit-il  de  le  garder  pour  un  tems ,  à  la 
prefTante  follicitation  de  Caftaldo.  Ferdinand  convoqua  donc  la 
diète  à  Prefbourg,  pour  appaifer  les  murmures.  Après  y  avoit 
vanté  par  fes  Ambaffadeurs  l'afî'eâion  qu'il  avoir  pour  le  peuple , 
il  vint  à  bout  de  le  calmer,  en  lui  faifant  efpérer  plus  de  repos ,  ôc 
en  éloignant  en  effet ,  par  le  moyen  de  Paul  Banco  lieutenant 
de  Batori,  Barthelemi  Corvatto,  qui  étoit  dans  Giula  avec 
deux  compagnies  d'Allemands ,  oii  il  avoit  exercé  toute  forte 
de  cruautez  fur  les  habitans  ,  ôc  fur  les  autres  fujets.  Il  donna 
enfuite  à  Pathocz  la  garde  de  la  forterelfe. 

Caftaldo  rejetta  fur  l'éleÛeur  Maurice  la  mauvaife  conduite 
qu'on  avoit  tenue  cette  année  :  il  dit,  que  fes  troupes  avoienf: 
été  non  feulement  inutiles  dans  la  guerre  de  Hongrie  ,  mais 
qu'elles  avoient  encore  ruiné  l'épargne  du  Roi  ôc  les  finan- 
ces de  la  Province  ,  ôc  épuifé  tout  f  argent  deftiné  pour  les 
garnifons.  L'Ele£leur  au   contraire  foutenoit  ,  que  l'avaricç 

fordide 


DE  J.  A.  DE  THOU^Liv.  X.  27; 

fordlde  de  Caftaldo  avoit  poufle  à  bout  tous  les  peuples ,  &  ■ 

avoit  rendu  fon  entrée  en  Hongrie  infruclueufe  à  la  Chrétien-  f{£i<jRi  jj 
té.  Quoiqu'il  en  foit  3  Maurice  ,  après  avoir  congédié  fes  1  r  ^  2.  * 
troupes  j  partit  de  Javarin  fur  la  fin  de  l'année  ,  ôc  fe  retira 
en  Saxe.  On  apprit  alors  que  trois  cens  cavaliers  Turcs ,  que 
Caflumbek  avoit  envoyés  de  Lippe ,  pour  faire  le  dégât ,  é- 
toient  tombez  dans  une  embufcade  ,  ôc  avoient  été  taillez  en 
pièces  par  la  garnifon  de  Deva.  La  nouvelle  de  ces  heureux 
luccès ,  releva  un  peu  le  courage  des  peuples ,  qui  laflez  des 
defordres  que  caufoient  les  fréquentes  mutineries  des  Alle- 
mands &  des  Efpagnols ,  ne  pouvoient  plus  fouffrir  le  joug 
^Qs  Etrangers  ^  6c  foûpiroient  tous  après  le  prince  Jean,  qui 
étoitaimé  des  Turcs,  ôc  dont  ils  attendoient  le  recouvrement 
de  leur  liberté  ,  ôc  leur  repos. 

Fin  au  dixième  Livre, 


Tom^  IL  M  m 


Henri  IL 

Affaires  d'I- 
talie, 


H  I  S  T    O  I  R  E 


<3  î 


<.<7> 


*    *    *    ^    *    *    *    *    >ft    *    *    *    *    *    ^    Vf    *    *    ->,    *    &   yr^   (.^ 


HI  STOIRE 

D  E 

JACQUE     AUGUSTE 

DE     T  H  O  U. 


IJ^  R  E 


^  ^  ^  ^(ï>(5> 

l<    ><i^  ^*     *    4t    *     (3  Ni) 

^  ^  i»  -  -  ^ 


ONZIEME. 


E  R  S  le  tems  que  l'Ele^ieur  Maurice 
porta  fes  armes  dans  la  Hongrie ,  la 
guerre ,  ôc  la  politique  encore  plus , 
firent  naître  en  Italie  plufieurs  cvene- 
mens  mémorables.  Les  ennemis  pri- 
rent d'abord ,  quoiqu'avec  peine ,  le 
bourg  de  Brà  en  Piémont  ^  apparte- 
nant au  duc  de  Savoye ,  que  nous 
avions  déjà  commencé  à  fortifier  ,  ôc 
dont  plufieurs  habitans  furent  pendus 
par  l'ordre  du  jeune  prince  Emanuel  Philibert,  irrité  de  l'opi- 
niâtreté avec  laquelle  les  affiégez  avoient  défendu  la  place. 
Gonzague  marcha  enfuite  à  la  tête  de  l'armée  vers  FolTano , 
après  avoir  commandé  à  Céfar  Maggi  d'aller  à  Saluées  avec 
le  comte  de  la  Trinità.  La  ville  fut  bien-tôt  prife  ;  mais  la  ci- 
tadelle tint  ferme  plus  long-tems  :  Alaggi  néanmoins  après,  avoir 
été  blefle  à  la  gorge ,  l'obligea  enfin  à  capituler.  Il  y  laiflapour 


^î>($><&  (ô  Ô  ^ 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L I V.   XL        277 

gouverneur  Gabriel    Serbelloii  avec  une  compagnie  d'in-  * 

fanterie  j  6c  il  alla  enfuite  avec  le  comte  de  la  Trinità,par  les  Henri  IL 
ordres  de  Gonzague,  devant  Dragoniera,  qui  fe  rendit  enfin,     ^  S  S  ^* 
après  avoir  efluyé  trois  jours  le  feu  du  canon  ;  la  garnifon  Fran- 
çoifefortit,  vie  ôc  bagues  fauves ,  fuivant  la  capituladon  ,  ôc  fut 
conduite  dans  la  vallée  prochaine. 

Après  la  prife  de  Dragoniera  ,  Maggi  ayant  eu  ordre  d'at- 
taquer Monte-Maro ,  marcha  aulTi-tôt  vers  cette  place  qui  étoit 
très-forte,  menant  avec  lui  Augufte ,  fils  naturel  du  marquis  de 
Saluées  ,  ôc  ami  du  Commandant  de  la  garnifon ,  qui  étant 
forti  à  la  follicitation  d'Augufte ,  pour  conférer  avec  lui ,  fe 
trouva  pris  par  les  troupes  de  Maggi,  quifurvint  tout  à  coup. 
On  employa  d'abord  la  douceur ,  pour  obliger  ce  capitaine  à 
faire  rendre  la  place?  mais  ce  fut  inutilement  :  on  en  vint  en- 
fuite  aux  menaces  5  on  le  fit  même  marcher ,  à  la  vue  de  la  pla- 
ce, lié  ,  comme  fi  on  l'eût  conduit  au  fupplice.  A  ce  fpedacle, 
les  habitans  touchez  du  péril  qui  menaçoit  leur  commandanf, 
rendirent  fur  le  champ  la  place ,  pour  lui  fauver  la  vie.  Cet  Of- 
ficier fut  fi  frapé  de  la  frayeur  de  cette  mort  honteufe ,  que  tout 
fon  corps  parut  couvert  d'une  fueur  de  fang.  Nos  troupes  qui 
étoient  dans  la  citadelle  ,  défefperant  d'être  lecouruës ,  promi- 
mirent  de  fe  rendre  ,  fi  dans  trois  jours  elles  ne  l'étoient  point. 
Briflac  avoir  cependant  envoyé  un  homme ,  pour  leur  donner  ^ 
avis,  qu'ils  tinffent  ferme  j  que  le  fecours  arriveroit  bien-tôtj 
que  Gonzague  étoit  allé  avec  fon  armée  du  côté  de  Foflano 
ôc  de  Bene ,  ôc  que  pour  lui ,  il  iroit  dans  peu  les  fecourir  en 
perfonne.  Mais  cet  envoyé  ayant  été  furpris  par  Angelo  Santi 
de  Corfe ,  fut  mis  à  la  queftion ,  ôc  ne  put  parler  aux  aflTiégez. 
La  garnifon  n'ayant  aucunes  nouvelles  de  Brifl^ac,  ôc  n'efpé- 
rant  plus  rien,  capitula  après  les  trois  jours.  Maggi,  après  avoir 
laifle  dans  la  citadelle  deux  compagnies  commandées  par  Phi- 
lippe del  Vaira ,  ôc  Malavicino  de  Plaifance ,  fe  mit  en  mar- 
che avec  l'artillerie. 

Alvare  de  Sande  tenta  le  fiége  de  Ceva,  011  BrifTac  s'étoit 
enfermé^  pour  appuyer  deVaffé  gouverneur  de  la  place;  mais 
les  troupes  de  Montluc  Ôc  de  Bernardin  firent  lever  le  fiége; 
ôc  les  Efpagnols  fe  retirèrent  à  Pontellure ,  après  avoir  amufé 
nos  troupes  au  paflage  de  la  rivière ,  par  quelques  légères  eicar- 
mouches.  Les  Lnpériaux  fe  jetterent  enfuite  fur  cette  contrée. 

Mm  ïj 


^78  HISTOIRE 

^— — ■  qui  eft  fermée  par  les  rivières  de  Bormia  ôc  de  Leri ,  &  qui 
Henri  II  ^  pour  limites  le  château  de  Ponzone  à  l'orient,  ôc  le  payis  de 
I  f  c  2  ^^va  à  l'occident.  Telles  furent  à  peu  près  les  places ,  dont  nos 
troupes  s'étoient  emparées  l'année  précédente  ,  ôc  que  Gonza- 
gue  reconquit  cette  année ,  fans  toucher  à  aucune  place  de 
réfilbnce,  quoique  cette  campagne  leur  eût  coûté  cent  foi- 
xante  mille  écus.  Nous  demeurâmes  maîtres  de  Ravel ,  de  Savil- 
lan  ôc  de  Raconis  ,  qui  font  les  principales  forterefies  du  payis. 
Toute  l'Italie  étoit  alors  partagée  entre  la  crainte  ôc  l'efpé- 
rance  5  on  y  voyoit  profpérer  les  affaires  du  Roi  de  France, 
&  celles  de  l'Empereur  en  affez  mauvais  état.  On  apprenoit 
tous  les  jours ,  que  le  Roi  avoir  foûmis  ,  par  la  force  ou  autre- 
ment;  un  grand  nombre  de  villes  dans  la  Lorraine  ôc  le  Luxem- 
bourg :  les  partifans  de  l'Empereur  étoient  fur-tout  confternez 
delà  fuite  de  ce  Prince  en  Allemagne.  Toute  l'Italie  étoit  pref- 
que  fans  défenfe  :  le  marquis  de  Marignan  avoir  amené  à  l'Em- 
pbreur  quatre  mille  TtaUens,  levez  la  plupart  dans  la  Tofcane, 
avec  deux  mille  vieux  foldats  Efpagnols ,  qui  avoient  fervi  dans 
]a  guerre  de  Parme.  On  avoir  rendu  à  Ottavio  toutes  les  pla- 
ces ôc  les  citadelles ,  excepté  Sandonino ,  Caftel-Gueifo  ^  ôc 
Colornio ,  oi^i  l'on  avoir  laiffé  des  garnifons  Impériales  j  l'Em- 
pereur avoir  aulTi  gardé  Brefello  qu'il  n'avoir  pas  voulu  qu'on 
♦        rendît  au  Cardinal  de  Ferrare. 

Gonzaguefe  voyant  privé  des  troupes  Allemandes,  que  l'Em- 
pereur avoir  rappellées,  ôc  qui  faifoient  la  plus  grande  force  de 
l'armée  de  Piémonr^  n'ofoir  former  aucune  entreprife ,  ôc  fe 
tenoit  fimplement  fur  la  défenfive.  Paul  de  Thermes  étoit  à 
Parme ,  pour  y  foûtenir  le  parti  de  la  France  ,  fécondé  des  prin- 
cipaux capitaines  Italiens  î  ôc  le  cardinal  de  Ferrare  étoit  à  la 
Mirandole  avec  quatre  mille  hommes  d'infanrerie  >  qu'il  avoir 
affemblez  pour  faire  lever  le  fiége  de  la  ville.  Tour  fembloit 
préfager  quelques  révolutions.  La  révolte  du  prince  de  Salerne, 
qui  étoit  en  grande  confidérarion  parmi  fes  vaflaux  ,  ôc  fes 
courfes  fréquenres  annonçoient  des  troubles  dans  le  Royaume 
de  Naples.  D'ailleurs  le  refus  que  l'on  avoir  fait  à  Guidobal- 
do  duc  d'Urbin ,  du  gouvernemenr  général  qu'il  avoir  follicité 
avec  empreflement ,  faifoit  conjefturer  qu'il  entremit  dans  no- 
tre parti  5  car  il  avoir  déjà  renoncé  à  la  folde  des  Vénitiens ,  Ôc 
il  étoit  accoutumé  à  faire  la  guerre  fous  les  drapeaux  ôc  aux 


'ji 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I V.  XL  27P 

frais  d'autrui.  On  tiroit  néanmoins  de  bons  foldats  de  fa  prin-  , 

cipauté,  d'où  l'on  pouvoit  aifément  aller  dans  l'Abruzze  par  la  vr^  ,„    tt 

AT  1        J'  A  T  T  •  '       •  J'  ^  ^    r  xlENRI  11, 

Marche  d  Ancone.  J^es  Impériaux  etoient  d  autant  plus  persua- 
dez que  ce  Prince  embrafferoit  notre  parti  >  qu'ils  fçavoient 
que  le  Roi  lui  avoir  fait  des  propofitions  honorables ,  ôc  qu'il 
lui  avoit  promis  fur-tout,de  lui  céder  le  droit  que  Catherine 
de  Medicis  fa  femme  ,  fille  de  Laurent  de  Medicis  autrefois 
duc  d'Urbin  ,  prétendoit  avoir  fur  ce  duché.  D'ailleurs  le 
bruit  couroit,  que  par  le  canal  du  cardinal  Franc^ois  de  Tour- 
non  ,  qui  s'étoit  retiré  à  Venife  pour  être  en  fiireté  >  le  Roi 
avoit  foUicité  le  Sénat  de  fe  liguer  avec  lui ,  en  lui  faifant  ef- 
pérer  ,  qu'après  que  le  royaume  de  Naples  auroit  été  recou- 
vré, il  donneroit  à  la  République  quelques  ports  dans  la  Poûilie, 
d'où  elle  tireroit  des  vivres ,  dont  on  manquoit  fouventà  Ve- 
nife :  on  promit  auill  aux  Vénitiens  quelques  places  dans  le 
Milanez,  ôc  l'on  fit  efpérer  au  Pape  un  ample  patrimoine,  pour 
le  dillribuer  à  fes  parens.  Le  Pape  néanmoins  ,  &  le  Sénat  de 
Venife  nefe  laifferent  point  féduire  par  des  appas  i\  fiateurs. 

L'arrivée  de  l'armée  Navale  des  Turcs  dans  la  mer  de  Tof- 
cane  tenoit fur-tout  en  fufpens  ceux,  qui  ne  s'étoient  point  en- 
core déclarez  ni  pour  l'un  ni  pour  l'autre  parti.  Cette  flotc 
étoit  compofée  de  cent-vingt-trois  galères ,  de  quelques  bri- 
gantins  ,  ôc  d'un  grand  nombre  de  tartanes  :   elle   étoit  partie 
le  quatre  de  Mai  du  port  de  Conftantinople  ,  ôc  avoit  d'abord 
relâché  à  Modon'dans  la  Morée,  où  après  avoir  paffé  douze 
jours,  elle  avoit  fait  voile  vers  Zante,  dans  le  Golfe  de  Sainte 
Maure ,  qui  peut  contenir  jufqu'à  trois  mille  galères  j  elle  fe 
détourna  enfuite  de  l'ifle  de  Leucade ,  appellée  aujourd'hui 
Sainte  Maure ,  ôc  qui  eft  jointe  à  l'Albanie  par  un  pont ,  ôc 
après  qu'elle  eût  falué ,  félon  la  coutume,  fifle  de  Corfou  ,  ap- 
partenant aux  Vénitiens ,  ôc  que  le  Gouverneur  de  cette  idelui 
eût  rendu  le  falut ,  ôc  eût  envoyé  même  des  prefens  au  nom  de  la 
RépubUque  à  l'Amiral  de  la  Hôte,  elle  fut  pouiTée  par  lèvent, 
de  Sainte  Marie  de  Cafliopo  ,  ville  de  Corfou ,  à  Brutinto  ,  ôc 
aux  Monts  de  la  Chimère  *  -,  elle  fit  provifion  d'eau  dans  cet     =♦  Les  Grec» 
endroit ,  ôc  rencontra  enfuite  une  galère  de  Ragufe  ,  chargée  f  J'^j,  ^^['"^ 
des  prefens  qu'on  a  coutume  d'envoyer  aux  Bâchas.  Elle  entra  ces  monts 
le  premier  jour   de  Juillet  dans  le  Golfe  de  Venife,  s'appro-  ^^roçcramia, 
çha  des  côtes  d'Italie ,  ôc  vint  devant  Crotone  ,  place  très-forte, 

M  m  iij 


28o  HISTOIRE 

fituée  dans  une  peninfule  fur  un  rocher.  De-Ià  ayant  été  por- 
Henri  il  ^^^  au-delà  du  Cap  de  la  Colone  ,  dans  le  Golfe  de  Schilaci , 
I  r  c  2.  ^  au-delà  du  Cap  de  l'Arme,  ou  Spartivento  ,  elle  entra  dans 
la  Baye  de  Reggio  y  aujourd'hui  nommée  la  Foffe  de  Saint 
Jean.  Cette  ville  fituée  à  l'extrémité  de  l'Italie  regarde  la  Si- 
cile, quieneft  feparée  par  un  détroit  de  dix  milles,  &  que  l'on 
croit  avoir  été  autrefois  comme  arrachée  par  les  vagues  de  la 
mer,  du  payis  des  Brutiens.  Les  flots  de  la  mer,  reflerrés  dans 
ce  détroit  i  y  font  agitez  de  fept  en  fept  heures  avec  tant  d'im- 
petuofité  ôc  de  violence ,  qu'on  ne  peut  les  regarder  fans  ef- 
froi j  ôc  ceux  qui  veulent  traverfer  ce  détroit  y  font  fouvent 
naufrage.  Au-deiïus  de  Reggio  efl:  le  fameux  promontoire  de 
Scylla ,  aujourd'hui  appelle  Scyllo,  tout  rempli  de  grottes  6c  de 
cavernes,  ôc  qui  étant  battu  des  vagues  de  la  mer ,  lorfque  le  vent 
deSudoueftfouffle  ,  fait  entendre  un  bruit  pareil  à  faboyement 
des  chiens  j  ce  qui  a  donné  lieu  à  la  fable  de  Scylla.  On  voit 
fur  la  côte  de  Sicile  ,  vis-à-vis  de  Scyllo ,  le  Cap  de  la  tour  du 
Fare  ,  qui  s'avance  un  peu  au-deffus  de  Meiïîne.  Après  que  la 
flote  eut  été  long-tems  agitée  dans  ce  détroit,  elle  aborda  en- 
fin à  la  tour  du  Fare  ;  mais  TAmiral  ayant  quelque  foupçon 
d'une  embufcade  (  fept  cens  cavaliers  attendoient  en  effet  que 
l'on  fit  une  defcente  dans  l'ifle  )  défendit  févérement  queper- 
fonne  ne  fortît  des  vaiffeaux ,  ôc  fit  voile  vers  les  ifles  de  Vulcain, 
Ces  Ides  font  dans  le  Fare  de  Mefilne ,  au  nombre  de  fept  ; 
^n  les  nommoit  Eoliennes  ôc  Lipariennes  :  comme  la  terre 
y  eft  d'une  nature  ignée ,  on  a  cru  que  par  une  communication 
foûterraine ,  elle  empruntoit  ou  fourniffoit  les  feux  du  Mont 
Etna.  La  flotte  arriva  enfin  à  Stromboli  ,  ifle  qui  diffère  des 
autres  par  des  fiâmes  plus  claires  ôc  plus  pures  :  les  habitans , 
par  la  fumée,  jugent  deux  jours  auparavant  du  vent  qui  doit 
foufller  :  ce  qui  efl:  caufe  que  les  anciens  ont  nommé  cette 
ifle  la  caverne  d'Eole. 

Quoique  tout  le  monde  s'attendît  à  voir  fondre  cet  orage 
fur  l'Italie,  on  ignoroit  néanmoins  de  quel  côté  il  éclateroir. 
Ceux  même  qui  étoient  chargez  des  affaires  du  Roi,  n'en  étoient 
pas  affùrez.  Côme  ,  qui  craignoit  pour  la  Tofcane  ,  écrivoit 
tous  les  jours  à  l'Empereur  ,  pour  l'engager  à  pourvoir  à  la 
fureté  de  Sienne  :  il  lui  faifoit  entendre  que  les  habitans,  indif- 
pofez  contre  lui,  ne  méditoient  que  le  moyen  de  fe  procurej: 


DE  J.  A.  DE   THOU  ,  Liv.  XL  2S1 

îa  liberté  ,  6c  que  la  Citadelle  n'étoit  pas  encore  en  état  de  dé-  « 
fenfe  j  il  ajoûtoit  que  les  François  étoient  comme  en  embufca-  ff£î«^Rï  JJ 
de,  prêts  à  faifir  tous  les  momens  favorables.  Il  donna  les  mê-  1  r  r  2 
mes  avis  à  Diego  Hurtado  de  Mendofe  ,  qui  étoit  chargé  à 
Rome  du  foin  de  cette  affaire  j  il  l'afrûroit ,  que  le  péril  étoit 
preffant ,  ôc  qu'il  lui  importoit  de  revenir  promptement  à  Sien- 
ne ,  pour  diiliper  la  conjuration  par  fa  préfence  j  il  l'exhortoit 
fur-tout  à  payer  les  foldats  de  la  garnifon,  qui  faute  de  paye- 
ment, fe  licentioient ,  étoient  à  charge  à  la  Ville, ôc  faifoient 
hautement  murmurer  le  peuple  contre  leurs  defordres. 

On  craignoit  fur-tout  pour  le  royaume  de  Naples ,  dans  un 
tems  que  l'arrivée  de  la  flotte  Ottomane  préfentoit  aux  bannis , 
qui  étoient  déjà  affés  puiffans ,  une  occalion  de  retourner  dans 
leur  payis.  C'eft  parce  motifque  l'Empereur  avoir  envoyé  dans 
le  Piémont  deux  regimens  d'Allemands ,  commandez  par  Jean- 
Baptifte  de  Lodron  Ôc  Nicolas  Madrucci ,  avec  ordre  d'aller 
joindre  le  Viceroi  Pierre  de  Tolède.  Mais  le  Pape ,  lié  par  le 
traité  qu'il  avoit  fait  avec  le  Roi  ^  ôc  craignant  d'y  donner  at- 
teinte ,  refufa  à  ces  troupes  le  paifage  fur  fes  terres  5  ainfi  on 
donna  ordre  à  Doria  de  les  faire  paffer  à  Naples  fur  fes  vaif- 
féaux.  Mendofe  remontra  que  fes  Efpagnols  nefuffifoientpas 
pour  défendre,  contre  les  Turcs,  les  citadelles  qu'on  avoit  com- 
mencé de  conftruire  à  Sienne,  à  Porto- Hercole,  ôc  àOrbi- 
tello  5  ôc  il  obtint  de  Gonzague  mille  Allemands  du  régiment 
de  Lodron  avec  trois  cens  maîtres.  Côme^  qui  fe  croyoit  in- 
téreffé  dans  l'affaire  de  Sienne  ,  ne  demeuroit  pas  dans  l'inac- 
tion. Il  fit  fortifier  fes  frontières  avec  toute  la  célérité  poflible, 
mit  dans  Pife  une  garnifon  commandée  par  Rodolphe  Baglio- 
ni ,  ôc  eut  foin  d'envoyer  dans  l'ifle  d'Elbe  des  foldats,  ôc  toutes 
forte  de  munitions. 

Cependant  le  Prince  de  Salerne  revint  promptement  en 
Italie  ,  où  le  Roi ,  qu'il  avoit  laiffé  à  Damvilliers,  l'avoir  envoyé 
avec  des  lettres  de  créance  ,  àdreffées  à  ceux  qui  étoient  char- 
gez de  fes  affaires  ,  afin  qu'ils  déliberaffent  enfemble  de  ce 
qu'il  convenoit  de  faire  dans  la  conjoncture  prefente.  Her- 
cule duc  de  Ferrare ,  dans  la  crainte  de  déplaire  à  l'Empereur 
qui  avoit  fait  la  paix  avec  l'électeur  Maurice  ^  ne  voulut  pas 
qu'on  s'affemblât  dans  fa  ville  :  ainfi  l'on  choifit  Chioggia  dans 
l'état  de  Venife,  pour  y  tenir  les  conférences.  Là  fe  rendirent 


282  HISTOIRE 

'  le  cardinal  de  Ferrare ,  le  cardinal  de  Tournon ,  Paul  de  Ther- 

Hekri  IL  l'aies  j  le  Prince  de  Salerne  ,  Odet  de  Selve  amUafladeur  du 
j  ç.  ^  o.  Roi,  Louis  Pic  comte  de  la  Mirandole,  &  Corneille  Benti- 
voglio.  Hierôme  de  Vecchiano  de  Pife  ,  ôc  Mario  Bandini  de 
Sienne  y  afTifterent  aufli  au  nom  des  Farnefes.  Toute  la  con- 
férence roula  fur  la  guerre  d'Italie  ;  6c  il  fut  long-tem.s  agité 
fi  on  commenceroit  par  attaquer  Milan  j  ou  le  royaume  de 
Naples.  Le  prince  de  Salerne  étoit  d'avis  qu'on  allât  à  Naples> 
âc  promettoit  un  fuccès  heureux  Ôc  facile  ;  il  prétendoit  que 
le  Viceroi  n'avoit  fait  aucuns  préparatifs ,  Ôc  que  la  NoblelTe  du 
payis ,  à  qui  la  flotte  de  Turquie  faifoit  efpérer  quelque  révo- 
lution ,  ôc  qui  deteftoit  la  dureté  du  Viceroi  ôc  la  domination 
Efpagnole ,  pafTeroit  infailliblement  dans  le  parti  des  François; 
On  oppofoit  à  cet  avis  ,  qu'une  pareille  entreprife  avoir  déjà 
eu  pluiieurs  fois  un  funefte  fuccès  ^  pour  avoir  laifle  l'ennemi 
fi  loin  derrière  foi ,  ôc  rendu  par  cette  imprudence  le  paffage 
difficile  à  toute  forte  de  fecours  :  qu'au  refte  il  n'étoit  pas 
croyable  qu'on  pût  furprendre  les  ennemis  ,  puifqu'il  étoit 
manifefte  que  Céfar  Mormile  ,  dont  nous  avons  déjà  parlé  , 
depuis  peu  rappelle  de  fon  exil  ,  ôc  informé  des  deffeins  du 
prince  de  Salerne  ,  ôc  defes  partifans  ,  avoit  fans  doute  averti 
le  Viceroi  de  tout  ce  qui  fe  pafToit.  On  ne  trouvoit  pas  aufïi 
à  propos  d'entreprendre  l'expéditio:  le  Milan,  dont  l'Empe- 
reur étoit  fi  proche  ,  ôc  qui  étoit  \  *  Srtée  du  fecours  des  Al- 
lemands ,  déjà  préparé. 

Pour  faire  cependant  quelque  entreprife  ,  on  réfolut  de  dé- 
livrer la  ville  de  Sienne  ,  à  la  follicitation  des  bannis.  Cette 
ville  fituée  dans  le  fein  de  l'Italie ,  leur  parut  plus  propre  à 
être  fecouruë,  ôc  plus  capable  à  favorifer  un  jour  les  nouvel- 
les entreprifes  qu'on  voudroit  tenter.  Il  leur  fembloit  d'ailleurs 3 
que  la  flotte  feconderoit  l'expédition  de  Sienne  ,  parce  que 
la  plus  grande  partie  de  ce  payis  s'étend  vers  la  mer  de  Tof- 
cane  ,  ôc  que  l'on  y  pouvoir  faire  la  guerre  avec  le  fecours 
des  Turcs  5  qu'au  refte,  fi  le  fuccès  n'étoit  pas  heureux,  du 
moins  on  pouvoit  efpérer  de  réùfTir  mieux  dans  ce  qu'on  en- 
treprendroit  dans  la  fuite ,  lorfque  les  forces  des  ennemis  fe- 
roient  divifées  5  ôc  qu'après  qu'on  auroit  fait  dans  ce  payis-là 
comme  un  effai  de  cette  nouvelle  guerre  ^  on  pourroit  enfuite 
|3rendre  de  plus  juilesmefurespour  attaquer  Naples  ,  ou  Milan, 

Toutç 


DE  J.  A.    DE  THOU,  Liv.  XL         2S3 

Toute  l'AfTemblée   s'arrêta  à    cette  dernière  réfolutîon ,  &  ' 

croyant  que    les   préparatifs   étoient  fuHifants  pour  l'exccu-  Henri  11. 
tion,  elle  députa  en  France  Corneille  Bentivoglio  ' ,  pour  don-     ^  5  5  2. 
ner  avis  au  Roi  de  ce  qui  avoit  été  décidé  à  Chioggia. 

Comme  le  bruit  s'étoit  répandu  ,  que  les  François  av oient 
deflein  d'attaquer  Naples ,  le  Viceroi  allarmé  dcmandoit  in- 
cefTamment  par  Tes  lettres  qu'on  lui  envoyât  du  fecours  ;  fes 
prefTanres  foîlicitations  fervoient  à  confirmer  la  nouvelle.  Après 
que  le  Roi  eût  approuvé  la  réfolution  de  l'aflemblée  de  Chiog- 
gia, Bentivoglio  revint  en  Italie,  ôc  Louis  de  faint  Gelais  fut 
envoyé  à  Rome ,  comme  en  ambafTade  ,  pour  affiirer  le  Pape 
qu'il  n'avoit  rien  à  craindre  de  la  flotte  j  mais  en  effet ,  pour 
appuyer  à  Rome  l'entreprife  de  Sienne,  ôc  y  affermir,  par  fa 
préfence  ôc  fes  confeils ,  les  partifans  du  Roi.  L'Empereur 
voyant  fes  affaires  en  fi  mauvais  état,  dans  un  tems  011  il  étoit 
dénué  d'argent,  demanda  à  Côme ,  qu'il  lui  prêta  deux  cens 
mille  écus  d'or.  Côme  faififfant  cette  occafion  pour  obtenir 
la  fouveraineté  de  Piombino  ,  en  Ht  encore  parler  à  l'Empe- 
reur, par  Philippe  Pandolfini.  Jacque  Apiani ,  feigneur  du 
lieu,  confentoit  à  la  céder ,  fur-tout  depuis  que  fa  mère,  qui 
s'y  étoit  toujours  oppofée ,  étoit  morte  j  de  forte  ,  que  Cô- 
me avoit  envoyé  à  Gènes  Bernard  de  Medicis ,  évêque  de 
Caffano  ,  qui  étoit  fon  parent  ,  pour  la  remife  de  la  fomme 
qu'on  demandoit ,  ôc  engager  le  Sénat  à  confentir  que  Piom- 
bino lui  fût  cédé  par  Apiani ,  ôc  qu'il  le  tînt  déformais  de 
l'Empereur,  à  titre  de  fief  Mais  les  Miniftres  Impériaux  firent 
naître  des  obftacles  ,  ôc  traînèrent  l'affaire  en  longueur.  Lorf- 
que  le  duc  d'Albe  fut  arrivé  avec  un  fecours  d'Efpagnols> 
qui  leur  parut  fuffifant ,  pour  faire  tête  à  l'ennemi ,  ils  élu- 
dèrent la  demande  de  Corne ,  qu'ils  jugeoient  affez  engagé 
par  fes  propres  intérêts  à  défendre  l'ifle  d'Elbe. 

L'Empereur  néanmoins ,  cédant  dans  la  fuite  à  la  néceiïité, 
ôc  craignant  j  qu'après  la  perte  de  Sienne,  ce  payis  ne  tom- 
bât en  la  puiffance  des  ennemis ,  donna  ordre  à  Mendofe , 
de  mettre  Côme  en  poffeffion  de  Piombino ,  des  fortereffes  de 
ce  territoire  ^   ôc  de  toutes   les  munitions   de  guerre,  qui  y 


ï  Les  Bentivoglio  ont  toujours  été 
attachez  à  la  France  ,  depuis  le  règne 
rie  Louis  XII.  qui  fit  la  guerre  en  Ita- 

Tome  IL 


lie  ,  pour  îes  remettre  en  pofrcfîion  de 
la  fouveraineté  de  Bologne. 

Nn 


iS4  HISTOIRE 

I ctoient  j  à  condition  qu'il  promettroit  de  rendre  ces  places,  tou- 

TT„  ,„  TT.  tes  les  fois  que  l'Empereur,  ou  fes  héritiers,  lui  oftriroient 
l'argent  qui  auroit  été  employé  à  les  fortifier ,  ou  à  les  défen- 
*  dre.  Corne  envoya  donc  Otto  de  Montauto ,  général  des 
troupes  de  Tofcane ,  qui  avoir  mérité  fon  eftmie  &  fa  con- 
fiance ,  pour  recevoir  de  Navarreto  ,  officier  Efpagnol  ,  la 
citadelle  de  Piombino  5  ôc  pour  en  donner  le  gouverne- 
ment à  Rofa  de  Vicchio ,  brave  officier  ,  &  faire  prêter  à 
fon  maître  le  ferment  de  fidélité  par  les  habitans  de  Piom- 
bino ,  de  Populonia  ,  de  Scarlino ,  &  de  Buriano.  Les  peu- 
ples de  l'ille  d'Elbe  prêtèrent  le  même  ferment.  Le  duc  de 
Florence  ayant  pris  pofTeflion  de  ces  places ,  huit  ans  après 
que  l'Empereur  les  lui  avoir  promifes,  trouva  les  fortifications 
qu'on  avoit  commencées,  prefque  ruinées,  par  un  effet  de  la 
négligence ,  ou  de  la  mauvaife  volonté  de  Mendofe  5  mais  fon 
extrême  diligence  ,  encore  moins  grande  que  fon  bonheur, 
les  rétablit  fi  promptement ,  qu'il  les  mit  allez  tôt  à  couvert 
de  ce  qu'il  pouvoir  craindre  de  la  flotte  des  Turcs  ,  s'ils  fe 
fuffent  jettez  fur  les  côtes  de  la  Tofcane. 

Quoique  les  Impériaux  euffent  fouvent  été  avertis  par  Co- 
rne ,  des  deffeins  que  les  François  avoient  fur  la  ville  de  Sienne , 
ils  commencèrent  néanmoins  un  peu  tard  à  prévenir  le  danger 
qui  ménaçoit  cette  place.  Mendofe ,  qui  jufques-là  avoit  em- 
poifonné  ôc  rendu  fufpe6ls  tous  les  projets ,  Ôc  toutes  les  of- 
fres de  ce  nouveau  Souverain,  donna  ordre  enfin  à  François 
'd'Alaba,  commandant  de  la  garnifon  Efpagnole  à  Sienne, 
d'aller  à  Florence  demander  à  Côme  le  fecours  qu'il  avoit 
promis  :  mais  il  poufia  la  défiance ,  jufqu'au  point  de  défen- 
dre à  Alaba ,  de  lailTer  entrer  les  troupes  de  ce  Prince  dans 
la  ville,  ôc  il  lui  ordonna  de  les  faire  refterà  Staggia.  Cô- 
me, prince  politique,  ufa  pour  lors  de  diffimulation,  ôc  com- 
manda en  même  tems  à  Menichino  de  Poggibonzi,  capitaine 
de  la  milice  du  Val  d'Elfa  ,  de  fe  rendre  à  Staggia  avec  trois 
mille  hommes  d'infanterie,  ôc  trois  cens  maîtres,  pour  faire 
face  aux  ennemis. 

Cependant  on  tramoit  alors  une  révolte  dans  la  ville,  -^née 
Piccolomini  ,  Americ  Amerighi ,  Mario  Bandini ,  ôc  André 
Landucci,  qui  s'étoient  déclarez  pour  la  liberté  de  leur  patrie, 
ctoient  convenus  avec  les  principaux  de  Sienne ,  ôc  avec  le 


i5';2. 


DE   J.   A.  DE  THOU,  Liv.  XL  sSf 

peuple,  fatigué  de  la  domination  Efpagnôie ,  qu'on  prendcoit  _  _ 

les  armes  à  un  jour  marqué  j  pour  fecoûer  le  joug  ,  ôc  qu'on  tt~^     tt  . 
leur  ouvriroit  les  portes  de  la  ville  Jorfqu'ils  s'y  préfenteroient.        ^'^"^ 
Ils  ne  pouvoient  entrer  dans  les  terres  de  Sienne  que  par  Caf- 
tro ,  &  par  Pitigliano  j  toutes  les  autres  avenues  étoient  fer- 
mces  j  de  forte  que  Côme  ôc  Nicolas  des  Urlins  avoient  for- 
tifié cet.  endroit-là ,  pour  empêcher  les  bannis  de  venir  à  Sien- 
ne. Des  Urfins  avoir  été  afi'ez  dénaturé ,  pour  dépouiller  fon 
père  de  la  fouveraineté  de  Pitigliano  ,  &  cette  action  indigne 
lui  avoir  valu  la  prote£lion  de  l'Empereur,  à  qui  il  avoir  fait 
entendre  que  fon  père  favorifoit  le  parti  des  François  :  mais 
ayant  fouvent  demandé  à  Ferdinand  de  Gonzague  le  paye- 
ment des  troupes ,  qui  étoient  en  garnifon  à  Pitigliano  ,   ôc 
voyant  qu'on  ne  les  payoit  points  comme  on  l'avoit  promis, 
il  en  fit  fes  plaintes ,  qui  furent  méprifées.  Son  mécontente- 
ment l'engagea  alors  à  pafTer  dans  le  parti  de  la  France.  Jé- 
rôme Vecchiano  l'avoir  déjà  follicité  de  quitter  le  parti  de 
l'Empereur ,  &  il  exécutoit  en  cela^  les  ordres  d'Horace  Far- 
nefe  duc  de  Caftro ,  qui  fe  flatroit  d'obtenir  un  jour  de  la  li- 
béralité du  Roi  la  fouveraineté  de  Sienne  j  ce  que  le  pape  Paul 
111.  fon  ayeul  avoir  extrêmement  fouhaité  après   la  perte  de 
Plaifance.  Au  refte,  le  Pape  mécontent  du  violent  procédé 
de  Mendofe,  qui  avoir  depuis  peu  battu,  pour  une  caufe  affez 
légère  ,  le  Bargelio ,  ou  Prévôt  de  Rome  ,  favorifoit  ouver- 
tement les  bannis ,  &  avoit  mandé  au"  cardinal  de  Carpi ,  lé- 
gat de  Viterbe ,  qu'iL  donnât  pafTage  à  nos  troupes.  Mais  ce 
Cardinal ,  attaché  aux  intérêts  defEmpereur,  avoit  fecretement 
averti  Alendofe  des  ordres  du  S.  Père.  Piccolomini ,  ôc  Ame- 
righi,  étant  partis  de  Caftro  &  de  Pitigliano,  avec  un  corps 
de  troupes  ,  fe  rendirent  dans  le  payis  de  Sienne  ,  avec  des 
commiffions  contrefaites  par  Amerighi,  au  nom  deMendofe, 
(  félon  Adriani  )  comme  fi  ces  troupes  avoient  été  levées  par 
les  ordres  de  ce  Général ,  po\]r  défendre  la  côte  :  mais  les  Im- 
périaux  furent  informez  de  cette  rufe  par  Jule  Salvi ,  un  des 
chefs  du  peuple,  qui  ayant  été  follicité  d'entrer  dans  le  com- 
plot, l'avoit  découverr  ,  &  avoir  accufé   de  complicité  les 
Cenfeurs  de  la  ville.    C'cft  pour  cela  qu'Otto  de   Montauto 
fut  envoyé  à  Sienne,  pour  dire  à  Alaba,  qu'il  eût  à  promet- 
jtre  tout  ce  qui  étoit  en  fon  pouvoir ,  ôc  à  donner  toutes  IwS 

.  JN  n  ij 


28  (^  HISTOIRE 

.  aflurances ,  de  la  part  de  Côme.  Les  conjurez  étoieiit  déjà  ar- 


Henri  IL  '^^^'^^  ^  San-Chirico  dans   le  territoire   de    Sienne,    à  dix- 
-  huit  milles  de  cette  ville  j  ôc  le  duc  de  Florence  avoit  écrit 

aux  Comandans  des  troupes ,  qui  étoient  au  Val-d'Arno  ,  à 
Cafennno ,  à  Mugello ,  à  Prato  ,  à  Volterra  ,  &  à  Pontafie- 
ve,  qu'ils  fe  rendiflent  en  diligence  à  Staggia.  Il  rappella  en- 
fuite  deux  compagnies  de  cavalerie  ,  qu'il  avoit  envoyées  peu 
auparavant  pour  la  garnifon  de  Piombnio.  Oi\  fit  venir  en 
même  tems  du  Val-d'Elfa  quatre  cens  fantafTms ,  avec  ordre 
d'aller  à  Staggia.  Côme  avoit  aulfi  écrit  à  André  Doria  , 
qu'il  fit  defcendre  dans  les  ports  de  l'Etat  de  Sienne ,  les  Al- 
lemands deftinez  pourNaples ,  ôc  qu'il  les  h)i(îat  quelque  tems  à 
Piombino ,  &  à  Livourne,  pour  tenir  en  refpeâle  peuple  de 
Sienne  :  mais  Doria  s'excufa  de  ne  pouvoir  le  détourner ,  ôc  pré- 
texta un  ordre  contraireùl  aima  mieux  avoir  égard  aux  preflantes 
follicitations  du  Viceroi  de  Naples.  Cependant  on  ordonna  à 
Goro  de  Montebenichi,  capitaine  de  la  milice  de  Montepul- 
eiano,  de  faire  avancer  fes  troupes^  ôc  de  s'emparer  de  Tur- 
rita  ,  de  Montefellonico ,  ôc  des  autres  places  voifines  dans  le 
Val-di-Chiana.  Dominique  Galeotti^  colonel  des  troupes  de 
Cortone,  fut  auiîî  commandé  pour  tenter  la  prife  de  Luci- 
gnano  j  afin  de  contenir,  par  cette  efpecede  frein,  les  Sien- 
nois ,  que  l'amour  de  la  liberté  rendoit  furieux  ,  ôc  que  rien 
ne  pouvoir  réduire. 

L'entreprife  étoit  déjà  fur  le  point  d'éclater  ;  cependant 
Alaba  avoit  fait  publier  une  défenfe^à  peine  de  la  vie  ,  qu'au- 
cun habitant  de  Sienne  ne  fortît  de  fa  maifon.  En  même-tems 
le  Confeil  s'affembla  î  ôc  on  envoya  dire ,  au  nom  de  la  ville, 
à  Piccolomini ,  ôc  à  ceux  de  fa  fuite  ,  qu'ils  euflent  à  fe  retirer. 
Piccolomini  fe  découvrit  alors  ,  ôc  répondit  fièrement  ,  qu'il 
ne  fe  tiendroit  point  en  repos ,  qu'il  n'eût  rendu  la  liberté  à 
fa  patrie  ,  en  chaffant  de  Sienne  les  troupes  étrangères  :  il 
ajouta  qu'il  y  avoit  déjà  dix  mille  hommes  fous  les  armes  j 
que  la  flote  Françoife  jointe  à  celle  des  Turcs,  arriveroit bien- 
tôt à  Porto-Ercole  ,  ôc  qu'ainfi  il  flilloit  que  les  Efpagnols  fe 
hataffent  de  donner  ordre  à  leurs  affaires.  Il  n'y  avoit  à  Sien- 
ne que  quatre  cens  Efpagnols ,  qu'Alaba  avoit  jugez  fufîifans 
pour  garder  la  citadelle  de  cette  Ville  ,  San-Domenico ,  ôc 
la  porte  Camollia  î  les  autres  troupes  avoient  été  répandues 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I  V.  XI.  287 

fur  la  côte ,  pour  s'oppofer  à  la  defcente  des  Turcs.  Comme    - 

Alaba  tftoit  étransfer,  ôc  que  tous  les  habitans  lui  ctoient  fuf-  u^v-nT  tt 
^       .,  ]  r   r       ^  •  1  •      •  j      nENRI  il, 

pects  ,  il  ne  voulut  pas  le  her  a  eux  ,  quoique  les  principaux  de 
l'Ordre  de  Nove  fulîent  venus  d'eux-mêmes  lui  prêter  ferment. 
Cette  me'liance  les  aigrit  fi  fort ,  qu'ils  fe  joignirent  aux  autres 
citoyens ,  pour  la  liberté  delà  patrie. 

Cependant  Montauto,  averti  par  Alaba,  étoit  entré  fur  le  la  ville  de 
foir  dans  la  Ville  avec  quatre  cens  hommes  d'infanterie  :  ayant  Sienne  chaflc 
joint  enfemble  leurs  forces ,  ils  fe  rendirent  maîtres  de  la  grande  &^eco'ime°fa 
place.  On  vit  fur  le  champ  accourir  de  tous  cotez  des  trou-  libe.tc. 
pes,  de  Pitigliano,  de  Caftro ,  &  de  Santa-Fiore.  La  Porte  Ro- 
maine fut  brûlée,  celle  de  Tuli  abattue  :  les  Efpagnols  ,  qui 
gardoient  la  Porte  Romaine ^  forcés  de  céder  ,  fe  retranchè- 
rent dans  les  tours  voiHnes ,  où  après  avoir  foûtenu  plufieurs 
attaques,  la  faim  les  obligea  de  fe  rendre.  Cependant  lesfol- 
dats  répandus  dans  la  Ville  animèrent  les  habitans  à  défendre 
leur  liberté  :  le  peuple  aulîî-tôt  courût  aux  armes  ôc  s'em,para 
de  celles  qu'il  put  trouver  dans  la  place  ,  ou  que  les  bannis 
avoicnt  eu  foin  d'y  faire  entrer.  S'étant  joints  tous  enfemble^ 
par  la  haine  commune  qu'ils  avoient  pour  les  Efpagnols  ,  ils 
parcoururent  les  rues  l'épée  à  la  main ,  ôc  pouiTerent  dans  la 
place  pubUque  Alaba  ôc  Montauto,  qui  tenoient  encore  le  mar- 
ché ôc  la  porte  Camollia.  Les  Efpagnols  firent  ferme  jufqu'à 
minuit ,  dans  l'efpérance  du  fecours  qu'ils  attendoient  de  Srag- 
gia  j  mais  ils  fe  redrerent  enfin  dans  la  Citadelle  &  à  San-Dome- 
nico,  voyant  que  ce  fecours  ne  paroiffoit  point ,  &  que  d'ail- 
leurs ils  avoient  affaire  '^  des  gens  déterminez, qui  expofoient 
bravement  leur  vie  pour  la  défenfe  de  leur  liberté.  La  porte 
Camollia  étoit  encore  occupée  par  les  Efpagnols  :  mais  les 
troupes  étrangères  obligèrent  enfin  Alaba  de  l'abandomier, 
aulTi-bien  que  San-Domenico.         . 

Les  Siennois  regardant  Come  comme  un  voifin  capable  de 
leur  nuire  ,  ou  de  les  appuyer ,  dans  la  conjoncture  préfenre  , 
lui  députèrent  Califte  Cerini ,  afin  de  lui  témoigner  ,  qu'ils 
étoient  prêts  de  conferver  déformais  pour  l'Empereur  le  mê- 
me refpecl  Ôc  la  même  obéiffance  qu'auparavant  îl'aflurer^ 
que  la  dureté  de  Alendofe  ôc  l'infolence  des  foldats  Efpagnols 
les  avoient  portez  à  prendre  les  armes  ,  ôc  le  prier  enfin 
qu'en  qualité  de  voifin  ôc  d'ami, il  n'entreprît  rien  contr'eux, 

N  n  iij 


2S8  H  I   S  T   O   rPv  E 

ôc  qu'il  ne  s'oppofât  pas  aux  efFoits  qu  ik  faifoient  pour  ré- 
Henri  II  couvrer  leur  ancienne  liberté, 
j  -  *  Côme  ayant  loiié  la  généreufe  réfolution  des  Siennois  ,  leuc 
promit  fon  amitié,  à  condition  qu'ils  ne  fe  fouflrairoient  point  de 
l'obéiflance  de  l'Empereur.  Enmême-tems  il  envoya  à  Sienne, 
avec  Cerini ,  Hippolyte  de  Corregio  6c  Léon  Santi,  comme  en 
ambaflade ,  pour  s'informer  en  quel  état  étoient  les  affaires  d'A- 
laba,ôc  combien  de  tems  il  pouvoit  encore  tenir  dans  la  Cita^ 
délie.  Cependant  ayant  mis  Frédéric  Montauto  eu  la  place  de 
Rodolfe  Baglioni ,  il  fit  venir  celui-ci  dePife  ,  avec  Carolino 
des  Urfins  ôc  avec  de  la  cavalerie  ,  ôc  lui  donna  ordre  de  fe 
tendre  à  Staggia ,  pour  tenter  de  fecourir  les  Efpagnols  aflié- 
gez  dans  la  Citadelle.  Mais  comme  il  apprit  de  Santi  ,  que 
par  la  négligence  de  Mendofe ,  il  reftoit  fort  peu  de  vivres 
dans  cette  place,  ôc  que  s'il  en  falloit  venir  à  un  combat,  il 
y  avoit  apparence ,  que  le  fecours  n'arriveroit  pas  affez  tôt ,  il 
envoya  à  Sienne  Marcel  Agoftini  Siennois ,  chargé,  pour  cal- 
mer la  fureur  des  habitans,  de  leur  reprefenter  le  péril  qui  les 
menaçoit  du  côté  des  Impériaux,  ôc  de  les  avertir  qu'André 
Doria  étoit  à  la  tête  de  quatre  mille  Allemands ,  Ôc  qu'Afca- 
nio  deCornia,  ôc  Alexandre  Vitelli  étoient  prêts  de  tomber 
fur  eux  avec  un  corps  de  troupes  :  Qu'au  refte  Corne  ne  pou- 
voit manquer  à  fon  devoir  ,  s'ils  renoncoient  à  l'obéïffance 
qu'ils  dévoient  à  l'Empereur,  pour  prendre  le  parti  des  Fran- 
çois. Après  que  les  Siennois  eurent  remercié  Correggio  ,  ôc 
Agoflini  ,  ôc  qu'ils  eurent  protefté  d'être  inviolablement  atta- 
chez à  l'Empereur,  ôc  aux  intérêts  de  Côme  ,  Corregio  de- 
manda des  otages,  jufqu'à  ce  que  l'Empereur  leur  eût  pref- 
crit  de  juiles  conditions. 

Tandis  que  les  Siennois  déhberoient  touchant  les  otages  (  car 
'ils  n'avoient  pu  fe  défendre  des  preffantes  follicitations  de  Cor- 
reggio )  ôc  qu'ils  étoient  fur  le  point  de  fatisfaire  à  fes  demandes, 
Lanfac  arriva  de  Rome  en  diligence.  Les  Siennois  étoient  en 
quelque  forte  déterminez  à  donner  des  otages.  Mais  irritez 
de  ce  que  les  Officiers  de  Côme  s'étoient  emparés  de  Luci- 
gnano  ,  ôc  de  Montefellonico ,  perfuadez  d'ailleurs  par  Lanfac, 
que  le  fecours  duRoi  arriveroit  au  plutôt  ,  ils  rompirent  l'af- 
femblée  fans  rien  conclure.  Déjà  le  peuple  avoit  creufé  un 
foilé  entre  la  Citadelle  ôc  les  murailles  de  la  ville ,  qu'on  avoit 


t)  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  XL       28^ 

élevées  de  ce  côté»là  ,  par  le  peu  de  prévoyance  de  Mendofe, 

à  une  telle  hauteur,  que  l'on  pouvoit  voir  de  cet  endroit  ôc  Henri  IL 

de  San-Domenico  dans  la  Citadelle,  ôc  que  ceux  qui  étoient     i  <;  ^  z, 

dedans  ne  pouvoient  fe  mettre  à  couvert  du  canon.   De  plus, 

nos  troupes ,  qui  étoient  déjà  arrivées  de  Rome  en  grand  nom- 

bre ,  avoient  auiïi  fait  en   dehors   un  retranchement ,  par  le 

confeil  de  Jérôme  Vecchiano ,  pour  ôter  toute  efpérance  de 

faire  entrer  du  fecours  ôc  des  vivres  dans  la  Citadelle. 

D'un  autre  côté  ,  le  Pape  faifoit  folUciter  le  duc  de  Floren- 
ce ,  de  ne  pas  empêcher  les  Siennois  de  recouvrer  leur  liberté, 
qu'il  affùroit  être  Tunique  but  des  François  :  il  l'exhortoit  donc 
à  rappeller  fes  troupes  ,  &  à  rendre  les  Villes  qui  avoient  été 
prifes ,  lui  repréfentant ,  qu'il  étoit  à  craindre  pour  lui,  qu'en 
s'engageant  dans  des  affaires  étrangères.,  il  n'attirât  dans  fon 
payis  les  troupes  de  France,  qui  après  avoir  foûtenu  les  Sien- 
nois ,  pourroient  bien  fe  jetter  fur  fes  Etats.  Ces  confeils  du 
Pape  étoient  judicieux  :  car  le  cardinal  de  Ferrare  ôc  Paul  de  ^ 

Thermes  faifoient  de  grands  préparatifs,  ôc  levoient  des  troupes 
dans  la  Mirandole  ôc  à  Parme ,  réfolus  de  fondre  fur  la  Tof- 
cane.  Dès  que  les  Siennois  eurent  renvoyé  Cerini ,  ils  députè- 
rent à  Côme  Ambroife  Nuti ,  chargé  de  lui  faire  des  offres 
de  fervice  ôc  d'amitié  au  nom  de  la  République,  de  lui  de- 
mander les  places  conquifes  dans  le  Val-di-Chiana,  ôc  enfin 
de  lui  témoigner,  que  les  Siennois  étoient  prêts  de  prendre  le 
Pape  pour  arbitre  ,  ôc  de  donner  pour  otages  quatre  Gen- 
tilshommes des  plus  diftinguez  delà  Ville.  Côme  voulant  fe 
tirer  honnêtement  d'une  affaire ,  dont  les  fuites  pouvoient  lui 
devenir  funeftes^confentit  aux  conditions  fuivantes  :  Qu'Otto 
de  Montautofortiroit  de  la  citadelle  avec  la  garnifon  ôc  tout  le 
bagage?  qu'après  qu'elle  auroit  été  rafée,  les  Siennois  congé- 
diroient  les  troupes  étrangères  j  que  la  Republique  demeure- 
roit  toujours  hdéle  ôc  attachée  à  l'Empire  ,  fuivant  fon  devoirs 
qu'elle  ne  nuiroit  point  aux  Etats  alliez  de  l'Empire;  qu'elle 
ne  permettroit  jamais  qu'on  fît  des  levées  dans  fon  territoire 
contre  l'Empire  ou  contre  fes  alliez  ;  qu'elle  ne  recevroit  dans 
fes  ports ,  ni  dans  fes  havres ,  aucun  ennemi  de  l'Empire  5  qu'elle 
conferveroit  toujours  les  droits  de  fon  ancienne  liberté  5  qu'elle 
ne  fourniroit  rien ,  pour  rembourfer  les  frais  de  la  conflruclion 
de  la  citadelle  ,  ou  ceux  de  la  dernière  guerre  ?  ôc  qu'eiï 


2po  HISTOIRE 

■  faveur  de  rafFedion  que  Corne  avoit  pour  les  Siennois  ,  il  prie- 
Henri  IL  ^^^^  TEoipereur  de  foufcrire  à  cette  dernière  condition.  On 
1  5"  7  2.  ajouta,  que  le  traité  fait  entre  Côme  ôc  les  Siennois  l'an  15"  47 
feroit  fidèlement  obfervé ,  &  qu'enfin  les  places  prifes  de  part 
ôc  d'autre  feroient  rendues.  On  n'employa  dans  l'atle  du  traité 
que  le  nom  de  l'Empire ,  ôc  non  de  celui  de  l'Empereur  ,  parce 
que  les  Siennois  efpéroient  obtenir  plus  aifément  l'approba- 
tion des  Etats  de  l'Empire  ,  que  celle  de  l'Empereur.  Au  refte 
on  demeura  d'accord ,  que  s'il  y  avoit  quelques  ennemis  de 
la  Republique  dans  le  payis  de  Sienne,  ils  en  fortiroient  au 
plutôt;  ôc  que  jufqu'àce  tems  là,  les  Siennois  ne  feroient  pas 
obligez  de  congédier  les  foldats  François ,  même  après  la  dé- 
molition de  la  citadelle.  Cet  article  fut  ajouté,  afin  d'obliger 
les  Efpagnols  à  vuider  Orbitelle  qu'ils  occupoient  encore.  On 
trouva  à  propos  de  comprendre  dans  ce  traité  Alaba,  ôc  les 
Efpagnols  de  la  garnifon;  ôc  de  convenir,  que  s'ils  ne  vou- 
loient  pas  y  être  compris  ,  le  traité  n'en  feroit  pas  moins 
exécuté. 

Mendofe  voulant  couvrir  la  honte  de  fa  faute  par  une  efpe- 
ce  de  fermeté  ,  refufa  de  confentir  à  cet  accommodement,  ôc 
donna  ordre  à  Afcanio  de  la  Cornia,  ôc  à  Alexandre  Vitelli  de 
faire  des  levées  au  nom  de  FEmpereur.  Cornia  leva  dans  les 
terres  de  Peroufe  trois  mille  hommes  d'infanterie ,  avec  lef- 
quels  il  fe  rendit  maître  de  Chiufi,  Ôc  Vitelli  en  leva  deux  mille. 
Mais  la  difette  de  vivres  ôc  d'argent  ralentit  bien-tôt  l'ar- 
deur de  Mendofe.  Après  avoir  fait  une  vaine  parade  de  fes 
forces,  il  crut  s'être  afifez  acquitté  de  fon  devoir,  ôc  donna 
ordre  à  Alaba  de  céder  entièrement  la  citadelle  aux  Siennois, 
en  imputant  à  Corne  la  perte  de  cette  place  ,  pour  n'avoir  pas 
envoyé  de  bonne  heure  le  fecours  néceffaire.  Il  fe  juftifia  de- 
vant FEmpereur  ,  par  Fentremife  de  Correggio  ôc  de  Santi  qu'il 
lui  envoya  ,  ôc  qui  avoient  été  témoins  de  fa  conduite  :  il 
lui  fit  dire  par  ces  deux  officiers ,  que ,  n'ayant  pu  défendre  la 
citadelle,  il  étoit  convenu  avec  les  Siennois  >  qu'elle  feroit 
démolie;  de  peur  qu'elle  ne  tombât  en  la puiffance des  Fran- 
çois ,  ôc  que  parla  continuation  d'une  guerre  infruètueufé,les 
Siennois  ne  fuffent  enfin  obligez  de  fe  foùmettreàune  Puifian- 
ce  étrangère.  ■  ■ 

Cependant  la  flotte  des  Turcs  ayant  heureufement  pafTé  le 

Fare 


DEJ.  A.   DE   THOU.Liv.XI.  291 

Fare  de  Meffine,  arriva  le  10  de  Juillet  à  Schilaci,  6c  à  Ci- 

rella,  lieu  célèbre  dans  la  Calabre  parles  vins  excellens  qu'il  -Ur^^'^.n 

j    •       J     iv  ^  •    u    M'  1  î  n        •        s     HENRI  II. 

produit:  de-la,  après  avoir  brûle  quelques  places,  elle  vint  a 

Policaftro ,  auprès  du  cap  de  Palinure  dans  la  Baiilicate  :  elle 
y  mit  le  feu  ,  &  pilla  Canerotta  ,  dont  les  habitan  -  furent  em- 
menez en  captivité.  Ayant  enfuite  paflTé  le  Golfe  de  Salerne  ôc 
Tifle  de  Capri/elle  parut  à  la  viië  du  port  de  Naples.  Dragut, 
qui  menoitl'avant-garde  ,  mit  le  feu  dans  la  forterefle  de  l'ifle  de 
Procita,  qui  avoit  été  déjà  brûlée  par  Airadin  Barberoufle. 
Il  tira  enfuite  vers  l'ifle  d'Ifchia  ,  qui  ei\  à  deux  milles  de 
Procida ,  ôc  oii  eft  un  château  très-fort ,  bâti  fur  un  rocher ,  ôc 
célèbre  par  la  retraite  de  Marie  d'Aragon  veuve  d'Alfonce  d'A- 
valos  marquis  du  Guaft.  Dragut  ayant  attaqué  cette  Ifle  ^  en 
fut  vivement  repoulTé  par  la  garnifon,  ôc  alla  rejoindre  fa  flotte. 

Pierre  de  Tolède  vice-roi  de  Naples  étoit  dans  de  terri- 
bles inquiétudes.  Le  dedans  ôc  les  dehors  de  la  ville  de  Na- 
ples ne  lui  oflroient  que  de  triftes  fujets  de  craindre  un  funefte 
événement  :  dans  ces  allarmes ,  il  avoit  fait  venir  tous  les  Ef- 
pagnols  des  garnifons  du  Royaume ,  pour  faire  tête  aux  enne- 
mis du  dehors.  Quant  au  dedans,  ayant  découvert  depuis  peu 
une  conjuration ,  il  avoit  fait  trancher  la  tcte  à  Antoine  Gri- 
fone,  brave  gentilhomme,  qui,  comme  ami  du  prince  de  Sa- 
lerne ,  lui  étoit  devenu  fufpecl,  ôc  avoit  été  convaincu,  di- 
foit-il ,  par  des  lettres  qu'il  avoit  furprifes.  Il  avoit  aufli  fait 
publier  une  Ordonnance ,  par  laquelle  il  étoit  défendu ,  fur  pei- 
ne de  la  vie  de  prononcer  feulement  le  nom  du  Roi  de  France, 
ôc  du  prince  de  Salerne.  Le  Vice-roi  avoit  auflî  fait  fermer  tou- 
tes les  portes  de  la  ville  ,  ôc  n'en  avoit  laiffe  que  trois  libres ,  par 
lefquelles  on  pouvoir  entrer  ôc  fortir. 

La  flotte  fit  voile  enfuite  par  le  Golfe  de  Gaete  vers  Ponza, 
ifle  dépendante  des  Farnefes  '.   Dragut  informé  de  l'arrivée 
d'André  Doria  dans  cet  endroit ,  s'avança, ôc  lefurprit  tandis     André  Do- 
quil  ne  penfoit  pas  être  fi  près  de  l'ennemi.  Doria  ne  pou-  [è^'"àr^"i>a- 
vant  avec  quarante  galères  faire  tête  à  une  flotte  fi  nombreufe,  gut. 
fit  fur  le  foir  fa  retraite  avec  tant  de  légèreté  ,  que  toute  la 
flotte  ennemie  ne  pût  l'atteindre.  Dragut  néanmoins  l'ayant 
fuivi  avec  lix  de  fes  meilleurs  voiliers,  lui  prit  une  galère,  ôc 
après  avoir  paffé  toute  la  nuit ,  Ôc  une  grande  partie  du  lendemain 

I  Elle  eft  encore  aujourd'hui  dépendante  de  l'Etat  de  Parme. 

Tome  IL  Oo 


2P2  HISTOIRE 

à  le  pourfuivre,  iî  en  coula  deux  à  fond ,  ôc  en  prit  fix  autres  avec 
Henri  II  ^^P^  ^^^^^  Allemands  qu'elles  portoient.  Nicolas  Madrucci  leur 
j  -  -  2  colonel  fut  pris  avec  eux  ,  ôc  mourut  bien-tôt  après  d'une  blef- 
fure  qu'il  avoit  reçue  dans  le  combat.  Ce  fut  le  $  d'Août  que 
ce  malheur  arriva  au  célèbre  Doria,  qui  avoir  toujours  étéjuf^ 
qu'alors  favorifé  de  la  Fortune.  Après  cet  échec  ,  il  fe  retira  en 
Sardaigne  avec  le  refte  de  fa  flotte ,  ôc  revint  enfuite  à  Gènes. 
Sigoniojuilifie  Doria,  ôc  rapporte,  que  ce  Général  lit  d'abord 
voile  à  Malaga  en  Efpagne ,  dans  le  deffein  d'emmener  l'in- 
fanterie Efpagnolej  qu'il  la  fit  embarquer  àAlcantara  dans  fes 
vaiffeaux,  ôc  qu'il  reçût  de  l'argent  à  Barcelone  5  qu'après 
avoir  paffé  beaucoup  detems  dans  ces  différentes  villes^il  ne  put 
retourner  à  Gènes  avant  le  premier  jour  de  Juillet ,  ayant  été  fur- 
pris  par  une  tempête  dans  le  golfe  de  Lyon  5  qu'il  fit  débarquée 
à  Gènes  les  Efpagnols,  qui  eurent  ordre  d'aller  par  terre  5  qu'en- 
fin il  reçut  dans  fes  vaiffeaux  les  Allemands  qui  étoient  arrivez, ôc 
prit  en  diligence  la  route  de  Naples.  Le  même  Hiftorien  ajoute, 
que  fur  lebruit  que  la  flotte  des  Turcs  étoit  auprès  de  cette  ville, 
Doria  fe  retira  avec  trente-neuf  galères  à  l'embouchure  du 
Tibre,  où  ayant  fait  provifion  d'eau,  il  ne  put  apprendre  la 
route  que  tenoient  les  ennemis >  ni  de  Naples,  ni  de  Rome, 
ni  de  la  part  des  Impériaux  j  qu'il  fe  mit  enfuite  prudemment 
en  haute  mer;  ôc  que  pour  éviter  le  mont  Circello,  à  la  côte 
duquel  il  croyoit  qu'étoit  le  plusgrand  péril,  il  ne  fut  pas  plu- 
tôt à  la  vûë  de  Ponza  ôc  d'Ifchia  ,  qu'il  fit  voile  de  ce  côté  là. 
11  fe  perfuadoit,  que  n'y  ayant  point  déport ,  ni  même  de  l'eau 
feulement  pourtrois  vaiffeaux,  les  ennemis  fe  tiendroient  plus 
volontiers  dans  le  détroit  de  Procita ,  afin  d'arrêter  le  fecours 
qu'on  feroit  paffer  à  Naples.  Il  jugeoit  d'ailleurs ,  que  s'il  en- 
treprenoit  de  paffer  par  le  détroit  del'Ifle  de  Capri,  les  Turcs 
pourroient  s'y  oppofer  fans  peine ,  ôc  garder  le  paffage  des 
deux  côtés  avec  leur  flotte ,  qui  étant  fort  nombreufe  pou- 
voir être  divifée  fans  péril.  Doria  crut  donc,  félon  Sigonio , 
que  les  Turcs  s'étoient  arrêtez  dans  le  Golfe  de  Naples  ;  ainfi 
la  nuit  étant  fuivenuë,  il  ordonna  pour  plus  grande  fureté, 
que  fi, contre  ce  qu'il  croyoit,  les  ennemis  étoient  par  ha- 
zard  cachez  dans  l'Ifle  de  Capri  ,  on  changeât  de  route,  autant 
qu'il  feroit  pofFible ,  en  navigeant  lentement  loin  de  Ponza  ôc 
d'Ifchia  ;  afin  que ,  s'il  falloit  faire  retraite ,  les  rameurs  fuffent 


DE  J.   A.   DE   THOU,  Lrv.  XL  293 

plus  frais  ôc  moins  fatiguez.  Sur  les  quatre  heures  du  matin  

il  s'apperçut  qu'il  avoit  en  queue  la  flotte  des  Turcs,  qui  ve-  Henri  II 
noit  fur  lui  pour  le  fuprendre.  On  lui  confeilla  de  prendre  la 
fuite  avec  les  galères  qu'il  pouroit  fauver,  puifqu'il  étoit  trop 
inférieur  aux  ennemisrmais  ilrejettacourageufement  ce  confeil, 
&  ayant  joint  toutes  fes  galères  enfemblc ,  il  voulut  qu'on  ramât 
plus  lentement,  ôc  que  fouvent  même  on  ne  ramât  point  du 
tout;  afin  d'attendre  celles  qui  ne  pouvoient  aller  fi  vite,  ôc  que 
s'il  falloir  fuir ,  il  confervât  toutes  fes  galères  ^  en  les  faifant 
retirer  toutes  enfemble.  Il  étoit  perfuadé  quefi  l'on  en  venoit 
aux  mains,  il  combattroit  plus  hcureufement  avec  la  flotte  entiè- 
re ,  ayant  appris  par  fon  expérience  que  les  galères  des  Turcs  ne 
font  pas  Cl  légères  que  les  nôtres.  Il  avoit  peut-être  crû,  que 
les  ennemis  ne  pouroient  le  fuivre  long-tems ,  qu'avec  un  pe- 
tit nombre  de  galères ,  ôc  qu'ainfi  il  ne  rifquoit  rien  de  leur 
faire  face,  ôcde  foûtenir  leurs  efforts  :  que  d'ailleurs  ayant  beau- 
coup de  monde  il  pouvoit  combattre,  ôc  remporter  même  la 
vi6loire,ou  du  moins  empêcher  les  ennemis  de  nuire  au  peu 
de  galères  qu'ils  pourfuivoient. 

Pendant  qu'on  faifoit  ces  réflexions ,  il  partit  un  boulet  de 
canon  ^  qui  pafla  entre  la  galère  de  Doria  ôc  la  Réale  Es- 
pagnole qui  y  étoit  jointe.  Un  Efpagnol  ayant  demandé  alors 
à  haute  voix  ce  qu'il  falloit  faire,  puifque  l'ennemi  étoit  fi  pro- 
che ,  Doria  répondit ,  qu'il  étoit  d'avis  d'aller  tous  enfemble 
au  fecours  des  autres  galères.  Un  moment  après  un  autre 
cria  d'une  voix  tremblante:  A  la  voile,  à  la  voile;  ôc  quelques 
galères  partirent  à  l'inftant  ;  mais  la  Réale  Efpagnole  ayant  ga- 
gné aufli-tôt  la  pleine  mer,  toutes  les  autres  de  cette  nation  fi- 
rent la  même  chofe.  Le  défordre  fuivit  cette  lâche  féparation,  ôc 
toute  la  flotte  épouvantée  fe  mit  en  même-tems  à  fuir. Les  Turcs, 
après  l'avoir  pourfuivie  depuis  minuit  jufqu'à  cinq  heures  du 
foir,  prirent  fept galères  quiéroientdes  moindres  pour  la  chiour- 
me.  André  Doria  ne  pouvant  faire  tête ,  fe  retira  dans  l'ifle 
d'Elbe  ,  où  il  rallia  les  reftes  de  fa  flotte.  Après  cette  viêloire 
les  Turcs  ne  voyant  point  paroître  le  prince  deSalerne,  qui 
étoit  parti  de  Marfeille  avec  vingt-cinq  galères  de  France,  ôc 
deux  mille  Gafcons,  mirent  à  la  voile  ôc  fe  retirèrent.  Les 
ayant  joints  depuis  avec  beaucoup  de  peine  ,  il  tâcha  en  vain 
tle  les  faire  retourner  ,  en  les  affùrant  d'une  prompte  révolte 

Oo  ij 


2P4  HISTOIRE 

I  dans  Naples.  Ils  lui  promirent  feulement  de  revenir  l'année 
Henri  IL  Suivante  ;  ce  Prince  les  accompagna  jufqu'à  l'iflede  Scio^oii 
j  r-  r-  2.     il  pafTa  l'hiver  avec  notre  flotte. 

Cependant  Corne  rendit  aux  SiennoisLucignano  ôc  Monte- 
fellonico  ,  ôc  le  Pape  donna  ordre  qu'on  leur  remît  Chiufi  alors 
occupé  par  Afcanio  de  la  Cornia.  La  citadelle  même ,  qu' Ala- 
ba  avoit  enfin  rendue  par  l'ordre  de  Mendofe  ,  fut  remife  à 
Lanfac.  Cet  officier  la  remit  avec  un  applaudiffement  univer- 
fel  au  pouvoir  des  Siennois^  qui  commencèrent  aufli-tôtàla 
démolir.  On  envoya  en  même-temsdes  AmbafTadeurs  départ 
ôc  d'autre  ,  pour  confirmer  la  paix.  Les  Siennois  députèrent 
à  Florence  Ambroife  Nuti ,  ôc  Corne  envoya  à  Sienne  Léon 
de  Ricafolo ,  très-entendu  dans  les  affaires  des  Siennois.  Com- 
me les  Efpagnols  tenoient  encore  Orbitello  ,  les  Fran(;ois  n'é- 
toient  pas  encore  fortis  de  Sienne  ,  ôc  de  Thermes  y  étoit 
même  arrivé  depuis  peu  de  Parme.  Ce  fut  pour  le  duc  de 
Florence  un  prétexte  de  ne  point  rappeller  fes  troupes  de  Stag- 
gia.  Il  étoit  bion  alTuré  de  la  fincerité  du  Roi  de  France  5  mais 
attentif  à  tous  les  mouvemens,  il  appercevoit  au  travers  d'une 
paix,  qui  ne  lui  fenibloit  pas  trop  bien  cimentée,  le  princi- 
pe de  quelque  foudaine  révolution.  Dans  cette  vîië,  il  avoit 
confeillé  au  Pape,  que  les  Siennois  avoient  choifi  pour  ar- 
bitre au  fujetdes  différends  qui  reftoient  à  vuider,  de  s'appli- 

-  quer  à  appaifer  tous  les  troubles  dans  la  ville  de  Sienne ,  ôc 
à  reformer  la  République.  Le  cardinal  Fabio  Mignanello  , 
Siennois ,  ayant  été  chargé  de  ce  foin,  y  avoit  établi  une  nou- 
velle forme  de  gouvernement,  ôc  y  avoit  créé  feize  Alagif- 
trats  ôc  un  confeil  de  huit  cens  citoyens.  Il  avoit  eu  la  pré- 
caution de  compofer  la  plus  grande  partie  de  ce  confeil  de  ceux 
des  citoyens,  qui  fe  fentani  coupables  à  l'égard  de  l'Empereur, 
ne  manqueroient  pas  d'embrafler  le  parti  du  Roi  ,dont  l'appui 
leur  étoit  néceffaire  ,  quoiqu'ils  fuffent  d'ailleurs  très-zelés  pour 
la  liberté  de  leur  patrie.  Il  les  avoit  aulTi  engagez  à  faire  au 
Roi  une  dépuration  folemnelle  ,  pour  le  remercier  au  nom  de 
la  République  ,  comme  fon  glorieux  libérateur ,  ôc  lui  deman- 
der la  continuation  de  fon  fecours  ôc  de  fa  puiffanteprotedion, 
contre  ceux  qui  voudroient  efîayer  encore  de  leur  ravir  la  li- 
berté, qu'il  leur  avoit  fi  heureufemcnt  procurée.  Claude  To- 
lomei ,  dont  on  voit  encore  la  harangue  éloquente  à  cefujct; 
fut  mis  à  la  tête  de  la  députation. 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XL         29^ 

Côme  regardant  'ce  procédé  ,  comme  une  infratlion  du 


traite  fait  avec  les  Siennois,  fe  crut  alors  dirpenfé  d'en  obfer-  HE^yr^i  H. 
ver  les  conditions ^  &  confeilla  àMendofe  de  retenir  Orbitello.  i  c-  r  o. 
Ce  général  étant  donc  allé  à  Livourne  ,  avec  les  Efpagnols 
qu'on  avoit  fait  fortir  depuis  peu  de  la  Citadelle  de  Sienne  , 
attendit  Doria ,  qui  avoit  fait  voile  vers  Naples ,  après  le  dé- 
part de  la  flotte  des  Turcs.  A  fon  retour  il  s'embarqua  fur  fes 
galères,  ôc  alla  à  Piombino  ,  d'où  il  aborda  au  port  de  San- 
Stephano,  après  avoir  mis  à  terre  auprès  d'Orbitello  quinze 
cens  foldats.  Doria  attaqua  une  tour  que  les  Siennois  occu« 
poient ,  à  l'extrémité  de  l'étang ,  &  la  battit  avec  le  canon 
d'une  galère.  Les  affiégez  abandonnèrent  la  tour,  ôc  les  en- 
nemis entrèrent  librement  dans  Orbitello.  Après  y  avoir  mis 
une  garnifon  ôc  des  vivres  ,  &  avoir  fait  fortifier  la  Citadelle, 
feulement  du  côté  du  continent ,  parce  qu'elle  étoit  d'ailleurs 
toute  environnée  par  l'étang,  Mendofe  en  partit ^  ôc  bien-tôt 
après  il  fut  rappelle  d'Italie.  Ce  Miniftre  y  avoit  gouverné 
pendant  plulieurs  années  avec  tant  de  hauteur ,  qu'on  a  crû 
qu'il  y  auroit  entièrement  ruiné  les  affaires  de  l'Empereur,  s'il 
y  eût  demeuré  plus  long-rems. 

La  garnifon  >  qu'on  mit  à  Orbitello  ^  confiftoit  prefque  toute 
envieux  foldats ,  qui,pardes  courfes  continuelles  foûtenoient, 
comme  ils  pouvoient ,  l'honneur  des  Efpagnols  ôc  les  intérêts 
de  l'Empereur.  Nos  troupes  qui  étoient  dans  Sienne  ôc  aux 
environs  ,  ne  jugèrent  pas  à  propos  de  s'avancer  plus  loin , 
dans  un  tems  que  la  puiffance  du  Roi  n'étoit  pas  encore 
bien  établie.  Ce  fut  dans  le  deflein  de  l'affermir  ,  qu'après 
que  le  Pape  eut  rappelle  le  cardinal  Mignanello,  le  Roi  en- 
voya dans  ce  payis-là  le  cardinal  de  Ferrare  ,  qui  joignoit  à 
une  grande  expérience  une  prudence  confommée,  ôc  devoir 
fans  doute  plaire  aux  Siennois ,  comme  étant  d'une  des  plus 
illuiircs  maifons  d'Italie,  ôc  d'ailleurs  bien  fervir  le  Roi ,  com- 
me ayant  l'honneur  de  lui  être  allié  de  fort  près.  Il  partit  donc 
pour  Sienne,  ôc  paffa  par  Florence,  011  Côme  lui  fit  une  ma- 
gnifique réception.  Il  eut  beau  aiïi'irer  ce  Prince  de  l'amiti-é 
du  Pvoi ,  fi  dans  ces  troubles  de  l'Italie  il  vouloit  fe  rendre 
médiateur  j  il  ne  put  lamais  en  tirer  que  des  réponfes  vagues 
ôc  équivoques.  Ce  Prince  alors  occupé  à  affùrer  fes  frontiè- 
res, faifoit  fortifier  en  diligence  San-Cafilano  ,  vis-à-vis  lé  Val 

O  o  iij 


2-96  HISTOIRE 

d'Elfa  ,  ôc  fuggeroit  fecretement  aux  Efpagnols  de  faire  encore 
KekriIL  entourer  d'un  mur  le  Mont  de  San-Miniato ,  qui  domine  la 
I  5"  ;  2.  ville,  ôc  d'y  faire  de  bons  baftions.  Au  refte,  il  coloroit  fi  bien 
fes  démarches ,  qu'on  ne  pouvoit  le  traiter  d'ennemi.  Comme 
l'Empereur  étoit  alors  dans  de  fàcheufes  con jondures ,  ôc  at- 
taché au  fiége  de  Metz ,  dont  nous  parlerons  bien  tôt,  Côme, 
inquiet  du  fuccès  de  cette  entreprife,  penfoit  que  fon  honneur 
ôc  fes  intérêts  l'engageoient  à  ménager  les  bonnes  grâces  du 
Roi.  Dans  cette  idée ,  il  rendoit  de  bons  offices  ôc  témoi- 
gnoit  toute  forte  d'amitié  au  cardinal  de  Ferrare  ,  ôc  il  accor- 
doit  un  paffage  libre  à  l'infanterie  ôc  à  la  cavalerie  ,  qui  ve- 
noittous  les  jours  de  la  Lombardie  dans  la  Tofcane.  Par  cette 
diiïimulation  ,  il  mettoit  fes  frontières  à  couvert  des  armes  du 
vainqueur,  en  attendant  que  l'Empereur,  dont  le  fecourslui 
étoit  nécefiaire  ,  tournât  fes  armes  du  côté  de  l'ItaUe  ,  ôc  fe 
joignît  à  lui,  pour  en  chafler  l'ennemi  commun. 

Cependant  les  affaires  de  ce  Monarque  en  Italie  étoient  en 
très-mauvais  état ,  par  la  négligence  de  Gonzaguc  ,  qui  peu 
attentif  au  gouvernement  ôc  à  la  guerre  ,  s'étoit  rendu  odieux 
aux  troupes,  par  fon  avarice,  ou  par  celle  de  fes  officiers,  ôc 
s'étoit  enfin  attiré  la  haine  de  toute  l'Italie,  ôc.  fur>tout  des  peu- 
ples du  Milanez.  L'Empereur  voulant  remédier  à  ces  defor- 
dres,  avoit  fait  venir  de  Naples  Pierre  Gonzalez,  ôcavoit  en- 
joint à  Gonzague  de  fe  fervir  en  tout  de  fes  confeils.  Ce  ne 
fut  pas  fans  chagrin  que  ce  Miniftre  vit  contrebalancer  fon 
autorité  par  cet  adjoint:  le  gouvernement  en  fut  depuis  encore 
plus  négligé,  ou  par  le  refifentiment  de  Gonzague,  ou  par  le 
mauvais  état  de  fa  fanté ,  qui  l'empêchoit  de  s'appliquer  aux 
affaires.  . 

Nos  troupes, qui  tenoientSan-Martino  ,  San-Balengo,  ôc 
Ponte,  places  bien  fortifiées,  étoient  alléesdans  le  Piémont,  com- 
me pour  afiiéger  Vulpian ,  oii  Frédéric  Savello  commandoit  en 
l'abfence  de  Céfar  Maggi.  Briffac  à  la  tête  de  ^\)(.  mille  hommes 
d'infanterie ,  ôc  de  fept  cens  maîtres ,  s'étoit  avancé  jufqu'à  Ceri  > 
pout  attendre  le  fuccès  de  l'entreprife;  ayant  enfuite  envoyé 
deux  mille  hommes  devant  Ce  va,  place  peu  fortifiée ,  il  s'en  étoit 
aifément rendu  maître  ,  ôc  avoit,  par  cette,  prife  ôtéaux  Impé- 
riaux toute  forte  de  communication ,  ôc  fermé  le  chemin  qui 
conduit  à  Savone,  ôc  aux  autres  places  alors  occupées  par  les 


W/T1W.I   <LI»HJ)|W-^ 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I  V.  XL  2cj-j 
Efpagnols.  Gonzague  cédant  enfin  ou  à  la  honte  ou  au  dépit, 
que  lui  caufoient  tant  de  mauvais  fuccès,s'étoitmis  en  campagne  Henri  IL 
avec  cinq  mille  Allemands,  deux  mille  Efpagnols ,  mille  Ira-  i  c-  c-  o 
liens  ,  ôc  mille  chevaux,  pour  faire  lever  le  liégede  Vulpian. 
Il  crut  qu'il  étoitfurtout  néceflaire  d'aller  auparavant  attaauer 
Ceva  ,  que  nos  troupes  abandonnèrent  aufli-tôt ,  fans  attendre 
l'ennemi ,  ne  pouvant  empêcher  qu'elle  ne  fût  prife. 

Céfar  Alaggi  fut  enfuite  envoyé  à  Ivrée ,  pour  s'oppofer  aux 
travaux  des  François,  qui  élevoient  des  Forts  de  tous  cotez. 
En  même  tems  Gonzague  attaqua  San  -  Martino  ,  qui,  après 
un  (îége  de  vingt  jours ,  fut  enfin  pris  par  la  vivacité  &  la 
valeur  de  Maggi  :  peu  après  il  fe  rendit  aufîi  maître  de  Ponte, 
ôc  par-là  il  fit  lever  le  fiége  de  Vulpian.  On  parla  alors  d'af- 
iiéger  Cafal ,  place  fituée  fur  le  Pô,  un  peu  au-deiïus  de  Tu- 
rin. Tous  nos  Chefs  étoient  d'avis  de  l'évacuer ,  ôc  d'en  ab- 
battre  \ts  murailles  5  mais  Mondue ,  feul  de  fon  fennment  , 
entreprit  de  la  défendre;  ôc  en    effet  il  la  défendit  avec  va-    =f de l'illuftr^ 
leur,  fécondé  delà  bravoure  de  Gié*.  Nos  troupes  comman-  Majfon  de 
dées  par  Jacque  de  Salvaifon,  prirent  en  même  tems  Verrue,  ^°^^"-' 
place  forte  dans  le  Montferrat ,  ôc  enfuite  Alba,  fituée  fur  le 
rivage  de  Tanaro.  La  prife  de  cette  dernière  place  fut  plus 
funelle  aux  Lnpériaux ,  que  la  levée  du  fiége  de  Vulpian  ne 
leur  àvoit  été  avantageufe.  Voici  comment  cette  place  fut  foû- 
mife.  Jean-Baptifte  Fornari   de  Gènes    y  commandoit  avec 
une  garnifon  5  c'étoit  un  homme  intraitable  >  ôc  fa  dureté  lui 
avoit  attiré  la  haine  des  habitans.  On  avoit  fait  plufieurs  plain- 
tes de  lui  à  l'Empereur,  qui  avoit  ordonné  à  Gonzague  de  le 
retirer  de  cette  place  :  mais  Fornari  ayant  corrompu  par  ar- 
gent ceux  qui  agifToient  fous  les  ordres  de  ce  Miniftre  ,  avoit 
adroitement  confervé  fon  gouvernement ,  malgré  l'Empereur 
même.  Plus  irrité  alors  contre  les  habitans,  il  avoit  pouffé  la 
dureté  à   un   tel  excès  ,  que  ce  peuple  réduit  au  défefpoir 
traita  enfin  avec  Briffac,  qui  exécuta  l'entreprife,  pendant  que 
Fornari  étoit  à  Chieri.  Il  envoya  à  cet  effet  P'rançois  Gouféer 
Bonnivet,  la  Mothe  Gondrin,  François  Bernardin,  Brique- 
mault,  ôc  le  capitaine  Loup,  avec  quatorze  compagnies  com- 
mandées par  Vieux-Pont  ;  le  chevalier  Trotto ,  Jacque  Mu- 
ratore,  ôc  le  capitaine  Venture  d'Urbin  ,  qui  propola  le  pre- 
mier au  lieutenant  de  Troto  ,   de  fuprendre  Alba.  Ils  furent 


298  HISTOIRE 

reçus  dans  la  ville  par  la  porte  de  Tanaro ,  &  ils  s'en  rendî- 

Henri  II  ^^'^^  ^^^  maîtres.  On  accufa  le  capitaine  Rofîino  d'Alexandrie, 
j  ç,  -  2.  d'avoir  commis  cette  trahifon,  &  d'avoir  ouvert  la  porte.  Gon- 
zague,  s'étant  depuis  afluré  de  fa  perfonne,  le  fit  mettre  à  la 
queftion  ,  fans  pouvoir  néanmoins  rien  tirer  de  lui  :  la  mort 
de  Fornari ,  à  qui  les  Impériaux  imputoient  aufli  cette  trahi- 
fon ,  arrivée  prefque  en  même  tems  empêcha  qu'on  ne  par- 
vint à  la  connoifTance  de  la  vérité.  Le  gouvernement  d'Alba 
fut  donné  à  Bonnivet ,  ôc  l'on  y  mit  fept  compagnies  d'infan- 
terie j  commandées  par  San-Petro  >  de  1  ille  de  Corfe. 

Gonzague  y  confus  d'avoir  perdu  cette  place  par  fa  négligen- 
ce ,  leva  le  fiége  de  Cafal ,  ôc  alla  aulTi-tot  en  diligence  devant 
Alba ,  à  la  tête  de  toute  fon  armée ,  avec  vingt-quatre  pièces 
de  canon ,  ôc  un  renfort  de  trois  mille  Italiens ,  depuis  peu 
levez.  Mais  ayant  trouvé  la  place  mieux  munie,  qu'il  ne  pen- 
foit,  ôc  defoldats,  ôc  de  vivres,  il  réfolut  d'attaquer  Saint- 
Damien,  ne  voulant  pas  s'en  retourner,  fans  avoir  fait  quel- 
que expédition.  Maggi  au  contraire  l'exhortoit  à  faire  tous 
fes  efforts  contre  Alba ,  avant  que  nos  troupes  l'euffent  forti- 
fiée, Ôc  étoit  d'avis  de  ne  pas  entreprendre  dans  de  fâcheu- 
fes  circonftances  le  fiége  de  Saint- Damien ,  qu'il  regardoit 
comme  une  entreprife  très-férieufe.  François  le  Roi-Chavi- 
gni ,  ôc  Briquemault ,  étoient  dans  cette  place ,  où  il  n'y  avoit 
prefque  point  de  poudre ,  de  mèche  ,  ni  de  plomb  ;  mais  on 
donna  ordre  aufii-tôt  au  Gouverneur  de  la  Cifterne ,  qui  n'eft 
qu'à  deux  milles  de  Saint-Damien  ,  de  faire  entrer  dans  la 
ville,  avec  des  troupes  choifies,  tout  ce  qui  étoit  néceffaire 
à  la  défenfe  d'une  place.  Monduc,  vrai  homme  de  guerre,  fe 
chargea  du  foin  d'y  faire  entrer  des  munitions,  ôc  y  réùfiit,  en 
donnant  à  Charri ,  jeune  ôc  brave  officier ,  cinquante  hom- 
mes choifis  dans  chaque  compagnie,  avec  trente  payifans  :  l'en- 
treprife  étoit  hardie,  ôc  les  Italiens  l'avoient  déjà  tentée  fans 
fuccès.  Comme  la  place  étoit  très-petite  >  elle  étoit  environ- 
née de  tous  cotez  par  les  troupes  Impériales ,  qui  formoient 
à  l'entour  tant  de  corps-de-garde  ^  que  toutes  les  avenues  en 
étoient  fermées.  Cependant  Charri  fçû  fe  frayer  un  chemin  : 
il  envoya  devant  les  payifans ,  ôc  avec  quelques  gens  choifis 
il  attaqua  un  corps-de-garde ,  ôc  le  mit  en  fuite  ;  il  entra  en 
même  tems  victorieux  dans  la  place  ,  ôc  y  ayant  laifle  les 

munitions 


DE   J.   A,   DE   THOU  Liv.  XL         ^pp 

munitions  qu'il  avoit  apportées ,  il  s'en  retourna  à  Cilterne.  Il  - 

fit  deux  fois  la  même  tentative  avec  un  pareil  fuccès ,  &  Cau-  Henri  IL 
pegne  la  fit  enfuite  la  troifiéme  fois.  Mais  le  Baron  de  Chippi  i  S  S  ^' 
ne  fur  pas  Ci  heureux  ;  comme  il  revenoit  d'Alba ,  pour  faire 
entrer  de  la  poudre  dans  Saint  -  Damien  j  il  trouva  l'ennemi 
mieux  fur  fes  gardes ,  ôc  ayant  perdu  avec  la  poudre  qu'il  por- 
toit,  la  plus  grande  partie  de  fes  gens,  à  peine  fe  pût-il  fauver 
lui-même  dans  la  ville. 

Gonzague  avoit  déjà  employé  dix-fept  jours  à  ce  fiége  , 
ôc  dix  à  faire  un  feu  continuel  fur  les  murailles.  Maggi  avoit 
même  fait  miner  en  deux  endroits  ;  mais  une  de  fes  mines 
ayant  été  découverte  par  un  efpion,  les  afTiégez  firent  une  con- 
tre-mine ,  qui  mk  ce  Général  dans  un  grand  danger  de  fa  vie. 
Les  aiFiégeants  voyant  que  les  temps  fâcheux  de  l'Hyver  ren- 
doient  tous  leurs  elTorts  inutiles,  refolurent  enfin  de  lever  le 
fiége.  Ils  jugèrent  à  propos  de  faire  venir  d'Aile  l'infanterie  ôc 
la  cavalerie,  pour  mettre  l'artillerie  en  fureté  ,  ôc  battre  enfui- 
te en  retraite.  Nos  troupes  pourfuivirent  les  ennemis,  ôc  livrè- 
rent même  un  fanglant  combat ,  mais  qui  fut  bien-tôt  terminé 
par  l'arrivée  des  Allemands  Impériaux. 

Après  le  traité  de  Paifaw,  l'Empereur  voulant  attaquer  le  Roi,  Guerre  de 
avec  les  mêmes  troupes  qui  avoient  déjà  été  battues ,  afin  de  ven-  ^  E'^percur 
ger  fa  défaite,  ôc  de  recouvrer  l'eftime  des  Allemands  qu'il  avoit  lùancc. 
perdue  j  entreprit  de  reprendre  les  places  de  rEmpire,dont  le 
Roi  s'étoit  emparé  j  il  tourna  donc  inopinément  du  côté  du 
Rhin  ces  nombreufes  troupes  arrivées  d'Efpagne  ôc  d'Italie , 
qu'il  avoit  affemblées  en  Allemagne  pour  fondre  fur  les  Turcs , 
comme  fi  tous  les  troubles  de  fEmpire  étant  pacifiez,  il  eût  eu 
defiein  de  faire  marcher  fon  armée  vers  la  Hongrie.  Cepen- 
dant le  bruit  s'étoit  répandu  qu'on  en  vouloit  à  Albert  mar- 
quis de  Brandebourg  ,  l'ennemi  commun  de  tant  de  villes , 
de  tant  d'évêques ,  ôc  de  tout  l'Empire.  En  effet,  il  perfecu- 
toit  en  tyran  les  Ecclefiaftiqùes ,  ôc  fur  tout  ceux  de  Aiayence 
ôc  de  Spire,  dont  il  avoit  exigé  des  fommes  qu'ils  étcient  hors 
d'état  de  payer.  Il  fit  ouvrir  les  Eglifes  :  non  content  de  les 
avoir  pillées  ,  il  eût  encore  emporté  le  plomb  dont  celle  de 
Spire  étoit  couverte  ,  fi  le  Confeil  de  la  ville  ne  l'eût  fiechi  par 
les  prières  les  plus  touchantes.  Il  mit  le  feu  à  la  citadelle  de 
Mayence  ,  qui  étoit  proche  du  Rhin  ,  ôc  ou  il  s'étoit  logé. 
Tome  IL  ^  Pp 


300  HISTOIRE 

Portant  plus  loin  fa  fureur ,  il  fit  brûler  cinqEgllfes,  6c  tous 

Henri  II  ^^^  batteaux  chargés  de  vin  ôc  de  bled.  11  n'eut  pas  plus  de  mé- 
nagement pour  les  marchands  de  Spire.  Enfin  en  ayant  retiré 
fes  troupes  ,  qu'il  y  tenoit  en  garnifon ,  il  marcha  du  côté  de 
Trêves. 

Avant  que  ce  Prince  y  arrivât ,  George  HoU  ,  un  des  Gé- 
néraux de  l'Empereur ,  s'étoit  venu  offrir  à  la  tête  de  dix  com- 
pagnies y  pour  la  défenfe  de  la  ville  5  mais  les  habitans  ayant 
refufé  de  le  recevoir  ,  par  la  crainte  du  marquis  Albert  de  Bran- 
debourg ,  il  remena  les  troupes  dans  le  Luxembourg ,  d'où  il 
étoit  venu.  Peu  après  ce  Prince  entra  dans  Trêves  le  28  d'Août, 
&  diftribua  Tes  foldats  dans  la  ville,  ôc  dans  les  lieux  d'alen- 
tour. Cependant  l'Archevêque  s'étoit  réfugié  dans  la  citadelle , 
fituée  fur  le  confluent  du  Rhin  ôc  de  la  Moielle  :  les  autres 
Prélats  de  ce  payis  avoient  pris  la  fuite  ,  ôc  s'étoient  retirez  en 
difl^erens  endroits.  Tout  lejtems  qu'Albert  demeura  à  Trêves, 
les  Eglifes  furent  fermées  ,  ôc  l'on  n'y  fit  aucun  fervice.  Il 
en  partit  enfin  après  huit  jours  j  mais  auparavant  il  fit  brûler 
quelques  Monafteres ,  ôc  le  château  de  l'Archevêque ,  ôc  mit 
dans  la  ville  une  garnifon  de  douze  compagnies.  Il  alla  en- 
'  fuite  à  Sirques ,  ville  de  Lorraine,  aufii  éloignée  de  Trêves, 

que  de  Metz  ,  ôc   ayant  pafle  la  Mofelle  le  1 3  de  Septem- 
bre, il  entra  dans  le  Luxembourg  ,  d'oii  il  retourna  dans  la 
Lorraine.   Comme  c'étoit  un  Prince  intéreflé  ôc  mercenaire , 
fon  deffein  étoit  de  fonder  l'efprit  du  Roi ,  pour  voir  à  quel- 
les  conditions  il  pourroit  s'accommoder  avec  lui.  L'Empe- 
reur ,  fous  prétexte  de  faire  la  guerre  à  Albert ,  prit  de-là  oc- 
cafion  de  faire  avancer  {qs  troupes  ,  avant  que  d'être  obligé 
de  faire  éclater  fes  intentions  5  quelle  que  fût  l'adreffe  de  l'Em- 
pereur, on  reconnut  néanmoins  qu'il  en  vouloit  au  Roi. 
L'Empereur       En  effet  il  étoit  naturel  de  penfer,  qu'après  avoir  reçu  un 
feiTd'améger  ^^  gt^nd  affront ,  l'Empereur  ,  toujours  extrêmement  jaloux  de 
Metz.  fa  puiffance  ôc  de  fa  gloire,  ne  demeureroit  pas  en  repos ,  qu'il 

n'eût ,  par  quelque  coup  éclatant ,  rétabli  fa  réputation ,  ôc  qu'a- 
vec les  forces  de  l'Empire  ,  qu'il  menoit  avec  lui  ,  il  n'eût 
repris  les  villes  qu'il  difoit  avoir  été  enlevées  à  TEmpire:  il 
étoit  fortement  perfuadé  que  cette  guerre  lui  feroit  auffi  gio- 
rieufe  qu'utile.  Ayant  toujours  eu  dans  fes  entreprifes  contre 
la  France  ,  d'heureux  fuccès  fur  la  frontière  de  Champagne, 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L I  V.   XL        301 

comme  la  plus  foible  t  il  lui  fembloit ,  que  s'il  étoit  couvert  .._«. 

de  trois  villes ,  ôc  fur  tout  de  Metz ,  il  n'auroit  rien  à  crain-  7j~    TTr 

dre  des  armes  étrangères.  Mais  le  Roi  ayant  preflenti  fes  def- 

feins,  donna  fes  ordres  de  bonne  heure,  ôc  envoya  de  ce  côté-        ^  >  ^* 

là ,  fur  la  fin  du  mois  d'Août  François  de  Lorraine ,  duc  de 

Guife  ,  Prince  recommandable  par  fon  grand  génie ,  ôc  par 

fon  courage^  ôc  lui  donna  la  conduite  de  cette  guerre. 

Il  me  femble  qu'il  convient  à  mon  deiTein  de  faire  ici  quel-  Droits  de 
ques  remarques  au  fu jet  du  payis  des  trois  Evêchez.  Sans  parler  j^^  uo'is^vê- 
du  dernier  traité  fait  avec  l'Eiedeur  Maurice ,  on  ne  manque  chez.  Oiigi- 
pas  de  raifons  par  lefquelles  on  peut  faire  voir  que  la  France  jeLoruine? 
eut  droit  de  s'emparer  de  Metz,  de  Tout  ôc  de  Verdun.  La  pre- 
mière preuve  fe  tire  de  la  frontière  naturelle  des  Gaules.  Quoi- 
que les  Allemands ,  comme  par  un  débordement  Ôc  une  inon- 
dation de  peuples ,  ayent  reculé  leurs  propres  frontières ,  ôc  que 
femblables  à  un  fleuve  impétueux  qui  franchit  les  bornes  de 
fon  lit  ,  ils  fe  foient  répandus  dans  les  Gaules ,  ôc  ayent  fait 
pafler  avec  eux  le  langage  Allemand  au-delà  du  Rhin,  ils  ne 
le  font  néanmoins  jamais  avancez  au-delà  de  la  Meufe  :  ce- 
pendant la  plupart  de  ces  peuples ,  établis  dans  la  Gaule ,  ont 
pris  les  coutumes  des  Gaulois,  ôc  ontconfervé  la  langue  dont 
nous  nous  fervons  encore  aujourd'hui ,  qui  tire  fon  origine  de 
la  langue  des  Romains.  L'antiquité  nous  fournit  encore  des 
argumens  bien  plus  folides.  Il  eft  confiant  que  les  François 
qui  entrèrent  dans  la  Gaule  environ  l'an  420  s'arrêtèrent  d'a- 
bord dans  ce  payis-là  ,  ôc  que  fous  les  Mérovingiens  ,  fon- 
dateurs de  la  Monarchie  Françoife,  ôc  à  qui  les  Carlovingiens 
fuccederent ,  toute  cette  contrée  ,  fous  le  nom  d'Auftrafie ,  dé- 
pendoit  des  François. 

Lorfque  dans  la  fuite  Louis  le  Débonnaire,  fils  de  Charle- 
magne  ôc  petit-fils  de  Pépin  ,divifa  entre  fes  enfans  les  grands 
Royaumes  de  l'Italie,  de  l'Allemagne,  ôc  de  la  Gaule,  que 
fon  père  lui  avoir  laiflez^  une  partie  de  ce  Payis,  qui  eft  en- 
tre le  Rhin  ôc  ^Efcaut,  fut  donnée  à  Lothaire  fon  fils  aîné, 
ôc  fut  nommé#*Lothier  ou  Lorraine  l'an  8^5*.  Ce  payis  con- 
tenoit ,  outre  ce  qu'on  appelle  aujourd'hui  la  Lorraine ,  le  Lu- 
xembourg, le  Mont-dc-Vauge  ,  les  Ardennes ,  Namur ,  le  payis 
de  Trêves,  le  Hainault,  le  Brabant,  ôc  le  territoire  de  Cam- 
bray  j  ôc  par  conféqueat  ces  villes,  qui  font  au-deçà  du  Rhin, 

P  p  i  j 


302  HISTOIRE 

c'eft-à-dire  ,  Baie  ,  Strafbourg  ôc  Cologne.  De  plus ,  fulvant 

Henri  II.  ^^^^'■^^s  hiftoriens  ,  ce  royaume  comprenoit  aufli  ce  qu'on 

I  c  c  2  *  appelle  aujourd'hui  l'Aldice ,  ôc  les  cantons  Suifles.  Metz  en 

étoit  la  capitale  ;  c'étoit  la  ville  où  les  Rois  étoient  facrez  ,  Ôc 

où  ils  prenoicnt  les  marques  de  la  dignité  royale^ 

Le  royaume  fut  depuis  divifc  entre  Charle  le  Chauve,  frère 
de  Lothaire  ,  ôc  Louis ,  fils  du  même  Lothaire  ;  cette  partie 
qui  eft  au-delà  de  la  Meufe ,  ôc  qui  s'ctend  jufqu'au  Rhin, 
cchut  à  Louis ,  roi  de  Germanie  ,  ôc  celle  qui  eft  en  deçà  de 
laMeufe,  ôc  qui  s'étend  jufqu'à  l'Efcaut,  fut  le  partage  de 
Charle ,  que  Louis  le  Bègue  fon  fils  poffeda  après  fa  mort. 
Mais  comme  ce  Prince  ne  laiiTa  que  fa  femme  enceinte,  fans 
aucun  légitime  héritier ,  Louis  ôc  Carloman  fes  fils  naturels 
ayant  traité  avec  Louis  leurcoufin,  qui  redemandoit  le  royau- 
me de  France,  cédèrent  cette  partie  de  Lothier  ou  de  Lorrai- 
ne, Charle  le  Gros  ayant  fuccedé  à  l'Empire ,  après  la  mort  de 
Louis  le  Bègue  fon  frère ,  il  jouit  du  royaume  entier  de  l'Auftra- 
fie  3  qui  étoit  auparavant  divifé. 

Ce  Prince  ,  que  la  paix  honteufe  faite  avec  ces  conquerans 
Danois ,  appeliez  Normands ,  avoir  rendu  odieux  aux  Grands 
du  royaume  j  fut  contraint  de  fe  retirer  en  Allemagne  ,  où  il 
mourut ,  après  avoir  donné  TAuftrafie  à  Arnulfe ,  fils  naturel  de 
Carloman  fon  frère.  Louis  fon  fils ,  ôc  depuis  Conrad  Empe- 
reur ,  poffederent  ce  royaume  :  celui-ci  en  ayant  été  chaifé , 
Charle  le  Simple  fils  poilhume  de  Louis  le  Bègue  lui  fuccéda. 
Sous  fon  régne  un  certain  Renier  ,.fe  difant  iffu  de  Clodion 
le  Chevelu,  fortit  de  la  forêt  d'Ardennes ,  ôc  s'étant  élevé  , à 
la  faveur  des  troubles ,  ôc  par  la  lâcheté  des  peuples ,  il  chafi^a 
Conrad  de  l'Auftrafie ,  fécondé  des  forces  ôc  de  la  prote£lion  de 
Charle  le  Simple.  Etant  donc  devenu  gouverneur  de  cette  pro- 
vince, fous  le  titre  de  Duc ,  il  fit  perdre  infenfiblement  à  ce  payis 
le  nom  de  Royaume.  Charle  le  Simple  fut  enfuite  déthroné 
lui-même,  par  la  fadion  des  Grands  j  mais  après  avoir  été  ré- 
tabli ,  par  le  fecours  de  Henri  de  Saxe  qui  ^étoit  parvenu  à 
l'Empire  ,  Charle  lui  donna  par  reconnoiirancel'Auftrafie  avec 
tous  (es  droits  l'an  ^20. 

Othon  le  Grand  fucceda  à  Henri ,  ôc  profitant  du  malheur 
de  Charle  ,  qui  fut  fait  prifonnier,  ôc  qui  mourut  enfin  en  pri- 
fon  à  Peronne,  il  s'affermit  aifément  dans  la  poffefiTion  de  cette 


DE  J.  A.  D  E   T  H  O  U ,  L  î  V,  XL  303 

Province  que  fon  père  lui  avoir  laififée.  Adelbert  évéque  de  ^ 

Meiz  ,  &  parenr  de  nos  Rois  ,  s'oppofa  d  abord  aux  efforts  de  ^^^^^^^  ■*-^* 
ce  Prince,  mais  inutilement.  Après  la  mort  d'Othon,  Thierry  ^  S  S  ^' 
fon  proche  parent ,  ayant  été  fait  évcque  de  Metz ,  confeilla  aux 
principaux  habitans  de  la  ville  de  fe  fouftraire  à  une  domina- 
tion monarchique,  fouvent  tirannique  ou  chancelante,  &  de 
fe  procurer  la  liberté  ,  fous  la  protedion  de  TEmpire.  Ceux  de 
Baie,  de  Strafbourg  ,  de  Spire  ,  ôc  enfin  ceux  de  Cologne, 
entraînez  par  les  charmes  de  la  hberté ,  &  appuyez  de  la  pro- 
tection de  l'Empire,  s'affranchirent,  à  leur  exemple,  de  l'o- 
béïffance  de  leurs  Princes  légitimes ,  ôc  ayant  inftitué  un  Sénat, 
ils  érigèrent  leur  payis  en  République.  C'eft  ain(i  qu'Othon  L 
démembra  du  royaume  de  France ,  Metz  ôc  les  autres  villes  de 
Lorraine.  Pour  appaifer  les  Carlovingiens ,  il  fit  Charle  frère  de 
Lothaire^  ôc  oncle  de  Louis  dernier  Roi  de  cette  race,  duc  de 
Lorraine,  mais  feudataire  de  l'Empire  ,  fans  avoir  confulté  en 
cela  les  Grands  du  royauma.  Ils  en  furent  fi  indignez ,  Ôc  ce  pro- 
cédé indifpofa  fi  fort  les  efprits  contre  Charle,  que  pour  cette 
raifon  il  lui  en  coûta ,  à  ce  qu'on  croit ,  la  fuccedion  au  royau- 
me, qui  d'ailleurs  lui  appartenoit  après  la  mort  de  Louis  fon  ne- 
veu. Ce  Prince  en  ayant  été  exclus,  Hugue  Capet,  chef  de  la 
troifiéme  Race  qui  régne  encore  aujourd'hui  ii  heureufement, 
monta  fur  le  thrône.  Hugue  ,  pour  ménager  Othon  prince 
puiffant,  diffuiiulafes  reffentimens  de  l'injure  qui  avoir  été  plu- 
tôt faite  au  royaume  qu'à  lui  ,  ôc  en  laiffa  la  vengence  à  fa 
pofterité. 

Odon  fucceda  dans  la  principauté  de  Lorraine  à  Charle 
fon  père  ,  qui  mourut  en  prifon  à  Orléans  5  ôc  après  la  mort 
d'Odon^  qui  ne  laiffa  point  d'enfans  mâles,  Godefroy  à  la  Bar- 
be comte  d'Ardennes  s'empara  de  cetEtat  par  le  fecours  de 
l'Empereur  Henry  IL  au  préjudice  des  filles  d'Odon.  Il  eut 
pour  fucceffeur  Gothelon  fon  frère ,  à  qui  fucceda  un  autre 
Godefroy  fon  fils,  furnommc  le  Lépreux^  dont  le  fils  nommé 
Godefroy  Struma  ou  le  Boffu  ,  étant  mort  fans  enfans  ,  laiffa 
pour  fon  héritière  Ida  fa  fœur  ,  qui  avoir  époufé  Euflache 
comte  de  Bouillon.  De  ce  mariage  nAquir  Godefroy  de  Bouil- 
lon, qui  étant  prêt  de  partir  pour  la  Terre  fainte,  vendit  le  com- 
té de  Bouillon  à  Albert  évéque  de  Liège,  qui  Tachetta  pour 
l'abbaye  de  S.  Lambert.  Quelques  hiftoriens  ont  écrit  que  ce 

Pp  iij 


304.  HISTOIRE 

»  Prince  vendit  auiïi  fes  droits  fur  la  ville  de  Metz  aux  habîtans  ; 

Henri  IL  ^^^^^^  ^'^^  ^^^  fable  :  puifqu'il  efl  confiant ^  que  long-tems  au- 

1  f  f  2.     paravant ,  cette  ville  s'étoit  affranchie  par  l'autorité  d'Othon  I, 

foit  que  la  foibleffe,  ou  la  captivité  de  nos  Rois,  ou  quelque 

autre  conjondure  où  ils  fe  trouvoient  alors,  leur  eût  offert  une 

occafion  favorable  de  fecoùer  le  joug. 

Le  Roi  avoir  donc  réfolu  de  garder  ces  villes  de  Lorraine; 
qui  par  un  ancien  droit  appartenoient  à  la  France,  ou  qui  lui 
avoient  été  cédées  par  le  traité  fait  depuis  peu  avec  les  Princes 
alliez  d'Allemagne  :  d'ailleurs  il  s'en  étoit  emparé ,  de  peur 
qu'elles  ne  tombaffent  en  la  puiffance  de  fes  ennemis ,  &  il  les 
regardoit  comme  néceffaires,  pour  défendre  la  frontière  de  la 
Champagne.  Il  envoya  donc  dans  ce  payis-là  le  duc  de  Guife , 
qui  fe  rendit  d'abord  à  Toul  ,  oiil'onavoit  déjà  commencé  les 
préparatifs  de  la  guerre,  mais  avec  peu  d'ordre,  à  caufe  du  peu 
de  tems  Ôc  delà  maladie  d'Efclavol'es.  Après  avoir  fait  quel- 
ques arrangemens,  le  Duc  alla  droit  à  Metz  avec  René  duc  d'EI- 
beuf  fon  frère ,  Jean  Gontaud  de  Biron ,  François  comte  de  la 
Rochefoucaultjôc  fon  frère  Charle  de  Randan.  Alors  Jacque  de 
Savoye  duc  de  Nemours  ,  Sebaftien  de  Luxembourg  de  Mar- 
tigues,  François  de  Vendôme  vidame  de  Chartres ,  qui  étoient 
déjà  arrivez,  ôc  Arturde  Coffé Sieur  deGonnor  ,  gouverneur 
de  la  place  j  depuis  qu'elle  étoit  fous  la  puiffance  du  Roi ,  vin- 
rent au  devant  de  lui,  avec  le  refle  de  la  Nobleffe ,  ôc  avec  la  ca- 
valerie ôc  l'infanterie  rangées  en  bataille.  Dès  le  lendemain  1 8 
d'Août  le  duc  de  Guife  vilira  toutes  les  fortifications  de  la  ville. 
On  fortifie  Elle  a  environ  neuf  milles  de  circuit  j  ôc  eft  environnée, du 
Metz.  côté  de  l'Occident  ôc  du  Septentrion ,  de  la  Alofelle  ,  qui  fe 

partage  auprès  de  la  ville  en  deux  canaux ,  dont  l'un  paffe  le 
long  des  murailles ,  ôc  l'autre  entre  dedans  par  le  pont  de  Bar 
qui  eft  le  plus  haut,  ôc  en  fort  par  un  autre  qui  eft  plus  bas. 
Cette  rivière  reçoit  enfuite  la  Seille,qui  enferme  auiïi  la  ville 
du  côté  du  Midi  ôc  de  l'Orient ,  ôc  qui  fe  partageant  en  deux 
bras,  coule,  comme  la  Mofelle^  le  long  des  mursôc  d'une  partie 
de  la  ville.  Cette  place  n'avoit  alors  aucuns  remparts ,  ôc  pa- 
roiffoit  aux  habitans  affez  fortifiée  par  la  nature.  Du  côté  qui  eft 
entre  l'Occident  ôc  le  Midi ,  oi^i  la  Mofelle  ni  la  Seille  ne  paf- 
fent  point ,  elle  étoit  fortifiée  d'une  efpece  de  rempart  ôc  d'un 
grand  baftion ,  mais  obtus  de  tous  cotez  ,  ôc  dominant  fur  h 


DE  J.  A.  DE  TKOU,  Liv.  XL  505- 
porte  de  Champagne  :  cette  ancienne  fortification  eft  devenue 
aujourd'hui  inutile.  Le  duc  de  Guife  ayant  confideré  l'état  de  Henri  II 
la  place,  fit  abattre ,  de  l'avis  de  Pierre  Strozzi,  deGonnor,  i  ç  r  2  * 
de  S.  Remy ,  ôc  de  Camille  Marin,  pluiieurs  chapelles  ôc  quel- 
ques maifons  particulières ,  qui  occupoient  le  terrein  où  l'on 
pouvoit  élever  des  remparts ,  ôc  fit  élever  dans  cet  endroit  des 
plates-formes ,  d'où  l'on  pût  tirer  fur  les  lieux  qui  comman- 
doient  la  ville ,  ôc  fur-tout  du  côté  de  la  porte  de  Champa- 
gne ,  qui  eft  vis  à  vis  le  pied  de  la  montagne  d'Ezirmont ,  ôc 
d'où  les  ingénieurs  croyoient  que  les  ennemis  feroient  leur 
tentative.  On  éleva  donc  un  mur  de  ce  côté-là  ,  ôc  on  creufa 
un  foffé  en  dedans ,  après  avoir  fait  de  toutes  parts  des  baftions 
d'où  l'on  pût  repoufier  l'ennemi ,  quand  il  auroit  fait  brèche. 

Après  que  le  duc  de  Guife  eut  mis  en  œuvre  les  pion- 
niers, ôc  les  autres  foldats  deftinez  à  ces  ouvrages,  il  fe  char- 
gea lui-même  du  foin  de  fortifier  le  côté  qui  eft  entre  la  porte 
des  Allemands  ôc  la  porte  à  Mezelle  vers  l'Orient,  ôc  qui  lui 
fembloit  en  danger.  Ce  Général  excitant  par  fon  exemple  les 
Grands  ôc  les  officiers  au  travail,  jufqu'à  porter  lui-même  la 
hotte  ,  fit  élever  un  rempart  ôc  creufer  un  fofle ,  ôc  mit  ainfi 
à  couvert  ce  côté  de  la  ville,  qui  étoit  auparavant  très-foible. 
On  pourvut  enfuite  la  place  de  poudre  ,  ôc  on  difpofa  les  bat- 
teries. Comme  les  ennemis  avoient  des  garnifons  auprès  de 
Metz  ,  ôc  qu'ils  défoloient  les  payifans ,  les  convois  étoicnt 
expofez  à  de  grands  périls  j  c'eft  pourquoi  on  fit  venir  du  bled 
en  quantité  des  villes  de  Lorraine ,  par  le  moyen  du  Cardinal, 
frère  du  duc  de  Guife.  Piépape,  ôc  S.  Belin  furent  chargez  de 
ce  foin.  Il  n'y  avoit  alors  dans  la  ville  que  douze  compagnies 
de  nouveaux  foldats ,  que  le  duc  de  Guife  accoutuma ,  par  de 
fréquens  exercices ,  à  la  difcipHne  militaire  ,  Ôc  à  bien  garder 
leurs  rangs. 

Ce  Général  envoya  enfuite  Strozzi  au  Roi,  pour  l'informer 
de  la  fituation  de  Metz  ,  ôc  recevoir  de  lui  fes  ordres ,  touchant 
la  conduite  qu'il  devoit  tenir  à  l'égard  d'Albert  de  Brande- 
bourg ,  qui  devoit  arriver  dans  peu  ,  ôc  dont  on  avoit  Ueu  de 
fe  défier.  Le  Roi  répondit,  qu'il  envoyeroit  bien-tôt  du  fecours , 
&  fe  répofa  fur  la  prudence  du  duc  de  Guife ,  de  la  manière 
dont  il  devoitfe  comporter  avec  Albeit,ajoûtant  qu'il  nedefef- 
péroit  pas  que  ce  Prince  ne  payât  fes  troupes ,  ôc  ne  fît  la  guerre 


■■UIIOIII 


So6  HISTOIRE 

M^  guerre  à  fes  dépens  ;  mais  qu'il  ne  s'afTuroit  pas  entièrement  fui' 

Henri  11  ^^^  promefles  :  qu'il  fit  donc  en  forte  qu'elles  fuffent  logées  le 
j  ^  -  ^      plus  loin  qu'il  fe  pourroit  ,  comme  pour  fermer  le  chemin  à 
l'ennemi ,  mais  en  effet  dans  le  deifein  de  mettre  la  ville  en 
fureté. 

Cependant  l'Empereur  ayant  laifTé  une  garnifonde  fix  com- 
pagnies à  AufDourg,  en  partit  le  premier  de  Septenibre,  &  fe 
rendit  dans  deux  jours  à  Ulme.  Il  fit  tenir  à  fon  armée  une 
autre  route  que  celle  qu'il  fuivoit ,  de  peur  que  fes  IblJats  , 
que  le  défaut  de  paye  avoir  rendus  infolens ,  &  avoit  accou- 
tumez à  la  révolte  dans  le  cours  des  guerres  civiles,  ne  fuffent 
à  charge  à  la  ville  d'Ulme ,  qui  lui  avoit  témoigné  beaucoup 
de  fidélité  ôc  d'attachement  dans  cette  guerre.  L'Empereur 
ayant  reçu  dans  cette  ville  les  plaintes  des  évêques  de  Mayen- 
ce ,  de  Spire ,  de  Wirsbourg ,  ôc  de  Bamberg  ,  qui  avoient  trai- 
té avec  Albert  à  des  conditions  très  facheufes  ,  cafTa  tous 
les  injufles  traités  que  ce  Prince  les  avoit  obligez  de  faire  :  il 
ordonna  même  de  les  enfraindre,  ôc  exhorta  tout  le  monde  à  re- 
couvrer, répée  à  la  main,  ce  qui  lui  appartenoit.  Ilacccorda 
la  même  faveur  à  la  ville  de  Nuremberg,  ôc  les  preffa  tous  de 
fe  liguer  enfemble  ,  afin  de  deffendre  leurs  frontières  contre 
l'ennemi  commun  :  il  conleilla  auffi  aux  peuples  de  la  Suau- 
be ,  ôc  des  bords  du  Rhin  ,  d'entrer  dans  cette  ligue.  Ils  fe 
reiinirent  donc  tous  contre  Albert  :  l'évêquede  Bamberg,  fai- 
fuTanr.  cette  occafion  ,  reconquit  Forcheim  ,  ôc  quelques  autres 
places  qu'Albert  lui  avoit  prifes. 

L'Empereur  ayant  enfuite  traverfé  le  Wirtemberg  ,par  où  il 
avoit  donné  ordre  qu'on  fit  aufTi  paffer  fon  armée  (  toujours 
dans  la  vue  de  ménager  ceux  d'Ulme)  vint  àBretta,  dans  le 
Palatinat,  comme  s'il  eût  voulu  aller  droit  à  Spire  5  mais  tour- 
nant tout  d'un  coup  à  gauche ,  il  prit  le  chemin  de  Strasbourg. 
Des  que  le  finat  de  cette  ville  fut  informé  de  fa  marche  ,  il  lui 
députa  Jacque  Sturm,  Frédéric  Goitesheim  ,  ôc  Louis  Grem- 
pen ,  pour  le  fupplier  de  ne  pas  entrer  dans  leur  ville  avec  beau- 
coup de  troupes,  de  ne  point  faire  paffer  fon  armée  dans  leur 
payis ,  ôc  de  ne  donner  aucune  atteinte  à  la  forme  du  gouver- 
nement. L'Empereur  leur  fit  un  acciieil  favorable  ;  il  loua  la 
confiance  ôc  la  fermeté  qu'ils  avoient  témoignée  dans  cette 
guerre  ,  leur  promit  d'en  conferver  toujours  le  fouvenir ,  ôc 

après 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  .  L  I  V.  XL         307 

apîès  avoir  rejette  la  caufe  de  fa  marche  inopinée  fur  les  vio-  — ^^ — -—g 
lences  d'Albert ,  ôc  fur  l'irruption  de  l'armée  Françoife  dans  Henri  II. 
l'Alface,  il  leur  dit,  que ,  comme  la  faifon  étoit  très  avancée  ,     1  5  5*  2* 
il  n'avoit  pu  fe  difpenfer  de  faire  pafler  fes  troupes  fur  leurs 
frontières  ,  afin  de  pouvoir  de  bonne  heure  faire  face  à  l'en- 
nemi. 

Chrifline ,  veuve  du  duc  de  Lorraine  ,  à  qui  le  Roi ,  com- 
me nous  avons  dit ,  avoit  ôté  le  gouvernement  des  Etats  de 
fon  fils ,  vint  alors  trouver  l'Empereur  fon  oncle  \  &  fe  rendit 
enfuite  dans  les  Pays-bas.  L'Empereur  ayant  fait  paffer  le  Rhin 
à  fes  troupes ,  le  1 5  de  Septembre  ,  arriva  en  cinq  jours  avec 
peu  de  fuite  à  Strasbourg,  où  il  n'avoit  jamais  été.  Après  qu'il 
eut  reçu  du  fénatles  préfens  ordinaires ,  ôc  aflifté  à  un  repas  qu'on 
lui  fit  7  il  excufa  les  maux  dont  ceux  du  payis  avoient  été  affli- 
gez ,  ôc  qui  étoient  inévitables  avec  des  troupes  fi  nombreu- 
fes  ,  ôe  les  exhorta  à  fouffrir  patiemment  cette  fâcheufe  ne- 
cefiité ,  puifque  l'objet  de  cette  guerre  n'étoit  que  le  bien  de 
l'Empire.  Il  alla  enfuite  fur  le  foir  au  village  le  plus  prochain, 
par  le  chemin  d'Haguenaw ,  ôc  y  ayant  logé  cette  nuit ,  il  fit 
dire  à  Richard  Morifin ,  ambaffadeur  d'Edouard  VI.  roi  d'An- 
gleterre, ôc  à  M.  Antoine  Amulio  ,  ambaffadeur  de  la  Repu-  ' 
blique  de  Venife  ,  de  fe  retirer  à  Spire.  Pendant  fon  féjour 
dans  ce  payis  ,  les  Impériaux  fe  livrèrent  à  des  excès  qu'il 
n'efi:  pas  aifé  d'exprimer  :  on  ne  voyoit  de  toutes  parts  que  des 
incendies  5  le  foldat  effréné  pilloit  tout  fans  rien  refpeder  5  les 
payifans ,  obligés  d'abandonner  la  campagne  ,  fe  retiroient  en 
foule  dans  les  villes,  avec  leurs  femmes  &  leurs  enfans,ôc  fai- 
foient  en  tous  lieux  retentir  leurs  gemiflemens  ôc  leurs  cris. 
Ce  fpe6tacle  eut  fans  doute  excité  dans -lame  de  fEmpereur 
des  fentimens  de  pitié  ôc  d'horreur,  fi  le  duc  d'Albe^  à  qui  ce 
Prince  pour  lors  malade  avoit  confié  le  commandement  gé- 
néral ,  n'eût  empêché  que  perfonne  ne  lui  parlât  ôcne  le  vît , 
pour  lui  en  faire  des  plaintes.^ 

Jean  de  Brandebourg  ,  Adolphe  duc  d'Holftein  frère  du 
roi  de  Danneraark ,  ôc  Emanuel  Philbert  fils  de  Charle  duc 
de  Savoye ,  portoient  les  armes  pour  l'Empereur.  Le  Roi  en- 
voya à  Metz  au  commencement  d'Odobre  les  compagnies 

1  Elle  étoit  fille  de  Chrifthierne  II.    I    Nord  ,  qui  avoit  e'poufé  Eiizabeth  , 
loi  de  Danncmark ,  dit  Is  Néron  du   \   fœur  de  l'Empereur. 

Top7.  IL  Q  CJ 


5oS  HISTOIRE 

de  gendarmes  du  duc  de  Lorraine  ^  du  duc  de  Gulfe ,  &  dû 

Hr^v.T.  T  TT  Prince  de  la  Roche-fur-Yon^avec  trois  compagnies  de  chevaux- 
.  -  -  ^  légers,  oc  huit  enleignes  dmranterie.  De  peur  que  ces  trou- 
pes  ne  confumaiTent  les  vivres ,  en  attendant  l'arrivée  des  en- 
nemis, le  duc  de  Guife  les  diftribua  hors  de  la  ville  ,  ôc  les  em- 
ploya à  efcorter  les  convois  qui  venoient  de  loin.  Comme  il 
étoit  difficile  d'achever,  avant  l'arrivée  de  l'ennemi,  les  forti- 
fications commencées  ^  il  fit  provifion  d'une  grande  quantité 
de  gabions ,  de  poutres ,  de  barils ,  d'ais ,  de  planches  ferrées  > 
de  balles  de  laine  ,  Ôc  de  facs  à  terre  ,  &  d'un  grand  nom- 
bre de  leviers,  de  pelles,  de  hoyaux,  de  crochets ,  de  corbeil- 
les ,  de  clayes ,  de  herfes ,  de  mantelets ,  ôc  de  tout  ce  qui  étoir 
néceflaire  :  il  donna  ordre  en  même  tems  à  S.  Remy  de  pré- 
parer l'artillerie ,  ôc  des  feux  d'artifice  de  toute  efpece. 

Comme  il  y  avoit  auprès  de  la  porte  de  Sainte  Barbe ,  au- 
de-là  du  rempart ,  plufieurs  maifons  qui  euffent  fans  doute  nuic 
à  la  place  ,  il  les  fit  abattre  par  les  foldats  avec  une  extrême  di- 
ligence. Il  donna  ordre  aufîi  de  ruiner  les  jardins  &  les  ver- 
gers qui  étoient  près  de  la  ville,  de  peur  qu'ils  n'iempêchaffent 
la  défenfe  de  la  place.  De  plus  on  raza  les  fauxbourgs  de  S, 
Arnoul,  de  S.  Clément,  de  S.  Pierre-des-Champs,  de  S.  Ju- 
lien ôc  de  S.  Mardn  ,  fans  toucher  néanmoins  aux  Eglifes  qui 
étoient  hors  de  la  ville ,  jufqu'à  l'arrivée  des  ennemis  ?  on  coupa 
feulement  les  colonnes  ôc  les  arcboutans ,  ôc  on  les  mina,  afin 
qu'on  pût  renverfer  ces  Eglifes  à  finftant^  quand  il  le  faudroir. 
A  l'égard  de  l'Eghfe  de  S.  Arnoul,  comme  elle  étoit  très- 
grande,  ôc  qu'on  pouvoir  placer  du  canon  fur  les  voûtes  qui 
étoient  fort  hautes ,  on  l'abattit  entièrement  )  même  avant  l'a- 
proche  de  fennemi.  La  néceflité  préfente  l'emporta  fur  le  ref- 
ped  dû  aux  temples ,  ôc  on  tâcha  de  colorer  cette  impieté  ap- 
parente, par  une  cérémonie  religieufe.  Car  comme  il  y  avoir 
dans  cette  ancienne  Eglife  plufieurs  tombeaux  de  perfonna- 
ges  illuftres  par  leur  fainteté,  ôc  même  de  quelques  Rois,  le 
duc  de  Guife  ,  une  torche  à  la  main  ôc  la  tête  nue  ,  fuivi 
des  plus  grands  Seigneurs,  les  fit  tranfporter  dans  la  ville  avec 
beaucoup  de  pompe  ,  ôc  tous  les  Prêtres  de  Metz  affiflerent 
à  cette  cérémonie.  Dans  cette  Eglife  repofoient  les  corps  d'Hil- 
degarde ,  femme  de  Charlemagne ,  Ôc  mère  de  Louis  le  Dé- 
bonnaire 5  celui  de  ce  Prince,  inhumé  en  8515  ceux  de  fes 


DE  J.  A.  DE  T  HOU,  L IV.  XL        ^op 

deux  fœurs  Hildegarde  ôc  Aleide  ;  de  Drogon  évêque  de  M  erzj 
frère  de  Louis  le  Débonnaire  j  de  Vitro  ,  duc  de  Lorraine,  Henri  IL 
&  père  de  Sainte  Glocine;  de  Beatrix,  femme  d'Herwic  duc  i  ^  r  2. 
de  Metz;  6c  enfin  d'Amalard  , archevêque  de  Trêves,  chan- 
celier de  Charlemagne  ,  ôc  placé  au  nombre  des  Saints.  On 
enferma  tous  leurs  ofTemens  dans  des  coffres ,  &  on  le=  inhuma 
avec  un  grand  refpe£t  dans  l'Eglife  des  religieux  de  S.  Do- 
minique. 

Cependant  Albert  étoit  déjà  arrivé  à   Floranges  ,   qui  efl     Condiûte 
près  de  Thionville,  ôc  à  trois  milles  de  Metz.  11  envoya  de  i'^V'/"^^ 
cet  endroit  demander  deux  rois  des  vivres  au  duc  de  Cjuile, 
qui  lui  en  envoya  ;  mais  en  ayant  demandé  pour  la  troifiéme 
fois  ,  le  Duc  lui  envoya  Pierre  Strozzi  chargé  de  lui  remontrer, 
que  le  fiége  qu'il  avoit  à  foûtenir ,  ne  permettoit  pas  qu'aux 
approches  de  l'ennemi  il  fit  tranfporter  des  vivres  hors  de 
la  ville  5  qu'il  croyoit  donc,  qu'il  étoit  de  l'intérêt  de  l'un  ôc 
de  l'autre ,  qu'il  allât  à  Salins  dans  la  Franche-Comté ,  payis 
fertile ,  ôc  011  il  feroit  à  portée  d'incommoder  la  marche  des 
ennemis.  Jufques-là  Albert  prétextoit  qu'il  faifoit  la  guerre  pour 
le  Roi,  qui  lui  avoit  envoyé  de  FrefTe  évêque  de  Bayonne, 
pour  traiter  avec  lui  de  la  folde  de  fes  troupes, ôcobferver  en 
même  tems  fes  defleins  6c  fes  démarches.  Il  acquiefça  d'abord 
à  la  propofition  de  l'Evêque,  6c  demanda  un  guide  pour  la  rou- 
te qu'il  tiendroit;  mais  bien-tôt  après  ayant  changé  de  deffein  ,  ^ 
dans  la  crainte  de  rencontrer  l'ennemi  fur  fon  chemin ,  il  ré- 
pondit qu'il  avoit  refolu  de  pafler  la  Mofelle ,  6c  demanda  que 
îe  duc  de  Guife  fît  faire  un  pont  pour  le  paflage  de  fes  trou- 
pes ,  ôc  mît  en  liberté  fes  gens  qu'on  retenoit  prifonniers  dans 
la  ville  :  c'eft  ainfi  qu'il  cherchoit  une  occafion  de  rompre  avec 
3e  Roi.  Le  duc  de  Guife  fit  chercher  des  batteaux  de  tous  co- 
tez ,  ôc  lui  fit  répondre  qu'il  n'y  avoit  à  Jvletz  aucun  de  fesfol- 
dats  prifonniers.  Alors  Albert  demanda  à  lui  parler  ;  mais  le 
duc  de  Guife  le  rcfufa  ôc  s'excufa  fur  fes  devoirs ,  qui  ne  lui 
permettoient  pas  de  fortir.   Il  fit  prier  en  même  tems  Albert 
avec  beaucoup  de  politeffe  de  venir  lui-même  à  Metz.    Ce 
Prince  envoya  fouvent  fes  officiers  devant  lui,  comme  s'il  eût 
pu  venir  effedivement  en  cette  ville;  mais  il  trompa  l'attente 
du  duc  de  Guife.  Craignant  enfin  de  devenir  fufpetl:  à  ce  Gé- 
^léral,  il  lui  demanda,  en  rufé  polidquc,  lapermilTion  démettre 


510  HISTOIRE 

-—  dans  la  ville  quelques  pièces  de  canon  ,  ôc  ce  qu'il  y  avoit  as 

Henri  IL  plus  embarraflant  dans  fon  bagage  ,  afin  de  foulager  fon  armée 
1552.  dans  un  tems  fi  pluvieux ,  ôc  i\  incommode.  On  fatisfit  poli- 
ment à  fa  demande  h  mais  on  fit  foitir  fes  gens ,  qui  fous  pré- 
texte d'achetter  ce  qui  leur  étoit  neceffaire,  ctoient  déjà  en- 
trez au  nombre  de  400  î  ôc  pour  la  fureté  de  la  place  on  tint 
un  marché  hors  de  la  ville. 

Albert  voyant  fes  rufes  fans  fuccès ,  réitéra  fes  plaintes  tou^ 
chant  les  prifonniersî  mais  le  duc  de  Guife,  perfuadé  qu'elles 
étoient  fans  fondement ,  n'y  fit  aucune  attention ,  ôc  ne  dai- 
gna pas  même  y  faire  de  réponfe.  Le  deffein  d'Albert  étoit 
en  effet ,  ou  d'épuifer  la  ville  de  vivres  ,  ou  de  fe  faifir  du  duc 
de  Guife,  s'il  fut  forti  pour  conférer  avec  lui,  ou  enfin  de  ré- 
duire la  ville  fous  fa  puiflance  ,  par  le  moyen  de  fes  foldats 
qu'il  y  envoyoit  peu  à  peu,  ôc  qui  dévoient  s'emparer  d'une 
porte.  Son  armée  étoit  compofée  de  foixante-deux  compa- 
gnies qui  formoient  quatre  regimens.  Jacob  d'Aufbourg  en 
commandoit  vingt-deux,  le  comte d'Altemburgfeize,Reiffen^ 
berger  douze  ,  ôc  Joachim  Calwiz  autant.  11  avoit  un  corps 
de  cavalerie  de  feize  cens  hommes  ,  avec  trente  pièces  de  ca- 
non ,  ôc  étoit  accompagné  du  duc  des  Deux-Ponts  ^  du  Land- 
grave de  Leuchtenberg  ôc  du  comte  d'Oetingen ,  que  l'Em- 
pereur avoit  profcrit ,  comme  j'ai  déjà  dit  :  de  forte  qu'Albert, 
très  redoutable  par  fes  forces ,  faifoit  valoir  extrêmement  fon 
fecours ,  pour  le  vendre  plus  chèrement.  C'efl  dans  cette  vue 
qu'il  avoit  donné  l'allarme  à  l'Empereur  ,  qui  avoit  envoyé 
devant  quinze  cens  Maîtres  aux  Deux-Ponts,  afin  de  furpren- 
dre  nos  gens  alors  occupez  à  faire  la  moiffon.  Dans  ces  cir- 
confiances,  le  duc  de  Guife  écrivit  promptement  à  Guillau- 
me de  Balfac  d'Entragues  lieutenant  de  fa  compagnie  de  gen- 
darmes ,  ôc  à  la  Broffe  lieutenant  de  celle  du  duc  de  Lorrai- 
ne, qu'ils  revinffent  au  plutôt  le  trouver,  ôc  qu'ils  amenaffent 
autant  de  vivres  qu'ils  pourroient  5  qu'ils  miffent  le  refte  du 
bled  dans  des  greniers  hors  les  maifons ,  pour  les  brûler  en  cas 
de  befoin  ,  fans  ruiner  les  maifons  des  payïfans  ;  ôc  qu'ils  fiffent 
attention  au  nombre  des  mouHns  ,  qui  étoient  fur  le  chemin 
par  où  les  Impériaux  dévoient  venir.  Après  avoir  exécuté  fes 
ordres,  ces  deux  Ofiiciers  fe  rendirent  à  Metz  le  21  de  Sep- 
tembre. Peu  après  toute  la  cavalerie  légère  fortit  de  la  ville .>. 


DE  J.   A.  DE  THOU,Liv.  M.  -^ti 

&  brûla  tous  les  moulins ,  &  tout  le  froment  qui  fe  trouva  dans 

la  campagne  par  où  l'ennemi  devoir  pafler  :  Strozzi  fut  en-  Henri  IL 

core  envoyé  à  la  Cour ,  afin  de  faire  hâter  le  fecours.  j^  <-  2, 

Cependant  l'évêque  de  Bayonne  ne  gagnoit  rien  fur  refprit 
du  marquis  de«-Brandebourg ,  qui  fe  couvrant  des  dehors  d'une 
amitié  fincére  ôc  officieufe ,  ne  donnoit  aucune  réponfe  pré^ 
cife.  Mais  on  le  foupçonna  bien  davantage  de  duplicité ,  lorf- 
qu'il  redemanda  les  canons  qu'on  avoir  laiflez  entrer  dans  Metz 
à  fa  prière  ,  comme  un  gage  de  fa  foi ,  ôc  qu'il  les  retira  par  la 
permiiïion  du  duc  de  Guife.  Le  Roi ,  informe  par  fon  AmbaP 
fadeur  du  procédé  de  ce  Prince,  lui  envoya Lanfac.  Mais  pen-^ 
dant  qu'on  remettoit  cette  affaire  de  jour  en  jour,  Albert  arri--' 
va  à  Pont-à-Moulfon  ,  oii  Jacque  de  Carbonnieres  fieur  de 
îa  Chapelle -Biron  ,  ôc  enfuite  Gafpard  de  Coligny  colonel 
de  l'infanterie  Françoife ,  lui  furent  députez  par  les  ordres  du 
Connétable.  Les  nouvelles  difficultez  qu'il  faifoit  naître 
fans  ceffe ,  ôc  fa  réfiftance  aux  propofitions  qu'on  lui  faifoit , 
déterminèrent  enfin  le  Connétable  à  le  tenir  pour  ennemi. 
Alors  comme  fes  troupes  étoient  campées  entre  l'armée  du 
Roi  ôc  la  ville,  on  ne  put  faire  entreries  munitions  néceflaires, 
ôc  fur-tout  du  canon.  Horace  Farnefe  y  mena  feulement  qua- 
tre compagnies ,  ôc  quelque  tems  après  on  fit  entrer  200  pion- 
niers avec  de  la  poudre.  Le  Connétable  avoit  alors  dans  la 
Lorraine  un  corps  d'armée ,  dont  il  avoit  donné  une  partie  à 
commander  au  duc  de  Nevers.  Ce  duc  étant  àStenay,  ôc  pré-^ 
voyant  bien  que ,  s'il  y  étoit  attaqué  ,  on  le  battroit  rudement 
du  château  de  Vireton  ,  alla  devant  cette  place  ,  fit  avancer  le 
canon ,  ôc  quelque  réfiftance  que  fiffent  les  affiégez ,  il  la  prie 
ôc  la  brûla. 

On  étoit  déjà  à  la  fin  du  mois  d'0£lobre ,  ôc  l'opinion  com-    Conauite  dit 
mune  étoit  que  l'Empereur  n'entreprendroit  pas  un  fiége  fi  im-  pouriadéfèni 
portant  ôc  11  difficile.  Cependant  le  duc  de  Guife,  qui  apper-  l'c  de  Mets, 
cevoit  dans  l'ame  de  ce  Prince  un  aveugle  reffentiment ,  ôc 
dans  fes  affaires  un  dérangement  général  ,  employoit  les  jours 
ôc  les  nuits  à  fornfier  la  place.    Comme  les  vendanges  ôc  les 
travaux  de  la  campagne  étoient  finis ,  il  reçut  dans  la  ville  un 
grand  nombre  de  vignerons ,  ôc  les  employa  à  achever  les  for- 
tifications commencées.    Ce  Général  attentif  à  tout  s'appela 
çut  qu'en  rompant  la  chauffée ,  qui  détourne  la  Mofelle  dans  la 


inacs. 


512  H  I  S  T  O  I  Pv  E 

ville ,  il  étoit  facile  de  faire  couler  l'eau  dans  fon  Ht  naturel , 
Henri  IL  ^  qu'alors  l'ennemi  pourroit  aifcment  pénétrer  dans  Metz, 
I  ç  c  2.  P^^  l'entrée  ôc  par  la  fortie  du  canal  defleché  :  il  fit  donc  faire 
une  plate -forme  flanquée  de  baftions,  fur  laquelle  il  plaça 
du  canon,  pour  faire  feu  fur  l'ennemi,  en  cas  qu'il  vînt  de  ce 
côté-là.  Il  rappella  en  même  tems  le  capitaine  la  Prade  ,  qui 
*  ouKoche-  grardoit  Roc-de-Mars  ^  avec  une  feule  compao;nied'infanîerie> 
ne  voulant  pas  le  lanier  expoie  a  la  rilee  oc  au  mépris  des  enne- 
mis j  ôc  comme  il  étoit  difficile  d'en  faire  fortir  le  canon  ,  il 
donna  ordre  de  le  rompre,  de  brûler  tous  les  vivres,  ôc  de  raiër 
îa  citadelle.  Paul  Baptifte  Fregofe  fut  chargé  de  ce  foin  :  pen- 
dant que  le  duc  de  Nemours  ôc  la  Rochefoucaut  amufoient 
par  des  efcarmouches  la  garnifon  deThionville,  Ce  capitaine 
conduifit  en  fureté  jufqu'à  Metz  les  foldats  de  fa  garnifon  ,  qui 
dévoient  néceffairement  paffer  près  de  cette  place  ennemie. 

On  diftribua  enfuite  les  quartiers  de  la  ville  entre  les  pre- 
miers officiers  i  pour  les  fortifier  ôc  les  défendre.  Les  deux 
Princes  de  Bourbon  j  Jean  duc  d'Enghien  ,  ôc  Louis  de  Condé 
fon  frère  ,  qui  étoient  venus  depuis  peu ,  fur  le  bruit  d'un  fiége 
fi  célèbre^  furent  chargez  de  la  porte  de  S.  Thibauld,  jufqu'à 
la  Seille.  Charle  de  Bourbon  de  la  Roche-fur-Yon  eut  à  dé- 
fendre le  bas  du  pont  de  Bar ,  ôc  le  duc  de  Nemours  tout  le 
terrein  qui  s'étend  de  l'autre  côté  de  la  Seille  jufqu'à  la  Mo- 
felle  :  on  donna  au  grand  Prieur  de  France ,  ôc  à  René  duc 
d'Elbeuf  fon  frère ,  tout  l'efpace  jufqu'aux  moulins  de  la  Seille  ; 
à  Strozzi ,  à  Montmorency  ôc  à  Damville  fon  frère  ,  la  porte 
de  la  Mofelle;  à  Gonnor  le  retranchement  qu'on  avoitfait  en 
dedans;  à  Horace  Farnefe  le  terrein  qui  eft  entre  la  porte  S. 
Thibauld  ôc  celle  de  Champagne  ;  à  la  Rochefoucault  ôc  à 
Randan  fon  frère,  la  plate-forme  de  la  porte  de  la  Mofelleî 
ôc  à  François  de  Vendôme  vidame  de  Chartres  tout  ce  qui 
eft  de  l'autre  côté  de  la  ville,  depuis  îa  porte  de  Bar  jufqu'à 
Pontifroy  :  les  autres  quartiers  furent  confignez  aux  autres  offi- 
ciers généraux.  On  fit  faire  des  moulins  à  bras,  de  peur  que, 
fi  les  ennemis  détournoient  le  cours  de  la  Mofelle  ôc  de  la 
Seille ,  les  moulins  de  la  ville  ne  manquaffent  d'eau.  On  defti- 
na  des  logemens  pour  les  pionniers  malades ,  ôc  pour  les  fol- 
dats ou  infirmes  ou  bleffez.  Mais  de  crainte  que  les  vivres  ne 
fufîent  confumezpar  des  bouches  inutiles,  il  fut  ordonné  que  Içs 


DEJ.  A.   DE   THOU,Liv.XL  51^ 

gendarmes  n'auroient  chacun  que  deux  valets  ôc  deux  chevaux?  .... 
ôc  les  carabiniers  ôcles  chevaux-legers,  chacun  un  valet  &  un  PV^^JrTtI 
cheval  feulement.  On  donna  ordre  que  tout  l'équipage  fuper-  1  <;  c  -,  ' 
flu  feroit  remis  aux  garnifons  voiiines,  ôc  on  n'accorda  à  cha- 
que  dixaine  de  fantafîins ,  qu'un  goujat  ,  &  à  chaque  compa- 
gnie que  ilx  chevaux.  Le  duc  de  Guife  fit  fortir  honnêtement 
tous  ceux  que  la  vieillefTe  ou  le  peu  d'expérience  rendoienr 
incapables  de  porter  les  armes  ,  avec  permifïion  d'emporter 
tous  leurs  meubles  ,  ôc  ce  qu'ils  pourroient  de  leurs  biens  ,  aux 
Vivres  près  :  la  plupart  des  habitans  ôc  des  magiftrats  de  la 
ville  fe  foûmirent  à  cet  ordre  ou  de  gré  ou  de  force.  Les  uns  fe 
retirèrent  dans  la  Lorraine  ,  ôc  les  autres  à  Strafbourg.  Le  duC 
de  Guife  donna  ordre  de  nétoyer  la  ville  des  immondices,  ôc 
de  tout  ce  qui  pouvoit  y  caufer  de  l'infetlion ,  ôc  on  employa  à 
cet  effet  un  grand  nombre  de  tomberaux.  Il  fut  auffi  défendu 
de  fonner  les  cloches  fans  fa  permifïion. 

L'Empereur  étoit  déjà  arrivé  à  Thionville,  ôcle  duc  d'Albe, 
avec  Jean-Jacque  Medichino  marquis  de  Marignan ,  s'étoit 
avancé  jufqu'au  bourg  de  Sainte  Barbe.  Le  ip  d'Odobre,  s'é- 
tant  approché  de  plus  près,  pour  reconnoître  la  ville,  il  s'ar- 
lêta  fur  la  montagne  de  la  Belle- Croix ,  vis-à-vis  la  porte  de  Ste. 
Barbe ,  avec  deux  mille  hommes  ,  partie  Italiens  partie  Efpa- 
gnols  ,  fuivis  de  deux  bataillons  Allemands,  ôc  de  deux  mille 
chevaux.  Le  duc  de  Guife  informé  du  deffein  des  ennemis , 
avoir  donné  ordre  défaire  une  fortie^  avec  huit  cens  arquebu- 
fiers  choifîs ,  cent  cavaliers  de  la  cornette  du  duc  de  Lorraine, 
commandez  par  de  BrolTes,  ôc  deux  cens  chevaux-legers,  àla 
tête  defquels  étoit  Randan.  Le  combat  fut  affez  vif  j  mais  les 
ennemis  furent  obligez  de  reculer,  après  avoir  perdu  140  des 
leurs.  De  notre  côté  Maligny  ,  brave  officier ,  fut  tué  avec  cinq 
foldats,  ôc  nous  eûmes  quelques  bleffez.  Le  duc  d'Albe  ayant 
demeuré  trois  jours  à  Ste.  Barbe ,  vint  camper  fur  la  montagne 
de  la  Belle-Croix,  où  ayant  placé  une  batterie  de  quatre  ca- 
nons ,  il  faifoit  feu  fur  Tifle  qui  eft  vis-à-vis  ,  entre  les  canaux 
de  la  Mofelle  ôc  de  la  Seille. 

Comme  ce  Général  faifoit  peu  de  progrès  dans  ce  porte,  ÔC 
que  l'armée  de  la  Reine  de  Hongrie  approchoit,  commandée 
par  Barbançon,  avec  qui  étoient  l'amiral  d'Egmond ,  NaffaW, 
Je  comte  de  Boffj  ;,  ôc  Henry  de  Brederode  ,  il  fit  retirer  le 


514  HISTOIRE 

■  canon,  &  vint,'  en  fe  détournant  un  peu,  au  pont  de  Magny; 

Henri  IL  ^^  ^^  ^^^^^  ^^  ^^  ^utïe  combat ,  &  le  duc  de  Nemours,  Farnefe , 
1  5*  c  2.  ^^  vidame  de  Chartres ,  ôc  la  Rochefoucault  y  difputerent  quel- 
que tems  le  paflage  aux  Impériaux  ;  mais  il  furent  enfin  obligez 
-  de  céder  aux  troupes  fraiches  qu'on  y  envoyoit  fans  ceffe  i  ôc 
qui  recommençoient  la  charge  :  deforte  que  l'ennemi  ayant 
pafle  la  Seille,  s'empara  des  abbayes  de  S.  Arnoud  ôc  de  S. 
Clément,  qui  font  vis-à-vis  de  la  porte  de  Champagne.  Barban- 
^on  demeura  campé  pendant  tout  le  fiége  fur  le  mont  Chatil- 
îon ,  pour  empêcher  nos  troupes  de  charger  les  fourageurs ,  ôc 
pour  tenir  en  bride  les  corps  de  garde  qui  étoient  de  ce  côté^ 
là.  Ce  fut  alors  que  Louis  d' A  vila ,  Général  de  la  cavalerie  Im- 
périale^ envoya  un  trompette  avec  une  lettre  au  duc  de  Guife, 
îbus  prétexte  de  demander  un  efclave  fugitif,  qui  ayant  quitté 
fon  maître,  ôc  emmené  un  cheval  d'Efpagne  d'un  grand  prix, 
s'étoit  jette  dans  nos  troupes  >  mais  en  effet,  dans  le  deflein  de 
reconnoître  la  ville.  Le  duc  de  Guife  n'eut  pas  plutôt  vu  la 
lettre  de  d'Avila,  qu'il  fit  chercher  le  cheval  ,'ôc  après  avoir  ren- 
du l'argent  à  celui  qui  l'avoit  achetté  ,  il  le  renvoya  à  d'Avila ,  à 
qui  il  fit  réponfe  ,  que  quant  à  l'efclave ,  il  étoit  déjà  bien  avant 
dans  le  Royaume?  qu'au  refte  un  efclave  devenoit  libre  ,  auf- 
fi-tôt  qu'il  y  avoit  mis  le  pied  ,  que  ne  voulant  ni  ne  pouvant 
enfraindre  une  loi  fi  facrée  ôc  fi  digne  des  Chrétiens,  il  étoit 
impoiïible  de  le  fatisfaire  en  ce  point. 

Albert  de  Pg^  auparavant  ,1e  marquis  Albert  de  Brandebourpf,  après 

Brandebourg  -ri  '        '  i     r>     •     >  /      •  i'  T   J  i 

fe  déclare  Evoir  11  long-tems  jouc  le  Kol,  S  ctoit  par  1  eutremilede  quclqucs 
pour  l'Empe-  perfonnes ,  accommodé  avec  l'Empereur,  qui  lui  fit  grâce  du 
^^"■'  paire ,  ôc  défendit  même  d'entreprendre  rien  contre  lui ,  par  rap- 

port à  la  guerre  qu'il  faifoit  alors.  De  plus  ce  Monarque  con- 
firma le  traité, quoiqu'injufle,  fait  avec  les  évêques  de  Bam- 
berg  ôcde  Wifbourg ,  ôc  le  difpenfa  de  faire  la  guerre  en  Hon- 
grie. Il  pardonna  aulli ,  en  faveur  de  ce  Prince ,  aux  deux  com- 
tes d'Oetingen  père  ôc  fils,  à  Albert  de  Mansfeld  ôc  à  (es  en- 
fans.  Reiffenberger  fut  fi  irrité  de  cet  accommodement ,  qu'il 
pafla  dans  notre  parti  avec  fon  régiment.  Cependant  le  duc 
d'Aumale ,  frère  du  duc  de  Guife ,  ôc  Général  de  la  cavalerie 
îegere ,  qui  lui  avoit  été  envoyé  le  4  de  Novembre  ,  fuivant 
Sleidan,  ôc  félon  Rabutin  le  29  d'Octobre ,  ou  pour  le  fuivre 
^paime  ennemi,  ou  pour  l'obferver  comme  fufpect^  quitta  le 

pont 


DE  J.  A;  DE  T  H  ou,  Liv.  XL         51^ 

font  de  S.  Vincent ,  informé  par  l'évêque  de  Bayonne ,  que 
infanterie  d'Albert étoit  prête  à  fe  mutiner  faute  de  paye,  il  Henri  IL 
fe  mit  à  la  tête  de  fa  compagnie  de  cavalerie  ,  de  celles  du  17^2. 
vidame  de  Chartres ,  du  comte  de  Sancerre ,  Ôc  d' Annebaut , 
avec  fept  cpmpagnies  de  chevaux-legers ,  ôc  marcha  contre  Al- 
bert, qui  avoitlogé  la  nuit  précédente  auprès  de  S.  Nicolas  i 
il  le  furprit  inopinément ,  ôc  le  réduifit  à  une  grande  extrémité. 
Mais  Albert  loin  de  fe  déconcerter,  anima  vivement  fa  cava- 
lerie ^  comptant  peu  fur  fes  gens  de  pied,  ôc  fécondé  par  les 
efforts  de  George  Landgrave  de  Liechtenberg  ,  qui  avoir  été 
fon  lieutenent  général  dans  la  guerre  des  Proteftans ,  il  fit  une 
vigoureufe  réfiftance  î  ayant  enfuite  recours  au  ftratagême  y  il 
fît  paffer  une  partie  de  fa  cavalerie  par  derrière  la  «lontagne, 
avec  ordre  d'attaquer  à  dos  ôc  en  flanc  nos  troupes,  qui  avoient 
déjà  pafTé  outre.  Il  les  mit  en  fuite ,  après  les  avoir  enveloppées. 
Leduc  d'Aumale  fut  pris  prifonnier  après  avoir  reçu  quelques 
bleflures  j  S.  Forgeul,  la  Chaftre-Nançay,  le  baron  de  ConcIies, 
ôc  Joncy ,  qui  étoient  les  principaux  officiers  ,  demeurèrent 
fur  la  place  avec  lyo  gentilshommes.  L'évêque  de  Bayonne, 
qui  étoit  préfent  à  ce  combat ,  fe  fauva  :  René  de  Rohan  grand 
feigneur  de  Bretagne  ,  ôc  Jean  d'O  lieutenant  de  la  compa- 
gnie du  vidame  de  Chartres  ,  furent  faits  prifonniers  j  celui-là  , 
fut  tué  par  les  foldats  qui  difputoient  à  qui  l'auroit  ;  l'au- 
tre évita  la  mort  en  leur  parlant  latin ,  qu'il  fçavoit  un  peu ,  ôc 
en  leur  promettant  une  récompenfe.  Aiguilli  commandant  des 
troupes  légères  ,  ôc  le  baron  d'Aguerre  furent  auffi  pris.  Albert 
enflé  du  fuccès  de  cette  journée ,  vint  fix  jours  après  au  fiége  de 
Metz,  ôc  campa  fur  les  bords  de  la  Mofelle  auprès  de  S.  Martin, 
vis-à-vis  Pontifroy,  ôc  la  porte  aux  Maures  vers  l'Occident^  dans 
un  endroit  très-avantageux ,  d'où  avec  vingt  pièces  de  canon 
placées  dans  un  pré  au  deflbus,il  foudroyoit  le  côté  delà  ville  qui 
étoit  oppofé.  Il  avoit  avec  lui  le  duc  d'Aumale  fon  prifonnier, 
qu'il  envoya  après  qu'il  fut  guéri  de  fes  bleffures  ,  en  Allema- 
gne fous  bonne  efcorte,  Ôc  qu'il  ne  rendit  que  deux  ans  après, 
fur  la  fin  du  mois  d'Avril ,  moyennant  une  rançon  de  foixantc 
mille  écus  d'or. 

Aufli  tôt  après  cette  victoire ,  il  fit  fçavoir  à  l'Evêque  de 
Bamberg,  que  le  traité  fait  avec  lui  avoit  été  confirmé  par  l'Em- 
pereur ,  l'avertiffant  de  lui  gardée  la  foi ,  ôc  de  lui  rendre  les 
Tome  IL  Rr 


31^  HISTOIRE 

I  places  qu^il  avoit  reprifes  depuis  peu  ;  qu'autrement  il  donneroit 

Henri  IL  ^^"^'^^  ^  ^^^  officiers  de  les  reprendre  par  force.  Cet  Evêque  in- 
formé  qu'on  faifoit  des  levées  par  les  ordres  d'Albert ,  porta 
fes  plaintes  devant  les  juges  de  la  Chambre  Impériale ,  revenus 
depuis  peu  à  Spire,  d'où  la  crainte  qu'on  n'en  voulût  à  eux 
les  avoit  fait  retirer.  Il  en  obtint  des  lettres  fur  la  fin  de  l'an- 
née ,  par  lefquelles  on  mandoit  aux  gens  d'Albert  de  ne  point 
prendre  les  armes  ?  mais  ils  ne  laiflerent  pas  de  continuer  leurs 
hoftilitez ,  ôc  contre  l'évêque  de  Bamberg  ôc  contre  les  habi- 
tans  d'Ulme,  qui  ayant  repris  la  citadelle  d'Helfenftein  ,  dont 
Albert  s'étoit  emparé ,  la  firent  rafer  j  afin  que  déformais  on  ne 
fit  à  ce  fujet  aucune  plainte. 

Cependant  l'Empereur  s'étant  arrêté  à  Thionville ,  qui  eft 
à  deux  lieues  au  delTous  de  Metz  ,  fe  fit  enfin  porter  au  camp 
dans  une  litière  le  20  de  Novembre ,  &  logea  au  château 
de  la  Horgne  appartenant  au  feigneur  de  Talange.  Comme 
nos  troupes  avoient  tout  fait  paffer  par  le  feu  ,  on  y  bâtit  à  la 
hâte  une  maifon  de  charpente ,  un  peu  au  defTus  du  logement 
du  duc  d'Albe,  qui  s'étoit  emparé  des  Eglifes  de  S.  Clément 
&  de  S.  Arnoul.  A  l'arrivée  de  l'Empereur  tout  le  canon  fut 
pointé  contre  les  murailles  :  on  en  tira  300  volées  le  24  de 
Novembre  3  ôc  le  lendemain  depuis  le  matin  jufqu'au  foir  on 
en  compta  quatorze  cens  quarante  trois  coups ,  qui  furent  tirez 
entre  la  porte  de  Champagne ,  ôc  la  plate-forme  de  Ste.  Marie. 
Les  deux  tours  de  Ligniers ,  ôc  celle  de  S.  Michel  furent  abat- 
tues ,  ôc  la  quatrième  qui  n'eft  pas  loin  fut  ébranlée. 

Déjà  le  Duc  d'Albe  avoit  conduit  une  tranchée  devant  les 
portes  de  S.  Thibaut  ôc  de  Champagne  5  mais  après  avoir  long- 
tems  continué  la  batterie  de  ce  côté-là  ,  ôc  effuyé  plufieurs 
forties ,  il  en  fit  retirer  fon  canon,  par  l'avis  d'un  ingénieur, 
qu'il  avoit  envoyé  avec  un  efpion  ,  pour  reconnoître  les  for- 
tifications de  la  place.  On  drefla  enfin  toute  la  batterie  du 
côté  de  la  porte  de  Champagne  ,  ôc  Jean  Manriquez  grand 
maître  de  l'artillerie ,  qui  fe  diftingua  dans  ce  fiége  ,  fit  élever 
avec  une  extrême  diHgence  un  cavalier ,  fur  lequel  on  dreffa 
^6  pièces  de  canon  d'un  côté,  ôc  15*  de  l'autre.  On  fit  un  feu 
continuel  pendant  trois  jours  ôc  demi ,  ôc  avec  tant  de  furie  , 
que  SIeidan  a  écrit ,  qu'on  entendoit  le  bruit  du  canon  non  feu- 
lement de  Straibourg ,  fitué  à  18  grands  milles  d'Allemagne  ^ 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  XL         517 

mais  encore  à  quatre  milles  par  de-là  le  Rhin.  Bertrand  de  «««m 
Salignac,  qui  étoit  à  ce  fiége  ,  ôc  qui  en  écrivoit  toutes  les  cir-  n^^^j^  jj^ 
•onftances  ,  rapporte  qu'on  tira  alors  environ  cinq  mille  trois  i  ^  ^  ^ 
cens  coups  de  canon.  Le  haut  de  la  grande  tour,  qui  s'avance 
vers  la  Mofelle  au  coin  de  la  porte  de  Champagne ,  fut  abattu. 
Ce  fut  alors  que  les  ennemis  pouffèrent  des  cris  d'allegreffe  j 
mais  leur  joye  fut  bien-tôt  diminuée ,  lorfqu'ils  virent  qu'il  y 
avoit  derrière  un  terre-plein ,  où  le  boulet  n'avoit  point  pé- 
nétré ,  ôc  qui  furpaffoit  de  huit  pieds  les  ruines  de  la  tour.  Ils 
reconnurent  alors ,  qu'il  étoit  plus  difficile  qu'on  ne  penfoit  de 
donner  l'affaut  de  ce  côté-là. 

Comme  les  jours  étoient  alors  très-courts ,  on  travailloit  aufîî 
de  toutes  parts  avec  plus  de  vigueur  ôc  d'a£tivité.  Les  affiégez 
réparoient  les  ruines,  ôc  les  ennemis  avançoient les  tranchées 
à  la  faveur  des  gabions  :  une  ardeur  égale  les  animoit  tous  > 
ôc  on  voyoit  les  officiers,  ôc  les  plus  grands  Seigneurs  même, 
mettre  la  main  à  l'ouvrage.  Le  duc  de  Guife  ayant  oui  dire 
■que  les  ennemis  portoient  des  fafcines  ôc  des  échelles  à  une 
tour  nommée  la  Tour-baffe,  s'attendit  à  une  attaque  de  nuit, 
6c  donna  ordre  de  faire  une  bonne  garde  de  ce  côté-là.  Bi- 
ron  fut  commandé  pour  être  en  fentinelle  pendant  la  premiè- 
re garde ,  avec  une  partie  de  la  cornette  de  la  Rochefou- 
cault ,  dont  il  étoit  Lieutenant ,  ôc  il  fut  ordonné  à  d'Entragues 
de  le  relever.  Le  duc  de  Nemours  ,  Montmorency  ,  Charle 
de  Luxembourg  de  Martigues ,  firent  les  mêmes  exercices  5  ôc 
pour  être  prêts  à  tous  les  mouvemens ,  ils  fe  rendirent  tous  dans 
le  logement  de  la  Rochefoucault  ,  qui  étoit  proche  de  là. 

Le  duc  de  Guife  voyant  que  l'Empereur  s'attachoit  à  ce  fié- 
ge avec  tant  d'opiniâtreté  ,  qu'il  ne  pouvoit  le  lever  avec  hon- 
neur ,  envoya  au  Roi ,  Thomas  Delveche,  pour  l'informer  de 
tout  ce  qui  fe  paffoit ,  ôc  lui  faire  fçavoir  en  même  tems  ^  que 
la  place  étoit  hors  de  péril  ;  qu'il  pouvoit  donc  faire  paffer  o\i 
il  voudroit  les  troupes  qui  étoient  à  S.  Michel,  Ôc  les  envoyer 
fous  les  ordres  du  duc  de  Vendôme,  pour  reprendre  Hedin, 
place  qui  avoit  été  prife  depuis  peu  par  Antoine  de  Croy, 
comte  de  Reux.  Ce  Général  étoit  allé  par  les  ordres  de  la 
reine  Marie  fur  notre  frondere  ,  à  la  tête  de  40  compagnies 
d'infanterie  j  ôc  de  2000  chevaux.  D'abord  il  avoit  feint  de 
vouloir  attaquer  la  Fére  fur  Oyfe  ,  où  d'Annebaut  s'étoit  mis 


3i8  HISTOIRE 

.»— .«,i«,«,  en  devoir  de  fe  défendre  j  mais  s^étant  en  même  tems  mis  à 
Henri  îf  P^^^^^  ^  ^^  ^^°^^  ^^^^  devant  Hedin ,  après  avoir  brûlé  Noyon , 
Nèfle  ,  Channy  ,  Roye  &  Folembray.  Après  s'être  aifément 
*  rendu  maître  de  la  ville  ^  il  attaqua  la  citadelle  du  côté  du  parc, 
abattit  à  coups  de  canon  la  grande  tour,  qui  s'avançoit  en  dehors, 
ôc  mit  à  découvert  le  rempart ,  haut  de  plus  de  huit  pieds.  De- 
RalTe  S.  Simon,  qui  commandoit  dans  la  place ,  la  rendit  alors, à 
condition  qu'il  fortiroit  avec  fa  garnifon  ,  vie  ôc  bagues  fauves  , 
contre  le  fentiment  de  Dourier ,  de  l'illuftre  maifon  de  Cre- 
qui,  brave  officier  qui  s'oppofa  à  la  capitulation ,  ôc  s'offrit  mê- 
me à  défendre  la  place  ôc  à  foûtenir  l'affaut. 

Peu  après  d' Annebaut  mourut  de  maladie  à  la  Fére  en  Ver- 
mandois  5  c'étoit  un  homme  d'une  probité  digne  des  anciens 
tems ,  ôc  d'un  défintéreffement  parfait.  François  I.  ayant  con- 
nu fes  rares  qualitez  ,  l'avoit  choifi  fur  la  fin  de  fes  jours 
pour  être  adjoint  du  cardinal  de  Tournon ,  dans  l'adminiftra- 
tion  des  affaires  du  royaume ,  lorfqu'ennuyé  du  connétable  de 
Montmorency,  ôc  devenu  chagrin  dans  fa  vieilleffe  ,  il  com- 
mença à  concevoir  des  ombrages  contre  les  grands  efprits.  Le 
connétable  de  Montmorency  ayant  depuis  été  rappelle  au  com- 
mencement du  règne  de  Henry  IL  d' Annebaut  fut  éloigné  du 
gouvernement ,  ôc  on  lui  ôta  même  le  bâton  de  Maréchal  5  mais 
quoiqu'il  eût  perdu  tout  fon  pouvoir,  il  conferva  jufqu'à  la  fin 
de  fes  jours  un  efpece  de  crédit ,  avec  l'eftime  de  tout  le  monde. 
Après  que  les  ennemis ,  devenus  fiers  ôc  infolens,  eurent  ré- 
pandu la  nouvelle  du  fort  du  duc  d'Aumale,  ôc  de  la  prife 
d'Hedin  j  un  événement  fâcheux  rabattit  leur  joie  :  ils  appri- 
rent avec  douleur  que  BrifTac  s'étoit  rendu  maître  d'Albe. 
Le  Roi  partit  en  ce  tems-là  de  Reims,  où  il  s'étoit  arrêté  juf^ 
qu'alors ,  ôc  fe  rendit  à  Châlons  fur  Marne.  Le  connétable  de 
Montmorency  l'y  vint  trouver  par  fes  ordres ,  pour  conférer 
avec  lui  fur  les  conjonâures  préfentes,  après  avoir  laifféle  duc 
de  Nevers  au  camp.  Le  Roi  informé  dans  cette  ville ,  par  Del- 
veche,  des  avis  du  duc  de  Guife,  donna  ordre  à  Châtillon  de 
conduire  l'armée  en  Artois  pour  reprendre  Hedin.  Cette  expé- 
dition eut  un  fuccès  très-prompt  ôc  très-heureux.  Le  duc  de 
Vendôme  n'eut  pas  plutôt  reçu  le  commandement  de  l'armée  de 
Châtillon ,  qu'il  marcha  auffi-tôt  vers  Hedin ,  ôc  attaqua  la  ci- 
tadelle du  côté  que  les  ennemis  l'avoient  battue.  Il  plaça  aulB 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  XL         519 

quelques  pièces  de  canon  fur  une  montagne  qui  regardoitTe-  ' 

rouenne  ,  ôc  après  avoir  fait  tirer  quatre  mille  foixante  &  fix  Henri  IL 
coups ,  il  la  prit  par  compofition.  Le  fils  du  comte  de  Reux  ,  j  ^  ^  2. 
qui  commandoit  dans  la  place  ,  la  rendit  ,  à  condition  qu'il 
en  fortiroit  avec  fa  garnifon,  vie  ôc  bagues  fauves.  Il  fit  cette 
capitulation  fans  avoir  égard  aux  terribles  paroles  de  fon  père , 
qui  en  lui  confiant  cette  place,  l'avoit  menacé  de  le  tuer,  s'il  la 
rendoit  à  quelques  conditions  que  ce  fût.  Cette  expédition  ne 
fut  commencée  qu'après  le  ip  d'Oûobre. 

Cependant  le  comte  d'Egmond  alla  à  Toul ,  par  les  ordres 
de  l'Empereur,  à  la  tête  de  2000  hommes  de  cavalerie  &  de 
quelques  compagnies  d'infanterie^  ôc  envoya  un  trompette  à 
Efclavolles  pour  le  fommer  de  rendre  la  place.  L'Empereur 
honteux  de  s'en  retourner  fans  avoir  rien  fait,  avoit projette  de 
reprendre  du  moins  cette  ville ,  que  nos  troupes  n'avoient  en- 
core pu  fortifier,  à  caufe  de  la  contagion  qui  y  avoit  duré  tout 
l'automne.  N'ayant  pu  employer  dans  cette  expédition  les 
Allemands  refolus  de  ne  fervir  qu'au  fiége  de  Metz  ,  il  avoit 
donné  ordre  au  comte  d'Egmond ,  qui  commandoit  deux  corps 
de  cavalerie,  en  garnifon  à  Pont-à-Mouflbn ,  d'amener  avec 
lui  par  la  Meufe  une  partie  du  canon ,  fous  prétexte  d'aiïiégec 
Toul.  Ce  Prince  avoit  déjà  commencé  à  défefpérer  de  l'heu- 
reux fuccès  du  fiége  de  Metz  :  il  voyoit  que  fes  foldats  tom- 
boient  malades ,  ôc  que  les  convois  qui  portoient  des  vivres  à 
fon  armée ,  étoient  tous  les  jours  enlevez  par  nos  troupes  j  il 
étoit  informé  d'ailleurs  que  le  duc  de  Nevers,  qui  étoit  venu 
à  Vaucouleurs  >  faifoit  fans  cefie  des  courfes  fur  ceux  qui  al- 
loient  chercher  des  vivres  Ôc  du  fourrage.  Cela  engageoit 
la  plupart  des  foldats  ,  ôc  fur  tout  les  Italiens,  à  venir  fe  rendre  1 
au  duc  de  Nevers ,  qui  les  recevoir  humainement,  ôc  les  incor- 
poroit  dans  les  compagnies,  fous  la  conduite  d'André  de  Maye 
Maure ,  officier  très  brave.  Peu  après  le  duc  de  Nevers  par- 
tit pour  la  ville  de  Toul,  ôc  s'y  enferma  avec  André  de  Maye 
ôc  le  baron  d'Aguerre,  qui  commandoit  les  chevaux-legers. 

Comme  jufques-là  les  efforts  de  l'Empereur  avoient  prefque 
été  inutiles  (  quoique  ceux  qui  étoient  préfens  au  fi:ge  ayent 
écrit  qu'on  y  tira  jufqu'à  quatorze  mille  coups  de  canon  )  les 
affiégeans  commencèrent  à  faper  le  mur  de  derrière,  qui  étoit 
encore  en  état  5  mais  on  trouva  la  pierre  très-dure ,  Ôc  de  l'eau 

J\r  uj 


520  HISTOIRE 

—,».■■■.—  mêiiie  à  mefurc  qu'on  creufdit.  Ces  difficultez  rendirent  les 
Henri  IL  t^'avaux  des  ennemis  inutiles.  Cependant  on  fit  fur  It  quartier 
I  5"  7  2.  d'Albert  plufieurs  forties  »  ôc  fur  tout  Biron  fuivi  de  près  par  la 
Rochefoucault  &  Randan  fon  frère  ,  l'attaqua  avec  tant  de 
furie  ,  que  la  plupart  des  foldats  d'Albert  furent  tuez  ;  le  com- 
mandant de  fon  artillerie  fut  fait  prifonnier  par  Montreuil,  qui 
étoit  à  la  tête  des  coureurs.  De  Brofles,  6c  S.  Luc  lieutenant  des 
gendarmes  de  Guife ,  firent  auiïi  le  premier  jour  de  Décembre 
une  fortie,  où  il  demeura  fur  la  place  plus  de  deux  cens  des 
ennemis ,  ôc  où  Roquefiieil  ôc  Fonterailles ,  deux  de  nos  ofli- 
ciers,  perdirent  la  vie. 

L'Empereur  accablé  de  tant  de  revers  ,  fe  voyant  en  butte 
tout  à  la  fois  aux  rigueurs  de  l'hy ver  j  ôc  aux  maladies ,  qui 
emportoient  tous  les  jours  un  grand  nombre  de  fes  foldats, 
affembla  fon  Confeil  de  guerre  ,  réfolu  de  faire  un  dernier  ef- 
fort pour  emporter  la  place  d'aflaut.  Les  principaux  qui  le 
compofoient ,  lui  remontrèrent  que  cette  entrcprife  e'toit  bien 
audacieufe  î  qu'on  ne  pouvoit  fans  un  extrême  danger  livrer 
un  aflaut  contre  tant  de  Seigneurs  ,  contre  la  fleur  de  la  no- 
blefle  Françoife ,  ôc  enfin  contre  des  troupes  d'élite,  qu'on  at- 
taqueroit  avec  des  foldats  afFoiblis  ôc  découragez ,  dont  la  plu- 
part ,  n'ayant  point  été  payez  ,  fongeoient  à  déferter.  Mal- 
gré ces  remontrances ,  l'Empereur  fe  prépara  en  apparence 
à  un  affaut  général ,  ôc  fît  ranger  fon  armée  en  bataille  devant 
la  brèche  ,  pour  voir  fi  la  confiance  des  afFiégez  feroit  à  l'é- 
preuve d'un  appareil  fi  formidable,  ôc  s'ils  ne  demanderoient 
point  à  capituler. 

Nos  troupes  s'attendant  à  l'afTaut ,  parurent  alors  rangées  fur 

les  murailles  ,  ayant  le  duc  de  Guife  à  leur  tête  >  environné 

des  Grands,  ôc  de  toute  la  Nobleffe,  tous  la  pique  à  la  main. 

Dans  ce  moment  le  Duc  fe  tournant  vers  eux  avec  une  con- 

Harangue     tenance  affurée  ;  «  Meflieurs ,  ôc  mes  compagnons ,  dit-il ,  il 

éloquente  du        ,      ^     .      ,    ^  _,  ,  -  i       i    r  c,  1     U 

duc  de  Guife.  =»  le  -lvoi  n  eut  pas  regarde  cette  place  comme  la  cler  oc  le  bou- 
"  levard  de  fon  roïaume ,  ôc  qu'il  n'eût  pas  eu  de  votre  va- 
M  leur  une  très  haute  idée,  il  ne  vous  eût  pas  confié  la  défen- 
fe  de  cette  ville  contre  un  fi  puifTant  ennemi  5  mais  perfua- 
dé  de  votre  courage,  éprouvé  dans  tant  de  périls,  il  n'a  point 
héfité  de  confier  à  votre  fidélité  ôc  à  votre  bravoure  cet  il- 
luflrc  monument  de  la  gloire  qu'il  a  depuis  peu  acquife ,  ôC; 


y) 

35 


DE  J.  A.   DE  THOU  ,  Liv.  XL        521 

M  le  plus  ferme  rempart  de  fes  Etats.  J'ofe  me  flater  que  vous  » 

0'  ne  me  croyez  pas  fî  imprudent,  que  de  vouloir  laiffer  tant  Henri  IL 

=>  de  Princes  du  fang  royal  ,  tant  de  grands  hommes  ^  fi  di-      1  r  r  o, 

w  ftinguez  par  leur  naifiance  ôc  par  leur  mérite  ,  expofez  avec 

»  moi  à  un  péril  manifefte ,  fi  je  n'étois  comme  aflûré  que  le 

«  ciel  les  a  conduits  ici  pour  leur  faire  cueillir  des  lauriers , 

3'  &  pour  couvrir  nos  ennemis  d'une  honte  éternelle.  Croyez- 

»  vous  que  l'Empereur  foit  venu  nous  attaquer ,  ôc  faire  ici 

3'  un  dernier  effai  de  fa  fortune  par  la  confiance  qu'il  a  en  fes 

M  forces .''  non  5  le  défefpoir  ôc  le  reflfentiment  de  l'affront  qu'il . 

3'  a  reçu  cette  année  en  Allemagne  ,  lui  ont  infpiré  cette  té- 

M  mérité.  Mais  fi  cette  foif,  qu'il  a  toujours  eue  du  fang  Fran- 

»  cois ,  eft  inaltérable,  ôc  fi  fon  ambition  n'a  point  de  bornes, 

V  nous  aurons  afl^ez  de  cœur  ôc  de  force  pour  foûtenir  une  jufte 

3'  caufe  contre  log  efforts  impuiflans  d'un  vieux  Prince  que  la 

3'  fureur  aveugle.  Nous  ne  devons  point  aufll  douter  que  Dieu 

*>  ne  nous  foit  favorable  ,  lui  qui  veut  bien  être  appelle  l'arbi- 

»  tre  ôc  le  Dieu  des  combats ,  qui  infpire  ou  ôte  le  courage 

M  félon  l'équité  ou  l'injuftice  de  la  caufe  qu'on  défend.  Mépri- 

»  fons  un  ennemi  faftueux,  dont  la  grandeur  n'eft  appuyée  que 

M  fur  des  vains  titres ,  ôc  ne  fe  foûtient  ni  par  fes  propres  for- 

«  ces ,  ni  par  un  vrai  courage.  Seroit-ce  la  victoire  de  Pavie 

"  qui  le  rendroit  redoutable  f  Mais  étoit-il  prefent  à  ce  com- 

M  bat  f  Et  ne  fut-il  pas  redevable  de  fa  vi£toire  à  des  étran- 

''  gers ,  ôc  fur  tout  à  des  François  )  qui  par  un  fort  fatal  com- 

3î  battoient  alors  contre  les  François  même  ?  C'eft  donc  au  ca- 

=>  price  de  la  fortune  t  ôc  non  à  fon  courage  ôc  à  fon  mérite , 

«  qu'il  faut  attribuer  tous  fes  fucccs.  Mais  aujourd'hui  que  ne 

«  devons-nous  pas  attendre  des  forces  réunies  de  tant  de  bra- 

=>  ves  François ,  qui  combattent  ici  pour  la  défenfe  ôc  la  gloire 

3)  de  leur  patrie  ?  De  quoi  notre  ennemi  peut-il  encore  fe  gîo- 

'5  rifier  ?  Eft-ce  de  l'expédition  de  Tunis ,  dont  il  revint  comme 

3î  triomphant  ?  Mais  qu'il  fe  fouvienne  que  peu  après  fes  troupes 

w  défaites ,  fans  combat  dans  la  Provence,  apprirent  à  leurs  dé- 

»  pens,  qu'on  ne  triomphe  pas  de  la  noblefiTe  Françoife  comme 

5>^>  on  triomphe  des  Maures.  Se  vantera-t-il  de  la  prife  de  tant  de 

a>  villes  dans  le  payis  de  Gueldres,  de  Cleves  ôcde  Juliers,  ôc 

"  d'avoir  même  vii  le  duc  de  Cleves  profterné  à  Tes  pieds  l  Mais 

"  la  petite  ville  de  Landrecy  ,  défendue  par  nos  troupes ,  a  feule 


322  HISTOIRE 

'  «  arrêté  le  cours  de  tant  devitloires.  Qu'il  s'enyvre  d'un  orgueil 

Henri  II.  «  naturel  à  fa  maifon  :  s'il  a  deux  fois  repouflé  le  Turc  des  fron- 
i  S  $2,  =»  tieres  de  la  Hongrie  5  il  a  fou  vent  attaqué  les  nôtres  fans  fuccès, 
"  &  a  été  contraint  de  fe  retirer  avec  ignominie.  S'il  a  pris  ^ 
=»  battu  l'éledeur  de  Saxe  fur  les  bords  de  l'Elbe ,  qu'il  fe  rappelle 
=»  aulTi  la  journée  de  Cérifoles  ,  où  fon  armée  fut  taillée  en 
«  pièces  par  nos  troupes.  Il  a  pris  depuis  peu  Stenay ,  il  eft 
=^  vrai  :  mais  qu'y  a-t-il  gagné  ?  Cette  place  n'a-t-elle  pas  ét^ 
«  au(îi-tôt  reprife  .^  N'avons-nous  pas  pris  auiïi  cette  année 
-  ='  Monmedy ,  Ivôy ,  Danvilliers ,  Roc-de-Mars ,  Bouillon^  & 
»  plufieurs  autres  places  que  nous  gardons  encore  à  fes  yeux  l 
»  Enfin  c'eft  le  même  ennemi  que  nous  avons  battu  en  Pro- 
«  vence,  que  nous  avons  défait  à  Landrecy,  que  nous  avons 
«  humilié  au  fiége  de  Carignan.  Il  a  perdu  dans  toutes  ces  ex- 
M  péditions  toute  la  fleur  de  fes  officiers  ,  ôc  la  plus  grande  for- 
"  ce  de  fes  troupes.  Il  joûiffoit  alors  d'une  vigoureufe  fanté  j 
»  l'Italie  i  l'Efpagne ,  toute  l'Allemagne  ,  l'Angleterre  même 
3'  étoient  unies  avec  lui.  Aujourd'hui  les  Anglois  font  fes 
»  ennemis  ,  les  Allemands  le  haïffent ,  les  ItaUens  font  di- 
»  vifez  en  fadions ,  Ôc  les  Efpagnols  pour  la  plupart  font  ré- 
as  voltez.  Dequoi  eft -il  capable  depuis  fa  honteufe  fuite 
05  d'Infpruch  ?  accablé  d'infirmitez  au  miHeu  d'une  armée  où 
sï  régne  la  méfintelligence ,  il  attaque  un  Roi  viftorieux^  un 
as  Roi  jeune  6c  favorifé  de  la  fortune,  un  Roi  qui  a  de  puif- 
35  fautes  troupes ,  &  pour  qui  toute  la  NoblelTe  de  fon  Royau- 
3>  me  brûle  de  répandre  fon  fang.  Courage  donc  ,  mes  chers 
05  compagnons  ,  faites  ici  éclater  votre  valeur  î  cette  journée 
w  va  décider  du  fort  de  la  France.  Combattons  pour  notre  pa- 
«  trie  :  une  éternelle  récompenfe  fera  le  prix  du  fang  verfé 
85  pour  la  défenfe  de  cette  place  >  &  les  bienfaits  de  notre  Prin- 
»  ce  magnanime  préviendront  les  louanges  immortelles  de  la 
85  pofterité. 

Ce  difcours  prononcé  avec  une  noble  vivacité ,  fît  une  forte 
impreflion  fur  les  efprits  ,  déjà  difpofez  à  une  vigoureufe  réfif- 
tance  ;  la  joye  fe  peignit  fur  tous  les  vifages,  Ôc  une  ardeur 
guerrière  fe  répandit  dans  tous  les  coeurs. 

Les  Impériaux  ne  purent  foûtenir  la  contenance  affûrée  & 
l'air  victorieux  de  nos  troupes  ,  ils  fe  contentèrent  de  fe  mon- 
trer en  bataille.    L'Empereur  s'étant  fait  porter  au  milieu  de 

farmée  ;, 


D  E  J.  A.  D  E   T  H  O  U  ,  L I V.   XL        s^3 

Tarmée ,  eut  beau  témoigner  fon  dépit  ôc  fon  indignation  ;,  Ôc  _ 


demander  ,  pourquoi  on  ne  donnoit  pas  i'aflaut  j  le  foldat  HerniII 
étonné  ôc  abattu ,  ne  lui  répondit  que  par  un  timide  filence.  i  ;•  r-  2 
Au  defefpoir  de  voir  la  brêche/ans  que  perfonne  ofàt  y  monter, 
il  s'en  retourna  à  fon  quartier,  où  il  répéta  fouvent  ces  triftes 
paroles  :  Je  fuis  abandonné  de  mes  troupes ,  ôc  je  ne  vois  point 
d'hommes  autour  de  moi.  La  garnifon  fit  alors  une  troifiéme 
fortie  5  mais  cette  fortie  fut  malheureufe.  La  Paye  dit  le  Bè- 
gue fortit  par  la  porte  dePontifroy ,  ôc  par  la  porte  aux  Maures, 
à  la  tête  de  trente  maîtres, accompagné  d'Eleonor  de  Chabot 
comte  de  Charni ,  d'Ouarti ,  de  Dédie  de  Riberac ,  de  Crequi , 
de  Tourcy ,  ôc  de  la  Roche-Chalcz.  La  Faye ,  ôc  l'Hôpital- Vi- 
try  furent  faits  prifonniers  5  Ouarti  fut  bleffé  à  la  tête  ,  ôc  la 
Rochefoucault  requt  à  la  cuiffe  une  blefiure  dont  il  mourut. 

Quelques  jours  après,  Louis  d'Avila  Général  de  la  cavale- 
rie impériale  ,  approcha  des  portes  de  la  ville  avec  j'oo  cava- 
liers, aune  portée  de  moufquet  j  en  même  tems  de  BroiTes, 
Randan,  ôc  Fregofe  furent  commandez  pour  avancer  chacun  à 
îa  tête  de  15"  maîtres ,  foûtenus  d'environ  (^oarquebufiers  portez 
fi  avantageufement  ,  qu'ils  tinrent  ferme  long-tems  contre 
le  grand  nombre  des  ennemis.  Ce  fut  alors  queLopez  de  Para 
Cornette  de  la  compagnie  d'Alfonfe  dePimentel ,  ayant  quitté 
fon  rang ,  s'avança  ôc  demanda  à  Noailles  ' ,  qui  n'étoit  pas 
encore  guéri  d'une  bleffure  ,  ôc  qu'il  avoir  eu  l'année  dernière 
aufiége  de  Parme,  s'il  yavoit  quelqu'un  qui  voulût  fe  battre  en 
duel.  Randan  ayant  accepté  le  défi  ,  fe  battit  à  la  lance ,  avec  la 
permiflion  du  duc  de  Guife  ,  contre  Henry  de  Manriquez 
Lieutenant  d'Avila.  Ces  deux  champions  ayant  couru  trois  fois 
fans  fe  toucher  (  parce  que ,  fuivant  une  des  conditions  du  com- 
bat, ils  évitoient  de  porter  leurs  coups  aux  chevaux;)  Ran- 
dan rompit  enfin  fa  lance  dans  le  bras  droit  de  Manriquez  ,  qui 
lailfa  tomber  la  fienne ,  que  le  vainqueur  emporta  dans  la  ville. 

Nos  troupes ,  qui  fortoient  tous  les  jours  contre  les  foura- 
geurs  ,  firent  plufieurs  courfes  ;  Randan  marcha  contre  les 
troupes  d'Albert  ;  ôc  Noailles,  par  la  porte  de  la  Mofelle , 
contre  Barbançon  ôc  le  duc  d'Albe.Laplusconfidérable  fortie  fe 
fit  cinq  jours  après  par  le  vidame  de  Chartres ,  que  fuivoient 
d'Entragues ,  de  Broïïes ,  ôc  même  le  prince  de  Condé  ÔC 

1  L'Hiftorien  François  de  .Rabutin  écrit  Navaiîks. 

Tom.  IL  S  s 


324  HISTOIRE 

Farnefe,  en  habits  de  fimples  cavaliers.   Trente-cinq  cavaliers 

Ur^xTD  T  TT   àc  autant  de  fantafTins  d'Albert  y  refterent  fur  la  place. 

ilENRI  il.         ^    ^  -     '      ,  r.  , 

L.  rLmpereur  ne  pouvant  plus  rclnter  au  mauvais  tems ,  relo- 
■    *"     lut  enfin  de  lever  le  fiége.  Le  duc  de  Guife  informé  de  fon  def- 
L'Empereur  ç^^^  ^  euvoya  Noaillcs  avec  i  j  maîtres  par  la  porte  de  la  Mo- 
de Metz.  "    felle  :,  ôc  donna  ordre  en  mcme  tems  à  Pierre  Strozzi  de  char- 
ger en  queue  l'ennemi  avec  de  la  cavalerie  légère ,  fuivi  des 
gendarmes ,  commandez  par  le  prince  de  la  Roche-fuf-Yon.. 
Strozzi  donna  fur  une  troupe  de  400  cavaliers  qui  étoient  pof- 
tez  entre  le  quartier  de  l'Empereur ,  ôc  celui  de  Barbançon  ; 
pour  empêcher  les  forties  :  à  la  vue  même  de  l'Empereur^  il 
en  tua  un  grand  nombre,  en  prit  trente  ,  ôc  mit  le  rede  en  fuite. 
L'Empereur  ayant  perdu  la  troifiéme  partie  de  fon  armée,  ou 
par  la  contagion ,  ou  par  le  froid ,  (  perte  qui  monta  à  30000 
hommes,  à  ce  qu'on  croit,  )  battit  en  retraite ^  ôc  alla  à  Thion- 
Yille  ,  faifant  emmener  avec  lui  les  reftes  du  canon,  dont  il 
avoit  déjà  envoyé  devant  une  grande  partie.    Le  duc  d'Albe 
le  fuivit  le  lendemain  ;  ôc  nos  troupes  étant  forties  en  même 
tems  pour  le  charger  en  queues  comme  le  pont  aux  Meuniers 
n'étoit  pas  rompu ,  elles  fe  jetterent  fur  le  quartier  de  l'Empe- 
reur ,  &  fur  celui  du  duc  d'Albe:  mais  le  fpe£tacle ,  qui  s'offrit 
à  leurs  yeux,  changea  bientôt  leurs  fentimens  de  fureur  en  des 
mouvemens  de  compaffion.  En  effet  on  ne  voyoit  de  toutes 
parts  que  des  mourans ,  qui  fe  traînoient  dans  les  chemins  ôc 
dans  la  boue  j  on  voyoit  un  grand  nombre  de  cadavres  qui 
n'étoient  point  enterrez,  ôc  un  plus  grand  nombre  qui  avoient 
été  inhumez  ,  mais  que  la  pîuye  avoit  découverts ,  ôc  qui  pré- 
fentoient  à  la  vue  l'objet  le  plus  hideux.   L'humanité  du  duc 
de  Guife  éclata  en  cette  occafion  j  il  fit  enterrer  les  morts,  ôc 
après  avoir  fait  traiter  les  malades  ,  il  les  fit  mettre  dans  des 
batteaux  ,  ôc  les  envoya  à  Thionville  :  mais  comme  plufieurs  ne 
pouvoient  foûtenir  la  fatigue  du  chemin ,  il  les  fit  tranfporter 
dans  la  ville  de  Metz. 

Cependant  Albert  n'avoit  point  encore  quitté  fon  quartier  ; 
OLi  la  contagion  avoit  fait  encore  plus  de  ravage  que  dans  les 
autres  :  mais  après  avoir  elTuyé  le  feu  de  cinq  pièces  de  canon 
placées  dans  l'ifle ,  qui  eft  entre  les  deux  canaux  de  la  Mofelle , 
il  envoya  devant  fon  artillerie ,  ôc  fe  retira.  Biron  qui  le  pour- 
fuivit  fut  prefque  d'abord  enveloppé  ptr  le  grand  nombre  5 


ly  52. 


DEJ.  A.  DE     THOU,Liv.  XI.         ^2^ 

mais  s'étant  heureufement  échappé  du  péril ,  il  revint  à  fa  trou-  ' 

pe.  Le  lendemain  le  vidame  de  Chartres  fit  préparer  deux  bat-  T7  77 
teaux  ,  ôc  defcendit  par  eau  avec  trente  maitres  ôc  autant  d'ar- 
quebufiers ,  jufques  vis-à-vis  un  endroit  où  les  ennemis  mar- 
choient  fans  ordre,  écartez  les  uns  des  autres.  Il  fît  mettre  à 
terre  quelques-uns  de  fes  gens  déguifez  en  payfans,  qui  attaquè- 
rent quatre  charettes  des  ennemis  :  les  ayant  prifes  ils  les  rangè- 
rent devant  eux,  comme  pour  leur  fervirde  rempart,  ôc  fe  re- 
tirer avec  plus  de  fureté  dans  les  batteaux.  Enfuite ,  à  mefure 
qu'ils  en  rencontroient  d'autres ,  ils  difoient  aux  condudeurs 
que  le  plus  court  chemin  étoit  le  long  de  la  rivière  ,  ôc  les 
détournant  facilement ,  ils  les  attiroient  ainfi  dans  le  piège.  Ces 
gens  ne  fe  défiant  de  rien  ,  n'héfitoient  point  de  les  fuivre  ; 
de  forte  que  nos  troupes  purent  à  peine  fufîire ,  pour  tranfporter 
les  uns  de  l'autre  côté  de  la  rivière ,  ôc  pour  défarmer  les  autres 
(  car  on  ne  leur  fît  d'autre  mal  )  ôc  garder  les  prifonniers.  C'eft 
par  cette  rufe  qu'ils  fe  jouèrent  pendant  deux  heures  de  plus 
de  quatre  cens  des  ennemis  :  ils  fe  retirèrent  enfin ,  informe? 
que  la  cavalerie  Efpagnole  n'étoit  pas  loin.  Ils  l'apprirent  d'un 
Efpagnol  même ,  charmé  de  l'humanité  de  Vidame ,  qui  avoit 
rendu  une  jeune  femme  affez  belle  à  un  Allemand  ,  qui  fe  di- 
foit  fou  mari. 

Après  que  les  ennemis  fe  furent  retirez,  le  duc  de  Nevers 
partit  de  Toul ,  Ôc  le  Maréchal  de  S.  André  de  Verdun  5  ils 
vinrent  à  Metz  ^  dans  le  delfein  de  pourfuivre  les  troupes  d'Al- 
bert :  mais  s'étant  mis  trop  tard  en  campagne  ,  ils  n'incom- 
modèrent pas  beaucoup  les  ennemis^  qui  étoient  déjà  loin> 
dans  un  tems  d'ailleurs  très-fâcheux.  Cependant,  fous  prétexte 
defurprendreles  fourageurs ,  on  fe  porta  à  beaucoup  de  licence 
dans  les  villes  de  la  Lorraine  ,  ôc  fur-tout  à  Rambervillers. 
Les  Italiens ,  incorporez  par  le  duc  de  Nevers  dans  les  compa- 
gnies commandées  par  Maye-Maure,  commirent  plufîeursin- 
fblences  à  l'égard  des  Religieufes  d'Efpinal  ôc  de  Remiremont. 

Après  la  levée  du  liège  ,  on  fît  des  prières  publiques ,  en 
allions  de  grâce  de  cet  heureux  fuccès.  Le  duc  de  Guife  fit 
chercher  le  lendemain  dans  toutes  les  maifons  les  livres  de 
Luther  ,  ôc  les  fît  brûler  par  la  main  du  bourreau.  Il  fît  aufli 
revenir  les  habitans  qu'il  avoit  obligez  de  fortir  ,  ôc  ayant 
laiflé  fon  lieutenant  dans  la  ville ,  il  s'en  retourna  à  la  Cour. 

Ss  ij 


326  HISTOIRE 

I  I    '       Pendant  que  l'Empereur  étoit  encore  devant  Metz ,  Voîrard 

Henri  IL  ^^  Mansfeld  (  fils  d'Albert  )  qui  faifoitla  guerre  fous  le  marquis 
j  ç  ç  2,  Albert  de  Brandebourg,  lorfqu'il  étoit  encore  dans  notre  par- 
ti j  attaqua  Henry  de  Brunfwich ,  ôc  le  dépouilla  prefque  de 
tous  fes  Etats  :  celui-ci  réduira  l'extrémité,  eut  recours  a  l'Em- 
pereur, ôc  lui  demanda  du  fecours 5  mais  à  contre-tems.  D'un 
autre  côté  le  duc  de  Wirtemberg  retint ,  à  \v  olfang  grand 
Maître  de  l'Ordre  Teutonique ,  une  ou  deux  places ,  julqu'à 
ce  qu'il  lui  eût  payé  les  frais  de  la  guerre,  qu'il  avoir  faite  depuis 
peu  contre  lui ,  ôc  dont  voici  le  lujet.  Après  la  mort  du  gou- 
verneur d'El'^'angen ,  la  communauté  de  cette  ville,  qui  a 
droit  d'élire  un  Gouverneur  ,  choifit  un  certain  gentilhomme, 
fans  avoir  égard  à  Wolfang  ,  qui  briguoit  depuis  long-tems 
cette  place  dont  les  revenus  font  confiderables.  Wolfang  fen- 
fible  à  cette  injure  furprit  la  ville  d'EW'^angen.  Le  duc  de 
Wirtemberg,  prote6leur  de  cette  ville ,  fut  prié  de  lui  accorder 
fon  fecours  :  il  affembla  des  troupes^  ôc  reprit  cette  place ,  au 
milieu  de  l'hiver,  après  en  avoir  chaffé  Wolfang  ,  ôc  s'empara 
aulïï  de  plufieurs  de  fes  places ,  qu'il  ne  rendit  depuis  ,  que 
moyennant  la  fomme  de  trente  mille  écus  d'or.  Au  refte  com- 
me toutes  ces  expéditions  fe  faifoient  ouvertement,  fans  l'ordre 
de  l'Empereur ,  ôc  contre  ceux  qui  étoient  fous  fa  protection  , 
on  les  regarda  comme  autant  d'injures  faites  à  lui-même. 
Mort  de  plu-  H  mourut  cette  année  plufieurs  grands  Hommes  récom- 
w«  célèbres,  mandables  ou  par  leur  naiilance  ,  ou  par  leur  profonde  érudi- 
tion. Henri  duc  de  Meckelbourg ,  après  un  régne  pacifique 
de  48  ans ,  mourut  fort  vieux  le  6  de  Février.  Herman  Ve- 
de  ,  de  l'illuftre  maifon  des  comtes  de  Vede  ,  mourut  aufii 
chargé  d'années  le  13.  d'Août,  dans  la  ville  de  Biverin  dont 
il  étoit  Souverain  ;  c'étoit  un  homme  d'un  efprit  doux  ôc  pai- 
fible  ,  qui  ayant  plus  à  cœur  le  bien  de  fes  fujets,  que  fes  pro- 
pres intérêts ,  avoit  abdiqué  l'archevêché  de  Cologne.  Evrard 
Billich  termina  fa  vie  le  13  de  Janvier  à  Trente,  011  il  étoit 
allé  pour  afiifter  au  Concile  5  il  paffoit  pour  un  théologien  ha- 
bile ,  ôc  très  vcrfé  dans  l'interprétation  de  l'Ecriture  Sainte. 
CoccLE^E.  Peu  après  Jean  Cocclée ,  natif  de  Nuremberg  ,  finit  fes  jours 
à  Breflaw  en  Silefie  5  fes  do£les  écrits  fur  l'autorité  des  Canons 
ôc  de  l'Eglife  Catholique  l'ont  rendu  célèbre.  Ce  Théologien 
ctoit  encore  très  habile  dans  la  confroverfe ,  ôc  avoit  fouvent 


Henri  IL 
I  ;  ;  2. 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XL       527 

remporté  des  victoires  à  Ausbourg  ,  à  Ratisbonne  &  à  for- 
mes ,  fur  les  théologiens  des  Princes  proteftans. 

Les  Luthériens  perdirent  le  1 8  d'06tobre  Gafpard  Hedion 
d'Eflingen  ,  qui  avoit  été  prédicateur  à  Balle  ôc  à  Mayence , 
6c  qui  ayant  enfuite  embraffé  la  do£lrine  de  Luther ,  s'étoit  fait , 
pour  ainfi  dire,  coadjuteur  de  Matthias  Zellius,  mort  quatre 
ans  auparavant,  ôc  de  Martin  Bucer,  après  avoir  profefle  2^ 
ans  à  Sirasbourg.  André  Ofiander  mourut  auffi  le  même  jour  Osiakder, 
à  Conigsberg ,  ville  de  Pruife  fituée  auprès  de  la  mer,  où  il  s'é- 
toit retiré  depuis  cinq  ans.  Il  y  avoit  publié  une  nouvelle 
dodrine  ,  enleignant  que  la  juftice  de  l'homme  ne  dépendoit 
pas  de  la  foi ,  mais  de  la  juftice  du  Chrift  réfidant  en  nous  5  il  fai- 
îbit  honneur  à  Luther  de  cette  opinion.  Malgré  Çqs  ennemis,  ôc 
fur  tout  malgré  Merlin ,  qui  foûtenoit  que  Luther  n'avoit  jamais 
été  de  ce  fentiment,  il  l'emporta,  par  la  faveur  ôc  l'appui  d'Albert 
de  Brandebourg  duc  de  Pruife  ,  ôc  obligea  Merlin  de  fortir 
du  payis  :  il  fit  alors  imprimer  des  livres ,  dans  lefquels  il  fou- 
îint  ôc  appuya  fon  opinion  erronée.  Voyant  que  Luther  lui 
étoit  contraire ,  il  fe  déchaina  contre  lui ,  ôc  contre  Philippe 
Melanâhon  ,  comme  auteurs  d'une  nouvelle  théologie  pui- 
fée  dans  Ariftote  ,  ôc  tenant  plutôt  de  la  chair  que  de  fef- 
prit.  Il  débita  encore  cette  nouvelle  opinion  :  que  JefusChrill 
n'eût  pas  laiffé  de  venir  au  monde,  quand  même  le  genre  hu- 
main n'eût  pas  été  perdu  par  le  péché  du  premier  homme  ^ 

Sebaftien  Munfter  né  à  Engelheim  mourut  de  la  pelle  à 
Balle  5  il  avoit  été  Cordelier  à  Tubinge  ,  ôc  avoit  enfuite  em- 
braffé  la  religion  des  Proteftans.  Il  étoit  profond  dans  les  ma- 
thématiques ,  ôc  avoit  eu  pour  maître  Jean  Steffler  de  Juftin- 
ge ,  grand  mathématicien,  mort  très  vieux  à  Tubinge  depuis 
vingt  ans.  Il  s'étoit  enfuite  entièrement  appliqué  à  la  langue 
Hébraïque  /ôc  à  la  Sainte  Ecriture? il  a  laiffé  plufieurs  monu- 
mens  de  fes  vaftes  connoiffances ,  en  l'une  ôc  en  l'autre  fcien- 
ce  :  fa  réputation  fut  fi  grande  j  qu'on  l'appella  TEfdras  ôc  le 
Strabon  Allemand. 

Le  2 1  d'Avril  de  la  même  année  Pierre  Appianus  Benevicius 


Munster* 


I  Cette  opinion  a  e'te'  foûtcnuë  dans 
ces  derniers  temps  par  le  P.  Mallebran- 
che  ,  qui  pre'tend  que  la  création  du 
monde  auroit  e'téune  œuvre  peu  di^ne 
de  la  fagelTe  de  Dieu ,  s'il  n'avoirpas 


eu  en  vûë  l'Incarnation  du  Verbe  ;  en- 
forte  que, quand  rocme  Adam  n'eut  pas 
péché ,  le  Verbe  n  auroit  pas  laifîe  de- 
fe  faire  homme. 

S  f  iij 


328  HISTOIRE 

——--—--  de  Laufznich  ,  en  Mifnie  ,  mourut  à  Ingolfthad  fut  le  Danube» 

Henri  II   ^^  ^^^^^  ^^  P^"^  favant  homme  de  fon  tems  dans  raftronomie ,' 

j  -  ç.  ^      qu  il  a  enrichie  de  plufieurs  écrits  ôc  de  quelques  découvertes 

ainftrumens  très  ingénieux  ôc  très  fidèles  i  il  fe  fignala  fur  tout 

par  ce  fameux  orgue  ,  qu'il  dédia  à  l'Empereur  Charle  Quint, 

qui  ayant  trouvé  Pouvrage  d'un  grand  prix^augmenta  fa  fortune. 

Le  12  de  Novembre  mourut  Joffe  Villich  à  Francfort  fur 
l'Oder ,  grand  philofophe  ,  ôc  habile  médecin ,  immortel  par 
fa  feule  Magirique ,  que  Conrad  Gefner  a  mife  au  jour. 

Lazaro  Bonamico  de  Baffano  mourut  au  mois  de  Février  à 
Padouë  en  Italie  ,  âgé  de  73  ans.  Il  avoit  enfeigné  dans  cette 
fameufe  Académie  pendant  2 1  ans ,  ôc  s'y  étoit  attiré  une  admi- 
ration univerfelle.  Les  Italiens  ôc  les  Etrangers  même ,  char- 
mez de  fa  profonde  connoifTance  de  l'antiquité,  de  fa  vafte  éru- 
dition ,  de  fon  éloquence  ,  ôc  fur  tout  de  la  vivacité  de  fon 
efprit  ,  lui  rendirent  pendant  fa  vie  de  grands  honneurs.  Le 
lendemain  de  fa  mort  Jérôme  Negro,  Vénitien^  fit  fon  orai- 
fon  funèbre,  fans  prefque  aucune  préparation. 

Ce  mois  fut  le  dernier  de  la  vie  de  Lelio  Gregorio  Giraldi ,  né 
L  E  L 1  o  à  Ferrare.  Il  fiçavoit  fort  bien  les  langues  Grecque  ôc  Latine ,  ôc  il 
G 1 R.  A  L  D I.  ^toit  très  verfé  dans  les  belles  lettres  ,  ôc  dans  la  connoifTance  de 
l'Antiquité ,  qu'il  a  éclaircie  par  plufieurs  écrits.  Sujet  à  plufieurs 
infirmitez ,  il  fut  pendant  toute  fa  vie  en  bute  aux  traits  de  la  For- 
tune ,  quoiqu'il  méritât  un  meilleur  fort.  Etant  au  fervice  du 
cardinal  Rangone  ,  il  perdit  tous  fes  biens  dans  le  pillage  de 
la  ville  de  Ferrare  :  il  ne  regreta  que  fa  bibliothèque.  Il  efTuya 
encore  le  même  fort ,  dans  le  tems  que  François  Pic  comte 
de  la  Mirandole ,  auprès  duquel  il  étoit,  fut  cruellement  afTafÏÏ- 
né  par  Galeoti  fon  parent.  Après  tant  de  revers  s'étant  retiré 
dans  fa  patrie  ,  il  y  vécut  dans  une  parfaite  union  avec  Jean 
Manard  ,  ôc  Celio  Calcagnini ,  fçavans  hommes.  Il  fut  long- 
tems  afHigé  de  la  goûte  ,  ôc  fur  tout  depuis  la  mort  de  fon  ami 
Manard  :  il  en  étoit  fi  cruellement  tourmenté  ,  qu'il  ne  pouvoir 
marcher,  ni  même  écrire.pouvant  à  peine  tourner  le  feuillet  d'uu 
livre.  •  Il  vécut  dans  une  grande  pauvreté  jufqu'à  un  âge  fort 
avancé.  Il  reçût  alors  quelque  foulagement  de  Renée  de  Fer- 
rare j  mais  la  perte  de  fes  livres ,  qui  avoient  toujours  fait  fes  dé- 
lices ,  lui  rendoit  la  vie  infuportable.  Il  mourut  enfin  dans  fon 
lit  âgé  "de  ^±  ans ,  ôc  fut  inhumé  dans  le  tombeau  qu'il  s'étoit 


DE    J.    A.    DE    THOU,Liv.XI.  329 

fait  préparer  pendant  fa  vie  dans  la  grande  Eglife  de  la  ville.  Il  ■— ^— ^» 
inftitua  Jean-Baptifte  Giraldi  fon  parent ,  &  Profper  Pafetho ,  Henri  II. 
fes  héritiers.  -  15^2. 

Le  1 1  de  Décembre  Pauljove,  célèbre  hiftorien ,  mourut  p  x 
à  Florence  ,  &  y  fut  enterré  dans  l'Eglife  de  S.  Laurent.  Il  étoit 
de  Côme  en  Lombardie  ,  ôc  cultiva  d'abord  la  médecine  ;  il 
fut  fait  enfuite  évêque  de  Nocera  par  le  Pape  Clément  VII. 
Il  avoit  ardemment  follicité  l'évêché  de  Côme,  perfuadé  que 
cette  dignité  étoit  due  à  fon  zèle  pour  la  maifon  de  Medicis ,  à 
qui  il  avoit  prodigué  tant  de  louanges  ;  mais  fes  defirs  &  fes 
empreilemens  furent  inutiles.  On  a  crû  que  le  refus  de  cette 
place  l'avoit  pouffé  à  taxer  d'avarice  dans  fon  hiftoire  le  Pape 
Clément  VII.  Il  témoigne  néanmoins  en  plufieurs  endroits  qu'il 
lui  eft  beaucoup  redevable.  Cette  contrariété  fa  rendu  fufped: 
on  a  jugé  qu'il  étoit  partial  dans  fes  écrits ,  &  que  la  haine  ou 
l'amitié  guidoient  fa  plume  vénale.  Aurefte^  il  eft  conftant  qu'il 
recevoir  tous  les  ans  une  forte  peniion  de  François  I.  le  père 
des  Lettres,  &  le  protedeurdes  Sçavans.  Mais  le  connétable 
de  Montmorency,  grand  Maître  de  la  Maifon  du  Roi,  ayant 
été  rappelle  au  commencement  du  régne  de  Henry  II.  exami- 
na ^  en  fage  miniftre ,  la  lifte  des  penfionnaires  du  Roi,  &  fit 
rayer  le  nom  de  Paul  Jove  ,  qui  en  fut  fi  indigné  ,  qu'il  fe  dé- 
chaîna contre  le  Connétable  dans  le  trente- unième  livre  de  fon 
hiftoire  ,  il  eft  certain  qu'il  n'eût  jamais  parlé  mal  de  ce  grand 
homme ,  s'il  eût  reçu  fous  fon  miniftere  la  même  penfion ,  &  la 
même  faveur ,  que  fous  François  I.  Il  vécut  6^  ans  7  mois 
&  22  jours. 

La  même  année  mourut  Ferdinand  Nugnez  de  Valladolid ,  FE^nmANb 
né  en  cette  ville ,  de  l'illuftre  maifon  des  Gufmans ,  &  l'orne-  ^^^^^: 
ment  de  l'Efpagne.  Il  avoit  fait  fes  humanitez  dans  fon  payis, 
fous  Elie- Antoine  de  Lebrixa ,  &  à  Boulogne  en  Italie  ,  fous 
Philippe  Beroaldo.  Il  y  avoit  appris  la  langue  Grecque  alors 
prefque  inconnue  ,  &  pour  laquelle  il  avoit  une  inclination 
extraordinaire.  Après  avoir  acheté  bien  cher  plufieurs  livres 
Grecs  ,  il  revint  en  fon  payis ,  &  y  mit  le  premier  en  vogue 
cette  langue ,  fource  de  toute  forte  d'érudition.  Honoré  de  la 
faveur  du  roi  Ferdinand ,  qui  avoit  été  très-fatisfait  de  fon  père 
dans  l'adminiftration  de  fes  finances  ,  il  préfera  fétude  aux 
honneurs  &  aux  brillans  emplois,  quoiqu'il  y  pût  aifément 
Tcm^  IL  S  f  f  liij  * 


330  HISTOIRE 

,  parvenir  parle  ehemin  de  la  vertu.  Il  Teconda  le  cardinal  Xi- 

,,  ,  Tj  menez,  dont  la  pietc  &  le  2;énie  fublime  furent  fi  utiles  à  l'Ef- 
^pagne  par  cette  édition  des  livres  lamts  ,  qui  mente  le  reipect 
^  ^  '  de  tous  les  fiécles.  Il  fucceda  depuis  à  Dem.etrio  Luca  de  Can- 
die, que  ce  Cardinal  avoir  fait  venir  d'Italie  dans  la  nouvelle 
Univerfitc  peu  auparavant  établie  à  Alcala  de  Henarés.  Il  alla 
enfaite  à  Salamanque  ,  où  eft  la  plus  célèbre  Univerfité  de 
toute  l'Efpagne  ,  &  où  il  vieillit  en  enfeignant  le  Grec  6c  le  La- 
tin. Par  émulation  pour  Ermolao  Barbaro  (  qui  étoit  d'une  des 
meilleures  maifons  de  Venife  ,  &  qui  avoit  travaillé  avec  fuc- 
cès  fur  Pline  )  Nugnez  fit  imprimer  de  fon  côté  des  commen- 
taires fur  les  ouvrages  de  Pomponlus  Mêla  ,  &  fur  ceux  de  Se- 
neque  fes  compatriotes  ,  ainfi  que  fur  l'hiftoire  naturelle  de 
Pline.  A  l'égard  de  fes  mœurs ,  il  étoit  pieux  &  fincere  ,  mais 
railleur  &fatyrique,  aurefie  fans  fafte  &:  fans  vanité.  Il  ne  fe 
maria  point ,  &  ne  but  jamais  de  vin.  Sa  table  étoit  frugale,  mais 
honnête ,  &  il  y  recevoit  agréablement  fes  amis  &  fes  difci- 
ples.  Il  vécut  plus  de  8o  ans,  &  lailla fa  riche  bibliothèque  à 
rUniverfité  de  Salamanque  ,  &  fes  biens  aux  pauvres.  On.  l'in- 
huma dans  une  petite  chapelle  de  l'Eglife  de  Sainte  Suzanne  , 
auprès  de  la  porte  qui  mené  à  la  rivière  de  Tormes ,  &  l'on  ne 
grava  fur  fon  tombeau ,  comme  il  l'avoit  ordonné  par  fon  tefta- 
ment ,  que  ces  paroles  :  La  mort  ejl  le  ^ lus  grand  bien  de  la  vie. 


f^in  de  P onzième  Livre^ 


HISTOIRE 


mZi^  3  ■•••H^5î«- -S^l-H- 'éî¥?i- ■'^m-  S  ^ 


■^^■"  Cw    *!.*  V  \'f  yf  \*  *."  >.<  >.^  V  ^o*  v^  "'.*  y."  ^.*'  V  V  w  ■",*  V  \*  "*.<'  ■"."'  V-  'V  V  *.<   >j^î 
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HISTOIRE 


D  E 


JACQUE     AUGUSTE 

DE     T  H  O  U. 


LIVRE     D  OV  Z  IF  ME. 


,v'^   y-'^    i.-/-:  J-".'.^  ^7^  s-"^   i-'v 

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W\Ç^Ç^^t^Ç^Ç^'f^  u  commencement  de  l'année  mil  -^-i"*  '■""■ 
^^^'       ^'    ^     *"ri^  cinq  cens  cinquante -trois ,  le  car-  Henri  II 
«4F.%o«4g.  ,w,  r:^  dinal  de  Lenoncour  vint  à  Metz,     i  ^  j 
'**'*"**' Jî  ^^^  t|li  dont  il  étoit  Evêque  ;  il  s'y  attribua 
•|  >à  \3j  toute   l'autoritc  par   l'ctablifTement 
•j  >In^  F^  d'un  nouveau  Confeil,  compofé  de 


'''^■^    5j^  **"    "^ 


o-J','^,.^;?,  ^-^ 


^5  ^'J^^^^s  Ecclefiaftiques ,  &  de  ceux 

■;^-j  ^^v  xvv  wv  Nw-/  .Nw/  sNv  N-'^  É^  oes  habitans  qui  étoient  les  plus  af- 

=>^,--^--,^,-^^,,^,--^^-r^^4^  i-<-tionnez  a  la  rrance.  il  ht  auHi 

©lli:if'@#5^Sl©  fortifier  Marfal  fur  la  frontière  d'Al- 

lemagne^  &y  mit  garnifon  Françoife. 

Peu  de  tems  après ,  le  Roi  rendit  publique  le  dernier  jour 

du  mois  de  Février  une  lettre,  qu'il  avoit  écrite  aux  Princes 

ôc  aux  Etats  de  l'Empire  :  il  y  tâchoit  de  leur  infpirer  de  la 

haine  &  du  mépris  pour   l'Empereur  ,  en  leur  repréfentant 

Tome   IL  T  t 


532  HISTOIRE 

-,  qu'ils  navoient  plus  rien  à  craindre  d'un  Souverain  fans  force; 

Henri  II  ^'^"^  ^^^  vieilles  rufes  étoient  découvertes ,  ôc  fi  infirme,  qu'il 
ne  fembîoit  vivre  que  par  art  5  il  ajoûtoit  que  pour  lui,ilavoit 
toujours  la  même  affection  pour  les  Etats  de  f  Empire  ,  ôcque 
quoique  plufieurs  d'entr'eux  n'euffent  pas  une  fincere  récon- 
noiffance  de  fes  bienfaits,  il  conferveroit  néanmoins  toujours 
aux  autres  fon  amitié  &  fa  bienveillance. 
Affaires  L'affaire  d'Albert  de  Brandebourg  ,  des  Evêques ,  ôc  des 

d'Allemagne.  Yiifçs  ^  qyi  étoit  d'une  très  diflicile  difcuffion ,  troubloit  tou- 
jours la  tranquilité  de  l'Allemagne,  parce  qu'en  l'abfence  de 
l'Empereur ,  il  ne  fe  trouvoit  perfbnne  d'une  autorité  affez  ref- 
pedable  aux  deuxpartis,  pour  appaifer  ces  différends.  Albert, 
après  avoir  paffé  une  partie  de  i'hyver  dans  le  territoire  de 
Trêves,  ayant  reçîi  de  f  Empereur  les  montres  de  fes  troupes, 
revint  en  Allemagne  pour  y  perfécuter  les  Evêques  ôc  les  Vil- 
les. L'évêque  de  Bamberg  j  pour  s'oppofer  à  fes  violences , 
avoit  obtenu  dès  le  17  de  Février  un  décret  de  la  Chambre  de 
Spire ,  par  lequel  on  ordonnoit  à  la  Nobleffe  de  Franconie , 
à  la  ville  de  Nuremberg  ,  à  fElefteur  Palatin ,  ôc  à  Jean  Fré- 
déric de  Saxe  ,  de  lui  fournir ,  comme  voifins ,  quelques  fe- 
cours. 

Dès  qu'Albert  en  fut  informé  ,  il  tâcha  par  plufieurs  lettres 
d'engager  l'Empereur  ôc  les  principaux  de  fon  Confeil ,  le  duc 
d'Albe  ôc  l'évêque  d'Arras,  à  employer  leur  autorité  pour  main- 
tenir le  traité  qui  avoit  été  fait  avec  les  Evêques  ,  ôc  qui  avoit 
été  confirmé  par  l'Empereur  ,  ôc  même  à  menacer  de  quel- 
que peine  ceux  qui  y  contreviendroient.  L'Empereur  répon- 
dit à  ces  lettres  le  1 3  de  Mars  5  Qu'il  ne  nioit  pas  d'avoir  con- 
firmé ce  traité  •■>  qu'à  fon  préjudice  même  il  avoit  payé  les  trou- 
pes 5  ôc  que  comme  les  autres  n'avoient  rien  reçu ,  il  y  avoit 
plufieurs  mécontens  5  mais  qu'il  efperoit  prendre  de  fi  bonnes 
mefures ,  que  les  Evêques,  à  qui  il  avoit  déjà  envoyé  des  per- 
fonnes  de  fa  part ,  ne  feroient  aucun  mouvement  h  que  bien 
loin  d'écouter  les  remontrances  qu'il  leur  avoit  faites  ,  ils 
avoient  porté  Faffaire  devant  lui ,  devant  les  Eletleurs ,  ôc  au 
tribunal  de  la  Chambre  Impériale  :  qu'ainfi  il  ne  pouvoir  leur 
réfuCer  la  juftice  ordinaire,  dans  une  circonftance  où  l'on  ofoit 
le  foupçonner  d'agir  contr'eux  en  faveur  d'Albert;  qu'il  aug- 
menteroit  ces  foupçons,  en  leur  ordonnant  d'obferver  le  traité 


D  E  J.  A.   D  E  T  H  O  U  ,  L  I V.  XÏI.        333 

comme  Albert  le  demandoit  -,  qu'un  Empereur  devant- ren^  - 


dre  juftice  fans  aucune  partialité  ,  ôc  empêcher  les  violences ^  He^^-ri  U. 
il  croyoit  plus  à  propos  de  terminer  cette  afîaire  à  l'amiable ,     1  (t  c  ^. 
ôc  que  pour  le  faire  plus  facilement ,  &  avec  un  plus  grand 
fruit  j  il  chargeroit  fes  coufins  l'éledeurde  Bavière  6c  le  duc  de 
\v^irtemberg ,  d'offrir  leur  médiation  :  qu'à  la  vérité  les  Eve* 
ques  avoient  fait  de  grandes  plaintes  dans  leurs  lettres  rmais    ' 
qu'il  efperoit  qu'ils  ne  réfbferoient  pas  un  accommodement  î 
qu'enfin  il  donnoit  tous  fes  foins  au  repos  de  fAllemagne  ; 
que  pour  le  procurer,  il  avoir  chargé  féledeur  de  Brandebourg 
d'accommoder  les  différends  de  Henri  de  Brunfvv-ick  avec  ft 
Noblelfe  ,  Ôc  qu'à  fa  recommandation  ,  les  ducs  de  Bavière  ôc 
de  Wirtemberg  dévoient  travailler  à  la  réconciliation  des  com- 
tes d'Oëtingen. 

Albert,  qui  éroit  alors  à  Heidelberg  avec  l'Eleâieur  Pala- 
tin ,  envoya  des  députez  à  la  Chambre  de  Spire  î  il  y  rémon- 
tra que  les  Evêques  avoient  enfraintles  traitez ,  ôc  méprifé  fau- 
torité  de  l'Empereur  qui  les  avoir  confirmez  ;  ôc  qu'on  ne  de- 
voit  pas  fouffrir  qu'on  lui  intentât  aucun  procès  5  qu'on  devoir 
au  contraire  fupprimer  le  décret  qu'ils  avoient  obtenu  contre 
lui.  Les  Seigneurs  lui  repréfenterent,.  qu'on  atten doit  d'eux  H 
juftice  qu'ils  étoient  obligez  de  rendre  à  .tout  le  monde  ,  ôc- 
qu'ils  n'av^oient  pu  refufer  aux  Evêques,  ce  "qu'ils  demandoient.; 
'Albert,  après  une  réfutation  prolixe  ôcdiffufe  des  raifons  qu'on 
lui  oppofoit ,  déclara  que  ,  fi  le  refus  qu'on  lui  faifoit  lui  cau- 
foit  le  moindre  préjudice  ,  il  fçauroit  leur  faire  comprendre 
pourquoi  ce  feroit  à  eux  à  l'en  dédommager.  li^iOl . 

Vers  le  même  tems ,  féletSleur  de  Bavière  ,  le  duc  de  WirJ^ 
temberg  ,  ôc  après  eux  le  duc  de  Cleves ,  fe  rendirent  à  Hei- 
delberg par  ordre  de  l'Empereur.  Après  plufieurs  conteftations, 
i'évêque  de  Virtzbourg  ,  en  l'abfence  de  celui  de  Bamberg 
qui  n'avoir  envoyé  que  des  députez ,  offrit  au  nom  de  ies  con- 
frères de  grandes  fommes  d'argent-,  pour  obtenir  la  tranquilité 
de  leurs  Villes ,  ô:  prelTa  vivement  les  médiateurs  d'accepter  fes 
propofitions.  Mais  Albert  qui  vouloit  l'entière  exécution  des 
traitez  ,  fe  fentant  appuyé  des  nouvelles  troupes  qu'il  avoir  fait 
lever  en  Saxe,  ne  craignit  plus  d'oifenfer  les  arbitres.  Il  rom- 
pit donc  la  conférence  j  ôc  ayant  repris  auffi-tôt  les  armes  j  il 
publia  un  Manifefte ,  oi^i ,  après  avoir  remonté  à  l'origine  de 

.      Ttij 


334  HISTOIRE 

^  toute  cette  affaire,  il  Ce  plaignoit  de  fes  ennemis,  comme  s'ils 

Henri  II    ^"^^"^  violé  la  foi  publique  ;  il  s'attachoit  particulièrement  à 

i  ^  r  j^     réfuter  le  principal  argument  que  les  Evêques   oppofoient  au 

traité  j  fçavoir  ,  qu'ils  ne  pouvoient  difpofer  des  chofes  facrées, 

qui  n'entrent  poiiit  dans  le  commerce.  Il  concluoit  qu'il  avoit 

cté  obligé  de  fe  faire  juftice  les  armes  à  la  main. 

Le  2  d'Avril  l'éleàeur  Maurice  vint  auffi  à  Heidelberg. 
Comme  il  redoutoit  l'efprit  inquiet  &  turbulent  d'Albert ,  il 
confeilla  aux  Princes  de  remettre  la  conférence  5  ôc  de  crainte 
que  fes  confeils  ne  paruffent  fufpefts  ^  il  fe  retira  auiïi-tôt  chez 
lui.  Cependant  comme  Albert  rejettoit  toutes  les  proportions 
qu'on  lui  faifoit  ,  les  évêques  de  Bamberg  ôc  de  Virtzbourg 
obtinrent  des  Lettres  de  la  Chambre  de.  Spire  ,  par  lefquelles 
on  mandoit  à  l'éledeur  de  Mayence ,  à  l'éledeur  Palatin  ,  à 
Maurice  ,  au  grand  Maître  de  l'ordre  Teutonique ,  à  Jean  Fré- 
déric de  Saxe  ,  au  duc  de  Wirtemberg ,  au  Landgrave  de  Heffe, 
à  ceux  de  Nuremberg,  ôc  à  tous  les  Etats  voifins ,  de  fecouriu 
ces  Evêques. 

Maurice^  qui  s'apperçut  qu'on  lui  en  vouloit  indire£lement, 
fe  ligua  ,  pour  fa  propre  défenfe ,  avec  le  duc  de  Brunfwick  , 
ôc  promit  de  fe  joindre  aux  Evêques ,  ôc  à  ceux  de  Nuremberg  5 
mais  tous  ces  mouvemens  fe  firent  trop  tard  ■>  car  Albert ,  après 
avoir  porté  le  fer  ôc  le  feu  fur  les  terres  des  Evêques  ôc  de  la 
ville  de  Nuremberg  ,  s'empara  de  Bamberg  capitale  du  payis, 
ôc  déclara  la  guerre  à  la  Nobleffe  de  Franconie,  fi  elle  ne  fe 
foLimettoit  à  fes  ordres.  Il  prit  enfuite  Schweinfurt^  ville  im- 
périale, ôc  y  mit  garnifon.  Ceux  de  Nuremberg  ^  qui  poffe- 
doient  quelques  villes  dépendantes  du  royaume  de  Bohême , 
dont  elles  étoient  des  fiefs ,  demandèrent  au  roi  Ferdinand  la 
permifTion  de  lever  de  la  cavalerie  dans  fes  terres ,  ôc  de  fon 
confentement  ils  y  levèrent  cinq  cens  cavaliers.  Mais  avant  de 
pouvoir  joindre  le  gros  de  l'armée ,  ils  furent  furpris ,  attaquez 
Ôc  défaits  par  Albert  ,  qui  prit  encore  plufieurs  petites  places 
appartenantes  à  la  ville  de  Nuremberg.  Quelque  tems  aupa- 
ravant l'armée  de  Mansfeld  s'étant  débandée  ,  Henry  de  Brunf- 
wick  en  avoit  attiré  une  bonne  partie  à  fon  fervice;  avec  ces 
troupes ,  il  envoya  Philippe  fon  fiis  faire  le  dégât  furies  terres 
des  évêques  de  Munfter  ôc  de  Minden ,  fur  celles  de  fon  cou- 
fin  Eric ,  ôc  dans  le  payis  de  Brème  >  oii  il  exigea  de  groffes 
contributions. 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XII.        355' 

Cependant  le  difFerend  qui  étoit  entre  le  duc  de  Cleves  ôc 
l'élecieur  de  Cologne,  par  rapport  à  leur  jurifdiction  ,  s'accom-  Henri  IL 
moda  par  l'entremife  de  l'éledeur  Palatin  ôc  de  celui  de  Tre-  1  c  r  -. 
ves ,  qui  s'étoient  affemblez  à  Bacherach,  Au  commencement 
du  mois  de  Juin,  l'éledeur  Palatin  ôc  celui  deMayence,  ôc 
les  Envoyez  de  l'éledeur  de  Bavière,  ôc  du  duc  de  'Wirtem- 
berg ,  s'afîemblerent  à  Francfort  par  ordre  de  l'Empereur,  pour 
chercher  les  moyens  de  finir  la  guerre  de  Franconie.  L'Em- 
pereur y  envoya  ,  en  qualité  d'Ambaiïadeurs ,  les  comtes  de 
Koningftein  ôc  de  Solms,  ôc  Henry  Haafe.  Il  y  vintauflî  des 
Envoyez  de  Ferdinand. 

Les  Evêques  demandoient  inflamment  qu'on  annullât  le 
traité  ,  comme  l'Empereur  l'avoit  déjà  fait  avant  le  fiége  de 
Metz  :  Albert  au  contraire  alléguoit,  pour  foiitenir  fes  droits, 
que  l'Empereur  l'avoit  confirmé  poftérieurement  ;  c'eft  pour- 
quoi les  médiateurs ,  voyant  que  Taffaire  dépendoit  entière- 
ment de  la  volonté  de  l'Empereur,  firent  dire  à  fes  Ambafia- 
deurs  de  demander  à  fa  Majefté  Impériale  une  inftrudion  fur  la 
confirmation  ou  la  caflation  du  traité.  L'Empereur  répondit 
le  17  de  Juin ,  que  l'année  précédente  il  avoitannullé  ce  traité  j 
parce  que  contraindre  quelqu'un  par  le  feul  motif  de  l'obéïf- 
fance  due  à  l'Empereur  ôc  à  l'Empire  ,  feroit  un  exemple  qui 
pourroit  tirer  à  conféquence  î  mais  qu'Albert  ,  dont  l'Empire 
avoir  befoin^  pour  réfifter  à  la  France,  ne  voulant  pas  traiter  avec 
lui  autrement,  il  avoit  été  contraint  de  s'accommoder  au  tems, 
ôc  de  confirmer  le  traité,  avec  intention  ,  fi  Dieu  lui  eût  donné 
un  plus  heureux  fuccès  au  fiége  de  Metz  ^  de  chercher  d'autres 
moyens,  pour  fatisfaire  ce  Prince  :  que  reconnoiflant  les  im- 
portans  fervices  qu'il  en  avoit  reçus  pendant  ce  fiége,  il  eût 
voulu  l'en  récompenfer  ;  mais  que  Dieu  en  ayant  difpofé  d'u- 
ne autre  façon ,  il  avoit  tenté  par  leur  entremife  des  voyes  d'ac- 
commodement, dans  la  diète  de  Heidelbergj  qu'il  étoit  fâché 
qu'Albert  eût  rejette  les  propofitions  qui  lui  avoient  été  faites, 
ôc  que  les  Princes  trouvoient  raifonnables  ;  que  pour  renouer 
la  conférence  ,  il  avoit  convoque  une  diète  à  Francfort ,  mais 
qu'il  avoit  appris  qu'Albert  en  vouloit  à  préfent ,  non  feulement 
aux  Evêques,  mais  encore  à  quelques  autres  Seigneurs ,  au  pré- 
judice des  traitez,  ôc  de  la  fidélité  qu'il  avoit  jurée  à  l'Empe- 
reur ôc  à  l'Empire;  lorfquil  fut  reçu  en  grâce?  que  ce  procédé 

Tt  iij 


55^  HISTOIRE 

.  lui  faifoit  d'autant  plus  de  peine,  que  quelques-uns  en  avoient 
Henri  IL  ^o'^Ç'-^  ^^  Bcheux  foupçons  contre  lui-mi3me  ;  qu'ainfî  il  Jes 
j  ç  ç  T^  exhortoit  à  pacifier  les  chofes  ,  fans  lui  demander  une  plus 
grande  explication  ;  qu'il  leur  donnoit  un  plein  pouvoir  de 
terminer  cette  affaire  >  qu'il  ratifieroit  tout  ce  que  les  média- 
teurs régleroient  ;  ôc  qu'il  avoir  réfolu  de  ne  rien  faire  dans 
la  fuite  fans  leur  confeil. 

Les  arbitres  ne  pouvant  rien  ftatuer  fur  une  réponfe  Ci  cap- 
tieufe ,  fe  féparerent  fans  avoir  rien  fait.  L'éle£leur  de  Bavière 
ôc  le  duc  de  Wirtemberg  ne  réuflîrent  pas  plus  à  Laugingen  , 
dans  l'accommodement  que  l'Empereur  les  avoir  chargez  de 
ménager  entre  le  comte  d'Oëtingen  ôc  fes  enfans.  L'Empereur, 
du  tems  de  la  ligue  de  Smalcade  ,  avoir  mis  au  ban  de  l'Em- 
pire Louis  d'Oëtingen  &  fon  t\\s  du  même  nom ,  &  avoir  don- 
né fes  Etats  à  Frédéric  ôc  à  Volfang  autres  enfans  du  Comte  , 
qui  étoient  attachez  au  parti  de  l'Empereur.  Le  Comte  avec 
fon  fils  Louis,  étant  rentrez  dans  les  bonnes  grâces  de  ce  Mo- 
narque,  accufa  fes  autres  enfans  d'ingratitude;  leur  animofité 
nourrie  par  des  invedives  réciproques  fut  un  invincible  obfta- 
cle  pour  l'accommodement  :  c'eft  pourquoi  TEmpereur  voyant 
que  ces  affemblées  particulières  ne  terminoientrien  ,  ôc  que  le 
feu  de  la  divifion  augmentoit  infenfiblement ,  convoqua  une 
diète  au  mois  de  May,  pour  le  13  d'Août:  depuis  elle  fut  remife 
au  premier  d'Odobre ,  ôc  enfin  au  premier  jour  de  Janvier  de 
l'année  fuivante. 

Dès  qu'Albert  eut  été  informé  de  la  ligue  des  Princes ,  ôc 
que  l'armée  des  Conféderez  étoit  fur  le  point  d'entrer  dans 
laFranconie,  il  mit  garnifon  dans  Sch>x'einfurt,  ôc  dans  les 
autres  places  qu'il  avoir  nouvellement  conquifes,  ôc  après  avoir 
exigé  de  grofles  contributions  ,  ôc  pris  des  otages  des  Etats  de 
Nuremberg  ôc  de  Bamberg  ,  il  paffa  promptement  en  Saxe 
pour  faire  diverfion.  Comme  il  étoit  proche  d' Arnftat ,  il  rc<jut 
les  envoyez  de  Jean  Frédéric,  ôcleur  promit  honnêtement  de 
ne  faire  aucun  deffât  fur  les  terres  de  leur  maître  :  il  tint  fa 
parole  ;  mais  il  pilla  plufieurs  villages  dans  le  territoire  d'Er- 
furt.  L'éleèleur  Maurice  ,  qui  avoir  envoyé  fes  troupes  en  Fran- 
conie  ,  étonné  de  la  marche  inopinée  d'Albert,  raffembla  à  la 
hâte  faNobleffcj  ôc  les  milices  de  fes  Etats,  pour  en  défen- 
dre l'entrée  ?  mais  Albert  ayant  paffé  outre,  fans  faire  d'infuke* 


DE  j.  A.  DE  THOU,  Liv.  XII.  537 

alla  camper  devant  Halberftat ,  6c  s'étant  emparé  des  portes  de 
la  ville  j  il  exigea  une  grofle  contribution  des  Eccléfiaftiques.  T-ipv.n,  jj 
En  continuant  fa  marche  avec  la  même  promptitude ,  il  fe  jetta     1  r  <-  y 
fur  les  terres  de  Henri  de  Brunfwickfon  ennemi ,  où  il  mit  tout        -^  ■>  ■>' 
à  feu  &  à  fang,  avec  le  fecours  d'Eric  de  Brunfwick  Ôc  de  la 
Noblefle  du  payis.  Cette  irruption  obligea  Henri  de  rappeller 
Philippe  ion  fils ,  qu'il  avoir  envoyé  avec  des  troupes  en  Fran- 
conicj  où  il  avoir  inutilement  attaqué  Schweinfurt.  Les  gens 
de  Maurice,  commandez  par  Heidec,  revinrent  pareillement, 
ôc  fe  joignirent  à  lui  auprès  de  Northaufen  5  mais  comme  Al- 
bert entra  alors  dans  le  payis  de  Menden  ,  Maurice  conjectu- 
ra que  l'ennemi  prendroit  la  route  de  la  Hefle  ,  d'où  il  fe  jet- 
teroit  dans  la  Franconie  5  il  alla  donc  de  Northaufen  à  Eim- 
beck,  pour  prévenir  fa  marche.    Ayant  raffemblé  fes  troupes 
dans  le  territoire  d'Hiîdesheim ,  il  campa  proche  d'OfterrodC:, 
d'où  Maurice  ôc  Henri  Plawen  fon  parent,  chancelier  de  Bo- 
hême j  déclarèrent  la  guerre  à  Albert,  au  nom  de  Ferdinand, 
f)ar  des  lettres  qu'ils  lui  envoyèrent  le  premier  de  Juillet.  Ils 
ui  reprochoient  fort  au  long  tout  ce  qu'il  avoit  fait ,  ôc  les  in- 
jures qu'ils  en  avoient  reçues?  ils  lui  repréfentoient  que  par 
un  efprit  toujours  éloigné  de  la  paix,  il  avoit  enfraintle  traité  de 
PafTaw  7  qu'il  harceloit  continuellement  les  feudataires  de  l'Em- 
pereur 6c  de  Maurice  j  ôc  qu'en  rejettant  tous  les  moyens  qu'on 
propofoit  pour  terminer  la  guerre  ,  il  fe  déclaroit  ennemi  du  re- 
pos public,  qu'il  ne  ceflbit  de  troubler  par  fon  humeur  inquiè- 
te 5  que  ces  motifs  les  eng'ageoient ,  pour  mettre  un   frein  à 
fa  méchanceté  6c  à  fes  entreprifes  audacieufes ,  à  lui  déclarer 
la  guerre,  de  l'aveu  ôc  du  confentement  de  l'Empereur,  fui- 
vant  les  conftitutionsde  l'Empire^ qui  les  obligeoientà  fecou- 
rir  leurs  voidns  contre  les  violences  des  traitres  6c  des  rebelles^ 
ôc  conformément  au  décret  de  la  Chambre  Impériale. 

Ces  lettres  furent  rendues  à  Albert  par  un  jeune  Gentil- 
homme, en  préfence  des  députez  que  l'Eledeur  de  Brande- 
bourg lui  avoit  envoyés  pour  propofer  un  accommodement. 
Après  les  avoir  lues ,  il  les  fit  voir  aux  feigneurs  de  fon  parti> 
ôc  leur  demanda ,  s'ils  vouloient  s'expofer  avec  lui  aux  mêmes 
hazards  5  ils  lui  promirent  de  ne  le  point  abandonner.  Alors  il 
fit  venir  ce  jeune  gentilhomme  devantles  députez,  Ôc  lui  par- 
la ainli  :  «  Je  n'ai   que  peu  de  mots  à  répondre  à  la  longue 


■  I III    •"•'•"Mvtm 


^SS  3' 


338  HISTOIRE 

«  lettre  de  votre  maître.  II  a  déjà  trois  fois  violé  fa  foi ,  &  il  en  a 

TT  jT    w  toujours  agi  lâchement  avec  moi  ;  voilà  une  quatrième  preu- 

M  ve  de  fa  perfidie  5  qu'il  vienne  ôc  nous  mefurerons  nos  for- 
«  ces.  "  Il  fit  enfuite  donner  quelques  pièces  d'or  àce  jeune 
homme  &  le  renvoya.  Les  députez  lui  dirent?  Nous  ne  fai- 
fons  donc  rien  ici  pour  la  paix.  Non  :  leur  répondit-il  ,  ôc 
vous  pouvez  vous  retirer.  Après  leur  départ  ,  Albert  faifant 
attention  à  l'importance  de  la  guerre  qu'il  alloit  entrepren- 
dre ,  envoya  à  l'Empereur  Eric  de  Brunfwick ,  le  trois  de 
Juillet  j  avec  ordre  de  lui  remontrer,  que  les  ennemis  d'Al- 
bert n'agilToient  pas  tant  contre  lui  j  pour  empêcher  l'exécu- 
tion des  traitez  ,  que  pour  détrôner  l'Empereur  même  î  que 
Il  la  Fortune  leur  étoit  favorable,  ils  fe  tourneroient  auffi-tôt 
du  côté  delà  France  :  Qu'il  avoir  des  preuves  que  le  Roi  leur 
avoir  fait  faire  des  propo(itions  avantageufes  ,  pour  former  un 
parti  contre  fa  majefté  Impériale  :  Que  quelques-uns  des  Elec- 
teurs avoient  déjà  promis  d'élire  un  autre  Empereur  :  Que  les 
Confeillers  de  la  chambre  de  Spire  avoient  excité  l'animofité 
des  Evêques  contre  Albert  :  Qu'il  prioit  donc  inftamnient  fa 
majefté  Impériale ,  de  ne  pas  trouver  mauvais  qu'il  entreprît 
quelque  chofe  contr'eux  :  Qu'ils  ofoient  faire  entendre  aux 
peuples ,  qu'Albert  avoit  confpiré  avec  l'Empereur ,  pour  oppri- 
mer la  liberté  Germanique  :  Qu'ils  avoient  fait  voir  de  préten- 
dues lettres  de  Tévêque  d'Arras  ,  par  lefquelles  ils  tâchoient 
de  faire  croire  qu'il  ne  levoit  des  troupes  que  par  ordre  de 
l'Empereur ,  ôc  qu'à  la  première  Diète  le  duc  d'Albe  devoir 
amener  en  Allemagne  Philippe,  Infant  d'Efpagne ,  pour  le  faire 
défigner  fuccefleurdefonpere  à  l'Empire  :  Qu'ils  avoient  trom- 
pé Ferdinand,  enforte  qu'il  s'étoit  joint  à  fes  ennemis,  ôc  lui 
avoit  déclaré  la  guerre  :  Qu'il  n'étoit  réduit  à  ces  extrêmitez 
que  pour  avoir  confervé  la  fidélité  inviolable  qu'il  lui  devoit; 
mais  qu'il  étoit  de  l'honneur  ôc  de  la  dignité  de  l'Empereur 
de  protéger  un  vaffal,  qu'ils  n'attaquoient  que  pour  porter  enfuite 
leurs  coups  jufqu'à  fa  majefté  Impériale  :  Qu'il  devoit  donc 
lui  accorder  fa  protedlion  contre  leur  violence  ,  ôc  que  s'il  vou- 
loir ordonner  l'exécution  des  traitez  ,  il  lui  ameneroit  aufïî- 
tôt  neuf  mille  chevaux  ,  ôc  environ  cent  compagnies  d'infan- 
terie. 

Ceux  de  Nuremberg  ôc  les  Evêques  profitèrent  de  l'abfence 

d'Albert . 


DEJ.  A.  DETHOU.Liv.  XII.         55P 

d'Albert  y  pour  faire  des   courfes  fur  fes  terres.    Comme  il  . 

ne  pouvoir  alors  ufer  de  réprefailles  ,  étant  occupé  à  raffem-  7^  ~  tT 
bler  fes  troupes ,  il  écrivit  à  ce  fujet  des  lettres  pleines  d'ai- 
greur ôc  d'emportement,  où  il  accufoit  la  ville  de  Nuremberg  ^  ^  J* 
de  s'être  unie  avec  ces  perfides  évêques  (car  c'eftainil  qu'il  les 
appelloit  )  pour  rétablir  le  Papifme  en  Allemagne.  La  ville  de 
Nuremberg  réfuta  cette  calomnie^  en  entrant  dans  te  détail  de 
toutes  les  violences  d'Albert.  Elle  remarqua  entr' autres  chofes, 
que  s'étant  emparé  d'Altorf  ôc  de  Lauffen,  villes  de  leur  dé- 
pendance, il  les  avoir  abandonnées  à  la  cruauté  ôc  à  la  brutalité 
du  foldat  ;  que  peu  content  de  ces  premières  violences  ,  il 
avoir  fait  arrêter  non  feulement  les  bourgeois  de  ces  deux  vil- 
les ,  mais  encore  une  multitude  foible  ôc  defarmée  d'habitans 
de  la  campagne  '■>  qu'il  les  avoit  fait  enfermer  en  différents  en- 
droits avec  tous  leurs  beftiaux  :  Qu'enfuite  ayant  allumé  de 
grands  feux  ,  principalement  aux  portes ,  de  peur  que  quel- 
qu'un n'échapât  ,  infenfible  aux  cris  ôc  aux  gémiffemens  de 
tant  de  miférables ,  il  avoit  fait  périr  avec  une  cruauté  barbare 
de  foibles  enfans ,  des  femmes  enceintes  ,  des  vieillards  décré- 
pits ,  ôc  avoit  enlevé  tous  leurs  troupeaux.  Que  par  égard  pour 
îbn  illuftre  fang ,  ôc  pour  quelques  Princes  de  fa  maifon,  qui 
meritoient  toutes  fortes  de  confidérations  ^  ils  s'abftenoient  de 
parler  de  quelques  autres  de  fes  a£tions ,  qui  juftifioient  affez 
que  ce  n'étoit  point  la  Religion  qui  le  faifoit  agir. 

Déjà  les  armées  étoient  prefque  en  préfence;  car  Albert  Bitaillce». 
ayant  traverfé  la  Saxe  à  grandes  journées  ôc  pafle  le  Wefer,  trc  Maurice  j 
étoit  arrivé  dans  le  diocéfe  d'Hildesheim  ,  ôc  étoit  venu  cam-  ^  Albert. 
per  auprès  de  Peine,  château  du  territoire  de  Lunebourg,  dans 
un  fonds  tout  environné  de  forêts ,  ôc  où  l'on  ne  pouvoir  arri- 
ver que  par  une  vallée  profonde  ,  ôc  un  détroit  très  -  dan- 
gereux. Maurice  étoit  vis-à-vis  fur  la  hauteur ,  ôc  dans  un  lieu 
découvert  de  tous  cotez.  On  avoit  tâché  jufqu'alors  de  ména- 
ger un  accommodement  entt'eux ,  par  l'entremife  des  Princes  ; 
ôc  le  jour  même  de  la  bataille,  qui  fe  donna  le  p  de  Juillet , 
on  fit  encore  de  part  ôc  d'autre  quelques  propofitions  de  paix. 
îl  étoit  déjà  plus  d'une  heure  après-midi  :  comme  les  gQws 
d'Albert  avoient  dîné ,  ôc  qu'ils  étoient  pleins  de  vin  ,  ils  fe 
trouvèrent  plus  difpofez  à  faire  une  infulte  qu'un  accommode- 
ment. Albert  lui-  même ^ homme  emporte^  ôc  qui  nefortoit 
Tome  11,  Vu 


340  HISTOIRE 

"  prefque  jamais  de  table  ,  qu'il  ne  fût  yvre,  n'ayant  pu  cotive- 

Henri  il  nir  fur  un  article  affez  peu  important,  au  lieu  de  renvoyer  à  Mau- 
^  S  S  5*  rice  le  projet  du  traité  ,  lui  fit  porter  infolemment  les  enfei- 
gneS)  qu'on  a  coutume  d'envoyer  lorfqu'on  veut  défier  l'enne- 
mi au  combat  ;  s'étant  en  même-tems  avancé  fièrement  à  la 
têtedefes  troupes ,  il  lui  préfenta  la  bataille.  Maurice  irrité  du 
procédé  d'Albert  fit  auflî-tôt  marcher  fes  troupes  déjà  pré- 
parées au  combat.  L'animofité  des  deux  partis  étoit  fi  grande, 
que  fans  attendre  que  les  rangs  fuffent  formés ,  ils  coururent  im- 
petueufement  les  uns  furies  autres,  ôcfe  mêlèrent  comme  pour 
s'égorger,  enforte  qu'ils  fembloient  moins  combattre  pour  la  vic- 
toire que  pour  le  carnage.  Cependant  le  côté  de  l'armée  où  étoit 
Maurice  commença  à  ployer;  trois  Cornettes  de  cavalerie 
ca  MUnic.  ^^  Mifne  ^  prirent  la  fuite  ;  alors  Maurice  courant  de  rang 
en  rang ,  appellant  chacun  par  fon  nom  ,  &  faifant  tous  fes 
efforts  pour  rétablir  le  combat ,  fut  blelfé  au  côté  droit  d'un 
coup  d'arquebufe.  Cet  accident  obligea  fes  gens  de  le  tranf- 
Mauricega-  porter  au  camp  ;  mais  comme  il  étoit  le  plus  fort  en  cavale- 
&"  y  eft  blèfle  ^^^-^  ^^  demeura  vi£torieux ,  après  un  combat  long  ôc  très-fan- 
à  mort.  glant.  Charle  Vidor,  ôc  Philippe ,  tous  deux  fils  de  Henri  de 
Brunfwick  ,  Frédéric  deLunebourg,  ôc  les  comtes  de  Barben 
ôc  de  Beichlingen ,  relièrent  fur  le  champ  de  bataille.  Quel- 
ques hiftoriens  rapportent  qu'Albert  fut  fait  prifonnier,  mais 
que  n'étant  pas  reconnu ,  ou  s'étant  rachetté  fur  le  champ , 
il  fe  retira  heureufement  à  Hannovre.  On  lui  prit  foixante-quatre 
drapeaux  ôc  quatorze  étendarts  ,  qu'on  préfenta  à  Maurice. 
Vaine  confolation  pour  un  homme  mourant  !  On  perdit  de 
part  Ôc  d'autre  quatre  mille  hommes  ,  fans  compter  un  grand 
nombre  de  prifonniers.  Albert  fe  hâta  de  combattre ,  ou  par 
un  emportement  d'yvrefle,  ou  fur  les  nouvelles  qu'il  eut  des 
grands  fecours  qui  dévoient  venir  à  Maurice  de  toutes  parts. 
En  effet ,  le  lendemain  de  la  bataille ,  il  arriva  cinq  cens 
chevaux  de  Bohême  ,  que  Ferdinand  lui  envoyoit  ,  on  fept 
cens  de  la  part  du  Landgrave  de  Helfe  fon  beau-pere. 

Maurice  étant  à  l'extrémité,  écrivit  à  l'Evêque  de  Wirtz- 
bourg  le  fuccès  de  la  bataille ,  ôc  lui  manda  de  faire  garder 
les  paffages  ,  pour  arrêter  Albert  dans  fa  fuite.  Sentant  les  ap- 
proches de  la  mort,  fans  qu'il  témoignât  la  craindre,  ôc  con- 
îervant  toujours   la   même  égalité  d'anie  ,  il  pourvut  aux 


D  E  J.  A.  DE  T  HO  U  >  L  I  V.  XII.  541 

befoins  de  fon  armée  ,  ôc  aux  affaires  de  fa  maifon  ;  il  affûra  «  ■— 

qu'il  mouroit  fans  regret ,  que  la  foi  vive  qu'il  avoir  au  Fils  Henri  IL 
de  Dieu  relevoit  fes  efpérances  ,  ôc  que  l'inconftance,  la  le-  i  5  c  3. 
gereté  &  l'ingratitude  des  hommes ,  qu'il  avoit  fi  fouvent 
éprouvées ,  lui  faifoient  quitter  fans  regret  une  vie  agitée  de 
tant  de  foins  ,  de  troubles ,  ôc  d'inquiétudes.  Enfuite ,  il  s'en- 
tretint en  particulier  fur  l'état  de  fon  ame  avec  le  Miniftre 
Jean  Aubin,  fuivant  l'ufage  de  l'églife  Luthérienne,  ôc  com- 
munia avec  beaucoup  de  ferveur  Ôc  de  pieté.  Il  mourut  dans  ^qj-^  ^^ 
fon  camp  le  1 1  de  Juillet  à  neuf  heures  du  matin  ,  âgé  de  Maurice. 
trente-deux  ans.  On  dit  que  plufieurs  chofes  extraordinaires 
annoncèrent  cette  mort;  comme  des  chiens,  qui  fe  battirent 
Jufqu'à  s'étrangler  les  uns  les  autres ,  des  cris  confus ,  ôc  des 
henniflemens  de  chevaux  qu'on  entendit  la  nuit  dans  le  camp 
où  il  mourut ,  des  hurlemens  affreux  qui  retentirent  dans  les 
villes  ••>  la  tête  de  fa  Statue ,  qui  étoit  dans  la  citadelle  de  Ber- 
ling ,  fe  fépara  du  bufte ,  fans  qu'on  y  touchât  j  Ôc  un  hom- 
me de  confidération  le  vit,  dit-on,  enfonge,  dans  une  mai- 
fon toute  en  feu.  On  remarqua  aulTi  vers  le  commencement 
de  Juin  des  gouttes  de  fang  fur  les  feuilles  des  herbes,  non 
feulement  dans  ces  payis,  mais  à  Strasbourg.  Cependant  plu- 
fieurs attribuèrent  cet  efî'et  à  quantité  de  papillons,  qui  vo- 
loient  alors ,  ôc  qui ,  en  crevant ,  teignirent  les  herbes  d'une 
couleur  de  fang. 

Les  entrailles  de  Maurice  furent  inhumées  à  Seiffers-Hau- 
fen,ôc  fon  corps  fut  dépofé  dans  l'églife  de  S.  Thomas  de  Leipfic. 
Joachim  Camerarius  prononça  fon  oraifon  funèbre  le  ip  de 
Juillet ,  ôc  on  ordonna  qu'on  célébreroit  tous  les  ans  la  mé- 
moire de  ce  grand  Prince.  Enfin  il  fut  porté  à  Fribourg, 
ville  fameufe  par  fes  mines  d'argent.  Le  Confeil  de  la  ville , 
&  Agnès  ,  femme  du  Landgrave  de  Heffe  ,  avec  une  grande 
fuite  de  Dames  de  di{l:in6lion ,  vinrent  au-devant  du  corps , 
pour  augmenter  le  convoi.  On  l'inhuma  le  23  de  Juillet  dans 
l'églife  de  Notre-Dame  >  auprès  de  Henri  fon  père,  ôc  d'Al- 
bert  fon  fils.  Daniel  Dreffer  curé  de  Drefde  y  fit  fon  orai- 
fon funèbre  ;  enfin  on  éleva  à  ce  grand  Prince  un  Maufolée 
magnifique  ôc  digne  de  lui.  Il  cultiva  les  belles  -  lettres  au 
milieu  des  guerres  qu'il  eût  à  foutenir  ;  il  protégea  l'Univcr- 
fité  de  Wittemberg  ,  ôc  augmenta  celle  de  Leipfic  î  il  fonda 

Vu  ij 


54^  H  I  S   T   O  I   R  E 

des  Collèges  à  Mifne  fur  l'Elbe,  à  Pforten  fur  le  Saal,  Ôcà 
Henri  II.  Griman  fur  la  Mulde  :  il  fit  bâtir  plufieurs  forterefles,  ôc  en 
j  ^  rétablit  quelques-autres,  comme  celle,  qui  de  fon  nom  a  été 

appellée  Morikenberg ,  &  celles  de  Todtenberg,  de  Sanfer- 
bergen ,  de  Khemniz ,  de  Schoppen ,  avec  la  citadelle  de  Dref- 
de ,  la  plus  belle  ôc  la  plus  grande  de  toutes. 
Parallèle  de       II  avoit  été  autrefois  lié  d'une  étroite  amitié  avec  Albert  5 
S^ah"*^^  ^     ^^'^  ^^^  étoient  de  même  âge,  ôc  avoient  d'ailleurs  les  mêmes 
inclinations  ,  ils  fervirent   enfemble  l'Empereur  ,  première- 
ment dans  la  guerre  de  France ,  ôc  neuf  ans  après  dans  celle  de 
Smalcalde  î  enfin  ils  prirent  conjointement  les  armes  contre 
l'Empereur  même,  ôc  ce  fut  alors  qu'ils  commencèrent  à  fe 
defunir.  Maurice  vouloir  s'emparer  ae  toute  l'autorité,  Ôc  s'at- 
tribuer toute  la  gloire  de  ce  qu'ils  avoient  fait  enfemble.  Al- 
bert de  fon  côté  ne  pou  voit  fouffrir  perfonne  au  deffus  de  lui, 
ôc  comme  il  étoit  accoutumé  aux  troubles,  on  ne  put  jamais 
le  faire  confentir  au  traité  de  Pafiaw.  Quoique  d'un  caradere 
différent ,  ils  paroiflToient  tous  deux  nez  pour  changer  la  face 
des  affaires  d'Allemagne.  Albert  vif  ôc  impétueux  ne  fongeoit 
»  qu'au  préfent  j  libéral  jufqu'à  la  profufion  ,  il  gagnoit  par  fa 

magnificence  l'affeiElion  des  gens  de  guerre  j  mais  en  même 
tems ,  par  fon  efprit  turbulent  ôc  féroce ,  il  fe  faifoit  craindre  de 
tout  le  monde  j  il  étoit  d'ailleurs  yvrogne  ôc  querelleur,  ôc  il 
fît  voir  plufieurs  fois  par  fon  exemple  ,  que  lorfque  i'efprit  eft 
troublé  par  Fivreffe ,  il  fe  porte  naturellement  à  la  cruauté.  Sqs 
fréquentes  débauches  ayant  altéré  fa  raifon ,  Ôc  l'ayant  comme 
accoutumé  à  la  perdre ,  Ôc  à  n'être  plus  maître  de  lui-même , 
l'inhumanité  lui  devint  comme  naturelle ,  enforte  que  fa  fureur 
éclatoit  fouvent,  même  fans  être  excitée  par  le  vin.  Maurice 
au  contraire,  fage  ôc  politique ,  cachoit  adroitement  fes  vues 
ambitieufes  fous  une  gravité  ôc  une  douceur  affedées ,  ôc  les 
portoit  bien  plus  loin  qu'Albert.  Plutôt  libéral  que  prodigue, 
quoiqu'il  afpirât  à  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  grand ,  il  agiffoit  tou- 
jours avec  modération  :  il  ne  put  donc  fouffrir  long-tems  l'or- 
gueil ôc  la  férocité  d'Albert.  Voyant  qu'il  fe  faifoit  un  jeu 
d'exciter  des  troubles ,  fans  aucun  égard  à  la  juftice  ôc  à  la 
bien-féance ,  il  renonça  à  fon  amitié  '•>  ôc  pour  ménager  fa  répu- 
tation, dont  il  avoit  recouvré  une  grande  partie  l'année  pré- 
cédente, il  entra  dans  la  ligue  des  Evêques  ôc  des  villes, Ôc 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.  XII.       $45 

s*engagea  contre  Albert  dans  une  guerre  qui  lui  fut  fatale,  — 

ôc  qui  mit  fin  à  tous  fes  vaftes  projets.  Henri  IL 

La  défaite  d'Albert  fut  en  quelque  façon  compenfée  par     i  ^  <  ->, 
la  mort  de  fon  ennemi?  mais  la  perte  de  cette  bataille  le  mit 
hors  d'état  d'avoir  dans  la  ,fuite  une  armée  confidérable  fur 
pied.  On  n'eut  pas  de  peine  à  fe  perfuader  que  l'Empereur  n'a- 
voit  pas  été  fâché  de  la  mort  de  Maurice.  Le  fouvenir  de  ce 
que  ce  Prince  avoir  fait  contre  lui ,  jufqu'à  ébranler  fa  puif- 
fance  en  Allemagne  ,  lui  devoir  faire  craindre  de  plus  grandes 
entreprifes  de  la  part  d'un  efprit  fi  dangereux  :  car  les  avis , 
qu'Eric  de  Brunfwick  avoir  donnez  à  l'Empereur  de  la  part 
d'Albert ,  n'étoient  pas  fans  fondement.  Il  efl:  certain  que  Mau- 
rice i  peu  de  tems  avant  fa  mort ,  avoit  propofé  au  Roi  de 
foûlever  les  Payis-bas  ,  ôc  d'y  exciter  des  mouvemens  très- 
préjudiciables  à  l'Empereur.  Ces  motifs  avoient  engagé  Charie 
à  ne  répondre  qu'avec  ambiguité  à  toutes  les  demandes  des 
Princes ,  qui  avoient  été  choifis  pour  arbitres  ,  ôc   à  ne  pas 
abandonner  Albert  ,  quelque  injuftes  que  fuffent  fes  préten- 
tions, comme  il  fit  après  la  mort  de  Maurice  ,  dont  il  n'a- 
voit  plus  rien  à  craindre.  Ainfi  le  22  de  Juillet,  il  répondit 
à  Eric   de  Brunfwick  ,  qu'Albert  lui  avoit  envoyé  (  comme 
nous  avons  déjà  dit  )  qu'il  étoit  fâché  que  la  diviiion  eût  été 
portée  jufqu'au  point  où  elle  étoit  î  qu'il  appréhendoit  qu'Al- 
bert ne  fuccombât  fous  la  puifTance  ôc  les  efforts  de  la  ligue , 
que  plufieurs  Princes  ôc  les  principaux  Etats  de  l'Empire 
avoient  formée  contre  lui  j  qu'il  lui_confeilloit  donc  d'avoir 
recours  à  la  négociation ,  Ôc  d'agréer  les  propofitions  qu'on 
lui  feroitj  qu'autrement  dans  les  conjondures  préfentes,  il  ne 
pouvoit  accepter  les  fecours  qu'Albert  lui  offroit ,  fans  aug- 
menter les  foupçons  ôc  les  troubles  de  l'Empire. 

Augufte  ,  frère  de  Maurice  ,  étoit  alors  avec  fa  femme 
chez  le  Roi  de  Dannemarck  fon  beau-pere.  Pendant  fon 
abfence  la  Nobleffe  ôc  les  Etats  de  la  Saxe  avoient  retenu  pour 
fe  défendre  une  partie  de  l'armée.  Dès  qu'il  fut  arrivé , 
c'eft-à-dire  .  vers  le  commencement  d'Août  ,  il  fit  faire  fer- 
ment à  tout  le  peuple  ôc  particulièrement  à  ceux  de  Wittem- 
berg ,  qu'ils  obéïroient  à  lui  ôc  à  fes  defcendans  mâles  j  qu'à 
leur  défaut ,  la  fucceffion  retourneroit  à  Jean  -  Frédéric  ôc 
à  fes  enfans  ,  pourvu  qu'ils  fe  conformaffent  aux  ordres   de 

V  V  iij 


544  HISTOIRE 

M^^— ■■  l'Empereur  ]  &  qu'ils  obfervaflent  les  traitez  î  qu'autrement 
Henri  II.  ^^^^  feroit ,  fuivant  les  conventions ,  dévolue  par  droit  hérédi- 
^  S  ^  3'  ^^^^^  ^^  Landgrave  de  HefTe.  Ayant  enfuite  été  falué  Electeur, 
il  convoqua  les  Etats  de  Saxe  pour  le  vingtième  d'Août.  Il 
y  eut  dans  ce  même  tems  un  fi  grand  tremblement  de  terre 
à  Mifne ,  &  dans  la  contrée  voifine,  jufqu'à  l'Elbe  ,  que  les  toits 
des  maifons  fembloient  fe  heurter. 

Dans  l'aflemblée  des  Etats  à  Leipf le ,  Augufte  mit  en  déli- 
bération ,  s'il  devoit  fe  joindre  à  Ferdinand ,  aux  Princes  ôc 
aux  Evêques  contre  Albert ,  ôe  continuer  la  guerre  commen- 
cée par  fon  frère  j  comment  il  vengeroit  fa  mort ,  au  cas  qu'on 
ne  jugeât  pas  à  propos  d'entrer  dans  la  Ligue  î  ôc  enfin  fur 
quel  pié  il  pourroit  traiter  avec  Jean  Frédéric.  Car  celui- 
ci  ,  même  avant  la  mort  de  Maurice ,  avoir  pris  dans  fes  lettres 
ôc  fur  fa  monnoye  le  nom  d'Ele£teur ,  ôc  deux  épées  croifées  , 
qui  en  font  les  marques,  ôc  il  faifoit  fortifier  la  citadelle  de  Gotha 
de  concert  avec  l'Empereur.  Maurice  s'en  étant  plaint,on  avoit 
parlé  d'accommodement ,  mais  fans  aucun  fuccès.  Après  fa 
mort ,  Jean  Frédéric  avoit  envoyé  des  députez  aux  Princes , 
pour  demander  qu'on  lui  rendît  ce  qui  lui  appartenoit  :  il 
avoit  aufiî  envoyé  à  ce  fujet  Guillaume  fon  fils  à  l'Empereur 
dans  les  Pays-bas  ^  ôc  il  étoit  prêt  de  faire  une  dépuration  à 
Ferdinand  ôc  au  roi  de  Bohême  ^  ;  mais  pendant  l'abfence 
d'Augufte ,  les  Etats  de  Saxe  l'avoient  prévenu  par  une  dépu- 
ration contraire. 

Jean  Frédéric  envoya  des  députez  à  l'aflemblée  deLeipfic; 
pour  y  foûtenir  fes  droits  5  ôc  les  Etats  du  Payis  qui  lui  appar- 
tenoit appuyèrent  fes  prétentions  avecbeaucoup,  de  zélé.  Mais 
Augufle,  fans  rejetter  les  voyes  d'accommodement  ,  oppofa 
les  difpofitions  faites  par  l'Empereur ,  aufquelles  Jean  Frédéric 
s'étoit  obligé  de  fe  conformer.  Après  une  mûre  délibération , 
l'afllemblée  répondit  aux  demandes  d'Augufte  ,  qu'il  fembloit 
convenable  qu'il  fût  neutre  dans  la  guerre  préfente  ,  ôc  qu'il 
entretînt  la  paix  avec  les  deux  partis  j  ôc  qu'à  l'égard  de  fon 
différend  avec  Jean  Frédéric ,  il  falloir  prendre  l'électeur  de 
Brandebourg  pour  médiateur.  Tel  fut  le  refultat  de  l'aflemblée. 
Augufte  par  ce  moyen  fe  tira  d'une  affaire  difficile  ôc  péril- 
leufe,  Ôc  il  eut  par  là  un  motif  pour  s'excufer  de  renouveller 
).  Maximilien  d'Autriche ,  ûls  aine  de  Ferdinand. 


ssm 


DE   J.   A.  DE  TUOV,  Liv.  XÎI.  545* 

l'alliance  que  Maurice  avoitcontradée,  comme  Henri  Plawen 

l'en  prefToit  par  l'ordre  de  Ferdinand.  Henri  IL 

Sur  ces  entrefaites,  l'évêquede  Wirtzbourg  mit  le  fiége  de-  1553. 
vant  Schweinfurtj  où  Albert  avoir  garnifon.  L'évêque  deBam- 
berg ,  &  ceux  de  Nuremberg ,  après  avoir  fait  de  vains  efforts 
pour  prendre  Culmbach  ,  fe  joignirent  aux  troupes  dePlawen  , 
pour  affiéger  HofF,  qui  appartenoit  à  Albert.  Pendant  qu'ils 
étoient  devant  cette  place  ,  Albert  ôc  Henri  de  Brunfwick, 
après  s'être  un  peu  remis  de  leurs  pertes,  firent  de  nouvelles 
levées.  Brunfwick  étoit  fans  argent ,  mais  Albert  n'en  manquoit 
pas  :  on  s'étonnoit  des  reffources  qu'il  avoir,  pourfoùtenir  une 
guerre  fi  ruineufe.  Quelques-uns  foupçonnoient  que  Marie  de 
Hongrie ,  fœur  de  l'Empereur ,  lui  fournifibit  fecretement  des 
fommes  d'argent  pour  cette  guerre.  Cette  nécefi^ité  reduifit 
Brunfwick  àdefâcheufes  extrêmitez  j  car  fes  gens ,  qui  n'étoient 
pas  payez ,  fe  mutinèrent ,  ôc  ils  vouloient  pafler  du  côté  d'Al- 
bert ,  qui  les  en  follicitoit  vivement.  Il  arriva  fort  à  propos 
que  les  évêques  ôc  la  ville  de  Nuremberg  envoyèrent  de  l'ar- 
gent ,  dont  on  paya  les  foldats  j  ce  qui  appaifa  entièrement  la 
fédition.  Brunfwick,  pour  n'avoir  pas  affaire  à  tant  d'ennemis  > 
traita  avec  Eric  fon  coufin.  Quelque-tems  après  Augufte  Ôc 
Albert  fe  réconcilièrent,  par  l'entremife  des  envoyez  de  Bran- 
debourg ,  ôc  à  la  follicitation  du  roi  de  Dannemarc  ,  qui 
croyoit  cet  accommodement  avantageux  à  fon  gendre.  Le 
traité  fut  conclu  le  1 1  de  Septembre.  Les  conditions  étoient  : 
Qu'Augufte  ne  continueroit  point  la  guerre  commencée  par 
fon  frère  ,  ôc  qu'il  ne  donneroit  aucuns  fecours  aux  ennemis 
d'Albert  :  Qu'Albert  pareillement  ne  feroit  aucun  a£le  d'hofti- 
lité  contre  Augufte  5  ôc  que  s'il  étoit  obligé  de  paffer  fur  fes 
terres  ,  il  n'y  feroit  aucun  dégât  :  Qu'Augufte  en  congédiant 
fes  troupes ,  empêcheroit  qu'elles  ne  paffafl'ent  du  côté  des  en- 
nemis d'Albert.  Enfin  on  ajouta,  par  une  claufeexpreffe,  qu'on 
renouvelleroit  au  plutôt  l'alliance  héréditaire  des  deux  maifons 
de  Saxe  ôc  de  Brandebourg. 

Le  lendemain  Albert,  qui  s'étoit retiré  à  Brunfwick,  fitfortir     Albert  eft 
fes  troupes  de  la  ville  ;  mais  ayant  engagé  le  combat  avec  trop  ^^^^'^  P?*" 
de  précipitation,  il  fut  défait ,  parce  qu'il  manquoit  d'mfanterie ,  Biunfwkk. 
Ôc  que  Henri  de  Brunfwick  en  avoir  plus  de  vingt  compagnies. 
Ainfi  peu  de  temsaprès^  ceux  qui  étoient  dans  Hoff,  ayant  appris 


34^  HISTOIRE      •' 

î  le  fuccès  de  cette  bataille,  fe  voyant  d'ailleurs  fans  efpérance  de 


Henri  IL  Recours  &  fans  vivres,  ôcconfidérant  que  la  brèche  étoit  ouverte  , 
I  f-  r  5.  ôc  que  leurs  murailles  étoient  fort  ébranlées  par  le  feu  conti- 
nuel des  alTiégeans ,  ils  fe  rendirent  à  Plawen  ,  qui  fe  fit  prê- 
ter ferment  par  les  habitans  pour  lui  &  pour  fes  enfans  ,  ôc 
qui  laiiTa  pour  la  garde  de  la  place,  une  compagnie  d'infante- 
rie ,  ôc  quelques   pièces  de  grofle  artillerie. 

Dans  ce  même  mois  on  réforma  par  l'ordre  de  l'Empereuc 
fix  compagnies  ,  qui  étoient  depuis  un  an  en  garnifon  à  Auf" 
bourg.  L'éie£leur  Palatin  y  ôc  celui  de  Mayence ,  ôc  les  ducs 
de  Bavière  ôc  de  Wirtembergs'aflemblerentà  Heylbron,  pouc 
conférer  enfemble.  L'EledIeur  de  Trêves  >  le  duc  de  Cle- 
ves ,  ôc  Ferdinand  évêque  de  FafTaw  y  envoyèrent  des  dé- 
putez. 

Albert ,  après  la  perte  de  cette  bataille^rentra  dans  Brunf>xàck; 
Mais  ayant  appris  que  Henri  vouloir  l'y  afliéger ,  il  en  fortit ,  ôc 
marqua  dans  la  Thuringe  le  rendez-vous  de  la  cavalerie  qu'il 
avoir  pu  ramafler ,  avec  ordre  de  l'y  attendre.  Il  s'y  rendit  bien- 
tôt, avec  un  corps  de  troupes  qu'il  avoir  levées  de  toutes 
parts.  Le  trois  de  Septembre  étant  allé  à  grandes  journées  à 
Weinmar ,  où  il  fut  bien  reçu  par  rEle£leur  de  Saxe ,  il  pafla 
en  Franconie.  Plawen  étoit  alors  occupé  au  fiége  de  Barreuth, 
ville  appartenante  à  Albert.  Dès  qu'il  apprit  fon  arrivée,  il 
leva  le  fiége ,  ôc  fe  retira  à  Bamberg.  Mais  Albert  étant  allé  juf- 
qu'à  Hoff  à  la  tête  d'une  nombreufe  cavalerie ,  tomba  fur  la 
garnifon ,  qui  en  étoit  fortie ,  fans  rien  craindre ,  pour  fe  prome- 
ner aux  environs  j  ôc  avec  le  fecours  des  habitans ,  qui  animez 
p^r  la  préfence  de  leur  Prince  avoient  pris  les  armes ,  il  l'a 
défit  entièrement.  Il  trouva  dans  la  ville  plufieurs  pièces  de 
grofle  artillerie  ôc  de  campagne ,  mais  fans  leurs  affûts ,  qui 
avoient  été  employez  au  fiége  de  Barreuth.  Albert  mit  en  gar- 
nifon dans  Hoff  une  compagnie  de  gens  de  pié ,  ôc  s'avança 
versBlalfebourg,  pendant  que  Henri,  comme  il  l'avoit  prévu, 
afTiégeoit  la  ville  de  Brunfwick.  Henri  preffoit  vivement 
le  fiége  ,  ôc  la  ville  étoit  en  péril ,  quand  les  Conféderez  le 
rappellerent.  Il  voulut  exiger  des  aiïiégez  quatre-vingt  mille 
écus  d'or  pour  les  frais  de  la  guerre  :  ils  les  refuferent  d'abord; 
mais  voyant  que  les  foldats  ne  vouloient  pas  fe  redrer ,  fang 
être  payçz,  ôç  craignant  pour  eux-mêmes  y  ils  s'obligèrent  de 

fourni^ 


DE  J.   A.  DE  THOU,  Liv.  XII.  547 

R)urnir  cette  fomme.  Le  jour  du  payement  ayant  été  fixé,  il  - 

marcha  vers  la  Thuringe.  L'éledeur  de  Saxe  en  fut  informé  Henri  IL 
fe  jetta  dans  Gotha ,  6c  laiffa  dans  Weinmar  fa  femme  qui  étoit  i  5  5  3- 
malade.  Henri  deBrunfwicklui  écrivit,  ôc  ap»ès  lui  avoir  re- 
proché les  injures  qu'il  en  avoir  reçues,  ôc  la  conférence  que  cet 
Eledeur  avoit  eue  depuis  peu  avec  Albert,  fon  ennemi  ôc 
celui  de  toute  PAllemagne,  il  lui  dit  qu'il  étoit  tems  de  lui  ren- 
dre la  pareille  ,  Ôc  de  fe  venger  des  hoftilitez  qu'il  avoit  com- 
mencées. Henri  vouloir  aulîi  faire  la  guerre  à  Albert  ôc  à  Vol- 
rad  comtes  de  Mansfeld  ;  mais  Augufte ,  dont  ils  avoient  implo- 
ré le  fecours ,  les  reconcilia. 

L'éledeur  Augufte  ayant  reçu  la  lettre  de  Henri  de  Brunf- 
\(^ick  ,  lui  envoya  des  perfonnes  de  fa  part.  Henri  s'avança  alors 
jufqu'à  Weinmar  avec  deux  cornettes  ôc   cinq    enfeignes  : 
il  y  fut  bien  reçu  par  rEle£leur ,  avec  qui  il  fe  reconcilia  ,  par 
l'entremifô  du  chancelier  Minquitz  ;  enforte  qu'il  remit  l'ar- 
gent qu'il  vouloit  exiger ,  ôc  fe  retira  fans  faire  aucun  dégât. 
Il  fe  rendit  le  7   de  Novembre    au  camp  des  Conféderez , 
devant  Liechtenfelz  de   la  dépendance  de  Bamberg.  Plawen 
y  affiégeoit  neuf  compagnies  des  troupes  d'Albert ,  qui  étoient 
auparavant  à  Barreuth.  Ayant  fait  venir  du  canon  de  Nurem- 
berg, il  prit  la  ville  trois  jours  après  :  lagarnifon,  qui  fe  rendit 
à  difcretion ,  fut  renvoyée  fans  armes  ôc  fans  drapeaux ,  ôc  on 
ne  retint  que  les  chefs.  On  s'avança  enfuite  vers  Culmbach , 
dont  on  fit  approcher  le  canon.  Mais  les  alîiégez  défefpérant 
de  pouvoir  défendre  la  ville  ,  tranfporterent  à  BlafTebourg  tout 
ce  qu'ils  purent  enlever  de  leurs  effets ,  ôc  s'y  retirèrent  eux- 
mêmes  pendant  la  nuit,  après  avoir  mis  le  feu  à  leurs  mai- 
fons.  Les  Alliez  étant  entrez  dans  la  ville ,  maffacrerent  tous 
ceux  qui  tombèrent  entre  leurs  mains ,  ôc  après  avoir  éteint 
le  feu  ,  ils  pillèrent  ce  qui  reftoit.  Plawen  fit  démanteler  Bar- 
reuth ,  Liechtenberg ,  ôc  Hoff  qu'il  avoit  prifes  depuis  peu , 
ôc  afïïégea  BlafTebourg  la  principale  fortereffe  d'Albert ,  où  il  y 
avoit  une  nombreufe  garnifon. 

En  même  tems,  Henri  de  Brunfwick  ayant  reçu  un  renfort 
des  troupes  qu'on  lui  avoit  envoyées  de  Nuremberg  ôc  deFor- 
cheim ,  afîiégea  Schweinfurt ,  ville  fituée  fur  le  Mein  ,  ou  Al- 
bert avoit  mis  une  forte  garnifon.  Ce  dernier  s'étant  douté  que 
la  place  pourroit  être  afTiégée  >  avoit  fait  enlever  les  fourrages 
Tom.  IL  X  X 


348  HISTOIRE 

^^^________^  des  lieux  d'alentour ,  ôc  brûler  toutes  les  maifons  des  environs. 

Zj         Z7  On  en  vint  bientôt  aux  mains  5  Ôc  Henri  fut  battu.    Voyant 
liENRi  1.  ^^v|  ^^  j^^  ^^^.^  p^^  poiïible  de  former  le  fiége  cette  année, 

^  ^  ^  ^*     il  abandonna  foji  entreprife,  ôc  fe  redra  chez  lui  par  les  terres 
de  Jean  Frédéric  de  Saxe. 

Sebaftien  Schertel ,  dont  on  avoit  mis  la  tête  à  prix ,  com- 
me nous  l'avons  dit ,  rentra  alors  dans  les  bonnes  grâces  de 
l'Empereur  ôc  du  roi  Ferdinand  ,  ôc  recouvra  tous  fes  biens. 
Quelque  tems  après,  la  Chambre  de  Spire  mit  avec  les  forma- 
litez  ordinaires  Albert  de  Brandebourg  au  ban  de  l'Empire, 
comme  ennemi  de  la  nation  ôc  de  la  tranquiiité  publique  :  on 
permit  de  le  tuer ,  ôc  de  s'emparer  de  tous  fes  biens.  Dès  qu'il 
fut  informé  de  ce  décret ,  il  pria  l'Empereur  de  le  caiTer  5  ce 
qui  lui  fut  refufé.  Alors  il  protefta  par  un  Manifefte  contre  le 
décret,  comme  ayant  été  acheté  par  les  Evêques  j  cela  n'em- 
pêcha pas  que  la  Chambre  ne  chargeât  les  provinces  frontiè- 
res de  l'Empire ,  de  le  mettre  à  exécution. 
L'Empereur       Pendant  que  ces  chofes  fe  pafToient  en  Allemagne ,  l'Empe- 
afTiége  Te-    reur^qui  avoit  été  tout  l'hyver  dans  les  Pays-bas^  réfolutd'af- 
rouennc.        fiéger  Teroûenne  ,  dans  le  comté  de  Ponthieu,  pour  fe  ven- 
ger du  honteux  affront   qu'il  avoit  reçu  depuis   peu  au  fié- 
ge de  Metz.   Cette  ville  étoit  fituée  un  peu  au-deflbus  de  la 
fource  de  la  rivière  du  Liz ,  qui  baignoit  fes  murailles.  Elle 
étoit  à  quatre  milles  de  S.  Orner ,  entre  les  deux  comtez  de 
Flandre  ôc  d'Artois ,  qui  ont  toujours  relevé  du  royaume  de 
France  j  ôc  elle  fervoit  comme  de  rempart  contre  les  courfes 
des  Anglois ,  qui  étoient  alors  les  maîtres  de  la  côte  de  Calais. 
Son  affiete  avantageufe ,  fes  fortifications,  ôc  une  nombreufe 
garnifon^  la  rendoient  redoutable  à  fes  voifins,  fort  incommo- 
dez des  courfes  fréquentes  que  de-là  nous  faifions  fur  eux.  Ils 
avoient  conçu  tant  de  haine  contre  les  habitans  de  cette  ville , 
qu  on  ne  doutoit  point ,  qu'à  la  première  occafion ,  ils  ne  mif- 
fent  tout  en  œuvre  pour  s'en  rendre  les  maîtres  ,  ôc  fe  déli- 
vrer par  ce  moyen  des  dangers  où  les  expofoit  une  guerre 
continuelle.  Cette  confidération  engagea  FEmpereur  à  entre- 
prendre le  fiége  de  Teroiienne.  11  comptoir  de  ne  manquer 
ni   de  foldats  ni  de  pionniers  pour  cette  expédition.  Il  avoit 
d'abord  deftiné  pour  la  conduite  de  ce  fiége  Antoine  de  Croy 
comte  de  Rœux  3  mais  le  Comte  étant  mort  dans  ce  même  tems^ 


DEJ.   A.  DE     THOU,Liv.  XII.        549 

il  y  envoya  fur  la  fin  d'Avril  des  troupes  commandées  par  Pon-  , 

ce  Lallain  de  Binecour:,  capitaine  aufii  diftingué  par  fes  ex-  Henri  II 
plois  militaires ,  que  par  fa  naiffance.  1  c  c  ?   * 

Jean  de  LofTes ,  qui  étoit  alors  dans  la  place  ,  ôc  qui  en  étoit 
le  Gouverneur,  n'avoit  pour  la  défendre  que  les  compagnies 
bourgeoifes  ,  ôc  quelque  cavalerie  légère  >  dépourvu  d'ailleurs 
de  toutes  munitions  ae  guerre  ôc  de  bouche ,  par  la  faute  des 
autres  Gouverneurs  qui  favoient  précédé.  Cette  négligence 
fut  particulièrement  imputée  à  Jean  d'Eftouteville  '  fieur  de 
Villebon  ,  qui  avoit  eu  en  dernier  lieu  le  gouvernement  de  cette 
place ,  ôc  qui  commandoit  alors  en  Normandie.  Outre  cela , 
par  une  confiance  ordinaire  à  notre  nation  après  quelques 
heureux  évenemens ,  le  Roi  méprifoit  l'Empereur  >  ôc  la  Cour 
n'étoit  occupée  que  de  feftins ,  de  bals ,  ôc  de  tournois,  pour 
le  mariage  de  Diane  fille  du  Roi ,  ôc  d'Horace  Farnefe.  On 
ne  pouvoir  fe  perfuader  que  les  afi^aires  de  l'Empereur  étant 
dans  un  aufîî  mauvais  état  qu'on  fe  l'imaginoit ,  ôc  qu'étant  lui 
même  malade  ^  (  le  bruit  courut  même  qu'il  étoit  mort  )  il  s'avi- 
fât  d'attaquer  Teroûenne ,  la  plus  forte  place  de  la  frontière  de 
Flandre. 

Cependant  au  milieu  des  divertiflemens  ôc  des  rejoùiflan- 
ces  de  ces  noces ,  on  apprit  la  nouvelle  du  fiége.  Le  Roi  y 
envoya  auffi-tôt  André  Montalambert  de  Deifé  Panvilliers,  ca- 
pitaine de  grande  réputation  ,  ôc  qui  s'étoit  rendu  fameux  dans 
les  guerres  d'Ecofle.  On  y  joignit  François  de  Montmoren- 
cy fils  du  Connétable ,  à  qui  on  donna  le  commandement. 
Mais  ce  jeune  homme  avoit  une  fi  haute  idée  du  mérite  de 
Défile  ,  que  par  modeftie  il  ne  voulut  point  s'en  charger ,  tant 
que  cet  oflicier  vécut,  ôc  qu'il  le  regarda  toujours  comme  fon 
général  ôc  fon  père.  DeflTé  ,  avant  fon  retour  de  Poitou  ,  d'où 
on  le  rappella ,  fortoit  d'une  longue  maladie  5  ce  qui  lui  fit  dire 

I  L'illuftremaifon  d'Eftouteville  a  fini  la  branche  aîne'e  de  la  maifon  de  Ma- 
tignon ,  qui  eft  aujourd'hui  en  poflef- 
fion  du  nom,  des  armes  &  de  la  Sou- 
veraineté de  Monaco.  Les  Eftoutevil- 
les  Villebon  ou  Villebeon ,  qui  don- 
nent lieu  à  cette  note ,  étoicnt  les  ca- 
dets d'une  branche  cadette  de  la  maifon 
d'Eftouteville,  defcendante  d'Eftouc 
d'Eftouteville.  La  branche  d"Eftoure- 
villeVilkbon  finit  en  i$6^.  par  la  mort 
dejean  d'Eftouteville  Prévôt  de  Taris. 
Xxij 


à  Adrienne  duchefle  d'Eftoutevillcfilte 
de  Jean  III.  mariée  en  15*34.  à  Fran- 
çois de  Bourbon  comte  de  S.  Paul .  Ma- 
rie leur  fille  époufa  Léon  or  d'Orléans  , 
Souvcram  de  Neufchatel ,  ôc  lui  porta 
les  duchez  d'Eftouteville  ôc  de  Lon- 
guevillc.  Eleonor  ii'Orleans  leur  fille 
puînée  fut  mariée  en  1596.  à  Charle  de 
Matignon.  C'eft  par  là  que  la  terre 
d'Eftouteville  eft  a  préfent  polTedee  par 


5^0  HISTOIRE 

■H  en  partant ,  qu^il  étoit  ravi  qu'on  l'eût  tiré  de  fon  lit,  pour  en- 

Henri  IL  ^^^^  ^^^^^  ^^  ^^^  d'honneur,  ou,  fans  languir  ,il  pourroit  mourir 
j  -  ç  ^^  avec  gloire.  Charie  d'Hallewin  fieur  de  Pienne ,  Baudifné ,  An- 
toine de  Chafteigner  de  la  Rocbe-Pozay,  Blandy  ^Ferrieres  de 
l'illuftre  maifon  des  vicomtes  de  Bourdeille  en  Ferigord ,  &  plu- 
fieurs  autres  Seigneurs ,  l'accompagnèrent  dans  cette  expédi- 
tion. Lorfqu'ils  furent  entrez  dans  la  ville  ,  la  Cour  fe  flatta 
encore  d'avantage,  &  une  tranquillité  imprudente  la  fit  rcftec 
dans  l'inadion  j  ce  qui  fit  preiler  plus  vivement  le  fiége,  dans 
i'efpérance  qu'avoient  les  adiégeans  d'emporter  la  place  avant 
qu'elle  pût  être  fecouruë. 

.  On  ne  témoigna  jamais  plus  d'ardeur  de  part  ôc  d'autre , 
mais  avec  un  fuccès  bien  difl^érent  :  les  aiFiégez  étoient  éloi- 
gnez de  tout  fecours  j  les  afiiégeans  au  contraire  ,  qui  fai- 
foient  la  guerre  chez  eux ,  avoient  tout  en  abondance  j  leur 
propre  payis  leur  fourniffoit  tous  les  jours  de  nouveaux  foldats, 
de  l'artillerie ,  ôc  toutes  les  chofes  néceflaires  à  un  fiége.  Ainfi , 
après  avoir  ouvert  la  tranchée  ,  &  dreffé  plufieurs  batteries,  ils 
commencèrent  à  foudroyer  la  place.  Les  femmes  ôcles  enfans 
venoient  de  toutes  les  bourgades  voifines  au  fiége,  comme  à 
un  fpedacle  agréable  ôc  très-intérefiant  qu'ils  fouhaitoient  voir 
depuis  long-tems  j  ils  encourageoient  leurs  gens ,  ôc  infpiroient 
aux  afiiégeans  une  nouvelle  ardeur ,  par  des  chanfons  fatiriques 
contre  les  François.  Le  feu  continuel  des  ennemis  avoit  fort 
endommagé  la  place ,  lorfque  le  capitaine  Grille ,  homme 
d'expédition  ôc  de  courage ,  entra  dans  la  ville ,  avec  un  fe- 
cours de  cent  Arquebufiers  à  cheval,  après  avoir  forcé  un  corps- 
de-garde.  On  fit  en  même  tems  une  fortie  heureufe ,  où  les 
affiégeans  furent  repouffez  jufques  dans  leurs  tranchées. 

Cependant  on  ne  donnoit  pas  le  tems  aux  afiiégez  de  ré-, 
parer  les  brèches  j  les  gardes  qu'il  leur  falloir  monter  de  nuit, 
ôc  les  attaques  prefque  continuelles  qu'ils  étoient  obligez 
de  foûtenir  ,  les  fatiguoient  extrêmement.  La  brèche  avoit 
déjà  plus  de  foixante  pas  de  largeur,  ôc  on  y  pouvoir  facilement 
monter  :  ceux  qui  paroififoient  pour  la  défendre  ,  étoient  battus 
à  dos  par  des  coulevrines  braquées  fur  une  colline ,  qui  com- 
mandoit  la  ville  de  l'autre  côté.  Les  afTiégeans  montèrent  à 
l'afTaut  J  on  combattit  de  part  ôc  d'autre  avec  fureur,  au  mi- 
lieu  des  cris  confus  des  mourans,  du  bruit  affreux  des  armes. 


DE   J.   A.   DE   THOU  Liv.  XII.         3^1 
d'un  feu  continuel ,  ôc  des  ruiiïeaux  de  fang  qui  couloient  de  » 

toutes  parts.  Les  ennemis  retournèrent  trois  fois  à  la  charge  ,  Henri  IL 
Ôc  ce  qui  n'eft  arrivé  dans  prefqu'aucun  fiége ,  l'affaut  dura  dix     i  c  ^  q, 
heures  entières.  Enfin  ils  furent  contranits  de  fe  retirera  mais 
nous  perdîmes  nos  principaux  Chefs.   DefTé  Kii-même  ,  Pienne, 
BaudifnéJaRochepozai,  Blandi,  FerriereSj  ôcplufieurs  autres 
gentilshommes  furent  tuez. 

On  envoya  au  fecours  des  afîiégez  Sebaftien  de  Luxem- 
bourg marquis  de  Baugé ,  frère   de  Marngues ,  avec  les  ca- 
pitaines Grille  ,  le  Breùil ,  Saint-Roman ,  ôc  trois  cens  hom- 
mes d'élite ,   qui  entrèrent  dans  la  place ,  malgré  les  efforts 
des    ennemis.    Montmorenci  ,  qui  après    la  mort    de  DefTé 
avoit  pris  le  commandement^  fe  préparoit  à  faire  une  vigou- 
reufe  réfiftance  avec  ce  nouveau  renfort  :  mais  les  ennemis, 
logez  fur  le  foffé  ôc  fous  la  muraille ,  étoient  à  couvert  de  nos 
coups.  Les  tours  ôc  les  baftions  étant  ruinez ,  ils  firent  fauter 
par  une  mine  ce  qui  reftoit  delà  muraille^  avec  une  grande 
perte  du  côté  des  afîiégez.    L'effort  de  la  mine  jetta  les  dé- 
bris du  mur  en  dehors  ,  ôc  combla  le   foffé ,  enforte  que  la 
cavalerie  même  pouvoir  monter  à  l'affaut.  La  brèche  élargie, 
le  foffé  comblé ,  le  nombre  des  ennemis  qui  augmentoit  tous 
les  jours,  les  affiégez  pour  la  plupart  tuez  ou  blelfez ,  lerefte 
épuifé  par  les  travaux  continuels,  ôc  entièrement  découragé > 
tout  cela  fit  juger  à  Montmorenci,  qu'il  lui  étoit  impoflible 
de  réfifter  plus  long-tems.  Ainfi  le  20  de  Juin  ,  de  l'avis  des 
autres  Chefs  ,  il  offrit  de  rendre  la  place  :  il  négligea  de  pro- 
pofer  une  trêve  ;  ce  qui  fit  que  la  ville  étant  ouverte  de  tous 
cotez  ,  tandis  que  l'on  difputoit  fur  les  articles  de  la  capitu- 
lation ,  les  Allemans  ôc  les  Flamans  montèrent  à  l'affaut.  Les     .^^  ^^'^^  ^^ 
alliegez   qui  comptoient  lur  la   capitulation ,  ôc  qui  etoient  faccaoée  & 
d'ailleurs  hors  d'état  de  réfifter ,  furent  contraints  de  céder,  ruinée. 
L'ennemi  fe  rendit   donc  maître  de  la  ville  :  alors  le  foldat 
impitoyable,   fans   aucune'  diftintlion  d'âge,  de  fexe  ,  ni  de 
rang ,  facrifia  tout  à  fa  fureur.  Les  Efpagnols  traitèrent  avec 
plus  d'humanité  ceux  qui  tombèrent  entre  leurs  mains  ;  comme 
il  la  cruauté  des  deux  autres  nations  eût  été  pour  eux  un  motif 
de  compafTion ,  ôc  une  occafion  de  nous  témoigner  leur  re- 
connoiffance  :  car  ils  fe  fouvenoient  encore ,  avec  quelle  gé- 
nérofité  le  duc  de  Guife  en  avoit  agi  à  leur  égard  l'année 

Xx  iij 


3^2  HISTOIRE 

„  précédente ,  après  la  levée  du  fiége  de  Metz.  Montmorency , 


Hfrnt  TT  4^'Ouarty  tira  du  péril  avec  peine,  en  s'y  expofant  lui-même, 
^  *  le  marquis  de  Baugé  ,  Dampierre  ,  de  LolTes ,  Baudiment , 
'^  *  d'O-Baillet ,  ôc  S.  Roman  ,  gentilshommes  très-diftinguez  ;  les 
capitaines  Grille ,  le  Breuil ,  ôc  S.  Romain ,  furent  faits  prifon- 
niers.  On  perdit  audî  quantité  de  canons ,  ôc  entr'autres  deux 
coulevrines ,  qu'on  appelloit  de  Haire  ôc  de  Frelin  (  du  nom 
de  deux  villes  éloignées  de  Teroûenne  de  deux  milles  de  Flan- 
dre )  parce  qu'elles  portoient  jufques-là.  Hadriani  rapporte  , 
que  dans  ce  fiége  les  ennemis  tirèrent  cent  cinquante  mille 
coups  de  canon  5  mais  ce  nombre  ne  paroît  pas  vrai-fembla- 
ble  ;  ceux  qui  y  étoient  préfens  difent  qu'il  n'en  fut  tiré  que 
quarante-deux  mille  coups  j  ôc  je  mefouviens  que  François  de 
Montmorency  ,  qui  étoit  un  homme  vrai ,  difoit  la  même 
chofe. 

L'Empereur ,  qui  étoit  à  Bruxelles,  reçut  avec  joie  la  nouvelle 
de  la  prile  de  Teroûenne.  On  fit  des  feux  de  joye  dans  toute  la 
Flandre ,  on  fonna  les  cloches ,  on  tira  le  canon.  Teroûenne  fut 
auiïi-tôt  rafée  par  l'ordre  de  l'Empereur  ,  ôc  les  gens  du  payis 
travaillèrent  avec  tant  d'ardeur  ôc  d'empreflement  à  la  démo- 
lir ,  qu'à  peine  en  refta-t-il  des  veftiges  quelques  jours  après  ; 
effet  du  très-vif  reifentiment  de  fes  voifins.  La  même  ville 
avoit  été  prife ,  brûlée  ôc  faccagée  le  2^  d'Août ,  quarante  ans 
auparavant ,  fous  Louis  XII.  par  l'Empereur  Maximilien  ôc 
Henry  roi  d'Angleterre  ,  enforte  qu'il  n'y  étoit  refté  que  l'au- 
torité du  fiége  Epifcopal.  Mais  depuis  ayant  été  rebâtie  ôc  for- 
tifiée à  .la  moderne ,  ôc  munie  de  remparts ,  de  folTez  ôc  de 
baftions ,  cette  ville  avoit  bravé  tous  les  efforts  des  ennemis  ; 
jufques  là  que  François  I.  avoit  coutume  de  dire ,  que  Te- 
roûenne en  Flandre  ôc  Acqs  fur  la  frontière  de  Guienne,  villes 
très-  fortifiées ,  étoient  pour  lui  comme  deux  oreillers,  fur  lef- 
quels  il  pouvoit  tranquillement  fe  repofer. 

Ce  malheur  interrompit  pour  quelque  tems  les  divertifle- 
mens  de  la  Cour.  Avant  qu'on  eût  pu  affembler  l'armée  ,  Ro- 
bert de  la  Marc  duc  de  Bouillon  >  accompagné  d'Horace  Far- 
nefe  ,  d'Honorat  de  Savoye  comte  de,  Villars,  ôc  de  l'élite  de 
la  Nobleffe ,  fe  rendit  àHedin,oûil  y  avoit  apparence  que 
l'ennemi  porteroit  fes  armes.  Cependant  on  murmuroit  hau- 
tement, de  ce  qu'on  ménageoit  (i  peu ,  ôc  de  ce  qu'on  expofoit 


■v 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.  XII.       353 

avec  tant  de  facilité  à  un  danger  évident  la  principale  force 

du  royaume,  c'eft-à-dire,  la  Noblefle.  Henri  IL 

Les  ennemis  ,  après  avoir  employé  près  d'un  mois  à  démolir  i  c-  c-  3. 
entierementTeroùenne,  parurent  devant  Hedin  ayant  à  leur  tête  ^-^^  ^  -ç^ 
Emanuel  Philbert  prince  de  Piémont.  L'Empereur  lui  avoir  d'H^din  par 
donné  le  commandement  de  cette  armée,  après  l'avoir  oté  à  Ic^impenaux. 
Binecour ,  pour  éviter  les  diflentions ,  que  la  jaloufie  avoit  fait 
naître  entre  les  Chefs.  La  ville  fut  prife  d'emblée  5  car  les  ha- 
bitans  l'avoient  abandonnée  quelque  tems  auparavant  ,  après 
en  avoir  enlevé  tout  ce  qu'ils  avoient  pu.  Il  ne  reftoit  que  la 
citadelle:  les  ducs  de  Bourgogne Tavoient fait  autrefois  bâtir, 
plutôt  comme  une  maifon  de  plaifance  dans  un  pays  de  chaiTe , 
qu'à  deflein  d'en  faire  une  place  de  défenfe.  Les  ennemis  l'in- 
veftirent  de  tous  cotez  :  l'effort  de  leurs  mines  la  renverfa  pref- 
que  entièrement  ,  ils  firent  un  feu  continuel ,  ôc  ceux  qui  en 
parlent  avec  moins  d'exaggération,  rapportent  qu'ils  tirèrent  en- 
viron quinze  mille  coups  de  canon.  Les  alTiégez ,  réduits  à 
l'extrémité,  propoferent  une  capitulation  :  Philbert  ne  refufa 
point  de  traiter  des  conditions ,  craignant  que  le  defefpoir  ne 
les  tranfportât  de  fureur,  &  ne  leur  donnât  de  nouvelles  forces. 
On  alloit  faire  l'échange  des  otages  ,  ôc  déjà  on  fignoit  les 
articles  de  la  capitulation  dont  on  étoit  convenu  ,  lorfqu'un 
Prêtre ,  ou  par  méchanceté  ou  par  imprudence ,  mit  le  feu  aux 
mines  qu'on  avoit  préparées  pour  la  défenfe  de  la  brèche: 
quelques-uns  des  ennemis  fautèrent  en  l'air  5  mais  un  plus  grand 
nombre  de  nos  gens  y  périt.  A  cette  vue,  les  ennemis  mirent 
pareillement  le  feu  aux  mines  qu'ils  avoient  faites  de  leur  côté  > 
le  mur  fut  bouleverfé ,  &  les  ruines  ayant  comblé  le  foffé  fa- 
cilitèrent l'afTaut.  Le  foldat  fe  mit  aulTi-tôt  à  crier  qu'on  avoit 
violé  le  traité,  &  fe  jetta  l'épée  à  la  main  dans  la  citadelle.  En 
même  tems  Philbert  y  entra  lui  -  même  ,  ôc  alla  droit  au 
duc  de  Bouillon  ,  qui  attendoit  les  otages  :1e  Duc  fe  plaignit 
en  vain  de  l'infraûion  du  traité.  Horace  Farnefe  fut  tué  dans  Horace  Fat-- 
la  citadelle  d'un  coup  d'arquebufe.  Le  Roi,  Diane  époufe  d'Ho-  "'^^'•'<-^^^"^'' 
race  ,  toute  la  France ,  ôc  toute  l'Italie  ,  regrettèrent  ce  jeune 
Prince,  dont  on  avoit  conçu  de  hautes  efpérances,  ôc  qu'un 
fort  funelîe  venoit  de  précipiter  du  lit  nuptial  dans  l'horreur 
du  tombeau.  Moigneville  de  la  maifon  d'Amboife,  Maigny, 
Dampierre  ,  qui  ayant  été  pris  à  Teroùenne  fans  être  connu , 


35'4  HISTOIRE 

-  s'étoit  tiré  pour  peu  de  chofe  des  mains  d'un  foîdat  avideî  & 

Henri  II  pl'J^'^^urs  autres  braves  officiers,  furent  enfevelis  dans  le  même 
j  ^  -  '  endroit,  par  les  mines  qui  jouèrent  départ  &  d'autre.  Le  duc  de 
Bouillon,  Villars,  de  Prie,deCulan,  Doùet,de  Rion,  de  la 
Lobe ,  ôc  Charle  de  Luxembourg  de  Martigues ,  furent  faits 
prifonniers  :  ce  dernier  expira  aufli-tôt  entre  les  mains  des  en- 
nemis ,  d'une  bleflure  mortelle  qu'il  avoit  reçue.  La  prife 
d'Hedin  arriva  le  1 8  de  Juillet ,  que  les  Romains  regardoient 
comme  un  jour  malheureux,  à  caufe  de  leur  défaite  près  d' Al- 
lia. L'Empereur  fit  rafer  la  citadelle  5  ôc  Tannée  fuivante  il  en 
fit  faire  une  autre  de  même  nom ,  fur  la  rivière  de  Canche, 
dans  une  fituation  plus  agréable  ôc  plus  avantageufe. 

Après  la  prife  d'Hedin ,  les  Impériaux  marchèrent  vers  Dour- 
lens  ,  qui  n'eft  qu'à  fix  milles  d'Amiens  ,  ôc  où  le  Vidame 
de  Chartres  s'étoit  enfermé.  Dès  que  l'armée  fut  prête ,  le 
Connétable  de  Montmorenci  eut  ordre  de  s'avancer  jufque 
fur  la  Somme,  en  attendant  la  jonction  des  SuifTes.  Informé 
que  l'ennemi  n'étoit  pas  loin,  il  fit  paffer  la  rivière  à  quatre 
compagnies  d'infanterie ,  ôc  ordonna  à  Jean-Bâtifte  Fregofe 
de  prendre  les  devans,  avec  cinquante  maîtres,  pour  attirer 
les  ennemis  au  combat ,  ôc  les  faire  tomber  dans  des  embuf- 
cades  dreffées  d'efpace  en  efpace.  Le  Duc  de  Nemours  étoit 
pofté  avec  trois  cornettes  de  cavalerie  légère  fur  les  bords  de 
la  rivière  d'Authie ,  qui  paffeà  Dourlens.  Sanfac  étoit  au-def- 
fous  de  lui,  avec  vingt  autres  cornettes  de  cavalerie  légère. 
Louis  de  Bourbon  Prince  de  Condé  le  couvroit  en  flanc ,  avec 
trois  cornettes  de  pareilles  troupes.  Le  maréchal  de  Saint  An- 
dré le  fuivoit  avec  cinq  cens  gens-d'armes  5  il  devoit  recevoir 
ôc  rallier  ceux  qui ,  félon  l'ordre  qu'ils  avoient  reçus ,  fe  reti- 
reroient  vers  lui,  Ôc  les  foutenir  tous  contre  l'ennemi.  Le  Con- 
nétable avoit  fait  auflî  avancer  fes  troupes,  ôc  marchoit  après 
les  autres ,  avec  quatre  mille  chevaux .  ôc  vingt  compagnies 
d'infanterie.  Les  ennemis  qui  s'étoient  déjà  mis  en  marche,  cou- 
pèrent le  chemin  aux  quatre  compagnies  d'infanterie  qu'on 
avoit  envoyées  devant  ;  'mais  Sanfac ,  avec  qui  étoit  le  Vi- 
dame de  Chartres,  en  étant  venu  aux  mains, fit  femblant  de 
fuir,ôc  fe  rerira  vers  l'endroit  oii  le  maréchal  de  Sainr  André 
étoit  en  embufcade.  Alors  le  .Maréchal  parut ,  Ôc  chargea  à 
j'improvifte  les  ennemis ,  qui  pourfuivoienc  les  nôtres  à  toute 

bride  ^ 


D  E  J.  A.   DE  THOU,  Liv.  XIT.  5;/ 

bride ,  furent  obligez  de  s'arrêter.  AufTi-tôt  le  Prince  de  Con- 

dé  les  ayant  pris  en  flanc,  les  fit  ployer  j  ils  rompirent  leurs  rangs^  Henri  IL 

&  enfin  ils  prirent  la  fuite.  Ce  Prince  les  pourfuivit  plus  d'une     ^  S  S  S' 

demie  lieuë,  en  prit  beaucoup,  ôc  en  tailla  en  pièces  un  plus 

grand  nombre.  Les  ennemis  perdirent  huit  cens  hommes ,  ôc 

entr'autres ,  Charle  Prince  d'Efpinoy  de  l'illuftre  maifon  des 

comtes  de  Melun.  On  leur  enleva  fept  drapeaux  de  cavalerie, 

&  Phihppe  de  Croy  duc  d'Arfchot  fut  fait  prifonnier.  De  no- 

tre  côté,  Crequi ,  de  Canaplesjôc  Sillydela  Rocheguion,  qui 

en  pourfuivant  les  ennemis  avoient  été  très-loin,  furent  faits 

prifonniers  ;  nous  ne  perdimes  que  peu  de  foldats. 

Cette  défaite  rallentit  l'ardeur  des  Impériaux ,  qui  après  qu'on 
eût  rafé  les  forts  de  Beauquefné,OLi  étoit  leur  camp,fe  jette- 
rent  dans  Miraumont  ôc  dans  Ancre,villesFrançoifes,  peu  éloi- 
gnées de  Peronne.  Dans  le  même  tems  arrivèrent  les  troupes 
auxiliaires  des  SuifTes  ôc  des  Grifons  j  aufïi-tôt  toute  l'armée 
s'afTembla  le  premier  de  Septembre  à  Corbie  fur  la  Somme,  à 
quatre  milles  au-defTus  d'Amiens.  Le  Roi  vint  alors  au  camp,  011 
il  apprit  la  mort  d'Edouard  VI.  Roi  d'Angleterre.  Il  fut  affli- 
gé de  cette  nouvelle ,  ou  par  bienféance,  ou  par  intérêt  :  il  fça- 
voit  que  l'Empereur  propofbit  le  mariage  de  Philippe  fon  fils 
avec  Marie  fœur  ôc  héritière  de  ce  Prince ,  ôc  il  craignoit  que  la 
mort  d'Edouard  ne  rompît  le  traité  qu'il  avoit  ùm  depuis  peu 
avec  les  Anglois.  Le  Connétable  de  Montmorency  ,  qui  avoit 
le  commandement  de  l'armée,  étoit  à  l'avant-garde  avec  An- 
toine de  Boutbon  duc  de  Vendôme,  Jean  duc  d'Enghien  fon 
frère,  les  ducs  de  Montpenfier  Ôc  de  Nevers,  Ôc  l'amiral  de  Co- 
ligny,  chacun  avec  deux  cens  gens-d'armes.  Colignycomman- 
doit  quarante-neuf  compagnies  d'infanterie,  qui  faifoient  quinze 
mille  hommes  j  le  Rhingrave  ôc  Reifferg  avoient  leurs  regi- 
mens  compofez  de  vingt  enfeignes,  ce  qui  formoitun  corps 
de  dix  mille  Allemans  ,  outre  fix  compagnies  d'Ecoffois,  Ôc 
deux  d'Anglois  qui  montoiént  jufqu'à  fept  cens  hommes.  San- 
fac  étoit  à  la  tête  des  chevaux-legers  ,  ôc  avoit  avec  lui  en- 
viron deux  mille  chevaux  :  la  Jaille  fuivoit  avec  trois  mille 
hommes  d'élite. 

Le  Roi  avoit  ordonné  queîque-tems  auparavant  par  un  édit, 
que  les  Capitaines  de  chaque  compagnie  de  cavalerie  ,  euffent 
avec  eux  un  certain  nombre  de  cuirafFiers ,  pour  couvrir  les 
Tom,  II.  y  y 


S^6  HISTOIRE 

flancs,  6c  être  toujours  prêts  à  donner  du  fecours,  dèsqu'orî 
Henri  IL  auroit  befoin  d'eux.  Le  Roi  étoitau  corps  de  bataille,  acconi- 
^  5  S  3'  P^g"^  ^^  prince  de  la  Roche-fur-Yon ,  d'Alfonfe  d'Efte  prin- 
ce de  Ferrare ,  du  duc  de  Guife ,  ôc  du  maréchal  de  Saint- 
André,  qui  avoient  chacun  la  conduite  de  quelque  corps  de 
cavalerie.  Boify  grand  écuyer ,  ôc  Canaples  étoient  à  la  tête 
de  la  maifon  du  Roi  ,  ôc  des  gardes  Ecoflbifes ,  Suifles ,  ôC 
Françoifes.  Cent  pièces  de  canon  de  différentes  efpeces ,  ve- 
noient  enfuite  avec  tout  leur  attirail ,  fous  la  conduite  de  Jean 
d'Eftrées ,  que  fon  courage  ôc  fa  vivacité  rendoient  digne  de 
cet  emploi. 

La  marche  étant  ainfi  ordonnée ,  le  Roi  prit  la  même  route 
que  les  ennemis ,  ôc  vint  à  Miraumont,  d'où  ils  étoient  fortis 
quelque  tems  auparavant.  Après  quelques  courfes  que  les  ducs 
de  Nevers  ôc  de  Guife  firent  dans  l'Artois ,  il  s'avança  jufqu'à 
Bapaume.  Cette  ville  étoit  alors  occupée  par  le  feigneur  de 
Haulfimont,  capitaine  de  grande  réputation,  qui  y  étoit  avec 
dix  compagnies  d'infanterie ,  ôc  environ  trois  cens  chevaux. 
Au  relie,  toute  notre  frontière  avoir  autant  de  haine  pour  cette 
ville ,  que  les  Artefiens  en  avoient ,  comme  nous  l'avons  dit , 
pour  Teroùanne.  La  garnifon  fit  une  fortie ,  qui  occafionna  une 
efcarmouche  vive  ôc  meurtrière ,  oia  le  Seigneur  de  Nogent 
fut  tué,  ôc  les  capitaines  Breûil ,  ôc  Molinont  bleffez. 

Jérôme  Capiferri,  cardinal  de  Saint  George,  vint  alors  au 
camp  trouver  le  Roi.  Le  bruit  couroit  que  le  Pape  l'avoit 
envoyé  ,  pour  traiter  de  la  paix,  pendant  que  le  cardinal  Dan- 
dino  étoit  chargé  de  la  même  commifîion  auprès  de  l'Empe- 
reur. Mais  l'animofiré  des  deux  partis  étoit  fi  vive ,  qu'aucun 
des  deux  Cardinaux  ne  put  réûfTir.  Le  cardinal  de  faint  George 
s'en  retourna  fans  avoir  rien  fait ,  après  quelque  tems  de  fé- 
jour  à  la  Cour ,  où  le  Roi  lui  fit  de  grands  honneurs. 

Cependant  le  Confeil  de  guerre  jugea  qu'on  pouvoit  afîîé- 
ger  Bapaume  ,  Ôc  Coligny  fut  détaché  pour  reconnoïtre  la 
place.  On  préparoit  déjà  toutes  les  chofes  néceffaires  pour 
former  le  fiége,  quand  une  nouvelle  difficulté,  qu'on  n'avoit 
pas  prévue ,  renverfa  tous  nos  projets.  La  ville  étant  fituée 
dans  un  terroir  aride  ôc  ffcrile ,  on  craignit  avec  raifon  que 
l'armée  ne  fût  réduite  à  manquer  d'eau  :  on  fit  inutilement  cher- 
cher des  fources ,  ôc  creufer  des  puits  j  enfin  n'y  ayant  aucua 


DE   J.  A.  DE  THOU,  L  i  v.  XII.  y.-j 

moyen  de  trouver  de  bonnes  eaux,  on  décampa,  ôc  on  alla  — — — ^— ^ 
dans  le  territoire  de  Cambrai.    Le  Roi  avoit  réfolu  ,  fi  les  Henri  I  I 
ennemis  aflembloient  leur   armée,  d'aiïîéger  quelqu'une  de     ^  S  5  5' 
leurs  places  j  car  comme  cette  armée  ne  pouvoir  être  prefque 
compofée  que  des  garnifons  tirées  des  villes  voifmes ,  il  ne 
leur  étoit  pas  pofïible  de  la  tenir  en  campagne ,  ôc  de  garnir 
en  même  tems  leurs  places  j  ainfi  il  efpéroit,  ou  en  emporter 
une  fans  beaucoup  de  réliftance,  par  le  défaut  de  garnifon 
fuffifante  ,  ou  les  forcer  à  combattre,  s'ils  venoient  au  fecours, 
ce  qu'il  fouhaitoit  avec  ardeur. 

L'Empereur ,  qui  craignoit  pour  Cambrai ,  &  qui  n'étoit  pas 
fort  afluré  de  l'affeàion  des  habitans,  avoit  fait  bâtir  une  citadelle 
fur  une  hauteur  ,  au  Nord  de  la  ville  ,  pour  les  tenir  dans  le 
devoir.  Le  Roi  leur  fit  demander  par  un  Héraut ,  que  puif- 
qu'ils  avoient  embralfé  la  neutralité ,  ils  reçûfTent  fes  gens  , 
ôc  qu'ils  leur  fournîlTent  des  vivres ,  comme  ils  avoient  fait  à  l'é- 
gard des  Impériaux  :  ils  offrirent  véritablement  des  vivres  j  mais 
ils  répondirent  en  même  tems ,  qu'ils  n'étoient  pas  les  maîtres  de 
recevoir  nos  troupes ,  depuis  que  FEmpereur  avoit  élevé  une  ci- 
tadelle qui  les  commandoit,  ôc  qui  leur  otoitleur  liberté.  Après 
cette  réponfe ,  on  les  regarda  ôc  on  les  traita  comme  ennemis. 
Le  connétable  de  Montmorency  fit  approcher  les  troupes ,  Ôc 
le  p  de  Septembre  il  invertit  la  place  avec  trois  efcadrons  de 
cavalerie ,  ôc  dix  compagnies  d'infanterie ,  que  commandoit 
Gafpard  de  Coligny.  Il  y  eut  de  fréquents  combats ,  dans  fun 
defquels  Maillé  de  Brezé  capitaine  de  la  féconde  compagnie 
des  Gardes ,  ôc  le   Capitaine  Cornet  furent  tuez.     Du  coté 
des  ennemis,  le  comte  Madruce ,  le  comte  de    Pondevaux, 
&  le  comte  de  Trelon ,  l'un  des  plus  confidérables  du  payis 
de  Luxembourg  ,  ôc  grand  maître  de  l'artillerie ,  furent  faits 
prifonniers.  Dans  le  même  tems  Bourdillon,  lieutenant  de  Roi 
en   Champagne ,  battit  proche  Maubert-Fontaine  le  bâtard 
d' Avanes ,  qui  fut  obligé  de  prendre  la  fuite ,  ôc  f  on  enleva  aux 
ennemis  deux  drapeaux  qui  furenta  portez  au  Roi.  Enfuite  on 
fit  le  dégât  dans  le  payis  d'alentour ,  ôc  après  avoir  abbatu  les 
Forli,  ôc  tous  les  retranchemens  des  ennemis ,  ôc  taillé  en  pie- 
ces  ceux  qui  étoient  dedans,  on  s'avança  vers  Cafl:eau- Cam- 
brefis. 

Robert  de  Croy  ,  évêque  de  Cambray  ^  avoit  fait  bâtir  à 

Yyij 


5^8  HISTOIRE 

grands  frais  dans  cet  endroit  une  maifon  de  plaifance  aiifll 

TT  TT    magnifique  qu'agrcable  :  comme  c'ctoit  un  Prélat  voluptueux, 

*  il  avoir  donné  le  nom  de  quelque  plaifir  à  chacune  des  dif- 
ferentes  parties  de  cette  maifon.  Elle  étoit  fituée  fur  le  pen- 
chant d'un  coteau ,  ôc  compofée  de  quatre  pavillons  élevez 
les  uns  fur  les  autres  en  terralTes ,  depuis  le  bas  jufqu'au  haut  de 
la  colline'.  Le  Roi  y  prit  fon  logement  ,ôc  ne  voulut  pas  per- 
mettre qu'on  y  fit  le  moindre  dégât ,  ni  qu'on  touchât  aux  bâ- 
timens  ,  quoique  les  gens  du  lieu  s'imaginaffent  au  contraire 
que  le  Roi  fe  vengeroit ,  par  la  ruine  de  ce  palais ,  des  hoftili- 
tez  que  le  comte  du  Rœux^  coufin  germain  del'Evêqucavoit 
commifes  autrefois  à  Follembray.  Le  duc  de  Guife ,  Charle 
fon  frère ,  6c  les  cardinaux  Alexandre  Farnefe  &  de  Châtillon , 
qui  accompagnoient le  Roi,  y  prirent  aufTi  leur  logement. 

Les  ennemis  ayant  raflemblé  leurs  troupes ,  s'étoient  retran- 
chez dans  une  vallée  au-deiïus  de  Valenciennes.  Le  Roi  mar- 
cha de  ce  côté-là  avec  toutes  fes  forces.  Il  n'y  avoir  qu'une 
colline  entre  le  camp  des  ennemis  ôc  notre  armée  5  mais  ils 
avoient  élevé  des  deux  cotez  de  leur  camp  des  plate-formes , 
fur  lefquelles  ils  avoient  dreffé  des  batteries  ,  dont  ils  fou- 
droyoient  nos  troupes.  Les  Impériaux  les  voyant  approcher, 
fortirent  de  leurs  lignes  ,  ôc  on  combattit  vigoureufement. 
"Comme  il  y  avoit  apparence  qu'on  en  viendroit  à  une  a£lion 
générale  ,  nos  gens  s'avancèrent ,  en  gardant  le  même  ordre 
que  celui  que  j'ai  marqué  ci-delTus.  Le  Roi  alloit  lui-même 
de  rang  en  rang  pour  encourager  ^qs  troupes,  ôc  particulière- 
ment les  Suifles  ;  comme  fi  cette  journée  eût  dû  être  décifive, 
ôc  que  toute  fa  fortune  en  eût  dépendu.  Les  chevaux-legers 
prirent  les  devans ,  ôc  fe  portèrent  avantiigeufement  pour  fur- 
prendre  l'ennemi  5  mais  après  être  refté  longtems  en  ordre  de 
bataille  ,  on  fonna  la  retraite  fur  la  fin  du  jour.  La  cavalerie 
légère ,  qui  étoit  difperfée  ,  fe  réunit  :  alors  elle  donna  fur  la  ca- 
valerie des  ennemis ,  ôc  la  pouffa  jufque  dans  leur  camp.  Cet 


1  Caflellnm  Cameracenfe  eft  une  pe- 
tite ville  ,  qui  s'appelloit  autrefois  le 
Châtel  ou  Château  en  Cambrefîs.  C'eft 
ainfî  qu'il  eft  nommé  dans  la  date  du 
traité  de  paix  qui  y  fut  fait  en  i  jyp.  on 
l'appelle  aujourd'hui  Caftcau  -  Cam- 
brefis.  M.  de  Thou  dit  que  Robert  de 
Croy  en  e'toit  alors  évéque  ;  Cambrai 


n'a  été  érigé  en  Archevêché  que  20 
ans  après.  Il  donna  à  fa  maifon  de  plai- 
fance le  nom  de  Montplaifir  .  èc  le 
peuple  l'appelle  encore  aujourtflliui  de 
ce  nom.  Elle  fut  ruinée  par  le  baron 
d'Inchi  de  la  maifon  de  Gavre  ,  lorf- 
qucle  duc  d'Alençon  s'empara  de  Cam- 
brai. 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  XIL       5;^ 

avantage  ne  fut  pas  fans  perte,  il  demeura  fur  la  place  environ  «-— 
cent  hommes  des  nôtres:  de  ce  nombre  furent  Genlis  gentil-  Henf'  IJ 
homme  de  Bourgogne  ,  ôc  Ferrieres  lieutenant  de  la  cornette      t  r  c  ^  * 
de  René  d'Anglure  de  Givri.  Enfin  la  nuit  qui  furvint  fit  cefleu 
le  combat. 

On  tint  Confeil  le  lendemain  ,  &  l'on  jugea  à  propos  de  fe 
retirer  ;  il  paroiflbit  trop  dangereux  d'attaquer  un  ennemi  fi 
bien  fortifié,  qui  faifoit  la  guerre  dans  fon  propre  payis ,  ôc 
qui  avoir  derrière  lui  une  ville  ,  d'où  il  pouvoir  tirer  des  vi- 
vres en  abondance.  Il  nous  étoit  affez  glorieux  de  lui  avoir 
préfenté  la  bataille,  qu'il  avoit  refufée.  Un  plus  long  féjour 
dans  un  payis  ennemi ,  ôc  dans  un  lieu  fi  défavantageux ,  n'é- 
toit  pas  fans  danger.  La  maladie  du  connétable  de  Montmo- 
rency fut  encore  un  autre  motif  de  cette  retraite.  Les  efforts 
qu'il  avoit  faits ,  en  courant  de  rang^  en  rans:,  ôc  en  criant  de  ^'"  '^^  !^ 
toutes  les  forces,  pour  encourager  les  lolaats,jomts  au  chagrm  lafronncicdc 
de  n'avoir  rien  fait  avec  une  armée  ficonfidérable ,  lui  caufe-  ^''''"''^•^• 
rent  cette  maladie  qui  le  reduifit  à  l'extrémité.  Comme  le  Roi 
ne  faifoit  rien  fans  fa  participation  ,  ôc  que  par  fon  confeil  on 
crut  que  cette  maladie  du  Connétable  l'engagea  à  rame- 
ner fes  troupes  de  fi  bonne  heure.  On  fe  retira  donc  à  Fons- 
Somme,  à  deux  milles  au-defl^us  de  S.  Quentin  en  Vermandois, 
ôc  le  2 1  de  Septembre ,  ou  environ  ,  l'armée  fe  fepara.  Les 
Suiffes  ayant  reçu  leur  paye,  furent  congédiez ,  ôc  la  Noblefi^e 
eut  ordre  de  fe  retirer  dans  fes  maifons.  Une  partie  de  la  cava- 
lerie fut  mife  en  différentes  garnifons  5  on  laiffa  l'autre  avec  les 
chevaux-legers ,  fous  la  conduite  du  maréchal  de  S.  André  , 
qui  fe  rendit  avec  les  Allemans  ,  ôc  les  vieilles  bandes  à  Auchi- 
le-Château  au-deffous  d'Hedin,  d'où  il  paffa  dans  la  comté  de 
S.  Paul  ,  où  il  mit  tout  à  feu  ôc  à  fang  aux  environs  de  S. 
Orner,  de  Lilers  ,  d'Aire  ôc  de  Perne.  II  prit  d'afilaut  la  cita- 
delle de  Perne ,  ôc  mafîacra  tous  les  Efpagnols  qui  y  étoient 
enfermez.  Il  ne  fit  aucune  autre  aélion  mémorable  j  on  remar- 
que feulement  que  le  vidame  de  Chartres  efcarmoucha  près 
de  Lilers  pendant  un  jour  entier  contre  les  Efpagnols,  à  qui 
leshabitans ,  quicraignoient  leur  infolence,  avoientrefufé  d'ou- 
vrir leurs  portes.  Il  remporta  à  la  vérité  tout  l'avantage  5  mais 
il  y  acquit  d'autant  moins  de  gloire ,  qu'il  avoit  bien  plus  de 
troupes  que  les  vaincus.  Le  maréchal  de  S.  André  ayant  laiffé 

Yyiij 


s6o  HISTOIRE 

-"''  -  en   cet  endroit  le  Rhingrave  avec  fes  regimens  ^   (  le  Roy 

Henri  iL  j^j  avoit  donné  le  gouvernement  d'Hedin  )  fe  retira  fur  la  fin 
^  S  S  5'     d'Oclobre  j  il  mit  une  partie  de  fes  troupes  en  quartier  d'hy- 
ver ,  &  congédia  le  refte.  Voilà  ce  qui  fe  palTa  de  plus  re- 
marquable pendant  cette  année  en  France  fur  la  frontière  des 
Payis-bas. 
Aftaires  On  n'étoit  pas  dans  rina6lion  en  Italie.  L'Empereur  extrê- 

d'iuiie.  mement  fâché  de  la  défeûion  des  Siennois  ,  qui  s'étoient  dé- 
clarez pour  nous  ,  crut  qu'il  étoit  de  la  dernière  importance 
de  ne  pas  foufïrir  plus  long-tems  les  François  maîtres  de  Sien- 
ne. Il  réfolut  donc  d'envoyer  des  troupes  en  Tofcane ,  avant 
qu'ils  pûflent  s'y  établir  ôc  y  affermir  leur  puiffance  ,  par  des 
garnifons  ôc  des  fortereffes.  Il  donna  la  conduire  de  cette  guerre 
à  Pierre  de  Tolède  ,  alors  viceroi  de  Naples.  Charle  avoit  ré- 
folu  depuis  long-tems  d'oter  la  Viceroyauté  à  ce  Seigneur , 
dont  la  dureté  inflexible  ,  ôc  l'imprudente  févérité  avoient  alié- 
né les  efprits  de  toute  la  NoblefTej  cependant  pour  ne  paspa*- 
roître  céder  aux  remontrances  ôc  aux  plaintes  des  Grands  de 
ce  Royaume ,  qui  demandoient  la  révocation  de  Tolède  ,  l'Em- 
pereur avoit  jufqu'alors  différé  de  le  rappeller  ,  efpérant  trou- 
ver une  occafion  ^  ou  fous  prétexte  de  le  charger  de  quelque 
expédition  militaire  ,  il  pourroit  le  tirer  de  ce  pofte ,  fans  of- 
fenfer  un  homme  fi  important,  que  la  vieiilefle  d'ailleurs  ren- 
doit  refpe£lable  ,  ôc  qui  avoit  exercé  avec  honneur  les  plus 
grands  emplois.  On  lui  donna  donc  ordre  de  faire  la  guerre 
aux  Siennois  avec  les  troupes  du  royaume  de  Naples,  ôc  avec 
quatre  mille  Allemans ,  qui  étoient  à  la  folde  de  Ferdinand  de 
Gonzague.  L'Empereur  avoit  engagé  dans  cette  guerre  Côme 
duc  de  Florence ,  par  l'entremife  de  François  de  Tolède ,  en 
lui  repréfentant  la  grandeur  du  péril  qui  le  menaçoit  de  fort 
près.  Côme  ne  fit  pas  beaucoup  de  difficulté  d'entrer  dans  les 
vues  ôc  dans  les  intérêts  de  l'Empereur.  Cependant  le  cardi- 
nal de  Fcrrare  qui  gouvernoit ,  comme  un  Souverain ,  la  Re- 
publique de  Sienne  ,  ôc  le  cardinal  de  Tournon ,  lui  avoient 
fait  de  belles  promeffes ,  ôc  l'avoient  adùré  de  la  bonne  vo-  1 
lonté  du  Roi  ôc  de  la  Reine  à  fon  égard.   Malgré   cela  ,  il  1 

croyoit  avoir  tout  à  craindre  des  François ,  ôc  il  fe  le  perfua-  1 

doit  d'autant  plus,  qu'il  voyoit  les  bannis  de  Florence  pren- 
dre parti  dans  les  troupes  de  France ,  où  ils  étoient  bien  reçus 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  XII.         ^6i 

du  Roi,  ôc  où  ils  recevoient  la  haute  paye.  D'ailleurs  on  n'a - 

voit  fait  aucune  mention  de  lui  ^  dans  le  traité  conclu  depuis  Henri  IL 

peu  entre  le  Roi  ôc  la  République  de  Sienne.  i  ç*  ^  ^. 

Les  Siennois  en  reconnoiiïance  des  bienfaits  qu'ils  avoient 
reçus  du  Roi,  à  qui  ils  étoient  redevables  de  leur  liberté  , 
avoient  promis  de  lui  être  toujours  dévouez ,  de  laifTer  à  fes 
troupes  le  paflage  libre  dans  les  villes  de  leur  dépendance  , 
de  fournir  des  vivres  à  fon  armée ,  &  de  donner  une  retraite 
alTûrée  dans  leurs  ports  à  fes  fiottes  ^  ôc  à  tous  les  vaifTeaux  Fran- 
çois. Le  Roi  de  fon  coté  s'étoit  engagé  à  les  défendre  contre 
les  étrangers  qui  les  attaqueroient ,  ôc  à  leur  fournir  des  troupes 
qu'il  leveroit  à  fes  dépens.  Quoique  Corne  eût  voulu  n'avoir 
pour  voifms, ni  l'Empereur  ,  ni  lesEfpagnols  ,  ni  le  K.oi  de 
France  ,  cependant  comme  il  avoit  toujours  fuivi  le  parti  im- 
périal ,  ôc  qu'il  fe  défioit  de  la  France ,  dont  il  apprehendoit 
les  deffeins ,  il  aimoit  encore  mieux  voir  Sienne  entre  les  mains 
de  l'Empereur  qu'en  celles  du  Roi.  Mais  avant  que  d'en  ve- 
nir à  une  guerre  ouverte  ,  il  chercha  une  voie  pour  terminer 
l'affaire  de  gré  à  gré.  Ce  projet  qu'il  propofa  ^  fut  que  la  Ré- 
publique de  Sienne  conferveroit  fa  liberté  ;  enforte  qu'en  mê- 
me tems  qu'elle  feroit  alliée  du  Roi,  elle  auroit  pour  l'Empe- 
reur toutes  fortes  d'égards  ôc  de  ménagemens ,  fans  qu'on  put 
mettre  garnifon  dans  la  ville,  ou  y  bâtir  une  citadelle.  Ce 
projet  refta  fans  exécution ,  parce  qu'il  n'étoit  pas  certain  que 
TEmpereur  acceptât  ces  conditions.  Le  Pape  d'ailleurs  ^  dont 
ilemployoit  principalement  la  médiation,  n'agifToitpas  de  bon- 
ne  foi  dans  cette  affaire  :  Son  ambition  lui  faifoit  déjà  dévorer 
la  fouveraineté  de  Sienne  ;  ôc  il  vouloit  engager  Côme  à  ma- 
rier fa  fille  encore  enfant  avec  Fabiano  ,  Prince  imaginaire  de 
cette  ville  ,  fils  de  Baudouin  fon  frère.  Le  Pape  vouloit  encore 
qu'on  ajoutât  quelques  articles  aux  conditions  de  raccommo- 
dement que  Côme  propofoit.  Il  prétendoit  donner  pour  chef 
à  une  République  libre  un  Cardinal  de  mérite ,  d'une  pruden- 
ce ôc  d'une  probité  reconnue  ?  ce  choix  regardoit  fans  doute 
Marcello  Cervino  de  Montepulciano ,  qui  depuis  fut  Pape  ^^ 
Il  demandoit  encore  qu'on  mît  dans  Sienne   une  garnifon 
de   douze  cens  hommes,  dont  il  nommeroit  le  Comman- 
dant. 

1  Sous  le  nom  de  Marcel  II, 


S62  HISTOIRE 

Le  Pape  dépêcha  Achille  de  GrafTi  fon  fecretaire.Ôc  le  duc  de 
Henri  IL  Florence ,  envoya  Pirro  délia  SaiTetta  ,  pour  traiter  avec  le  Vi- 
1  y  5"  3.  ceroi ,  des  articles  de  l'accommodement.  Le  Viceroi  étoit  d'a- 
vis qu'on  en  parlât  à  l'Empereur  :  cependant.fans  perdre  de  tems, 
il  fe  difpofoit  à  la  guerre.  Mais  André  Doria,  qui  avoit  fait 
pafTer  des  Allemans  dans  la  campagne  de  Rome  ,  d'oia  il 
s'éroit  retiré  à  Pozzuolo,  ôc  à  Baye ,  dont  le  port  étoit  meilleur 
ôc  où  l'air  étoit  plus  tempéré ,  tâchoit  de  le  détourner  de  cette 
enrreprife.  «  Sans  parler  de  la  perte  des  galères  qui  ont  été  fra- 
3' cairées  l'année  précédente,  quelle  efperance^  difoit  Doria, 
3'  peut-on  avoir  de  l'heureux  fuccès  d'une  guerre  commencée 
3'  il  à  contre-tems  ,  fans  pro vidons  de  bouche  ,  ôc  dans  une 
3'  circonftance ,  où  l'on  ne  peut  recevoir  que  très-difficile- 
3'  ment  du  fecours  ?  Il  nous  faudra  faire  la  guerre  dans  un  payis 
32  montagneux  ôc  couvert  de  bois ,  contre  des  hommes  que  la 
=' perte  d'une  ou  de  deux  batailles  nepourtok  pas  abattre,  ôc 
3'  que  la  défenfe  de  leur  liberté  porteroic  juiqu'aux  dernières 
o>  extrêmitez. 

Doria  fe  fervoit  de  ces  motifs  ôc  de  quelques  autres  fembla- 
bles ,  pour  détourner  Pierre  de  Tolède  de  fon  entreprife  :  il 
lui  confeilloit  encore ,  en  ami ,  de  ne  pas  aller  plus  avant , 
parce  qu'étant  vieux,  ôc  accoutumé  aux  douceurs  d'une  vie 
tranquille ,  il  ne  pourroit  foûtenir  la  fatigue  d'une  guerre  qui 
fe  feroit  en  hyver.  Le  Viceroi  perlifta  toujours  dans  fa  réfolu- 
tion ,  foit  qu'il  ftit  prelTé  par  les  ordres  de  l'Empereur ,  qui 
lui  vouloir,  ôter  par  quelque  moyen  que  ce  fût,  la  viceroyauté 
de  Naples ,  foit  que  ce  vieillard  ambitieux  fe  fit  une  gloire 
d'entreprendre  hors  de  faifon  une  guerre  fi  difficile  5  peut-être 
auffi  crut-il  que  Doria  ne  lui  parloit  pas  fmcerément,  ôc  qu'é- 
tant né  dans  un  Etat  republiquain  ,  il  protegeoit  fecretement 
les  Siennois  Ôc  favorifoit  leur  liberté.  Ainfi  après  avoir  envoyé 
en  Lombardie  François  Oforio ,  pour  en  faire  venir  quatre 
mille  Allemans ,  Ôc  Afcanio  de  la  Cornia,pour  faire  en  Italie 
des  levées ,  il  monta  fur  les  galères  de  Doria  avec  deux  mille 
Efpagnols ,  ôc  avec  les  Allemans  qu'il  avoit  avec  lui ,  ôc  accom- 
pagné d'une  nombreufe  Noblefle,  de  fa  femme ,  de  fes  enfans, 
ôc  d'une  longue  fuite  de  Dames ,  il  aborda  à  Livourne.  Il 
avoit  laiffé  à  Naples  Dom  Louis  fon  fils  aîné  ,  pour  gouverner 
çn  fon  abfence  :    Dom  Garcie  fon  fécond  fils ,  qui  menoit 

avec 


DE  J.  A.  DE   THOU,  Liv.  XIL      ^'6i 

avec  lui  les  autres  troupes  Italiennes ,  avoit  pris  une  route  dif-  - 

ferente  par  terre.  Henri  IL 

Cornia  s'étoit  déjà  rendu  à  Valiano  ,  avec  quatre  mille  i  5  J  3» 
Italiens,  ôc  s'étoit  emparé  du  pont  qui  eft  fur  la  Chiana,  dans 
les  terres  de  Florence.  Tout  étoit  en  armes  dans  le  territoire 
de  Sienne  j  parce  qu'on  y  faifoit  le  dégât  de  pan  6c  d'autre. 
Cependant  les  Allemans  ,  que  commandoit  Jean  -  Bâtifte 
Lodrone,  ôc  qui  avoient  ordre  de  revenir  de  Lombardie  ,  ne 
paroifToient  point  encore.  Dès  que  le  Viceroi  fut  arrivé  à 
Florence,  où  il  fut  reçu  avec  beaucoup  de  pompe  ôc  de  ma- 
gnificence ,  par  Corne  ôc  par  Eleonorefa  fille,  il  s'entretint 
avec  fon  gendre  des  moyens  de  faire  cette  guerre  5  ôc  com- 
me il  avoit  peu  d'artillerie ,  il  en  obtint  un  grand  nombre  de  Monde Pier- 
canons  avec  tout  l'attirail.  Mais  quelque  tems  après,  foit  qu'il  ^^  ^^  Tolède, 
eût  été  fatigué  par  la  longueur  du  chemin ,  ou  qu'il  ne  fe  fût 
pas  aflfez  ménagé  avec  fa  nouvelle  époufe  S  qui  étoit  parfaite- 
ment belle ,  il  tomba  dans  une  maladie  dangereufe ,  dont  il 
mourut  le  23  de  Février. 

Après  fa  mort ,  Dom  Garcie  fon  fils ,  qui  étoit  déjà  arrivé 
dans  le  territoire  de  Cortone ,  prit  le  commandement ,  dont 
îe  duc  de  Florence,  à  qui  l'Empereur  l'ofirit,  ne  voulut  pas 
fe  charger.  On  lui  donna  pour  adjoint  Alexandre  Vitelh, 
capitaine  de  grande  réputation.  Ces  deux  Chefs  partagèrent 
entre  eux  les  troupes  ,  qui  montoient  jufqu'à  vingt  mille  Ita- 
liens. Dom  Garcie  devoir  defcendre  avec  le  corps  le  plus  con- 
fidérable  dansle  Val-di-Chiana,  ôc  s'y  emparer  du  plus  grand 
nombre  de  villes  ôc  de  châteaux  qu'il  pourroit  :  car  les  enne- 
mis fçavoient,  qu'à  l'exception  de  Chiufi ,  qu'on  faifoit  forti- 
fier à  la  hâte ,  les  François  avoient  abandonné  les  autres  places. 
Vitelli  devoit  attaquer  les  côtes  maritimes,  ôc  fe  joindre  là  avec 
les  Efpagnols  qui  étoient  à  Orbitello  ,  ôc  avec  ceux  qu'on  at- 
tendoit  depuis  long- tems  de  Sicile  ,  pour  afliéger  enfernble 
Groffeto ,  la  plus  importante  place  de  ce  payis ,  que  les  Fran- 
çois n'avoient  pas  encore  fortifiée  ,  Jean-Bâtifte  Savello  étant 
mort  quelque  tems  auparavant ,  Côme  invita  à  cette  expédi- 
tion Jean- Jaque  Medichino  marquis  de  Marignan  :  mais  il 


2  Elle  s'appelloit  Vincente  Spinella , 
fille  de  Ferdinand  duc  deCaftrovillari, 
dont  il  n'eut  point  d'enfans.  II  avoit 

Tome  IL  Zz 


e'poufe'  en  première  noces  Marie  Oforio 
de  Pimentel. 


5^4  HISTOIRE 

jp;«^«---.  s'en  excufa  fous  prétexte  cie  maladie,  quoiqu'il  fe  fut  déjà  mis 

Henri  IL  ^"  chemin. 

D'un  autre  côté  Aurelio  Fregofe  faifoit  des  levées  au  nom 

^  ^  ^*  du  Roi  dans  l'Etat  d'Urbin,  ôc  dans  la  Marche.  Dom  Garcie 
emporta  d'emblée  Afina-Longa  ôc  Lucignano  ,  où  étoit  Mo- 
retto  Calabrois,  avec  fix  cens  hommes  de  garnifon,  mais  que 
de  Thermes  en  avoir  fait  fortir  auparavant.  Dom  Garcie  vou- 
loit  faire  rafer  cette  dernière  place  5  mais  Corne  s'y  oppofa  ,  fous 
prétexte  qu'elle  dépendoit  de  l'Etat  de  Florence  ,  ôc  qu'il  y 
avoit  à  ce  fujet  depuis  long-tems  une  grande  conteftation  entre 
les  Florentins  ôc  les  Siennois.  Sur  ces  entrefaites ,  Côme  rap- 
pella,  malgré  les  murmures  des  Siennois ,  Léon  de  Ricafoli, 
qu'il  avoit  envoyé  à  Sienne ,  plutôt  comme  un  efpion ,  que 
comme  un  AmbalTadeur  qui  venoit  traiter  de  la  paix.  Il  avoit 
reconnu  que  la  haine  contre  Mendofe  ôc  les  Efpagnols  em- 
pêchoit  les  Siennois  d'écouter  aucune  propofition  d'accom- 
modement ,  les  François  étant  maîtres  de  la  ville  5  il  voyoit 
d'un  autre  côté  ,  que  l'animofité  ôc  le  courage  des  citoyens 
rendroient  inutiles  tous  les  effotts  qu'on  feroit  pour  s'en 
rendre  maître.  Il  fut  donc  d'avis  de  s'emparer  des  places 
voifines  ,  ôc  d'y  mettre  des  garnifons ,  afin  d'affamer  la  ville 
de  Sienne ,  delà  tenir  comme  bloquée,  ôc  par-là  l'obligera  fe 
rendre. 

Ainfi  après  la  prife  de  Lucignano  ôc  de  quelques  autres  pla- 
ces ,  dans  le  Val-di-Chiana  ,  Dom  Garcie  réfolut  d'affiéger 
Monte-Fellonico.  Sartorio  Thieneo  deVicenze  y  comman- 
doit ,  avec  cent  quatre-vingt  hommes  de  garnifon  ,  ou  envi- 
ron ;  mais  voyant  qu'on  faifoit  approcher  le  canon ,  il  aban- 
donna la  place.  Enfuite  on  alla  à  Pienza, que  Jourdain  des  Ur- 
fins  avoit  entrepris  de  défendre  5  mais  il  fut  contraint  de  fe  ré- 
fugier avec  fes  gens  à  Montalcino  ,  parce  qu'on  amena  le  ca- 
non plus  promptement  qu'il  ne  penfoit  ,  ôc  qu'il  n'avoir 
pas  eu  le  tems  d'élever  à  une  jufte  hauteur  les  remparts  qu'il 
avoit  commencez.  Paul  'des  Urfins  étoit  dans  Chiufi.  On  en- 
voya Corneille  BentivogUo  dans  GrofTeto  avec  quatre  cens 
hommes  de  pied  ôc  deux  cens  chevaux-legers ,  pour  défendre 
lescôtesdela  mer.  De  Thermes  apprehendoit  pour  cette  der- 
nière place  ,  parce  que  les  Allemans  étoient  arrivez  de  la  Lom- 
bardie ,  ôc  Içs  Efpagnols  de  la  Sicile  ôc  de  Naples.  D.  Garcie 


DE  J.  A,   DE   THOU,  Liv.  XII.  51?; 

en   marchant  contre  Montalcino,  attaqua  en  chemin  Monti-  -  . 

chiello ,  qui  n'étoit  qu'un  petit  château ,  mais  fitué  avantageufe-  Upf^Ri  tt 
ment,  6c  qui  pouvoir  incommoder  ceux  qui  affiégeroient  Mon-        c  c  -^  * 
taicino  ^  s'ils  le  laiffoient  derrière  eux.  Il  y  trouva  plus  de  réfiftan-        >  >  ^  * 
ce  qu'il  ne  penfoit  :  car  Adrien  Bagiioni  avoir  retenu  quelques 
foldats  de  lagarnifon ,  qui  étoit  fortie  de  Pienza ,  ôc  ^vec  quatre 
cens  hommes  d'élite  ,  il  s'étoit  chargé  de  défendre  la  place. 
Cornia  y  donna  un  aflaut  pendant  la  nuit ,  mais  fans  fuccès  j 
il  perdit  plufieurs  de  fes  gens ,  ôc  il  fut  lui-même  blefle  au  vi- 
fage  d'un  coup  de  pierres  ainfi  voyant  que  la  rufe  ne  lui  réiif-  ^ 

fiflbit  pas ,  il  eut  recours  à  la  force  ouverte.  Ce  château  eft 
fort  élevé,  il  tire  même  fon  nom  de  cette  élévation  ,  ôc  eft  ef- 
carpé  de  toutes  parts  î  enforte  qu'il  eft  difficile  de  le  battre  avec 
le  canon.  On  en  fit  enfin  conduire  fur  un  lieu  élevé  avec  beau- 
coup de  difficulté  ;  car  dans  ce  mois  de  Mars  la  terre  étoit 
il  imbibée  des  pluies  continuelles  qui  étoient  tombées ,  que  les 
hommes  ôc  les  chevaux  ne  pouvoient  fe  foûtenir.  On  ruina 
bien-tôt  les  baftions,  ôc  on  fit  brèche  5  l'ennemi  monta  deux 
fois  à  l'alTaut ,  ôc  fut  deux  fois  repouifé.  Les  affiégez  perdirent 
cependant  une  tour,  oi^i  les  Efpagnolsfe  logèrent.  Comme  la 
garnifon  vint  à  manquer  de  poudre,  elle  fe  rendit,  vie  fauve, 
le  21  de  Mars ,  après  avoir  arrêté  les  affiégeans  pendant  vingt- 
un  jours  :  les  foldats  furent  renvoyez  fans  armes.  Les  enne- 
mis donnèrent  des  loiianges  à  leur  bravoure  ,  qu'ils  avoient 
fignalée  dans  la  défenfe  d'une  place  fi  peu  confidérable  :  Ba- 
giioni fut  pris  ôc  conduit  à  Pienza. 

Jean  Gagliardo  étoit  dans  Buon-convento  ,  avec  une  com- 
pagnie de  Chevaux-legers.  Il  abandonna  la  place ,  dès-que  la 
cavalerie  légère  Napolitaine  parut  fous  la  conduite  du  Prince 
de  Bifignano  ;  mais  il  fut  furpris  en  chemin  j  ôc  mis  en  fuite  avec 
perte  d'une  vingtaine  de  fes  gens.  On  furprit  auffi  trois  cens 
des  nôtres  qui  occupoient  Treguanda.  De  Thermes  avoir  mis 
garnifon  dans  prefque  toutes  ces  petites  places  :  non  qu'il  crût 
pouvoir  les  défendre,  mais  pour  arrêter  l'ennemi  quimarchoit 
contre  lui ,  ôc  donner  le  tems  de  fortifier  Chiufi  ,  GroiTeto  ôc 
Montalcino. 

Vers  les  côtes  de  la  mer  ,  les  Allemans  commandez  par 
Lodrone ,  étant  fortis  de  Giuncarico  pour  efcorter  ôc  défen- 
dre les  marchands  de  bled  du  territoire  de  Piombino  ,  furent 

Zzij 


b66  histoire 

■        maltraitez  par  Corneille  Bentivoglio  ,  ôc  Alexandre  de  Terni  : 
j|£j,  j^j  jj^  la  plupart  furent  pris ,  plufieurs  taillés  en  pièces ,  ôc  ils  perdi- 
i  c  ^  D,     rent  leurs  enfeignes.  Ainfi  ceux  qui  refterent ,  fongerent  plutôt 
à  fe retirer  promptement  vers  l'armée,  en  failant  un  grand  cir- 
cuit par  les  terres  de  Volterrano,  ôc  le  Val  d'Arno  ,  qu'à  faire 
fur  cette  cote  la  guerre ,  à  laquelle  ils  étoient  deftinez. 

L'armée  étoit  déjà  devant  Montalcino.  Jourdain  des  Urfins 
s'y  étoit  enfermé  ,  avec  le  comte  Mario  de  Santafiore ,  ôc  Ca- 
mille Martinengo ,  pour  foûtenir  tout  l'effort  de  la  guerre  ,  qui 
■*  alloit  tomber  fur  lui.  Cette  place  efl:  fituée  fur  une  colline  inac- 

celfible  de  trois  cotez.  Il  y  a  un  petit  terrein  uni ,  au-deffous  de 
la  partie  de  la  ville  la  plus  élevée ,  où  eft  la  citadelle.  Dont 
Garcie  jugea  à  propos  de  commencer  l'attaque  par  cet  endroit, 
perfuadé  que ,  dès  qu'il  feroit  maître  de  la  citadelle ,  la  ville  ne 
pourroit  refifter  plus  long-tems.  Ainfi  le  jour  de  Pâques ,  il  fit 
élever  une  batterie  de  ce  côté-là  :  mais  voyant  qu'il  avançoit 
peu ,  ôc  que  les  fréquentes  forties  de  la  garnifon  fatiguoient  fes 
troupes  ,  il  donna  ordre  qu'on  levât  dans  la  Tofcane  deux 
mille  hommes  ,pour  garder  la  tranchée;  il  crut  même  que  l'en- 
vie de  furpaffer  les  Espagnols  pouvoir  rendre  ces  gens  propres 
pour  les  attaques.  Les  dehors  de  la  place  étoient  ruinez  par 
le  feu  continuel  des  afiîégeans  :  Dom  Garcie  voyant  qu'il  y 
avoir  encore  en-dedans  une  muraille  très-haute  ,  foûtenuëpar 
un  rempart ,  dont  il  ne  pouvoit  s'emparer  fans  beaucoup  de 
travaux  ôc  de  dangers ,  eut  recours  à  l'artifice.  Il  fit  tenter  Mo- 
retto  Calabrois,  banni  de  fon  payis,  à  qui  il  promit  de  l'y  ré- 
tablir honorablement ,  ôc  de  lui  faire  rendre  fes  biens,  s'il  vou- 
loir livrer  une  porte  de  la  ville.  Moretto  découvrit  le  complot 
à  des  Urfins ,  ôc  feignant  d'accepter  la  propofition ,  il  trompa 
les  ennemis ,  qui  s'étoient  avancez  pour  entrer  à  l'heure  mar- 
quée :  cependant  il  n'en  furprit  pas  un  fi  grand  nombre  qu'il 
avoir  efpéré. 

Dom  Garcie  ayant  été  informé  par  fes  efpions ,  qu'on  en- 
voyoit  vingt-mille  écus  d'or  de  Rome  à  Montalcino  ,  les  fit 
enlever  par  un  parti  de  troupes  choifies  ,  près  de  Montefiafco- 
ni ,  ville  de  l'Etat  Eccléfiaftique.  La  choie  ayant  été  fçûë  ,  le 
Légat  de  Viterbe  contraignit  les  gens  de  Dom  Garcie  de  dé- 
pofer  entre  fes  mains  cet  argent  ;  Ôc  fur  les  plaintes  de  no- 
tre Ambafladeur  à  Rome ,  le  Pape  fit  rendre  la  fomme  entière 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.  XIL  ^61 

aux  miniftres  François ,  malgré  roppofition  ôc  les  murmures  des 
Impériaux.  Les  ennemis  eurent  un  plus  heureux  fuccès  dans  He^siri  H, 
l'enlèvement  de  Monte ,  ôc  de  Jean  Galeas  de  San-Severino  ^  ^  ^  ^^ 
comte  de  Gajazzo  :  ils  apportoient  cinq  mille  écus  d'or  de 
Sienne  à  Montalcino ,  pour  payer  la  garnifon.  Tous  leurs  gens 
furent  tués, ou  tombèrent,  avec  l'argent  qu'ils  conduifoient  , 
entre  les  mains  des  ennemis. 

Cependant  le  Pape  envoya  à  Florence  le  cardinal  de  Pe- 
roufe,  frère  d'Afcanio  de  la  Cornia,  ôc  le  cardinal  Sermoneta 
à  Sienne ,  pour  chercher  les  moyens  de  pacifier  les  chofes.  Il  fit 
cette  démarche  à  la  foUicitation  de  Côme,  qui  craignoit  l'évé- 
nement de  cette  guerre,  dont  la  proximité  i'incommodoit  beau- 
coup. Mais  voyant  qu'on  avançoit  peu  par  cette  voye  ,  il  vinr 
lui-même  à  Viterbe  ,  avec  Jean  ^Alanriquez ,  ambafTadeur  de 
TEmpereur  à  Rome ,  pour  prefTer  par  fa  préfence  la  négocia- 
tion. Le  Pape  y  fit  les  mêmes  propofidons  qu'auparavant, 
ôc  les  Miniftres  de  l'Empereur  furent  alors  obligez  de  les  re- 
cevoir ,  parce  qu'ils  fçavoient  que  la  flotte  Turque  étoit  déjà 
en  pleine  mer,  ôc  qu'ils  prévoy oient  qu'il  faudroit  néceffaire- 
ment  faire  retourner  les  troupes  à  Naples  :  d'ailleurs  >  les 
heureux  fuccès  de  nos  armes  dans  \q  Piémont  leur  avoient 
fait  perdre  le  courage  j  Verceil  avoir  été  pris  ôc  pillé  par  BrifTac, 
ôc  on  avoir  découvert  à  Sienne  une  conjuration ,  fur  laquelle 
ils  comptoient  beaucoup.  Je  vais  dire  quelque  chofe  de  ces 
évenemens ,  avant  d'aller  plus  loin. 

Ferdinand  de  Gonzague ,  dont  on  faifoit  tous  les  jours  de 
nouvelles  plaintes  à  l'Empereur,  fe  trouvoit  dans  les  plus  fd- 
cheufes  conjonctures ,  ôc  étoit  extrêmement  haï  du  peuple. 
Cependant,  pour  ne  pas  refter  dans  l'inadion,  il  réfolut  vers 
le  commencement  de  Juin  d'affiéger  Bene ,  place  forte  dans 
le  payis  desLanghes.  Le  comte  de  la  Trinità  voulant  dépouil- 
ler de  cette  place  le  comte  de  Bene  fon  frère ,  qui  étoit  atta- 
ché à  la  France ,  engagea  Gonzague  à  cette  expédition.  Il 
lui  avoit  fait  croire  que  la  ville  étoit  fans  munitions  de  bou- 
che i  ôc  qu'il  étoit  certain  que  cette  nécefTité  obligeroit  les 
habitans  de  fe  rendre^  dès  que  l'armée  paroîtroit.  Ces  motifs 
engagèrent  Gonzague  à  faire  avancer  fes  troupes  vers  la  vil- 
le. Le  comte  de  Bene ,  qui  n'avoit  fait  aucuns  préparatifs  ^ 
écrivit  aufTi-tôt  à  Briffac,  qui  étoit  alors  à  Carmagnole  ,  pour 

Z  z  iij 


55S  HISTOIRE 

l'informer  du  danger ,  où  il  fe  trouvoit.   II  n'y  avoît  dans  la 
Henri  IL  pl^^^  ^^^  quatre  compagnies  d'infanterie ,  fans  aucun  autre 
j  -  -  -      capitaine  que  Louis  Duc.    A  la  prière  du  comte  de  JBene  , 
Biaife  de  Montluc,  que  René  de  Birague  y  avoir  auiïi  engagé, 
fut  envoyé  au  fecours  de  la  place  ^  avec  Théodore  Bedeigne  ; 
ôc  fa  compagnie.  Montluc  y  entra ,  au  grand  contentement 
du  Comte ,  ôc  des  François ,  huit  jours  après  l'arrivée  de  Gon- 
zague.  Celui-ci  ayant  fait  brûler  les  mouHns  ,  qui  étoient  hors 
la  ville  ^  ôc  détourner  les  eaux  ,  pour  rendre  inutiles  ceux  du 
dedans  ,  efpéroit  par  ce  moyen  obliger  dans  peu  les  aflTiégeans 
à  fe  rendre,  fans  même  y  employer  la  force.  Pendant  que; 
flatté  de  cette  efpérance ,  il  ne  faifoit  aucunes  tentatives,  ôc 
reftoit  dans  l'inadlion  ,  Montluc  employoit  tous  fes  foins  à 
faire  tranfporter  des  bleds  dans  la  place  ,  ôc  à  y  conftruire  des 
moulins  pour  les  moudre.  On  donna  ordre  à  Jérôme  de  Thu- 
rin  ,  fils  du  fameux  Colonel  Jean  de  Thurin  ,  d'abattre  les 
digues ,  pour  remettre  dans  leur  ancien  lit  les  eaux ,  que  les  en- 
nemis en  avoient  détournées.  Cela  fut  exécuté  heureufement 
en  deux  ou  trois  fois ,  ôc  les  alïïégez  en  reçurent  un  grand 
foulagement  pendant  quelque  tems.    Un  Maçon  inventa  un 
expédient  ,  qui  fut  de  faire  fervir   les   tombes   de   meules. 
Cependant  la  garnifon  fit   une   fortie  pendant  la  nuit  ,  ôc 
à  la  faveur  du  combat ,  fix  cens  habitans  fortirent  aufii  de  la 
ville ,  pour  couper  en  différens  endroits  les  bleds  qui  étoient 
en  maturité  :  ce   qui  fut  exécuté  avec  tant  d'ardeur   ôc  de 
célérité ,  que  les  alTiégez  eurent  bien-tôt  des  vivres  en  abon- 
dance. Gonzague  voyant  par  là  fes  projets  échouez ,  ôc  n'ayant 
point  d'artillerie ,  fut  obligé  de  lever  le  fiége,  ôc  de  fe  retirer, 
en  témoignant  ouvertement  fon  dépit,  ôc  la  mauvaife  opinion 
qu'il  avoit  du  comte  de  la  Trinità. 

Peu  de. tems  après,  Briflac  mena  fes  troupes  devant Corte- 
miglia  ,  que  Pierre  Salfede  avoit  autrefois  occupée  avec  une 
garnifon  Efpagnole.  Cette  place  eft  dans  les  Langhes  :  la  riviè- 
re pafTe  au  travers  ;  elle  a  une  citadelle  ,  ôc  au-delà  de  la  ri- 
vière un  fauxbourg  ,  où  BrifTac  fe  logea.  De  l'autre  côté  ,  au- 
deflbus  delà  citadelle  ,  il  y  a  un  couvent  ,  dans  lequel  on  mit 
trois  compagnies  ,  fous  la  conduite  de  Bonnivet  ;  on  braqua 
huit  canons  en  cet  endroit ,  au-delà  du  pont  de  brique  ,  pour 
battre  la  muraille  qui  eft  vis  -  à  -  vis  de  ce  couvent.   François 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XII.  s^9 
Duplefîîs  de  Richelieu  ^  s'étoit  déjà  emparé  de  la  ville  5  mais  la 
plus  grande  difficulté  étoit  de  fe  rendre  maître  de  la  citadelle  ,  Henri  II. 
qu'on  ne  pou  voit  prendre  qu'avec  du  canon.  11  falloir  nécef-  1  c  c  •'. 
fairement  en  tranfporter  de  l'autre  côté  de  la  rivière,  qui  étoit 
entre  deux ,  pour  le  placer  dans  un  endroit  oui  l'on  pût  dref- 
fer  une  batterie.  On  refolut  de  fonder  le  gué  ,  afin  de  voir  fi  le 
fond  étoit  affez  folide,  pour  y  faire  pafler  des  pièces  d'artille- 
rie. Cela  fut  exécuté  par  l'adrefle  de  Alontluc  ,  contre  le  fen- 
timent  des  autres  Chefs.  Le  maréchal  de  Briffac  vint  même 
fur  le  lieu  :  le  canon  fut  tranfporté  fans  aucun  danger,  &  on 
le  fit  entrer  dans  la  ville  par  une  ouverture  faite  à  la  muraille. 
Dès  que  le  gouverneur  de  la  citadelle  vit  le  canon  Ci  près  de 
lui,  contre  ce  qu'il  s'étoit  imaginé,  il  fit  battre  la  chamade, 
6c  convint  de  la  capitulation  avec  Bonniver. 

Cependant  le  maréchal  de  Briflac  ayant  appris  qu'Alvaro  de 
Sandi  venoit  au  fecours  de  la  ville  ,  6c  qu'il  étoit  logé  à  San- 
Stephano  ,  qui  n'en  eft  éloigné  que  de  cinq  milles,  laifTa  dans 
la  ville  ôc  dans  le  couvent  lix  compagnies  pour  les  garder ,  ôc 
fe  pofta  fur  une  colline  qui  eft  à  l'oppofite  ,  pour  combattre 
l'ennemi  j  mais  Sandi  fe  retira  dès  qu'il  eut  appris  la  reddition 
de  la  citadelle.  On  donna  le  gouvernement  de  la  place  à  Ri- 
chelieu ,  qui  s'étoit  fort  diftingué  dans  ce  fiége.  Peu  de  tems 
après, Monduc  étant  forti  d'Alba  avec  trois  compagnies  Ôc  deux 
coulevrines ,  marcha  vers  Seravalle  :  il  battit  cette  place  avec 
fon  ardllerie  ,  ôc  pendant  que  la  garnifon  parlementoit ,  {gs 
gens  efcaladerent  la  muraille  par  derrière ,  furprirent  la  ville  ôc 
la  pillèrent.  Après  cette  expédition  plufieurs  châteaux  voifins 
d'Alba  fe  rendirent  volontairement.  Enfuite  le  maréchal  de 
Briflac  alFiégea  Ceva  avec  toutes  fes  troupes.  Ceva  eft  une  pe- 
tite place  du  payis  des  Langhes,  dans  une  belle  fituanon,  ôc 
fort  bien  bâtie  :  la  rivière  arrofe  fes  murailles  ;  mais  elle  eft  com- 
mandée par  une  colline ,  au  pied  de  laquelle  eft  un  rocher  ef- 
carpé  :  il  .y  avoir  fur  ce  rocher  un  hermitage ,  ou  l'on  ne  pou- 
voir aborder  que  par  le  moyen  d'une  planche  :  un  peu  plus 
loin  il  y  avoir  un  baftion,  qui  communiquoit  à  la  ville  par 
un  foflfé.  Le  Maréchal  étant  en  marche  ,  on  envoya  devant 

I  II  étoit  fils  de  François  III.  Mef-  ce  ÔC  de  fa  mode'ration,  comme  M.  de 

tre  de  camp  d'un  Régiment ,  Ôcfut  tué  Ihou  le  dit  ailleurs.  Il  étoit  grand  on- 

au  fiége  du  Havre  en  ijd^.  On  le  fur-  cle  du  cardinal  de  Richelieu, 
nomma  le  Sage ,  à  caufe  de  fa  pruden- 


570  HISTOIRE 

H-  '-  François  Bernardin  ôc  Montluc  maréchaux  de  camp>  pour  tracet 

Henri  II.  le  lieu  du  camp  ,  ôc  marquer  les  logis  ;  mais  l'envie  de  com- 
i  S  S  S'  battre  leur  failant  oublier  ce  qu'ils  dévoient  faire,  ils  en  vin- 
rent aux  mains  avec  la  garnifon  qui  étoit  fortie  de  la  place ,  ôc 
avec  le  fecours  de  Bonnivet  qui  furvint ,  ils  la  mirent  en  fuite; 
ayant  franchi  le  foffé ,  ils  l'enfermèrent  entre  la  colline  ôc  la 
ville,  ôc  tuèrent  même  le  Commandant.  La  nuit  étant  venue, 
fans  qu'on  eût  pu  faire  ces  logemens  ,  l'armée  fut  obligée  de 
camper  à  découvert  j  mais  l'heureux  fuccès  fervit  d'excufe  aux 
Maréchaux  de  camp.  Les  ennemis  qui  étoient  logez  dans  l'her- 
mitage  ,  Corfes  pour  la  plupart  ,  épouvantez  de  cette  atlion , 
6c  informez  que  leur  Commandant  avoir  été  tué,  demandèrent 
à  traiter  avec  San-Petro  Ornano ,  ôc  fe  rendirent  5  ils  engagèrent 
même  ceux  qui  étoient  dans  le  baftion  voifin  à  fuivre  leur  exem- 
ple. Dès  qu'ils  fe  furent  rendus ,  on  ouvrit  les  portes  de  la  ville 
au  Maréchal ,  qui  de  peur  d'y  confumér  inutilement  les  vi- 
vres, en  fortit  aulTi-tôt,  après  y  avoir  lailTé  pour  gouverneur  le 
capitaine  Loup  avec  une  garnifon. 

Gonzague  ayant  fait  de  vains  efforts  pour  reprendre  ces  pla- 
ces conquifes  avec  tant  de  facilité,  profita  du  tems  de  la  trêve 
pour  fe  retirer  à  Afle ,  où,  ne  pouvant  mieux  faire,  il  réfolut 
de  fortifier  Valfenera ,  ville  fituée  dans  un  endroit  fertile  ôc 
avantageux  ,  ôc  qui  n'eft  pas  éloignée  de  Villeneuve  d'Afte. 
S'étant  emparé  de  ce  lieu ,  il  bloqua  par  ce  moyen  prefque 
entièrement  Cifterna  ôc  S.  Damien  ,  entre  Afle  ôc  Valfene- 
ra :  Alba  même  en  recevoir  beaucoup  d'incommodité.  La 
trêve  ayant  été  rompue,  Gonzague  fit  toute  la  diligence  pof- 
fible  ,  pour  achever  fes  fortifications  5  mais  un  accident  impré- 
vu l'obligea  d'interrompre  pour  quelque  tems  ces  ouvrages  : 
ce  fut  la  prife  de  Verceil ,  dont  le  maréchal  de  Briffac  s'empara 
de  cette  manière.  Dès  que  les  troupes  Allemandes  furent  for- 
ties  du  Piémont ,  ôc  que  Gonzague  eut  diftribué  dans  les  gar- 
îîifons  le  petit  nombre  de  foldats  qui  lui  reftoient ,  l'averfion 
qu'on  avoir  pour  ce  Général ,  ôc  pour  tous  les  Efpagnols ,  ôc 
i'affedion  que  tous  les  peuples  avoient  au  contraire  pour  le 
rnarêchal  de  Briffac  i  ôc  par  conféquent  pour  le  nom  Fran- 
c^o'is ,  facilitèrent  nos  entreprifes ,  fans  que  les  ennemis  puffent 
les  traverfer.  Le  Maréchal  ayant  «aflemblé  (es  troupes  à 
Carmagnole  vers  la  fin  de  Septembre ,  fe  mit  fecrettement  en 

marche 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIT.        571 

marche  avec  dix-huit  cens  hommes  de  pié^  ôc  quatre  mille  che- 
vaux. Ayant  inverti  Verceil  pendant  la  nuit ,  il  la  prit  par  efcala-  Henri  IL 
de  :  il  ne  reftoit  plus  que  la  citadelle  ,  où  le  capitaine  San-Mi-  i  <  <  ^, 
chele  Efpagnol  s'étoit  enferme.  On  ne  pouvoir  la  prendre  qu'a- 
vec du  canon  j  &  le  Maréchal,  pour  faire  plus  de  diligence , 
n'avoir  pas  voulu  en  amener  avec  lui:  mais  il  fut  averti  par  fes 
efpions,  qu'il  y  en  avoir  plulieurs  pièces  dans  le  jardin  deTE- 
vcque  ,  dont  il  pourroit  facilement  fe  fervir  contre  la  citadelle, 
dès  qu'il  auroit  pris  la  ville.  Outre  cela  Merle  Monteftruc  rap- 
porta j  qu'il  avoit  remarqué  un  endroit  du  mur  delà  citadelle  fi 
loible  ,  qu'un  feul  bélier  pouvoir  y  faire  en  peu  de  tems  une 
brèche  confidérable  :  mais  la  Fortune  ne  féconda  pas  ces  pre- 
miers fucccs. 

Monreftruc,  après  la  prife  delaville  >  venant  dès  le  point  du 
jour  avec  empreflement  au-devant  de^Çharri,  pour  l'embrafler, 
&  le  féliciter  de  la  réuffite  de  cette  entreprife ,  fut  tué  mal- 
heureufement  par  un  foldar  de  ce  dernier ,  qui  le  prit  pour 
un  ennemi.  Les  pièces  d'artillerie  qu'on  trouva  dans  la  ville 
ëtoient  fans  affûts  ,  ôc  par  conféquent  hors  d'état  de  fervir. 
Outre  cela  on  devoir  craindre  que  les  garnifons  des  places  voi- 
Tines,  que  Gonzague  avoit  fait  affembler  à  la  hâte  à  San-Ger- 
mano  ,  ne  coupaffent  le  chemin  à  nos  troupes ,  ôc  ne  les  enfer- 
maffent  entre  la  place  ôc  la  citadelle.  AinfiBrifTac  fut  oblige 
d'abandonner  Verceil ,  deux  jours  après  s'en  erre  emparé  j  il 
pilla  cette  ville  ôc  le  Palais  où  étoient  les  meubles  prétieux  . 
du  duc  Charle  :  il  y  enleva  encore  cette  grande  ôc  fameufe 
corne  de  licorne ,  ôc  emmena  avec  lui  un  grand  nombre  de 
prifonniers.  Il  parrit  au  point  du  jour ,  ôc  fa  retraite  ne  fe  fit  pas 
fans  péril  :  car  Cefar  Maggi  le  pourfuivit  vivemenr ,  avec  la 
cavalerie  de  Demetrio  Albanois ,  ôc  de  Riberio  Brancaccio. 
François  d'Efte ,  qui  venoit  de  Crefcentino ,  étant  arrivé  trop 
tard ,  nos  troupes  paflerent  la  Doria ,  ôc  arrivèrent  dans  leurs 
quartiers ,  fans  autre  perte  que  celle  d'une  partie  de  leur  butin. 

Peu  de  tems  auparavant  Charle  duc  de  Savoye  étoit  mort     ^ort  de 
à  Verceil  le  1 6  d'Août.  Ce  Prince  étoit  d'un  caractère  doux,  Charle  duc 
ôc  d'un  efprit  fort  fimple  5  il  n'eut  pas  aflez  de  force  ôc  de  gran-  fo^/cà7a£rc^ 
deur  d'ame  pour  foutenir  la  mauvaife   fortune  ,  qui  le  perfé- 
çuta  pendant  prefque  toute  fa   vie.    Philbert  Emanuel  fon 
iils  étoit  d'un  caradére  tout  oppofé  j  il  eut  auffi  un  fort  tout 
Tome  IL  A  a  a 


37^  HISTOIRE 

,  difFcrent  ;  car  fon  mérite  ôc  fa  vertu ,  qui  éclatèrent  dans  mille 
1-ïr-^ioT  TT    occafions,  le  firent  rétablir  dans  les   Etats  de  fon  père  ,  &  le 

HENRI  11.  j-  j  n.  1      •       r      11- 

rendirent  digne  de  contracter  avec  nous  une  gloneule  ailian- 
ce.  Au  refte  la  mort  du  duc  Charle  fît  peu  de  bruit,  parce 
qu'il  en  avoir  peu  fait  pendant  fa  vie.  Auiïi  plulieurs  Hiftoriens 
contemporains  fe  font  trompez  fur  le  tems  où  elle  arriva  ,  ôc 
Sleidan ,  qui  d'ailleurs  eft  affez  exa6t ,  la  met  mal  à  propos 
l'année  fuivante. 
_,    , .    .  Dans  le  même  tems  on  découvrit  à  Sienne  \qs  pernicieuse 

à  Sienne  dé-  delieins  de  Cjiulio  balvi ,  qui  depuis  peu  avoir  ete  crée  capi- 
couverce.  taine  du  Peuple.  C'eft  la  plus  haute  dignité  où  ceux  qui  font  de 
famille  populaire  puiflent  atteindre.  Salvi  ayant  épuifé ,  par  des 
dépenfes  exceflives ,  fon  bientôt  celui  de  fes  frères  qui  étoient 
en  grand  nombre/e  dédommageoit  fur  le  bien  public  de  fes  per- 
tes particulieres,du  tems  de  Picolomini  duc  d'Amalfij  que  l'Em- 
pereur avoir  fait  gouverneur  de  la  République.  Ne  trouvant 
plus  cette  reflburce^  ôc  aimant  naturellement  la  nouveauté,  il 
tint  des  aflemblées  fecretes  avec  le  confeil  des  Neuf  ^  qui  ne 
favorifoient  pas  le  parti  du  Roi.  Enfin  ayant  été  gagné  par  Léon 
de  Ricafoli  Ambafladeur  du  duc  de  Florence,  il  lui  promit 
de  lui  livrer  une  porte  de  la  ville,  fans  même  en  parler  aux 
Efpagnols  :  le  prétexte  de  fa  trahifon  étoit ,  qu'il  vouloit  affran- 
chir fa  patrie  de  la  domination  des  étrangers.  Jérôme  de  Pife 
étoit  du  même  complot  :  il  avoit  brigué  la  capitainerie  du  Peu- 
ple î  mais  quoiqu'il  eût  obtenu  l'agrément  du  Roi ,  le  cardi- 
nal de  Ferrare ,  ôc  Paul  de  Thermes  lui  avoient  refufé  cette  di- 
gnité. Le  dépit ,  qu'il  conçut  de  ce  refus ,  lui  fit  tenter  la  fidé- 
lité d'Enée  Picolomini, un  des  premiers  de  la  ville?  il  l'exci- 
toit  continuellement  à  travailler  à  la  liberté  de  fa  patrie.  Mais 
la  confpiration  ayant  été  découverte,  par  l'adrefTe  de  Moretto, 
Salvio,  06laviano  fon  frère  ,  ôc  les  deux  frères  Vignali  furent 
arrêtez, convaincus ,  ôc  punis  de  mort.  On  pardonna  à  Enée 
Picolomini,  foit  à  caufe  de  fa  noblefle,  ôcde  la  puifTancede 
fa  maifon ,  foit  qu'on  crût  qu'il  ne  favorifoit  pas  le  parti  des 
Efpagnols ,  quoique  d'ailleurs  il  fut  fufpecl. 

Côme  ne  pouvoit  plus  rien  efpérer  de  l'effet  de  cette  con- 
juration, ôc  les  affaires  des  Impériaux  n'étoient  pas  en  bon  état. 
Ainfi  ils  confentirent  facilement  aux  proportions  que  le  Pape 

1  Adriani  dit ,  Alciini  delV  ordine  de  Nova. 


DE  J,  A.  DE  THOU,  Liv.  XIÎ.        375 

avoit  faites  j  ce  traité  étoit  déjà  conclu  ôc  ligné  ;  on  n'attendoit 
plus  que  le  confentement  du  cardinal  de  Ferrare  ,  qu'on  di-  Henri  II. 
foit  avoir  tout  pouvoir  du  Roi.  Mais  le  Cardinal  ^  pour  gagner  i  c-  ç  ->. 
du  tems  ,  fe  fervit  de  différens  prétextes ,  jufqu'à  ce  que  le  fiége 
de  Montalcino  fut  levé.  Enfin  il  partit  pour  Viterbe  :  François 
de  Tolède  y  étoit  venu  de  Florence  de  la  part  de  l'Empereur; 
Louis  de  Saint  Gelais  de  Lanfac  s'y  rendit  aufTî  de  Rome.  Ce 
dernier  fe  plaignit  en  prefence  du  Saint  Père ,  de  ce  que  Corne 
aidoit  les  Impériaux  de  fes  confeils,  de  fon  argent ,  ôc  de  fes 
troupes,  ôc  de  ce  qu'il  leur  donnoit  retraite  dans  fes  villes,  au 
préjudice  des  intérêts  du  Roi,  qui  ne  l'avoit  point  offenfé.  Le 
cardinal  de  Ferrare  ne  voulant  pas  figner  le  traité,  ôc  les  François 
refufant  de  fortir  de  Sienne,  on  ne  put  rien  conclure  :  ce  Car- 
dinal envoya  enfuite  au  Roi  Flaminio  de  Stabbia  des  Urfins> 
pour  l'informer  de  l'état  des  affaires  de  Sienne ,  ôc  l'affùrer  qu'il 
ne  devoir  rien  appréhender  du  côte  de  la  Tofcane. 

Cependant  le  bruit  de  l'arrivée  de  l'armée  navale  des  Turcs 
s'étant répandu,  le  cardinal  Pacheco,  qui  avoit  fuccedé  à  Pierre 
de  Tolède  dans  la  Vice-royauté  de  Naples,  preffoit  Dom  Gar- 
de de  ramener  au  plutôt  les  troupes ,  pour  défendre  les  côtes 
de  la  Sicile,  delà  Calabre  ôc  delà  Fouille,  de  crainte  des'ex- 
pofer  au  danger  évident  de  perdre  Naple"s,dans  l'efperance  incer- 
taine de  prendre  Sienne.  Dom  Garcie  avoit  réfolu  delaifler  dans 
le  territoire  de  Cortone  quatre  mille  hommes  d'infanterie  Italien- 
ne.pour  faire  des  courfes  pendant  fon  abfence  dans  le  payis  enne- 
mi ,  ôc  ravager  les  moiffons  :  il  efpéroit  couper  les  vivres  aux 
Siennois ,  ôc  les  obliger  par  ce  moyen  à  recevoir  les  conditions 
de  paix  qu'on  leur  propofoit  5  mais  ce  projet  fut  inutile,  parce 
qu'il  manquoit  d'argent  pour  payer  ces  troupes.  Ainfi  ayant 
retiré  fon  armée  de  la  Tofcane ,  il  paffa  fur  les  terres  de  l'Etat 
Eccéfiaftique ,  pour  fe  rendre  à  Naples  à  grandes  journées. 

Côme,que  les  Impériaux  avoient  brouillé  fans  aucun  fruit  avec 
le  Roi ,  ôc  qui  reftoit  feul  expofé  fans  aucun  fecours  aux  forces, 
ôc  à  toute  la  puifTance  des  François ,  ne  pouvant  fe  dégager 
de  ce  mauvais  pas ,  dilFimula  fa  crainte  ôc  fon  reffentiment  ;  il 
employa  tous  les  moyens  pofTibles  pour  corriger  la  faute  d'au- 
trui ,  Ôc  pour  ne  pas  paroître  fe  repentir  de  fes  premiers  enga- 
gemens.  Ainfi  il  fît  conduire  du  canon  à  Montepulciano,ôc  ayani; 
fait  revenir  fes  troupes,il  les  diftribua  dans  les  garnifons  des  villes 

Aaa  ij 


374  HISTOIRE 

M  voifines  j  il  en  mit  une  partie  dans  Ja  même  place ,  dans  Foîano 


Henri  II    ^  ^^^-^  Lucignano  ,  dont  il  étoit  maître  alors ,  Ôc  l'autre  partie 
j  ç,  -,       *  dans  Arezzo  ,  San-Caiïiano,  San-Germiniano  ,  ôc  autres  lieux. 
Les  Sicnnois ,  après  la  levée  du  fiége  de  Montalcino  ^  fe 
croyoient  non  feulement  en  fureté ,  mais  agifToient  encore  avec 
infolence.    Enflez  de  cet  heureux  fuccès,  ils  redemandèrent 
avec  hauteur  à  Côme  Lucignano.  Quoique  Côme  le  refusât 
d'abord  ,  ôc  qu'il  foùtînt  fon  droit  fur  cette  ville  par  un  décret 
du  Sénat  de  Boulogne,  qui  l'avoit autrefois  adjugée  aux  Flo- 
rentins ;  néanmoins  par  la  médiation  du  Pape ,  il  voulut  bien 
céder  au  tems,  ôc  les  Siennois  obtinrent  ce  qu'ils  demandoient. 
Dans  le  même  tems  les  femmes  de  Sienne  ,  prirent  les  armes 
pour  la  liberté ,  à  l'exemple  de  leurs  maris  5  car  après  la  mort 
de  Giulio  Salvi^  la  puiffance  ;  qu'il  avoir  feul,  fut  partagée  en- 
tre plufieurs  perfonnes ,  ôc  la  ville  ayant  été  divifée  en  trois 
quartiers ,  on  fit  auflî  trois  capitaines  du  peuple.  Sur  cet  exem- 
ple ^  trois  mille  femmes  ou  environ,  tant  de  la  Nobleffe  que 
du  peuple,  fous  la  conduite  de  Forteguerra,  Ficolominia,  ôc 
Livia-Faufta,  trois  Dames  les  plus  diftinguées  de  Sienne,  qui 
s'étoient  habillées  en  nimphes,  ôc  qui  portoient  des  étendards 
avec  leurs  devifes  ,  s'aflemblerent  dans  la  place  publique  en 
criant ,  France  ,  Liberté  :  elles  parcoururent  toute  la  ville ,  au 
grand  étonnement  de  Paul  de  Thermes  même.   Deux  jours 
après ,  elles  prirent  toutes  des  corbeilles  ,  des  pieux  ,  des  bê- 
ches ,  ôc  d'autres  inftrumens  propres  à  remuer  la  terre,  ôc  après 
avoir  falué ,  devant  le  palais  de  l'Archevêque  ,  une  image  de 
N.  D.  patrone  de  Sienne ,  ôc  reçu  la  bénécli£lion  du  cardinal 
de  Ferrare  ,  elles  allèrent  enfemble  travailler  avec  ardeur  aux 
fortifications  de  la  ville. 
Doits  du  Roi       La  guerre  de  Tofcane,  qui  en  quelque  façon  avoir  com- 
Genes."^  ^^    mencé  cette  année  ,  fut  fuivie  de  celle  de  Corfe.  Cette  ifle  ap- 
partient à  la  république  de  Gènes ,  fur  laquelle  nos  Rois  pré- 
tendent avoir  depuis  long-tems  des  droits.  Caries  Génois,  il 
y  a  environ  deux  cens  ans  ,  ennuyez  du  mauvais  état  de  leurs 
affaires,  voulurent  donner  une  meilleure  forme  de  gouverne- 
ment à  leur  République.  Ils  envoyèrent  en  ambaffade  à  Charle 
VI.  Damien  Cataneo  ,  ôc  Pierre  Perfio ,  pour  le  prier  d'accep- 
ter la  fouveraineté  de  leur  ville.  Après  que  le  Doge  Antoine 
Adorne  eut  abdiqué  ,  on  conclut  le  traité  à  ces  conditions  ; 


t)  E  J.  A.  t)  E  T  H  Ô  U  ,  L 1 V.  XIÎ.       375" 

Que  le  Roi  feroit  regardé  comme  le  prote£leur  ôc  le  feigneur  , 

légitime  de  la  République,  ôc  de  fes  dépendances,  fans  bief-  Henri  II 
fer  cependant  les  droits  de  l'Empire  ,  &  qu'il  y  mettroit  en  1  c  c  ^  * 
f jn  nom  un  gouverneur  François ,  qui  auroit  deux  voix  dans 
le  Sénat ,  comme  les  Doges  précedens  :  Que  les  Génois  re- 
garderoient  comme  leurs  amis  les  alliez  du  Roi ,  6c  fes  en- 
nemis comme  les  leurs ,  en  confervant  néanmoins  leurs  allian- 
ces avec  l'Empereur  de  Conftaminople,  ôc  le  Roi  de  Chypre  : 
Qu'on  mettroit  entre  les  mains  du  Roi  dix  places  des  plus  con- 
fidérables  de  la  République,  pour  les  garder,  ôc  y  mettre  gar- 
nifon  Françoife  :  Que  la  République  conferveroit  toujours 
la  fidélité  qu'elle  juroit  au  Roi ,  ôc  que  Gènes  Ôc  fes  dépen- 
dances ne  pourroient  être  aliénées  du  domaine  de  la  Couronne, 
pour  quelque  caufe  que  ce  fût. 

Les  fadions  d'Orléans  ôc  de  Bourgogne  s'élevèrent  quel- 
que tems  après  en  France,  ôc  mirent  le  Royaume  à  deux  doigts 
de  fa  perte.  Pendant  ces  troubles,  les  ducs  de  Milan,  profi- 
tant de  l'occafion  ôc  du  voifinage ,  ufurperent  la  fouveraineté 
de  Gènes  ,  que  les  citoyens  de  cette  ville  avoient  donnée  à 
nos  Rois  de  leur  propre  mouvement.  On  prouve  par  des  ades 
autentiques,  ôc  des  témoignages  dignes  de  foi ,  que  long-tems 
après  cette  ufurpation ,  les  ducs  de  Milan  ont  rendu  à  nos  Rois , 
comme  feigneurs  dire£ls  ôc  fuzerains  ,  foi  ôc  hommage  pour 
la  principauté  de  Gènes.  Philippe  de  Comines  ,  hiftorien  t  ran- 
çois  j  rapporte  dans  le  livre  VI.  de  fes  mémoires ,  que  Jean  Ga- 
leas  duc  de  Milan  rendit  cet  hommage  à  Louis  XL  Ludovic 
Sforce  ayant  été  chaffé ,  Louis  XII.  recouvra  l'ancienne  pof- 
fefiion  de  Gènes ,  ôc  y  ayant  mis  pour  gouverneur  Philippe  de 
Cleves^il  en  retint  la  fouveraineté  pendant  huit  ans  5  mais  le 
peuple  s'étant  révolté ,  on  chafTa  les  François ,  ôc  Paul  de  Novi 
fut  créé  Doge.  Le  Roi  quelque  tems  après  reprit  Gènes ,  ôc 
fit  trancher  la  tête  à  Novi ,  ôc  bâtir  une  citadelle ,  comme  pour 
mettre  un  frein  à  la  légèreté  d'un  peuple  fi  inconftant  Ôc  fi 
indocile. 

Enfin  Odavien  Fregofe  ayant  abdiqué  volontairement  la 
fouveraineté  ,  en  faveur  de  la  France ,  ôc  pour  l'utilité  de  la 
République  5  François  I.  y  conferva  les  droits  de  nos  Rois  ; 
ôc  Fregofe  lui-même ,  au  nom  du  Roi ,  la  gouverna  pendant 
neuf  ans.  Mais  après  la  bataille  de  Pavie,  les  François  furent 

A  a  a  iij 


S?*^  HISTOIRE 

>■— 1.1  entièrement  chaflez  de  l'Italie  >  &  perdirent  en  même  tems 
Henri  II   ^'^'^^o^'i*^^  ^^^*  cette  ville.    Le  Roi  croyoit  avoir  le  même  droit 
fur  la  Corfe ,  que  fur  Gènes.  Il  en  entreprit  d'autant  plus  vo- 
lontiers  la  conquête,  que  Gènes  tenant  le  parti  de  l'Empe- 
reur^ le  paflTage  de  la  mer  en  Italie  lui  étoit  entièrement  fermé, 
ôc  qu'en  s'emparant  de  la  Corfe,  il  auroit  le  chemin  libre  pour 
aller  défendre  les  côtes  de  Gènes ,  ôc  faire  paffer  fes  troupes 
de  Marfeille  dans  la  Tofcane.  L'armée  navale  des  Turcs  étoit 
arrivée,  ôc  on  en  avoit  eu  des  nouvelles  certaines.    Elle  étoit 
compofée  de  foixante  galères  ,  fous  la  conduite  de  Dragut; 
outre  trente-fix  autres  galères  de  France  qui  avoient  paffé  cette 
année  l'hy  ver  dans  l'ifle  deChio>  ôc  qui  étoient  commandées  par 
Ifcalin  Adhemar  Polin  baron  delà  Garde.  Sur  cette  nouvelle  , 
André  Doria  ayant  refté   quelques  mois  à  Gènes  débarqua 
Pierre  de  Tolède  à  Livourne  ,  ôc  retourna  à  Naples  pour  dé- 
fendre les  côtes  de  ce  Royaume. 
jondion  de       La  flottc  Françoife  s'étant  jointe  à  celle  des  Turcs ,  dans  le 
la  Hotte  Tur-  Golfc  de  Lcpantc  ,  au  commencement  de  Juin ,  elles  abor- 
fl'ôcre  Fran-    dctcnt  cnfcmble  en  Calabre ,  où  les  Turcs  firent  des  courfes 
^aiie.  fur  la  côte  ,  dont  ceux  du  Payis  furent  fort  incommodez.  Laif- 

fant  enfuite  derrière  eux  le  Fare  de  Meffine ,  ils  côtoyèrent  la 
Sicile  ,  ôc  ayant  jette  l'ancre  à  la  vue  du  Cap  Paffaro ,  ils  mi- 
rent à  terre  des  troupes,  mais  ils  furent  repouffez  avec  perte. 
De  la  Sicile  ils  defcendirent  en  Afrique ,  d'où  ayant  pris  la 
route  de  Sardaigne  ,  ils  y  firent  rafraichir  leurs  troupes ,  ôc  net- 
toyèrent leurs  galères  :  enfin  ils  abordèrent  dans  l'ille  de  Corfe. 
Une  partie  de  leurs  gens  fut  envoyée  en  courfe  pour  butiner  j 
mais  le  plus  grand  nombre,  fous  la  conduite  de  Dragut  t  ôc  du 
Baron  de  la  Garde  ,  attaqua  l'ifle  d'Elbe.  Corne  ,  qui  avoit 
prévu  cette  entreprife  ,  avoit  fait  fortifier  à  la  hâte  Portoferraio , 
la  principale  fortereffe  de  l'ille ,  ôc  Luc-Antoine  Cuppanos'y 
étoit  enfermé  pour  la  défendre.  Le  duc  de  Florence  avoit  aulli 
envoyé  à  Piombino ,  qui  efl:  vis-à-vis  de  l'ifle  d'Elbe  ,  Chiap- 
pino  Vitelli ,  avec  douze  cens  hommes  d'élite  ,  dans  la  crainte 
qu'il  eut  ,  que  nous  n'attaquaffions  cette  place.  Jaque  Apia- 
ni  feigneur  de  Piombino  y  avoit  encore  envoyé  quatre 
galères  ôc  trois  cens  hommes  de  troupes  choides,  fous  la  con- 
duite de  Simeon  Roffermini  de  Pife  ,  avec  des  vivres  ôc  des 
munitions  de  guerre  pourfecourir  Portoferraio,  ou  Piombino  , 


DE  J.  A.  DE  THOU,Liv.  XII.         377 

au  cas  qu'on  attaquât  l'une  ou  l'autre  de  ces  places.  Dragut 

s'empara  de  Mariano,  de  Capoliveri,  deSan-ilario  ,&cdeRio5  Henri  IL 

il  emporta  encore,  après  un  fiége,  la  vieille  citadelle  de  Gio-     ^  S  S  v 

go.  Adriani  rapporte  que  Dragut  ne  tint  pas  fa  parole,  ôc  qu'il 

ne  voulut  pas  écouter  le  Baron  de  la  Garde   qui  le  preiïbit 

d'alîiéger  ou  Portoferraio ,  ou  Piombino.  Ainfi  celui-ci ,  après 

avoir  demeuré  dix  jours  dans  l'ifle  d'Elbe ,  reprit  la  route  de 

Corfe  avec  fon  butin,  accompagné  de  Paul  de  Thermes,  ôc 

de  Jourdain  des  Urfins ,  d' Aurelio  Fregofe  t  de  Valeron  ,  de 

Jean  de  Thurin  ,  de  Vincent  Taddei,  ôc  des  autres  capitaines 

François ,  qui  ne  craignant  rien  du  côté  de  la  Tofcane ,  tant 

que  le  cardinal  de  Ferrare  feroit  à  Sienne,  avoient  pris  parti 

dans  la  guerre  de  Corfe. 

Doria  avoir  conjecturé  que  nous  attaquerions  Tifle  de  Corfe," 
ôc  craignant  que  fi  nos  troupes  en  approchoient  ,  les  efprits  lé- 
gers ôc  inconftans  de  ces  Infulaires  ne  fetournafTent  facilement 
de  notre  côté  ,  il  avoit  écrit  de  Naples  au  Magiftrat  de  Saint 
George  à  Gènes  ,  de  garnir  de  foldats  ôc  de  vivres  les  places 
marinmes  de  l'ifle  ,  ôc  particulièrement  Calvi  ôc  Bonifacio. 
Les  François  firent  une  defcente  dans  l'ifle  ,  le  vingt  -  cinq 
d'Août  ,  accompagnez  de  San  Petro  Ornano  ,  ôc  des  autres 
Corfes  ennemis  de  la  fa£tion  de  Gènes  ,  de  Jean  Bernardin 
San-Severino  duc  de  Somma,  qui  avoit  onze  enfeignes d'Ita- 
liens ,  ôc  de  Valeron  ,  qui  commandoit  fix  compagnies  Fran- 
çoifes.  Le  duc  de  Somma  eut  ordre  de  prendre  les  devans , 
avec  fes  troupes ,  pour  attaquer  la  Baftie  ,  ville  fituée  fur  la  côte 
qui -regarde  la  Tofcane  ,  ôc  où  eft  le  Tribunal  des  magiftrats 
de  rifle.  Il  aborda  vers  les  trois  heures  du  matin,  avec  quatre 
galères  qui  portoient  fes  gens  ,  ôc  les  ayant  mis  à  tejrre  ,  il 
efcalada  la  muraille  qui  n'avoit  pas  beaucoup  de  hauteur.  Il 
s'empara  aifément  de  la  ville  ,  qu'il  trouva  prefque  entièrement 
abandonnée  par  les  habitans ,  que  la  crainte  des  Turcs  avoit 
contraints  de  fe  retirer  dans  la  citadelle.  Dès  que  le  jour  parur^ 
on  les  fomma  au  nom  du  Roi  de  fe  rendre  :  ils  le  refuferent  d'a- 
bord ;  mais  étonnez  du  feu  des  galères ,  ils  capitulèrent ,  vie 


6c  bagues  fauves 


Le  ref^e  de  la  flotte  étant  arrivé ,  de  Thermes  alla  aufTi-tôt 
à  San-Fiorenzo.  Cette  place  eft  éloignée  de  neuf  milles  de  la 
Baftie  :  elle  eft  fituée  dans  une  plaine  fpacieufe,  proche  delà 


37?  H  I   S  T   O  I  R  E 

"  -  mer ,  mais  fans  fortifications.  Valeron  s'étant  avancé  avec  fes 
Henri  IL  gens  ,  les  habitans  fe  rendirent ,  dès  qu'ils  eurent  vu  nostrou- 
^  S  S  3*  pes.  On  jugea  à  propos  de  fortifier  cette  place  3  parce  que  /a 
lituation  parut  le  mériter.  De  Thermes  y  fit  travailler  avec 
une  ardeur  incroyable.  Il  fit  encore  fortifier,  autant  que  le  tems 
le  lui  put  permettre  ,  San-Petro  ,  Bourg  fitué  avantageufe- 
ment  dans  les  montagnes  voifines ,  où  l'on  ne  pouvoit  abor- 
der que  par  des  détroits  ,  Ôc  il  y  mit  garnifon.  Il  envoya  aullî 
San-Petro  Ornano  avec  une  partie  des  troupes  à  Vernucinum  S 
qu'on  appelle  aujourd'hui  Aiazzo  ,  ville  fort  riche  ^  &  où  il 
y  avoit  gjrand  nombre  de  marchands  Génois.  Ayant  été  prife 
d'emblée  ,  elle  fut  abandonnée  au  pillage  >  les  Corfes  fe  jette-- 
rent  avec  avidité  fur  les  richefles  des  Génois  leurs  ennemis. 
Siège  &  pri-  D'un  autre  côté  ,  Dragut  mit  le  fiége  devant  Bonifacio  ; 
do,capitaîede  Capitale  de  la  Corfe  ,  qui  fut  autrefois  le  théâtre  de  la 
Coricjparies  guerre  des  Pifans  ôc  des  Aragonois  ,  contre  les  Infulaires. 
Fnincoit  ^^  C'eù.  pourquoi  les  Génois  firent  faire  dans  la  fuite  j  à  grands 
frais ,  des  fortifications  régulières  à  cette  place ,  pour  la  mettre 
en  état  de  défenfe ,  contre  les  efforts  de  tous  les  ennemis  qui 
pourroient  l'attaquer.  Les  afîiégeans  avoient  jufqu  alors  battu 
la  place  fans  interruption  ,  ôc  néanmoins  fans  fuccès ,  ôc  y 
avoient  perdu  fix  cens  hommes  de  leurs  troupes.  Le  capitaine 
Nas  de  Provence  ,  homme  courageux  ôc  d'expédition ,  (  que 
Paul  de  Thermes  avoit  donné  à  Dragut ,  pour  l'accompagner  ) 
fous  prétexte  de  conférer  avec  un  des  a(Tiégez  qu'il  connoiflbit, 
en  appella  quelques  -  autres  par  un  fignal  qu'il  donna.  Il  leur 
fit  comprendre  la  grandeur  du  périh  auquel  il  s'expofoient  pac 
une  réfiftance  opiniâtre;  il  leur  dit,  que  Dragut,  moins  affoi- 
bli  qu'irrité  par  les  pertes  qu'il  avoit  faites ,  avoit  réfolu  de 
bazarder  celle  de  fon  armée  entière  ,  pour  s'en  venger  : 
Que  ne  pouvant  pas  raifonnablement  douter  du  fuccès  du 
projet  qu'il  avoit  formé ,  ils  dévoient  craindre  qu'il  ne  les  fît 
tous  pafler  au  fil  de  l'épée  :  Qu'ainfi  il  leur  confeilloit  de  pré- 
venir ce  malheur  ,  en  implorant  la  clémence  du  Roi ,  plutôt 
que  de  fe  voir  réduits  aux  fâcheufes  extrêmitez  ,  dont  ils  é- 
toient  menacez.  Ces  motifs ,  ôc  quelques-autres  que  Nas  leur 
propofa,  firent  imprefiion  fur  les  habita,ns>  ils  fe  fournirent  au 
Roi ,  vie  Ôc  bagues  fauves. 
l  Ptoloméç  la  nomme  Urclmiim, 

Dragut 


-ffl 


DE  J.  A.  DE  THO  U,  Li  v.  XII.         57P 

Dragut  fut  fort  fâché  ,  de  perdre  une  fi  belle  occafion  de  ■ 

fe  venger  ,  &  de  fe  voir  fruftré  d'un  butin  prefque  aflu-  j^£i^ri  H, 
xé  ,  qu'on  lui  arrachoit  des  mains.  Mais  un  accident  im-  j  -  -  ^^ 
prévu  le  fatisfit  en  partie.  Un  JaniiTaire  ,  qui  étoit  avec  fes 
compagnons ,  lorfque  la  garnifon  fortoit  de  la  place  (  com- 
me on  en  étoit  convenu  )  voulut  infolemment  enlever  une 
arquebufe  très-bien  travaillée  ,  qu'il  vit  entre  les  mains  d'un 
des  foldats  de  la  garnifon.  Celui-ci  ne  pouvant  fouffrir  cet 
affront,  (  car  il  eft  toujours  honteux  à  un  foldat  de  fe  laiffer 
défarmer  )  tourna  l'arquebufe  contre  le  Janiffaire ,  &  le  tua  : 
quelques-autres  Janiffaires  qui  accoururent ,  furent  aufli  tuez 
au  même  endroit.  Alors  tous  les  autres  Janiffaires  tranfportez 
de  fureur ,  fe  jetterent  fur  ces  malheureux  foldats ,  &  profitèrent 
de  l'occafion  ,  pour  venger  les  pertes  qu'ils  avoicnt  faites  dans 
ce  fiége ,  ôc  fe  dédommager  de  tout  ce  qu'ils  y  avoient  fouf- 
fert.  Nas  lui-même  penfa  périr  ;  car  ayant  donné  fa  parole  aux 
habitans,  qu'on  ne  leur  feroit  aucune  violence,  il  fe  jetta  au 
milieu  des  Janiffaires ,  pour  appaifer  le  defordre  ,  ôc  Dragut 
ne  le  tira  qu'avec  peine  des  mains  de  ces  furieux.  Sigonio  dit 
que  cette  place  fut  d'abord  actaquée  à  force  ouverte,  &  prife 
enfuite  par  rufe  5  mais  il  n'entre  pas  dans  le  détail  :  pour  moi 
je  rapporte  la  chofe,  comme  nos  hiftoriens  font  écrite,  &  telle 
que  vraifemblablement  elle  eft  arrivée.  Quoiqu'il  en  foit,  Dra- 
gut irrité  s'embarqua  ,  après  la  prife  de  cette  ville ,  avec  un 
grand  nombre  de  prifonniers,  ôc  fous  prétexte  que  l'hiver  ap- 
prochoit ,  il  abandonna  les  nôtres  ,  dans  un  tems  011  l'on  avoit 
le  plus  befoin  de  lui. 

Cependant  le  baron  de  la  Garde  fit  embarquer  fes  gens  fur  v^/^pa^r^îe?^^' 
fes  galères  ,  ôc  prit  la  route  de  Calvi  :  cette  place  bâtie  dans  la  François. 
mer  aune  forme  triangulaire,  avec  une  forte  citadelle  pref- 
que inacceffible  de  toutes  parts  ,  fi  ce  n'eft  du  côté  du  couvent 
des  Cordeliers  bâti  au  deffus.  Les  nôtres  fe  rendirent  maîtres 
des  fauxbourgs ,  ôc  la  ville  fut  bloquée  pendant  les  mois  de  Sep- 
tembre ôc  d'Odobre.  André  Doria  ,  à  qui  le  départ  de  Dra- 
gut avoit  donné  plus  de  confiance  ,  vint  au  fecours  de  cette 
place  avec  une  armée  navale.  Lès  Génois  fâchez  de  la  per- 
te entière  de  la  Corfe  ,  à  l'exception  de  Calvi,  ôc  étonnez 
d'une  fi  fubite  révolution  ,  avoient  réfolu  de  faire  tous  leurs 
efforts  pour  recouvrer  cette  ifle ,  ôc  avoient  donné  à  Doria  le 
Tom.  IL  B  b  b 


sSo  HISTOIRE 

commandement  de  l'armée  deftinée  à  cette  expédition.  Ce 
Henri  IL  gi^^i^d  homme  ,  fans  s'excufer  fui:  fa  vieillefTe  (  car  il  avoitalors 
j  -  ç  T^     plus  de  quatre-vingt-  fept  ans  )  ne  crut  pas  devoir  fe  refufer  aux 
prières  de  fes  concitoyens ,  ôc  il  reçut  en  cérémonie  dans  l'E- 
glife  les  marques  du  généralat. 
André Doiia      Doria  fit  part  à  l'Empereur  de  cette  expédition ,  ôc  l'avertit 
scmbarciiie     qy)jj  f^Hoit  fur-tout  prendre  garde,  que  les  François  n'empê- 
les  François     challent  Ics  bleds  d  arriver  librement  a  Gènes,  parce  que  la 
de  Corfe.       crainte  d'une  famine  pourroit  foûlever  le  peuple  de  cette  ville, 
ôc  le   faire  déclarer  pour  la  France.    On   envoya  à  ce  fujet 
un  député   à  ce   Prince,  pour  l'engager  à  fecourir  la  Répu- 
blique ,  qui  étoit  fon  alliée  ,  dans  une  auflî  preffante  nécef- 
fité.  L'Empereur  promit  volontiers  du  fecours  ,  ôc  offrit  deux 
mille  hommes  de  troupes  Efpagnoles ,  ôc  autant  de  troupes 
Allemandes.    Il  écrivit  même  à  Doria  ,  qu'il  pouvoir  fe  fervir 
pour  cette  guerre  de  toutes  fes  galères.  Les  Génois  firent  faire 
dans  la  Tofcane  des  levées  ,  ôc  donnèrent  le  commandement 
de  ces  troupes  à  Chiappino  Vitelli ,  qui  étoit  au  fervice  du  duc 
de  Florence  ,  ôc  à  Louis  Viftarino  l'emploi  de  Alarêchal  de 
camp. 
Levée  du  fié-      Pendant  qu'on  équipoit  l'armée  navale,  on  fit  prendre  les 
gedeCalvi.     devans   à  Auguftin  Spinola  ,  avec  vingt-fix  galères.  A  fon 
arrivée  les  François  levèrent  le  fiége  de  Calvi ,  ôc  de  Thermes 
fe  retira  avec  fon  armée,  dans  un  endroit  qu'il  avoit  fait  forti- 
fier au  milieu  des  montagnes.    Bien-tôt  après  Doria  fit  voile 
vers  la  Corfe  avec  toute  fa  flotte,  dans  le  delTein  de  faire  fon 
débarquement  fur  la  côte  méridionale  de  Tifle  ,  où  nos  places 
étoient  moins  fortes  ,  afin  d'y  pouvoir  exercer  fes  foldats ,  ôc 
s'emparer  enfuite  d'Ajazzo  Ôc  de  Bonifacio  ,  dont  il  fçavoit 
que  les  habitans  étoient  afïeftionnez  à  la  République  5  mais 
après  avoir  heureufement  doublé  le  cap  de  Corfe  ,  il  vit  qu'il 
ne  pouvoit  aller  plus  loin  fans  danger,  à  caufe  d'une  tempête 
qui  furvint  tout  à  coup  :  d'ailleurs  on  étoit  déjà  au  mois  de 
î^ovembre ,  ôc  l'hiver  approchoit  î  il  fut  donc  obligé  de  ré- 
gler fes  projets  fur  les  circonflances  du  tems ,  ôc  de  relâchée 
avec  fa  flotte  dans  le  port  de  San  -  Fiorenzo.    Les  François 
avoient  une  nombreufe  garnifon  dans  cette  place ,  ôc  on  la 
fortifioit  en  diligence  ;  mais  Doria  étant  informé  ,  par  un  Ge- 
nois  qui  en  étoit  forti ,  que  la  ville  manquoit  de  vivres  ,  le 


'.kl 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  >  L  I  V.  XÎI.        381 

Confeil  de  guerre  jugea  qu'on  pouvoir  l'afliéger.   L'arrivée  de  ■■^«■»»--^'^^ 
quatre  mille  Efpagnols ,  que  Philippe  prince  d'Efpagne  en-  Henri  IL 
voyoit  fur  fes  galères,  encouragea  encore  les  ennemis ,  ôcles      i  s  c  3. 
engagea  à  pourfuivre  avec  plus  d'ardeur  leur  entreprife.   Le 
duc  de  Florence  fournit  aufli  avec  une  extrême  diligence  tout 
ce  qui  étoit  nécelTaire  à  ce  fiége  :  il  y  envoya  deux  cens  che- 
vaux ,  fous  la  conduite  de  Chariot  des  Urfins ,  du  comte  Troïle 
de  Rodi,  de  Barthélémy  de  Rhodi,  ôc  de  Paul  Cerato.  Les 
enne^iisj  pour  avancer  leurs  conquêtes,  ri^tturent  d'aiïiéger 
la  Baftie^  qui  n'eft  pas  éloignée  de  San-Fiorenzo  ;  ils  envoyè- 
rent cinq  compagnies  avec  quelques  galères  pour  s'en  empa-    Les  ennemis 
rer.  Il  n'y  avoir  dans  cette  place  que  cinquante  François  ;  ils  Sfe""^"'  ^ 
fe  défendirent  avec  valeur  ,   ôc  ne  voulurent   fe  rendre  qu'à 
l'approche  du  canon.  Lorfqu'ils  fortirent  de  la  place ,  les  Ef- 
pagnols furent  extrêmement  indignez,  de  voir  qu'un  Ci  petit 
nombre  d'hommes  eût  ofé  les  braver.  La  honte  qu'ils  eureht 
de  cette  réfiftance  téméraire  ,  qu'ils  regardèrent  comme  une 
offenfe ,  s' étant  tournée  en  fureur ,  peu  s'en  fallut,  qu'au  préju- 
dice de  la  capitulation ,  ils  ne  fe  jettaflent  fur  eux ,  pour  les 
maiïacrer,  comme  gens  indignes  de  toute  compolition  ôc  de 
toute  grâce.  Cependant,  fur  les  remontrances  des  Italiens  j  on 
leur  tint  parole. 

Après  cette  expédition  ,  les  ennemis  réunirent  toutes  leurs 
forces  contre  San-Fiorenzo  ;  ôc  quoique,  dans  unefaifon  aufîi 
fàcheufe  ,  les  pluyes  continuelles  incommodaffent  les  troupes 
fur  mer  ôc  fur  terre ,  cependant  Doria  lui-même ,  fans  être  re- 
tenu par  fon  grand  âge  ,  ni  abattu  par  un  travail  continuel, 
preffoit  le  fiége  avec  ardeur.  Enfin  les  François,  vaincus  par  fa 
fermeté  ,*furent  obligez  de  fe  rendre  ,  après  trois  mois  de  liège, 
comme  nous  le  dirons  dans  la  fuite,  parce  que  cet  événement 
regarde  l'année  fui  vante. 

Il  eft  à  propos  de  rapporter  maintenant  ce  qui  fe  pafTa  dans     Affaires  de 
Tinterieur  du  Royaume.  Les  charges  des  quatre  Tréforiers  du  ^'^^^^^' 
patrimoine  du  Roi ,  appelle  ordinairement  le  Domaine,  ôc  cel- 
les des  quatre  Généraux  '  des  Finances  ,  qui  jufqu'alors  étoient 
des  emplois  feparés,  furent  unies  par  un  Edit  datte  de  Ponze 
de  Février   de   cette    année.    Comme   ces   charges   étoient 

1  Les  Intendans  des  Finances  s'appelloient  alors  Ge'néraux ,  de  là  vient  le  mot 
^e  Généralité. 

Bbb  ïj 


582  HISTOIRE 

_^, ,,.„■,,  inutiles ,  parce  que  le  Domaine  fe  trouvoit  prefque  entièrement 

Ur^xTntTT  engaojé  j  on  en  confondit  les  noms  ôc  les  fondions,  pour  en 
créer  d  autres^  en  nombre  égal  a  celui  des  Receveurs  généraux, 
qui  ctoient  feize.  Cette  nouvelle  création  ne  fit  que  produire 
de  grandes  fommes  d'argent,  fans  procurer  aucun  autre  avan- 
tage. Au  contraire  ,  elle  fut  un  exemple  pernicieux  pour  mul- 
tiplier les  charges  publiques ,  dont  le  nombre  exceflif  épuife 
aujourd'hui  les  Finances  du  Royaume. 

Quelque-teiïJRiprcs,  Guillaume  de  Marillac  établit  à  Paris 
une  belle  fabrique  de  pièces  d'or  &  d'argent.  Toutes  les  autres 
pièces  demonndye  pouvoientaifémentêtre  rognées,  fans  qu'où 
s'en  apperçût  5  celles-ci  au  contraire  ne  pouvoient  l'être ,  fans 
que  l'altération  ne  fut  découverte  aifémenr.  Cependant  cette 
nouvelle  fabrique  ne  fubfifta  pas  long-tems  j  parce  qu'on  y 
avoir  plus  d'égard  à  la  beauté  &  à  la  forme  de  la  monnoïe , 
qu'à  fa  valeur  intrinfeque ,  &  au  poids. 

On  vérifia  au  Parlement  le  huit  de  Mai  un  édit ,  par  lequel 
on  accordoit  la  faculté  aux  débiteurs  des  rentes  foncières  fur 
les  biens  publics,  dont  ils  étoient  en  poîTelTion,  de  les  rache- 
ter fur  le  pié  du  denier  vingt.  Le  Roi  en  interprêtant  fon  édit ,' 
,  fit  une  déclaration,  par  laquelle  il  défendit  l'amortiflement  de 

celles  qui  fe  payoient  en  bleds  ,  en  vins  ,  ôc  en  autres  chofes 
femblables;  enforte  qu'il  n'y  eut  que  les  rentes  en  argent,  qui 
furent  cenfées  rachetables.  On  ne  fit  pour  l'utilité  publique 
que  ces  fimples  reglemens  ;  l'avidité  des  courtifans  trouva  fon 
compte  dans  d'autres  Edits  :  car  on  établit  cette  année  dans 
toutes  les  jurifdidions  royales  des  Greffiers  ,  chez  qui  on  or- 
donna de  faire  infinuer  tous  les  contrats  qui  excederoient  cin- 
quante francs.  On  créa  encore  par  le  même  edit  d'autres 
Greffiers  pour  les  infinuations  Eccléfiaftiques.  On  inventa  ces 
nouveaux  offices  ,  fous  prétexte  qu'ils  étoient  néceflaires  pour 
empêcher  les  fauffetez.  Enfin  par  un  autre  édit  on  doubla  le 
nombre  des  receveurs  des  Finances,  ôc  il  fut  ordonné  qu'a- 
près un  an  d'exercice ,  ils  feroient  tenus  de  rendre  compte  , 
dans  le  cours  de  l'année  fuivante  ,  au  thréfor  royal ,  ôc  qu'ils 
demeureroient  fufpendus  de  leurs  fonctions  jufqu'à  ce  qu'ils 
euffent  payé  tout  le  reliquat  :  on  obferva  depuis  lamêmechofe 
à  l'égard  de  tous  les  comptables.  Mais  le  trop  grand  nombre 
d'officiers  néceflaires  pour  recevoir  ces  comptes  devint  à  charge 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  XÎL  385 

à  l'Etat  6c  diminua  infenllblement  les  finances  du  Roi.  

Oïl  fit  mouni-  alors  en  France  un  grand  nombre  de  gens  Henri  IL 
pourcaufede  religion.  A  Lyon  Martial  Alba  ,  Pierre  l'Ecri-     j  -         ' 
vain,  Bernard  Segum  ,  Charle  Favre  ,  Pierre  Navilteres ,  ôc      Pcriécu-' 
Quelques  autres,  qui  avoient  tous  étudié  àLaufane^aux  dépens  *^°"^  ^  ^5,"* 

7^  i-no-/'  T^  aurez   a    1  e- 

du  canton  de  iierne  ,  oc  qui  avoient  ete  envoyez  en  rrance,  gard  des  Re- 
pour  y  répandre  les  nouvelles  opinions,  ôc  y  accréditer  la  re-  iigio»aues, 
ligion  que  ceux  de  Berne  profeflbient ,  furent  punis  du  der- 
nier fupplice.  Quoiqu'ils  eufient  été  arrêtez  avant  d'avoir  com- 
mencé à  exécuter  leur  defTein  ,  ils  furent  brûlez  dans  la  place 
publique ,  ôc  le  canton  de  Berne  ne  put  obtenir  leur  grâce. 
On  mena  avec  eux  au  fupplice  Louis  de  Marfac ,  homme  de 
guerre,  mais  qui  avoit  étudié  long-tems  les  faintes  Ecritures  : 
comme  il  avoit  embraffé  la  profeiïion  des  armes  ,  le  juge 
avoit  défendu  de  lui  mettre  la  corde  au  coû ,  félon  la  coutu- 
me î  mais  Marfac  voyant  que  le  bourreau  en  avoit  mis  une 
au  coû  de  fes  compagnons  ,  demanda  au  magiftrat  ,  fi  leur 
caufe  étoit  meilleure  que  la  fienne  ?  Pourquoi,  dit-il,  ne  m'ho- 
norez-vous pas  du  même  colier  ,  ôc  ne  me  créez  -  vous  pas 
aufïî  Chevalier  d'un  Ordre  fi  illuftre  f  II  faifoit  allufion  à  la  cou- 
tume des  Princes  qui  donnent  le  collier  de  leur  Ordre,  comme 
une  marque  de  leur  eftime  ,  à  ceux  dont  ils  veulent  récompen- 
fer  le  mérite. 

La  perfécution  faifoit  furtout  à  Paris  des  ravages  :  on  y  brû- 
loir tous  les  jours  plulieurs  perfonnes,  à  caufe  de  la  Religion. 
L'horreur  de  ces  terribles  exécutions  retomboit  fur  le  cardi- 
nal de  Tournon  ;  car  comme  il  employoit  tous  fes  foins  à' 
maintenir  la  tranquillité  du  Royaume ,  ôc  qu'il  croyoit  que 
les  difputes  de  religion  pouvoicnt  feules  faltérer,  il  perfécu- 
toit  les  Religionaires  ,  comme  des  perturbateurs  du  repos  pu- 
blic.  Mais  plufieurs  en  rejettoient  la  faute  fur  la  ducheiTe  de 
Valentinois,  qui  gouvernoit.  abf^lument  l'efprit  du  Roi,  ôc 
abufoit  de  fa  facilité  :  elle  avoit  obtenu  la  confifcation  des 
biens  de  tous  ceux  qui  feroient  punis  pour  caufe  de  Religion , 
ôc  cela,  pour  payer  la  rançon  du  duc  d'Aumale,  ôc  du  Prin- 
ce de  la  Marck  fes  gendres,  qui  étoient  prifonniers,  l'un  ôcl'autre  j 
elle  faifoit  faire  ,  par  fes  créatures  ôc  fes  indignes  émifiaires ,  de 
fréquentes  informations ,  fouvent  injuftes  j   ôc  calomnieufes. 

Cette  année  eft  remarquable  par  les  jugemens  rigoureux , 

Bbbiij 


i€.t  HISTOIRE 

p.»  ■'.'  qui  furent  exécutez,  non  feulement  chez  les  Catholiques ,  maïs 

Henri  II   ^"^^"^^  ^^^^^  ^^^  Se£taires.  Sur  la  fin  d'0£tobre,  Michel  Servet  de 
j  '  Tarragone  fut  puni  à  Genève  du  dernier  fupplice.  Il  étoit  mede- 

'^  '  cin  de  profeffion ,  mais  ayant  voulu  toucher  à  ce  qu'il  y  a  de  plus 
facré  &  de  plus  refpettable  dans  la  Théologie  j  il  avoit  répandu, 
ôc  foutenu  parfes  écrits  des  opinions  fur  la  fainte  Trinité ,  erro- 
iiées  ôc  injurieufes  à  la  majeflé  Divine.  Ayant  été  arrêté ,  ôc 
n'ayant  point  voulu  fe  retra£ler ,  il  fut  condamné  à  mort.  Pat 
le  confeil  de  Calvin ,  on  avoit  auparavant  fait  part  de  cette  af- 
faire aux  Miniftres  de  Berne,  de  Zurich  ,  de  Baie  ôc  de  Schaf- 
foufe.  Quelque  tems  après  Calvin  voyant  que  le  fupplice  de 
Servet  le  rendoit  odieux ,  recueillit  toutes  les  propolitions  de 
ce  dernier,  ôc  les  réfuta  par  un  livre  qu'il  publiai  il  y  foii- 
tint  qu'on  devoit  avoir  recours  au  bras  feculier ,  pour  punie 
les  Hérétiques ,  ôc  que  les  Magiftrats  dévoient ,  pour  les  ré- 
primer ,  ufer  du  glaive. 

Au  mois  de  Mai  précédent,  la  Reine  étoit  accouchée  d'une 
fille ,  que  Marguerite  ,  fœur  du  Roi ,  tint  fur  les  fonds ,  ôc  à 
qui  elle  donna  fon  nom.   Dans  ce  mcme  mois  mourut  Fran- 
çois  Donato  Doge  de  Venife  :  Jean  Donato  fon  parent    fit 
fon  oraifon  funèbre  ,  ôc  Marc-Antoine  Trivifano,  perfonnage 
plus  confidérable  par  fa  probité  ôc  l'intégrité  de  ^qs  mœurs , 
que  par  fon  expérience  ôc  fon  habileté  dans  les  affaires ,  fut 
élu  Doge  ,  d'un  confentement  unanime,  à  la  place  de  Donato , 
quoiqu'il  refusât  cette  dignité.  Peu  de  tems  après  on  reçût  la 
nouvelle  de  la  vi£l:oire,que  Chriftophle  Canale  avoit  remportée 
viâoirerem.  ç^^  j^g  Corfaires  Turcs.   Canale  ayant  attaqué  près  d'Otrante, 
Canale  Veni-  <^^ns  le  golfe  de  Venife,  Bifo  Muftapha  fameux  corfaire,  qui 
?^^"-  faifoit  ordinairement  des  courfes  fur  les  deux  côtes  oppofées 

de  Dalmatie  ôc  d'Iftrie  ,  coula  d'abord  à  fond  à  coups  de 
canon  trois  de  fes  vaiifeaux ,  donna  la  chaffe  au  refte  de  la 
flotte,  ôc  après  avoir  pourfuivi  avec  une  diligence  incroyable 
Muftapha  lui-même,  qui  s'étoit  échappé  du  combat ,  il  le  prit, 
ôc  le  fit  pendre. 

Le  premier  de  Janvier  de  cette  année  ,  Jean  Rivius  mourut 
r^Mortdeplu-  ^g^  jg  cinquante-trois  ans,  à  Mifne ,  dont  il  gouvernoit  le 
mes  célèbres.  Collège.  Il  étoit  natif  d'Attendorn,  ville  de  Wefifalie  ,  célè- 
bre par  le  bâtême  d'Albion ,  ôc  de  Vitikinde  princes  de  Saxe, 
qui  étoient  coufins  germains  ,  ôc  que  Charlemagne  y   fit 


^ 


t)  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  XII.         3$^ 

bâtifer  :  Rivius  employa  vingt-cinq  ans  entiers  à  inftruire  avec  p--- 


foin  la  jeunefTe  ,  d'abord  à  Cologne  ,  enfuite  à  Zuiccaw  ,  ou  Henri  IL 
il  prit  la  place  de  George  Agricola ,  puis  à  Amberg,  ôc  enfin  i  j  j  3. 
à  Alifne ,  où  Henri  de  Saxe ,  père  de  l'élecleur  Maurice ,  l'a- 
voit  appelle.  Il  donnoit  pour  modèle  à  fes  écoliers  les  comé- 
dies de  Terence ,  pour  y  puifer  la  pure  latinité ,  ôc  il  fît  des  no- 
tes fur  cet  auteur.  Enfin  il  fe  donna  entièrement  à  l'étude  de  la 
Théologie,  dont  il  a  traité  plufieurs  matières  :  la  mort  le  fur- 
prit  dans  cette  occupation.  George  Fabricius  de  Chemniz  , 
qui  a  écrit  fa  vie  ,  lui  fucceda  dans  fon  emploi. 

Peu  de  tems  après  (  le  dernier  jour  de  Février  )  Erafme 
Reinhold  mourut  de  la  pefte  à  Halfeld  fa  patrie.  Jean  Mul- 
lern  de  Konigfberg ,  ôc  Nicolas  Copernic  afTurent  qu'il  a  beau- 
coup éclairci  l' Aftronomie ,  par  fes  notes  ôc  fes  additions  aux 
Tables  de  Ptolomée  ôc  d'Alfonfe  ',  au  fujet  des  directions 
ôc  des  mouvemens  céleftes ,  ôc  par  une  computation  exa£le  des 
tables  de  Frunetus ,  avec  une  manière  de  fupputer  les  mou- 
vemens Agronomiques  :  il  eût  donné  beaucoup  d'autres  ou- 
vrages ,  fi  une  mort  prématurée  ne  l'eût  enlevé  5  car  il  mourut 
âgé  de  quarante-deux  ans. 

Une  fièvre  quarte  emporta  après  lui  Jacque  Sturm ,  l'orne- 
nement  de  la  NoblefTe  d'Allemagne.  Ce  grand  homm.e ,  aufîi 
illuftre  par  fa  profonde  érudition  que  par  fon  habileté  dans  les 
afl^aires ,  mourut  à  Strasbourg  dans  fon  année  climaterique ,  fur 
la  fin  d'0£tobre.  Jean  Sleidan  écrivit  fon  Hiftoire  à  fa  folli- 
citation  ,  ôc  Sturm  l'aida  de  fes  lumières  dans  cette  entreprife. 
Il  fervit  fidèlement  ôc  avec  fuccès  François  I.  dans  les  affai- 
res qu'il  eut  avec  les  Princes ,  ôc  les  Villes  d'Allemagne. 

Le  6  du  mois  précèdent  Jean  Dubravius  Skala ,  étoit  mort 
d'apoplexie.  Il  naquit  à  Pitfen  ville  de  Bohême  affez  confi- 
dérable  :  il  étoit  homme  de  cabinet  ôc  de  guerre  ôc  fon  payis 
lui  a  l'obligation  d'en  avoir  fort  bien  écrit  l'Hiftoire.  Il  rendit 
d'importans  fervices  à  Ferdinand  ,  lorfque  ,  pendant  la  guerre 
de  Saxe ,  il  calma  les  mouvemens  de  Bohême.  Dans  la  fuite, 
il  fit  rentrer  fes  compatriotes  dans  les  bonnes  grâces  de  leur  Prin- 
ce juftement  irrité  contre  eux  :  il  fut  recompenfé  de  l'évêché 
d'Olmuntz  ,  qu'il  gouverna  pendant  10  ans  avec  une  prudence 

1  Alfonfe  X.  roi  de  Caflille ,  fur-  1  400000,  écus  pour  la  compofiùon.  de- 
nommé  r Aftronome ,  dépenfa ,  dit-on,   |    ces  tables. 


^^6  HISTOIRE 

confommée  ,  &  une   grande  réputation  de  pieté. 
Henri  IL       Cette  même  année  fut  la  dernière  de  la  vie  de  Jean-Bap- 
'I  c  c  ?.     tifte  Egnatius  '.  Il  étoit  de  Venife ,  de  bonne  famille  ^  quoi- 
que pauvre  :  il  y  étudia  fous  AngePolitien,  qui  fut  le  reftaura- 
teur  des  belles  lettres  en  Italie ,  &  dont  les  études  &  les  ouvrages 
donnèrent  aux  fciences  un  nouveau  luftre.   Egnatius  enfeigna 
publiquement  pendant  40  ans^  avec  l'admiration  de  toute  l'I- 
talie ;  enforte  que  lorfqu'il  eut  quitté  fon   emploi  ,  le  Sénat 
de  Venife   lui  accorda  les   mêmes  appointemens  qu'il  avoit 
eus ,  lorfqu'il  enfeignoit  î  fes  biens  furent  même  affranchis  de 
toutes  fortes  d'impofitions ,  par  un  décret  du  confeil  des  Dix. 
Enfin  il  entra  dans  l'état  Eccléfiaftique.  En  reconnoiffance  des 
bienfaits  qu'il  avoit  reçus  de  la  République,  il  inftitua  pour  fes 
héritiers  les   trois  familles    nobles,   Molina ,  Loredana  ,   ôc 
Bragadena.   Une  nombreufe  bibliothèque,  enrichie  d'ancien- 
nes médailles  d'or,  d'argent,  ôc  debronze,&deplufieurs  autres 
monumens  de  l'antiquité  ,  eft  ce  qu'il  y  avoit  de  plus  confidéra- 
ble  dans  fa  fucceHlon.  Il  mourut  âgé  de  80  ans ,  le  fécond  jour 
de  Juin ,  ôc  fut  inhumé  avec  honneur  dans  l'églife  de  fainte 
Marine. 
Fracastor.        On  regreta  plus   généralement  Jérôme   Fracaftor  ,   quoi- 
qu'il ne  fut  pas  mort  jeune.  Il  naquit  à  Vérone   de  parens 
nobles  ,  avec  un  jugement  profond  ^  ôc  un  efprit  fuperieur  ; 
il  fe  donna  tout  entier  à  l'étude  de  la  Philofophie  ^  ôc  des  Ma- 
thématiques, ôc  principalement  de  l' Agronomie, qu'il  aéclair- 
cie  par  des  écrits   trcs-fçavans  :  il  inventa,   il    développa 
beaucoup  de  chofes  que  les  anciens  avoient  ignorées ,  ou  dans 
lefquelles  ils  s'étoient  trompez.  Il  exerça  la  médecine  gratui- 
ment,  ôc  il  fit  dans  cette  fcience  des   découvertes  auifi   uti- 
les que  glorieufes  pour  lui  :  il  cultiva  la  Poëfie  avec  tant  de 
foin ,  que  fes  rivaux  ont  avoué  qu'il  approchoit  beaucoup   de 
de  la  majefté  de  Virgile.  Jaque  Sannazar    qui  ne  donnoit  ordi- 
nairement au  fçavoir  ôc  aux  talent  des  autres,  que  des  louan- 
ges foibi  es ,  ou  mêlées  d'aigreur,  en  voyant  la  Siphilide- ,n.Q 
put  s'empêcher  de  s'écrier ,  que  Fracaftor  l'emportoit  fur  Jo- 
viano  Pontano,  ôc  qu'il  étoit  lui-même  vaincu,  quoiqu'il  eût 
employé  20  ans  entiers  à  compofer  Ôc  à  polir  fon  ouvrage  ^  Jule 

I  Son  nom  ëtoit  Egnazio.  l    caftor  fur  le  mal  vénérien. 

Z,  C'eil  un  fameux  Poème  de  Fra-    |      3  II  entend  les  livres  de  partit  P^irginis 

Céfar 


is 


DE  J.    A.   DE  T!HOU,Liv.  XII.  387 

'Cefar  Scaliger ,  la  merveille  &  le  prodige  de  fon  fiécle ,  fem-  .   ujii.i    i^ 
ble  lui  avoir  élevé  des  autels  comme  à  l'homme  qui  étoit  par-  n^^^^  jj 
venu  au  plus  haut  degré  de  la  poëfie  ,  &  de  toutes  les  fciences     j  ^  ^  o^  * 
dont  je  viens  de  parler.  Il  mourut  d'apoplexie  le  6  d'Août  âgé       ^  ^  ^' 
de  plus  de  70  ans ,  dans  fa  maifon  de  plailance  de  Caphi ,  fituée 
au  pied  du  mont  Baldo ,  où  il  fe  retiroit  fouvent ,  pour  fuir  les 
embarras  de  la  ville.  On  tranfporta  fon  corps  à  Vérone  ,  &  il 
fut  inhumé  dans  l'Eglife  de  Sainte  Euphemie.  Les  portraits  de 
Fracaftor  &  d'André  Navagiero,  noble  Vénitien, fort  fçavant , 
fe  voyent  fous  une  arcade  près  du  pont  de  S.  Benoît  à  Padouë  : 
Ce  font  des  médaillons  de  bronze  très-bien  travaillez.  Jean- 
Baptifte  Ramufio,  ami  de  l'un  &  l'autre ,  les  y  fit  placer  ^  &  les 
accompagna  d'une  ancienne  infcription  d'un  autel  qu'on  avoit 
trouvé  dans  les  ruines  de  la  ville  de  Salone  5  il  voulut  que  ces 
deux  grands  hommes  qui  avoient  été  unis  de  la  plus  étroite 
amitié,  &  qui  avoient  également  cultivé  avec  tant  de  foin  & 
de  fuccès  les  fciences  les  plus  fublimes ,  &  les  belles  lettres , 
fufTent  vus  dans  le  même  endroit,  &  que  la  jeunefle  de  l'Uni- 
verfité  de  Padouë  les  ayant  toujours  devant  les  yeux,  les  ref- 
pedât ,  &  les  honorât  toujours  enfemble. 

En  Tranfylvanie ,  tous  les  Ordres  de  la  Province  irritez  de  Affaires  3é 
Tinfol^ence  des  Efpagnols ,  &  ne  pouvant  fouffrir  la  domina-  Tranf/ivamc, 
tion  des  Allemands ,  méditoicnt  une  révolte  ,  &  y  étoient  ex- 
citez par  la  reine  Ifabelle  ,  qui  fe  fentoit  appuyée  des  for- 
ces de  fon  trere  Augufte  Sigifmond ,  &  de  la  faveur  des  Sei- 
gneurs. Voyant  que  Ferdinand  ne  lui  donnoit  que  des  paro- 
les ,  fans  lui  en  tenir  aucune ,  elle  remua  tout ,  pour  recouvrer 
par  la  force  &  l'artifice  ,  ce  qu'elle  avoit  quitté  volontaire- 
ment. Caftaldo  preffentit  tous  ces  mouvemens  j  &  pour  les  pré- 
venir, il  envoya  Alfonfe  fon  neveu  en  Pologne  à  la  reine  Bon- 
ne, mère  d'Ifabelle,  qui,  comme  le  bruit  couroit,excitoit  Sigif- 
mond fon  fils  à  prendre  les  armes  en  faveur  de  fa  fœur.  L'En- 
voyé repréfenta  que  Ferdinand  étoit  prêt  de  fatisfaire  Ifabelle , 
&  même  de  lui  faire  des  conditions  avanrageufes,  pourvu  qu'on 
traitât  à  l'amiable.  Il  écrivit  en  même  tems  à  Ferdinand ,  pour 
lui  apprendre  le  mauvais  état  des  affaires  de  la  Province  :  il 
tâcha  même  de  fléchir  Ifabelle ,  &  de  la  flatter  par  de  nou- 
velles promefles  5  il  fe  fervit  du  crédit  &  de  l'enrrcmife  de 
François  Quendy  &  de  Thomas  Varokocz ,  les  plus  inymeç 
Tome  IL  C  c  c  * 


Henri  II. 


588  HISTOIRE 

amis  de  cette  Princefle ,  pour  l'-tiigager  à  rompre  fon  alHaiice 
avec  le  Turc  :  mais  quoi  qu  Ifabelle  teignît  d'accepter  les  con- 
ditions &  l'alliance  que  Ferdinand  lui  oftioit ,  cependant  on 
'  ^  ^  ^'  ne  lui  put  perfuader  d'abandonner  fon  entreprife,  &  de  pré- 
férer les  vaines  promeiles  de  Ferdinand  aux  fecours  certains 
&  effe«^ifsdes  Turcs.  En  effet  Soliman,  qui  étoitfur  le  point 
de  partir  pour  la  Perfe ,  avoir  ordonné  au  Vaivodc  de  Molda- 
vie ,  &  à  Caflumbech  gouverneur  de  Belgrade ,  de  joindre 
leurs  forces  avec  celles  du  bâcha  de  Bude ,  pour  fecourir 
Ifabelle. 

Caftaldo,  pour  prévenir  l'orage  qui  le  menaçoit,  fixa  au 
ij  de  Mars  i'affemblée  des  Etats  à  Colofvvar,  pour  y  cher- 
cher les  moyens  de  préferver  la  province  de  la  guerre,  dont  on 
voyoit  déjà  de  fi  grands  préparatifs.  Cependant  André  Batori , 
à  qiH  on  avoir  confirmé  une  féconde  fois  le  titre  de  Vaivode^ 
ayant  formé  une  armée  des  milices  du  Payis,  s'engagea  témé- 
rairement dans  une  action  contre  la  cavalerie  Turque,quifaifoit 
des  courfes  de  tous  cotez  :  il  fut  battu  proche  d'Agria,  avec 
perte  d'un  grand  nombre  de  fes  gens  qui  y  furent  tuez  ou  faits 
prifonniers.  Mais  Ferdinand  lui  permit  de  faire  l'échange  de 
tous  ces  prifonniers  conure  un  Chiaous  du  Grand  Seigneur ,  <5c 
im  Dervis  Turc ,  qui  avoie^it  été  envoyez  au  cardinal  Marti- 
nufe ,  &  qu'on  avoir  retenu  plufieurs  mois  dans  la  fortereile  de 
Vivar,  après  le  meurtre  de  ce  Cardinal.  Batori  obtint  encore 
de  Ferdinand  que ,  pour  foûtenir  &  repouffer  les  efforts  des 
Turcs ,  ce  Prince  lui  fourniroit  mille  chevaux-legers,  &  autant 
de  gens  de  pié,  que  le  Vaivode  eiitretiendrok\à  fes  dépens ,  Ôc 
dont  il  auroit  la  conduite. 

Dans  ce  même  tems  les  Cumains  ^  qui  avoient  été  autre- 
fois de  la  dépendance  de  Zolnoch  ,  fe  plaignirent  de  ce  que 
depuis  la  prife  de  cette;  ville  ceux  d'Agria  vouloient  s'attri- 
buer l'autorité  fur  leur  Payis,  quoiqu'ils  aimaffent  mieux  être 
compris  dans  la  jurifdiclion  de  Waradin  :  cependant  par  l'en- 
tremife  de  Caflaldo ,  &  de  Batori ,  qui  adoucirent  les  efprits 
irritez,  ils  fe  foûmirent  à  la  jurifdidion  d'Agria  :  en  forte  que 
s'étant  peu  à  peu  féparez  de  la  Tranfylvanie  ^  ils  s'incorporè- 
rent dans  la  Hongrie, 

1  J"  n'<iî  pîi  trouver  le  noiji  de  ce  peuple,  ni  Ja;is  les  Géographes,. ni  fur  le^^ 
Cartes.  '  '     ■      '  - 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.  XIL       58^ 

Cependant  les  Seigneurs  de  Tranfylvanie  ,  qui  tenoient  le  

parti  d'Ifabelle,  ménaffeoient  avec  le  Turc  une  trêve ,  qu'ils  TLinK,^,!! 
croyoïent  d  autant  plus  racilement  obtenir,  que  ooliman  etoit 
occupé  à  la  guerre  de  Perfe  :  ils  efpcroient  que  cette  trêve 
éloigneroit  les  troupes  étrangères ,  comme  inutiles  ôc  à  charge 
à  la  Province  j  ôc  que  par  ce  moyen  la  Reine  auroit  tout  le 
fuccès  qu'elle  efpéroit.  Pendant  que  les  feigneurs  travaiiloient 
à  obtenir  la  trêve  ,  on  apprit  que  CafTumbech  ^  étoit  arrivé  avec      ^  j^acha  de 
fes  troupes ,  ôc  patoifToit  vouloir  adiéger  Dewa ,  à  la  prière  Belgrade. 
d'Ifabelle  >  ôc  que  d'un  autre  côté  il  y  avoit  une  armée  de  douze 
mille  hommes  fur  la  frontière  de  Pologne  ,  qui  touche  la  Tran- 
fylvanie. Cette  nouvelle  fit  que  Caftaldo  fe  rendit  plus  prompte- 
ment  à  l'ajOTemblée  des  Etats  ,  où  étoient  déjà  arrivez  tous  les 
Seigneurs  ,  à  l'exception  de  Batori ,  qui  s'en  excufa  fous  pré- 
texte de  maladie.   Caftaldo  demanda  qu'avant  de  parler  de  la 
trêve  ,  on  (ongeât  aux  moyens  de  mettre  fur  pié  une  armée  ca- 
pable de  repoufler  les  Turcs ,  qu'on  fournît  pour  cet  effet  de 
l'argent  ôc  des  vivres ,  ôc  qu'on  levât  des  ouvriers  ôc  des  pion- 
niers,  pour  achever  les  fortifications  d'Hermanftat ,  de  Weif- 
femburg  ôc  de  Millenbach  '.  On  répondit  à  ces  demandes , 
qu'il  y  avoit  alTez  d'hommes  dans  la  Province  pour  former  une 
armée  ;  mais  que  la  plupart  des  laboureurs  étant  morts  ou  en 
fuite  y  on  ne  pouvoit  efpêrer  d'en  tirer  de  nouveaux  fubfides  , 
ôc  des  vivres  ;  que  par  confêquent ,  puifqu'une  armée  ne  pou- 
voit fubfifter  fans  vivres  ôc  fans  argent ,  il  falloit  avant  toutes 
chofes  fonger  à  la  trêve  :  Que  Ferdinand  devoir  envoyer  à  fes 
dépens  des  troupes  pour  défendre  la  Province  ,  du  côté  de  la 
Hongrie ,  de  Cronftat ,  ôc  de  Lippe  5  ôc  que  quant  aux  ouvriers 
ôc  aux  pionniers ,  les  feigneurs  en  écriroient  aux  gouverneurs 
des  places,  ôc  qu'on  auroit  foin  de  fatisfaire  Ferdinand  fur  ce 
chef.  Ainfi  fe  termina  l'afTemblêe. 

Les  Efpagnols  qu'on  avoit  long-tems  flatez  de  l'efpérance  de 
recevoir  leur  prêt ,  voyant  qu'on  ne  leur  donnoit  que  la  moi- 
tié de  ce  qu'ils  atrendoient ,  fe  mutinèrent.  Caftaldo  employa 
inutilement  les  menaces  &  les  prières  pour  les  retenir.  Ils  dé- 
chirèrent leurs  drapeaux  ,  ôc  après  avoir  fait  de  nouveaux  ca- 
pitaines 3  comme  il  arrive  ordinairement  dans  ces  fêditions  , 
ils  prirent  j  fans  en  avoir  l'ordre  ,  la  route  de  Hongrie  ,  poui: 

1  Ou  Zaaz  -  Sebes, 

C  c  c  i  j 


^06  HISTOIRE 

fe  retirer  à  Vienne.  Caftaldo  ne  pouvant  faire  autre  chofe ,  les 
Henri  IL  fuivit  bien-tôt  après ^  fur  la  fin  de  Mai,  pour  fe  rendre  au  mê- 
i  S  S  3'  ^^^  endroit.  On.  croit  que  cette  circonftance  lui  fervit  d'un 
honnête  prétexte  ,  pour  fe  tirer ,  en  homme  habile  ôc  pré- 
voyant ,  du  danger  dont  il  étoit  menacé ,  par  la  confpiration 
que  les  Seigneurs  avoient  tramée  contre  lui  ôc  contre  tous  les 
Éfpagnols.  On  l'accufa  d'avoir  gouverné  la  Province  avec  ava- 
rice, ôc  quelques-uns  le  foupçonnerent  de  s'être  emparé  d'une 
partie  des  thréfors  de  Martinufe.  Au  refi:e,les  événemensqui 
fuivirent  fon  départ  ^  firent  connoître  ou  fa  prudence ,  qui  lui 
avoir  fait  prévoir  tous  les  maux  dont  la  Province  étoit  mena- 
cée ,  ôc  qui  l'accablèrent  dès  qu'il  en  fut  parti ,  ou  fa  bonne 
fortune  qui  les  lui  fit  éviter.  En  effet  j  Clément  Athanafius  , 
par  ordre  d'ifabelle  ,  tenta  de  prendre  par  efcalade  Pokay  , 
fortereffe  fituée  dans  un  lieu  avantageux ,  ôc  très-bien  fortifiée  , 
ôc  enfuite  Agria  ,  mais  fans  aucun  fuccès.  Peu  de  tems  après 
Petrowiths ,  qui  avoit  avec  lui  un  grand  nombre  de  Seigneurs , 
quitta  le  parti  de  Ferdinand  :  après  avoir  fait  fon  traité  avec  les 
Turcs  j  il  marcha  vers  Lippe,  dans  le  deflein  de  s'emparer  de 
Giwla  ôc  de  Dewa  ,  au  nom  de  la  Reine. 

Les  Saxons,  qui  cherchoient  une  occafion  de  rompre  leur 
alliance  avec  Ferdinand ,  lui  redemandèrent  avec  hauteur  le 
château  d' Alvinz ,  comme  étant  de  leur  dépendance.  On  leur 
accorda  ce  qu'ils  demandoient  ,  pour  leur  oter  tout  prétexte 
de  mécontentement  ôc  de  défe£lion.  Cependant  toute  la  Tran- 
fylvanie,  comme  de  concert,  fe  rangea  tout  d'un  coup  fous 
l'obéififance  d'ifabelle.  Cette  Princeffe  ayant  convoqué  les 
Etats  à  Hermanftat ,  régla  ,  fuivant  leurs  avis ,  les  affaires  de 
la  Province.  Mais  la  pefte ,  qui  ravagea  cruellement  ces  con- 
trées pendant  deux  ans  entiers,  diminua  d'un  côté  lajoye  d'un 
fi  heureux  fuccès  ,  ôc  de  l'autre  fervit  à  affermir  la  Puiffance 
du  nouveau  Roi,  parce  que  dans  ces  malheureux  tems ,  il  étoit 
impoffible  de  faire  la  guerre  dans  cette  Province.  On  renou- 
vella  l'alliance  avec  les  Vaivodes  de  Moldavie  ôc  de  Valachie, 
ôc  on  confirma  le  traité  avec  le  Bâcha  de  Bude,  ôc  les  Bâchas 
A  te-  j  de  Belgrade  ôc  de  Bofnie. 
Turquie.  Hif-  La  mort  des  deux  hls  de  Soliman  ,  ôc  la  difgrace  de  Kuf- 
toire  de  Muf-  ^-^n  ^  grand  Vizir,  qui  fut  éloigné  du  gouvernement ,  excitèrent 

tapha   hls  de         rr-  ^  '       i  ^  11°  /-^-  Tir  1 

Soiiinan  II     aulli  cette  année  des  troubles  en  Orient.  11  laut  en  reprendre 


DE   J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XII.         591 

Foriginede  plus  haut.  Soliman  avoit  eu  d'une  concubine  Cir- 
cafîienne,  (  ou  duBofphore)  un  fils  nommé  Muftapha  :  il  étoit  Henri  II, 
alors  dans  la  fleur  de  fon  âge^  &  d'un  fort  beau  naturel ,  en-  i  c  c  3. 
forte  que  la  réputation  qu'il  s'étoit  acquife  par  fon  courage, 
jointe  à  fon  droit  d'aînefle,  le  faifoit  regarder  comme  le  fuccef- 
feur  de  fon  père.  Soliman  avoit  plufieurs  autres  enfans  de  Ro- 
xelane,  qui,  après  la  CircafTienne ,  fut  la  Sultane  favorite.  Ils 
fe  nommoient Mahomet,  Selim,Bazajetj  Ôc  Ziangir,  (celui- 
ci  étoit  ainfi  appelle  ,  parce  qu'il  étoit  boffu  )  ôc  une  fille  nom= 
niée  Camene ,  qui  époufa  Ruîlan.  Ce  Ruftan  ,  quoique  fils 
d'un  Bouvier  ,  après  avoir  pafTé  par  tous  les  dégrez  de  la  milice, 
ôc  par  toutes  les  charges  de  l'Empire  ,  s'étoit  élevé  à  cette  haute 
fortune ,  après  la  mort  du  Vifir  Ibrahim.  Il  avoit  l'efprit  pé- 
nétrant &  vif  j  ôc  fi  l'avarice  n'avoit  pas  terni  toutes  fes  bon- 
nes qualitez  ,  il  n'étoit  pas  indigne  du  rang  qu'il  occupoit  dans 
l'empire  Ottoman.  Ce  qui  étoit  un  défaut  dans  le  Miniftre 
fut  utile  à  fon  Maître  :  Soliman  lui  confia  Fadminiftration  de 
fes  Finances ,  Ôc  quoique  ce  Prince  >  qui  aimoit  la  magnifi- 
cence, les  épuifât  par  les  guerres  continuelles  qu'il  avoit  à  fou- 
tenir ,  Ruftan  néanmoins  s'acquitta  de  cet  emploi  avec  tant 
d'habileté  ôc  de  zélé,  qu'ayant  amaffé  des  richefies  immenfes^ 
on  montroitlong-tems  après  dans  le  Sérail  la  Chambre  royale  ^ 
avec  cette  Infcription  au-deffus  :  Trésors    amassez 

PAR   LE    ZELE   DeRuSTAN. 

Roxelane,  femme  d'un  courage  au-deffus  de  fon  fexe ,  ap- 
puyée d'un  tel  gendre,  faifoit  tous  fes  efforts ,  pour  élever  fur 
le  trône  fes  enfans,  que  les  loix  de  la  fucccflion  en  éloignoient, 
ôc  pour  occuper  elle-même  un  rang  plus  confidérable  auprès 
de  Soliman.  Elle  couvrit  fes  ambitieux  deffeins  du  voile  de  la 
Religion.  Elle  feignit  dabord  de  fouhaiter  ardemment  de  faire 
bâtir  une  mofquée  ôc  un  hôpital  j  ôc  par  cette  adreffe ,  elle  ga- 
gna entièrement  l'efprit  de  Soliman  ,  qui  étoit  fort  zélé  pour  fa 
religion,  ôc  qui  aimoit  ces  fortes  d'ouvrages  publics.  Elle  fit 
en  même  tems  confulter  le  Muphti  ,  qui  chez  les  Turcs 
efl  lé  grand  Prêtre  de  la  Loi.  On  lui  demanda ,  fi  le  projet  de 
îa  Sultane  ferviroit  à  fon  falut ,  ôc  au  bien  de  fon  ame.  Le 
Muphti  répondit,  que  la  chofe  feroit  à  la  vérité  agréable  à 
Dieu  ,  mais  qu'elle  ne  pouvoir  être  d'aucun  avantage  à  la 
Sultane ,  parce  qu'étant  efclave ,  elle  n'avoit  la  propriété  de  rien, 

C  c  c  iij 


3P2  HISTOIRE 

ôc  que  tout  ce  qu'elle  pofTedoit,  appartenoit  à  Ton  maître.  Cette 

"  réponfe  fembla  donner  tant  de  chagrin  à  la  Sultane ,  qu'elle 

Henri  II.  faifoit  croire  à  tous  ceux  qui  l'approchoienr ,  que  la  vie  lui 
I  5"  j  5.  étoit  infupportable.  Elle  lit  informer  Soliman ,  par  des  émif- 
faires  qu'elle  avoit  gagnez  ,  de  la  caufe  de  fa  douleur.  Dès 
qu'il  l'eût  appris ,  ce  Prince ,  qui  l'aimoit  éperdûment ,  lui  fit 
dire  qu'elle  ne  devoir  point  s'allarmer  j  il  lui  envoya  en  mê- 
me tems  une  lettre ,  par  laquelle  il  la  mettoit  en  liberté.  Lors 
que  Roxelane  vit  que  fon  projet  réùfTiiToit  ,  elle  employa 
d'autres  rufes ,  pour  s'emparer  entièrement  de  l'efprit  de  ce 
Prince ,  qu'elle  avoit  déjà  captivé  ,  ôc  enchanté  par  des  Phil- 
tres ^  qu'une  Juive  lui  avoit  fournis  ^  comme  le  bruit  en  cou- 
roit. 

Comme  elle  étoit  libre ,  elle  ne  voulut  plus  fouffrir  les  em- 
braflemens  de  Soliman  ,  fous  prétexte  de  religion,  mais  en  effet 
pour  irriter  fa  paffion  Ôc  augmenter  fes  défirs.  Soliman  ayant 
confulté  fur  ce  point  le  Muphti ,  celui-ci ,  qui  vrai-fembla- 
blement  étoit  d'intelligence  avec  Roxelane  ,  répondit  que 
le  Sultan  ne  pouvoit ,  fans  offenfer  Dieu ,  avoir  aucun  com- 
merce avec  une  femme  libre,  ôc  que  ii  fon  amour  étoit  fi  violent, 
il  devoit  fépoufer.  Ainfi  Soliman,  ne  pouvant  plus  fans  crime  fa- 
tisfaire  autrement  fa  paffion ,  cpoufa  Roxelane  ôc  lui  donna  pour 
prefent  de  noces  une  penfion  de  quinze  mille  écus  d'or.  11  lit  ce 
qu'aucun  des  Sultans  n'avoit  fait  depuis  Bajazet  I.  Une  circonf- 
tance  particulière,  plutôt  qu'un  motif  de  Religion,  comme  quel- 
ques hiftoriens  l'ont  rapporté,  adonné  lieu  à  cette  politique  des 
Empereurs  Turcsden'époufer  jamais  de  femmes.  Bajazet  avoit 
été  vaincu  ,  ôc  fait  prifonnier  par  Tamerlan  j  quoiqu'il  eûtre(^Li 
lui-même  mille  outrages  y  il  n'en  fut  pas  fi  touché ,  que  de  voit 
fa  femme  (qui  étoit  tombée,  comme  lui  ,  entre  les  mains  de 
fon  ennemi)  traitée  avec  indignité  par  un  fuperbe  vainqueur. 
Ses  fucceffeurs  craignant  le  même  revers  ôc  les  mêmes  ou- 
trages, ne  voulurent  plus  prendre  de  femmes  légitimes,  ôcfe 
contentèrent  d'avoir  des  enfans  de  leurs  concubines ,  dans 
l'idée,  que  l'injure  faite  à  une  concubine  blelToit  moins  l'hon- 
neur ,  que  celle  qui  étoit  faite  à  une  légitime  époufe. 

Roxelane  ,  d'efclave  ôc  de  concubine  devenue  libre ,  ôc 
époufe  de  fon  Souverain  ,  formoit  tous  les  jours  de  plus  vaftes 
projets.  Elle  ne  pouvoir  fouffiir  queMuftapha  lils  d'une  efclave 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XII.  yj^ 

6c  d'une  concubine  ,  dût  être  un  jour  préféré  à  fes  enfans  dans 
la  fucceiïion  à  l'Empire.  Car  les  enfans  naturels  Ôcles  enfans  Henri II. 
nez  d'un  mariage,  font  également  confiderez  chez  les  Turcs ,  i  7  c  ^. 
ôc  l'ainefTe  leule  forme  le  droit  à  la  fucceflion.  Elle  réfolut 
donc  de  fe  défaire  de  Muftapha.  Ce  jeune  Prince ,  à  qui  fa 
jeunefTe  ôc  la  réputation  de  fon  courage  avoient  gagné  l'affec- 
tion des  JanifTaires ,  pouvoir  avoir  des  efpérances  certaines  de 
monter  un  jour  au  thrône  de  fon  père.  Sa  magnificence  &  fa 
libéralité  le  rendoient  cher  à  tous  les  gens  de  guerre  5  ôc  en  com- 
paraifon  de  Muftapha ,  Soliman  fon  père  étoit  haï  &  méprifé, 
parce  que^fuivant  les  confeiis  de  l'avare  Ruftan,  il  diminuoit 
tous  les  jours  leur  folde,  ôc  tiroit  un  gain  fordide  des  chofes 
les  plus  viles.  Roxelane ,  ou  par  des  motifs  de  la  plus  haute 
ambition  ,  ou  craignant  pour  fes  enfans  un  fort  fatal  ôc  ordi- 
naire aux  frères  des  Sultans ,  fi  Muftapha  fuccedoit  à  fon  père, 
employa  les  careffes  ôc  les  artifices  pour  indifpofer  Tefprit  de 
Soliman  contre  fon  fils  aîné.  Elle  vanta  fa  figure  ôc  fonair^qui 
le  rendoient  digne  du  thrône ,  ôc  fur-tout  fes  exploits  militaires. 
Dès  qu'elle  s'apperçut  que  l'efprit  de  Soliman  étoit  ébranlé, 
elle  fit  enforte  que  la  haine  fuivit  bien-tôt  les  foupçons  :  elle 
lailToit  échaper  de  tems  en  tems  des  paroles  ambiguës ,  ôc  citoit 
l'exemple  de  Bajazet  ôc  de  Selim  '.  Le  vieux  Sultan  ,  égale- 
ment ombrageux  ôc  amoureux ,  en  fut  allarmé  5  la  conduite  ôc 
les  inclinations  de  Muftapha  lui  devinrent  fufpedes  :  il  lit  exa- 
miner avec  foin  par  fes  miniftres  toutes  les  démarches  de  ce 
Prince,  ôc  il  en  étoit  auiïi-tôt  informé.  Enfin  depuis  ce  tems, 
il  prit  les  précautions  qu'on  prend  ordinairement ,  non  avec  un 
fils,  mais  avec  fon  plus  grand  ennemi. 

Soliman,  fuivant  la  coutume  des  Turcs  j  avoit  donné  diffé- 
rens  gouvernemens  à  fes  enfans  :  il  avoit  d'abord  donné  celui 
de  Magnefie  ^  à  Aluftapha  j  il  l'avoir  enfuite  envoyé  dansl'A- 
mafie  ^  pour  y  demeurer  avec  fa  mère  j  enfin  il  lui  avoit  aiïi- 
gné  le  Diarbekir  ,  fur  la  frontière  de  Perfe.  Mahomet ,  fils 
aîné  de  Roxelane ,  avoit  le  gouvernement  de  la  Cilicie,  qu'on 
appelle  aujourd'hui  Caramanie.  Apres  fa  mort  Selim  fon  frère 
obtint  le  même  gouvernement,  ôc  Bajazet  eut  la  Magnefie. 


1  Seîim  I.  père  de  Soliman  II.  fit 
empoifonner  fon  père  Bajazet  II. 

2.  Ou  Manifla ,  ville  de  la  Turquie 
d' Afie,  en  Natohe,  ôc  dans  la  province 


de  Carafie  ,  dont  elle  eft  la  capitale. 

3  Province  de  l'Aiîe  mineure,  ou 
e'toit  autrefois  la  plus  grande  partie 
de  la  Cappadoce  ôc  de  laGalatie, 


5P4  HISTOIRE 

,  Ruftaii,  qui  dirigeoit  l'intrigue  de  Roxelane,  pour  augmenter 
Henri  II  ^^^  foupçons  du  Sultan  contre  fon  fils  Muftapha  ,  avoir  écrit 
aux  Gouverneurs  de  l'Ionie  (aujourd'hui  Chifquo  ou  Quifquo) 
ôc  des  payis  d'Amafie,  de  l'informer  exactement  du  caractère 
&  des  allions  de  Muftapha  j  parce  qu'ils  ne  pouvoient,  di- 
foit-il,  faire  plus  de  plaifir  au  Sultan  ,  qu'en  lui  apprenant  que 
le  courage  &  la  vertu  de  fon  fils  aîné  augmentoient  tous  les 
jours.  Ces  gouverneurs ,  ignorant  la  fourberie  du  grand  Vizir  > 
lui  écrivoient  fouvent  •■>  le  miniftre  ne  manquoit  pas  de  remet- 
tre leurs  lettres  à  la  Sultane  ,  pour  les  montrer  à  Soliman ,  qui 
ayant  déjà  conçu  de  grands  foupçons  de  fon  fils  ^  en  prenoit 
encore  plus  d'ombrage. 

Cependant  Roxelane ,  ne  négligeoit  rien  pour  perdre  Mufta- 
pha par  quelque  moyen  que  ce  fur.  Le  poifon  lui  fut  inutile  ; 
parce  que  l'échanfon  qui  faifoit  l'eilai  ,  mourut  fubitement , 
après  avoir  goûté  de  la  liqueur  où  étoit  le  poifon  ;  ce  qui  fit 
connoître  à  fon  maitre  le  danger  dont  il  éroit  menacé.  Roxela- 
ne eut  donc  recours  à  fes  arrifices  ordinaires.  Par  fes  carefTes 
elle  obtint  du  Sultan  la  permifîion  de  faire  venir ,  contre  la  cou- 
tume ,  fes  enfans  à  la  Porte,  dans  l'efpérance que  leur  vûëra- 
nimeroit  ôc  fordfieroit  dans  le  cœur  de  Soliman  fon  affedion 
pour  eux ,  ôc  qu'au  contraire  Muftapha  en  ferôit  haï  ,  ou  du 
moins  oublié.  Enfin  le  dernier  trait,  dont  l'infortuné  Muftapha 
ne  put  fe  garentir  )  fut  une  lettre  que  Ruftan  eut  l'adreffe  de 
contrefaire ,  par  laquelle  il  paroiffoit  que  ce  Prince  trairoit  de 
fon  mariage  avec  la  fille  de  Tecmas  Sophi  de  Perfe ,  ennemi 
irréconciliable  de  l'Empire  Ottoman.  On  y  fuppofoit  enco- 
re, que  comptant  fur  l'affeCtion  des  JaniiTaires ,  que  fes  libe- 
ralitez  Ôc  l'efpérance  de  le  voir  un  jour  fur  le  throne  avoient 
entièrement  gagnez,  ce  jeune  téméraire  dans  l'impatience  de 
régner,  devoitfe  fervird'un  fecours étranger ,  pour  dépouiller 
fon  père  de  l'Empire  ,  par  le  plus  affreux  de  tous  les  attentats. 
Ces  lettres  mirent  Soliman  dans  une  fureur  extrême.  Dès  l'an- 
née précédente ,  il  avoir  envoyé  avec  une  armée  Ruftan  en 
Syrie  i  fous  prétexte  de  faire  la  guerre  aux  Perfes ,  mais  en 
effet  ,  pour  arrêter  Muftapha  ,  qu'il  regardoit  comme  un  re- 
belle. Ruftan  n'ayant  pu  exécuter  cet  ordre ,  revint  à  Conftan- 
tinople ,  comme  s'il  eût  trouvé  paifible  la  frontière  de  Perfe  5 
mais  il  jetta  encore  mille  foupçons  dans  l'efprit  de  Soliman, 

Ce 


DE  J.  A.  DE   THOU  ,  L  i  v.  XIL^         39; 

Ce  Prince  obfedé  tout  à  la  fois  par  Roxelane  6c  par  Ruftan  ' 

fon  gendre  ,  crut  que  l'affaire  avoir  befoin  de  fa  préfence  ,  &  Henrï  II. 
qu'il  ne  pouvoit  plus  différer  fans  péril;  enforte  qu'ayant  fait     ^  S  S  S' 
venir  de  Hongrie  Achmet  Bâcha  ,  il  vint  à  Alep  avec  des 
troupes ,  fous  prétexte  de  faire  la  guerre  aux  Perfes  ,  comme 
l'année  dernière. 

Il  manda  aulîî-tôt  Muftapha ,  qui  appuyé  de  fon  innocence 
réfolut  d'obéir  aux  ordres  de  fon  père,  quoiqu'Achmet  Bâcha 
l'eût  fait  avertir  qu'on  avoir  deffein  de  le  perdre.  Il  confulta  > 
avant  de  partir  ,  le  Dervis  qu'il  avoit  auprès  de  lui.  Car  c'eft 
la  coutume  de  donner  à  tous  les  enfans  des  Sultans  un  Bâcha 
&  un  Do6teur  de  la  Loi.  Comme  Muftapha  étoit  encore  irré- 
folu  ,  il  demanda  au  Dervis ,  fi  l'Empire  étoit  un  bien  préfé- 
rable à  la  vie  bienheureufe.  Le  Dervis  répondit ,  que  les  ob- 
jets des  vœux  de  tous  les  hommes  étoient  toujours  expofez 
aux  caprices  d\me  Fortune  inconftante,  &  un  obftacle  prefque 
invincible  qui  fermoir  le  chemin  de  la  félicité  éternelle  :  qu'ainfi 
une  vie  tranquille ,  qui  fait  notre  bonheur  fur  la  terre ,  &  nous 
procure  une  félicité  fans  fin  dans  le  ciel ,  étoit  beaucoup  plus 
défirable  que  l'empire  du  monde  entier.  Cette  décifion  fit  ré- 
foudre Muftapha  à  fe  rendre  aux  ordres  de  fon  père  j  au  péril 
même  de  fa  tête.  Il  ne  fut  point  arrêté  par  la  fuperftition  ordi- 
naire des  Turcs ,  qui  refpeclent  les  avertiffemens  fecrets  qu'ils 
s'imaginent  avoir  reçus  en  fonge.  Muftapha  avoit  rêvé  que  le 
Prophète  Mahomet  revêtu  d'un  habit  blanc ,  ôc  tout  éclatant 
d'une  lumière  ébloûiffante ,  le  faifoit  entrer  avant  l'aurore  dans 
un  verger  délicieux  ,  qui  renfermoit  un  grand  jardin  ôc  un 
Palais  magnifique,  où  il  lui  dit  que  les  âmes  innocentes,  qui 
avoient  detefté  le  fang  ôc  le  crime,  joûiffoient  d'un  bonheur 
cternel,  ôc  qu'au  contraire  les  âmes  des  méchans  ôc  des  impies 
nageoient  dans  deux  fleuves  de  fouffre  ôc  de  bitume  ,  qui  n'é- 
toient  pas  éloignez  ,  ôc  oii  enfin  elles  étoient  englouties.  Muf- 
tapha demanda  à  fon  Dervis  l'interprétation  de  ce  fonge.  Le 
Dervis  lui  dit  que  ce  fonge  étoit  de  mauvais  augure ,  ôc  il  aver- 
tit le  Prince  de  fe  tenir  fur  fes  gardes. 

Cependant  Muftapha  partit  avec  toute  fa  maifon  pour  aller 
trouver  fon  père.  Les  Janiffaires  allèrent  au-devant  de  lui ,  6c 
le  reçurent  avec  de  grands  témoignages  de  refpetl  ôc  d'affec- 
tion. On  ne  lui  fit  une  réception  fi  honorable ,  que  par  l'adreffc 
Tom.  IL  D  d  d 


B9^  HISTOIRE 

li  du  grand  Vifir,  qui  avoit  engagé  de  vive  voix  les  principaux 
Henri  II    ^^^^^  '  ^  fait  ligne  aux  foldats^de  rendre  ces  honneurs  à  Muf- 
j  ^  ^  ,      tapha  ,  comme  ne  pouvant  rien  faire  de  plus  agréable  à  Soli- 
man ;  mais  en  effet  pour  rendre  le  fils  de  plus  en  plus  fufpett 
à  fon  père.  Ce  vieillard  plein  de  foupçons  crut  ne  devoir  plus 
différer  j  il  fit  venir  fur  le  champ  fon  fils  dans  fa  tente  ,  ôc  le 
fit  arrêter  par  les  Eunuques  ôc  les  Muets  ,  qui   font  toujours 
auprès  du  Sultan ,  pour  obéir  au  moindre  figne  qu'il  leur  fait. 
JVluftapha,qui  étoit  vigoureux,  fe  défendit  contre  ceux  qui  l'ar- 
rêtèrent :  il  fembloit  ne  pas  combattre  feulement  pour  fauver 
fa  vie,  mais  pour  l'Empire  même:  il  eft  certain  que  s'il  avoit 
pii  s'échapper  des  mains  de  ces  affalTins,  ôc  fe  jetter  entre  les 
bras  des  Janiffaires ,  ces  derniers  auroient  non-feulement  fait 
tous  leurs  efforts  ,  pour  fauver  un  Prince  qu'ils  aimoient ,  mais 
frappez  de  cet  attentat  ,  ils  auroient  encore  tâché  de  l'élever 
fur  le  thrône  de  fon  père.  Soliman,  qui  n'étoit  feparé  que  par 
un  rideau  de  l'endroit  où  fe  paffoit  cette  trifte  fcene  ,  ne  pou- 
vant fouffrir  ce  retardement ,  s'avança  pour  menacer  fes  Muets, 
ôc  avec  un  vifage  terrible  leur  reprocha  leur  lâcheté  :  Les 
Muets  animez  par  ces  reproches  redoublèrent  leurs  efforts  î 
ils  jetterent  enfin  par  terre  Muftapha ,  qui  étoit  hors  d'halei- 
ne ,  ôc  mirent  au  cou  du  Prince  infortuné  le  cordon  fatal , 
dont  ils  l'étranglèrent.  Dans  le  tems  que  ce  Prince  luttoit  con- 
tre fes  bourreaux ,  il  faifoit  connoître  par  des  fignes ,  qu'il  vou- 
loir parler  à  fon  père  5  ôc  dans  fa  réfiftance  même,  fon  air  avoit 
quelque  chofe  de  touchant.  Après  cette  funefte  exécution  le 
Bâcha  d'Amafie  ,  qui  avoit  été  gouverneur  du  Prince ,  eut  la 
tête  tranchée  ,    comme  complice  de   fes  deffeins.    Cepen- 
dant plufieurs  Hiftoriens  rapportent  que  Ruftan  s'étoit  fervi 
de  lui ,  pour  contrefaire  les  lettres  ,  par  lefquelles  il  paroif- 
foit  que  Muftapha  avoit  recherché  le  mariage  de  la  fille  du 
Sophi.   Micheli,  noble  Vénitien,  eut  le  même  fort  :  les  Turcs 
l'ayant  pris  dans  fon  enfance  ,  il  s'acquit  dans  la  fuite  chez  eux 
beaucoup  de  gloire  par  fes  exploits  ,  ôc  il  avoit  fous  Muftapha 
la  dignité  de  premier  Enfeigne. 

Après  la  mort  de  Muftapha  ,  les  Eunuques  enlevèrent  avec 
diligence  fes  tréfors  par  ordre  de  Soliman,  de  crainte  qu'on  ne 
les  pillât.  Avant  que  cette  trifte  nouvelle  fe  fût  répandue ,  il 
s'étoit  élevé  dans  l'armée  une  fedition,  qu'Achmet  Bâcha  ne  put 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  XII.        597 

calmer  qu'avec  peine  ,  &  après  un  carnage  de  plus  de  deux  mil- 

le  hommes ,  qui  fe  ruèrent  les  uns  les  autres ,  quoiqu'il  eût  beau-  Henri  II. 
coup  d'mitorité  fur  l'efprit  des  foldats  :  mais  dès  qu'on  eut  ex-  1  ^  c-  3. 
poféle  corps  de  Muftapha,  étendu  fur  un  tapis  devant  une  ten- 
te ,  ôc  qu'on  eût  publié  la  caufe  de  fon  fupplice  ,  laquelle  parut 
peu  vraifemblable  ,  un  grand  nombre  de  foldats  touchez  de 
compaffion  ,  ôc  la  plupart  tranfportez  de  fureur,  étoient  prêts 
d'en  venir  à  une  révolte  ouverte  »  s'ils  euffent  pu  trouver  un 
chef  pour  le  met^ie  à  leur  tête.  Jamais  on  ne  vit  un  plus  grand 
deiiil,  Ôc  plus  de  trifteiïe  dans  un  camp  5  toutes  les  troupes  té- 
moignèrent une  douleur  fincere  par  de  longs  jeûnes.  Soliman 
pour  les  appaifer ,  fut  obligé  d'éloigner  Ruftan  du  gouverne- 
ment 5  car  ils  croyoient  qu'il  étoit  fauteur  de  cette  tragédie. 
Achmet  Bâcha ,  qui  avoit  plus  de  courage  que  de  prudence  ,  fut 
mis  à  fa  place.  Il  parut  bien-tôt  que  ce  n'étoit  qu'un  jeu  entre 
Soliman  6c  Ruftan ,  ôc  que  ce  Prince  vouloir  feulement  fe  dé- 
charger de  la  haine  que  lui  attiroit  cette  adion  ,  pour  la  faire 
retomber  fur  fon  Vizir  ^  puifqu'il  ne  la  défaprouvapas,  ôc  que 
s'il  eût  été  touché  delà  mort  de  fon  fils ,  il  en  auroit  puni  les  au- 
teurs ôc  ceux  qui  l'avoient  trompé.  Ruftan  s'étant  déguifé  pour 
n'être  pas  réconnu ,  fortit  du  camp  ,  ôc  fe  rendit  en  diligence  à 
Conftantinople,  ou  il  ne  refta  que  jufqu'à  ce  qu'Achmet  ayant 
été  tué  par  ordre  de  Soliman ,  il  fut  rétabli  dans  fa  première 
dignité. 

La  mort  de  Muftapha  ,  qu'on  avoit  fait  mourir  avec  tant  de 
barbarie  ,  fut  fuivie  de  celle  d'un  de  fes  frères  :  Soliman^  pour 
fe  moquer  de  Ziangir ,  le  fit  venir  dans  fa  tente  fous  prétexte 
d'y  voir  fon  frère.  Ziangir  y  accourut  avec  joie,  pour  embraf- 
fer  une  perfonne  qui  lui  étoit  fi  chère  j  mais  dès  qu'il  le  vit  fans 
vie,  étendu  par  terre,  ce  fpeûacle  le  faifit  de  telle  forte,  qu'a- 
près avoir  plaint  le  trifte  fort  ôc  attefté  l'innocence  de  fon  frère, 
ôc  avoir  fait  à  leur  père  commun  des  réproches  fur  fa  cruauté, 
il  fe  percale  fein  d'un  poignard, ôc  tomba  mort  fur  le  corps  de  fon 
frère.  C'eft  ainii  que  la  mort  rejoignit  deux  frères,  qu'une  ten- 
dre amitié  avoit  toujours  étroitement  unis. 

Soliman  fut  très-fâché  d'un  accident  fi  funefte  >  qui  fouil- 
loit  fa  maifon  du  fang  de  fes  deux  fils.  Pour  le  cacher ,  il  or- 
donna qu'on  fit  courir  le  bruit ,  que  Ziangir  étoit  mort  fubi- 
tement.  La  plupart  de  ceux  qui  ont  écrit  fhiftoire  des  Turcs, 

Dddij 


5P8  HISTOIRE 

..  ôc  particulleïement  Jean  Lewencla^x^ ,  hiftorien  auiïî  fçavant 

Hfnrt  TT  4^^  fidèle  ,  rapportent  ces  faits  ^  tels  que  je  viens  de  ies  décri- 
re. Cependant  Auger  de  Ghiflin  y  feigneur  de  Boëfbecq ,  que 
Ferdinand  envoya  Tannée  fuivante  en  ambaffade  à  Conflanti- 
nople,en  parle  autrement  dans  fes  excellentes  Lettres  :  il  dit  feu- 
lement que  Ziangir  ayant  appris  la  mort  de  Muftapha,  en  mou- 
rut de  douleur  à  Conftantinople  ;  parce  qu'il  prévoyoit  qu'après 
la  mort  de  fon  père ,  celui  qui  fuccederoit  à  l'Empire  n'épar- 
gneroit  aucun  de  fes  frères  ;  qu'il  les  immoferoit  tous  comme 
autant  de  rivaux  ,  ôc  que  le  premier  jour  du  règne  du  fuccefleur 
de  Soliman  ,  feroit  le  dernier  de  la  vie  de  Ziangir  :  il  ajoute 
que  cette  trifte  réflexion  faifant  autant  d'impreflîon  fur  fon  ef- 
prit,  que  fi  la  mort  lui  eût  été  préfente,  il  tomba  dans  une  ma- 
ladie qui  le  conduifit  bientôt  au  tombeau. 

Les  Janiflaires  étant  en  quelque  fa(;on  appaifez,  Soliman  fe 
retira  du  camp  ,  ôc  s'enferma  dans  Alep  ,  fous  prétexte  d'aran- 
ger  fes  affaires  avec  plus  de  tranquillité ,  dans  un  endroit  éloigne 
du  bruit  de  farmée  j  mais  en  effet ,  pour  fe  mettre  à  couvert  des 
attentats  des  Janiffaires  ^  dont  il  craignoit  encore  la  fureur. 
Après  quelque  féjour  dans  cette  ville  ,  il  defcendit  avec  fes 
troupes  par  la  Syrie  dans  la  Palefline  5  mais  s'étant  avancé  juf- 
qu'à  quatre  journées  de  Jerufalem  ,  il  revint  à  Alep  ,  fur  la 
nouvelle  que  les  Perfes  ayant  appris  la  mort  de  fes  deux  fils  > 
faifoient  des  courfes  dans  la  province  d'Amafie  ,  où  ils  met- 
toient  tout  à  feu  ôc  à  fang.  Sur  ces  entrefaites  un  Chiaous  de 
Soliman ,  croyant  faire  une  chofe  agréable  à  Selim,  que  la  mort 
de  fon  frère  faifoit  regarder  comme  l'héritier  préfomptif  de 
l'Empire^fe  rendit  à  grandes  journées  en  Caramanie,  pour  lui  en 
apprendre  la  nouvelle.  Selim,  bien  loin  de  le  recevoir  favora- 
blement i  le  fît  mourir ,  comme  un  porteur  de  mauvai  fes  nouvel- 
les :  on  peut  comparer  ce  Prince  aux  Héros  de  l'antiquité ,  ôc 
peut-être  le  préférer  à  quelques-uns,  en  ce  que  bien  loin  de  té- 
moigner de  la  joie,  en  apprenant  un  événement  qui  l'élevoitau 
thrône  de  fon  père  ,  il  ne  donna  au  contraire  à  l'indigne  adu- 
lateur qui  lui  en  apporta  la  nouvelle ,  que  la  récompenfe  que 
mérite  une  flatterie  criminelle,  ôc  hors  defaifon. 

Plufieurs  ont  cru  que  Soliman  fe  repentit  d'avoir  fait  mou- 
rir fon  fils  Muftapha ,  ôc  qu'il  voulut  venger  fa  mort  fur  Roxe- 
lane  ôc  fur  Ruftan  >  qui  la  lui  avoient  confeillée.  Leur  conjecture 


DE   J.   A.  DE   T  H  O  U  .  Liv.  XII.       S99 

eft  fondée  fur  ce  qu'après  la  mort  de  Muftapha ,  il  donna  le 

gouvernement  de  Burfe  à  Mahomet  fils  de  ce  Prince,  âgé  de  Henri  ÏL 
1 3  ans  ou  environ  ,  qu'il  avoit  eu  d'une  concubine  Sclavone ,  &  i  r  c-  :? 
que  le  Sultan  témoigna  toujours  pour  ce  jeune  Prince  beaucoup 
d'affedion.  On  prétend  que  lorfqu'on  porta  à  Burfe  les  corps 
des  deux  fils  de  Soliman^  pour  les  mettre  dans  le  tombeau  de 
leurs  ancêtres  ,  on  trouva  dans  le  fein  de  Muftapha  des  let- 
tres, qui  découvroient  la  conjuration  deRolexane  &  deRuftan 
contre  lui ,  ôc  qu'il  avoit  apportées  pour  les  montrer  à  fon  pè- 
re, ôc  fe  juftifier  des  crimes  qu'on  lui  imputoit.  Ces  lettres  fui- 
rent rendues  à  Soliman  par  les  ennemis  de  Ruftan.  Dès  qu'il 
les  eut  vues ,  il  fe  fentit  tantôt  entraîné  par  la  violence  de 
l'amour  qu'il  avoit  pour  Roxelane ,  6c  tantôt  agité  des  fenti- 
mens  qui  le  prefloient  de  venger  la  mort  injufte  de  fon  fils  : 
il  refta  long-tems  dans  l'irréfolution  ,  &  fans  fçavoir  quel  parti 
il  devoit  prendre.  Enfin  voyant  qu'il  ne  pouvoit  plus  remé- 
dier au  mal  qui  avoit  été  fait,  il  refolut  feulement  d'agir  dans 
la  fuite  avec  plus  de  précaution. 

Mais  bientôt  après ,  il  fe  laifla  féduirepar  les  carefTes  de  Ro- 
xelane ,  qui  lui  perfuada  que  les  intérêts  de  la  Religion  étoient 
préférables  à  toutes  chofes ,  Ôc  même  à  la  vie  de  fes  enfans  ,  que 
la  religion  Mufulmane  (  car  c'eft  ainfi  qu'ils  l'appellent ,  parce 
qu'ils  la  croyent  la  meilleure  )  n'avoir  pas  d'autre  bafe  que 
l'Empire  même ,  ôc  la  puilfance  de  la  maifon  des  Ofmans  j  que 
par  conféquent  l'une  étant  ébranlée,  l'autre  ne  pourroit  fubfifter  5 
que  fon  thrône  ne  pouvoit  être  renverfé  que  par  les  troubles  do- 
meftiques  5  qu'ainli  pour  faire  fleurir  fa  maifon  ôc  fEmpire,  ôc 
conferver  en  même  tems  la  religion  ,  il  falloir  prévenir  les  dif- 
cordes  inteftines  par  quelque  moyen  que  ce  fût ,  fans  craindre 
d'immoler  fes  propres  enfans ,  dont  la  perte  n'étoit  rien,  lorf- 
qu'il  s'agiffoit  de  maintenir  la  vraye  religion.  Roxelane  fai- 
foit  outre  cela  des  plaintes  continuelles,  qui  font  fi  ordinaires 
aux  marâtres.  Elle  repréfentoit  à  Soliman,  que  dès  que  fon  pe- 
tit-fils paroiflbit  en  public  dans  Burfe,  on  entendoit  les  en- 
fans lui  fouhaiter  toutes  chofes  favorables ,  ôc  qu'il  pût  furvi- 
vre  longtems  à  fon  ayeul  :  que  le  jeune  Mahomet ,  deftiné  à 
l'Empire  ,  feroit  un  jour  le  vengeur  de  la  mort  de  fon  père  5 
que  les  JanifTaires  foûtiendroient  toujours  le  fils  de  Muftapha  ; 
qu'ainfi  il  falloit  d'autant  moins  l'épargner  ,  qu'étant  né  d'un 

Dddiij 


400  HISTOIRE 

père  criminel,  il  étoit  déjà  coupable,  6c  qu'on  ne  pouvoir  dou- 

Hfnri  il  ^^^  ^'■^^^  ^^^  ^^^  ^'^§^  ^^  ^^^  permettroit ,  il  ne  fe  mît  à  la  tête  du 
j  -  -         parti   qui  fuivoit  les  intérêts  de  Muftapha. 

Soliman  ,  frappé  de  ces  raifonnemens ,  confentit  à  la  mort 
de  fon  petit-fils,  ôc  donna  ordre  à  Peunuque  Ibrahim  de  s'en 
défaire.  L'Eunuque  fe  rendit  donc  à  Burfe  ;  mais  il  crut  qu'il 
étoit  trop  cruel  de  tuer  un  fils  aux  yeux  de  fa  mère.  D'ail- 
leurs ne  pouvant  faire  fon  coup  dans  la  ville  ,  fans  s'expofer  à 
un  danger  évident,  ôc  fans  compromettre  l'autorité  de  fon  maî- 
tre ,  il  eut  recours  à  une  rufe ,  pour  exécuter  avec  plus  de  fu- 
reté l'ordre  dont  il  étoit  chargé.  Il  feignit  que  Soliman  l'en- 
voyoit  pour  faluer  fon  petit-fiis  ôc  la  Sultane  fa  mère.  Il  leur  dit, 
que  le  Sultan  fe  répentoit  d'avoir  fait  mourir  Muftapha  par 
de  mauvais  confeils  5  mais  que  reconnoiflant  trop  tard  qu'il 
avoir  été  trompé,  il  vouloir  avoir  autant  de  bonté  ôc  d'aft^ec- 
tion  pour  le  fils,  qu'il  avoir  eu  d'injuftice à  l'égard  du  père.  Dès 
que  l'Eunuque  s'apperçut  que  ce  difcours  avoir  trouvé  créance 
dans  l'efprit  de  la  trop  crédule  Sultane, il  lui  propofa  quelques 
jours  après  de  fortir  hors  de  la  ville ,  pour  fe  promener  ôc  pren- 
dre l'air.  La  mère  y  confentit  facilement,  ôc  on  convint  qu'elle 
fe  ren droit  le  lendemain  en  chariot  dans  un  fauxbourg ,  ôc  que 
fon  fils  prendroit  les  devans  à  cheval.  L'Eunuque  prêta  un 
chariot,  dontrefiîeu  étoit  fait  de  telle  forte,  qu'il  devoit  fe  rom- 
pre dans  un  chemin  étroit  ôc  difficile,  par  oui  l'on  devoit  paf- 
fer.  Cependant  Ibrahim  attira  plus  loin  le  jeune  Prince ,  fous 
prétexte  de  l'entretenir  :  fa  mère  le  fuivit  dans  cette  route  mal- 
heureufe ,  avec  le  plus  de  diligence  qu'il  lui  fut  pofiîble.  Mais 
dès  qu'elle  arriva  à  ce  détroit  dangereux ,  l'eiïieu  de  fon  cha- 
riot fe  brifa  contre  les  pierres  qu'il  heurta  avec  trop  de  vio- 
lence. Alors  la  Sultane  étonnée  de  ce  fâcheux  préfage ,  ôc  fe 
doutant  d'un  malheur  qui  n'étoit  que  trop  réel,  fortit  du  cha- 
riot avec  fes  femmes ,  ôc  marcha  avec  précipitation  du  coté 
où  elle  crut  trouver  fon  fils.  Mais  FEunuque  étoit  déjà  arrivé 
au  lieu  de  l'exécution  ,  où  il  montra  fon  ordre  au  jeune  Prin- 
ce. On  dit  qu'il  répondit  à  l'Eunuque,  fans  être  ému  ôc  fans  faire 
paroître  la  moindre  altération  fur  fon  vifage ,  qu'il  recevoir  cet 
ordre,  comme  venant  de  fon  Empereur ,  ou  plutôt  de  la  part  de 
Dieu  même,  à  qui  on  étoit  obligé  d'obéir.  Il  préfenra ,  félon 
l'ufsge ,  fon  cou  ap  bourreau.  Dès  qu'il  fut  mort ,  Ibrahim  prit 


DEJ.  A.  DETHOU.Liv.  XII.  401 

une  route  détournée ,  ôc  s'enfuit  en  diligence ,  pour  fe  déro- 
ber aux  emportemens  d'une  mère  ,  que  la  mort  de  fon  fils  ren-  Henri  IL 
doit  furieufe  ,  ôc  à  la  vengence  de  ceux  de  Burfe  qui  avoient     i  <:  <  ^ 
beaucoup  d'affettion  pour  l'un  ôc  pour  l'autre. 

La  mort  de  Muftapha  ,  qui  ouvroit  à  Selini  le  chemin  du 
thrône  ,  engagea  Bajazet,  autre  fils  de  Roxelane  ,  à  former  de 
nouvelles  entreprifes.  Appuyé  de  la  faveur  de  fa  mère ,  ôc  crai- 
gnant que  fon  frère  ne  le  fit  mourir  un  jour ,  il  chercha  les 
moyens  de  s'en  défaire ,  pour  fe  mettre  lui-même  à  couvert  de 
fes  coups ,  ôc  s'emparer  du  thrône.  Ce  qui  fut  l'origine  des 
grands  troubles  qui  agitèrent  l'Empire  Ottoman ,  comme  je  le 
rapporterai  dans  la  fuite. 


Fin  du  dowxjéme  Livre, 


HI STOI RE 

D  E 

JACQUE    AUGUSTE 

DE     T  H  O  U. 


LIVRE    TREIZIEME. 

k^^;„4^;^^/A%.^^;„#MN<^;„4k^^;.^*^^^^     A  mortd  bdouard  Vl.caula  cette  année 

jiENRi  11.  (:ç|  ;t^  ^  ^  ^  ^  ^  pi  de  grands  mouvemens  en  Angleterre. 

'  ^  5*  5.    g  ^  eCtBBJCI  ^  i  JeanDudIey  duc  de  Northumberland . 

Affaires  ^0  ^  ^^|  ^  |ij  jj.  ^<^5  après  avoir  fait  périr  le  duc  de  Som- 
a'Ansleterre.  |       g  j        g       ||  ^^rfet  fon  rival ,  Ib  vovant  enfin  fkns 

pj  ^  Nr^r^r^rl-"  55*  1^^  concurrent ,  gouvernoit  ablolument  les 
k|  ^  >;^^:.%.%.*^:.<^.  J  ^  ^^^-^.^^  ^^  Royaume  ôc  Fefprit  du  jeu- 

y  y  ne  Kol ,  comme  nous  1  avons  dit  aans 

^^\^,.'i^M^,M^^,^u.^uM,.^%M,Â^Mi^M^  ies  livres  precedens.  J^e  grand  nombre 
de  fes  amis  ôc  de  fes  partifans  lui  infpira  de  plus  hautes  idées , 
ôc  la  mauvaife  fanté  du  Roi  lui  donna  lieu  d'afpirer  à  la  Royau- 
té. Du  mariage  de  Charle  Brandon  ôc  de  Marie  d'Angleterre 
fœur  de  Henry  VIII.  ôc  reine  douairière  de  France  ' ,  étoit 
fortie  Françoife  Brandon ,  qui  fut  mariée  à  Henry  Grey  mar- 
quis de  Dorfet ,  élevé  nouvellement ,  par  la  proteciion  de  Dud- 
iey  ,  à  la  dignité  de  duc  de  Suffolck.  De  ce  mariage  étoient 
1  Elle  avoit  époufé  Louis  XII. 

nées 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIIL        403 

nées  trois  filles^  à  qui  le  comte  de  Northumberland  prétendoit 

que  la  couronne  devoir  appartenir Ji  Henry  n'eût  paslaiflé  d'en-  Henri  II. 
fans  ;  car  il  ne  croyoit  pas  qu'on  dût  avoir  égard  à  Marguerite  t  r  c-  -> 
fœur  aînée  de  Henry  ,  qui  avoir  époufé  Jacque  IV.  Roi  d'E- 
cofie,  ni  à  fes  enfans^  qui  étant  nez  hors  du  Royaume  ^  dé- 
voient félon  lui  être  confiderez  comme  étrangers.  Dans  cette 
idée  j  il  réfolut  de  marier  les  deux  filles  cadettes  du  duc  de 
SufFolk  aux  premiers  Seigneurs  d'Angleterre,  ôc  de  choifir 
Jeanne  i  qui  étoit  l'aînée^  pour  un  de  fes  fils.  Les  cérémonies 
du  mariage  de  ces  trois  fœurs  furent  célébrées  à  Londres  le 
même  jour  \  Les  deux  plus  jeunes,  Catherine  èi  Marie;. épou- 
ferent,  la  première,  Henry  iils  aîné  du  comte  de  Pembroch  ; 
la  féconde  ,  qui  étoit  boffuë  ,  epoufa  Martin  Keïes  ^.  Jeanne 
fut  le  partage  de  Gilford  quatrième  fils  du  duc  de  Northum- 
berland ,  qui  avoir  déjà  marié  fes  trois  autres  fils.  Catherine  la 
plus  jeune  des  filles  de  Dudiey  fut  enfuite  mariée  à  Hafting, 
fils  aîné  du  comte  de  Hunringdon. 

Cependant  la  maladie  du  Roi  augmentoit;  c'étoit  une  hu- 
meur acre,  qui  lui  tomboit  fur  les  poulmons  ,  le  defîéchoit  de 
jour  en  jour  ,  &  fembloit  le  conduire  à  Tétifie.  Le  duc  de 
Northumberland  informé  par  les  médecins  que  fon  mal  étoit 
fans  remède  ^  ôc  que  la  mort  du  Roi  étoit  aufTi  prochaine  qu'in- 
évitable, fçut  infinuer  à  ce  Prince  de  faire  un  teffament,  il  Difcours  ck 
lui  dit  que  fa  fureté,  pendant  qu'il  vivoit ,  dépendoit  de  cette  ^"'"^yf"/"* 
précaution,  ainli  que  la  tranquillité  publique  ,  s  il  arnvoit  qu  il 
mourût.  Pour  mieux  le  lui  perfuader,  il  lui  repréfenta  que  de 
la  vie  d'un  fouverain  dépendoit  le  falut  d'un  Etat,  qu'un  fuc- 
cefleur  ôc  un  héritier  affûré  étoit  néceffaire  pour  prévenir  les 
diviiions ,  les  fadions  ôc  les  guerres  civiles  ,  qui  d'ordinaire 
donnoient  de  grandes  atteintes  à  la  religion  5  que  le  foin  qu'il 
avoir  eu  jufqu'alors  de  la  maintenir  j  devoir  l'engager  à  y  pour- 
voir pour  l'avenir;  qu'il  prévoyoit  à  quels  périls  le  royaume  ôc 
la  religion  alloient  être  expôfées,  fi  Marie  ou  Elifabeth  luifiic- 
cédoient  ;  que  quand  même  leur  naiffance  équivoque  ne  fufFi- 
roit  pas  pour  les  exclure  du  thrône,  le  danger  où  la  religion 
feroit  alors  ,  devoir   les  en  éloigner  ;  que  ce  dernier  article 

I  Cet  endroit  eft  très-fautif  dans  le 
texte  :  on  a  fuivi  la  correction  faite 
de  la  main  même  de  Pierre  du  Puv  , 


de  l'auteur  après  fa  mort. 

2  Martin  Keïes  étoit  capitaine  de 
la  porte  :  Gentleman-poner. 


qui  a  eu  en  fa  [loiTefùon  le  manufcrit 

Tome  IL  E  e  e 


40^  HISTOIRE 

i^^^^^»;;;;;^  exigeoit  toute  foii   attention.    «  Mais  de  combien  de  maî- 
Henri  il  ''  heurs  ne  ferions-nous  pas  menacez  ,  ajoûta-t-il^fi  parles  ma- 
i  ^  c  ^,     '' riages  que  feroient  ces  PrincefTes ,  des  Princes  étrangers  ac- 
="  quieroient  des  droits  fur  ce  royaume.  On  verroitfous  ces  nou- 
=»  veaux  maîtres  s'établir  une  nouvelle  forme  de  gouvernement, 
=»  de  nouvelles  loix,  de  nouveaux  ufages.   Un  peuple,  forcé  de 
»'  régler  fes  mœurs  fur  les  idées  d'un  Prince  étranger ,  devient 
="  efclave  5  on  doit  s'attendre  à  voir  alors  les  droits  de  la  na- 
=>'  tion  abolis  ,  6c  le  nom  Anglois  éteint  :  tout  enfin  vous  enga- 
="  ge ,  Sire  ,  à  prendre  des  mefures  qui  puiflent  vous  garentir 
3'  du  reproche  qu'on  vous  feroit  avec  juftice ,  d'avoir  négligé 
=>'  la  gloire  de  Dieu,  la  vôtre,  ôc  le  falut  de  vos  fujets.  Dieu, 
^'  en  établiiïant  les  Rois ,  ne  leur  a  pas  confié  le  pouvoir  fu- 
=»  prême  ,  pour  s'en  fervir  félon  leurs  caprices  ?  on  leur  doit 
5'  robéiffance  ,  ôc  on  ne  peut  s'en  foufîraire  ,  fans  enfraindre 
='  les  loix  divines  -,  mais  les  Rois  à  leur  tour  font  obligez  de 
»'  regarder  leurs  fujets ,  comme  autant  de  pupilles,  dont  Dieu 
"  leur  a  confié  la  tutelle.   En  cette  qualité  ,  ils  font  établis 
5'  pour  rendre  la  juflice  à  leurs  peuples  ,  ôc  pour  les  garantir 
='  des  maux  qui  pourroient  leur  arriver.  Ce  devoir  efl  infépa- 
3'rable  de  la  dignité  Royale  ;  ôc  le  Prince  qui  voudroit  s'en 
='  écarter  ,  s'expoferoit  à  la  vengence  de  Dieu ,  puifqu'après 
='  cette  vie  ,  qui  pafTe  comme  un  fonge  ,  les  Rois  doivent  pa- 
3'  roitre  au  tribunal  dufouverainjuge,  pour  y  recevoir  la  ré- 
3'  compenfe  ou  la  peine  dîië  à  leurs  bonnes  ou  à  leurs  mauvai- 
3'  fes  adions.  Sire ,  continua-t-il ,  le  duc  de  Sufîblk  a  trois  filles 
3>  qui  ont  l'honneur  d'être  parentes  de  votre  Majefté  ;  leur  vertu 
3'  égale  la  grandeur  de  leur  naiffance  :  élevées  dès  le  berceau 
M  dans  la  pieté  ôc  dans  la  faine  do£lrine ,  ôc  unies  par  les  nœuds 
3>  du  mariage  avec  des  feigneurs  Anglois,  auffi  diftinguez  par 
«  la  pureté  de  leurs  mœurs  que  par  leur  illuftre  origine,  on  n'a 
M  à  craindre  de  leur  part ,  ni  changement  de  religion  ni  allian- 
■->'  ce  étrangère?  il  eft  donc  juftede  les  appeller  à  la  fucceflion 
05  de  la  couronne  ,  à  condition  qu'elles  s'engageront  de  ne  rien 
35  innover  dans  la  religion  ni  dans  l'Etat  :  je  fouhaite  même 
«  qu'on  exige  ce  ferment  de  Jeanne  époufe  de  mon  fils  î  le 
s>  motif  qui  fera  agir  V.  M.  eft  moins  intereffant  pour  elle  que 
w  pour  tout  le  Royaume. 
Le  Roi  qui  étoit  jeune,  Ôc  né^  félon  les  apparences; pour 


DEJ.  A.  DETHOU.Liv.  XIII.       40; 

bien  gouverner,  s'il  eût  vécu  plus  long-tems ,  mais  qui  étoit  ■ 

accoutumé  dès  l'enfance  à  obéir  à  fes  tuteurs  ,  ôc  fournis  à  Henri  IL 
toutes  les  régies  qu'on  lui  prefcrivoit  ,  fe  rendit  aux  difcours     1  c  c  ^, 
du  duc  de  Northumberland.  Les  motifs  de  religion  firent  fur- 
tout  imprefllon  fur  l'efprit  de  ce  Prince  ,  qui  étoit  d'un  bon 
naturel ,  6c  avoit  beaucoup  de  pieté.  Dans  ces  circonftancesi 
fentant  redoubler  la  violence  de  fbn  mal ,  il  fit  fon  teftament 
le  21  de  Juin  :  par  ce  teftament  ayant  deshérité  fes  deux  fœurs, 
comme  illégitimes  ,  &  tous  autres  prétendans  à  la  fucceflîon 
de  la  couronne  ,  il  inftitua  pour  fon  héridere  Jeanne  fille  aînée 
de  Henry  duc  de  SufFolk ,  ôc  au  cas  qu'elle  mourût  fans  en- 
fans,  il  lui  fubftitua  la  féconde,  qui  avoit  époufé  le  comte  de 
Pembrock.  La  le£lure  de  ce  teftament  fut  faite  dans  une  aiTem-    Edouard  inf- 
blée  des  Grands,  ôc  il  fut  confirmé  par  le  fuflrage  de  trente-  titnc pour fo» 
quatre  principaux  Seigneurs  d'Angleterre.  Mais  on  eut  foin  de  jeannc'tfiie  du 
le  cacher  au  peuple ,  de  peur  de  donner  lieu  à  quelque  fédi-  ^^"c  de  iuf- 
tion.  Cranmer  archevêque  de  Cantorbery  étoit  alors  abfent  :        ' 
comme  il  étoit  important  d'avoir  la  fignature  d'un  Prélat  d'une 
aulîi  grande  autorité,  on  le  manda  à  la  Cour  j  pour  foufcrire  à 
cet  ad:e.  Il  le  refufa  d'abord,  ne  croyant  pas  qu'il  fût  permis 
de  fruftrer  de  fon  droit  le  légitime  héritier  d'une  couronne. 
Mais  le  Prélat  ayant  eu  un  entretien  fecret  avec  le  Roi  au  che- 
vet de  fon  lit ,  fut  fi  preffé  par  ce  Prince ,  ôc  fi  touché  des  re- 
montrances qu'il  lui  fit  furie  danger  qui  menaçoit  la  religion, 
qu'après  une  longue  conteftation  il  donna  enfin  fon  confen- 
tement. 

Le  Roi  mourut  le  6  de  Juillet.  Il  n'avoit  encore  atteint  que  Mort  d'E- 
fa  feiziéme  année,  ôc  n'avoit  régné  que  fept  ans.  Ce  Prince  ^"^^^' 
avoic  déjà  fait  éclater  plufieurs  vertus  ;  on  lui  voyoit  beaucoup 
de  fermeté  d'ame ,  un  grand  amour  pour  la  juftice ,  ôc  une  ex- 
trême pafiion  pour  les  Lettres  5  qualitez  qu'un  Roi  raffemble 
rarement.  Plufieurs  ont  remarqué ,  qu'il  mourut  le  même  jour , 
que  Henry  fon  père  fit  trancher  la  tête  (  en  l'année  1$^$)  à 
Thomas  Morus  j  comme  fi  la  mort  injufte  d'un  fi  grand  hom- 
me eût  dû  être  expiée  par  celle  du  fils  même  de  Henry.  Soï\ 
corps  ,  dont  on  avoit  oté  les  entrailles,  fut  mis  dans  un  cer- 
cueil ôc  dépofé  dans  l'EgUfe  de  S.  Pierre  de  Weftminfter  ,  où 
il  fut  gardé,  félon  la  coutume,  par  douze  gentilshommes,  qui 
le  veillèrent  nuit  ôc  jour ,  fans  cierges  ni  flambeaux ,  jufqu'à 
fon  inhumadon.  E  e  e  ij 


40(^  HISTOIRE 

^i^-^^i:^^^:^'^       Hunfdon  ,  à  vingt  milles  de  Londres,  dans  la  province  de 
TT  TT    Hertford  ,  ctoit  alors  le  fcjour  de  Marie.  Dès  qu'elle  fut  infor- 

mée de  la  mort  de  fon  frère,  ôc  des  defleins  du  duc  de  Nôrt- 
^  humberland ,  elle  donna  fes  premiers  foins  à  la  fureté  de  fa 

.  vie.  Cependant  pour  éviter  les  foupçons  que  fon  départ  d' Hunf- 
don auroit  fait  naître ,  elle  prétexta  qu'un  de  fes  domeftiques 
y  étoit  mort  de  la  pefte.  Elle  partit ,  &  après  avoir  fait  en  un 
jour  quarante  milles,  elle  arriva  au  château  de  Framinghan , 
de  la  dépendance  de  Northfolk.    Elle  avoit  cboifi  cette  re- 
traite ,  pour  être  à  portée  de  s'embarquer ,  ôc  de  palier  en  Fran- 
ce ,  au  cas  qu'elle  fut  pourfuivie.  Dès  qu'elle  eut  un  peu  calmé 
le  trouble ,  que  lui  avoit  caufé  la  nouvelle  de  la  mort  de  fon 
frère,  ôc  qu'elle  eut  banni  dans  cet  afile  la  crainte  dont  elle 
avoit  été  agitée  lorfqu'elle  étoit  plus  près  de  Londres  ,  elle 
écrivit  à  fes  amis  ôc  aux  principaux  de  la  Nobleffe.  Cette  Prin- 
ceffe,  qui  prenoit  le  titre  de  Reine  par  tout  où  elle  paffoit , 
eut  la  fatisfadion  de  voir  les  peuples  accourir  en  foule  fur  fon 
paiïiige,  ôc  d'en  captiver  les  cœurs  par  fa  douceur  6c  par  fa  bonté. 
Jeanne  de        L^  mort  du  Roi ,  cachée  dabord  par  les  foins  deNorthum- 
SutFoik  acce-  berland  ,  avoit  été  divulguée  de  8  du  mois  de  Juillet.  Deux 
maiÔ'îé  eïle"^^  jours  après  Jeanne  de  Suffolk  fut  proclamée  Reine.  Mais  foit 
que  fa  confcience  fût  agitée  de  remords ,  ou  qu'elle  eût  un 
prelTentiment  de  fon  malheur,  elle  n'accepta  cette  dignité  qu'a- 
vec répugnance.  De  Flour  ,  place  forte  qui  appartenoit  à  Nort- 
humberland ,  à  fept  milles  de  la  capitale  ,  elle  fut  conduite  à 
la  Tour  de  Londres.  Les  rois  d'Angleterre,  à  leur  avènement 
à  la  couronne ,  ont  coutume  de  s'y  rendre  d'abord  pour  y  paf- 
fer  dix  jours  :  le  peuple  s'imagine  que  leurs  Rois  ne  peuvent 
prendre  ailleurs  les  marques  de  la  dignité  royale,  ôc  que  ce  cé- 
rémonial efl:  effentiel.  A  l'arrivée  de  Jeanne,  le  peuple  accou- 
rut en  foule,  attiré  plutôt  par  la  nouveauté  du  fpectacle,  que 
pour  y  applaudir.  Jeanne  ,  en  entrant  dans  Londres ,  reçut  les 
clefs  de  la  ville,  comme  des  gages  de  la  royauté  ;  Dudley  les 
lui  préfenta  accompagné  des  vingt-quatre  Seigneurs,qui  compo- 
foient  le  Confeil  privé  :  leur  nombre  s'augmente  quelquefois  fui- 
vant  la  circonftance  des  temps  &  la  volonté  des  Rois.  Quelque 
tems  après  on  manda  fecretement  le  Maire  de  Londres ,  &  les 
fix  principaux  Confeillers  de  la  ville  ;  on  les  intimida ,  on  les  flat- 
ta ,  ÔC  on  vint  enfin  à  bout  de  leur  faire  prêter  ferment  à  Jeanne. 


» 


DELA.   DE  THOU;  Liv.  XÎIL  407 

Le  même  jour  de  fon  entrée  dans  la  Tour  ,  on  apporta  une  - 

lettre  de  Marie,  qui  fut  lue  dans  le  Confeii  privé:  elle  man-  Tj         tt 
doit  aux  Confeillers  de  la  venir  trouver,  comme  héritière  de        ^^  -       • 
la  couronne,  pour^  lui  rendre  l'obéifTance  qui  lui  étoit  due  :        j  ^  ^' 
elle  alTuroit   que  prefque  toute  l'Angleterre  la  réconnoiiïbit 
déjà  pour  Reine  légitime.  Après  qu'on  eut  fait  la  ledure  de 
cette  lettre ,  les  Confeillers  qui  favorifoient  le  parti  de  Jeanne , 
voyant  que  do-  tous  cotez  le  peuple  lui  étoit  contraire,  &  que 
la  province  de  Northfolk  avoit  prêté  ferment  de  fidélité  à  Ala- 
rie,  craignirent  qu'elle  ne  fût  proclamée  Reine  par  le  peuple,  • 
dont  les  mouvemens  annonçoient  une  révolte  prochaine.  Pour 
la  prévenir  ,  ils  firent  publier  une  déclaration  au  nom  de  Jean- 
ne comme  Reine,  6c  y  ajoutèrent  le  titre  de  Chef  de  l'églife 
d'Angleterre  &  d'Irlande,  titre  qu'Henri  VIII.  avoit  pris  le 
premier ,  &  qu'Edouard  fon  fils  avoit  pris  après  lui.  Cette  dé-     Dédamuo» 
claration  faifoit  renaître  les  doutes  fur  la  légitimité  de  Marie  noin  dejean- 
ôc  d'Elifabeth  :  elle  portoit  que  Marie  étoit  fortie  d'un  mariage  "£• 
équivoque ,  ôc  qu'Elifabeth  devoit  le  jour  à  une  mère  impudi- 
que ,  qui  pour  crime  d'adultère  avoit  eu  la  tête  tranchée.  On 
y  foûtenoit  que  Marie  ôc  Elizabeth  n'étoient  pas  proprement 
fœurs  du  feu  roi  Edouard  5  que  ne  l'étant  que  de  père,  les  loix 
du  Royaume  les  excluoient  du  thrône  ,  quoi  qu'elles  fuffcnt 
appellées  à  fa  fuccefîion,  après  la  mort  d'Edouard,  par  letefta- 
ment  de  Henri ,  &  par  un  édit  publié  la  trente-cinquième  année 
de  fon  règne.  Enfuite  étoit  l'expofé  des  droits  de  Jeanne  au 
royaume  d'Angleterre  ,  comme  fille  de  la  fœur  de  Henri  VIII. 
Après  avoir  affuré  les  peuples  de  fon  affeèlion  ,  Jeanne  leur 
récommandoit  de  lui  garder  la  fidélité,  que  les  fujets  dévoient 
à  leurs  Princes  légitimes.   Cette  déclaration  fignée  par  Jean- 
ne ,  ôc  fcellée  du  fceau  du  Royaume ,  avec  ces  paroles  ordi- 
naires ,  ^ue  Dieu  conferve  la  Reine  ,  fut  publiée  dans  la  ville 
de  Londres,  ôc  jufqu'à  cinq  lieues  aux  environs  dans  la  cam- 
pagne ,  par  des  Hérauts  ,  qui  auroient  été  plus  loin  pour  la 
publier,  s'ils  n'avoient  pas  été  retenus  par  le  peuple  qui  com- 
mencoit  déjà  à  fe  révolter. 

Sur  la  nouvelle  que  le  tumulte  s'augmentoit  dans  toutes  les 
villes,  ôc  que  tous  les  efprits  étoient  difpofez  à  la  fédition  j  le      Dudley  le- 
duc  de  Northumberland  leva  une  armée  pour  aller  au-devant  veuiuaimcc. 
de  ces  troubles  naiUans.  Malgré  le  regret  qu'il  avoit  de  s'éloigner 

Eee  iij 


4o8  HISTOIRE 

■  Il  •  ■  de  Jeanne  ,  ne  f<^achant  à  qui  confier  le  commandement  des 
Henri  IL  ti^oupes,  Ôc  ne  pouvant  fe  repofer  de  ce  foin  fui*  le  duc  de 
j  w  -  5  SufFolk  père  de  Jeanne  ,  peu  propre  à  cet  emploi ,  il  fut  obli- 
gé de  le  remplir  lui-même.  11  partit  donc,  après  avoir  réglé  au- 
tant qu'il  pût  les  affaires  de  la  ville,  &  donna  de  fargent  àplu- 
fleurs  prédicateurs,  pour  décrier  publiquement ^  dans  les  chai- 
res la  caufe  de  Marie  ôc  d'Elifabeth ,  6c  faire  valoir  celle  de 
Jeanne.  Un  des  principaux  fut  Ridley  évêque  de  Londres.  On 
ne  recevoir  alors  de  tous  cotez  que  des  nouvelles  de  révolte. 
Le  frère  du  comte  d'Huntingdon,  à  qui  l'on  avoir  donné  une 
commiffion  de  lever  quatre  mille  hommes  d'infanterie,  n'eut 
pas  fi  tôt  fon  nombre  complet ,  qu'il  fe  déclara  pour  Marie , 
ôc  écrivit  à  fon  frère  de  fimiternl  lui  manda  que  s'il  differoit 
de  le  faire ,  il  devoir  s'attendre  à  une  mort  prompte ,  ou  à  peric 
de  fa  main  même.  Cependant  le  duc  de  Northumberland  or« 
donna  d'armer  des  vaifTeaux  fur  la  côte  qui  regarde  celle  de 
France ,  pour  être  prêts  à  s'oppofer  au  paffage  de  Marie ,  lî 
elle  vouloir  s'en  fuir  en  Flandres ,  ôc  enfin  pour  tel  autre  événe- 
ment qui  pourroit  naître.  A  peine  ces  vaifTeaux  furent-ils  équi- 
pez ,  qu'ils  pafferent  au  fervice  de  Marie  j  ce  qui  contribua 
beaucoup  à  l'avancement  de  fes  affaires:  car  elle  en  tira  des  fol- 
dats,  du  canon,  ôc  toutes  les  munitions  néceffaires,ôc  fe  vit  en  état 
d'exécuter  le  deflein  qu^elIe  forma  de  marcher  contre  Jeanne, 
Northumberland ,  avec  fes  quatre  fils ,  partit  de  Londres  le 
14  de  Juillet.  Le  comte  de  "Warwich,  fon  fils  aîné,  prit  les 
devans  avec  cinq  cens  chevaux  ,  pour  s'avancer  jufqu  à  Ed- 
wardben.  Il  fuivoit  ce  détachement  accompagné  de  fon  frè- 
re, qui  étoit  maréchal  de  camp,  ôc  des  comtes  de  Northamp- 
ton  ôc  d'Huntingdon.  Son  armée  étoit  compofée  de  mille 
chevaux  ôc  de  huit  mille  hommes  d'infanterie  ,  avec  une  ar- 
tillerie nombreufe  ôc  en  bon  état.  Il  s'avança  jufqu'à  Cambrid- 
ge ,  environ  à  dix  lieues  de  Londres.  Après  y  avoir  reflé  deux 
jours  ,  fe  voyant  abandonné  de  la  plupart  de  fes  foldats  ,  il 
écrivit  à  Londres  au  duc  de  Suffolk ,  qui  ne  s'étoit  point  éloi- 
gné de  fa  fille  Jeanne ,  ôc  aux  Confeillers  d'Erat ,  de  lui  en- 
voyer du  fecours.  Les  Grands  prirent  cette  occafion  pour  for- 
tir  de  la  Tour ,  fous  prétexte  qu'ils  avoient  à  traiter  avec  Clau- 
de de  Laval  de  Bois-dauphin  ambaffadeur  de  France.  Tous , 
à  i'éxcepdon  du  duc  de  Suffolk  ,  fe  rendirent  chez  le  comte 


ne. 


DE   l   A.   DE   T  H  O  U  ,  Liv.  XIII.     40^ 

de  Pembrock.  Dans  rafTemblée  qui  s'y  tint,  les  opinions  fu- 
rent libres  :  chacun  ,  en  l'abfence  du  duc  de  Northumberland,  Henri  IL 
put  fans  contrainte  déclarer  fonfentiment  ;  &  l'on  prétend  que     j  ^  ^  ,^ 
le  comte  Henri  d'Arundel  parla  en  ces  termes  : 

«  Mylords ,  ôc  mes  chers  confrères  ,  fi  le  reffentiment  des 
»  injuftices,  que  Dudley  duc  de  Northumberland  veut  faire  à  Difcoursifn 
a»  Alarie,  à  vous  mêmes ,  ôc  au  Royaume  entier,  n'avoit  pas  *^°"Y^,  '^^r" 
^  pénètre  tous  les  cœurs  j  s  ils  n  etoient  pas  tous  mdignez  de  veur  de  M*» 
=>'  i'a£lion  qu'il  a  faite  ,  ôc  allarmez  des  maux  qui  nous  me- 
»  nacent,  j'aurois  à  craindre  d'être  foupçonné  de  parler  ici, 
«  plutôt  pour  me  venger  des  injures  particulières  que  j'ai  re- 
«  eues  de  lui ,  que  pour  défendre  la  caufe  publique.  Vous  vous 
»  rappeliez  fans  doute  avec  quelle  iniquité  Dudley  me  re- 
»  tint  un  an  entier  en  prifon ,  ôc  comment  après  avoir  efTuyé 
«  de  fa  part  les  traits  de  la  plus  noire  calomnie  ,  je  vis  enfin  les 
3>  feules  forces  de  mon  innocence  ôc  de  la  vérité  brifer  mes 
w  fers.  Vous  fçavez  que  malgré  lui  je  me  fuis  maintenu  dans 
»'  le  rang  que  j'occupe.  Mais  fi  le  fouvenir  d'un  fi  cruel  outra- 
»  ge  eût  pu  exciter  dans  mon  cœur  le  défir  d'une  jufte  vengen- 
35  ce  y  ne  fuis-je  pas  pleinement  fatisfait  ?  L'autorité  publique 
»  ne  m'a-t'elle  pas  vengé,  en  me  rendant  à  votre  illuftre  com- 
»  pagnie ,  ôc  en  me  rétablifîant  dans  ma  première  dignité  ?  Il  ne 
»  me  refte  donc  ni  reffentiment  ni  défir  de  vengence.  J'ai  facri- 
«  fié  ma  haine  au  repos  public ,  ôc  j'ai  fouvent  fouhaité  que  ce 
M  qu'il  a  commis  à  mon  égard,  fut  le  dernier  de  fes  crimes. 
^  Mais  fi ,  après  avoir  preffé  Sommerfet  de  faire  couper  la  tête 
3>  à  fon  frère,  dont  la  valeur  vous  étoit  connue  (  pour  je  ne f(^ai 
sî  quelle  jaloufie  fecrete  )  il  a  traité  indignement  ôc  réduit  Som- 
»>  merfet  lui-même  aux  dernières  extremitez  :  fi,  pour  une  confpi- 
35  ration  vraie  ou  fauffe  dont  il  l'a  accuCé,  il  a  pu  le  faire  périr, 
3>  doit-on  s'étonner  qu'il  ait  travaillé  à  perdre  un  innocent  te! 
M  que  moi ,  ôc  qu'aujourd'hui  devenu  la  terreur  de  tous  les 
3>  honnêtes  gens ,  il  ofe  former  contre  fa  patrie  l'entreprife  la 
o->  plus  hardie  ôc  la  plus  criminelle  ?  Eft-il  quelque  homme  at- 
«  tentif ,  qui  ne  voie  aujourd'hui  quel  eft  le  but  des  intrigues , 
ao  des  fupercheries ,  des  artifices  ,  ôc  de  toute  la  conduite  de 
a>  Dudley?  Il  eft  manifefte  que  fes  deffeins  tendent  à  renverfer 
«  les  Loix  ,  ôc  à  dépouiller  des  héritiers  légitimes  de  leurs 
w  droits  les  plus  façrez ,  pour  fe  rendre  maître  abfolu  de  l'Etat, 


410  HISTOIRE 

■J.IUHUM1HUMM  35  &  exercer  fur  nous  un  pouvoir  tyrannique.  Mais  ce  qui  doit 
Kenri  II.  "'  ^^  P^^^  ^"^'^'^^  blefler  ^eft,  qu'il  fe  fert  de  nous-mêmes  pour 
I  c-  c-  4 .  "  exécuter  fes  projets ,  6c  qu'il  ofe  nous  faire  les  miniftres  de 
3'  fes  attentats.  Nous  avons  en  horreur  les  parricides  que  com- 
3'  mettent  des  particuliers  ,  ôc  pour  les  punir ,  nous  trouvons 
»  toutes  les  peines  trop  légères  ;  comment  donc  devons-nous 
»  traiter  un  tyran ,  qui  ne  fe  borne  pas  à  tremper  fes  mains  dans 
«  le  fang  d'une  ou  de  deux  perfonnes ,  mais  qui  entreprend  de 
0'  répandre  à  la  fois  celui  de  tant  d'hommes ,  ôc  de  les  fraper 
»  tous  pour  ainfi  dire  d'un  feul  coup  ?  Il  ne  me  convient  pas 
"  d'examiner  le  genre  de  fupplice  qui  eft  dû  aux  tyrans  ;  ce 
«  fera  affez  pour  nous  de  ne  nous  point  rendre,  en  favorifant 
"  la  tyrannie  ,  dignes  du  châtiment  qu'ils  méritent. 

3'  Plufieurs  ont  été  jufqu'ici  retenus  par  fefperance  ,  ôc  un 
3'  plus  grand  nombre  par  la  crainte  ;  mais  nous  pouvons  au- 
«  jourd'hui  parler  librement  des  intérêts  de  l'Etat.  Nous  com- 
3>  mettrions  fans  doute  le  plus  grand  des  crimes ,  fi  par  un  lâche 
3»  filence  nous  lailïions  périr  les  droits  du  Royaume  &  fa  li- 
3'  berté ,  que  nous  devons  défendre  avec  une  confiance  iné- 
3'  branlable  :  donnons  donc  notre  attention  à  cette  affaire ,  éxa- 
33  minons -là  de  concert  ôc  fans  pafîion.  Il  efl  inconteftable 
03  que  la  couronne  appartient  à  Marie,  par  lesLoix  duRoyau- 
33  me.  Car  vous  n'ignorez  pas  quelle  eft  la  force  d'un  mariage 
û>  contra£té  de  bonne  foi  ?  quoi  qu'il  foit  dans  la  fuite  déclaré  il- 
33  licite ,  ôc  qu'il  foit  caffé  ^  les  enfans  qui  en  naiffent  doivent  toû- 
33  jours  être  regardez  comme  légitimes  :  telle  a  été  la  volonté 
33  de  Henri  père  de  Marie,  ôc  le  Parlement  du  Royaume  l'a  or- 
33  donné  ainfi.  Que  pourroit-on  obje£ler  f  l'intérêt  de  la  re- 
33  ligion  ,  ôc  le  danger  de  voir  nos  Reines  s'allier  à  des  Prin- 
33  ces  étrangers  ?  Mais  quelle  imprudence  ôc  quel  aveuglement 
33  de  chercher  à  fe  précautionner  contre  un  mal  incertain,  tan- 
33  dis  que  nous  voyons  nos  fortunes  ôc  nos  vies  expofées  à  un 
3'  danger  évident  ?  Avez- vous  donc  oublié  les  artifices  de  Dud- 
33  ley  f  Ne  vous  fouvient-il  plus  que  fous  prétexte  de  la  reli- 
33  gion  ôc  de  l'autorité  des  Loix,  il  a  fait  périr  un  grand  nom- 
.3  bre  de  Seigneurs  qui  s'oppofoient  à  fes  entrepriles  ?  J'avoue 
3>  que  les  hommes  doivent  tout  facrifier  à  la  religion  j  mais 
33  l'expérience  continuelle  que  nous  avons  ,  que  fous  ce  nom 
;>?  facré  ,  il  fe  commet  fouvent  de  grands  crimes ,  nous  doit 


33  engager 


;& 


DEJ.  A.  DE  THOU,Liv.  Xîîî.      41 1 

*  engager^  à  fuivre  deprès^  ôc  à  ne  pas  croire  aveuglement  ceux  ■ 

='  qui  fe  fervent  de  ce  fpecieux  prétexte ,  pour  exécuter  leurs  u^^^   ^  n 

^'  pernicieux  delTeins.  Eft-il  pofTible  de  s'imaginer  que  la  re-     t  <r  <r  -> 

^'  ligion  foit  le  guide  de  celui  qui  a  fi  fouvent  manqué  de  foi 

='  à  les  amis ,  à  fon  Roi,  à  fa  patrie ,  qui  a  fouillé  du  fang  de 

^'  tant  d'innocens  le  règne  d'un  Prince  jufte  &  clément,  donc 

='  il  étoit  le  tuteur  ,  qui  enfin  a  couvert  le  florifi^ant  royaume 

=>'  d'Angleterre  d'une  éternelle  infamie.  Défiez-vous,  Milords, 

3'  ôc  mes  chers  confrères,  de  fes  difcours  5  c'efi:  un  renard  dange- 

»  reux ,  c'eft  un  loup  déguifé  fous  la  peau  d'une  brebis.  Il  ne 

='  refpire  que  la  vengence  ;  if  ne  médite  que  des  violences, 

3'  des  rapines ,  des  prefcriptions  ,  des   meurtres  ,  &  tous  les 

3'  maux  enfin  infeparables  d'une  injufte  domination.  Il  afîe£te 

=>'  de  fe  conduire  par  les  principes  de  la  religion ,  &  d'en  em- 

3>  brafler  la  défenfe  ,  tandis  que  toutes  fes  entreprifes  ne  ten- 

3'  dent  qu'à  fatisfaire  fes  dcfirs  ambitieux.  Quant  au  péril  qu'on 

3>  fe  figure  de  voir  naître  des  mariages  de  nos  Princefies  avec 

S'  des  Princes  étrangers ,  ce  n'efi:  qu'une  vaine  terreur  pour 

»  nous  éloigner  de  notre  devoir.  Qu'avons-nous  à  craindre  ? 

a^  Tels  que  foient  nos  Souverains ,  les  Loix  ne  leur  donnent 

w  qu'un  pouvoir  limité  ,  qu'ils  ne  peuvent  jamais  étendre  au-delà 

»'  des  bornes  prelcrites. 

3'  Mais,  Dudley  ,  (  car  il  faut,  quoiqu'abfent ,  que  je  vous 
w  interroge)  qui  vous  a  dit  que  Marie  devoit  prendre  un  étran- 
a>  ger  pour  époux  ?  Il  n'en  efl:  pas  encore  queftion  5  lorfque  le 
»■>  tems  d'en  parler  fera  venu  ,  les  principaux  Seigneurs  du 
»^  Royaume,  parmi  lefquels  vous  tenez  vous-même  la  première 
»'  place  ,  difcuteront  alors  cette  affaire  :  il  vous  conviendroit 
S'  mieux  pour  le  prefent  (  puifque  vous  ne  pouvez  contefter 
f>  que  Alarie  ne  foit  la  légitime  héritière  de  la  couronne  )  de 
£■>  travailler  à  lui  faire  rendre  la  foûmifiion  qui  lui  cft  due.  Corn- 
a'  mencez  par  obéïr  :  après  vous  être  diftingué  par  une  prompte 
sî  foûmifiion  ,  diftinguez-vous  un  jour  par  un  trait  de  pruden- 
M ce  ,  en choififlant  à  la  Princefie  un  époux,  qui  contribue  au 
jî  bonheur  de  l'Etat.  En  attendant,  vous  ne  pouvez  mieux  af- 
35  fermir  la  religion,  &  procurer  plus  fûrement  la  tranquillité 
M  publique ,  qu'en  plaçant  la  princeflfe  Marie  fur  un  thrône  ,  où 
3'  l'appellent  les  loix  de  l'Etat ,  ôc  tous  les  vœux  de  la  Nation. 
f?  Par-là  vous  épargnerez  tout  le  fang,  qu'il  faudra  répandre, 
Tom.  IL  Fff 


412  HISTOIRE 

-  ■  ^'  Cl  vous  prenez  une  autre  voye.  Vous  auriez  pu  propofef  de 
Henri  II  ''  bons  moyens  j  ôc  prendre  des  réfolutions  avantageufes  pour 
^  3'  la  religion  ôc  pour  l'Etat  ,  mais  aujourd'hui  votre  mauvaife 
»  conduite  vous  a  plongé  dans  des  difîicultez  infurmontables  ; 
»  c'eft  donc  à  nous  d'employer  la  fagefle  6c  la  juftice ,  pour 
M  vous  châtier  des  fautes,  qu'une  criminelle  ambition,  ôt  un 
a>  défir  aveugle  de  régner  vous  ont  fait  commettre. 

35  Je  m'adrefle  à  vous  maintenant  ,  Milords  ôc  mes  chers 
M  confrères ,  j'ai  recours  à  votre  prudence  ôc  à  votre  équité.  La 
»•  circonftance  préfente  exige  tout  enfemble  une  grande  fer- 
«»  meté  &c  une  parfaite  union  :  ces  difpofitions  font  nécelTaires, 
='  fi  nous  voulons  préferver  le  nom  Anglois  de   l'ignominie 
»  dont  il  eft  prêt  d'être  couvert,  ôc  fi  nous  voulons  éviter  le 
»  péril  manifefte  qui  menace  nos  têtes.  Nous  ne  devons  pas 
»  foufFrir,  que  le  peuple,  bien  moins  intereffé  que  la  Noblelîe, 
•>  à  l'ufurpation  de  la  couronne  ,  foit  l'auteur  d'une  falutaire 
»'  ôc  noble  réfolution ,  qu'il  devienne  notre  guide  ,  que  par  fon 
35  exemple  il  nous  trace  le  chemin  que  nous  devons  fuivre  ,  ôc 
»  qu'il  nous  oblige ^  comme  malgré  nous,  à  remplir  notre  de- 
»  voir ,  lui  qui  ne  doit  ôc  ne  peut  fe  conduire  que  par  notre 
•'autorité.  Tout  retentit  déjà  de  fes  murmures  ôc  de  fes  plain- 
^  tes  :  attendrons-nous  que  ceux  qui  font  aflujettis  à  porter  les 
»  armes  fous  nos  ordres ,  nous  obligent  à  combattre  fous  leurs 
35  drapeaux  ?  Expoferons-nous  nos  defcendans  à  s'entendre  re- 
31  procher  ,  que  nous  n'avons  pas  eu  affez  de  cœur  pour  dé- 
»  fendre  la  liberté  ,  ôc  foûtenir  les  droits  du  Royaume  ,  que 
35  notre  négligence  a  mis  en  danger  ?  Epargnons  cette  honte  à 
35  la  nation  Angloife  5  prenons  les  armes  pour  la  juftice ,  pre- 
35  nons-les  pour  la  patrie  contre  fon  ennemi.  Qu'avons-nous  à 
»  redouter  ?  quelles  font  les  reffources  de  Dudley .?  quelles  font 
M  fes  forces  .?  il  ne  s'appuye  que  des  nôtres  dans  l'entreprife 
M  criminelle  qu'il  a  ofé  former.    Que  nous  faut-il  donc  faire 
0»  dans  la  conjon£i;ure  préfente  ?  Nous  devons  conferver  la  gloi- 
35  re  de  la  nation,  ôc  défendre  l'intérêt  public,  avec  ces  mêmes 
w  forces  ,  dont  il  a  fçù  abufer,  pour  la  ruine  du  Royaume  ôc 
o)  pour  fes  propres  intérêts.    Nous  fçavons  que  tous  les  gens 
D5  de  guerre  n'ont  pris  le  parti  de  Dudley  que  malgré  eux,  ôc 
w  à  regret  j  que  déjà  une  partie  l'abandonne ,  ôc  que  tous  feront 
«  prêts  à  fe  déclarer  contre  lui  ,  dès  qu'ils  fçauront  que  nous 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIÎL       415 

5>  aurons  levéi'étendard,  pour  foûtenir  la  bonne  caufe.  Faites  

»  donc  voir  ce  que  vous  pouvez,  ôc  fous  de  ii  heureux  aufpi-  Henri  II 
»  ces ,  travaillez  à  faire  reconnoître  Marie  pour  la  légitime  hé-  1  r  ^  ^  * 
»  ritiére  de  la  couronne.   Par-là  vous  afïïirerez  la  rehgion,  qui  ^* 

»  fera  toujours  en  péril,  tant  que  l'Etat  fera  troublé?  vous  la- 
^  tisferez  tout  à  la  fois  à  ce  qu'exigent  de  vous  votre  devoir, 
»  votre  confcience,  votre  dignité,  votre  honneur. 

A  peine  eut- il  fini  ce  difcours ,  que  le  comte  de  Pembrock     t.e  Confeii 
prit  la  parole,  pour  déclarer  hautement  ôc  courageufement  qu'il  P"^'^"^':,^^'^ 
croit  de  1  opmion  du  comte  d  Arundel  5  il  mit  la  main  fur  la  ne. 
garde  de  fon  épée  ,  ôc  protefta  qu'il  étoit  prêt  de  foûtenir  cet 
avis ,  les  armes  à  la  main  ,  contre  quiconque  feroit  d'un  fenti- 
ment  contraire.  Toute  l'aifemblée  applaudit  à  Arundel  ôc  à 
Pembrock,  ôc  fut  d'avis  de  faire  pubhquement  proclamer  Ma- 
rie Reine  d'Angleterre.  Quelques-uns  crurent  qu'il  étoit  nécef- 
faire  de  différer  cette  proclamation,  jufqu'à  ce  qu'on  eût  écrit 
à  cette  Princelfe  ,  ôc  obtenu  d'elle  le  pardon  du  palfé.    Mais 
ceux  qui  furent  d'avis  qu'elle  fe  fit  fans  retardement ,  ôc  fans 
aucune  condition  ,  remportèrent  fur  les  autres.    On  envoya 
alors  à  la  Tour  cent  cinquante  hommes  d'élite,  pour  s'en  ren- 
dre maîtres ,  ôc  pour  contraindre  le  duc  de  Suffolk  à  fe  dé- 
fifter  de  fon  entreprife.   Ce  Seigneur,  qui  n'avoir  aucune  force 
dans  fefprit,  fe  voyant  abandonné  détour  le  monde,  s'aban- 
donna aufu  lui-même.    Enfin  n'ayant  point  d'autre  parti  à 
prendre  ,  il  promit  d'aller  trouver  les  Confeillers  du  Confeil 
Privé.   Mais  avant  de  faire  cette  démarche  j  il  entra  dans  l'ap- 
partement de  Jeanne  ,  pour  l'avertir  de  fe  départir  de  la  Royau-    Le  père  de 
té ,  ôc  de  confentir  à  rentrer  dans  fon  premier  érat.   Jeanne  j^rcnolKc^à 
i'écouta ,  fans  changer  de  vifage ,  ôc  lui  dit:  "  Je  fuis  plus  flat-  la  Royauté, 
w  tée  de  cette  propofition ,  que  je  ne  le  fus ,  lorfqu'il  me  fallur,  f^a^""^^  ^^ 
»'  malgré  moi  ôc  par  vos  menaces ,  accepter  une  fi  haute  di- 
:"  gnité.    J'ai  fait  fans  doute  une  grande  faute ,  ôc  il  m'en  a 
=>^  beaucoup  coûté,  en  vous  obéïfTant,  ôc  en  me  conformant  par- 
=>  ticulierement  aux  idées  de  ma  mère  :  je  fuis  maintenant  les 
='  mouvemens  naturels  de  mon  cœur.   C'eft  fatisfaire  mon  in- 
»  clination  que  de  m'obliger  à  quitter  le  thrône  ôc  à  réparer  la 
=»  faute  d'autrui ,  s'il  eft  vrai  qu'une  aufli  grande  faute  foit  répa- 
»'  rable  par  l'aveu  que  j'en  fais ,  ôc  par  ma  feule  abdication.  >» 
Après  avoir  parlé  ainfi ,  elle  rentra  dans  fon  cabinet  ,  plus 

Fffij 


I  canne. 


41^  HISTOIRE 

inquiète  du  danger  de  fa  vie,  que  touchée  delà  perte  de  fa 

Henri  IL  couronne. 

I  5"  ^  o.         Le  duc  de  Suffolk  fe  rendit  au  Confeil ,  ôc  foufcrivit  à  la  ré- 

folution  qu'on  avoit  prife.  AufTi-tôt  le  comte  de  Pembrok  pu- 

La  Qclibera-  blia  lui-mcme  le  19  de  Juillet  dans  Londres  la  délibération 

fe!"  cii  m^"  ^^  Confeil ,  par  laquelle  on  donnoit  à  Marie  la  qualité  de  chef 

Hiéc  à  Lon-   de  l'Eglifc  AngUcane.  A  peine  fon  nom  fut-il  prononcé,  qu'it 

dres  &  ap-     retentit  par  toute  la  ville:  le  peuple  par  fes  cris  redoublez  fit 

piaudie  par  le    ,    ,  i        ,     .  ,  ^      \    11^      i  i  r 

peuple.  éclater  tant  de  joye ,  que  le  comte  de  r  embrock  ne  put  prelque 

achever  de  s'acquitter  de  l'emploi  dont  il  avoit  été  chargé. 
Suivant  l'ufage  pratiqué  en  Angleterre  dans  les  grandes  ré joùif- 
fances,  il  jetta  fon  chapeau  orné  de  pierreries  de  grand  prix, 
&  fe  tira  enfin  avec  beaucoup  de  peine  de  la  foule  qui  l'envi- 
ronnoit.  A  l'inllant  toutes  les  cloches  fonnerent,  ôc  le  peuple 
alluma  des  feux  de  tous  cotez.  Les  Grands  allèrent  à  l'Eghfe 
principale  rendre  grâces  à  Dieu ,  ôc  faire  des  vœux  pour  Marie. 
Le  duc  de  Suffolk  ôc  quelques  autres  Seigneurs  fe  rendirent  à 
la  Tour  :  les  Dames  de  la  première  diftindion ,  qui  formoient 
la  Cour  de  Jeanne,  eurent  ordre  de  fe  retirer  chez  elles  ;  la 
garnifon ,  mife  dans  la  Tour  par  le  duc  de  Suffolk,  fut  tirée  de 
fon  pofte,  ôc  la  garde  de  Jeanne  ôc  de  la  Tour  fut  confiée  à 
Ganden  ,  l'un  des  principaux  membres  du  Confeil  Privé. 

Le  peuple  ayant  paffé  toute  la  nuit  dans  les  rejoûiffances,  le 
comte  d'Arundel  &   Guillaume  Paget  partirent  ,  pour  aller 
Diidiev  re-  rendre  compte  à  Marie  de  ce  qui  s'étoit  paffé.    Cependant 
«onnoit  Ma-    j^s   ConfeiUcrs    donnèrent  avis  à  Dudley    de  tout  ce  qui 
nepourKei-   ^'^^^^^  paffé  :  ils  lui  mandèrent  de  donner  fon  confentement , 
ôc  de  congédier  fon  armée.  Le  Duc  ,  qui  fçavoit  feindre  ,  ôc 
qui  avoit  preffenti  ce  coup,  diffimula  fon  chagrin, ôc  loin  de- 
paroitre  émii  à  la  le£î:ure  de  cette  Lettre ,  il  jetta  auffi  fon  cha- 
peau, pour  prouver  que  fa  joie  égaloit  celle  du  public,  ôc  fit 
auffi-tôt  proclamer  à  Cambridge  Marie  reine  d'Angleterre, 
dix  jours  après  la  cérémonie  qu'il  en  avoit  fait  faire  à  Lon- 
dres pour  Jeanne.  Son  armée  fe  retira  ,  ôc  toute  la  Nobleffe 
ayant  obtenu  le  pardon ,  embraffa  le  parti  de  Marie.  Le  duc 
de  Northumbcrland ,  abandonné  de  tout  le  monde  ,  étoit  agi- 
té de  diverfes  pcnfées.  Dans  l'incertitude  où  il  étoit  encore  de 
la  refolution  qu'il  devoir  prendre ,  il  fongeoit  à  fuir ,  lorfque 
des  foldats  de  la  Garde ,  qui  avoient  fuivi  fon  paru  j  conjmandez- 


DE  J.  A.  DE  T  HOU,  L  IV.  XIII.      415- 

par  Jean  Gâte  ,  vinrent  l'acrêter ,  au  moment  qu'il  prenoit  fes  jlj; 

bottes  :  ils  lui  dirent  qu  ils   n'agiflbient  ainfi  que  pour  être  Henri  IL 
purgez  par  fon  témoignage  même  du  crime  de  haute  trahi-      1553. 
fon.  Sa  refiftance,  6c  le  foin  qu'il  eut  de  leur  rémontrer,  que 
fa  dignité  de  Général  de  la  cavalerie  ne  leur  permettoit  pas 
de  mettre  la  main  fur  lui,  ne  l'exemptèrent  pas  de  les  fuivre;      pudlcy  cft 
ils  l'y  contraignirent  j  &  fuivant  les  ordres  de  Marie,  il  fut  avec 
fon  fils,  le  comte  d'Huntingdon^  Jean  ôc  Henri  Gare  frères  , 
ôc  Thomas  Palmer  ,  mis  fous  la  garde  du  comte  d'Arundel. 
Dudley  entra  prifonnier  dans  Londres^  d'où  quelque tems 
auparavant  il  étoit  forti  comme  triomphant.  Le  peuple,  qui  ac- 
courut fur  fon  paffage,  le  chargea  d'injures  ôc  de  reproches, 
l'appella  traitre  ,  6c  faccufa  d'être  caufe  de  la  mort  du  feu  Roi. 
Le  comte  de  Northampton  fut  aufli  amené  avec  d'autres  com- 
plices 5  on  eut  peine  à  contenir  le  peuple ,  qui  les  voyant  paf- 
fer ,  voulut  s'en  faifir,  les  affommer  à  coups  de  pierres ,  6c  les 
jetter  dans  la  rivière.  Jean  Cheeke,  qui  avoit  été  précepteur 
du  Roi  Edouard,  homme  fçavant,fut  arrêté  :  quelque  tems 
après  on  le  mit  en  liberté ,  mais  il  fut  dépouillé  de  tous  fes  biens. 
Elifabeth  ,  qui  faifoit  fon  féjour  dans  un  palais  hors  de  la 
ville  j  informée  que  Marie  avoit  été  proclamée  Reine  ^  ôc  fe 
trouvant  intereîfée  à  cette  révolution  ,  alla  au  -  devant  de  fa 
fœur  pour  lui  marquer  la  joie  qu'elle  avoit  de  fon  avènement  à 
la  couronne.  Elle  pafla  donc  à  Londres  le  2p  de  Juillet ,  avec 
500  cavaliers ,  ôc  s'avança  jufqu'oii  étoit  la  Reine  ,  qui  s'étant 
arrêtée  le  premier  d'Août  à   fix milles  de  cette  ville,  congé-  , 

dia  la  plus  grande  partie  des  troupes  qui  l'accompagnoient. 
Elle  entra  enfin  dans  la  capitale ,  efcortée  des  premiers  Sei-  ^ 

gneurs  ôc  des  premières  Dames  du  royaume,  qui  avoientété 
au-devant  d'elle ,  ôc  qui  la  fuivirent  jufqu'à  la  Tour.  Gomme- 
elle  y  entroit ,  Thomas  Howard  deNortfolk  ,  Courtenay  ,  la 
veuve  de  ce  duc  de  Sommerfet ,  qui  avoit  eu  depuis  peu  la  tê- 
te tranchée  ,  Cudbert  Tunftall  évêque  de  Durham ,  ôc  Eftien- 
ne  Gardiner  évêque  de  Wincefter ,  fe  jetterent  à  fes  genoux. 
Ils  étoient  tousprifonniers  depuis  long-tems  ;  Nortfolk  l'étoit, 
parce  que  Henri  VIIL  ayant  fur  la  fin  de  fes  jours  fait  couper 
la  tête  au  fils  de  ce  Seigneur ,  craignoit  que  le  père  ne  ven- 
geât fa  mort 5  il  appréhcndoit  audi  que  Courtenay, pour  ven- 
ger fon  père ,  à  qui  l'on  avoit  tranche  la  tête  ,  n'excitât  des 

Fffiij 


41^  HISTOIRE 

il.  troubles  :  des  affaires  de  religion  étoient  le  crime  des  évéques 


Henri  II  ^^  Wincefter  ôc  de  Dursham ,  ce  dernier  éroit  encore  foup- 
,  ^  ^  *  conné  d'avoir  donné  lieu  à  une  fédinon  arrivée  fous  le  règne 
d'Edouard.  L'évcque  de  Wincefter,  au  nom  de  tous  les  au- 
tres, harangua  la  Reine,  Ôc  en  obtint  pour  1-ui  &  pour  eux  le 
pardon  ôc  la  liberté.  Courtenay  fut  prcfque  aufîi-tot  fait  comte 
de  Devonshire  par  la  Reine  ^  ôc  en  fut  dans  la  fuite  fort  con- 
fideré\  L'évêque  de  Wincefter  fut  élevé  à  la  dignité  de  Chan- 
celier i  quoiqu'il  eût  foufcrit  à  l'avis  touchant  le  divorce  de  Ca- 
therine mère  de  Marie ,  ôc  qu'il  eût  même  fait  imprimer  des 
livres  pour  la  défenfe  de  la  caufe  de  Henri  VIII. 

La  Reine  ,  après  avoir  refté  dans  la  Tour  jufqu'au  7  d'Août, 
fut  conduite  par  eau  au  palais  de  Richmond  i  à  deux  lieuëg 
de  la  ville.  On  n'avoir  point  encore  parlé  de  religion  5  le  peu- 
ple accoutumé  à  la  doûrine  des  Proteftans ,  fut  fur  le  point  de 
jetter  des  pierres  à  un  prédicateur  Catholique,  qui  prêchoit  dans 
l'églife  de  S.  Paul ,  ôc  qui  y  débitoit  des  fentimens  contraires  à 
la  Réforme.  Un  Religieux ,  prêt  de  célébrer  la  Mefle  dans  l'é- 
glife de  S.  Barthelemi ,  fut  expofé  aux  mêmes  violences  >  mais 
ceux  qui  excitèrent  ce  tumulte  furent  enfuite  punis  par  le  Ma- 
giftrat  :  la  Reine  déclara  par  un  édit,  qu'elle  vouloir  vivre  dans 
la  religion  de  fes  ancêtres ,  avec  défenfe  néanmoins  aux  pré- 
dicateurs de  parler  contre  la  dodrine  reçue. 

Cependant  on  avoit  déjà  éxaclement  inftruit  le  procès  à^s 
Conjurez,  ôc  le  20  d'Août  on  les  avoit  transferez  à  Weftminfter, 
pour  y  fubir  linterrogatoire.  Le  duc  de  Northumberland,  in- 
terrogé par  {^.s  Juges ,  leur  répondit  qu'il  n'avoit  agi  que  fui- 
vant  les  déhberations  du  Confeil  privé  î  mais  fon  excufe  ne  fut 
DuJîeyeft  point  reçuë ,  ôc  il  fut  condamné  à  mort,  comme  criminel  de 
haute  trahifon.  Lorfqu'on  lui  eut  prononcé  fon  arrêt  ,  il  pria 
qu'on  adoucît  le  genre  de  fa  mort ,  ôc  qu'on  pardonnât  à  fes 
enfans  en  faveur  de  leur  âge;  il  demanda  enfin ,  pour  confola- 
tion,  la  liberté  de  parler  à  quelque  Théologien,  ôc  de  s'entre- 
tenir des  affaires  de  l'Etat ,  avec  quatre  des  principaux  Seigneurs. 


€ondamné  à 
more. 


I  II  fat  même  propofé  pour  avoir 
l'honneur  de  l'époufer  ,  comme  on  le 
verra  plus  bas.  On  peut  croire  que  la 
maifon    de  Courtenay  d'Angleterre  , 


aîne'e,  dont  Pierre  de  France,  feptie'me 
fils  de  Louis  le  Gros ,  e'poufa  Theritiere 
nommée  Elizabeth  ;  dont  font  iffus 
quatre  Empereurs  d'Orient  ,  6c   qui 


defcend  des  cadets  maies  de  celle  de    \    fubfifle  encore  aujourd'hui  en  Fran 
Courtenay ,  mais  non  de  la  branche    ^   ce. 


DE  J.  A.  DE  ÏHOU,  Liv.  XlII.      417 

Le  comte  deNorthampton^  qui  fut  enfuite  interrogé ,  dit  qu'il  « 
n'avoit  exercé  aucune  charge  publique  pendant  les  troubles ,  Tj    ]     ^ 
que  tant  qu'ils  avoient  duré ,  il  s'étoit  occupé  à  la  chafTe ,  ôc  qu'il  ^  * 

n'avoit  jamais  eu  part  aux  défordres  de  l'Etat.  Mais  comme  il  ^  >  ^' 
étoit  prouvé  qu'il  avoir  fuivi  le  parti  de  Dudley  ,  il  fut  aufîi 
condamné  à  mort.  Après  fa  condamnation,  on  prononça  celle 
du  comte  de  Warwich,  fils  aîné  du  duc  de  Northumberland, 
qui  voyant  que  fes  Juges  ,  fans  avoir  égard  à  fon  âge,  mefu- 
roient  la  grandeur  de  la  peine  à  celle  du  crime ,  reçut  l'arrêt 
de  fa  mort  avec  une  grande  confiance,  &  demanda  pour  tou- 
te grâce  que  fes  dettes  fulfent  payées  :  car  par  une  loi  d'Etat , 
tous  les  biens  de  ceux  qui  font  condamnez  pour  crime  de  haute 
trahifon ,  font  confifquez  fans  aucune  charge  de  dettes.  Ces  cri- 
minels furent  aufTi-tôt  ramenez  à  la  Tour.  Le  lendemain  An- 
dré Dudley  frère  du  Duc,  Jean  Gâte  capitaine  des  Gardes, 
(  foupçonné  d'avoir  le  premier  follicité  Edouard  d'adopter  Jean- 
ne ,  pour  favorifer  Dudley  )  Henri  Gare  fon  frère ,  &  enfin  le 
chevalier  Thomas  Palmer ,  furent  auiïi  condamnez  à  mort. 

Le  22  d'Août,  Dudley,  qui  avoit  communié  deux  jours  au-  Dncîrcy  tCx 
paravant  ,  fut  conduit  au  fupplice.  JNicolas  Heath,  nommé  ^°"^"'^  ^" 
depuis  à  farchevêché  d'York ,  l'engagea  à  confelfer  fon  crime  ,  "^^'  ^^^' 
ôc  à  demander  pardon  de  fes  fautes.  Dans  le  difcours  que  le 
Duc  adreffa  au  peuple  à  ce  fujet  ,  il  exhorta  tous  ceux  qui 
ctoient  préfens  à  fuivre  la  religion  ancienne  ,  ôc  à  rejetter  Ja 
nouvelle  ,  comme  la  fource  de  tous  les  malheurs  arrivez  à 
l'Angleterre  depuis  trente  ans  ;  il  leur  repréfenta  fur  tout,  qu'il 
falloit  bannir  du  Royaume ,  comme  feditieux  ,  ceux  qui  la 
prêchoient ,  fi  les  Anglois  vouloient  fe  rendre  agréables  à 
Dieu,  ôc  afiurer  la  tranquilité  de  l'Etat ,  qu'au  fond  du  cœur 
il  ne  s'étoit  jamais  éloigné  de  la  religion  ancienne  5  qu'il  en 
prenoit  à  témoin  fon  ami  l'évêque  de  Wincefter  j  (ceprélar, 
à  fa  prière  ,  ne  l'avoir  point  quitté,  ôc  étoit  alors  à  côté  de  lui) 
mais  qu'aveuglé  par  fon  ambition  ,  la  circonfhmce  des  tems 
avoit  réglé  fes  démarches  j  que  la  fincerité  de  fon  repentir 
égaloit  l'énormité  de  fes  fautes  ;  qu'il  voyoit ,  fans  murmurer> 
l'appareil  de  fa  mort  ;  ôc  qu'il  rcconnoilfoit  l'avoir  méritée. 
Après  avoir  parlé  ainfi  ,  il  pria  l'affemblée  d'adreffer  pour  lui 
des  prières  à  Dieu ,  ôc  il  fe  prépara  à  mourir!  Le  bourreau 
l'ayant  prié  de  lui  pardonner  fa  mort ,  lui  trancha  la  tête. 


4i3  HISTOIRE 

Le  dlfcôufs  de  Dudley  fit  des  impreffions  diverfes  fur  Tef- 

Henri  II    P*-^^  ^^  ^^^^  ^"^^  étoienr  préfens;  il  leur  parut  ctonnant  qu'il  fe 
j  ^^  ^  ^   *  fut  déclaré  contre  une  religion,  qu'il  avoir  fuivie  pendant  feize 
ans,  Ôc  dont  il  fembloit  n'avoir  eu  en  vue  que  le  foûtien,  en 
déterminant  Edouard  à  déshériter  fes  fœurs.    La  plupart  ont 
écrit  que  ce  Seigneur  artificieux,  &  attaché  à  la  vie,  s'étoit  flatté 
de  faire  changer  fon  fort ,  en  aiïùrant  qu'il  n'avoit  été  Proteftant 
que  par  ambition  ;  mais  qu'il  s'étoit  enfuite  repenti  de  cette 
déclaration,  lorfqu'il  avoir  vu  qu'elle  ne  produifoit  rien.   On 
l'avoir  foupçonné  d'avoir  donné  au  Roi  un  breuvage  empoi- 
fonné  :  quoique  les  conjectures  en  fuflent  affez  fortes ,  il  n'en 
fut  point  queftion  dans  fon  procès  5  les  juges ,  en  l'inftruifant , 
cherchèrent  plutôt  à  punir  la  confpiration  tramée  contre  Marie, 
qu'à  venger  la  mort  d'Edouard.  Jean  Gâte  &  Palmerfubirent 
après  lui  le  même  fuppiice  :  les  autres  criminels  relièrent  dans 
la  prifon  5  la  mort  de  quelques-uns  fut  différée ,  &  l'on  fit  entre- 
voir aux  autres  l'efpérance  de  leur  grâce.  André  Dudley  ,  Jean 
ôc  Henry  Gâte  frères, furent  élargis  deux  jours  après.  La  con- 
damnation de  mort  prononcée  contre  Henry  Gare ,  qui  vécut 
jufqu'à  l'année  i  j  80 ,  produifit  fur  lui  un  effet  fingulier  &  fur- 
prenant  :  fes  cheveux  ôc  fa  barbe  devinrent  tout  blancs ,  dans 
la  nuit  qui  fuivit  le  jour  de  fon  arrêt. 

Pierre  Martyr  Vermilio  ou  Vermili  ' ,  théologien ,  que  fa 
doêtrine  avoir  rendu  aufii  célèbre  parmi  les  Proteftans  qu'o- 
dieux au  parti  contraire,  étoit  alors  à  Oxford.  Auiïi-tôt  qu'E- 
douard fut  mort ,  on  lui  fit  défenfe  de  fortir  de  fa  maifon ,  ôc 
d'en  rien  détourner.  Il  écrivit  à  fes  amis  ,  pour  leur  repréfenter 
le  danger  qui  les  menaçoit ,  &  pour  fe  plaindre  qu'on  violoit 
la  foi  publique ,  par  ce  procédé  injurieux  à  la  mémoire  du  feu 
roi  Edouard  ,  qui  l'avoir  attiré  en  Angleterre.  Ayant  enfin  eu 
la  liberté  de  quitter  Oxford,  il  fe  rendit  à  Londres,  où  il  fe 
mit  fous  la  prote6lion  de  l'Archevêque  de  Cantorbery  fon 
élevé  ôc  fon  unique  appuy.    On  difoit  pubhquement  que  ce 


I  II  étoit  né  à  Florence  :  il  changea 
fon  nom  de  Vermili ,  en  celui  de  Mar- 
tyr. Il  fut  d'abord  chanoine  régulier 
de  S.  Auguitin  ,  8c  fe  rendit  fi  habile 
dans  la  connoifiance  des  langues  Grec- 
que 8c  Hébraïque-,  8c  dans  la  Théo- 
logie ,  qu'il  fut  confidcré  comme  le 
premier  homme  de  fon  ordre ,  ôz  en 


mêmetems  comme  un  des  plus  grands 
prédicateurs  d'Italie.  Il  embraila  à 
Naples  la  religion  Froteftante,8c  s'ac- 
quit une  grande  réputation  par  fes  ou- 
vrages. Il  fe  trouva  au  colloque  de 
PoijGTy  en  1561.  L'auteur  en  parlera 
encore  dans  la  fuite. 

Prclat 


DE  J.   A.  DE   THOU,  Liv.  XIII.      415? 

Prélat  étoit  déjà  chancelant ,  &  que  la  nouvelle  fituatlon  des 
affaires  avoit  changé  fa  religion.  Mais  par  un  écrit  qu'il  pu-  Henri  IÎ. 
blia  le  y  de  Septembre ,  il  fe  juftifia ,  Ôc  fit  connoître  qu'il  étoit     i  5  J  3. 
prêt  de  foûtenir  tout  ce  qu'Edouard  avoit  fait  par  fes  confeils , 
au  fujet  de  la  religion^  comme  conforme  à  la  parole  de  Dieu 
&  à  la  dodrine  des  Apôtres.    Ayant  été  affermi  dans  cette 
réfolution  par  Vermili  ,  il  le  pria  de  le  féconder.  Mais  fans 
s'arrêter  à  la  difpute  ôc  à  la  difcuffion ,  on  en  vint  à  la  violence. 
Peu  de  tems  après  les  Archevêques  de  Cantorbery  ôc  d'Yorck, 
les  Evêques  de  Londres  ^  deWorchefter,  ôc  quelques  autres 
furent  mis  en  prifon,  ôc  remplacez  par  d'autres?  on  leur  faifoit 
un  grand  crime  de  s'être  déclarez  dans  leurs  fermons  contre 
Marie,  avant  qu'elle  fût  proclamée  Reine.  Hugue  Latimer, 
qu'Edouard  avoit  tiré  de  la  prifon  ,  oii  Henry  fon  père  favoit 
fait  mettre  pour  caufe  de  religion ,  y  fut  remis  avec  eux.    Le 
Confeil  fut  long-tems  à  décider  du  fort  de  Vermili  .    accufé 
d'avoir  fait  en  Angleterre  un  grand  tort  à  la  religion  Catholi- 
que. De  l'avis  général,  il  fut  ordonné  que,  puifqu'il  étoit  venu 
en  Angleterre  fous  le  fceau  de  la  foi  publique  ,  il  feroit  ren- 
voyé ,  fans  fubir  aucune  peine ,  avec  ceux  qui  l'avoient  accom- 
pagné, il  partit  donc  avec  Bernard  Ochino  pour  Anvers  j  de-là 
il  fe  rendit  à  Cologne ,  ôc  enfuite  à  Strafbourg,  d'où  il  étoit 
venu. 

Après  ces  jugem.ens  ,  la  Reine  quitta  Richmond,  Ôc  revint 
à  la  Tour.  Son  départ  fut  précédé  des  funérailles  de  fon  frère, 
qu'elle  avoit  fait  faire  à  Wefîminfter,  félon  les  cérémonies  or- 
dinaires ,  malgré  la  répugnance  des  Evêques  qui  l'accompa- 
gnoient,  ôc  qui  lui  avoient  repréfenté,  qu'il  n'étoit  pas  permis 
de  faire  des  prières  publiques ,  ni  de  célébrer  des  Meïïes ,  pour  Marie  défend 
un  Prince  qui  étoit  mort  hors  du  fein  de  l'Eglife.  Leurs  re-  ^'^  p"ci  Dieu 
montrances ,  qu  elle  n  écouta  pomt  alors  ,  lui  hrent  depuis  une 
telle  imprefTion  ,  qu'elle  défendit  qu'on  priât  Dieu  pour  fon 
père  Henry  VIII.  auteur  du  foulevement  contre  le  Pape. 

Le  dernier  de  Septembre  elle  fortit  de  la  Tour,  ôc  retourna  Son  entrée  a 
à  Weftminfler ,  pour  faire  fon  entrée  dans  la  ville  le  jour  fui- 
vant,  félon  l'ancienne  coutume  ,ôc  prendre  les  marques  de  la 
Royauté.  Cette  cérémonie  fut  faite  avec  une  grande  pompe. 
La  marche  de  la  Reine  étoit  fuivie  ôc  précédée  déplus  de  cinq 
cens  des  premiers  feigneurs  du  Royaume  5  deux  d'entre  eux 

Tom.  IL  Ggg  ' 


ronnement. 


420  HISTOIRE 

■•  repréfentoîent  les  ducs  de  Normandie  ôc  de  Guyenne,  pro- 

Henri  II  '^'^"^^^  ^^  France ,  fur  lefquelles  l'Angleterre  prétend  avoir 
^  '  des  droits.  Le  lendemain  la  Reine  arriva  accompagnée  d'Elifa- 
beth  fa  focur  6c  d'Anne  de  Cleves,  qui  avoit  été  femme  de  Hen- 
ry VIII.  &c  répudiée  peu  de  tems  après  fon  mariage.  Un  grand 
nombre  de  femmes  de  condition  &  les  Ambafladeurs  des 
Princes  étrangers  étoient  à  la  fuite  de  ce  pompeux  cortège  , 
qui  palTa  fous  les  arcs  de  triomphe  qu'on  avoit  élevez  dans  la 
ville,  où  la  Reine  fut  reçue  au  milieu  des  acclamations  publi- 
ques. Les  Florentins  ôc  les  Génois  fe  diftinguerent  par  la  ma- 
gnificence des  arcs  de  triomphe  qu'ils  avoient  dreflez ,  avec 
des  infcriptions  en  l'honneur  de  Marie ,  ôc  qui  repréfentoient 
la  Juflice  &  la  Religion  rappellées  par  elle  en  Angleterre. 
Céiémonic  Elle  entra  dans  l'Eglife,  vêtue  d'un  manteau  de  foye  de  cou- 
de fou  cou-  ]gyj.  de  pourpre^  porté  par  le  premier  gentilhomme  de  la  cham- 
bre  ôc  par  la  femme  du  duc  de  Norttolk  :  1  eveque  de  Dur- 
ham  lafoutenoit  à  droite,  ôc  le  comte  de  Shropphire  à  gau- 
che. Sa  fuite  ctoit  compofée  d'Elifabeth  fafœur,  d'Anne  de 
Cleves,  &  d'environ  foixante  ôc  dix  des  plus  grandes  Dames 
du  Royaume,  vêtues  de  manteaux  de  foye  doublez  de  martres- 
zibelines,  avec  des  couronnes  fur  la  tête.  On  voyoit  marcher 
par  ordre,  ôc  félon  leur  rang,  lesDucs,  les  Comtes,  les  Mar- 
quis ,  ôc  les  autres  Grands.  Enfin  la  Reine  fut  placée  par  l'é- 
vêque  de  Winchefter  ,  accompagné  de  dix  autres  Prélats ,  fur 
une  eftrade  dreffée  dans  l'Eglife.  Après  l'avoir  montrée  au  peu- 
ple: Voici,  dit-il,  en  s'adreffant  à l'afTemblée , la  vraye Reine. 
En  même  tems  il  demanda ,  fi  on  ne  la  reconnoiflbit  pas  pour 
la  légitime  héritière  du  Royaume  :  les  applaudiflemens  ôc  le 
bruit  confus  des  voix  prouvèrent  affez  qu'on  la  reconnoiffoit 
pour  telle.  La  Reine  defcendit  alors ,  pour  aller  à  l'autel  faire 
le  ferment  que  les  Rois  ont  coutume  de  faire.  Cette  cérémonie 
fut  fuivie  d'un  fermon  ,  que  prononça  l'Evêque  fur  l'obéifTance 
due  aux  Rois  par  leurs  fujets.  Dès  qu'il  fut  fini ,  la  Reine  quitta 
fon  manteau  ôc  fa  robe  ,  ôc  fe  profterna  au  pie  de  l'autel ,  oii 
elle  fut  ointe  de  l'huile  facrée.  On  la  couronna  enfuite  de  trois 
différentes  couronnes,  dont  la  dernière  lui  refta  fur  la  tête.  La 
Reine  )  facrée  ôc  couronnée ,  remonta  encore  fur  la  même  eftra- 
de, après  qu'on  eut  chanté  le  Te  Deum.  AufÏÏ-tôt l'évêque de 
Winchefterlutune  déciaratioii  de  la  Reine, par  laquelle  elle 


DE  J.  A.   DE   THOU  ,  Liv.  XIII.        421 

pardoiinoit  tout  le  paffé.    Alors  il  s'approcha  le  premier  de  la  . 

Reine  pour  lui  rendre  la  foûmiiïion  ordinaire  j  l'ufage  eft  de  TJpxjRT  tt 
baifer  la  joue  gauche.    Le  comte  de  Nortfolk ,  au  nom  des        ce-'' 
Ducs  du  Royaume  ,  le  marquis  de  Wincheftisr  pour  les  Mar-        ^  ^  ^* 
quis  ,  le  comte  d'Arundel  pour  les  Comtes,  &  enfin  les  au- 
tres feigneurs  d' Angleterre  j  fuivirent  pour  faire  la  même  foû- 
milTion.  Toutes  ces  cérémonies  érant  achevées ,  on  célébra  la 
MefTe  :1a  Reine,  après  l'avoir  entendue,  retourna  avec  le  mê- 
me ordre  ôc  la  même  pompe  au  palais ,  où  l'on  avoit  préparé 
un  grand  repas.  Elifabeth  fa  fœur,  ôc  Anne  de  Cleves  étoient 
alTifes  au  deflbus  d'elle ,  ôc  un  peu  plus  bas  l'évêque  de  Win- 
chefter  qui  avoit  fait  la  cérémonie. 

Pendant  le  repas,  Democh ,  homme  de  grande  naiffance  ,  Ôc 
né  chevalier  d'honneur  des  Rois  d'Angleterre  ,  entra  dans  la 
fale  du  feftin  ,  armé  ôc  monté  fur  un  cheval ,  6c  fit  publier  par 
un  héraut,  qu'il  reconnoiffoit  Marie  pour  vraye  Ôc  légitime  hé- 
ritière du  Royaume  ;  que  s'il  étoit  quelque  téméraire ,  qui  osât 
dire  le  contraire  ,  il  étoit  prêt  à  fe  battre  en  duel  contre  lui. 
Ayant  aufli-tôt  jette  fon  gand  par  terre  en  figne  de  défi ,  il  fit 
deux  ou  trois  fois  le  tour  des  tables ,  ôc  s'arrêta  enfin  devant 
la  Reine  pour  la  faluer  :  elle  prit  une  coupe  d'or ,  but  à  ce  ca- 
valier avec  un  air  de  bonté,  ôc  lui  fit  prefent  de  la  coupe ,  après 
l'avoir  vuidée.  Il  quitta  fa  lance  pour  la  recevoir,  ôc  fortitde 
la  fale  avec  ce  prefent.  On  leva  les  tables ,  ôc  la  Reine,  après 
s'être  entretenue  quelque  temsavec  les  AmbalTadeurs  des  Prin- 
ces étrangers  ,  fe  retira  dans  fa  chambre.  Ces  Ambaffadcurs 
étoient  celui  de  TEmpereur,  celui  de  Ferdinand  Roi  des  Ro- 
mains t  celui  de  Maximilien  roi  de  Bohême ,  Jean  Micheli 
ambaffadeur  de  la  Republique  de  Venife ,  ôc  Jean-Bâtifle  Ri- 
cafoli  évêque  de  Cortone,  Envoyé  de  Côme  duc  de  Florence. 

Après  qu'on  eut  achevé  toutes  les  cérémonies  qui  regar-  Convocation 
doient  le  facre  de  la  Reine,  on  convoqua  à  Londres  l'alTem-  ^'  **'  ^"^^^  * 
blée  du  Parlement  pour  lé  mois  d'Oclobre  fuivant.  Plulieurs 
édits  )  faits  fous  le  règne  de  Henry  ôc  d'Edouard ,  y  furent  révo- 
quez: l'on  en  confirma  néanmoins  quelques-uns.  On  commen- 
ça par  annuller  la  fentence  du  divorce  de  Henry  ôc  de  Cathe- 
rine d'Arragon  :  leur  mariage  ,  ôc  les  enfans ,  qui  en  étoient 
>iez ,  furent  déclarez  légitimes;  déclaration,  qui  attaquoit in- 
directement celui  d'Anne  Boulea  *  ,  ôc  fembloit  confirmer  *ouBollcn, 


422  HISTOIRE 

,^_,^,„__,^  rillégitimlté  de  lanaiflance  d'Elifabeth.L'on  abolit  les  loix,  qui 
Tj         ^  avoient  été  portées  touchant  la  difcipline  Ecclefiaftique ,  fous 
'  Edouard  ,  6c  on  régla  que  les  Prêtres  mariez  qui  ne  VDudroient 
^  J  ^  ^'     pas  fe  réparer  de  leurs  femmes,  ôc  qui  refuferoient  de  faire  pé- 
nitence y  feroient  interdits  &  privez  de  tous  revenus  Ecclefiafti- 
ques  ;  que  ceux  qui  s'en  étoient  feparez,  ou  qui,  après  la  mort  de 
leurs  femmes  ,  avoient  vécu  régulièrement,  rentreroienr  dans 
leurs  fonctions ,  fans  cependant  jouir  d'aucuns  biens  de  l'Eglife. 
Beaucoup  d'Evcques  fe  trouvèrent  par-là  obligez  d'abdiquer 
leur  dignité  5  &  plufieurs  qui  en  avoient  été  dépouillez   par 
Henry  VIII.  furent  rétablis  par  la  Reine.   On  abolit  auiïl  une 
loi  de  Henry  VIII.  laquelle  défendoit ,  fous  peine  d'être  traité 
en  criminel  de  haute  trahifon ,  de  parler  contre  la  réformation 
de  la  difcipline  Ecclefiaftique  établie  par  le  Roi  ,  contre  la 
Suprématie  ,  ôc  contre  tout  ce  qui  pouvoit  la  concerner ,  ou 
enfin  de  révoquer  en  doute  les  édits  rendus  à  ce  fujet.    Le 
titre  de  chef  de  l'églife  Anglicane  fut  aboli.  On  rétablit  dans 
leurs  dignitez  Ôc  dans  tous  les  droits  de  leur  naiffance  le  duc 
de  Nortfolk  ôc  Renauld  Poole  "^j  qui  félon  les  loix  du  Royau- 
me, ne  pouvoient  ni  hériter  ni  tefter,  pour  avoir  été  accufez 
du  crime  de  haute  trahifon. 
On  fonge  à       Ces  affaires  étant  réglées,  on  ne  s'occupa  que  du  choix  d'un 
marier  la  Rei-  jyj^n  pour  la  Reine.   Elle  avoir  jufques-là  montré  beaucoup  de 
répugnance  pour  le  mariage  ,  foit  que  cette  difpofition  lui  fût 
naturelle ,  foit  qu'elle  lui  vînt  alors  de  fon  âge  trop  avancé  j 
car  elle  avoit  déjà  quarante  ans  :  d'ailleurs  elle  n'étoit  pas  affez 
belle ,  pour  pouvoir  fe  flatter  d'avoir  un  mari  qui  l'aimât.  Enfin 
foit  qu'elle  fut  follicitée  par  fes  miniftres ,  foit  qu'elle  fût  dé- 
terminée par  la  nécefiTité  des  afl^aires  préfentes ,  elle  fongea  fé- 
rieufement  à  fe  marier  j  parce  qu'elle  avoit  à  craindre  que  la 
foibleffe  de  fon  fexe  ne  lui  attirât  le  mépris  de  fes  fujets  ?  fans 
compter  qu'elle  n'étoit  pas  encore  bien  affermie  fur  fon  thrô- 
ne,  ôc  que  fon  Royaume  étoit  encore  agité  de  quelque  refte 
de  fadions.  Le  prince  Philippe  d'Efpagnefils  de  l'Empereur, 
Renaud  Poole  Cardinal,  ôc  My lord  de  Courteney  étoient  les 
trois  maris  qu'on  lui  propofoit.    L'éclat  de  la  naiffance  ôc  l'a- 
mour de  la  patrie  rendoit  ces  deux  derniers  recommandables, 
ôc  l'on  efpéroit  que  fous  l'un  ou  l'autre  on  pourroit  conferver 
I  Le  cardinal  Polus. 


DE    J.    A.   D  E    T  HO  U,  Liv.  Xm.        423 

k  liberté ,  &  les  privilèges  delà  Nation.  On  confideroit  fur-tout,  - 

quePoole,  né  de  la  fille  de  George  duc  de  Clarence,  frère d'E-  Henri  II, 
doûard  IV.  étoit  parent  de  la  Reine  5  qu'outre  cet  avantage ,  il  1553» 
avoit  une  grande  probité,  de  très-bonnes  mœurs ,  beaucoup  de 
douceur  &  de  prudence.  Courteney  avoit  pour  lui  la  jeuneffe , 
&  des  manières  polies ,  qui  le  rendoient  agréable  à  la  Reine. 
Il  étoit  aufil  defcendu  des  Rois  d'Angleterre ,  &  tiroit  fon  ori- 
gine de  la  fœur  de  la  mère  de  Henry  VIII.  Mais  on  ne  pouvoir 
fe  guérir  des  foupçons  que  l'on  avoit ,  qu'il  favorifoit  le  Protef^ 
tantifme.  Enfin  on  fe  rendit  aux  fentimens  de  ceux  qui  repré- 
fenterent ,  que  le  roïaume  agité  demandoit  un  roi  puifTant ,  qui 
fçût  reprimer  les  mouvemens  domeftiques,  &  qui  fiit  en  état 
de  réfifter  aux  François ,  qui ,  depuis  peu  maîtres  de  l'Ecofle , 
étoient  des  voifins  à  redouter  par  mer  &  par  terre.  La  Reine , 
qui  avoit  beaucoup  d'ambition ,  fe  laififa  aifément  perfuader  par 
cesraifons,  &  confentit  de  prendre  pour  mari  Philippe  prince 
d'Efpagne ,  que  l'on  difoit  devoir  époufer  fa  coufine  germaine  > 
fille  d'Emmanuel  roi  de  Portugal  &  d'Eleonore  d'Autriche. 

Cependant  la  Reine,  dans  la  réfolution  de  rétablir  en  iVn-  Le  pape  cn- 
gleterre  la  religion  de  fes  ancêtres ,  avoit  fecretement  donné  ^°y^  en  An- 
des ordres  à  Poole ,  &  l'avoir  inftruit  de  fa  volonté  &  de  fes  mendon. 
defTeins.  Mais  le  pape  entrevoyant  de  grandes  difïicultez,  JU' 
gea  à  propos  de  fufpendre  le  départ  de  Poole ,  en  qualité  de 
Légat  en  Angleterre ,  &  d'y  envoyer  auparavant ,  pour  con- 
noître  l'état  des  chofes,  Jean-François  Commendon ,  qui  étoit 
Camerier  du  Pape,  &  qui  fut  depuis  Cardinal,  perfonnage 
d'un  efprit  aulTi  vif  que  pénétrant.  Dans  les  entretiens  fecrets 
qu'il  eut  avec  la  Reine  ,  il  reçut  d'elle  un  ade  ligné  de  fa  main , 
par  lequel  elle  promettoit  l'obéïfTance  au  S.  Siège ,  &  deman- 
doit que  le  royaume  fût  relevé  de  l'interdit.  Pour  obtenir  cette 
grâce  ,  elle  afllira  le  Légat  qu'elle  envoyerpit  au  Pape  une  ma- 
gnifique ambaflade ,  aulfi-tôt  que  fon  royaume  feroit  paifible. 
Commendon  retourna  à  Rome  chargé  de  cet  ade.  Peu  de 
temps  après  le  cardinal  Poole  fut  nommé  Légat ,  &  partit  avec 
un  plein  poitvoir  de  traiter  de  la  paix  entre  l'Empereur  &  le 
r-oi  de  France.  Il  étoit  encore  en  Italie ,  lorfqu'il  écrivit  à  la 
Reine  le  1 3 .  d'Août ,  de  Magufmo  dans  les  terres  de  Vérone , 
près  du  lac  de  Garde.  Il  la  loua  de  fon  amour  pour  la  religion 
^  de  fon  attachement  au  S.  Siège  &  l'exhorta  à  pcrfcvcrer 
Tome  IL  Gggiij* 


424  HISTOIRE 

dans  ces  pieux  lentimens.  Outre  le  pouvoir  de  négocier  la 
Henri  II.  paix,  dont  on  fçavoit  qu'il  ctoit  chargé  ,  il  avoit  des  ordues  fe- 
J  5  5  5»    crets ,  qui  regardoicnt  l'état  prélent  de  l'Angleterre.  Ces  deux 
commiflions  n'av oient  été  réiinies  enfemble ,  que  pour  cacher 
par  l'une  le  myftere  de  l'autre.  L'Empereur  qui  l'avoit  décou- 
vert ,  ou  par  fa  pénétration  vive  &  naturelle ,  ou  par  les  lumiè- 
res de  fes  miniilres  ,  avoit  fait  connoitre  au  cardinal  Dandino  ,. 
que  le  Pape  lui  avoit  envoyé  pour  traiter  de  la  paix ,  que  par 
desraifons  juftcs&  fortes,  le  départ  de  Poole  ne  pouvoit con- 
tribuer au  bien  Public.  Le  cardinal  Dandino  à  fon  retour  d'Al- 
lemagne avoit  écrit  au  cardinal  Poole ,  quels  étoient  les  fenti- 
mens  de  l'Empereur.  Poole  s'étoit  déjà  mis  en  chemin  par  les 
ordres  du  Pape  ,  &  avoit  fait  annoncer  fon  arrivée  à  l'Empereur 
par  rlorebelio  qu'il  lui  avoit  envoyé.  A  peine  le  Cardinal  fut-il 
arrivé  fur  les  frontières  du  Palatinat ,  que  Diego  de  Mendofe , 
dépêché  de  la  Cour  de  Vienne ,  l'obligea  de  s'en  éloigner,  àc 
de  prendre  la  route  de  Dillingen,  ville  de  la  dépendance  de 
l'évêque  d'Ausbourg  fur  le  Danube,  pour  y  attendre  ce  que 
l'Empereur  avoit  à  lui  dire. 
I  5  5*  4.         La  crainte  que  la  préfence  du  cardinal  Poole  ,  né  du  fang 
L'Empereur  i^oyal  ,&  fort  en  Crédit  dans  fon  pays,  ne  fut  un  obftacle  au 
empêche  le    mariage  prefque  conclu ,  avoit  engagé  l'Empereur  à  en  agir 
î^d'aner^cn  ^hifi  5  c'eft  pour  ccla  qu'il  ne  voulut  point  confentir  à  l'entrée 
Angleterre,     de  Poole  en  Angleterre ,  que  le  mariage  de  Philippe  fon  fils 
avec  la  Reine  ne  fut  entièrement  achevé.  Pour  alTurer  cette 
alliance  il  envoya  en  Angleterre,  fur  la  fin  de  l'année,  lUie 
magnifique  ambailade.  Lamoral  ,  comte  d'Egmont,  qui  en 
étoit  le    chef,  étoit  accompagné  de  Jean  de  Lallain  &  de 
Jean  de  Montmorency  feigneur  de  Courrieres.  Les  ambafla- 
deurs  entrèrent  dans  Londres  à  la  lin  du  mois  de  Février ,  &: 
conclurent  l'affaire   quelques   jours   après  leur  arrivée  5  aux 
Conditions  Conditions ,  que  la  cérémonie  du  mariage  feroit  célébrée  auffi- 
du  mariage  de  pt  qu'il  feroit  poiTiblc  j  quc  Philippe  prendroit  les  titres  du 
Prbce^  rnî^i-^^  Royaume  &  des  Provinces  de  fa  femme ,  &  qu'ils  auroient 
lippe  fils  de  l'un  &  l'autre  le  même  pouvoir  dans  fadminiflration  des  affai- 
1  empereur.     ^^^^  fans  néanmoins  préjudicier  aux  privilèges  &  aux  coutu- 
mes du  Royame  5  que  la  Reine  auroit  feule  la  Hberté  de  nom- 
mer aux  bénéfices ,  de  donner  des  grâces ,  &  de  difpofer  des 
charges  j  qu'elle  auroit  aulîi  part  dans  tous  les  Royaumes  & 


J.  A,  DE  THOU,  Liv.  XIII.  42^ 

toutes  les  Seigneuries  que  Philippe  fon  mary  poiTédoit  ;  qu'au  cas  — — — — ! 
qu'elle  lui  llu-vêcut ,  il  lui  feroit  fait  pour  fon  douaire  une  pen-  Henri  II. 
fion  de  5oooo  1.  par  an  ,  comme  autrefois  à  Marguerite  d'An-  1554. 
gleterre ,  veuve  de  Charle  de  Bourgogne ,  au  payement  de  la- 
quelle fomme  l'Efpagne  s'engageroit  pour  40000  liv.  &  la  Flan- 
dre avec  les  autres  provinces  des  Pays-Bas  ,  pour  20000  liv. 
Pour  prévenir  les  difcuffions  &  les  troubles ,  on  convint  que 
les  enfans  mâles ,  qui  naîtroient  de  ce  mariage ,  fuccederoient 
à  la  couronne  d'Angleterre ,  &  qu'ils  fuccederoient  encore  à 
tous  les  états  que  l'Empereur  tenoit  dans  les  Pays-Bas  &  en  Bour- 
gogne 5  Et  que  Dom  Carlos  né  du  premier  mariage  de  Phi- 
lippe, fuccederoit  à  tous  les  Etats  &  droits  appartenans  aduelle- 
ment ,  tant  en  Italie  qu'en  Efpagne  j  ou  à  Philippe  fon  père,  ou 
à  l'Empereur  fon  ayeul ,  ou  à  Jeanne  fa  bifayeule  ;  &  qu'à  rai- 
fon  de  ces  biens,  il  feroit  obligé  de  payer  la  fomme  de  40000  1. 
Que  s'il  ne  naiflbit  que  des  filles  de  ce  mariage  ,  l'aînée  fuc- 
cederoit à  tous  les  états  de  Flandre ,  à  condition ,  que  du  con- 
fentement  ôc  de  Favis  de  Charle  fon  frère  ,  elle  choifiroit  un 
mary  en  Angleterre  ou  en  Flandre  j  qu'au  contraire ,  fî  fans  l'a- 
veu de  fon  frère ,  elle  en  prenoit  un  ailleurs,  elle  feroit  privée 
de  la  fuccefllon  de  la  Flandre ,  &  que  Charle  &  fes  héritiers  y 
feroient  maintenus  dans  leurs  droits  j  que  néanmoins  elle  &  fes 
fœurs  feroient  dotées  félon  les  loix  &  les  coutumes  des  lieux  : 
Que  s'il  arrivoit  que  Charle  ou  fes  fucceffeurs  mouruflent  fans 
héritiers ,  en  ce  cas  celui  ou  celle  qui  naîtroit  de  ce  mariage , 
hériteroit  de  tous  les  Etats  de  l'un  &  de  l'autre ,  tant  de  Flandre 
que  d'Efpagne ,  &  de  toutes  les  principautez  d'Italie ,  &  que  ce 
fucceifeur  feroit  obligé  de  conferver  les  droits ,  les  privilèges, 
les  immunitez  &  les  coutumes  de  chaque  Royaume:  Qu'il  y 
y  auroit  entre  l'Empereur  ,  PhiHppe  &  fes  héritiers ,  la  Reine , 
les  enfans  &  leurs  hoirs ,  &  enfin  entre  les  Royaumes  &  les  Etats 
des  uns  &  des  autres  ,  une  amitié  ferme  &  coudante ,  une  intel- 
ligence &  une  union  perpétuelles  &  inviolables  ;  que  les  traitez 
faits  à  Weftminfter  en  1  y 43.  &  quatre  ans  après  à  Utrecht  le  16 
de  Janvier ,  feroient  renouveliez  &  confirmez. 

Le  bruit  de  ce  mariage ,  qui  fe  répandit ,  fit  beaucoup  mur-  Confpîratîon 

murer  le  peuple ,  &  l'Angleterre  fut  à  cette  occafion  agitée  ^  l'occa/îon 
1  ^        1  1         r»-  >-^  o     T-i  wr-  •   de  ce  luaria- 

de  nouveaux  troubles.  Pierre  Carew  &  Thomas  vviat  ,   qui  g^ 

s'en  déclarèrent  les  Chefs ,  firent  part  de  leurs  defleins  au  duc 


42^  HISTOIRE 

.  de  Suffolk ,  encore  prifonnier ,  &qui,  fous  prétexte  de  mala- 

Henri  II  ^^^  '  avoit  obtenu  fur  fa  parole  la  liberté  d'habiter  famaifon  , 
I  ?  C  4  *  ^^^^  changer  d'air.  Avant  de  faire  éclater  leurs  projets,  ils 
crurent  devoir  attendre  l'arrivée  de  Philippe ,  s'imaginant  qu'éa 
prenant  les  armes  alors ,  ils  feroient  réputez  défenfeurs  de  la 
liberté  de  la  patrie,  contre  la  domination  d'un  Prince  étran- 
ger, &  non  pas  rebelles  à  leur  Reine.  Cependant  Carew, 
qui  croyoit  qu'il  étoit  dangereux  de  différer ,  leva  fecretement 
des  gens  de  guerre  dans  le  Pays  de  Cornoùaille.  Mais  la  Cour 
d'Angleterre  en  ayant  été  informée  plutôt  qu'il  ne  penfoit> 
ilpafla  promptement  en  France,  ne  pouvant  fe  réfugier  ail- 
leurs. 

Wiat ,  qui  avoit  part  à  cette  entreprife,  la  voyant  découver- 
te ,  n'avoit  plus  quefon  courage  pour  reflburce.  Il  engagea  les 
peuples  de  Kent ,  payis  voifin  de  la  France,  àfe  foulever ,  en 
leur  repréfentant  que  la  Reine,  féduite  par  de  mauvais  con- 
feils,  alloit  réduire  l'Angleterre  à  la  fervitude,  &  expofer  la 
religion  à  de  grands  périls ,  par  fon  mariage  avec  un  Prince 
étranger.  La  Reine  fit  choix  du  duc  de  Suffolk  pour  mar- 
.cher  contre  lui.  Mais  ce  duc  effrayé  par  les  remords  de  fa 
confcience  ,  s'étoit  retiré  ,  &  étoit  allé  dans  la  province  de 
Warwick,  où  il  ne  put  réuffir  àfaiie  prendre  les  armes  aux  peur- 
pies  ,  &  tenta  encore  vainement  de  faire  reconnoître  pourRei- 
'  xiQ  Jeanne  fa  fille.  Enfin  la  Reine  chargea  le  comte  de  Hunting- 
ton  d'allex  ^  avec  une  troupe  de  cavalerie  ^  pourCuivre  cet 
Jiomme  fi  attaché  à  lui  nuire ,  &  déjà  juge  criminel  de  haute 
trahifon.  Le  duc  de  Suffolk ,  qui  fe  vit  alors  abandonné  de  tout 
le  monde ,  diftribua  fon  argent  à  fes  gens ,  &  fe  livra  à  la  foi 
d'un  payifan  qui  le  trahit ,  ou  par  crainte ,  ou  par  intérêt. 
Succès  fie       Sur  la  fin  du  mois  de  Janvier,  le  comte  de  Nortfolk  eut  or- 

Copiurcz.  ^^  '^^^  ^^  s'avancer  contre  Wiat.  Dès  qu'il  fut  fur  le  pont  de 
Rochefter,  à  la  vue  de  fon  enncjiii,  fes  troupes  l'abandon- 
^lerent ,  &  il  lui  fallut  prendre  la  fuite  :  après  avoir  perdu  tout 
fon  canon  &  tous  fes  bagages ,  il  em  le  malheur  d'être  pris 
enfuyant.  Mais  Wiat  aufifi-tot  lui  donna  la  liberté,  &  le  preffa 
fort  de  fe  déclarer  lui-même  chef  d'une  auffi  jufie  guer- 
re :  il  lui  dit  que  s'il  vouloit  pourtant  retourner  auprès  de  la 
B.eine ,  il  le  priait  d'affurer  Sa  Majeftéj,  qu'il  n'avoit  point  pris 
Jes  armes  contre  elle  j  qu'il  n'avoit  eu  pour  but  que  la  défenfp 
•     .         .  '  de 


Ma  lie  con- 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.  XÎII.        427 

de  la  liberté  de  la  patrie ,  contre  les  entreprifes  des  etraii-  «^^^-p^»- 
gers.  Wiat   enorgueilli  de  ce  fuccès  ,  refoiut  d'aller  droit  à  H£f^Ri  H 
Londres ,  avec  fes  troupes  ,  qui  confiftoient  en  quatre  mille     i  ^  ,-  4. 
hommes.  A  la  nouvelle  de  fon  arrivée  ,  les  ambaiîàdeurs  de 
l'Empereur,  pour  appaifer  la  fédition,  ôc  pour  échaper  au  pé- 
ril qui  les  menaçoit  ,  s'embarquèrent,  ôc  fortirent  du  port  le 
premier  de  Février.  La  Reine  fe  rendit  le  même  jour  à  Lon- 
dres. A  peine  y  fut-elle  arrivée,  qu'elle  convoqua  tumultuai- 
rement  une  aflemblée  du  peuple.  Après  avoir  fortement  in-  y,o^^^^^^^f,l°^ç, 
"veélivé  contre  Wiat,  elle  fit  fçavoir  quels  étoient  les  defTeins  (emblée  du 
de  ce  rebelle,  ôc  ce  qu'elle  avoit  refolu  défaire.  Elle  dit  qu'el-  P^"P^^' 
îe  ne  s'étoit  conduire  dans  l'affaire  de  fon  mariage ,  que  par 
les  avis  des  Grands  de  l'Etat ,  qu'elle  avoit  paHe  les  plus  beaux 
jours  de  fa  vie  dans  le  Célibat  j  qu'elle  avoit  peu  d'envie  d'en 
fortir  ,  ôc  que  Ci  les  Etats  du  Royaume  j.ugeoient  qu'il  fût  avan- 
tageux qu'elle  ne  fe  mariât  point  ,  elle  confentoit  volontiers 
à  le  pafîer  de  mary  î  qu'elle  feroit  touchée  de  la  plus  vive  dou- 
leur ,  s'il  étoit  vrai  que  fon  mariage  dût  faire  le  malheur  de 
i'Etat,  ôc  allumer  dans  fon  fein  une  guerre  pernicieufe  ôc  fan- 
glante  >  qu'elle  demandoit  que  l'on  ne  s'écartât  point  de  l'o- 
béiffance  Ôc  de  la  fidélité  ,  ôc  que  l'on  parût  enfin  difpofé  à  la 
venger  de  la  perfidie  des  rebelles.  Que  cette  vengeance  fur- 
tout  devoit  être   l'ouvrage  de  ceux  qui  i'avoient  proclamée 
Reine  ,  Ôc  qui  d'un  commun  confentcment  I'avoient  reconnue 
pour  héritière  légitime  de  fon  père  ôc  de  fon  frère. 

Pour  rendre  odieux  Wiat ,  déjà  déclaré  traitre  par  la  voix 
d'un  Héraut,  on  lut  publiquement  les  demandes  qu'il  avoit  eu 
l'audace  d'envoyer  à  la  Reme.  Par  le  premier  article  ,  il  de- 
mandoit que  Sa  Majefté  fût  remife  à  fa  garde  ,  avec  pouvcyr 
de  décider  de  fon  mariage ,  ôc  d'arrêter  Ôc  punir  fes  Miniflres. 
La  Reine  s'étant  affurée  de  l'obéiffance  de  fes  fujets ,  par  la 
publication  des  proportions  de  ce  rebelle  ,  fit  prendre  les  ar- 
mes à  cinq  cens  hommes ,  la  plupart  étrangers  :  les  uns  furent 
placez  à  la  porte  du  pont  de  la  Tamife,  Ôc  les  autres  furent 
diftribuez  dans  la  ville.  Trois  jours  après ,  elle  promit  de  par- 
donner indiflinttement  à  tous  ceux  qui  avoient  fuivi  le  parti 
des  Conjurez ,  pourvu  qu'ils  miffent  bas  les  armes  j  ôc  elle  dé- 
clara qu'elle  donneroit  une  récompenfe  à  quiconque  lui  ame- 
neroit  Wiat  prifonnier. 

Tom.IL  Hhh 


42S  HISTOIRE 

Ce   rebelle  ,  loin  de  s'épouvanter  de  ces  menaces  ,  efpe- 
7^^    ^     77  roit  au  contraire  venir  à  bout  de  fes  deffeins  fans  coup  férir. 
Dans  cette  confiance  il  s'avança  jufqu'à  la  porte  du  pont.  Mais 
^  ^  '^'     contre  fon  attente  l'entrée  lui  ayant  été  refufée^  il  pafla  la  ri- 
vière à  douze  milles  au-deffus  de  Londres ,  ôc  s'étant  appro- 
ché d'une  autre  porte  de  la  ville  >  où  Courtenay  étoit  en  fac- 
tion ,  il  demanda  qu'on  la  lui  ouvrit  comme  à  un  ami.  Wiat 
îivoit  laiffé  fes  troupes  dans  un  lieu  peu  éloigné  :  les  foldats  , 
en  l'abfence  de  leur  Chef,  s'étoient  couchez  dans  une  prairie, 
&i  ne  fe  tenoient  aucunement  fur  leurs  gardes.  Tandis  que 
Courtenay  ôc  Wiat  difputoient  enfembîe  ,  le  comte  de  Pem- 
buock  ,  à  la  tête  de  quelques  troupes  d'élite ,  fortit  de  la  ville 
par  une  autre  porte,  Ôc  chargea  les  ennemis  en  queue  Ci  à  pro- 
pos ,  qu'il  les  mit  en  déroute.   Courtenay  en  même  tems  voyant 
\viat  çft    Wiat  abandonné  de  fes  troupes ,  fe  jetta  fur  lui ,  ôc  le  fit  pri- 
*"^^"  fonnier.    Courtenay  cependant  fut  foupçonné  de  trahifon  ,  ôc 

même  arrêté ,  comme  complice  de  l'entreprife  de  "Wiat.  On 
l'accufoit  de  l'avoir  laifTé  approcher  de  la  ville,  ôc  d'avoir  fouf- 
fert  qu'il  fe  fût  emparé  du  fauxbourg.  On  lui  imputoit  encore 
de  ne  s'être  déclaré  fon  ennemi,  qu'après  la  défaite  des  trou- 
pes de  ce  rebelle  par  le  comte  de  Pembrock. 

La  Reine  fit  publier  le  lendemain  7  de  Février  ,  que  tous 
ceux  qui  auroient  retiré  chez  eux  quelques-uns  des  Conjurez, 
euffent  à  les  dénoncer  fur  le  champ  ,  fous  peine  de  la  vie.  On 
en  découvrit  par  ce  moyen  un  grand  nombre,  &  l'on  en  pu- 
nit à  Londres  ôc  à  Weftminfler  plus  de  quatre-vingt  ,  parmi 
lefquels  fe  trouvèrent  plufieurs  perfonnes  de  condition.  Cette 
dernière  confpiration  occafionna  la  mort  de  Jeanne  ,  fille  du 
duc  de  Suffolk ,  ôc  de  Gilfort  fon  mari.  Ils  furent  l'un  ôc  l'au- 
jeanne  eft   ^^q  condamnez  à  perdre  la  tête.  La  Reine  envoya  un  Théo- 

condamnée  a   ,       .         .     -^  *  i    .  ri  i  •      /^     i     t 

être  décapi-    logien  a  Jeanne  ,  pour  lui  perluader  de  mourir  Catholique, 
ïée.  ôc  d'embraffer  la  véritable  religion.  Jeanne  répondit ,  qu'elle 

n'avoit  pas  aflez  de  tems  pour  décider  fur  des  queftions  de 
théologie  ,  ôc  qu'elle  jugeoit  à  propos  d'employer  les  momens 
qui  lui  reftoient ,  à  demander  à  Dieu  la  grâce  de  mourir  chré- 
tiennement. Ce  Théologien,  qui  crut  que  Jeanne  n'avoit  par- 
lé de  la  forte ,  que  pour  avoir  occafion  de  prolonger  fa  vie, 
alla  trouver  la  Reine,  ôc  obtint  que  fon  fupplice  feroit  différé 
de  trois  jours.  A  fon  retour ,  il  avertit  Jeanne  du  délai  que  la 


DEJ.  A.  DETHOU.Liv.  XïII.      42^ 

Reine  lui  avoit  accordé ,  afin  qu'elle  eût  le  tems  de  l'enten- 
dre ,  ôc  la  pria  en  même  tems  de  vouloir  bien  prendre  des  Henri  IL 
fentimens  plus  conformes  aux  principes  de  la  vraye  religion,  j  c-  r  4. 
Jeanne  lui  répondit  d'un  air  gracieux  :  ce  Je  ne  vous  avois  pas 
»  tenu  ce  difcour%,  afin  qu'il  fut  rapporté  à  la  Reine  ;  ne  pen- 
3>  fez  pas  que  j'aye  un  fi  grand  attachement  à  la  vie  :  depuis 
3'  que  vous  m'avez  quittée,  j'en  ai  conçu  unfi  grand  dégoût, 
a>  qu'uniquement  occupée  de  la  vie  éternelle ,  je  ne  penfe  plus 
3'  qu'à  la  mort  ;  ôc  puifque  c'eft  la  volonté  de  la  Reine ,  je 
M  l'accepte  volontiers  =5. 

^vant  que  «d'être  conduite  au  fupplice  ,  Gilfort  fon  mari      Confiance 
obtint  la  permiiîion  de  la  voir ,  ôc  de  lui  faire  fes   derniers  ^  femieté  de 
adieux.  Mais  Jeanne  réfufa  de  le  voir,  ôc  lui  fit  dire  qu'une 
pareille   entrevue  étoit   plus  propre  à  entretenir  la  douleur, 
qu'à  donner  de  la  confoiation  dans  les  derniers  momens  de  la 
vie  relie  ajouta  que  dans  peu  de  tems  elle  feroit  unie  à  lui  par  des 
liens  plus  étroits ,  ôc  qu'ils  auroient  la  joie  de  fe  revoir  dans 
un  état  plus  heureux.  Lorfqu'elle  fortoit  de  la  Tour ,  le  Gou- 
verneur la  pria  de  vouloir  bien  lui  laiffer  quelque  chofe  qui 
pût  le  faire  refTouvenir  d'elle.  Pour  le  contenter ,  elle  deman- 
da des  tablettes  ,  ôc  écrivit  deffus ,  en  Grec ,  en  Latin  ôc  en 
Anglois  (  car  elle  pofTedoit  ces  trois  langues)  trois  courtes  ré- 
flexions ,  qui  faifoient  voir  fon  innocence.    Quoi  qu'elle  y 
avouât  que  fon  crime  meritoit  la  mort ,  elle  marquoit  cepen- 
dant que  fon  ignorance  lui  auroit  pu  fervir  d'excufe  devant  les 
hommes  »  fans  que  pour  cela  les  loix  en  eufient  été  violées. 
Enfin  après  avoir  falué  ,  avec  un  vifage  tranquile,  ceux  qui  fe 
rencontroient  fur  fon  chemin,  ôc  s'être  recommandée  à  leurs 
prières,  elle  arriva  au  lieu  du  (upplice,  tenant  le  Théologien 
par  la  main.  Elle  Tembrafla  alors  avec  politefle,  ôc  lui  dit  :  "^  Je 
«  prie  Dieu  de  vous  récompenfer  de  la  bonté  que  vous  m'a- 
3>  vez  témoignée  5  je  vous  avouerai  cependant  qu'elle  m'a  plus 
w  fait  fouffrir ,  que  l'appréhènfion  de  la  mort  que  je  vais  en- 
:>5  durer''.  Se  tournant  enfuite  vers  les  affiftans,  elle  leur  expo- 
fa  ,  par  un  difcours  modefte ,  tout  ce  qui  s'étoit  pafifé  à  fon  fjjet. 
«  Je  ne  fuis  pas  coupable  ,  dit-elle,  d'avoir  afpiré  à  la  Royau- 
=)  té ,  mais  je  le  fuis  de  ne  l'avoir  pas  refufée  quand  on  me  l'a 
=^  offerte.  Je  fervirai  d'exemple  à  la  pofterité ,  que  l'innocence 
•î  même  ne  peut  juftilier  les  aêlions  préjudiciables  àTEtat,  ôc 

Hhhij 


430  HISTOIRE 

qu'on  eft  criminel  ,  quand  on  fe  prête  à  Pambition  ÔC  aux 
Henri  IL  "  defirs  déréglez  des  autres ^  quoique  malgré  foi  ^^.  Elle  im- 
j  ^  -  4  plora  enfuite  la  mifericorde  de  Dieu  ,  ôc  s'étant  décoifée  avec 
le  fecours  de  fes  femmes,  elle  dénoua  elle-même  fes cheveux, 
&  s'en  étant  couvert  le  vifage  i  elle  tendit  k  cou  au  bourreau. 
Tous  ceux  qui  étoient  préfens  à  ce  trifte  ipedacle  fondoient 
en  larmes  :  ceux  même,  qui  dès  le  commencement  avoientfui- 
vi  le  parti  de  Marie,  ne pouvoient  retenir  leurs  fanglots.  Telle 
fut  la  deflinée  de  Jeanne  de  Suffolck  ,  illuftre  par  fa  haute  naif- 
fance ,  mais  plus  illuftre  encore  par  fa  haute  vertu  ôc  par  la 
grandeur  de  fon  ame.  Pour  contenter  l'ambition  d'un  beau-pa:e 
ôc  d'une  mère  imperieufe  ,  elle  prit  le  fatal  nom  de  Reine  * 
qui  ne  lui  fit  faire  qu'un  pas  du  thrône  à  féchaffaut ,  où  elle 
expia  le  crime  d'autrui.  Mais  par  la  pureté  de  fa  confcience, 
ôc  par  la  force  de  fon  efprit,  elle  s'étoit  mife  au-delfus  des 
plus  grands  coups  de  la  Fortune. 

Cette  trifte  exécution  fe  fit  le  12  de  Février;  le  même  jour 
Gilfort  fon  mari  eut  la  tête  tranchée.  Le  duc  de  Suffolk  fon 
père  fut  aulli  décapité  le  22  de  ce  même  mois ,  quatre  jours 
après  fa  condamnation.  Il  y  en  eut  beaucoup  ,  qui  ne  purent 
foLitenir  la  vue  de  l'état  où  étoit  l'Angleterre ,  ôc  qui  fe  retirè- 
rent en  Allemagne.  Laski ,  entr'autres ,  de  la  première  nobleffe 
de  Pologne^  fortit  de  ce  Royaume.  Il  étoit  frère  de  ce  Jérô- 
me Laski ,  dont  le  nom  eft  encore  aujourd'hui  fi  célèbre  en- 
Hongrie  ,  ôc  à  la  Porte  Ottomane.  Il  fe  rerira  d'abord  en 
Dannemarck  ,  ôc  de-là  à  Emden  dans  la  Frife  orientale,  où  il 
établit  fon  féjour.  Plufieurs  Anglois  quittèrent  auffi  leur  payis, 
à  caufe  de  la  religion.  Tels  furent  Jean  Poynet,  autrefois  évê- 
que  de  Winchefter ,  Richard  Morifin  ,  Antoine  Cook  ôc  Jean 
Cheeke,  précepteurs  du  Roi  Edouard. 
Abolition  du  Vers  le  quatre  de  Mars  ,  peu  de  tems  après,  la  Reine  fit 
<>f.""~"\t^^  publier  plufieurs  ordonnances,  au  fujet  de  la  difcipline  Eccle- 
fiaftique.  Elle  abolit  entr'autres  chofes  ,  le  ferment  inftitué  par 
Henry  VIII.  lorfqu'il  s'étoit  fouftrait  de  l'obéilfance  du  S. 
Siège.  Tous  ceux  qui  étoient  nommez  à  quelque  charge ,  ou 
à  quelque  dignité  Ecclefiaftique ,  étoient  obligez  par  ce  fer- 
ment ,  de  reconnoître  le  Roi  &  fes  fucceffeurs  pour  Chefs  fou- 
verains  de  l'Eglife  Anglicane,  de  déclarer  que  le  Pape  n'étant 
que  l'évêque  de  Rome^n'avoit  ni  droit  ni  autorité  dans  le 


Suprématie. 


«A 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIIÎ.       451 

Royaume  >  ôc  de  promettre  qu'ils  n'auroient  aucune  liaifon  ni  ■■■ ..m 

aucune  focieté  avec  lui.  Henry  VIII.  avoit  fait  faire  aufTi  des  f|£js^p  j  jj 
prières  en  langue  vulgaire,  par  lefqueîles  ondemandoit  à  Dieu     i  r-  r  4, 
qu'il   mît  l'Angleterre  à  couvert  de  la  confpiration  ôc  de  la 
tyrannie  de  l'évêque  de  Rome.  Marie, par  une  ordonnance, 
fupprima  tous  les  livres  de  prières  ,  où  cette  formule  étoit  in- 
férée. 

Cependant  Wiat  fut  interrogé  fur  le  nom  de  fes  compli-  Supplice  de 
ces.  11  nomma  Courtenay  ,  ôc  dit  que  Marie  lui  ayant  refufé 
Elizabeth  en  mariage  ,  il  avoit  comploté  avec  cette  PrincefTe 
pour  s'emparer  du  Royaume ,  ôc  déthrôner  la  Reine.  Il  fut 
engagé  par  les  ennemis  de  Courtenay  ôc  d'Elifabeth  à  faire 
cette  déclaration ,  ôc  on  le  flatta  de  l'efpérance  d'obtenir  fa 
grâce  par  ce  moyen:  mais  avant  d'être  conduit  au  fupplice, 
il  les  juftifia  ôc  protefta  qu'ils  n'étoient  point  coupables  de  fa 
révolte.  Cependant  Elizabeth  fut  mife  en  prifon  pour  ce  fujet, 
ôc  y  refta  jufqu'à  la  mort  de  Marie.  Pour  \(^iat,  il  eut  la  tête 
tranchée  ,  le  premier  d'Avril, 

En  ce  même  tems ,  Thomas  Cranmer ,  qui  occupoit  encore 
l'archevêché  de  Cantorbery  ,  Nicolas  Ridley  ,  à  qui  on  avoit 
ôté  l'évêché  de  Londres ,  ôc  Hugue  Latimer  qui  avoit  renon- 
cé,  il  y  avoit  déjà  du  tems ,  à  l'évêché  de  ^v'orchefter ,  furent 
conduits  à  Windfor  ,  ôc  de-là  à  Oxford  ,  où  ils  continuèrent, 
avec  les  Théologiens  de  Cantorbery  j  la  difpute  qu'ils  avoient 
commencée  le  1  de  Novembre.  Mais  comme  ils  perfifterent 
toujours  dans  le  même  fentiment ,  ils  furent  remis  en  prifon. 

Le  Parlement  d'Angleterre  étant  alors  affemblé ,  la  Reine    Conditiotrî 
propofa  deux  chofes  i  la  première  fut  fon  mariage  ^  ôc  la  fe-  ?j"%'<^i^'^s  le 
conde  fut  de  reconnoître  le  Pape  pour  chef  de  l'EglifcEUe  conicm  au 
ne  put  obtenir  pour  lors  cette  dernière  demande  5  la  Nobieffe  "^^nage  de  I3 

*■  /       /  rt  1  •  u    ^    •  r  Keine    avec 

y  montra  trop  de  répugnance.  Pour  la  première ,  elle  lui  rut  ac-  pinijppe. 
cordée  fous  certaines  conditions  ;  à  fçavoir ,  que  le  Prince  d'Ef- 
pagne  ne  pourroit  élever  qui  que  ce  fut  aux  charges  ôc  aux  di- 
gnitez  publiques,  s'il  n'étoit  né  en  Angleterre,  ôc  fujet  de  la 
Reine  ;  qu'il  auroit  dans  fa  maifon  un  certain  nombre  d'An- 
glois,  qui  feroient traitez  honorablement,  Ôc  qui  ne  recevroient 
aucune  injure  de  la  part  des  étrangers  j  qu'il  ne  pourroit  em- 
mener la  Reine  hors  du  Royaume  ,  à  moins  qu'elle  ne  le 
demandât  elle-même  j  qu'il  ne  pourroit  non  plus  emmener  les 

Hhhiij 


432  HISTOIRE 

enfans  qu'il  aurolt  de  Marie  ;  qu'ils  feroient  élevez  en  Angle- 


que  ce  rut  au  conientement  aes  Angiois  j  qi 
Reine  mouroit  fans  enfans,  le  Prince  n'auroit  aucun  droit  fur 
le  royaume^  &  qu'il  le  laifferoit  libre  au  fuccefifeur  de  la  Rei- 
ne :  qu'il  ne  changeroit  rien  aux  ufages  ôc  privilèges  du  royau- 
me^  foit  publics  foit  particuliers  ;  qu'il  confirmeroit  &  confer- 
veroit  les  loix  fondamentales  de  l'Etat  j  qu'il  ne  permettroit 
pas  qu'on  emportât  d'Angleterre  aucunes  pierreries ,  ni  aucuns 
meubles  prctieux  î  qu'il  ne  pourroit  rien  aliéner  du  domaine 
de  la  couronne  ;  qu'il  conferveroit  &  entretiendroit  les  vaiffeaux, 
le  canon  ôc  tous  les  arcenaux  j  qu'il  auroit  foin  de  garder  exac- 
tement les  frontières  ôc  les  places  fortifiées  5  qu'on  ne  déroge- 
roit  en  rien  par  ce  mariage  au  traité  fait  depuis  peu  entre  la 
Reine  ôcle  Roi  de  France;  que  la  paix  feroit  inviolablement 
maintenue  entre  la  France  ôc  l'Angleterre  ;  qu'il  feroit  cepen- 
dant permis  à  Philippe  d'envoyer  à  l'Empereur  fon  père  du 
fecours  defes  autres  Etats  ôc  royaumes,  foit  pour  fe  défendre, 
foitpour  venger  les  injures  qu'il  auroit  reçues. 
Phili  e  r  Comme  il  n'y  avoir  plus  rien  qui  pût  empêcher  la  célébra- 
rcnd  en  An-  tion  du  mariage ,  Philippe  profitant  de  la  faifon  favorable  > 
giecene.  fordt  le  i5  de  Juillet  '  du  port  de  la  Corogne  en  Galice  ,  ôc  à 
la  faveur  d'un  vent  de  midi  ,  aborda  trois  jours  après  à  Sou- 
thampton  avec  fa  flotte,  compofée  de  quatre-vingt  vaiffeaux  de 
charge ,  ôc  de  quarante  plus  petits ,  dont  vingt  Anglois  ôc  vingt 
Flamans  la  couvroient  en  flanc  des  deux  cotez.  Paget,  Ôcles 
comtes  de  Rotland  ôc  d'Arundel  allèrent  au  devant  de  ce 
Prince ,  avec  le  Garde  du  Sceau  fecrer  ,  ôc  le  grand  Threforiei: 
d'Angleterre ,  tous  chevaliers  de  l'Ordre  de  la  Jarretière.  Le 
marquis  de  las-Navas  ,  depuis  long-tems  ambafi^adeur  de 
PhiHppe  auprès  de  la  Reine  ,  vint  auiîi  avec  eux.  Le  lende- 
main on  reçut  le  Prince  dans  un  vaifleau ,  qu'on  avoir  magnifi- 
quement équippé  pour  fa  réception  ;  le  duc  d'Albe,  Ruy  Go- 
mez  de  Silva  ,  Antoine  de  Tolède  ,  ôc  Pierre  Lopez,  y  mon- 
tèrent avec  lui.  Lorfqu'il  fut  arrivé  au  Port ,  il  defcendit  à 
terre  ôc  monta  fur  un  cheval  richement  enharnaché ,  ôc  entra 

T  II  y  a  dans  le  texte  XVIÏI.  Kal.    j    pas  dix-huit  jours  avant  lesKaleijdes  , 
c'eft  une  faute.  Le  mois  de  Juillet  n'a    l   mais  ftulement  dix-fcpt. 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  y,  XÎII.      435 

ainfi  dans  la  ville.   Le  palais  où  il  fut  reçu  étoit  orné  de  ma-  . 

gnifiques  tapifleries ,  fur  lefquelles  on  voyoit  le  nom  de  Henry  tj  ,  ^  tt 
VIII.  avec  le  titre  de  Chef  de  l'Eglife.  Car  quoique  cette  in-  ^'^^'  ' 
novation  du  régne  précèdent  eût  été  abolie  ^  on  n'étoitpasen-  >  5  ^• 
core  venu  à  bout  d'en  effacer  la  mémoire.  Le  jour  fuivant ,  le 
Prince  ayant  reçu  les  préfens  de  la  Reine ,  il  lui  envoya  les 
fiens,  ôc  partit  aulfi-tot,  malgré  la  pluye ,  pour  aller  trouver  cette 
Princefle  à  Winchefter.  Les  feigneurs  de  fa  Cour  l'accompa- 
gnèrent, avec  ceux  d'Angleterre.  L'évcque  de  Winchefter, 
ayant  cinquante  Gentilhommes  à  fa  fuite ,  ôc  Pembrock  deux 
cens  cinquante  ,  étoient  venus  pour  faluer  Philippe  de  la  part 
de  la  Reine.  Le  jour  de  S.  Jacque  patron  d'Efpagne  fut  def- 
tiné  pour  la  cérémonie  des  noces  :,  qu'on  célébra  à  Winchef- 
ter  avec  beaucoup  de  magnificence.  Le  Prince  avoir  avec 
lui  le  duc  d'Albe  ,  le  marquis  de  Pefcaire,  l'amiral  de  Caftille, 
le  duc  de  Medina-Celi,fuivis  de  leurs  gens  richement  vêtus. 
Lorfqu'onfut  arrivé  au  lieudeftiné ,  Jean  de  Figueroa  portant  la 
parole  au  nom  de  l'Empereur,  déclara  ,  que  Sa  Majellé  Impé- 
riale cédoit  à  Philippe  fonfils  le  royaume  de  Naples  avec  tous 
les  droits  qu'il  y  avoit.  Enfuire  on  lut  Ij^s  articles  dont  on  étoit 
convenu  ,  par  le  minillere  des  Ambaffadeurs ,  ôc  le  Prince  les 
confirma  de  vive  voix.  Alors  l'évéque  de  Winchefter,  qui  avoir 
facré  la  Reine ,  fît  la  cérémonie  avec  cinq  autres  Evêques,  ôc 
fe  conforma  à  la  coutume  qu'on  obferve  dans  les  mariages  des 
particuliers  :  il  demanda  aux  affifrans ,  Ci  quelqu'un  d'eux  ne 
îçavoit  rien  ,  qui  pût  mettre  empêchement  à  ce  mariage.  Per- 
fonne  ne  s'y  étant  oppofé ,  ôc  tous  ceux  qui  étoient  prefens , 
ayant  témoigné  d'une  voix  unanime,  qu'ils  y  confentoient , 
Phihppe  ôc  Marie  furent  mariés ,  ôc  l'on  publia  leurs  titres  , 
en  Latin,  en  François  ôc  en  Anglois.  A^ès  là  Meffe ,  le  refte 
du  jour  fe  paffa  en  feftins,  en  danfes,  ôc  autres  divertiffemens 
qu'on  a  coutume  de  prendre  à  la  Cour.  Enfuite  la  Reine 
partit  avec  Philippe  pour  Londres  ,  ville  capitale  du  royaume, 
où  il  fit  fon  entrée  avec  beaucoup  de  pompe  ôc  de  magnifi.- 
cence. 

Sur  ces  entrefaites ,  le  cardinal  Poole  ,  qui  étoit  refîé  à 
Dillingen  par  l'ordre  de  l'Empereur  ,  fe  plaignit  refpeclueu- 
fement  dans  une  lettre  qu'il  éctivit  à  ce  Monarque ,  Ôc  lui  fit 
eonnoîti'e  que  tout  le  monde  regardoit    comme  une  chofe 


mmm 


4J4  HISTOIRE 

w  indigne ,  qu'on  empêchât  un  Légat  du  Pape  d'aller  trouver  Sa 
Henri  II  ■^'^j^^'^  Impériale  ,  dans  le  tems  qu'on  l'avoir  envoyé  pour 
i  <  <:  4  traiteravec  elle  de  la  paix  ôc  des  affaires  de  la  religion  ;  que  ce 
procédé  tournoit  à  la  honte  de  ce  Prince  ôc  au  mépris  du  fou- 
verain  Pontife.  ''  Quelle  joye  ,  ajoùta-t-il ,  les  hérétiques  d'Aï- 
95  lemagne  n'auront-ils  pas  ,  de  voir  cette  conduite  ?  Que 
o:>  penferont  les  Anglois  ennemis  de  la  religion  f  «  Après  ces 
remontrances ,  il  fupplia  l'Empereur  de  lui  permettre  de  Tallei: 
trouver.  Dominique  de  Soto  Efpagnol  ,  habile  Théologien 
Ôc  Prédicateur  de  l'Empereur  ,  étoit  alors  à  DiUin gen.  Le 
cardinal  Poole  fe  fervit  de  fon  crédit ,  pour  engager  l'Empe- 
reur à  ne  pas  différer  davantage  de  le  recevoir  à  fa  Cour ,  par- 
ce que  ce  retardement  pouvoit  nuire  à  fa  Chrétienté,  6c  fur- 
tout  au  Royaume  d'Angleterre.  L'Empereur  ayant  enfin  con- 
fenti  à  cette  demande ,  le  Cardinal  vint  le  trouver  à  Bruxelles , 
où  il  fut  obligé  de  demeurer  jufqu'à  l'arrivée  de  Philippe  en 
Angleterre.  Cependant  Poole  ne  voulant  pas  demeurer  oifif, 
commença  à  travailler  à  une  partie  de  l'objet  de  fon  Ambafla- 
de,pour  tenter  la  vqye  d'un  accommodement  entre  l'Empereur 
&  le  Roi  de  France.  Car  le  Pape  qui  avoit  envoyé  à  Bruxel- 
les le  cardinal  Dandino  ,  ôc  en  France  le  cardinal  S.  George  , 
voyant  qu'il  ne  terminoient  rien  ,  les  avoit  rappeliez ,  ôc  avoit 
chargé  Poole  de  la  même  négociation. 

Dans  la  première  audience  que  le  Cardinal  Poole  eut  de 
l'Empereur,  ce  Prince  lui  dit  qu'il  ne  refuferoit  aucunes  con- 
ditions honnêtes ,  pourvu  qu'elles  puffent  affùrer  la  paix  ,  qu'au 
Ncoociation  ^^^^  ^^  "^  pouvoit  délibérer  fur  rien  ,  avant  de  fçavoir  les  in- 
du cardinal     tentions  du  roi  de  France.  Poole  partit  donc  aufli-tôt  pour  fe 
Pcoic.  rendre  à  la  Cour  cie  France  i  il  écrivit  en  chemin  un  Mémoire^ 

dans  lequel  il  exhortoit  l'Empereur  à  la  paix  ,  ôc  oiiilfe  fondoit 
fur  la  réponfe  qu'il  avoit  reçue  de  ce  Prince.  Comme  ou 
approchoit  de  la  Semaine  Sainte ,  ôc  qu'on  ne  pouvoit  dans 
ce  faint  tems  vaquer  aux  affaires ,  le  Roi  jugea  à  propos  de  dif- 
férer l'arrivée  du  Cardinal  à  la  Cour.  Poole  envoya  alors  fon 
Mémoire  à  l'Empereur ,  avec  une  lettre.  Après  Pâques  il  traita 
ferieufement  avec  le  Roi ,  Ôc  enfuite  avec  Anne  de  Montmo- 
rency ,  connétable  de  France ,  ôc  avec  le  cardinal  de  Lorraine , 
qui  étoient  alors  chargez  de  la  conduite  des  affaires.  Enfin  il 
prit  congé  du  Roi ,  qui  lui  avoit  donné  quelque  efpérance 

touchant 


DE   J.   A.  DE  THOU,  Liv.  XÏIT.  43^ 

touchant  la  paix.  Mais  avant  fon  départ ^  ce  Monarque,  après  . 

lui  avoir  donné  beaucoup  de  louanges,  lui  témoigna  la  peine  Henri  II' 
qu'il  reffentoit  de  ne  l'avoir  pas  connu  avant  que  Jule  III.  eut     i  ^  r  4  ' 
été  éiii  Pape ,  ôc  de  n'avoir  pas  été  plus  particulièrement  in- 
formé de  fon  mérite  ôc  de  fes  vertus  j  parce  qu'il  auroit  fait 
enforte ,  autant  qu'il  lui  eût  été  poiïible  ,  de  l'élever  au  fou- 
verain  Pontificat ,  préférablement  à  tout  autre. 

Le  cardinal  Poole  ayant  quitté  la  Cour ,  6c  étant  retour- 
né en  Flandre  ,  fut  bien  furpris  de  ne  voir  que  mifere  ôc 
défolation  fur  l'une  ôc  l'autre  frontière.  La  terre  y  fumoic 
encore  des  funeftes  embrafemens  que  la  guerre  y  avoir  allu- 
mez. Les  habitans  avoient  pris  la  fuite  :  on  ne  trouvoit  par-touc 
que  d'affreufes  folitudes  5  on  ne  voyoit  plus  que  des  vieillards , 
des  femmes ,  ôc  des  enfans ,  que  la  foibleife  avoir  empêchez 
d'abandonner  leurs  maifons ,  d'où  ils  fortirent  tous  à  l'arrivée 
de  Poole  ,  pour  parfemer  de  fleurs  les  chemins  par  où  il  paf- 
foit.  Ce  fpeclacle  lui  donna  lieu  de  prefler  encore  plus  vive- 
ment la  conclufion  de  la  paix  entre  les  deux  Puiffances ,  ôc 
d'éteindre  un  feu,  que  leurs  divifions  avoient  fi  long-tems  en- 
tretenu dans  la  Chrétienté.  Alais  les  efprits  étant  trop  vi- 
vement irritez ,  ôc  leur  haine  invétérée  les  rendant  irréconci- 
liables ,  le  zèle  ôc  les  travaux  de  ce  grand  homme  ne  produi- 
firent  aucun  effet. 

Tandis  que  le  Cardinal  étoit  proche  de  Bruxelles  dans  un 
monaftere,oùil  avoir  coutume  de  loger  lorfqu'il  étoit  en  Flan- 
dre ,  ôc  où  il  attendoit  de  l'Empereur  naturellement  déhant; 
quelque  réponfe  favorable  ,  il  apprit  la  mort  de  Barthelemi 
Stella  fon  ami ,  qui  malgré  fa  vieilleffe  Tavoit  voulu  fuivre  en 
Angleterre  avec  Donat  Rullo.  Quelque  tems  après  la  célébra- 
tion du  mariage  de  Philippe  avec  Marie  ,  ceux  qui  avoient 
tenté  par  leurs  calomnies  de  rendre  Poole  fufpe£l  ôc  odieux  à 
TEmpereur,  au  Pape^  ôc  même  à  la  Reine  d'Angleterre,  n'ayant 
pu  réùlîir  ,  cette  Princeflfe  envoya  à  Bruxelles  deux  perfonnes 
de  confidération  ,  Paget,  ôc  Edouard  Haftings  grand  Ecuyer 
d'Angleterre,  pour  le  conduire  avec  honneur  à  fa  Cour. 

Le  cardinal  Poole  ayant  donc  pris  congé  de  l'Empereur ^  enAn^kimc 
fe  mit  en  chemin  avec  eux  au  mois  de  Septembre  ,  ôc  arriva  à  revêtu  de  la 
Calais  qui  appartenoit  alors  aux  Anglois.    On  lui  avoir  préparé  Satdu^s^sk- 
dans  le  Port  lix  vaifleaux  :  s'étant  embarqué  malgré  le  vent  |e. 
Tome  IL  lii 


43^  HISTOIRE 

.  contraire,  il  aborda  heureusement  à  Douvre  ,  qui  eH:  le  Port 
Henri  II  ^^  P^"^  proche  de  la  France.  Il  y  trouva  l'évêque  d'Eli,  le  vi- 
,  ^  ^  *  comte  de  Monta^u ,  ôc  un  grand  nombre  d'autres  Sei2:neurs 
qui  etoient  venus  pour  le  recevoir.  Ue-la  11  partit  pour  Gra- 
velinde  ,  ville  fituée  fur  la  Tamife  à  vingt  milles  de  Lon- 
dre  ,  ôc  il  y  trouva  l'évêque  deDurham  ôc  le  comte  de  Shrop- 
phire  qui  l'attendoient ,  pour  le  féliciter  de  fon  retour  ôc  le 
laluer  de  la  part  du  Roi  ôc  de  la  Reine.  Ils  lui  prefenterent 
en  même  tems  les  lettres  de  fon  rétabliffement,  fcellées  du  grand 
fceau  ,  ôc  lui  dirent  que  le  Parlement  s'étant  aflemblé  le  1 2  de 
Novembre,  onavoit  d'un  commun  confentement  cafTé  le  dé- 
cret par  lequel  il  avoir  été  privé  de  tous  les  droits  de  fa  naif* 
fance,  déclaré  ennemi  de  la  Patrie,  ôc  banni  ;  que  pour  don- 
ner plus  d'autorité  à  cette  délibération  ,  leurs  Majeftez  avoient 
voulu  venir  au  Parlement  contre  l'ufage  :  car  on  fçait  que  les 
Rois  n'ont  coutume  de  s'y  trouver  qu'au  commencement  ôc 
à  la  fin.  Le  Cardinal  arriva  à  Londres  le  23  de  Novembre  > 
^  alors  du  confentement  du  Roi  ôc  de  la  Reine ,  reparut  pour  la 
première  fois  dans  ce  royaume  la  Croix  d'argent ,  que  les  Lé- 
gats Apoftoliques  ont  coutume  de  porter.  On  l'avoic  attachée 
à  la  prouë  du  navire,  qui  portoit  le  Cardinal  t  afin  que  tout  le 
monde  la  pût  voir.  L'évêque  de  Winchefter  chancelier  du 
royaume,  ôc  la  plupart  des  Grands  le  reçurent, lorfqu'il  mit 
pied  à  terre.  Le  Roi  ôc  la  Reine,  qui  étoient  à  table,  fe  levè- 
rent pour  aller  au  devant  de  lui  j  la  Reine  le  reçut  au  haut  de 
î'efcalier ,  en  lui  difant  qu'elle  avoit  autant  de  joye  de  le  voir 
en  cet  état,  qu'elle  en  avoit  eu  le  jour  de  fon  avènement  à  la 
Couronne. 
Pooïe  travail-       ^^  bout  de  trois  jours  le  cardinal  Poole  vint  trouver  le  Roî 

le  à  rétablir  la  i»  -irr-  •  •  r  u/tjt 

Religion  Ca-   pour  1  entretenir  dcs  anaires  qui  concernoientlon  ambaliade.Le 
thoiique  en     Roi  fortit  de  fa  chambre,  pour  le  recevoir,  ôc  lui  apporter  le  pa- 
ng  eterre.     quet  qu'on  lui  avoit  envoyé  de  Rome,  contenant  des  ordres 
plus  amples ,  ôc  tels  qu'on  les  avoit  fi  fouvent  demandez.   Le 
lendemain  le  Roi  rendit  au  Légat  fa  vifite  5  ôc  ils  conférèrent 
cnfemble  fur  les  moyens  de  rétablir  le  royaume  dans  la  com- 
munion de  l'EglifePvomaine.   Cet  article  fut  enfuite  traité  fé- 
rieufementdans  le  Parlement,  en  préfence  du  Roi,  de  la  Rei- 
ne ,  ôc  du  Cardinal. 
L'évêque  de  Wincheiler  fit  part  à  cette  augufte  afTemblce 


DEJ.  A.   DETHOU,Liv.  XJII.      437 

des  ordres  du  Pape,  qui  concernoient  l'Angleterre,  ôc  dont  il  mi..,.., 

avoir  chargé  fon  Légat.  Alors  Poole  fit  un  long  difcours  en  Henri  IL 
Anglois ,  ôc  remercia  les  deux  chambres  de  l'avoir  rappelle  i  c  r  4 
dans  fa  patrie  ,  6c  rétabli  dans  fes  honneurs.  Il  dit  enfuite  qu'en 
lui  redonnant  l'entrée  dans  le  Royaume ,  c'étoit  lui  avoir  fourni 
les  moyens  de  le  fervir ,  Ôc  que  il  on  lui  avoir  rendu  fes  biens 
ôc  fes  honneurs ,  il  venoit  en  récompenfe  remettre  fes  bienfai- 
teurs en  poffelïion  de  la  célefte patrie,  ôc  d'une  gloire  dont  ils 
s'étoient  privez  eux-mêmes,  en  fe  féparant  de  l'unité  de  FE- 
glife.  Après  avoir  ainfi  parlé,  il  les  exhorta  à  reconnoître  de 
bonne  foi  ^  ôc  à  abjurer  l'erreur ,  qui  leur  avoir  caufé  de  fi  grands 
maux  auffi-bien  qu'à  l'Etat ,  ôc  à  recevoir  avec  une  joye  fin- 
cere  la  grâce  que  le  Tout-puiiTant  leur  accordoit  par  le  fouve- 
rain  Pontife  ,  ôc  que  fon  Légat  leur  annonçoit.  Il  finit  en  leur 
faifant  connoître,  que  puifqu'illeur  apportoit  heureufeineni  les 
clefs  avec  lefquelles  on  pouvoir  ouvrir  les  portes  de  l'Eglife ,  ils 
dévoient  agir  comme  ils  avoient  fait  à  fon  égard ,  lorfqu'ils  l'a- 
voient  rétabli  dans  fa  patrie  ,  c'efl-à-dire  ,  qu'ils  dévoient  abo- 
lir les  loix  qu'on  avoir  faites  contre  le  S.  Siège  j  ôc  qui  les 
avoient.feparez  du  corps  de  l'Eglife  univerfelle. 

Ce  difcours  fit  des  impreffions  différentes  fur  les  efprits  ;  les 
uns  ennuyez  de  Fétat  prefent  ,  aimoient  mieux  leur  première 
religion  5  les  autres  déjà  accoutumez  à  une  do£trine  oppofce  , 
ne  pou  voient  entendre  parler  de  Fautorité  du  fouverain  Pon- 
tife ,  fans  en  être  effrayez.  Cependant  Févêque  de  Winchefier 
remercia  le  Cardinal  au  nom  du  royaume ,  ôc  lui  dit  que  les 
Chambres  délibereroientfur-ce  fujet.  Poole  fe  retira  pour  laifTer 
le  Parlement  délibérer  ?  mais  il  fut  rappelle  prefqu'auffi-tôt. 
Alors  Févêque  de  Winchefler  lui  dit ,  qu'il  remercioit  Dieu 
d'avoir  fufcité  un  Prophète  parmi  les  Anglois  pour  le  falut  de 
l'Angleterre.  Ayant  enfuite  exalté  par  un  long  difcours  les  bien- 
faits du  Pape,  il  avoua  qu'il  étoit  tombé  dans  Ferreur  avec  les 
autres  j  il  les  exhorta  à  rentrer  avec  lui  dans  le  fein  de  l'Eglife, 
ôc  à  accepter ,  avec  un  fincere  repentir  de  leurs  fautes ,  la  grâce 
qu'on  leur  offroit. 

Enfin  le  Cardinal  vint  encore  au  Parlement  le  dernier  jour 
de  Novembre,  fête  de  S.  André.  Le  comte  d'Arundel ,  Grand- 
Maîrre  de  la  maifon  du  Roi ,  le  conduifoit  avec  quatre  Cheva- 
liers de  la  Jaretiere  ,  ôc  autant  d'Evêques.  Lorfque  Poole  fut 

I  ii  ij 


438  HISTOIRE 

i      .         '  arrivé,  le  Chancelier  demanda  à  ceux  qui  compofoîent  Faf- 
Henri  IL  Semblée,  s'ils  confentoient  qu'on  fit  des  excufes  au  Légat, ôc 
ï  5  5  4-     ^'^^^  vouloient  fe  rciinir  au  centre  de  l'unité,  ôc  rendre  l'obéïf- 
fance  dûë  au  Pape  comme  Chef  de  l'EgUfe.  Les  uns  y  con- 
fentirent  de  vive  voix ,  ôc  les  autres  par  leur  filence.  On  pré- 
fenta  en  même  tems  une  adrefle  au  Roi  &  à  la  Reine  ,  par 
laquelle  chacun  proteftoit  qu'il  fe  repentoit  de  s'être  feparé  de 
l'Eglife  Romaine ,  ôc  qu'il  rejettoit  fincerement  toutes  les  Loix 
qui  avoient  été  faites  au  préjudice  du  fouverain  Pontife.  Enfui- 
te  tous  ceux  qui  étoient  préfens  fuppherent  leurs  Majeftez ,  que 
Dieu  avoit  préfervés  de  cette  funeile  contagion ,  d'obtenir  du 
Légat  le  pardon  de  leur  faute  i  Ôc  de  faire  enforte  qu'ils  fuïïent 
reçus  dans  le  fein  de  l'Eglife  Catholique  comme  fes  enfans  >  & 
réunis ,  comme  membres,  au  corps  dont  ils  avoient  été  arrachez. 
Le  Roi  ôc  la  Reine  ayant  lu  cette  adreffe  ,  la  donnèrent 
au  Chancelier  ,  qui  en  fit  la  lefture  à  haute  voix  ,  afin  que 
tout  le  monde  l'entendît.   Enfuite  leurs  Majeftez  fe  levèrent 
pour  aller  prier  le  Légat  i  mais  il  les  prévint,  ôc  s'érant  remis 
à  fa  place  à  leur  prière ,  il  fit  connoître  à  tout  le  monde,  par 
la  letSlure  des  lettres   du  Saint  Père  ,   jufqu'oia  s'éteodoit  le 
pouvoir  qu'il   en  avoit  reçu.    Alors  il  rendit  des  allions  de 
grâces  au  Tout-puiffant,  de  ce  qu'il  avoit  permis  que  les  An- 
glois,  qui  autrefois  avoient  embraiïé  les  premiers,  d'un  com- 
mu^i   confentement  ,  le  vrai  culte  ,  en  renonçant  au  culte 
des  idoles  ,  euffent  aujourd'hui   reconnu  avant  les  autres  la 
faute  qu'ils  avoient  commife  en  fe  féparant  de  l'Eglife.  Il  ajou- 
ta qu'il  ne  falloir  pas  douter,  que  fi  leur  cœur  étoit  fincerement 
pénétré  de  douleur  ôc  de  repentir ,  les  Anges  ne  fe  rejouîfient 
delà  converfion  de  tant  d'hommes^  ôc  d'un  Royaume  fi  fio- 
riffant,  puifque  l'Ecriture  Sainte  nous  afilire,  que  celle  d'un 
feul  pêcheur  les  remplit  de  joie.  Enfin  le  Cardinal  s'étant  levé, 
ôc  tous  s'étant  mis  à  genoux,  il  prononça  en  langue  Angloife 
la  Formule  d'abfolution.  Enfuite  ils  allèrent  tous  dans  la  cha- 
pelle du  Roi ,  pour  chanter  le  Te  Deum ,  en  atlion  de  grâce. 
Le  lendemain,  les  Magiftrats  de  Londres  ayant  obtenu  la per- 
miiïion  du  Roi  ôc  de  la  Reine,  prièrent  le  cardinal  Poole  de 
faire  fon  entrée  avec  les  ornemens  de  Légat ,  ôc  revêtu  des  au- 
tres marques  de  fa  dignité.  Après  cette  cérémonie,  on  parla  de 
rétablir  la  religion ,  de  rappeller  les  perfonnes  de  pieté  qu'on 


E  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I  V.  XÎII.      ^-,p 

avoit  bannies,  ôc  d'exiler  les  partifans  de  la  nouvelle  do6lnne. 

Enfin  on  envoya  une  célèbre  ambaflade  au  Pape ,  &  l'on  choifit  J^enri  IL 

pour  cette  fonction  l'évêque  d'Eli ,  le  vicomte  de  Montagu ,  &      i  c  ç  4^ 

Edouard  Carnes  jurifconfulte ,  qui  étoient  chargez  de  rendre 

robéïflance  due  au  S.  Siège  ôc  au  Pape  ^  au  nom  du  Roi  ôc  de 

la  Reine. 

Mais  quittons  cette  grande  &  floriiïante  ifle ,  ôc  revenons     Affaires 
dans  notre  continent.  Toute  cette  année  fut  employée  en  Al-  «l'Allemagne. 
Jemagne ,  à  accommoder  les  affaires  de  Saxe ,  ôc  à  décider  la 
caufe  d'Albert  de  Brandebourg ,  tantôt  par  les  armes ,  ôc  tan- 
tôt par  des  aflemblées  que  l'on  convoquoit  pour  ce  fujet.  L'é- 
ledeur  Maurice  étant  mort ,  Jean  Frédéric  fit  tous  fes  efforts 
pour  recouvrer  l'Electorat  qu'il  avoit  perdu ,  mais  il  travailla 
en  vain.  Cependant ,  après  avoir  contefté  pendant  fix  mois  ^  les 
Parties  convinrent  ,  par  i'entremife  du  roi  de  Dannemark^ 
beau-pere  d'Augufte  ,  de  ces  conditions  ;  Que  Jean  Frédéric     yraké  en^ 
cederoit  l'Eleftorat  ^  la  Mifnie^  ôc  les  mines  d'Argent  à  Au-  trerEicdeur 

eufte  qui  lui  remettroit  le  tout, s'il  mouroit  fans  enfans  mâles i  f "^^'c^'i*^:^ 
%    >\  r       •         rr  •     v    t  i?     j     •      J  ^  j  Jean  Picdeuc 

Quii  leroïc  auiii  permis  a  Jean  rredenc  de  prendre  pendant  de  Saxe. 
fa  vie  le  nom  d'Eleâeur ,  ôc  les  marques  de  cette  dignité ,  foit 
dans  fes  lettres ,  foit  fur  la  monnoie  qu'il  feroit  battre ,  Q'Au- 
gufte  de  fon  côté  lui  donneroit  ,  ôc  à  fes  enfans  auffi , ,  quel- 
ques gouvernemens ,  ôc  quelques  places  ,  avec  cent  mille  écus 
d'or,  pour  payer  fes  dettes  que  Maurice  avoit  promis  d'acquit- 
ter j  Qu'il  dégageroit  la  citadelle  ôc  la  ville  de  Konigsberg, 
en  rendant  quarante  mille  écus  d'or  à  l'évêque  de  Wirtzbourg  , 
ôc  qu'on  donneroit  ces  places  à  fes  enfans  >  Qu'enfin  on  ré- 
tabliroit  l'union  héréditaire  de  la  maifon  de  Saxe  ,  qui  avoit 
été  interrompue  pendant  les  guerres  précédentes  ,  Ôc  qu'on  la 
eonfirmeroit  de  nouveau.  Jean  Frédéric  ,  qui  étoit  malade 
alors ,  radfia  dans  fon  lit  ce  traité  ,  par  fa  fignature  ôc  par  fon 
fceau.  Il  ordonna  enfuite  à  fes  enfans  de  l'obferver.  Peu  de  ^^^^^  - 
tems  après  il  mourut  le  3  de  Mars.  Ce  Prince  étoit  d'une  fer-  }c^n  Frcdenc 
meté  ôc  d'un  courage  invincible ,  comme  fes  ennemis  ont  été  ^^  ^^^^'  ^^^ 

rcez  de  1  avouer  :  a  ces  qualitez  il  joignoit  encore  une  libé- 
ralité digne  d'un  grand  Prince.  Après  une  fuite  d'adverfitez 
dont  il  fut  accablé  pendant  tout  le  cours  de  fa  vie ,  il  trou- 
va enfin  dans  le  tombeau  la  paix  ôc  latranquilité,  dont  il  n'a- 
voir jamais  pu  jouir  en  ce  monde.    Sa  réputation  s'obfcurcit 

liiiij 


440  HISTOIRE 

bientôt  après  fa  mort,  à  caufe  delà  trifte  fituation  où  fes  malheurs 
Henri  IL  ^^  comraignirent  de  laifTer  fes  cnfans.  Sibille  de  Cleves  fa 
*  5  J  4*  ^''^"^^^"^^  mourut  onze  jours  avant  lui  à  Weimar  ,  avec  la  fa- 
tisfattion  qu'elle  avoir  tant  déiirée  :  en  effet  elle  difoit  fouvent 
qu'elle  fortiroit  de  ce  monde  avec  joie,  fi  elle  pouvoir  encore 
revoir  fon  mari  en  liberté ,  ôc  de  retour  dans  fa  patrie.  Apres 
la  mort  de  cette  Princeffe  ,  il  ordonna  qu'on  lui  refervât  une 
place  dans  l'Eglife  auprès  d'elle ,  comme  devant  bientôt  la 
fuivre. 

Sur  ces  entrefaites  y  les  Alliez  retournèrent  au  fie'ge  de 
ScliWeinfurt ,  qui  appartenoit  à  Albert,  &  en  même  tems  ils 
s'emparèrent  d'Hohenlandtsberg  ,  la -féconde  fortereffe  de  fes 
Etats.  Peu  de  tems  après ,  l'Empereur  continuant  d'accabler 
ce  miferable  Prince  ,  qu'il  avoir  mis  au  ban  de  l'Empire  l'hi- 
ver précèdent,  le  profcrivit  encore  pour  complaire  aux  Con- 
fèdérez  ,  par  des  lettres  datées  de  Bruxelles ,  où  il  faifoit  alors 
fon  féjour.  Comme  on  s'étoit  affemblé  deux  fois  pour  ce  fujet 
à  Rotembourg  fur  le  Dauber  ,  fans  exécuter  les  volontez  de 
l'Empereur ,  il  donna  des  ordres  menaçans  aux  Princes  &  aux 
Etats  de  l'Empire ,  ôc  fur  tout  à  ceux  qui  étoient  fur  les  fron- 
tières des  terres  d'Albert,  d'exécuter  promptement  le  Décret 
rendu  contre  lui.  On  fit  afficher  par  tout  les  Lettres  quipor- 
toient  ces  ordres  j  ôc  les  Etats  de  la  province  du  Rhin  s'af- 
femblerent  à  Wormes  pour  cette  affaire ,  que  l'Empereur  pref- 
foit  vivement.  Cependant  le  tems  de  la  diète  indiquée  à  Aus- 
bourg  (comme  nous  l'avons  déjà  dit)  approchoit  :  l'Empereur 
ne  pouvant  s'y  rendre  à  caufe  de  fa  mauvaife  fanté ,  chargea 
fon  frère  Ferdinand  d'y  aller  en  fa  place,  pour  terminer  cette 
affaire  dont  il  s'étoit  déjà  mêlé.  Les  Princes  ôc  les  Etats  de 
l'Empire  s'étant  excufez  fur  les  troubles  qui  regnoient  alors  en 
Allemagne,  ôc  aucun  des  miniftres  de  l'Empereur  ne  s'y  étant 
trouvé  ,  hors  le  cardinal  d'Ausbt)urg ,  on  renvoya  cette  difcuf- 
fion  à  un  tems  plus  paifible. 

Albert  ne  pouvant  attaquer  par  les  armes  les  habitans  de 
Nuremberg  ,  le  Ht  par  des  libelles.  Comme  il  efperoit  enco- 
re quelque  grâce  de  l'Empereur,  il  les  traita  de  déferteurs  de 
ia  patrie ,  ôc  les  accufa  de  trahifon  ,  en  faifant  entendre  qu'ils 
avoient  envoyé  l'année  précédente  du  fecours  au  roi  de  Fran- 
ce ,  contre  l'Empereur ,  ôc  qu'ils  lui  avoient  fecretement  fourni 


DE  J.  A.  DE  T  H  O  U  ,  L  I V.  XÎII.      441 

de  Fargent.  Il  leur  reprochoit  d'avoir  rendu  l'Empereur  fuf- 
ped  &  odieux  aux  Alliez  ôc  aux  Evêques,  ôc  de  les  avoir  en-  Henri  IL 
gagez  à  rompre  le  traité  que  fa  Majefté  Impériale  avoit  con-  1554. 
firme  î  enfin  il  leur  difoit  qu'ils  ctoient  les  auteurs  de  cette 
guerre  ,  dont  ils  fe  plaignoient  fi  vivement  ;  qu'ils  avoient 
corroixipu  les  Juges  de  la  Chambre  impériale  ^  &  avoient  exer- 
cé mille  fortes  de  cruautez.  Après  la  prife  d'Hohenlandts- 
berg ,  ceux  de  Nuremberg  ayant  trouvé  dans  cette  ville  un 
grand  nombre  de  ces  Libelles ,  y  répondirent  le  1 8  de  Mai  5 
ôc  après  avoir  parlé  de  la  caufe  de  cette  guerre,  ils  firent  voie 
que  c'étoit  Albert  qui  l'avoit  allumée  ,  avec  Guillaume  Grum- 
bach,  fon  émiffaire  ,  &  fon  digne  miniftre.  Ils  faifoient  voir  que 
îe  Duc  avoit  toujours  été  éloigné  de  la  paix  j  que  l'année  pré- 
cédente les  Princes  s' étant  affemblez  à  Heidelberg,  ôc  deux 
fois  à  Rotembourg  pour  la  conclure  ,  ils  n'avoient  pu  en  venir 
à  bout ,  à  caufe  de  fes  oppolitions  ?  qu'enfin  il  avoit  coutume 
de  donner  des  noms  odieux  aux  Seigneurs  qui  vouloient  fe 
rendre  médiateurs  ,  ôc  les  appelloit  les  procureurs  de  fes  enne- 
mis. Ils  lui  reprochèrent  la  cruauté  qu'il  exerçoit  continuelle^ 
ment  fur  les  prifonniers  ,  ôc  fur  ceux  qui  dépendoient  de  lui, 
ôc  produifirent  au  grand  jour  des  exemples  de  fon  inhumanité. 
Après  cet  expofé  »  ils  protefterent  que  pour  eux  ils  n'avoient 
fait  autre  chofe  que  de  répouffer  Pinjure  ôc  la  violence  ,  en 
fuivant  les  ordres  de  l'Empereur;  qu'ainfi  Albert  étant  l'auteur 
de  tous  les  maux,  on  devoir confîdérer  attentivement,  com- 
bien il  étoit  important  à  toute  l'Allemagne  d'exécuter  au  plu- 
tôt le  Décret  qui  avoit  été  prononcé  contre  lui ,  comme  con- 
tre un  ennemi  de  l'Empire  ,  ôc  contre  un  furieux  ,  ôc  d'arrê- 
ter les  progrès  de  l'infolence  ôc  de  l'audace  :  ils  conjuroienc 
ceux  qui  aimoient  l'ordre  ôc  l'équité  ,  de  faire  tous  leurs  efforts 
pour  étouffer  un  monflre  qui  ravageoit  l'Allemagne  j  ils  exhor- 
toient  enfin  tout  le  monde  à  refufer  à  ce  Prince  tous  les  fe- 
cours  dont  il  auroit  befoin .,  ôc  à  rejetter  avec  horreur  toutes^ 
feS  noires  calomnies. 

Tandis  qu'on  combattoit  par  des  écrits  ,  Albert  ayant  reçu 
foixante-dix  mille  écus  d'or  pour  la  rançon  du  duc  d'Aumale  , 
leva  des  troupes  dans  la  Saxe,  avec  lefquelles  il  fe  rendit prom- 
ptement  à  Schweinfurt  le  i  o  de  Juin ,  accompagné  de  huit  cens 
hommes  de  cavalerie  ;  ôc  de  fept  compagnies  d'infanterie  5 


442  H  I  S  T    O  I  U  E 

^—  g  il  entra  pendant  la    nuit  dans   cette  ville ,  du  côté  qui  n'é- 

Henri  il  toit  pas  afTiegé.  Mais  voyant  que  tout  étoit  réduit  à  la  der- 
I  j-  y  4.  niere  extrémité,  il  profita  de  l'occafion  ,  ôc  trois  jours  après, 
ayant  pillé  la  place  ,  il  en  fortit  fans  bruit  au  milieu  de  la  nuit, 
avec  le  canon  &  dix-huit  compagnies  de  cavalerie  ôc  d'infan- 
terie ,  fans  laiffcr  dans  le  corps  de  garde  ni  aux  portes  aucunes 
fentinelles  '  :  enfuite  il  prit  le  chemin  deKitzingen^  ville  fituée 
fur  le  Mein.  Les  Alliez  s'étant  apperçûs  à  la  pointe  du  jour; 
qu'Albert  avoir  pris  la  fuite ,  Henri  de  Brunfwick  entra  dans 
la  ville  avec  une  partie  des  troupes  :  il  prit  ce  que  les  ennemis, 
prefTez  de  fe  retirer,  n'avoient  pu  emporter  ;  il  mit  enfuite  le 
feu  dans  la  place  :  les  autres  pourfuivirent  Albert  5  &  comme 
il  marchoit  lentement  à  caufe  du  canon  ,  ils  le  joignirent ,  ÔC 
Tobligerent  de  s'arrêter.  Albert  fe  défendit  vigoureufement  ; 
jufqu'à  ce  qu'il  vit  qu'il  avoit  affaire  à  toute  l'armée  des  Al- 
liez. Alors  ne  pouvant  refifter  à  tant  de  monde ,  il  avertit  fcs 
foldats  de  prendre  la  fuite,  ôc  fe  retira  lui-même  avec  quelques 
troupes.  Il  paffa  enfuite  la  rivière  y  ou  il  perdit  tout  fon  bagar 
ge  ,  ôc  arriva  enfin  à  Kitzingen, 

'  A  la  nouvelle  de  cette  déroute ,  Blaffembourg  ,  ville  prin- 
cipale des  Etats  d'Albert ,  ôc  l'unique  qui  lui  reftoit  alors ,  fe 
rendit  huit  jours  après  à  Ferdinand  ;  Henri  Plawen,qui  avoit 
commencé  lefiége  ,  étoit  mort  quelque  tems  auparavant.  C'eft 
ainfi  qu'Albert,  dépouillé  de  toutes  ces  places,  reçut  la  jufte 
punition  due  à  fes  cruautez ,  ôc  à  tous  fes  crimes.  Il  fe  retira 

oûiic^'^de  '  ^'^^<^'-'<^  ^'^^^  l^s  frontières  de  la  Lorraine  j  enfuite  il  fe  réfugia 
tous  fes  Ecats  à  la  Gourde  France.  Après  fa  défaite,  Henri  de  Brunfwick 
reprit  fes  premiers  deffeins  ,  ôc  le  Ciel  permit  que  l'Allema- 
gne fut  encore  en  proye  aux  fureurs  des  Allemans.  Henri  de 
Brunfwick  commença  à  faire  éclater  la  fienne ,  en  entrant  dans 
la  baffe  Allemagne  ,  oii  il  fomma  un  grand  nombre  de  Villes, 
de  Princes  ôc  de  Gentilshommes ,  de  lui  donner  de  l'argent , 
après  les  avoir  obligez  d'obéir  à  fes  ordres.  Il  maltraita  parti- 
culièrement le  duc  de  Meckelbourg  ,  ceux  de  Lunebourg, 
d'Anhalt  ôc  de  Mansfeld.  D'un  autre  côté ,  à  la  follicitation  de 
Brunfwick,  lesEvêques,  avec  le  reite  des  troupes,  attaquèrent 


fe  retire  en 
France. 


I  II  y  a  dans  le  texte  :  Stattomhm 
erebris  ad  portarum  ciiflodiam  reliclis. 
,Ce  qui  eli  Ja  propolîrion  contradiitoi- 


re.  On  a  fuivi  la  correélion  de  Pierre 
du  Puy.  Voyez  SIeidan  liv.  25. 

les 


DE  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I  V.  XIÎI.       44? 

les  habitans  de  Rotembourg ,  ville  de  l'Empire ,  &  même  le  - 

comte  d'Henneberg  ,  qui  s'étoit  tenu  tranquille  chez  lui  pen-  Henri  IL 
dant  cette  dernière  guerre  :  au  refte ,  ils  n'agifToient  de  la  for-     1  5  ^  4- 
te ,  que  pour  obliger  ces  villes  ôc  ces  Princes  à  entrer  dans  les 
fi*ais  d'une  guerre  qu'on  avoir  entreprife  pour  l'intérêt  public. 
Cette  affaire  fut  enfin  accommodée  par  l'entremife  des  autres 
Princes. 

Cependant  les  Etats,  preffez  par  l'Empereur  ^s'affemblerent 
encore  une  fois  à  Wormes  au  mois  de  Juillet.   Comme  l'on 
appréhendoit  qu'Albert,  qui  s'étoit  réfugié  en  France,  ne  fit 
de  nouvelles  entreprifes  dans  l'Alface  ôc   dans  d'autres  en- 
droits voifins ,  appuyé  des  forces  du  Roi ,  les  Etats  de  la  pro- 
vince du  Rhein  envoyèrent  quelques  troupes  fur  les  frontières 
de  Lorraine ,  pour  garder  les  paffages.  Mais  les  foldats  ne  fe 
contentant  pas  d'exécuter  les  ordres  qu'ils  avoient  reçus ,  paf- 
ferent  outre ,  &  après  avoir  caufé  de  grands  maux  dans  cette 
Province,  s'en  retournèrent  fans  rien  faire  autre  chofe, parce 
que  perfonne  ne  remuoit  de  ce  côté-là.  Le  Roi  s'étant  trouvé 
offenfé  de  la  conduite  des  Impériaux ,  parce  que  la  Lorraine 
étoit  alors  fous  fa  protection  ,  écrivit  en  Allemand  aux  Etats 
qui  s'étoient  rendus  de  Wormes  à  Francfort ,  ôc  leur  envoya 
le  premier  d'Odobre  une  Lettre^  par  laquelle  il  les  prioit  de      Lettre  Ju 
fe  reffouvenir  de  l'union  qu'il  v  avoir  entre  l'une  ôc  l'autre  na-  ^°!,^!'^  ^"^^ 
tion.  il  leur  dit ,  qu  il  voyoït  avec  douleur  cette  étroite  oc  ia- 
lutaire  amitié  fur  le  point  d'être  rompue  par  la  fa£lion  de  quel- 
ques particuliers  j  qu'en  effet ,  par  les  follicitations  de  ces  per- 
fonnes ,  quelques  Etats  de  l'Empire  avoient  pris  les  armes  con- 
tre lui,  dans  le  tems  qu'il  y  penfoit  le  moins ,  fans  aucun  fu- 
jet  J  ôc  fans  lui  avoir  auparavant  déclaré  la  guerre  j  qu'enfin 
ce  qui  lui  paroiffoit  encore  plus  odieux  ,  étoit  que  tout  ceci 
fe  paffoit,  fous  prétexte  de  pourfuivre  Albert.   «  Eft-ce  ainfi 
3i  ajoûtoit  le  Roi,  que  mes  ennemis  veulent  me  rendre  odieux, 
05  pour  avoir  voulu  conferver  l'ancienne  amitié  qui  eft  entre 
«  les  deux  Nations  ?  Quelqu'un  ignorc-t'il  que  de  tout  tems  les 
î>  Princes  afRigez ,  ôc  fur  tout  les  Allemands ,  ont  trouvé  dans  la 
05  générofité  ôc  l'humanité  des  François  un  azileaffuré  ôc  des  fe- 
=^  cours  certains  f  Pourquoi  donc  me  fait-on  un  crime  d'avoir 
05  reçu  ôc  fécouru  Albert  ?  Je  ne  défavoùe  pas  le  fait ,  ôc  fi  j'étois 
P  vain  ôc  ami  de  i'oftentation ,  j'aurois  lieu  de  m'en  glorifier. 
Tom.  IL  Kkk 


444  HISTOIRE 

■  3'  Car,  qu'y-â-t'il  de  plus  digne  d'un  Prince,  que  de  felaîiïeîf 

xj^        TT    ""  toucher  par  le  malheur  d'un  autre  Prince  ?  Et  que  peut-on 
rlENRi  il.  !j       1  ui  J     r     1  1      •   r  j 

3'  trouver  de  plus  noble,  que  de  loulager  les  mrortunez  dans 

^  ^  ^'  »  leurs  difgraces  ?  Certes ,  continuoit-il ,  je  délirerois  bien  plutôt 
«'  voir  Albert ,  tranquille  dans  Tes  Etats ,  jouir  de  fes  riches  heri- 
»  tages,  qu'affligé,  banni  ôc  abandonné  de  tout  le  monde.  Je 
w  voudrois  auffi  que  ce  Prince  ne  fe  fût  jamais  précipité  dans 
M  ce  labyrinthe  de  malheurs?  ou  du  moins,  puifque  c'eft  fa 
3'  feule  refTource ,  qu'on  traitât  avec  lui  à  des  conditions  raifon- 
»  nables.  Mais  lorfque  je  me  fuis  repréfenté  qu'Albert ,  étoit 
M  tombé  dans  tous  ces  malheurs.par  la  faute  de  mon  ennemi,  qui 
»  après  avoir  annullé  le  traité  qu'il  avoit  fait  avec  les  Evêques , 
»  l'a  confirmé  enfuite,  &  aconfeillé  lui  même  à  Albert  de  pour- 
»'  fuivre  par  les  armes  fes  juftes  prétentions  fondées  fur  les  ar- 
«  ticles  de  ce  traité  î  j'ai  cru  qu'il  eût  été  indigne  d'abandon- 
«  donner  un  ami  ôc  un  Prince,  ou  du  moins  de  n'être  pastou- 
»  ché  de  fon  infortune.  Quoi  qu'il  en  foit ,  je  n'ai  jamais  pen- 
M  fé  à  lui  donner  du  fecours  contre  les  Etats  de  l'Empire  , 
«  ni  à  blefler  en  rien  les  loix  de  l'amitié  ,  que  j'obferve  reli- 
ai gieufement,  ôc  que  j'ai  réfolu  de  ne  jamais  violer,  pourvu 
3'  que  vous  vous  comportiez  de  même.  Vous  ne  devez  donc 
w  attendre  de  moi  que  la  paix  ,  ôc  que  des  marques  de  ma  bien- 
t»  veillance  :  je  vous  demande  auffi  que  vous  ne  vous  laif- 
«  fiez  pas  tromper  par  les  fourberies  ôc  les  artifices  de  mes 
»'  ennemis,  qui  rendent  publiques  leurs  affaires  particulières,  à 
=>  votre  honte  ôc  à  votre  préjudice  ;  que  vous  ne  preniez  pas 
t»  les  armes  pour  eux  ,  ôc  que  vous  ne  leur  fournilTiez  pas  de 
=^  l'argent,  ou  d'autres  fecours  contre  moi.  Il  ne  me  refîeplu^ 
»  qu'à  vous  dire  de  me  faire  fçavoir  au  plutôt  votre  réfolu- 
«  tion ,  par  celui  qui  vous  rendra  cette  Lettre  ;  ôc  que  fuivant 
»  rancien  ufage,  confirmé  par  le  dernier  traité  dePailaw,  vous 
s»  ayiez  foin  de  pourvoir  à  la  fureté  des  Ambaffadeurs  que  je 
M  dois  envoyer  à  la  première  Diète  de  l'Empire,  que  l'on  con- 
3'  voquera  pour  la  Paix  générale  ». 

On  répondit  au  Roi,  qu'on  avoit  envoyé  de  la  cavalerie  en 
Lorraine ,  non  pour  y  caufcr  du  défordre ,  mais  dans  l'inten-' 
tion  de  s'oppofer  aux  entréprifes  d'Albert,  que  les  Etats  avoient 
dcclaré  ennemi  de  l'Empire  ;  que  pour  ce  qui  concernoit  les 
Ambafladcurs  ôc  la  Paix  générale  ,  n'ayant  pas  re(^u  d'ordre ,  ils 


D  E  J.  A.  D  E  TH  O  U  ,  L  I  V.  XIIÎ.  44,- 
croyoient  qu'il  étoit  jufle  de  s'aboucher  avec  leurs  Confedé- 
rez  3  qu'ils  ne  réfuferoient  pas  de  faire  tout  ce  qui  feroit  jufte  Henri  II 
ôc  raifonnable.  Dans  le  même  tems  on  apporta  une  Lettre  15-^4^' 
d'Albert,  qui  après  s'être  plaint  amèrement  d'Antoine  Perre- 
not  évêque  d'Arras ,  fe  répandoit  en  invedives  contre  i'élecleur 
de  Trêves  ,  l'évêque  de  Strasbourg  6c  le  Landgrave  de  Hefle, 
qu'il  appelloit  des  Gentilshommes  fanguinaires  ^  qui  avoient 
attenté  à  fa  vie. 

Il  y  eut  auiïi  dans  la  Bohême  quelques  troubles  au  fujet  de    Troubles  dé 
la  relis^ion.  Ferdinand  avoit  ordonné  à  fesfuiets,  par  un  édit  Bohemcaufu- 

'1  •    r  •  Ul-  1  •  u  j  !>    j     •    -n         jet  de  la  Kel.^: 

quil  avoit  tait  pubher,  de  ne  rien  changer  dans  ladmmiftra-  gioii. 
tion  de  l'Euchariftie  ,  ôc  de  fe  contenter  de  coniniunier  fous  une 
feule  efpéce  ,  félon  fufage  reçu  dans  fEglife  depuis  plufieurs 
fiécles.  Les  Seigneurs,  la  NoblefTe  ,  ôc  une  grande  partie  des 
"Villes,  ne  pouuant  fe  foiimettre  à  cette  ordonnance, en  avoient 
fouvent  parié  au  Roi  5  mais  leurs  prières  n'avoient  eu  aucun 
fuccès  :  ils  lui  firent  encore  de  nouvelles  remontrances ,  ôc  le 
fupplierent  de  leur  permettre  de  communier  fous  les  deux  ef- 
peces ,  fuivant  le  précepte  de  Jefus-Chrift  ,  ôc  l'ufage  de  la  pri- 
mitive Eglife.  Ferdinand  leur  répondit  le  23  de  Juin,ôc  leur 
fit  connoitre  par  une  Lettre  datée  de  Vienne  ,  qu'étant  le 
fouverain  magiftrat  du  Royaume ,  à  qui  ils  dévoient  i'obéïlTan- 
ce  après  Dieu ,  il  étoit  furpris  qu'ils  ne  vouluffent  pas  fe  con- 
former à  fes  volontcz  ,  ôc  que  favorifant  les  opinions.de  quel- 
ques novateurs ,  ils  fe  laiflafTent  emporter  par  l'orgueil ,  ôc  par 
îa  curiofité,  ôc  fe  détournaffent  de  la  voye  que  leurs  pères  leur 
avoient  tracée.  Il  leur  dit  enfuite ,  que  l'affaire  demandoit  un 
mûr  examen  ,  ôc  qu'il  tâcheroit  de  faire  connoitre  à  tout  le 
monde  le  zèle  qu'il  avoit  pour  le  repos  ôc  le  falut  de  fon  peu- 
ple i  qu'enfin  il  vouloir  qu'on  exécutât  fes  ordres  ,  Ôc  qu'on 
n'innovât  rien  fur  cet  article.  Les  Bohémiens  répliquèrent  ôc 
repréfenterent  au  Roi ,  que  ce  qu'ils  demandoient  n'étoit  pas 
nouveau  ,  mais  entièrement  conforme  à  l'inftitution  de  Jefus- 
Chrift,  ôc  à  l'ancien  ufage  de  l'Eglife  ,  ôc  que  ce  n'étoit  ni  i'or- 
gueûil  ni  la  curiofité,  qui  leur  faifoient  fouhaiter  qu'on  pourvût 
par  cette  grâce  au  repos  de  leurs  confciences  :  ils  ajoutèrent 
qu'ils  le  regardoient  à  la  vérité  comme  le  fouverain  Magiftrat , 
à  qui  ils  dévoient  toute  forte  de  refpe£l:  Ôc  d'obéïfifance  ;  mai'; 
que  puifque  leur  demande  ne  conccrnoit  que  le  fcrvice  de 

Kkkij 


44^  '         HISTOIRE 

^^^^____  Dieu  ,  ils  le  prioient  de  ne  point  forcer  leurs  confciences,  Se 
Henri  II   ^^  "^  P^^"^  fouffrir  qu'ils  fuflent  privez  plus  longtems  d'un  fi 
'  précieux  avantage. 
^  ^  Peu  de  tems  avant  l'affaire  de  Bohême .  Jean  Friez  abbé  de 

!;!,?■? hommes  Ncwftadt  ,  daus  le  diocéfe  de  Wu-tzbourg ,  à  qui  on  repro- 
diftingués. ,  choit  d'avoir  embraffe  le  Lutheranilme ,  courut  de  grands  ni- 
ques au  fujet  de  la  religion.  Le  6  de  Mai  on  le  fomma  de 
fe  rendre  dans  Pefpace  de  fixjoursà  "Wirtzbourg,  pour  répon- 
dre aux  queftions  qu'on  lui  feroit.  On  lui  propofa  donc,  non 
feulement  les  principaux  articles  de  la  foi  Catholique ,  mais 
encore  ceux  qui  regardoient  les  cérémonies  ôc  la  difcipline 
de  l'Eglifc.  Il  y  répondit  le  28  de  May  :  quoique  ,  félon  lui, 
il  eût  affez  clairement  prouvé  la  folidité  de  fes  opinions  par  les 
témoignages  des  Pères  Ôc  par  l'Ecriture  fainte,  il  fut  néanmoins 
condamné  le  25-  de  Juin  ,  Ôc  privé  de  toutes  fes  fondions. 
Tout  ceci  fe  paffa  en  Allemagne  pendant  cette  année  ,  qui 
fut  la  dernière  de  la  vie  de  Jean  Friez.  Cet  abbé  avoit  fait 
d'abord  profeffion  dans  l'ordre  des  Cordeliers ,  où  il  fut  choifi 
pour  prêcher  dans  l'églife  de  Mayence.  Il  compofa  plufieurs 
ouvrages ,  écrits  avec  tant  de  modération  que  ,  malgré  la  di- 
vifion  qui  régnoit  en  Allemagne  au  fujet  de  la  religion ,  il  ga- 
gna les  bonnes  grâces  des  deux  partis.  Enfin  il  mourut  le  jour 
de  la  Nativité  de  la  Vierge ,  au  milieu  d'une  occupation  Ci 
louable. 

Xifte  Betulée  mourut  auffi  dans  la  même  année  à  Ausbourg, 
où  il  étoit  né  ôc  où  il  avoit  gouverné  le  Collège  pendant  feize 
ans.  Tant  que  ce  grand  homme  vécut ,  il  s'appliqua  beau- 
coup à  écrire  ôc  à  enfeigner ,  pour  faire  fleurir  les  belles  lettres. 
Après  fa  mort ,  deux  frères  nommez  Jean-Batifte  ôc  Paul  Hin- 
zelle  fes  difciples  ,  lui  firent  des  funérailles  magnifiques ,  en 
reconnoiffance  du  foin  qu'il  avoit  pris  de  leur  éducation. 

Peu  de  tems  après ,  Simon  Portis  le  fuivit ,  ôc  finit  fa  carrière 
dans  fa  patrie,  âgé  de  5^7  ans.  Il  avoit  été  difciple  de  Pom- 
ponace  de  Mantouë  ,  célèbre  Philofophe  de  fon  tems.  Il  ne 
céda  en  rien  à  fon  maître  5  il  le  furpaffa  même ,  par  les  orne- 
mens  de  la  langue  Greque  ôc  des  belles  Lettres ,  qu'il  joignit 
à  la  connoiffance  delà  Philofophie  péripatéticienne,  quijuf- 
qu'alors  n'avoir  été  traitée  que  par  des  Dodeurs  grofïiers  ôc 
barbares.  Cependant  comme  il  donnoit  un  peu  trop  dans  la 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L I  V.  XIII.       447 

do£lnne  d'Ariftote  i  on  s'imagina  qu'il  avoit  fuivi  les  erreurs  "'* 

de  Pomponace  ',  au  fujet  de  l'ame  ôc  de  l'entendement  hu-  Henri  IL 
main.  Quoiqu'il  en  foit ,  il  nous  refte  plufieurs  ouvrages  qu'il  1554. 
a  écrits  fu^r  cette  matière ,  Ôc  qui  lui  ont  acquis  une  grande 
réputation.  Dans  le  tems  qu'il  profelToit  à  Pife ,  il  avoit  aufli 
entrepris  l'hiftoire  des  poiffons  5  mais  ayant  vu  l'ouvrage  que 
Rondelet  avoit  compofé  fur  les  Mémoires  de  Guillaume  Pe- 
lifîier  évêque  de  Montpellier  ,  il  abandonna  fon  entreprife. 
Ce  contre-tems  lui  caufa  un  chagrin  fecret,  de  voir  qu'il  per- 
doit  la  gloire  qu'il  feflattoit  de  tirer  de  fon  travail:  car  il  fen- 
toit  bien  qu'il  ne  devoir  pas  s'expofer  à  perdre  la  réputation 
qu'il  s'étoit  acquife  depuis  fi  long-tems  ,par  un  defir  de  l'aug- 
menter dans  une  occafion  fi  contraire  à  fes  defleins. 

Sigifmond  de  Ghelen  ,  nanf  de  Bafle  ,  mourut  en  Bohême 
dans  la  même  année.  Quelques-uns  prétendent  que  fa  mort 
n'arriva  qu'un  an  après.  La  pauvreté  fut  le  partage  de  ce  grand 
homme  pendant  toute  fa  viejaulli  Erafme  le  crut-il  digne  d'u- 
ne fortune  au  delTus  de  celles  de  ce  monde.  Il  s'appliqua  à 
traduire  la  plupart  des  auteurs  Grecs  ,  ôc  fur-tout  à  corrigea 
les  oeuvres  de  Pline  fur  les  anciens  manufcrits. 

Dans  le  même  tems  François  Franchini  né  à  Cofenze  dans 
la  Calabre  ,  mourut  dans  la  force  de  fon  âge  à  Rome,  oi^i  il 
avoit  palTé  une  grande  partie  de  fa  vie.  Il  eut  l'art  de  marier 
les  Mufes  avec  Mars  5  il  fuivit  Charle-Quint  dans  fes  victoires, 
Ôc  fe  trouva  à  la  malheureufe  expédition  d'Alger ,  qu'il  a  décrite 
en  vers.    On  peut  le  comparer  à  Ulric  Hutten  gentilhomme 
de  Franconicj  quoiqu'il  ait  écrit  dans  un  genre  bien  différent,  ôc 
on  doit  avouer  que  les  dialogues  qui  nous  reftent  de  lui ,  fem- 
blables  à  de  petites  planches  qu'on  a  fauvées  d'un  grand  nau- 
frage ,  ne  cèdent  en  rien  à  ceux  de  Lucien  ;  au  moins  \qs  per- 
fonnes  qui  font  en  état  de  porter  leur  jugement  fur  des  ouvra- 
ges de  cette  nature ,  les  lifent  encore  aujourd'hui  avec  beau- 
coup de  plaifir.  Il  fut  inhumé  dans   J'églife  de  la  Trinité  du 
Mont,  après  avoir  poffedé  pendant  fa  vie  Pévêché  de  Maffa 
ôc  de  Populonia  en  Tofcane,  auquel  Paul III.  l'avoit  nommé. 

Revenons  maintenant  aux  affaires  de  la  France.   Le  Roi     ^ff'^Jrcs  de 
voyant  qu'on  avoit  en  vain  parlé  de  la  paix ,  ôc  que  les  foins  Cuenc  en 

T>  Li-  -  I        •   •  î-iandrcs. 

1  Poinponace  a  publié  un  ouvrage    1    opinion  ,  comme  philofophe,  &  quil 

furcefujec.  Il  difoit  qu'il  fuivoit  cette   I    la  condamnoit  comme  Chrc'cien. 

K  k  k  lij 


44»  HISTOIRE 

nu  ■  du  cardinal  Poole  avoient  été  inutiles ,  fît  préparer  des  vivres, 

Henri  IL  ^^^  canons  ,  des  pontons ,  ôc  tous  les  autres  inftrumens  de 
1774.  guerre,  6c  donna  ordre  à  fes  troupes  de  fe  rendre  à  Crecy  en 
Laonnois  ,  pour  le  18  de  Juin.  L'armée  étoit  compofée  de 
vingt- cinq  compagnies  Françoifes  ,  011  il  y  avoir  d'anciens  6c 
de  nouveaux  foldats  j  de  deux  régimens  Allemans  qui  étoient 
fous  la  conduite  du  Rheingrave  6c  de  Reiffenberg  :  outre  cela 
il  y  avoit  vingt-cinq  compagnies  de  Suifles,  quinze  cens  gens- 
d'armes  6c  deux  mille  tant  chevaux- légers,  qu'arquebuliers  à 
cheval.  Toutes  ces  troupes  ayant  eu  ordre  de  s'avancer  jus- 
qu'à Marie ,  le  connétable  de  Montmorency  6c  le  maréchal 
de  S.  André  vinrent  au  camp.  Le  Roi  avoit  auili  fait  afTem- 
bler  d'autres  troupes  dans  differens  endroits.  On  avoit  mis  à 
S.  Quentin  environ  dix  mille  hommes  d'infanterie  ,  trois  cens 
gens-d'armes  6c  cinq  cens  chevaux-legers ,  que  le  prince  de  la 
Roche-fur-Yon  commandoit.  On  envoya  à  Mezieres  fous  la 
conduite  du  comte  de  Rockendorff  6c  du  baron  de  Fontenay, 
quinze  compagnies  de  Vieux  foldats,  qu'on  avoittirez  dcsgar- 
nifons  de  Metz^  de  Verdun,  de  Toul  6c  des  autres  places  des 
environs ,  6c  quatre  compagnies  d'Anglois  6c  d'Ecofîbis ,  avec 
deux  régimens  Allemans.  On  y  joignit  encore  deux  censgens- 
•  d'armes,  6c  huit  cens  chevaux-legers  6c  arquebu'iers  à  cheval > 

dont  le  prince  de  Condé  avoit  le  commandement.  Deux  cens 
.  chevaux  Allemans  fuivoient  toutes  les  troupes,  qui  avoient  à 
leur  tête  le  duc  de  Nevers  gouverneur  de  Champagne.    Le 
Roi  avoit  aind  diftribué  fon  armée  ,  afin  que  l'ennemi  ne  pût 
fçavoir  quel  chemin  il  prendroir.    Le  prince  de  la  Roche- 
fur-Yon  Ht  les  premiers  atles  d'hoftilité  en  Artois.  Après  que 
nos  foldats  eurent  ravagé  une  grande  partie  de  cette  province, 
le  connétable  de  Montmorency  ,  à  qui  Antoine  de  Bourbon, 
duc  de  Vendôme  6c  gouverneur  de  Picardie,  s'étoit  joint  à 
Eftrée-au-pont ,  prit  far  la  gauche,  comme  s'il  eût  voulu  aller 
à  Avenes  5  ce  que  l'ennemi  effeélivement  s'imagina.   Ainfi 
les  Impériaux   ayant  abandonné  les  villes  de   Chimay  i  de 
Trelon  ,  de  Glaion  6c  de  Convins ,  nos  troupes  s'en  emparè- 
rent ,  ôc  en  démolirent  toutes  les  fortificanons. 
Exploits  du        Le  duc  de  Nevers  ayant  pafle  la  forêt  d'Ardenne  ,  en  mar- 
ver'^s  en  Flaiî-  ^hant  par  un  chemin  très-difficile,  au  travers  des  bois  6c  des 
dre.  ^         vallées  étroites ,  remplies  de  rochers ,  arriva  en  deux  jours  au 


DE  J.   A.  DE  THOU,  Liv.  XÎII.       44^ 

Val  de  Surande  proche  le  Fort  de  Linchant  qu'on  avoir  nou- 
vellement détruir.  Cette  vallée  eft  divifée  par  le  torrent  de  Henri  IL 
Semois ,  qui  fe  décharge  dans  la  Meufe  au  deflbus  de  Châ-  1554. 
teau-Regnault.  Enfuite  on  envoya  le  feigneur  de  Jametz , 
avec  un  régiment  François  ôc  quelques  canons  ,  pour  s'empa- 
rer du  Château  d'Orcimont  que  fa  fituation  défend  mieux  que 
fes  fortifications.  Un  rocher  efcarpé  l'environnoit  de  deux  cô- 
tez  ;  on  pouvoit  approcher  de  la  place  par  un  autre  côté,  mais 
l'ennemi  ne  croyoit  pas  qu'il  fut  poiTible  d'y  drefler  des  batte- 
ries. Colas  Loys ,  Ueutenant  de  Barfon  gouverneur  de  cette 
place  ,  mais  qui  n'y  étoitpas  alors,  refufa  de  fe  foumettre,  lorf- 
qu'on  l'envoya  fommer  de  fe  rendre  ,  voulant  voir  auparavant 
le  canon.  Dès  qu'il  eut  vu  les  batteries  dreilées ,  à  quoi  il  ne 
s'attendoit  pas ,  ôc  qu'on  eût  tiré  un  coup  ou  deux,  il  prit  le 
parti  de  fe  retirer  avec  quelques-uns  de  fes  amis  par  une  porte 
dérobée ,  ôc  abandonna  fes  compagnons ,  qui  fe  rendirent  audî- 
tôt.  Enfuite  on  alla  camper  à  Louette  &  à  Villarfi  ,  que  la  LofTe 
avoir  fait  fortifier  à  la  hâte.  Dans  le  même  tems  notre  armée 
entra  dans  le  Fort  dejadines,  d'où  l'ennemi  s'étoit  retiré  après 
y  avoir  mis  le  feu.  On  voyoit  de  tous  cotez  les  payifans  pren- 
dre la  fuite  avec  leurs  troupeaux  ^  &  ce  qu'ils  avoient  pu  em- 
porter de  leurs  meubles.  Le  19  de  Juin  le  duc  de  Nevers  arriva 
à  Valfimont ,  ville fituée  dans  une  agréable  vallée,  arrofée  par 
un  torrent  qui  fe  précipite  des  montagnes  voifines.  Enfin  on 
fit  partir  le  Hérault  Angoulêmepour  aller  au  château  de  Beau- 
rin,  afin  de  l'obliger  à  fe  rendre.  Cette  place  étoit  fituée  fur  les 
confins  du  payis  de  Liège,  ôc  appartenoit,  aufÏÏ-bien  ,  que  Val- 
fimont, à  Charle  de  Barlemont,  Intendant  des  finances  dans  les 
Pays-Bas.  Lagarnifon  de  ce  Fort  refufa  d'abord  de  fe  rendre; 
mais  auiTi-tôt  que  le  duc  de  Nevers  eut  fait  approcher  quatre 
pièces  de  canon ,  elle  fe  rendit  à  difcrétion.  On  y  fit  prifon- 
nier  Jean  Colichart  natif  de  Bains  en  Hainault,  avec  envi- 
ron quarante  hommes  de  fes  gens ,  entre  lefquels  étoit  Gé- 
rard capitaine  du  Fort  de  Jadines  ,  qu'on  avoir  pris  quelque 
tems  auparavant,  de  ce  nombre  étoit  aufli  la  LolTe  qu'on  ne 
traita  pas  comme  un  prifonnier  ,  ôc  qu'on  envoya  à  Mezieres, 
pour  lui  faire  fouffrir  le  fupplice  que  méritent  les  rébelles.  La 
LofTe  étoit  François  ,  &  avoir  fuivi  en  premier  lieu  le  parti 
de  Lûmes  ,  dont  nous  avons  déjà  parlé  j  ce  capiraine  eta^it 


45-0  HISTOIRE 

-  mort,  il  avoit  pris  parti  chez  les  ennemis.  Après  la  prife  de  Beau- 
XT  TT  rin,  on  mit  dans  cette  place  une  compagnie  de  foldats  des 
vieux  corps  y  avec  environ  cinquante  arquebufiers  à  cheval. 
^  '  ^'  Tandis  que  les  ennemis  étoient  encore  effrayez  des  exploits 
du' duc  de  Nevers  dans  le  payis  de  Liège,  ôc  que  le  prince  de 
la  Roche-fur-Yon  les  inquiétoit  par  les  courfes  qu'il  faifoit  en 
Artois,  le  connétable  de  Montmorency  pourfuivoit  toujours 
fon  chemin.  Le  maréchal  de  S.  André  alla  vers  Maubert-fon- 
taine,  où  il  campa  le  22  de  Juin,  avec  quatre  cens  gens-d'ar- 
mes ,  fept  cens  chevaux-legers  ,  un  régiment  François  d'infan- 
terie ,  &  la  plus  grande  partie  du  canon.  De-Ià  il  vint  à  Roc- 
roy ,  qui  de  ce  côté-là  efl:  la  dernière  place  de  notre  frontière. 
Enfuite  on  fut  oblige  de  paffer  au  milieu  des  forêts  ôc  des  bois  ; 
les  chemins,  naturellement  difficiles  ,  l'étoient  devenus  encore 
davantage,  par  le  foin  que  les  ennemis  avoient  pris  de  couper 
de  côté  ôc  d'autre  des  arbres,  dont  ils  avoient  embaraffé  les  rou- 
tes ,  d'où  l'on  ne  pouvoir  fortir  pour  entrer  dans  la  plaine,  qu'a- 
près avoir  fait  au  moins  fept  lieues.  Cependant  on  vint  à  bout 
de  furmonter  toutes  ces  difficultez ,  par  les  foins  de  ceux  qui 
connoiflbient  le  payis  ôc  par  les  travaux  des  pionniers.  Le  len- 
demain fur  le  midi,  les  troupes  pafTerent  fans  aucun  danger,avec 
le  canon  qu'on  fît  avancer  jufqu'à  Mariembourg,  qui  eft  la  pre- 
mière ville  qu'on  trouve  dans  le  payis  ennemi,  vis -à-vis  Mau- 
bert-fontaine.  Le  maréchal  de  S.  André  ayant  été  lui-même 
reconnoître  la  place,  fit  faire  des  lignes  ôc  drelfer  les  batteries. 
La  terreur  s'empara  d'abord  de  f  efprit  des  affiégez  ,  qui  ne 
penfoient  à  rien  moins  qu'à  cette  entreprife  :  leur  crainte  loin 
de  diminuer  augmenta  encore  ,  lorfqu'ils  apprirent  que  nos 
foldats  avoient  repouffé  deux  fois  Julien  Romero ,  qu'on  en- 
voyoit  à  leur  fecours  avec  des  Efpagnols  d'élite.  A  l'arrivée 
du  Connétable  ,  on  approcha  plus  près  de  la  ville  :  après  trois 
jours  de  fiége  ,  ôc  qu'on  eut  tiré  cent  vingt  coups  de  canon  ,  la 
garnifon  demanda  à  capituler.  Oïs^  permit  aux  foldats  de  fortir 
de  la  ville  ,  bagues  fauves  ,  à  condition  qu'ils  y  laifferoient 
leurs  armes  ;  que  Rinfart  gouverneur  de  la  place,  ôc  les  autres 
ofîiciers ,  demeureroient  prifonniers  ,  Ôc  qu'on  cederoit  à  nos 
troupes  les  vivres  ôc  le  canon  de  la  ville.  Àinfi  en  peu  de  jours 
6c  fans  répandre  de  fang ,  Mariembourg  ,  qui  tire  fon  nom  de 
Marie  Reine  de  Hongrie,  ôc  qui  eft  renommée  par  le  beau 

payis 


DE  J.  A.  DE  THO  U,  Li  V.  XIII.      éj^^i 

payis  de  chafTe  qu'il  y  a  aux  environs  ,  fut  réduite  fous  robéïf-  ' 

lance  du  Roi  le  28  de  Juin  ,  ôc  porta  le  nom  d'Henrienbourg  Henri  IL 
tant  qu'il  fut  à  la  France.  ^  S  S  "k- 

Le  dernier  jour  de  Juin  le  Roi  vint  au  camp,  avec  le  duc 
de  Guife ,  &  les  principaux  feigneurs  de  fa  Cour  :  à  fon  arrivée, 
on  rangea  l'armée  en  bataille ,  &  on  reçut  ce  Prince  au  bruit 
du  canon  qu'on  tira  en  ligne  de  réjoùilTance.  Le  Roi  réfolut 
de  faire  fortifier  Roc-roy  ,  fitué  entre  Maubert- fontaine  6c 
Mariembourg.  Il  chargea  de  ce  foin  la  Lande,  vaillant  capi- 
taine ,  à  qui  on  donna  trois  cens  fantafTins  j  le  gouvernement 
de  la  place  fut  confié  à  un  capitaine  Breton  nommé  P.  Breuil , 
avec  trois  compagnies  Françoifes  d'infanterie.  Déjà  le  duc  de 
Nevers  étoit  arrivé  dans  le  payis  de  Liège ,  dont  les  campa- 
gnes parurent  très-agréables  aux  foldats  ,  qui  fortoient  d'un 
payis  où  ils  n'avoient  vu  que  des  vaftes  ôc  triftes  folitudcs.  Il 
vint  camper  près  de  Givais  ,  place  fameufe  ,  fituée  fur  les 
deux  rivages  de  la  Meufe^  6c  qui  les  réunit  par  un  pont.  Pierre 
Salfede  qui  étoit  chargé  des  vivres,  y  ayant  été  envoyé  quel- 
que tems  auparavant,  avec  fix  compagnies  Françoifes  ôc  deux 
pièces  de  canon ,  mit  fous  l'obéiflance  du  Roi  Hierge  ^  qui 
sppartenoit  à  Barlemont ,  ôc  Fumay,  château  du  duc  d'Arf- 
chot.  Ainfi  les  François  occupant  tout  ce  payis,  faifoient paf- 
fer  des  vivres  en  abondance  dans  le  camp  où  étoit  le  Roi. 
Dans  le  même  tems  Tavant-garde  du  Roi  prit  ôc  pilla  le  châ- 
teau d'Agimont ,  où  étoit  Evrard  de  la  Mark  bâtard  du  comte 
de  Rochefort.  Le  lendemain  l'armée  Royale  alla  camper  en 
deçà  de  Givais  fur  le  bord  de  la  rivière.  Là  les  Anglois  ôcles 
EcofTois  qui  étoient  au  fervice  du  Roi ,  s'étant  un  peu  trop  éloi- 
gnez de  l'armée ,  furent  furpris  ôc  m.altraitez  par  l'ennemi  5  il  y 
en  eut  même  qnelques-uns  de  tuez  ,  ôc  ils  perdirent  environ 
cent  chevaux  de  prix.  Le  duc  de  Nevers  étoit  campé  de 
l'autre  côté  de  la  rivière.  A  fon  arrivée  l'ennemi  abandonna 
Château-Thierri ,  qui  étoit  au  Bailli  deNamur,  ôc  nos  troupes 
y  entrèrent.  On  trouva  dans  cette  place  quannté  de  vivres  ôc 
de  meubles  prétieux. 

Après  avoir  demeuré  fix  jours  à  Givais  ,  les  deux  armées 

continuèrent  leur  chemin  des  deux  cotez  du  fleuve,  ôc  un  jour 

après  on  vint  camper  auprès  de  Bouvines,  ôc  de  Dinant ,  ville 

ÛQ  la  dépendance  de  l'évêque  de  Liège.    Le  duc  de  Nevers 

Tom,  IL  LU 


45-2  HISTOIRE 

,  y  avoit  envoyé,  après  la  prife  deBeaurin,  le  Héraut  Angou- 
Henri  II  ^^^^  »  po^*^  demander  aux  habitans  de  Dinant ,  s'ils  vouloient 
I  ç-  f  4  *  s'en  tenir  au  traité ,  ôc  s'abftenir  de  prendre  parti  dans  cette 
guerre.  Ils  firent  une  réponfe  folle  6c  infolente  i  &  dirent  que , 
i\  on  leur  vouloir  donner  le  cœur  ôc  le  foye  du  Roi  ôc  du  duc 
de  Nevers  ,  ils  le  feroient  cuire ,  ôc  le  mangeroient  avec  plaifir 
à  leur  déjeuné.  Les  armées  étant  arrivées ,  la  ville  de  Bou- 
vines  ^ ,  de  l'ancien  duché  de  Bourgogne ,  fituée  fur  le  rivage 
d'en  deçà,  qui  n'étoit  défendue  que  par  les  habitans  ,  fut  alTié- 
gée  par  les  troupes  du  Roi.  Lorfqu'on  eut  fait  approcher  le 
canon  ,  on  battit  la  place,  qui  fut  prife  d'emblée  ,  Ôc  où  l'on 
fit  un  très-grand  carnage.  Une  partie  des  habitans  fe  noya 
dans  le  fleuve  ,  ôc  ceux  qui  le  pafferent  à  la  nage  ,  ayant  été 
pris  par  le  duc  de  Nevers,  furent  pendus ,  fuivant  les  loix  de 
la  guerre  >  pour  avoir  voulu  témérairement  effuyer  le  feu  du 
canon.  Enfin  la  chaleur  du  carnage  s'étant  ralentie  ,  on  traita 
avec  plus  de  douceur  ceux  qui  s'étoient  retirez  dans  la  Tour  : 
le  Roi  n'avoir  pas  oublié  l'humanité  que  les  Efpagnols  avoient 
fait  paroître  à  l'égard  des  François  à  la  prife  de  Teroûenne  > 
ainfi  on  les  épargna  ôc  on  leur  permit  de  fe  retirer. 

On  eut  beaucoup  plus  de  peine  à  prendre  Dinant.  Cette 
ville  s'étend  le  long  du  rivage  ,  de  l'autre  côté  de  la  Meufe  , 
ôc  a  dans  fon  enceinte  une  citadelle  bâtie  fur  un  rocher  pres- 
que efcarpé  de  tous  cotez.  L'endroit  par  où  l'on  en  peut  ap- 
procher efl:  fortifié  de  deux  grands  baftions  ôc  d'un  foflé  très- 
profond,  que  fit  autrefois  creufer  Edouard  de  la  Mark  évéque 
de  Liège ,  qui  y  avoit  auffi  fait  conftruire  un  palais  digne  d'un 
roi.  Les  habitans  animez,  ou  par  la  haine  qu'ils  avoient  pour  les 
François,  dont  cependant  ils  fuivirent  le  parti  fous  Louis  XL 
ou  excitez  par  un  orgueil  que  leur  infpiroit  le  fouvenir  d'avoir 
dix-fept  fois  fait  lever  le  fiége  à  des  Rois  ôc  à  des  Empereurs  qui 
les  avoient  attaquez ,  crurent  qu'après  la  réponfe  extravagante 
ôc  brutale  qu'ils  avoient  ofé  faire  au  duc  de  Nevers^  il  ne  leur 
reftoit  plus  que  de  foûtenir  leur  témérité  par  l'audace.  Mais 
elle  ne  demeura  pas  long-tems  impunie.  Le  duc  de  Nevers, 
ôc  Jametz ,  dont  le  cheval  fut  tué  d'un  coup  d'arquebufe,  ayant 
été  tous  deux  reconnoître  de  plus  près  la  citadelle  j  au  péril 
même  de  leur  vie ,  ils  firent  conduire  le  lendemain  quinze 
I  Petite  ville  de  la  Flandre  Françoife  ,  dans  le  Namurois  fur  la  Meufe. 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  Xm.        4^ 

pièces  de  canon  en  de-çà  de  la  Meufe ,  vers  le  côté  de  la  ville 

qui  regarde  la  rivière  :  on  en  tranfporta  autant  du  côté  du  Sep-  pj£i,;Ri  H. 
tentrion.  Enfin  après  avoir  battu  la  ville  pendant  deux  jours ,  ,  ^  ^  4 
èc  ruiné  deux  tours  ^  on  livra  l'aflaut ,  011  Gafpard  de  Coligny 
encouragea  les  foldats  à  monter.  Nous  fûmes  repoufiez^  &  les 
vaillans  capitaines  Mola,  Sarragoiïe ,  ôc  le  Fort^  reçurent  des 
bleflures  très-dangereufes.  Enfin  Coligny  ayant  exhorté  les 
François  à  fe  rappeller  la  valeur  de  leurs  ancêtres,  ôc  à  fe  figurer 
que  le  Hoi  étoit  préfent  en  perfonne  pour  donner  aux  uns  la 
récompenfe  dûë  à  leur  bravoure ,  ou  pour  couvrir  d'une  honte 
éternelle  la  lâcheté  des  autres  ,  il  monta  le  premier  à  la  brèche 
avec  Montpezat ,  tenant  à  la  main  une  enfeigne  qu'il  planta 
fur  la  muraille.  Mais  tandis  qu'ils  s'efForçoient  d'engager  les 
foldats  à  fuivre  leur  exemple  ,  &  qu'ils  attendoient  qu'on  les 
fécondât,  la  nuit  furvint  ôc  les  empêcha  de  rien  exécuter. 

Cependant  les  afiiégez  ,  ne  voyant  aucune  efpérance  de  fa- 
lut ,  fe  rendirent  au  duc  de  Nevers ,  à  condition  qu'ils  auroient 
la  vie  fauve ,  ôc  qu^on  ne  brûleroit  pas  leur  ville.  On  y  fit  en- 
trer aufïï-tôt  Boifîe  ôc  Duras  ,  avec  leurs  compagnies  d'infan- 
terie ,  pour  empêcher  qu'on  n'infultât  les  habitans.  Mais  les 
Allemands,  qui  aiment  naturellement  à  piller, s'étant  imaginé 
qu'on  avoir  fait  entrer  ces  deux  capitaines ,  afin  qu'ils  profitaf- 
fent  feuls  du  butin ,  montèrent  avec  fureur  fur  la  muraille ,  ôc 
malgré  les  François ,  ils  s'emparèrent  de  la  ville  j  la  pillèrent , 
Ôc  y  exercèrent  mille  cruautez.  Ils  n'épargnèrent  ni  les  Egli- 
fes ,  ni  les  femmes  qui  s'y  étoient  retirées  avec  leurs  enfans  ^  ôc 
firent  une  infinité  de  prifonniers  de  l'un  ôc  de  l'autre  fexe.  On 
publia  néanmoins  le  lendemain  à  fon  de  trompe  un  ordre  ,  pour 
tous  ceux  qui  avoient  pris  des  femmes ,  des  filles  ôc  des  en- 
fans  ,  de  les  laifler  aller  fans  leur  faire  aucun  mal ,  fous  peine 
de  la  vie.  Lorfqu'on  eut  commencé  à  battre  la  citadelle ,  Floion, 
qui  en  étoit  le  Gouverneur ,  fortit  avec  Hamol  qui  comman- 
doit  les  Allemands ,  pour  capituler  :  après  de  longues  contef- 
tations,  ils  convinrent  de  rendre  la  place,  aux  conditions,  qu'en 
laiffant  leurs  armes ,  le  canon  ôc  les  drapeaux,  ils  fortiroient  avec 
leurs  épées ,  leurs  poignards  ôc  tout  leur  bagage.  JuHen  Rome- 
ro  s'étoit  retiré  dans  cette  citadelle  avec  fes  foldats,  après  avoir 
été  repoulTé  près  de  Mariembourg ,  qu'il   étoit  venu  fecourir 
inutilement.  Comme  il  étoit  connu  de  nos  officiers  ^  parce  qu'il 

LUij 


4M.  HISTOIRE 

s'étoit  autrefois  battu  en  duel  à  Fontainebleau, en  préfence de 
Henri  11.  François  I.,  il  demanda  à  parler  au  Connétable.  lU'entretint 
'  i*  J  !•  d'abord  de  la  grandeur  de  fes  ancêtres,  ôc  de  la  gloire  qu'il  avoit 
acquife  à  la  guerre.  Il  flata  enfuite  le  Connétable,  en  lui  par- 
lant de  fon  habileté  dans  l'art  militaire ,  ôc  de  la  prééminence 
de  fa  charge.  Puis  il  le  pria  de  rendre  à  fes  troupes  leurs  ar- 
Inès  &  leurs  drapeaux.  Le  Connétable ,  qui  ne  vouloit  point  ac- 
corder une  grâce  de  cette  nature  à  un  Efpagnol,  lui  dit  qu'il 
ctoit  furpris  qu'un  homme  fi  expérimenté  dans  la  guerre ,  en 
ignorât  les  loix ,  ou  voulût  les  diiïimuler.  Il  ajouta  que  ce  qu'il 
demandoit  n'étoit  pas  raifonnable  ,  &  que  le  droit  des  armes 
éxigeoit  que  le  vaincu  reçût  la  loi  du  vainqueur.  Tandis  que 
l'imprudent  Romero  perdoit  le  tems  en  difcours  inutiles  y  le 
Connétable  craignant  que  les  Efpagnols  ne  perfiftafTent  dans 
leur  opiniâtreté,  leur  fit  dire  par  Bourdillon  ôc  Rabodanges, 
de  mettre  ordre  de  bonne  heure  à  leurs  affaires:  illeurfitaufii 
Tçavoir  que  Romero  avoit  déjà  penfé  aux  fiennes  ôc  à  celles 
de  quelques-uns  de  fes  amis.  Dès  qu'ils  eurent  appris  cette  nou- 
velle ,  ils  fe  rendirent  aux  mêmes  conditions  que  Floion  ôc 
Hamol ,  croyant  que  leur  Chef  les  avoit  abandonnez.  Rome-» 
ro  au  défefpoir  demanda  à  rentrer  dans  la  citadelle ,  difant 
qu'il  étoit  en  état  de  la  défendre  avec  fes  troupes.  Le  Conné- 
table lui  répondit,  que  le  Roi  lui  accorderoit  ce  qu'il  deman- 
doit ,  à  condition  que  s'il  étoit  pris ,  il  feroit  pendu  avec  fes 
gens.  Il  lui  reprocha  fa  perfidie ,  ôc  le  blâma  ,  non  d'avoir  pris 
les  armes  pour  fon  Prince,  contre  le  Roi  qui  l'avoit  comblé 
de  bienfaits ,  (  parce  que  cette  action  pouvoit  en  effet  être  excu- 
fée;  )  mais  d'avoir  eu  la  lâcheté  de  fe  mettre  au  fervice  des  An- 
glois  ôc  de  l'évêque  de  Liège.  Ce  fut  ainfi  que  le  Connétable 
humilia  cet  homme  vain  ôc  fuperbe  :  pour  le  punir  de  fa  témé- 
rité ôc  de  fon  imprudence  ,  il  le  fit  prifonnier.  C'elt  ainfi  que 
Dinant  fut  prife  :  on  rafa  la  citadelle  de  cette  ville ,  ôc  la  tour 
de  Bouvines  par  l'ordre  du  Roi. 

Après  cette  expédition,  le  Roi  honora  du  collier  de  l'ordre 
Artus  CofTé  feigneur  de  Gonor ,  frère  de  BrifTacj  il  l'envoya 
à  Mariembourg  avec  quantité  de  vivres  ,  ôc  lui  donna  le  com- 
mandement de  cette  place  tel  qu'il  l'avoit  eu  à  Metz  quelque 
tems  auparavant.  Mais  de  peur  que  les  vivres  ne  fe  confumaffent 
inutilement ,  on  décampa ,  ôc  on  fit  faire  une  marche  à  l'armée 


4^ 


DEJ.  A.  DETHOU>Lîv.  Xîîî.       ^^^ 

îe  1 3  de  Juillet  :  le  duc  de  Nevers  ayant  pafle  la  rivière  ,  n'a-  ,. 

voit  pas  tardé  à  la  joindre.  Nos  troupes  demeurèrent  cinq  -Op^j,.  jj 
jours  au  premier  endroit  où  elles  arrivèrent.  Le  duc  de  Savoye  -  <  a.  * 
Général  des  troupes  Impériales ,  craignant  que  le  Roi  ne  vînt  ^  ■>  ^' 
attaquer  Namur,  y  fit  entrer  un  grand  nombre  de  foldats ,  pour 
la  fureté  de  la  ville,  qui  ne  pouvoit  fe  défendre  par  fes  forti- 
fications. Julien  GolTelini  rapporte  dans  la  vie  de  Ferdinand 
de  Gonzague ,  que  l'Empereur  fuivit  en  cela  le  confeil  de  ce 
,.Seigneur  ,  qu'on  avoit  nouvellement  fait  revenir  de  Milan  , 
comme  nous  le  dirons  dans  la  fuite.  En  efïet,  quelques  jours 
auparavant ,  la.  plus  grande  partie  de  ceux  qui  compofoient  le 
Confeil  que  l'Empereur  avoit  fait  aflembler  à  Bruxelles ,  étoient 
d'avis  qu'on  abandonnât  Bruxelles  même  ,  pour  fe  retirer  à 
Anvers  pendant  quelque  tems  5  parce  que  Mariembourg ,  dont 
les  François  s'étoient  rendus  maîtres ,  n'étoit  éloignée  de  Bru- 
xelles que  de  dix  milles.  Gonzague  s'oppofa  feul  à  cet  avis  5  il 
lit  connoître  à  l'Empereur  qu'il  ne  pouvoit  fe  retirer  ,  fans  ex- 
pofer  fa  réputation  ôc  avilir  fa  dignité.  Il  lui  dit  encore  que  > 
fans  avoir  fait  de  préparatifs  de  guerre  ,  il  avoit  huit  mille  hom- 
mes armez,  avec  leiquels  il  pouvoit  défendre  Namur  ,  ôc  par 
ce  moyen  s'oppofer  à  l'irruption  des  François,  ôc  couvrir  le 
Brabant.  Jean-Batifte  Caflaldo  j,  officier  très  expérimenté ,  que 
l'Empereur  avoit  depuis  peu  fait  venir  de  Vienne  ^ôc  qui  avoir 
autrefois  exercé  la  charge  de  Meilre  de  Camp  fous  Gonzague, 
combattit  fon  fentiment.  Gonzague  piqué  de  cette  oppofition, 
fit  tous  fes  efforts  pour  lui  faire  goûter  fon  avis ,  ôc  en  vint  à 
bout.  L'Empereur  fuivit  donc  le  parti  que  lui  confcilloit  Gon- 
zague ,  comme  le  plus  capable  de  lui  faire  honneur.  Ce  Prince 
ayant  foûtenu  jufques-ià  Namur  par  fa  préfence ,  en  fortit  enfia 
avec  fes  troupes  ,  ôc  vint  camper  prefque  tous  les  jours  dans 
les  endroits  que  nous  avions  abandonnés  la  veille.  Tout  cela 
empêcha  le  Roi  d'aîFiéger  Namur,  ôc  lui  fit, prendre  le  che- 
iiiin  du  Hainaut  ,  il  ordonna  en  même  tems  aux  foldats  de 
prendre  des  vivres  pour  fept  jours,  ôc  de  mettre  dans  des  cha- 
rettes  ,  en  cas  de  befoin  ,  une  grande  quantité  de  provifions 
pour  l'armée. 

Ayant  ainfi  mis  ordre  à  tout,  il  fit  brûler  tout  le  payis,  pour 
fe  venger  du  ravage  que  les  ennemis  avoient  fait  dansleBou- 
lonnois.  En  même  tems  il  vint  fur  la  Sambre  ^  où  il  croyoic 

Lllii] 


45^  HISTOIRE 

u.»^,.— ,«ui«  rencontrer  Tennemi  au  paflage  de  cette  rivière  ;  qui  prend  fon 
lÎENRi  II  ^^^^^  V^^  Landrecy  &  parMaubeuge,  ôcfe  décharge  dans  la 
.  ç,  -  .  '  Meufe  auprès  de  Namur.  Mais  n'ayant  rencontré  qui  que  ce 
foit^  il  pafTa  la  rivière,  ôc  alla  camper  au-delà  le  ip  de  Juillet. 
Comme  l'ennemi  n'étoit  éloigné  que  d'environ  quatre  milles, 
le  Roi  divifa  fon  armée  en  trois  corps ,  &  donna  l'arriere-garde 
au  Connétable  ,  pour  foûtenir  l'attaque  de  l'ennemi ,  s'il  appro- 
choit.  L'armée  s'étant  donc  mife  en  chemin ,  on  arriva  le  len- 
demain à  Marîmont ,  maifon  de  plaifance  de  la  reine  de  Hon-  ^ 
grie ,  OLi  les  coureurs  avoient  mis  le  feu  avant  l'arrivée  du  RoiJ 
Rockendorff  voulut  aulli  s'emparer  de  Nivelledans  le  Bra- 
bant.  Pour  y  réûffir,  on  y  envoya  le  duc  de  Bouillon  avec  une 
cornette  de  cavalerie ,  ôc  deux  petites  pièces  de  canon  j  mais 
i'entreprife  échoua.  Cependant  on  pilla  les  fauxbourgs ,  ôc  on 
on  y  mit  le  feu  après  avoir  enlevé  le  butin.  Les  ennemis  crai- 
gnoient  pour  Bins  proche  de  Marîmont.  Bins  ou  Binche  étoit 
une  ville  du  gouvernement  de  la  Reine  de  Hongrie .,  où  cette 
Princefle  avoir  fait  bâtir  un  fuperbe  palais  ,  enrichi  d'ancien- 
nes ftatuës  ôc  d'excellens  tableaux  j  ôc  orné  de  fculpturesôc  de 
tapifleries  >  où  enfin  brilloit  de  tous  cotez  une  magnificence 
'  royale.  L'Empereur  y  avoir  mis  deux  compagnies  d'Allemands 

pour  la  défendre  j  jufqu'à  ce  que  l'armée  du  Roi  fut  pafTée  i 
il  fçavoit  bien  que  nos  foldats  manquoient  de  vivres.  Ce- 
pendant notre  armée  ayant  été  reconnoître  cette  place ,  on  ap- 
procha le  canon  ,  ôc  après  l'avoir  battue  un  peu  de  tems  ,  elle 
fe  rendit  à  la  difcretion  du  Roi ,  qui  l'abandonna  au  pillage  : 
on  y  mit  le  feu  ,  qui  la  reduifit  en  cendre  ,  avec  ce  beau 
palais  dont  nous  venons  de  parler.  On  prit  néanmoins  aupa- 
ravant la  précaution  de  retirer  les  chofes  précieufes  qui  meri- 
toient  d'être  préfervées  de  la  flamme.  De  BlofTes  commandant 
de  cette  place  y  fut  fait  prifonnier.  Mais  on  n'en  demeura  pas 
là  5  pour  tirer  une  pleine  vengence  de  l'embrafement  de  Fo- 
lembray,  où  A.  de  Croy  comte  de  Reux  avoit  mis  le  feu,  par 
ordre  de  la  reine  de  Hongrie ,  on  envoya  Giri  lieutenant  de  la 
compagnie  de  cavalerie  du  duc  de  Nevers ,  avec  quatre  au- 
tres compagnies  de  gens  à  cheval ,  pour  brûler  le  château  de 
Reux. 

Le  même  jour  que  Bins  fut  pris ,  on  alla  plus  loin.  Le  len- 
demain on  s'avança  au-delà  de  Bavais  ^  ôc  le  25  de  Juillet  on 


DE  J.  A.    DE  THOU,  Liv.  XIII.       4^7 

campa  au-defîbus  du  Quefnoy.  On  prit  ôc  on  briâla  en  che- 
min quelques  petites  places.  Cependant  comme  notre  armée  Henri  II. 
étoit  fatiguée  par  les  pluyes  continuelles  des  jours  précédens ,  i  c  c  4.. 
&  fe  voyoit  obligée  de  marcher  dans  un  tems  pluvieux  Ôcobf- 
cur  y  le  duc  de  Savoye  crut  que  l'occafion  étoit  très  favorable 
pour  l'attaquer.  Prefque  toutes  nos  troupes  avoient  déjà  pafle 
par  une  vallée  qu'un  ruiffeau  fépare  par  le  milieu ,  &  il  ne  reftoit 
plus  de  l'autre  côté  que  mille  chevaux  divifez  en  deux  corps , 
que  commandoient  Jean  de  Bourbon  duc  d'Enghien  ,  & 
François  de  la  Tour  vicomte  de  Turenne  ,  fans  compter  cinq 
cens  chevaux -légers  ,  conduits  par  Paul-Bâtille  Fregofe  ôc 
Choifeuil  Lancques ,  ôc  qui  étoient  aux  ordres  du  duc  d'Au- 
male.  Ce  duc  étoit  accompagné  de  Louis  de  Bourbon  prince 
de  Condé ,  de  René  marquis  d'Elbœuf,  ôc  de  François  grand 
Prieur  de  France  ,  tous  deux  frères  du  Duc  >  de  Henri  de 
Montmorenci  Damville ,  des  comtes  de  Sufe  ôc  deSault,  ôc 
d^ Antoine  de  CrufTol ,  qu'on  fit  depuis  duc  d'Ufez.  Le  ma- 
réchal de  S.  André ,  qui  conduifoit  l'arriere-garde ,  comman- 
doit  tous  ces  Seigneurs.  Le  brouillard  s'étant  diffipé  environ 
fur  le  midy ,  ôc  lair  étant  devenu  ferein ,  l'Amiral  Gafpard  de 
Coligny  envoya  dire  à  S.  André ,  qu'il  croyoit  avoir  apperçu 
environ  cinq  cens  cavaliers.  A  cette  nouvelle ,  on  dépêcha  au 
plutôt  Fregofe  ôc  Lancques ,  pour  aller  faire  une  découverte 
plus  certaine.  Ces  deux  Officiers  étant  retournez  un  peu  après, 
rapportèrent  que  toute  la  cavalerie  de  l'Empereur  étoit  en 
chemin ,  ôc  qu'elle  pouvoit  être  compofée  de  fix  mille  che- 
vaux. Le  maréchal  de  S.  André  voyant  que  fes  forces  n'étoient 
pas  égales  à  celle  des  ennemis ,  au  lieu  de  faire  paffer  fes  trou- 
pes à  la  hâte  (  ce  qui  auroit  pu ,  dans  un  lieu  fi  étroit ,  mettre 
parmi  elles  le  défordre  :,  la  confufion  ôc  l'épouvante ,  ôc  don- 
ner occafion  aux  ennemis  de  faire  de  plus  grandes  entrepri- 
fes  )  aima  mieux  ,  eu  égard  aux  circonftances  ,  faire  face ,  ôc 
placer  fes  gens  fur  une  éminence ,  au  pié  de  laquelle  couloir 
le  ruilTeau  qu'il  falloir  paffer.  Pour  venir  à  bout  de  fon  deffein , 
il  envoya  au-devant  de  l'ennemi  Fregofe  ôc  Lancques ,  afin 
del'amuferpar  des  efcarmouches.  Tandis  que  l'on  combattoit, 
on  fit  paffer  le  ruiffeau  au  duc  d'Enghien  avec  le  premier  corps 
de  troupes.  Lorfqu'il  fut  paffé ,  Turenne,  qui  conduifoit  l'autre , 
prit  fa  place ,  afin  qu'il  ne  parût  rien  de  vuide.  Celui-ci  étant 


4;8  HISTOIRE 

aufîî  paiïe  de  l'autre  côté ,  ceux  qui  étoient  au  bas  de  cette 
Henri  II.  éminence  ,  vinrent  fe  placer  dans  l'endroit  qu'il  venoit  de 
I  S*  c  4.     quitter.  Ainfi  étant  tous  paflez  fans  confufion,  ôc  en  gardant 
leurs  rangs,  ils  s'arrêtèrent  de  l'autre  côté  du  ruifTeau.  L'en- 
nemi, qui  ne  les  voyoit  que  de  loin,  crut  que  c'étoit  une  ar- 
mée entière  ,  qui  ne  faifoit  aucun  mouvement  ;  car  il  ignoroit 
qu'il  y  eût  un  ruiffeau  dans  cet  endroit,  ôc  il  s'imaginoit  que 
.  toute  l'armée  y  étoit  ,  ou  qu'il  étoit  furvenu  un  renfort,  parce 

que  le  nombre  de  ceux  qui  avoient  paflé  le  ruifleau  augmen- 
toit  toujours  :  il  s'arrêta  donc,  ôc  ne  crut  pas  devoir  fe  hâter 
d'attaquer.  Pendant  ce  tems-là  le  maréchal  de  S.  André  pafla 
avec  le  prince  de  Condé,  le  duc  d'Aumale  ôc  les  autres  Sei' 
gneurs ,  ôc  on  laiffa  environ  trente  cavaliers  avec  les  comtes 
de  Sault,  de  Suze  Ôc  de  CrulTol  ,  que  les  Arquebuliers  qu'on 
avoir  placez  de  côté  ôc  d'autre ,  fur  l'un  ôc  l'autre  bord ,  met- 
toient  à  couvert.  Enfin  ceux-ci  palTerent  aulTi  le  ruiffeau ,  ôc 
fe  joignirent  aux  autres  lorfqu'ils  virent  approcher  l'ennemi , 
qui  étant  arrivé  près  du  ruiffeau ,  reconnut  trop  tard  fon  erreur, 
ôc  eut  lieu  de  fe  repentir  d'avoir  manqué  une  fi  heureufe  occa- 
(ion  de  combattre  :  il  ne  put  s'empêcher  d'admirer  le  juge-^ 
ment  ôc  la  préfence  d'efprit  de  S.  André  ,  qui  lui  avoit  ea 
quelque  forte  dérobé  une  viûoire,  ôc  dont  l'habileté  étoit  venu 
à  bout  de  faire  paffer  toutes  fes  troupes  de  l'autre  côté  du  ruiffeau^ 
dans  un  lieu  fi  défavantageux ,  fans  qu'il  lui  en  eût  coûté  la 
perte  d^un  feul  homme. 

Le  même  jour  le  duc  de  Nevers  ,  qui  commandoit  un  corps 
aux  environs ,  tomba  fur  les  ennemis  qui  s' étoient  écartez  ça 
ôc  là ,  ôc  en  tua  un  grand  nombre.  Enfuite  toutes  nos  troupes 
s'étant  jointes ,  elles  avancèrent  jufqu'à  Villey  ,  brûlant  tous  les 
villages  qui  fe  trouvoient  fur  leur  paffage ,  ou  ceux  qu'ils  étoient 
obligez  de  laiffer  derrière  eux.  Là  on  les  mit  en  bataille ,  com- 
me  li  on  eût  été  prêt  de  donner  le  combat.  Voici  l'ordre  qu'on 
garda.  Les  Allemans  étoient  à  l'aile  droite ,  entre  deux  batail- 
lons François.  L'infanterie  Francoife  étoit  au  milieu  de  l'ar- 
mee,  entre  les  Allemans  ôclesSuiffes.  La  cavalerie  également 
diftribuée  fermoir  les  ailes ,  ôc  les  chevaux-legers  divifez  par 
efcadrons  étoient  à  la  tête.  Mais  le  combat  ne  s'étant  pas 
donné ,  le  Roi  ,  après  être  demeuré  un  jour  entier  en  cet 
endroit  ,  fans  que  l'ennemi  vînt  l'attaquer  ,  s'avança  jufqu'à 

Crevecœur 


D  E  J.  A.   DE  T  H  O U  ,  L  I V.  XîîL      ^S9 

Crevecœur  dans  le  Cambrefis,  où  le  prince  de  laRoche-fur- 
Yon  vint  le  trouver  avec  quantité  de  vivres  ôc  de  munitions.  Henri  ÎI. 
Il  avoir  défendu  de  ce  côté-là  notre  frontière ,  en  l'abfence  i  ç  c  4. 
du  duc  de  Vendôme  î  ôc  quelque  tems  auparavant ,  ayant  fur- 
pris  l'ennemi  entre  Bapaume  ôc  Arras  ,  il  l'avoit  battu  ôc  mis 
en  fuite ,  après  avoir  fait  prifonniers  Fama  gouverneur  de  la 
eitadelle  de  Cambray  ,  ôc  le  brave  Varlufet  fcn  lieutenant , 
capitaine  de  chevaux-legers.  Il  livra  ce  combat  avec  feulement 
deux  compagnies  de  cavalerie ,  qu'on  lui  avoit  envoyées ,  tandis 
que  le  Roi  éroit  encore  devant  Dinant.  Nos  troupes  par  le 
moyen  des  pionniers  ruinèrent  toutes  les  fortifications  de  Cre- 
vecœur )  commencées  par  les  habitans.  Lorfqu'on  eut  appris 
que  l'Empereur  avoit  réfolu  de  fe  retrancher  auprès  de  Cam- 
bray ,  le  Roi ,  qui  avoit  fait  d'inutiles  efforts  pour  attirer  l'en- 
nemi au  combat  par  de  fréquentes  efcarmouclies,leva  lefiége 
le  2  d'Août,  ôc  fe  rendit  au  Câtelet.  Le  lendemain  il  s'arrêta 
à  Mornencourt ,  fitué  à  deux  lieues  de  Peronne.  Etant  arrivé 
auprès  d' Arras,  ôc  enfuite  à  Bapaume,  la  garnifonde  ces  deux 
places  fortit  ,  Ôc  on  livra  quelques  petits  combats.  Le  troi- 
liéme  jour  il  vint  à  Fervan  proche  l'abbaye  de  Cercamp  dans 
le  comté  de  S.  Paul.  Ceux  de  la  garnifon  fe  croyant  en  fureté, 
à  caufe  des  forêts  ôc  de  la  connoiffance  qu'ils  avoient  des  che- 
mins ,  attaquèrent  fur  le  foir  notre  arriere-garde  î  mais  les  An- 
glois  ôc  les  Ecoffois  les  maltraitèrent  beaucoup  ,  en  tuèrent  un 
grand  nombre ,  ôc  prirent  tous  leurs  chevaux.  Ce  fuccès  com- 
penfa  féchec  que  nous  avions  reçu  depuis  peu  de  leur  part ,  à 
Givais. 

On  paffa  deux  jours  dans  cet  endroit ,  d'où  l'on  envoya  le 
duc  de  Vendôme  pour  reconnoître  Fochenberg  ,  ôc  fommer 
la  garnifon  de  Renti  de  fe  rendre.  Le  8  du  même  mois  on 
partit  de  Fervan  ,  ôc  ayant  fait  paffer  l'armée  par  le  comté  de 
S.  Paul ,  en  laiflant  à  gauche  Dourlan  ôc  Hedin  ,  on  prit  fur 
la  droite ,  ôc  on  fe  rendit  à  Fruges  par  les  ruines  de  Teroùenne. 
De-là  ,  on  fomma  encore  de  la  part  du  Roi  les  habitans  de 
fe  rendre.  Renti  eft  une  place  fituce  dans  un  lieu  marécageux  , 
entre  des  colhnes  affez  éloignées  de  la  ville  ,  qui  ne  peuvent 
l'incommoder  j  il  y  palfe  un  ruiffeau  qui  remplit  un  foffi  pro- 
fond ôc  large  ,  dont  la  citadelle  eft  environnée  de  toutes 
arts.  Sous  le  règne  de  CharleVI  les  enfansde  Louis  d'Orléans, 
Torrr.  IL  M  m  m 


46'o  HISTOIRE 

que   Jean  duc  de  Bourgogne  avoit  fait  aiïafiiner  à  Paris, 

Henri  IL  furent  tenus  prifonniers  dans  cette  place ,  ôc  confiez  à  la  garde 
i  ^  ,-  A.,  de  Robert  de  Croy  5  on  la  regardoit  alors  comme  une  des  pla- 
ces des  mieux  fortifiées ,  ôc  on  y  avoit  mis  une  très-bonne  gar- 
nifon  Efpagnole.  D'abord  on  reconnut  la  ville  ,  ôc  après  quel- 
ques efcarmouches  ,  où  le  duc  de  Guife  courut  rifque  de  la 
vie ,  on  jugea  à  propos  de  l'attaquer  par  deux  endroits.  L& 
Connétable,  qui  conduifoit  l'avant-garde,  fi^t  pafler  une  partie 
des  troupes  de  Tautre  côté  du  ruilîeau  ,  ôc  ayant  fait  faire  un 
retranchement  dans  l'endroit  par  où  l'on  fe  doutoit  que  l'en- 
nemi pourroit  venir ,  il  fortifia  tellement  fon  camp  que  ,  s'il 
eût  été  néceffaire  de  rejoindre  l'armée,  il  l'eût  pu  faire,  fans 
courir  aucun  rifque. 

Sur  ces  entrefaites,  TEmpereur  étant  venu  avec  toute  fon 
armée  à  Marque  ,  fitué  à  une  lieue  de-là ,  fit  tirer  le  canon 
pour  informer  les  afîiégez  de  fon  arrivée.  Le  Connétable  s'a- 
vança aufii- tôt  pour  provoquer  l'ennemi  5  car  le  Roi  vouloit 
fur-tout  qu'on  livrât  le  combat^  avant  que  l'Empereur  eût  raf- 
femblé  les  troupes  qu'on  devoitlui  envoyer  de  tous  cotez.  Le 
Connétable  vint  camper  devant  Renti  ,  foit  pour  le  pren- 
dre à  la  vue  de  l'ennemi  ôc  à  fa  honte ,  foit  pour  obliger  l'Em- 
pereur à  combattre ,  s'il  venoit  au  fecours  de  cette  ville.  La 
chofe  ayant  été  propofée  au  Confeil  ,  on  fut  d'avis  de  met- 
tre des  troupes ,  pour  garder  le  bois  qui  s'étendoit  depuis  le 
haut  de  la  colline  jufqu'à  notre  camp,  ôc  on  en  donna  le  foin 
au  duc  de  Guife  ,  qui  y  plaça  trois  cens  arquebufiers  d'élite, 
ôc  quelques  cuirafiiers  à  pied ,  qui  empêchèrent  de  ce  côté-là 
l'irruption  des  ennemis.  C'étoir  de-là  que  dépendoit  notre  fa- 
lut  ou  notre  perte  5  car  comme  nos  troupes  étoient  appuyées  au 
levant  par  une  rivière  ôc  un  marais  fort  profond ,  ôc  au  cou- 
chant par  une  colline  peu  éloignée  ,  il  falloit  néceffairement 
que  ,  quand  on  fe  feroit  faifi  de  cette  forêt  qui  formoit  un 
coude  ,  ôc  qui  refferroit  la  plaine  où  nos  gens  étoient  cam- 
pez, le  chemin  qui  étoit  étroit  audefibus  delà  montagne,  ôc 
qui  étoit  le  feul  par  où  ils  pouvoient  fornr,  leur  fût  entière- 
ment bouché.  L'ennemi  étoit  can^é  au  midi,  dans  l'endroit 
où  la  campagne  s'élargiiToit  peu  à  peu  jufqu'au  quartier  des 
Impériaux  placé  vis  à-vis  fur  des  émiiiences.  Gonzague  fut 
Iç  premier  ,  qui  confeilla  à  l'Empereur  de  s'emparer  de  ce 


DE  J.  A.  DE  THOU.  Liv.  XIII.      4^1 

bois  i  6c  d'y  mettre  beaucoup  de  monde  pour  le  garder  ,  par-  ^»»»«. 
.ce  qu'il  arriveroit  de-là,  que  les  troupes  du  Roi  enviromiées  tlIp^i,,,tt 
de  toutes  parts  ne  pourroient  ni  faire  beaucoup  de  mal ,  ni 
refter  en  fureté  dans  cet  endroit  ;  qu'enfin  nos  foldats  ne  pour-        ^  ^  "i* 
roient  mêriie  faire  retraite ,  fans  s'expofer  à  un  grand  péril.  On 
ordonna  donc  auxEfpagnols  de  ne  pas  abandonner  ce  polie, 
îorfqu'ils  s'en  feroient  emparez ,  ôcdene  pas  aller  plus  loin  :mais 
ils  employèrent  inutilement  deux  fois  la  rufe  pour  en  venir  à  bout. 
Car  quoique  leurs  attaques  fuffent  très-vives ,  ôc  qu'ils  fiflent 
xians  le  bois  des  cris  effroyables  pour  nous  intimider ,  com- 
me ils  ne  fçavoienr  pas  les  chemins  ,  nos  foldats  cachez  dans  ce 
même  bois  les  furprirentôc  les  repoufferent  vigoureufement  ôc 
avec  perte. 

Cependant  l'Empereur  informé  qu'on  continuoit  d'afficger 
Renti ,  &  qu'on  preffoit  extrêmement  cette  place  ^  fuivit  le 
confeil  de  Gonzague ,  Ôc  partit  le  lendemain  de  grand  matin 
avec  fon  armée,  dans  un  tems  de  brouillard,  afin  de  n'être 
point  apperçu  de  nos  troupes ,  ôc  de  les  chaffer  de  ce  bois , 
qu'on  appelloit  anciennement  le  Bois-Guillaume.  On  choifit 
pour  cette  expédition  quatre  ou  cinq  mille  hommes  de  toute 
l'infanterie,  avec  quelques  gendarmes  ôc  quelques  piquiers, 
ôcdeux  mille  chevaux  qui  les  fuivoient  pour  les  fecourirdans 
le  befoin.  On  fit  auffi  avancer  fept  pièces  de  canon.  Les 
chevaux-legers ,  commandez  par  le  duc  de  Savoye ,  fuivoient 
ce  détachement  avec  la  cavalerie  Allemande ,  dont  Gonza- 
gue avoit  la  conduite.  Jean  de  Naffau  defcendit  avec  un 
corps  d'Allemands  ;  en  tournant  autour  de  la  colline,  du  côté 
de  Fochenberg  où  nos  chevaux-legers  étoient  campez.  Mar- 
tin Roffem  maréchal  de  Cleves ,  qui  avoit  en  flanc  le  comte 
Vulenfort  *,  avec  environ  quinze  cens  chevaux  Allemands,  vint  *o«  Vulfcn-» 
fe  joindre  à  lui.  D'abord  nos  foldats  foùtinrent  courageufe-  ^°"^^' 
ment  les  efforts  des  Efpagnols,qu'on  avoit  envoyez  les  premiers 
dans  le  bois.  Mais  le  duc  de  Guife  ,  qui  avoit  lui-même  placé 
des  foldats  dans  cet  endroit ,  voyant  que  leaMinemis  étoient 
€n  plus  grand  nombre  qu'eux  ,  leur  ordonna  ae  fe  retirer  peu 
à  peu  ,  fans  pourtant  abandonner  le  combat. 

Cependant  le  brouillard  s'étant  diffipé ,  on  vit  paroitre  toute 
l'armée  de  fEmpereur.  Auffi-tôt  le  Connétable  fit  paffer  àts 
groupes  en  de-çà  du  ruiffeau ,  après  avoir  laiffc  à^s  foldats  pour 

Mm  m  ij 


^62  HISTOIRE 

,'  garder  les  retranchemens ,  ôc  il  courut  au  fecours  du  duc  de" 

Henri  II  ^^^^^  ^"i  n'avoit  point  encore  abandonné  la  colline.  Etant 
I  c  c  4.  P^fl"^  promptement  par  des  chemins  étroits ,  il  envoya  d'abord 
fur  cette  colline  un  régiment  François,  qu'il  fit  fuivrepar  qua- 
tre efcadrons  de  cavalerie.  Les  Allemans  &  les  Suiffes  mar- 
choient  au  pié  de  la  colline  ,  &  le  duc  d'Aumale  les  appuyoic 
à  la  gauche  ,  couvrant  entièrement  avec  les  chevaux-legers  la 
plaine  fituée  au  deflbus  de  Fochenberg.  On  envoya  à  la  droite 
quelques  cavaliers  EcofTois ,  qu'on  plaça  devant  les  gendarmes , 
pour  foûtenir  le  choc  de  l'ennemi ,  s'il  nous  attaquoit  en  flanc. 
Enfin  nos  arquebufiers  qui  étoient  dans  le  bois ,  s'étant  retirez 
peu  à  peu  ,  le  duc  de  Guile  alla  joindre  fa  cornette  compofée 
de  cent  chevaux ,  ôc  celle  de  Gafpard  de  Sault-Tavanes  qui 
étoit  feulement  de  cinquante.  Les  Suiffes  demandèrent  au 
Roi  de  la  cavalerie  pour  les  foûtenir,  fuivant  la  coutume.  Ce 
Prince  ,  après  avoir  parcouru  les  rangs  à  cheval  ôc  armé  ,  pour 
encourager  fes  troupes ,  leur  promit  qu'il  les  foûtiendroit  lui-mê- 
me ,  comme  fes  amis  ôc  fes  aUiez.  Ce  difcours  plein  de  bonté 
les  remplit  de  joye  ôc  les  anima.  L'ennemi  qui  s'étoit  emparé  du 
bois,  s'imaginant  avoir  remporté  la  victoire,  vint  fondre  fur 
nos  troupes.  Le  duc  de  Guife  partit  auffi-tôt  pour  l'aller  rece- 
voir. Ayant  vu  que  Coligny ,  qui  conduifoit  le  premier  corps 
de  l'infanterie  Françoife  ,  avoir  déjà  mis  pied  à  terre  pour 
combattre  ,  il  fe  tourna  vers  fa  troupe ,  Ôc  leur  parla  en  ces 
termes. 

=>  Mes  chers  compagnons  ,  ce  jour  tant  defiré  eft  enfin  arrî- 
»  vé,  ôc  voici  l'occafion  de  faire  éclater  devant  le  plus  puif- 
''  fant  des  Rois  votre  courage  ôc  votre  fidélité  ,  même  au  péril 
»  de  votre  vie.  La  Fortune  vous  préfente  aujourd'hui  un  avan- 
»  tage  qu'elle  a  fouvent  refufe  à  la  prudence  ôc  à  la  valeur. 
='  Elle  vous  fournit  un  moyen  affûré  de  triompher  glorieufe- 
"  ment  de  l'ennemi,  ôc  en  même  temsde  terminer  une  guerre 
3»  li  contraire  à  nos  intérêts.  C'eft  uniquement  pour  ce  fujet 
»  que  notre  Rcâ^rès- prudent  a  réfolu  d'afiléger  Renti  >  non 
«  qu^il  croye  qiffla  prife  d'une  fi  petite  place  foit  d'une  gran- 
»  de  confequcnce  pour  la  France,  mais  pour  engager  enfin  au 
«  combat  un  ennemi  qui  n'a  employé  jufqu'ici  que  la  furprife 
»  ôc  l'a^rtifice.  Si  j'ai  reculé  peu  à  peu,  ôc  fi  je  me  fuis  venu 
»  joindre  à  vous,  feignant  de  laiffer  la  vidoire  aux  ennemis. 


DE  J.  A.  DE  THOU,  L  lir.  XIIÎ.      ^63 

«  c'etolt  pour  vons  donner  lieu  de  les  vaincre,  après  les  avoir  » 

«  attirez  malgré  eux  à  un  combat,  qu'ils  ne  peuvent  plus  e'vi-  Henri  II, 
«  ter.  Reprenons  donc  notre  premier  courage,  ôc  augmentons     1  r  ^  4. 
«  aujourd'hui  la  gloire  de  notre  nation  ,  par  la  victoire  que 
''  nous   remporterons  fur  un  ennemi  puiflant.  « 

Le  duc  de  Guife ,  après  ce  difcours ,  fit  partir  le  duc  de  Ne- 
mours avec  un  efcadron  de  chevaux-Iegers,  ôc  l'envoya  dans 
J'endroit  où  étoient  François  comte  de  la  Roche -Foucault, 
Charle  de  Randan  fon  frère  ,  Charle  d'HalIuin  de  Pienne,  ôc 
Jean  de  Chabanes  baron  de  Curton ,  à  qui  il  ordonna  de  foii- 
tenir  Tavanes,  avec  fa  cornette  de  cavalerie  ôc  la  moitié  de 
Ja  fienne.  Au  premier  choc  de  l'ennemi  ,  qui  nous  attaqua 
avec  fuccès  ,  nos  chevaux-Iegers  reculèrent ,  deforte  que  les 
Efpagnols  qui  étoient  fous  la  conduite  de  Henri  Henriqués , 
ôc  les  Allemands,  croyant  que  nous  étions  défaits,  commen- 
cèrent à  rompre  leurs  rangs  ôc  à  courir  de  tous  cotez,  comme 
s'ils  euflent  déjà  remporté  la  victoire.  Alors  Tavanes  donna  fur 
eux  avec  vigueur  j  mais  l'infanterie  ennemie  tirant  en  flanc  fur 
nos  troupes  ,  rendoit  encore  l'avantage  douteux  j  lorfque  le 
duc  de  Guife ,  avec  Alfonfe  d'Efte  fon  beau-frere ,  ôc  le  grand 
Prieur  de  France  fon  frère ,  après  avoir  détaché  quelques  cava- 
liers ,  pour  s'oppofsr  à  l'infanterie  ôc  à  la  cavalerie  des  enne- 
mis ,  vinrent  fondre  fur  eux  ôc  les  mirent  en  fuite  :  l'infanterie 
Efpagnole  qui  avoit  pris  la  route  du  bois  pour  fe  fauver ,  ayant 
commencé  à  fe  réunir  dans  ces  chemins  étroits  ,  fut  arrêtée 
par  les  arquebufiers  que  le  ducd'Aumale  avoit  menez  avec  lui. 

Cependant  le  duc  de  Guife,  s'avançant  toujours,  ferra  de    n^^^^fj^p" 
près  la  cavalerie  Allemande,  qui  fe  retiroit  en  ordre  ^  après  fa  duc  deGuifç^ 
décharge  ;  l'ayant  empêchée  par  ce  moyen  de  revenir  à  la 
charge  ,  à  caufe  que  le  lieu  étoit  trop  étroit ,  ils  fe  jetterent 
au  travers  du  régiment  de  Naffau  dont  ils  rompirent  les  rangs , 
ôc  qu'ils  culbutèrent  fur  celui  qui  les  fuivoir.  Le  duc  de  Ne- 
vers  à  fon  arrivée  mit  en  déroute  ôc  pouffa  les  cavaliers  Ef- 
pagnols dans  le  bois  ,  à  Pentrée  duquel  ils  s'étoient  raffemblez 
pour  fe  ranger  en  bataille ,  ôc  où  Gonzague  avoit  été  lui-mê- 
me obligé  de  fe  .réfugier.  Ce  Général ,  qui  ne  fçavoit  pas  les 
routes  du  bois ,  s'égara  pendant  la  nuit ,  en  forte  que  les  en- 
nemis crurent  qu'il  avoit  été  tué.  Granvelle  évêque  d'Arras, 
garde  des  fceaux  de  fEmpereur,  étoit  venu  au  camp  pour  être 

M  m  m  iij 


4^^  HISTOIRE 

1--  -  ■  •  témoin  d'une  victoire ,  qu'on  regardoit  comme  infaillible  î  mais 
Henri  II.  il  fut  forcé  de  s'enfuir  bien  vite.  Le  Connêtabla  empêcha  nos 
1  j  5  ^.  foldats  d'aller  plus  loin  ,  parceque  la  nuit  approchoit.  Nous 
perdîmes  dans  ce  combat  environ  deux  cens  cinquante  hom- 
mes ,  entr'autres  le  baron  de  Curton ,  ôc  de  Forges  guidon  de 
Tavanes  :  Randan,  Gonflant  vicomte  d'Auchy,  d'Avence  gui- 
don de  Randan,  ôc  d'Amanzay  fon  lieutenant ,  reçurent  des 
bleflures  dangereufes  ^  dont  le  dernier  mourut  à  Paris  quel- 
ques tems  après.  Nos  Hiftoriens  prétendent  que  les  ennemis 
perdirent  dans  cette  journée  quinze  cens  hommes  tuez ,  ou  faits 
prifonniers  :  toutes  leurs  pièces  de  campagne ,  dix-fept  dra- 
peaux ôc  quatre  étendarts  furent  pris.  On  fit  prifonnier  Silly 
homme  de  grande  naiffance,  ôc  très  aimé  de  l'Empereur.  Ce 
Seigneur  profita  de  cette  occafion  pour  traiter  de  la  paix  ;  il 
fît  à  ce  fujet  plufieurs  voyages  de  part  6c  d'autre  j  mais  il  ne 
put  réùfïîr  dans  fes  négociations.  Tavanes  fe  fignala  en  ce  jour, 
&  mérita  d'être  comblé  de  louanges  au-defllis  de  tous  les  autres. 
Aufli  comme  il  revenoit  du  combat,  ayant  encore  l'épée  à  la 
main  ,  teinte  du  fang  de  l'ennemi  t  le  Roi  l'embrafla  tendrement, 
&  ayant  ôté  lui-même  de  fon  cou  le  collier  de  l'ordre  qu'il  por- 
toit  j  il  en  honora  fur  le  champ  ce  brave  Officier.  Il  créa  auffî 
chevaliers  de  l'ordre ,  Jean  de  Mendofe  colonel  des  SuifTes , 
Théodore  Unrerwal ,  Petronien  Clery ,  ôc  d'Anois,  qui  fut  en- 
voyé depuis  chez  les  Grizons  en  qualité  d'ambafîadeur.  On  don- 
îla  la  même  récompenfe  à  tous  ceux  qui  avoient  eu  quelque 
commandement  dans  la  cavalerie  fous  les  ordres  de  Guife,  de 
vers ,  de  Bouillon  ôc  de  Tavanes. 

La  nuit  ayant  mis  fin  au  combat,  îe  Connétable  >  pour  mar- 
que de  la  victoire  qu'on  venoit  de  remporter,  ôc  comme  maî- 
tre du  champ  de  bataille ,  y  paffa  la  nuit  avec  prefque  toute 
î'armée  toujours  prête  à  combattre.  L'ennemi,  qui  avoit  auflî 
veillé  toute  la  nuit ,  donna  lieu  de  croire  au  Roi ,  que  le  len- 
demain il  recommenceroit  le  combat ,  pour  fe  venger  de  la 
perte  qu'il  avoit  faite  le  jour  précédent  5  mais  les  coureurs  que 
îe  Roi  avoit  envoyez  pour  obferver  ce  que  faifoit  TEmpe- 
reur,  rapportèrent  que  fon  armée  étoit  renfermée  dans  des  re- 
tranchemens  qu'il  avoit  fait  faire  pendant  cette  nuit.  Cepen- 
dant on  entendit  un  grand  bruit  du  canon  que  l'on  tiroir  dans 
îe  camp  des  ennemis  5  c'étoient  des  décharges  en  figne  de 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Lïv.  Xlîl.        ^L6^ 

réjouifTance  du  fuccès  que  le  marquis  de  Marignan  avoit  eu 

contre  Strozzi  à  Marciano.  Nous  parlerons  plus  au  long  dans  Henri  II 
la  fuite  de  cette  aâion.  Si  cette  nouvelle  adoucit  un  peu  le  i  c-  r  4.  ' 
chagrin  que  l'Empereur  avoit  de  l'échec  inattendu  qu'il  venoit 
de  recevoir,  elle  diminua  aufïï  la  joie  que  le  Roi  avoit  de  fa 
victoire.  Mais  bien  loin  de  rejetter  la  faute  de  cette  perte  fur 
Strozzi,  il  aima  mieux  en  accufer  tout  autre.  Il  le  confola  pair 
fes  lettres ,  ôc  lui  donna  en  récompenfe  de  fes  lervices  le  bâton 
de  maréchal  de  France,  dont  il  lui  fit  expédier  les  lettres  dans 
la  fuite ,  pour  remplir  la  place  de  Pvobert  de  la  Marck  prince 
de  Sedan  ,  mis  depuis  peu  en  liberté,  ôc  mort  en  arrivant  chez 
lui.  Quelques-uns  ont  prétendu  qu'il  avoit  été  empoifonné  jil 
eft  certain  que  Icrfque  la  Trêve  eut  été  rompue ,  on  repro- 
cha cette  indigne  aûion  aux  Impériaux. 

Quoique  les  deux  armées  fuffent  demeurées  en  préfence^ 
on  ne  fit  plus  rien  de  part  6c  d'autre  :  on  continua  feulement 
de  fe  canonner.  Alors  les  Impériaux  tinrent  Confeil ,  pour  fça- 
voir  s'il  étoit  à  propos  de  fe  retirer  ,  &  d'abandonner  les  af- 
iiégez.  Gonzague  qui  avoit  confeillé  à  l'Empereur  une  en- 
treprife  fi  dangereufe  ,  mais  où  il  y  avoit  de  la  gloire  à  efperer,- 
le  prefTa  de  foûtenir  ce  qu'il  avoit  entrepris ,  ôc  l'exhorta  à  ne 
pas  décamper.  Il  fit  entendre  à  ce  Prince  qu'on  ne  pouvoir 
pas  dire  que  fon  armée  eût  été  défaite  le  jour  précédent  ;  que 
c'étoit  le  foldatqui  par  fa  témérité,  ôc  pour  n'avoir  pas  été  at- 
tentif aux  ordres  y  s'éroit  laiffé  arracher  des  mains  une  viéloire 
affurée.  «  Les  François,  dit-il,  n'ont  remporté  d'autre  avanta- 
3'  ge  que  de  nous  enlever  quatre  drapeaux  que  le  foldatleura 
»  en  quelque  forte  livrez  lui-même.  Mais ,  ajoûta-t'il ,  ils  au-' 
33  ront  lieu  de  fe  glorifier  d'une  vidoire  entière  ,  s'ils  voyent 
»  que  votre  majeflé  Impériale  fe  retire  ,  ôc  abandonne  le 
0'  champ  de  bataille  ;  la  vidoire  eft  encore  incertaine  î  ce- 
3'  lui  qui  décampera  le  premier  laiffera  à  Fennemi  toute  la  gloi- 
3»  re  du  combat.  ^  Ces  raifohs  empêchèrent  l'Empereur  de  fe 
retirer. 

Le  Roi ,  informé  de  ce  qui  fe  paffoit ,  ne  jugea  pas  à  pro- 
pos d'attaquer  un  ennemi  fi  bien  retranché.  D'ailleurs,  quoi- 
qu'il n'eût  pas  ceffé  de  faire  tirer  contre  la  ville, il  n'avoitpaS' 
encore  fait  de  grands  progrès.  Il  refolut  donc  de  lever  le  liè- 
ge :  il  étoit  tems  de  le  faire  j  car  les  vivres  commençoient  à 


^66  HISTOIRE 

_        I    II ■  manquei: ,  ôc  l'air  infedé  augmentoit  de  jour  en  jour  les  ma- 
Henri  II    ^^^^^^  ^^^^  ^^  camp  étoit  attaqué.  Enfin  le  Roi  crut  que  fa  re* 
I  c-  c  4  '  ^^'^^^^  feroit  honnête  ôc  alTuree,  parce  que  du  moins  s'il  n'a- 
voit  pu  venir  à  bout  de  défaire  enderement  l'ennemi  ^  ilavoit 
eu  au  moins  un  grand  avantage  fur  lui,  en  le  repoufiant  avec 
«      .     ,     perte.  Le  Roi  ayant  donc  fait  mettre  le  feu  dans  fon  camp 
Vinncii  Frdn-  Ic  I  $  d'Août ,  il  fc  retira  en  cet  ordre.  Il  marchoit  au  milieu 
soîfc.  jg  l'avant-garde ,  que  l'armée  fuivoit  avec  les  Allemands  ,  le 

canon,  ôc  deux  regimens  François,  qui  avoient  en  flanc  les 
troupes  que  le  Connétable  menoit ,  ôc  fept  cornettes  de  ca- 
valerie. Le  maréchal  de  S.  André  conduifoit  l'arriere-garde 
avec  le  duc  d'A..umale ,  ôc  les  chevaux-legers.  Avant  de  par- 
tir, le  Roi  envoya  annoncer  fon  départ  à  l'Empereur,  ôc  lui 
fit  dire  que  s'il  vouloir  encore  tenter  le  hazard  d'un  combat, 
il  l'attendi'oit  l'efpace  de  quatre  heures  dans  le  même  endroit , 
où  l'on  avoir  déjà  livré  la  bataille.  Toute  l'armée  fe  tint  en 
effet  trois  heures  fous  les  armes ,  &  prête  à  combattre ,  après 
même  qu'on  eût  emporté  le  canon  &  plié  bagage.  Ainfi  on 
peut  aflurer  que ,  quoique  celui  qui  a  écrit  la  vie  de  Gonzague , 
l'ait  compofée  fur  les  mémoires  de  ce  Seigneur ,  il  n'a  pas  néan- 
moins rapporté  de  bonne  foi  cette  a£lion ,  puifqu'il  dit  que  no- 
tre armée  fe  retira  fecretement  .  ôc  à  l'inçu  de  l'ennemi ,  en- 
feignes  ployées,  ôc  fans  battre  le  tambour.  Adriani  raconte  le 
même  fait  avec  auffi  peu  de  fidélité.  Cet  Hiftorien  dit  qu'on  tira 
contre  Renti  quatre  mille  huit  cens  coups  de  canon,  &  qu'on 
prit  quelques  drapeaux  de  l'infanterie  Allemande  ,  un  étendart 
&  quatre  pièces  de  canon.  De  Renti  nos  foldats  vinrent  cam- 
per d'abord  à  Montcarré ,  fitué  à  une  lieuë  de  Montreûil ,  où 
ils  relièrent  quatre  jours  j  enfuite  le  Roi  s'avança  plus  près  de 
Montreûil ,  Ôc  vint  loger  dans  la  Chartreufe.  Tandis  que  ce 
Prince  y  féjournoit,  pour  faire  rafraîchir  fon  armée  ,  les  Ecoflbis 
ôc  les  Anglois  s' étant  écartez  avec  un  peu  trop  de  confiance  , 
furent  furpris  dans  la  nuit  par  les  ennemis  auprès  d'un  villa- 
ge ,  nommé  Marenlo  :  il  y  en  eut  quelques-uns  de  brûlez  avec 
les  maifons  où  ils  croient  logez ,  d'autres  furent  tuez,  ôc  on 
en  fit  plufieurs  prifonniers  ,  qu'on  amena  avec  tout  leur 
équipage.  Après  la  levée  du  fiége  de  Renti,  l'Empereur  em- 
ploya quelques  jours  à  réparer  les  ruines  de  la  citadelle  j  en- 
piite  il  partit  pour  S.  Orner  ôc  Arras ,  ôc  après  avoir  été  guéri 


DE  J.   A.   DE  THOU,  Li^v.    XIII.       4(^7 
de  la  goûte  dont  il  étoit  attaqué ,  ôc  à  laquelle  il  étoit  fort  fu- 
jet ,  il  alla  à  Bethune  &  à  Bruxelles ,  où  il  fe  dépouilla  de  la  Henri  IL 
fouveraineté  de  Milan  en  faveur  de  Philippe  fon  fils  roi  d'An-      1554. 
gleterre.    On  y  envoya  Cardone  pour  en  prendre  pofTelTion 
au  nom  de  Philippe.  Dans  lemêmetems  ce  Prince,  à  qui  l'on 
difoit  que  l'Empereur  vouloir  céder  tous  fes  Royaumes  Ôcfes 
Etats  j  fut  mandé  pour  venir  voir  fon  père  qui  étoit  malade. 
Le  Roi  de  fon  côté  ayant  mis  des  garnifons  dans  Ardres 
&  dans  Boulogne ,  fe  rendit  à   Compiegne  avec  le  duc  de 
Guife  ,  ôc  les  principaux  ^Seigneurs  de  fa  Cour.  Le  connétable 
de  Montmorenci  demeura  avec  l'armée,  enfuite  il  fit  paffer  fes 
troupes  de  l'autre  côté  de  la  rivière  de  Canche ,  ôc  les  mit  dans 
Brimeu ,  Efpineu  ôc  Beaurin  ,  fituez  fur  le  bord  de  cette  rivière. 
Pour  ne  point  confumer  inutilement  les  vivres  de  cette  frontière, 
il  renvoya  les  SuilTesle  27  d'Août  après  les  avoir  payez,  avec 
ceux  qu'on  avoit  levez  dans  le  Royaume ,  ôc  qui  étoient  ve- 
nus avec  le  Roi.  Enfin  le  duc  de  Vendôme  étant  arrivé ,  le 
Connétable  ôc  le  maréchal  de  S.  André  lui  laiiferent  le  com- 
mandement de  l'armée ,  ôc  partirent  pour  aller  joindre  Sa  M. 
Alors  les  ennemis  qui  s'étoient  retirez  dans  differens  endroits , 
comme  s'ils  euffent  eu  deifein  de  refter  tranquilles  pendant  le 
relie  de  l'année,  ôc  y  demeurer  en  quartier  d'hiver,  feraffem- 
blerent  promptement ,  au  départ  de  ces  Généraux ,  ôc  s'avancè- 
rent, en  nous  laiffant  ignorer  s'ils  prendroient  le  cherriin  ou  de 
Montreùil ,  ou  d'Ardres ,  ou  de  Dourlans.   Dans  cette  incerti- 
tude ,  le  duc  de  Vendôme  pafTa  la  rivière  d'Authie  pour  les 
aller  joindre,  Ôc  campa  auprès  de  Dampierre:  mais  ayant  ap- 
pris qu'ils  avoient  brûlé  en  chemin  Auchy-le-C  hâteau ,  place 
qui  appartenoit  au  comte  d'Egmond,  dans  les  Etats  du  Roi, 
ôc  défait  quelques-uns  de  nos  chevaux-legersj  il  partit  de  Dam- 
pierre pour  fe  rendre  près  d'Abbeville  ,  ôc  de  Dourlans ,  où 
il  croyoit  que  l'ennemi  devoit  venir.  Après  y  avoir  mis  de  bon- 
nes garnifons,  il  paffa  la  Somme,  ôc  campa  le  premier  de  Sep- 
tembre au  Pont-dormy  ,  où  il  fit  faire  un  retranchement, par- 
ce que  ce  lieu  lui  parut  propre  à  défendre  le  payis ,  ôc  à  couper  le 
paffage  à  l'ennemi. 

Enfin  les  Lnperiaux  ne  pouvant  rien  faire  de  plus,  pillèrent, 
ravagèrent  ôc  brûlèrent  notre  frontière.  EnTuite  ils  s'avancè- 
rent jufqu'à  S.  Riquier,  où  le  duc  d'Enghien ,  par  l'ordre  du  duc 
Tome  IL  Nnn 


4<^g  HISTOIRE 

de  Vendôme ,  marcha  contr'eux  avec  trois  cens  gendarmes  ôc 
Henri  II   4"^^'^^s  chevaux-legers,qu'on  avoit  envoyez  devant.  Nos  trou- 
^         *  pes  ayant  obligé  l'ennemi  de  fe  raflembler,  l'empêchèrent  aufîi 
de  brûler  ôc  de  piller  davantage.  On  prit  quelques  charettes 
chargées  de  munitions.  Mais  comme  on  n'y  trouva  que  du 
pain  cuit  fous  la  cendre  ôc  de  mauvaifes  pommes  ,  on  conjec- 
tura de-là  que  l'ennemi  manquoit  des  vivres ,  ôc  qu'il  ne  tien- 
droit  pas  iongtems  la  campagne.  Cependant  les  ennemis  fui- 
vant  toujours  le  bord  de  la  rivière,  brûlèrent  Dampierre  ,  Dour- 
rier  ,  avec  les  villages  ôc  les  châteaux  des  environs.  Leduc  de 
Vendôme  s'étant  apperçu  qu'ils  avoient  deffein  d'aller  à  Mon- 
treùil ,  y  envoya  cent  vingt  gendarmes  de  fa  compagnie  ,  ôc 
de  celle  du  maréchal  de  S.  André,  avec  neuf  compagnies  d'in- 
fanterie :  ils  paOTerent  i'Authie  le  1 2  Septembre ,  ôc  arrivèrent 
au  Alefnil,  fitué  dans  un  grand  marais,  vis-à-vis  Hedin  ,que 
l'Empereur  avoit  fait  démolir  l'année  précédente.  On  com- 
mença alors  à  fortifier  cette  ville,  par  le  moyen  des  payifans  ôc 
des  pionniers  qu'on  avoit  fait  venir  de  tous  cotez ,  ôc  on  la  mit 
dans  l'état  de  défenfe  où  elle  eft  aujourd'hui.  Enfin  le  duc  de 
Vendôme  voyant  que  fes  foldats  étoient  fatiguez  ,  diftribua 
fon  armée  dans  les  quartiers  d'hyver,  ôc  envoya  une  partie  de 
la  cavalerie  proche  l'endroit  où  étoit  l'ennemi ,  pour  mettre  à 
couvert  les  payifans,  tandis  qu'ils  feroient  occupez  à  leurs  tra- 
vaux. On  envoya  les  compagnies  Françoifes  d'infanterie,  les 
Anglois  ôc  les  Ecoflbis  dans  les  villes  fituées  fur  la  Somme  ; 
les  regimens  du  Rheingrave  ôc  de  Fontanier  furent  envoyez 
à  Saint  Efprit-de-Reux  ,  ôc  on  fit  partir  ceux  de  Rockendorff 
ôc  de  Reinffenberg  pour  le  Piémont. 
Le  Roi  fait      Voilà  ce  qui  fe  pafla  fur  les  frontières  de  la  France  pendant 
nfensdanslê    ^^  cours  de  ccttc  année.  Mais  l'intérieur  du  Royaume  fouffrit 
Pariementde  bcaucoup   à  caufc  du  changement  qui  arriva  dans  le  Parle- 
ne  de'c?m-^'  ^^^"^^  »  P^t  le  confeil  ôc  le  crédit  de  certaines  perfonnes ,  qui 
tounal.  abufant  de  leurs  lumières  ôc  de  leur  efprit ,  comptèrent  pour 

rien  l'abolition  des  anciens  ufages.  Le  Parlement  qui  avoit  été 
ambulatoire  dans  fon  origine^  étoit  devenu  fédentaire  fous  le 
régne  de  Philippe  de  Valois  l'an  1344;  car  c'eft  ainfi  qu'on 
peut  le  voir  dans  les  archives  de  la  Tournelle ,  ôc  non  pas  dans 
notre  hiftoire ,  où  il  y  a  à  ce  fujet  plufieurs  erreurs.  Alors  on  fixa 
un  certain  nombre  de  Juges ,  pour  rendre  la  juftice^  ôc  exercer 


DE  J.  A.   DE  THOU,  Liv.XIlT.         46c 

kur  charge  fans  interruption ,  depuis  l'onze  de  Novembre  juf-  """""'^^ . 
qu'à  l'onze  de  Septembre.  Ils  étoient  au  nombre  de  cent;  la  Henri  II. 
Grand'Chambre  avoir  trois  Prtilidens,  quatre  Maîtres  des  Re-     ^  S  S  ^' 
quêtes ,  quinze  Confeillers  clercs  &  autant  de  laïques  ;  il  y  avoir 
à  la  Chambre  des  Enquêtes,  appellée  alors  vulgairement  la 
Chambre  des  Auditeurs  du  payiscoûtumier,  vingt-quatre  Con- 
feillers clercs  )  &  dix-fept  laïques  ;  &  cinq  clercs  &  trois  laïques 
aux  Requêtes  du  Palais ,  dont  on  pouvoit  interjetter  appel  aiir 
Parlement.  En  adjoutant  à  tous  ces  officiers  les  douze  Pairs  de 
France ,  on  trouve  en  tout  le  nombre  de  cent.  Sous  Franc^ois  I. 
on  y  ajouta  vingt  Confeillers  &  huit  Maîtres  des  Requêtes. 

Mais  la  puiflànce  &  l'autorité  d'un  corps  fi  augufte ,  qui      ^^'-,  P""'' 

.    1      ■    n-  j  V         '        '       ^    \         '^      j    ••  rendre  le  Par- 

exerçoit  la  )u(hce  pendant  toute  1  année,  étant  plus  étendue  lemcntdePa- 
que  ne  le  dctiroient  les  gens  de  Cour ,  toujours  partifans  du  ris  femcftre. 
pouvoir  arbitraire ,  &  qui  veulent  naturellement  que  tout  dé- 
pende de  leur  caprice  ;  le  cardinal  de  Lorraine  paffionné  pour 
la  nouveauté ,  &  folîicité  par  quelques  Seigneurs ,  confeilla  au 
Roi  de  partager  les  juges  par  femeftres,  afin  que  s'étantrepofez 
quelque-temps ,  &  fe  fuccedant  les  uns  aux  autres  ,  ils  puflent 
remplir,  difoit-il,  plus  affidûment  les  fondions  de  leurs  charges. 
On  retrancha ,  par  le  même  Edit ,  les  épices  qu'ils  recevoient 
auparavant  des  plaideurs ,  comme  une  chofe  qui  ne  faifoit  point 
honneur  à  leur  intégrité.  Le  Roi  pour  les  dédommager  augmen- 
ta leur  honoraire ,  qui  étoit  auparavant  modicjue ,  &  voulut 
que  par  cette  fupprefiion  d'un  profit  fordide ,  qu'ils  retiroient 
de  leurs  peines ,  la  juftice  fût  dans  la  fuite  rendue  gratuitement. 
Ce  nouvel  établifiement  parut  d'abord  très-fpécieux  ;  il  fem- 
bloit  propre  à  éloigner  de  ces  Magiftrats  toutes  vues  d'inté- 
rêt ,  à  ranimer  leur  zèle ,  à  exciter  leur  vigilance  &  leur  atten- 
tion, &  capable  par  ce  moyen  de  rendre  à  ce  corps  toute  fa 
dignité ,  &  de  foulager  les  plaideurs  en  abrégeant  le  cours  des 
affaires.  Mais  dans  la  création  des  Préfidiaux  &  dans  l'établif  ■ 
fement  des  femeftres  (  dont  cet  Edit  porte  le  nom  )  on  aug- 
menta le  nombre  des  Juges,  &  on  vendit  les  charges  ;  car  tel 
étoit  le  deflein  de  ceux  qui  avoient  folîicité  l'Edit.  Ainfi  ce 
nouvel  établifiement,  dont  on  vantoit  tant  l'utilité,  commença 
par  le  commerce  le  plus  honteux.  Cette  divifion  en  deux  fe- 
meftres ayant  diminué  le  nombre  des  magiftrats  en  fondion , 
on  vit  les  Confeillers  des  Enquêtes ,  qu'on  n'avoir  coutume 
Tome  IL  Nnnij* 


470  HISTOIRE 

d'admettre  à  la  Grand'  Chambre  qu'après  qu'ils  avoient  acquis 
Henri  II.  ^^l'^s  longue  expérience ,  y  monter  avant  le  temps  convenable. 
1  ^  ^  A.,  Ainfi  comme  la  plupart  n'étoient  pas  en  état  d'occuper  ces 
places ,  à  caufe  du  peu  d'exercice  &  de  capacité  qu'ils  avoient, 
il  arriva ,  qu'au  lieu  de  rétablir  la  difcipline  &  la  dignité  du  Par- 
lement, comme  on  fe  l'étoit  propofé  parce  changement,  on 
détruifit  prefqu'entierement  l'une  &  l'autre.  On  s'apperçut  en- 
fin de  ces  inconveniens ,  &  on  vit  en  même  tems  que  le  thré- 
for  Royal  étoit  extraordinairement  chargé ,  par  l'augmentation 
•  des  gages.  Alors  on  jugea  à  propos  d'abolir  les  femeftres ,  &  de 
permettre  aux  juges  d'exercer  leurs  charges  pendant  toute  l'an- 
née, &  de  recevoii;  des  plaideurs  les  épices  comme  aupara- 
vant. Cela  caufa  un  nouveau  changement  &  beaucoup  de  con- 
fufion.  Car  les  Juges  étant  en  trop  grand  nombre  ,  les  jeunes 
Confeillers ,  qui  s'étoient  hâtez  de  monter  à  la  Grand'Cham- 
bre  )  furent  obligez  de  retourner  fur  leurs  pas  &  de  defcendre 
aux  Enquêtes. 

Avant  que  l'Edit  pour  les  femeftres  eût  lieu,  cette  affaire 
avoir  été  agitée  à  la  Cour  avec  beaucoup  de  chaleur.  Le  Parle- 
-ment  s'y  oppofa  de  toutes  (es  forces,  &  le  dix  de  Février  il  fit 
préfenter  des  remontrances ,  par  Gille  le  Maiftre  Premier  Pré- 
fidenr,  &  par  Jean  de  S.  André,  &  Antoine  Minard  préfidens.  Mi- 
chel de  l'Hofpital ,  qu'on  avoit  élevé  de  la  charge  de  Confeil- 
1er  àcelle  de  Premier  Préfident  lay  de  la  Chambre  des  Comptes, 
répondit  à  chaque  article  des  remontrances,  dans  lefquelles 
on  faifoit  voir  les  inconveniens  de  l'Edit.  Les  Courtifans  di- 
foient  que  ce  maglftrat ,  qui  avoit  été  Confeillcr  au  Parlement, 
étoit  inftruit  de  tout ,  &  fçavoit  qu'il  fe  paflbit  dans  cette  Cour 
bien  des  choies  contre  la  droiture  &  contre  la  bienféance. 
L'Hofpital  dit,  qu'on  ne  pourroit  jamais  remédier  à  ces  abus , 
tant  que  cette  puiftance  feroit  unie  5  qu'il  étoit  néceifaire  de  la 
partager  pour  l'affoiblir  ^  qu'en  un  mot  ce  corps  redoutable  ne 
pourroit  être  fubjugué  qu'en  le  divifant.  Jean  d'Aurat  i ,  qui 
étoit  précepteur  de  quelques  enfans  de  la  Cour,  &  qu'on  fit 


_  I  Aur.;t  ,  d'Atirr.t  ,  ou  Dorât  ,  en 
latin  Aurc.tus ,  ctoit  Limon îTn  ,  &  s'ap- 
pcHoit  Dincmatin.  Il  a  laiii'é  beaucoup 
cie  vers  Grecs,  Latins  &  François.  C'c- 
toit   un    Poète  banal ,    qui   compofoit 


des  vers  fur  tout  ce  ^uiarrivoit.  Sainte    '    pocfits 


Marthe  dit  qu'il  ne  paroiffoit  point  de 
livre,  que  d'Aurat  n'en  fit  l'éloge  efl 
vers,  &  qu'il  faifoit  l'épitaphe  de  tout 
le  monde;  il  croit  fur-tout  grand  faifur 
d'anagranies.  On  fait  peu  de  casdcfe^ 


iXt: 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.  XIIÎ.      471 

enfuite  profefieur  Royal,  hoinme  d'un  rare  génie,  compofa  à 
ce  fujet  un  poème  très  ingénieux ,  mais  hardi  &  même  infolenr^  Henri  il. 
afin  défaire  plaifirau  cardinal  de  Lorraine,  qui  prefloit  vive-  1  5  5  -i- 
ment  cette  affaire  j  il  y  compara  le  Parlement  à  TAndrogyne  ^ 
de  Platon.  Enfin  l'autorité  du  Roi  ôc  le  crédit  des  courtifans 
l'emportèrent,  ôc  on  partagea  le  Parlement  en  femeftres.  Cette 
innovation  commença  le  2  de  Juillet  de  cette  année,  ôc  finit 
trois  ans  après  ,  le  quatre  du  même  mois.  Ceux  qui  ont  écrit 
notre  hiftoire  ,  tant  en  abrégé  qu'en  entier  ,  n'en  font  prefque 
pas  mention  ;  il  ne  fe  trouve  même  rien  à  ce  fujet  dans  les  re- 
giflres  du  Parlement  de  Paris ,  ôc  cet  Edit  n'a  point  été  inféré 
dans  le  recueil  des  ordonnances  du  Roi  j  ainfi  il  faut  avouer 
que  le  fouvenir  d'une  chofe  fi  récente  ôc  fi  mémorable  fut 
bien-tôt  effacé.  Quoique  ce  partage  du  Parlement  eût  été  fait 
à  contre-tems,  ôc  qu'il  ait  été  aboli  enfuite  par  à^s  motifs  jufîes 
ôc  légitimes  ,  il  feroit  peut-être  à  fouhaiter  pour  de  bonnes 
raifons ,  dans  le  fiécle  o\x  nous  fommes ,  qu'on  le  rétablit  avec 
certaines  modifications.  Mais  je  ne  dois  pas  traiter  ici  cet  ar- 
ticle ,  qui  exigeroit  une  differtation  particulière. 

Dans  la  même  année,  on  vérifia  le  4  de  Mai  au  Parlement  EublifTcment 
de  Paris  l'édit  du  Roi,  qui  concernoit  l'établiffement  du  Par-  ^/' P^'''^"^^"'^ 
lement  de  Rennes  en  Dretagne;  on  ordonna  qu  il  y  auroit  deux 
Chanibres ,  quatre  Préfidens ,  trente-deux  Confeillers  ,  deux 
Greffiers  ,  deux  Avocats  généraux  ,  ôc  un  Procureur  général. 
L'édit  portoit  auffi  qu'on  prendroit  hors  de  la  province  deux 
Préfidens  ,  dont  l'un  auroit  le  titre  de  Premier ,  feize  Con- 
feillers ôc  un  des  Avocats  généraux  ;  qu'ils  exerceroient  la 
juftice  alternativement  à  Rennes  ôc  à  Nantes  5  à  Rennes  pen- 
dant les  mois  d'Août ,  de  Septembre ,  d'Ottobre  ,  ôc  de  No- 
vembre 5  à  Nantes  pendant  les  mois  de  Février  ,  de  Mars ,  ôc 
d'Avril  3  ôc  que  le  refle  du  tems  fept  Confeillers  de  la  province 
tiendroient  le  fiége.  On  le  régla  de  la  forte  pour  la  commodité 
du  payis. 

Au  commencement  de  cette  année  le  8  de  Janvier  on  vc-      Autre  Edic 
rifia  au  Parlement  un  édit  bien  rigoureux  ,par  lequel  on  obligea  f^'  g'X'iiT& 

aux  Secictai- 
par   le  côté  ,  &  que  Dieu  les  fépa-   ^es  du  Roi- 
ra.  L'allufion  de  l'Androgyne  au  Par- 
lement de  Paris  croit  bien  tir^'e. 


1  Androgyne  ,  u.yS'fdyuvoç  ,  hom- 
me femme.  Platon  a  pre'tendu  que  le 
premier  homme  avoir  les  deux  lexes , 
que  le  mâle  6c  la  femelle  etoient  joints 


N  n  n  ii  j 


472  HISTOIRE 

"-  "  "  '  les  Poitevins  ,  les  Rochelois ,  les  Limoufins  y  ceux  de  l'An- 
Henri  il  goûmois ,  les  Perigordins  6c  ceux  de  la  Guienne ,  de  fournir 
I  y  5  4.  onze  cens  quatre  -  vingt  quatorze  mille  francs  de  notre  mon- 
noye,  pour  les  droits  de  la  gabelle,  dont  on  avoit  chargé  cette 
Province.  On  augmenta  auiTi  le  nombre  des  Secrétaires  du 
Roi ,  qu'on  fit  monter  à  deux  cens  ,  de  cens  vingt  qu'ils  étoient 
auparavant.  Enfin  après  de  grandes  difputes  ,  le  10  de  Dé- 
cembre l'édit  fut  enregiftré  :  il  avoit  déjà  été  vérifié  le  28  de 
Novembre  à  la  petite  Chancellerie  de  Paris  ,  en  préfence 
du  Vice- Chancelier. 


Tin  au  treizième  Livre, 


47  î 

HÉï  '^^  ^-'^  '^'-*  "^^^  *^'*  "^-'^  Si?î 


HISTOIRE 

D  E 

JACQUE    AUGUSTE 

DE     T  H  O  U. 

LIVRE  QJJ  ATO  R  ZIEME. 

'^€kk^^-^^T^'^'k$:  A,  guerre  fut  plus  allumée  cette  an-  ^=---- 

tS^  q ey^cv^î__o  ^  née  dans  la  Tofcane  que  l'année  précé-  Henri  II. 

^    Il      ^^  ^*^  ^  dente ,  &  nous  la  fîmes  non-feulement     i  c  c  4. 

^  A^^  '^  ro  5^  contre  1  empereur,  mais  encore  con-      .n,. 

^  ^*^  S    I        è  ^  ^  rre  le  duc  de  rlorence.    Ce  Prince^,  d'iuiie. 
^  §S    X-iJ  1^  ^  ^^  1^^  Impériaux  avoient  cefle  d'ap- 
^    Il  Sc/îc^e/îc^  Il    ^  puyer  dans  des  conjon£tures  facheu- 
s     0=2(2.2>3=0  Ce'  ^^^  *   confidérant  les  dangers  qui  le 
't^'wi/wtwvwi'W'v:^^  menaçoient ,  s'il  n'empêchoit  les  Fran- 

crut  que  pour  fa  fureté  il  falloit  cefler  de  feindre ,  lever  enfin 
le  mafque  ,  ôc  faire  les  derniers  efforts,  pour  chaffer  par  un  coup 
d'éclat  les  François  de  tout  le  payis ,  fans  avoir  en  cela  aucun 
égard  aux  intérêts  des  Efpagnols,  dont  il  avoit  été  indignement 
abandonné  ,  &  traité  avec  un  mépris  extrême.  Il  ne  fit  pas 


Bl  Mn-m»  ■■  m  M.I  mrt 


474  HISTOIRE 

d'abord  éclatef  fon  defTein ,  parce  que  le  fort  des  armes  étoit 
TT  TT    alors  contraire  aux  Efpamiols,  ôc  que  leurs  affaires  alloienttrès 

ilENRI  II.  ,  T     r  ^     •  J  r-u        r       o 

mal  en  Italie  ;  car  nos  troupes  etoient  devant  Cheralco  oc 
^  ^  ^'  Foffano  ,  qu'à  la  vérité  elles  n'aiîiégeoient  pas  fort  vivement; 
mais  le  fiége  durant  depuis  long-tems,  il  y  avoit  lieu  de  crain- 
dre, qucj  faute  de  vivres,  la  garnifon  ne  fût  enfin  obligée  de 
fe  rendre.  En  effet  Gonzague  étoit  réduit  aux  dernières  extré- 
mités :  il  étoit  dénué  de  tout  ;  ôc  l'argent,  le  nerf  de  la  guerre, 
lui  m.anquoit  entièrement.  Comme  depuis  longtems  il  n'étoit 
pas  en  état  de  payer  fes  troupes ,  il  leur  étoit  devenu  odieux  , 
ôc  le  peuple  ne  pouvoit  plus  le  fouffirir  ,  à  caufe  des  nouveaux 
tributs  qu'il  en  éxigeoit  tous  les  jours  ,  ôc  d'une  taxe  qu'il  avoit 
depuis  peu  impofée  fur  chaque  feu  de  la  province  j  ce  qui  avoit 
pouffé  à  bout  les  peuples  du  Milanez.  La  dureté  de  fon  gou- 
vernement lui  avoit  d'ailleurs  attiré  la  haine  des  Efpagnols, 
qui  fe  fouvenoient  encore  de  la  feverité  outrée  avec  laquelle  il 
avoit  puni  en  Sicile,  il  y  avoit  plus  de  quatorze  ans, une fédi- 
tion  qui  s'étoit  élevée  parmi  les  foldats. 

Ces  vexations  firent  tellement  murmurer  le  peuple  ôc  les  fol- 
dats j  que  l'on  forma  contre  lui  plufieurs  accufations,  qui  furent 
portées  au  tribunal  de  l'Empereur.  On  lui  reprochoit  qu'il 
avoit  ruiné  les  affaires  des  Impériaux  en  Italie  j  pour  augmen- 
ter fa  fortune,  ôc  affouvir  fon  infatiable  avarice.  Gonzague  fe 
voyant  donc  en  bute  à  la  haine  publique ,  ôc  fans  aucun  fe- 
cours ,  pouvant  à  peine  fe  défendre  lui-même ,  n'étoit  pas  en 
état  de  fecourir  le  duc  de  Florence.  D'un  autre  côté  les  trou- 
pes Efpagnoles  ne  pouvoient  guère  aborder  en  Italie  fans  dan- 
ger ,  parce  qu'il  leur  falloir  paffer  entre  la  Provence  ôc  l'ifle  de 
Corfe,  que  nous  venions  de  foûmettre,  ôc  que  d'ailleurs  le  Roi 
s'étoit  prefque  emparé  de  toute  la  côte  de  Sienne.  L'Empe- 
reur ,  qui  avoit  une  fâcheufe  guerre  à  foûtenir  contre  le  roi  de 
France  dans  un  payis  éloigné ,  n'envoyoit  que  peu  de  trou- 
pes en  Italie,  ôc  prefque  point  d'argent.  Côme  ne  pouvoit  pas 
beaucoup  compter  fur  le  fecours  des  troupes  du  royaume  de 
Naples ,  quoiqu'elles  fuffent  dans  fon  voifmage ,  parce  que  leur 
Viceroi  les  auroit  rappellées  au  premier  bruit  d'une  defcente 
des  Turcs.  Il  crut  donc  qu'il  devoit  d'autant  plus  s'efforcer  de 
fuppléer  par  lui-même  aux  fecours  étrangers  dont  il  ne  pou- 
vo.it  fe  flater ,  qu'il  yoyoit  l'Empereur  preffé  de  toutes  parts. 

Pour 


DE  J.  A.  DE  T  H  O  U  ,  Liv.  XIV,      47; 

Pour  l'exécution  de  fon  deflein  ,  il  jugea  qu'il  étoit  à  propos 
de  mettre  le  Pape  dans  fes  intérêts,  en  mariant  une  defesfil-  Henri  IL 
les  à  Fabien  fils  de  Baudouin  ,  ôc  neveu  du  S.  Père,  qui  avoir     i  5  J  ^•' 
Jfondé  fur  lui  toutes  fes  efpérances ,  depuis  la  mort  de  Jean- 
Batifte. 

L'ambition  que  Côme  avoit  de  faire  de  grandes  alliances; 
qu'il  jugeoir  neceïïaires  pour  l'afFermifTement  de  fa  nouvelle  do- 
mination ,  étoit  peu  fatisfaite  du  mariage  de  fa  fille  avec  un 
homme  qu'il  tenoit  fort  au-defifous  de  lui ,  &  il  n'y  confentoit 
qu'à  regret.  Le  défit  feul  de  rétablir  fes  affaires  l'y  détermina , 
fur  tout  lorfqu'il  vit  que  le  roi  de  France  fe  fervoit  de  Lanfac 
fon  ambaffadeur  à  Rome  ,  pour  gagner  les  bonnes  grâces 
du  Pape  ,  en  lui  offrant  pour  Fabien  une  Princefle  du  fang 
de  France.  Jule  III.  qui  étoit  d'une  humeur  enjouée ,  ôc 
prefque  bouffone  ,  ôc  qui  n'avoit  pas  fambition  fi  naturelle  aux 
Papes,  fouhaittoitpafTionnement  l  alliance  du  duc  de  Florence, 
comme  d'un  voifin  utile  à  fes  intérêts ,  ôc  qui  pouvoit  le  favo- 
'rifer  dans  le  deffein  de  faire  fon  neveu  duc  de  Camerino.  Ainfî 
pour  éluder  la  propofition  de  Lanfac,  il  lui  répondit  avec  une 
humilité  affe£tée  î  qu'autant  que  la  maifoii  de  France  étoit  la 
plus  noble  ôc  la  plus  illuilre  de  funivers ,  autant  la  fienne  étoit 
la  plus  obfcure  ôc  la  plus  baffe  ;  ôc  que  les  mariages  que  l'iné- 
galité des  conditions  rendoit  toujours  difficiles ,  fe  concluoient 
aifément  entre  pareils.  Côme  députa  donc  à  Rome  Bernardo 
Giufti  fon  fécretaire,  pour  conclure  le  mariage  de  fa  fille  avec 
Fabien  ,  ôc  en  même  tems  il  fiança  Ifabelle  fon  autre  fille  à 
Paul  Jourdain  chef  de  la  maifon  des  Urfins ,  de  tout  tems  fort 
attachée  aux  intérêts  de  la  France. 

Peu  auparavant  Marc- Antoine  ,  chef  de  la  maifon  des  Co- 
lonnes, dont  les  ancêtres  avoient  toujours  été  dans  le  parti  de 
l'Empereur ,  avoit  époufé  la  fœur  de  Paul  Jourdain.  Côme  fe 
voyant  affermi  par  l'alliance^  ôc  la  réunion  des  deux  chefs  des 
fa£tions  oppofées  ,  avoit  mandé  Jacque  Medichino  ,  homme 
plus  récommandabie  par  fon  expérience  dans  les  armes ,  que 
par  fa  naiffance.  Il  pouvoit  d'autant  plus  compter  fur  fa  fidé- 
lité, qu'il  le  connoifibit  pour  un  homme  ambitieux  qui  s'étoit 
comme  gliffé  dans  la  maifon  de  Medicis  ,  dont  il  avoit  déjà 
pris  les  armes  depuis  longtems ,  à  caufe  de  la  reffemblance 
des  noms,  ôc  qui  fouhaitoit  ardemment  de  mériter  par  quelque 
Tom,  IL  O  00 


47^  HISTOIRE 

^^^^^^^^^^^^^^^^  a£lioii  d'éclat  les  bonnes  grâces  d'une  famille  dont  il  eni« 
rz  '^  ~  pruntoit  tout  fon  luftre.  Il  tît  part  de  fon  deflein  à  François  de 
jl  N  I  .  -pQjgjjg  ^  chargé  des  affaires  de  l'Empereur  à  Florence ,  &  en- 
5  S  'i'  voya  vers  ce  Prince  Barthelemi  Concini  fon  fécretaire,  hom- 
me d'une  fidélité  à  l'épreuve  ,  &  d'une  prudence  contommée, 
pour  traiter  avec  lui  des  moyens  de  forcer  les  François  .'  vui- 
der  la  Tofcane  ,  &  pour  lui  propofer  les  conditions  fui  van- 
tes :  Que  l'Empereur  envoyeroit  deux  mille  Allemands  du  Pié- 
mont ,  ôc  autant  d'Efpagnols  du  royaume  de  Naples  y  avec 
trois  cens  chevaux  de  la  Lombardie,  ôc  qu'il  donneroit  ordre 
qu'on  leur  aiïignât  leur  paye  pour  un  an ,  ou  du  moins  pour  dix 
mois  ,  fur  le  revenu  du  royaume  de  Naples  :  Que  Côme  fe- 
roit  les  autres  frais  de  cette  guerre  ,  afin  que  l'Etat  de  Sienne, 
qui  ctoit  occupé  par  les  François ,  ïiii  remis  fous  la  puiffance  de 
l'Empereur  :  Que  ,  la  guerre  finie ,  l'Empereur  rembourferoit 
\qs  frais  en  argent  comptant^  ou  en  terres  dans  le  royaume  de 
Naples ,  ou  dans  le  Milanez  ;  ôc  que  jufqu'à  ce  qu'on  les  eût 
payez ,  Côme  conferveroit  l'Etat  de  Sienne  ôc  les  places  qu'on 
y  avoir  prifes. 

L'Empereur  accepta  ces  condidons ,  ôc  au  retour  de  Con- 
cini, le  duc  de  Florence  commença  à  exécuter  fon  entrepris 
fe  le  plus  fecretement  qu'il  lui  fut  poiïible.  D'abord  il  répan- 
dit des  troupes  fur  les  frontières  depuis  Volterra,  San-Gemi- 
niano,  Colle,  Staggia,  la  Caftellina  ,  Chianti,  ôc  Vaîdambra; 
jufqu'à  Montepulciano ,  ôc  fit  garder  les  avenues ,  afin  que  ceux 
que  l'ennemi  envoyeroit  pour  reconnoître  le  payis ,  nepuffent 
paffer  des  terres  de  F  lorence  fur  celles  de  Sienne.  Mais  quel- 
ques fecrettes  que  fuffent  fes  mefures ,  le  roi  de  France  le  re- 
garda dès-lors  comme  fon  ennemi  :  il  avoir  été  informé  de  fes 
intrigues  par  le  cardinal  de  Ferrare  ,  que  Côme  tachoit  pour- 
tant d'amufer  par  des  civilitez  ôc  par  de  fréquentes  ambaffa- 
des.  Le  Roi  jugeant  donc  qu'il  étoit  tems  d'attaquer  ouverte- 
ment ,  donna  la  conduite  de  cette  guerre  à  Pierre  Strozzi ,  en- 
nemi capital  de  la  maifon  de  Medicis.  Ce  choix  qui  ne  fut 
fait ,  que  parce  que  Strozzi  étoit  proche  parent  de  la  Reine , 
devint  très  funefte  à  la  France.  Strozzi  étoit  à  la  vérité  capa- 
ble de  cet  emploi ,  &  de  quelqu'autre  que  ce  fût  5  mais  le  fort 
de  fon  père,  qu'il  avoir  toujours  devant  les  yeux,  excitoit  en 
fon  coeur  une  haine  fi  grande  ,  ôc  faveugloit  tellement^  qu'il 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  XIV;      477 
fembîoit  chercher  plutôt  à  fe  venger  qu'à  vaincre  :  dans  l'idée  ■■» 

que  s'il  étoit  vamcu  c'étoit  fait  de  lui,  il  fuivit  moins  les  règles  Henri  IL 
de  la  guerre  que  les  confeils  de  fa  paffion.  Le  duc  de  Florence  1  r  c  4^,. 
fut  fi  irrité  de  fon  arrivée,  que  quoique,  félon  les  apparences, 
il  fut  difpofé  à  accepter  des  conditions  de  paix  raifonnabies  ôc 
avantageufes ,  il  crut  alors  qu'il  devoit  faire  la  guerre,  quelque 
funefte  qu'elle  lui  pût  être  :  piqué  de  ce  que  le  Roi  lui  avoir  op- 
pofé  un  Général  qui  étoit  fon  ennemi  perfonnel ,  il  renonça  à 
tout  accommodement. 

On  ajoute  à  cela  que  Strozzi  étant  arrivé  à  Sienne  avec  un 
ample  pouvoir,  montra  les  ordres  qu'il  avoir  au  cardinal  de 
Ferrare ,  qui  fe  fentit  blelfé  de  voir  qu'on  lui  eût  envoyé,  non 
feulement  un  Général  d'armée  ,  mais  encore  un  fucceffeur  dans 
i'adminiftration  de  la  République.  Dès-lors  il  commença  à  fe 
comporter  néghgemment  ;  ce  qui  fut  caufe  que ,  quoique  Sttoz- 
zi  vînt  rarement  à  la  ville ,  ôc  qu'il  ne  fe  mêlât  que  de  ce  qui 
concernoit  la  guerre ,  pour  ne  pas  donner  d'ombrage  au  Car- 
dinal, il  régna  néanmoins  entr'eux  une  haine  fecrette.  Tout 
fe  rallentit ,  on  ne  travailla  plus  aux  fortifications  commen- 
cées ,  ôc  l'on  ne  fe  loucia  plus  d'entretenir  des  intelligences 
avec  le  Pape  ôc  avec  les  autres  Princes. 

Strozzi  s'embarqua  à  Marfeille ,  ôc  alla  defcendre  dans  l'ifle 
de  Corfe  :  de-là,  après  avoir  eu  une  conférence  avec  Paul  de 
Thermes,  ôc  avoir  vifité  les  fortifications  ,  il  vint  à  Civita- 
vecchia ,  ôc  aufîi-tôt  après  à  Rome  ,  où  il  fit  fçavoir  au  Pape 
les  motifs  de  fon  voyage  ^  falfùrant  qu'il  étoit  venu,  non  pour 
entreprendre  rien  de  nouveau,  mais  pour  conferver  la  liberté 
des  Siennois  qui  s'étoient  mis  fouslaprotetlion  de  la  France," 
Ôc  pour  maintenir  en  Italie  l'autorité  du  Roi.  Après  avoir  af- 
fûré  le  Pape ,  qui  aimoit  la  paix  ,  de  l'amitié  ôc  de  l'affetlion 
du  Roi  de  France  ,  il  en  obtint  aifément  que  la  trêve ,  qu'on 
avoit  faite  pour  deux  ans  à  çaufe  de  la  guerre  de  Parme  ôc  de 
îa  Mirandole  ,  feroit  encore  continuée  pour  deux  autres  années. 
De-là  il  fe  rendit  à  Sienne,  où  les  habitans  lui  firent  une  fu- 
perbe  réception,  qui  produifit  dans  l'amedu  cardinal  de  Fer- 
rare  des  fentimens  de  haine  ôc  de  jaloufie.  On  s'apperçut  que 
depuis  ce  tems-là  le  Cardinal  s'étoit  beaucoup  relâché  dans 
l'exercice  de  fa  charge  ,  ôc  fur-tout  dans  la  conduite  des  fi- 
îiances.    Strozzi  l'ayant  laiffé  dans  la  ville  avec  Corneille 

P  O  G  ï] 


aa— — — 

Henri  IL 


47B  HISTOIRE 

BentivogHo  ]  en  fortit  avec  fes  gens  pour  vifiter  les  fortlfîca* 
tions  voilines. 

Cependant  le  duc  de  Florence ,  avant  de  déclarer  ouverte- 
'  -^  ^  **  ment  la  guerre  ,  avoit  préparé  fecrettement  tout  ce  qui  étoit 
nécelTaire  pour  une  furprife ,  &  avoit  demandé  à  Frédéric  Mon- 
tacuti  gouverneur  delà  citadelle  de  Pife ,  en  qui  il  avoit  beau- 
coup de  confiance,  qu'il  en  laiflat  le  commandement  à  quel^ 
ques-uns  de  fes  officiers  ,  ôc  qu'il  ordonnât  à  Camille  de  Fa- 
briano  qui  commandoit  la  milice  de  Pife,  d'aller  promptement 
à  Livourne ,  avec  fix  cens  hommes  de  fes  troupes  5  de  faire  por- 
ter avec  lui  des  échelles  ,  des  haches ,  des  leviers  j  ôc  de  paffer 
à  l'ifle  d'Elbe ,  ôc  de-là  à  Piombino ,  fur  les  galères  qui  étoient 
venues  depuis  peu  de  Corfe:  il  ajoûtoit  que  pour  lui  il  iroit 
par  terre  à  Piombino ,  où  il  fe  joindroit  à  Rodrigue  d'Avila 
qui  commandoit  la  garnifon  d'Orbitello ,  ôc  qu'avec  cinq  cens 
hommes  il  tâcheroit  de  furprendre  Grofîeto  ,  qui  étoit  occupée 
par  Alexandre  de  Terni ,  ôc  peu  fortifiée.  Rodolphe  Baglioni 
lut  aulli  commandé ,  pour  aller  promptement  à  Montepulcia- 
no  avec  fix  cens  foldats  étrangers,  afin  qu'après  avoir  pris  dans 
cette  ville  ,  à  Crotone,  àArezzo,  Ôc  auValdarno,  les  levées 
qu'on  y  avoit  faites  j  il  entrât  dans  les  terres  de  Sienne  avec 
Pierre  de  Monte,  ôc  qu'il  furprît,  s'il  étoit  poiïible  ,  ou  Chiuzi, 
ou  Montalcino  ,  ou  Pienza  ,  ou  enfin  Buon-convento ,  ôc  que 
de-là  tournant  vers  Sienne,  il  allât  joindre  le  marquis  de  Ma- 
rignan.  Luc  Antoine  Cuppano  gouverneur  de  Piombino  fut 
chargé  d'attaquer  Mafia  avec  fes  gens ,  ôc  avec  deux  cens  hom- 
mes de  Campiglia ,  ôc  cent  autres  qu'il  feroit  venir  de  Porto- 
Ferraio.  On  donna  aufîî  ordre  à  Rofa  de  Vicchio  capitaine 
d'infanterie  de  partir  de  Grofîeto  ,  ôc  de  fe  rendre  maître ,  avec 
cent  hommes  de  fes  troupes ,  de  Cafligliano  dans  la  Pifcaie. 

Après  que  tous  ces  ordres  furent  donnez  ,  le  marquis  de  Ma- 
rignan,  à  la  tête  de  deux  mille  foldats  étrangers  j  ôc  de  quatre 
cens  Efpagnols ,  que  Corne  avoit  fait  auparavant  afiembler  à 
Florence  ,  partit  fecrettement  de  la  ville  )  avec  quelques  pie- 
ces  de  campagne,  des  échelles ,  ôc  tout  ce  qui  peut  fervir  à  une 
attaque  de  nuit.  Deux  jours  auparavant  les  portes  de  la  ville 
avoient  été  fermées ,  de  crainte  que  les  François  n'euflent  le 
vent  de  cette  expédition.  Poggibonzi  fçut  l'endroit  où  fe  de- 
jr'oient  afiembler ,  Je  26  de  Janvier,  huit  enfeignes  des  levées 


E  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIV.  47P 

qu'on  avoit  faites  à  Saii-CafTiano  ôc  à  San-Geminiano,&  qui  » 


confiftoient  en  quatre  mille  hommes  de  pié  &  en  trois  cens  He^^-ri  jt 
chevaux.  Le  Marquis  de  Marignan  ayant  pris  fa  route  pendant  j  ^  r-  4,  ' 
la  nuit ,  avec  fes  troupes,  par  Staggia,  fit  faire  alte  à  deux  lieues  ^  ^  ^* 
de  Sienne  ,  ôc  alla  devant,  à  la  tête  de  trois  cens  hommes.  Il 
fe  voyoit  dans  l'impoITibilité  de  faire  avancer  toute  fon  armée , 
à  caufe  d'un  orage  qui  avoit  cette  nuit  inondé  ôc  tellement 
rompu  les  chemins ,  que  le  foldat  ne  pouvoit  prefque  marcher. 
Le  Général  ayant  trouvé  quelques-uns  de  nos  foldats  hors  la 
ville,  auprès  d'un  lieu ,  vulgairement  appelle  le  Palais  des  Dia- 
bles ,  il  les  pourfuivit ,  ôc  s'efforça  d'eîcalader  le  Fort  qui  eft 
auprès  de  la  porte  Camollia.  En  effet  plufieurs  s'y  jetterent ,  ôc 
la  plupart  entrèrent  par  la  porte  du  Fort  ,  oii  nos  troupes 
ne  faifoient  pas  bonne  garde.  Nous  avions  conftruit  ce  Fort , 
dans  le  deffein  d'empêcher  l'ennemi  d'approcher  des  murail- 
les, mais  il  y  avoit  peu  de  monde  pour  le  garder  ^  ôc  pendant 
la  nuit  il  étoit  prefque  abandonné.  Le  marquis  de  Marignan 
s'en  rendit  maître  5  ôc  croyant  avoir  beaucoup  fait ,  il  n'attaqua 
pas  auffi-tôt  la  ville,  comme  il  l'avoit  réfolu :  il  crut  qu'il  étoit 
plus  à  propos  d'attendre  fes  troupes ,  qui  marchoient  lente- 
ment à  caufe  des  pluyes  continuelles,  ôc  de  fe  fortifier,  en  cas 
qu'on  l'attaquât^ 

Sur  le  point  du  jour,  Bentivoglio  fornt  avec  peu  de  gens  :  il 
fut  repouffé  par  le  marquis  de  Marignan  5  ce  qui  fit  prendre 
aux  Siennois  la  réfolution  d'attaquer  le  Fort  avec  toutes  leurs 
forces,  tandis  que  l'ennemi  n'avoit  pas  encore  toutes  les  Tien- 
nes. Mais  le  cardinal  de  Ferrare  craignant  qu'il  ne  s'élevât 
quelque  trouble  dans  la  ville  ,  l'ennemi  en  étant  Ci  proche, 
s'oppofa  à  cette  réfolution.  Sa  défiance  hors  de  faifon  donna 
aux  ennemis  le  tems  de  refpirer  ,  ôc  de  fe  préparer  à  la  dé- 
fenfe,  ôc  nous  fut  très-préjudiciable.  Le  marquis  de  Marignan 
mit  bien-tôt  après  dans  le  Fort  une  bonne  garnifon  ,  dont  il 
donna  le  commandement  à  Leonide  Malatefti.  Tel  fut  le  pre- 
mier fuccès  des  armes  du  due  de  Florence.  Alontacuti  ôc  Ba- 
giioni  ne  purent  rien  faire  dans  le  Val  de  Chiana,  parce  que 
Strozzi  fe  rendit  promptement  à  Groffeto ,  ôc  de-là  à  Sienne. 

Cependant  Come ,  pour  rendre  raifon  aux  Princes  voilins 
de  la  guerre  qu'il  avoit  entreprife,  écrivit  au  Sénat  de  Venife, 
aux  ducs  de  Ferrare  ôc  de  Mantouë ,  ôc  à  la  République  de 

O  o  o  iij 


4So 


HISTOIRE 


Luques.  li  fejrécrioit  contre  ranibition  du  Roi  de  France,  qui , 

Henri  II  ^^^^  prétexte  de  défendre  la  liberté  de  Sienne ,  afpiroit  à  fubju- 
1  ç  ç*  4  *  E^^^  toute  l'Italie.  Il  leur  expofoit  qu'il  avoit  pris  les  armes 
pour  la  liberté  du  payis  ,  fous  les  aufpices  de  FEmpereur  :  en- 
îuite  il  accufoit  d'ingratitude  les  citoïens  de  Sienne,  qui  maU 
gré  les  bienfaits  qu'ils  avoient  reçus  de  lui,  s'étoient  mis  de  leur 
plein  gré  fous  la  protection  d'un  Roi  ennemi  de  la  nation ,  au 
mépris  de  celle  de  l'Empereur ,  qu'ils  avoient  irrité  en  chaffant 
Jean  de  Luna ,  ôc  dont  lui-même  avoit  en  leur  faveur  appaifé 
le  jufte  courroux  :  il  ajoûtoit  que  s'ils  euffent  voulu  écouter 
des  propofitions  avantageufes ,  on  en  feroit  venu  fans  doute  à 
un  accommodement.  Il  écrivit  auflî  au  Pape ,  qui  fe  corn- 
portoit  en  arbitre  dans  cette  affaire ,  ôc  lui  envoya  Bernard  de 
Cella  fon  fecretaire.  Il  lui  demandoit ,  que  puifque  la  liberté 
commune  de  l'Italie,  dont  les  terres  de  l'Eglife  faifoient  la 
plus  grande  partie  ,  étoit  l'unique  objet  de  cette  guerre  ,  il  pût 
avec  fa  permifTion  ufer  du  droit  de  voifin  ôc  d'allié ,  ôc  que 
l'entrée  de  toute  l'Italie  fut  interdite  aux  François ,  comme  à 
des  ennemis  communs. 

Le  Pape  qui  vouloir  rendre  fervice  au  duc  de  Florence, 
fans  rompre  pourtant  avec  la  France  ,  fit  publier  qu'il  ne 
donneroit  du  fecours  dans  cette  guerre ,  ni  à  l'un  ni  à  l'au- 
tre parti ,  ôc  il  défendit  expreffément ,  fous  des  peines  rigou- 
reufes ,  à  tous  fes  fujets  de  fecourir  en  aucune  façon  les  uns 
ôc  les  autres.    Enfin  le  duc  de  Florence  écrivit  aux  Siennois 
lettre  du  duc  en  CCS  termes  :  =>  J'ai  bien  voulu  vous  faire  fçavoir  que  j'ai 
pris  les  armes  ,  non  pour  entreprendre  rien  contre  vous , 
mais  feulement  pour  vous  affranchir  de   la  tyrannie  des 
François.  Si  plus  attentifs  à  vos  intérêts ,  vous  voulez  vous 
unir  avec  moi ,  vous  retirerez  déformais  autant  d'avantage 
de  mes  fervices,  que  vous  en  avez  autrefois  retiré  de  profit 
ôc  d'honneur  :  mais  fi  par  un  efprit  d'opiniâtreté  ,  vous  per- 
fiftez  dans  le  deffein  de  faire  une  guerre  qui  bleffe  l'autorité 
de  fEmpereur ,  ôc  fi  par  un  fatal  aveuglement  vous  voulez 
vous  perdre  ,  ôc  faire  tort  à  vos  voifins ,  vous  verrez  chan- 
ger famitié  que  j'ai  eue  pour  vous  jufqu'ici,  en  une  haine 
implacable ,  que  je  ferai  non  feulement  éclatter  contre  vous , 
mais  encore  contre  ceux  qui  ne  font  venus  que  pour  vous  dé- 
9>  truire  vous-mêmes ,  ôc  caufer  enfuite  par  ce  moyen  la  ruinç 


de  Florence 
aux  Sicniiois, 


DEJ.  A.  DETHOU.Liv.  XIV.        4S1 

3>  de  tous  les  autres.  Voilà  les  difpofitions  où  je  fuis  à  votre  ^^1^.^^ 

M  ép^ard,  &  ce  que  i'ai  réfolu.  J'ai  crû  devoir  vous  en  faire  Tï         t7 
c  ^     -'        r  j    •  '1    a      .  «.  j  •      Henri  IL 

3'  part  j  ami  que  vous  coniiaeriez  qu  il  elt  autant  de  votre  m- 

3»  terêt  de  fuivre  mes  confeils  y  qu'il  vous  feroit  funefte  de  les       j  j  '^' 
v^  méprifer.  » 

Trois  jours  après,  c'eft-à-dire  le  dernier  jour  de  Janvier,  T^eponfe  i\x 
le  Sénat  fit  cette  réponfe  au  duc  de  Florence.  «  Nous  avons  SenatdeSien-. 
«  été  étonnez ,  que  lorfque  nous  y  penfions  le  moins ,  vous  "^* 
3'  nous  ayiez  déclaré  la  guerre ,  à  caufe  de  la  nouvelle  alliance 
a'  que  nous  avons  faite  ?  mais  notre  étonnement  a  été  plus 
o'  grand  ,  quand  nous  avons  appris ,  parla  lettre  que  vous  nous 
3'  avez  depuis  peu  écrite ,  que  vous  voulez  faire  pafler  votre 
S'  procédé  pour  un  bon  office  ,  en  le  colorant  d'un  prétexte  d'à- 
o»  mitié  :  vous  faites  le  contraire  de  ce  que  vous  dites.  Comme 
■^'  vous  n'avez  aucun  fujet  de  vous  plaindre  de  nous  ,  vous 
«  nous  donnez  affez  à  connoître  que  l'envie  de  nous  perdre 
3'  eft  le  feul  motif  de  vos  démarches.  En  peut-on  douter , 
o>  lorfque  vous  faites  vos  efforts ,  pour  nous  détacher  de  l'a* 
3>  mitié  de  ceux  qui  font  venus  félon  vous  pour  nous  perdre, 
35  ôc  que  nous  avons  pourtant  reconnus  pour  nos  meilleurs 
35  amis ,  ôc  pour  les  plus  zelez  défenfeurs  de  notre  liberté  ? 
3'  Vous  ne  nous  auriez  pas  plutôt  privé  de  leur  fecours ,  que 
05  nous  trouvant  fans  defenfe ,  vous  nous  facrifiriez  à  l'ambi- 
3>  tion  de  ceux  qui ,  fous  l'apparence  de  l'amitié  ,  nous  dref- 
35  fent  depuis  long-tems  des  embûches.  Soutenus  par  la  jufti- 
05  ce  de  notre  caufe  ,  ôc  par  les  armes  triomphantes  du  Roi 
9-.  Très-  Chrétien  ,  qui  nous  comble  de  fes  bienfaits,  nous 
»  craignons  peu  les  menaces  de  nos  ennemis ,  ôc  nous  efpé- 
35  rons  rendre  inutiles  tous  leurs  injuiles  efforts.  Après  que 
»  vous  aurez  mûrement  penfé  que  cette  guerre  que  vous  en- 
05  treprenez  eft  contre  les  loix  de  la  juftice  &  de  l'honneur , 
3î  ôc  que  l'événement  n'en  peut  être  heureux  >  nous  attendons 
35  de  vous  ,  que  vous  quitterez  fans  doute  la  réfolution  de  la 
3»  continuer.  Nous  vous  fupphons  d'y  penfer  de  bonne  heu- 
37  re ,  ôc  avant  que  la  nécefïité  vous  force  à  vous  en  repentir. 

~  La  guerre  fut  donc  déclarée  entre  le  duc  de  Florence  ôc  ^^^^^^^^  '^^^ 
les  Siennois ,  ôc  quoique  les  Allemans  ôc  les  Elpagnols,  que  le  duc  deFio- 
l'Empereur  avoir  promis,  ne  fuffent  pas  encore  arrivez,  C6-  ^^:"*^^  ^  '^^ 
me  donna  ordre  à  Troïle  de  RofÏÏ ,  à  Camille  de  Corregio  ,       '^    ' 


JH*M 


48i  HISTOIRE 

«^M*  Ôc  à  Louis  de  Doara  de  lever  chacun  dix  compagnies  de  ca- 
Henri  IL  valerie  de  cent  hommes.  Il  fit  faire  aufTides  levées  de  part  Ôc 
j  j.  ç.  4_     d'autre  dans  l'Ombrie,  dans  la  Marche  d'Ancone,  ôc  dans 
les  terres  de  Péroufe.   Le  Pape  feignoit  de  n'en  rien  Içavoir, 
Le  Duc  fit  Afcanio  de  la  Cornia  général  de  toute  l'mlante- 
rie  Italienne.  Il  eut  foin  fur-tout  de  fortifier  le  Fort  qui  étoit 
près  de  la  portq,  Camollia  ,  pour  empêcher  qu'on  n'entrât 
dans  la  ville  de  ce  côté-là.   Strozzi,  qui  ne  s'attendoir  pas  fi- 
tôt  à  ces  a6les  d'hoftilité ,  fe  fit  envoyer  par  des  Urfins  comte  de 
Petigliano,  foixante  ôc  dix  gendarmes  qui  étoient  à  la  folde 
du  Roi ,  ôc  environ  trois  cens  fantafiins ,  ôc  fit  fortifier  Mon- 
tereggioni  ,  Cafoli ,  Lucigliano ,  ôc  les  places  voifines  ,  ôc 
envoya  d'autres  troupes  fur  la  côte  de  la  mer  à  Groffeto,  ôc  à 
Mafia.  Cependant  on  difpofoit  tout  à  Sienne  avec  beaucoup 
d'ardeur  ôc  de  diligence  j  on  élevoit  de  nouvelles  fortifica- 
tions ,  fans  que  les  habitans  en  paruflent  aucunement  efifrayez  > 
ils  fe  montroient  au  contraire  prêts  à  tout  entreprendre  ôc  à 
tout  fouffrir.  Ils  députèrent  au  Roi  Enée  Picolomini ,  &  Ale- 
xandre fon  parent  au  Pape  ôc  aux  miniftres  du  Roi  qui  étoient 
à  Rome.  Le  premier  fut  envoyé  pour  informer  le  Roi  de  tout 
ce  qui  fe  pafi^oit,  ôc  lui  demander  du  fecours^,  ôc  l'autre  pour 
fe  plaindre  au  S.  Père  de  finjure  que  le  duc  de  Florence 
avoit  faite  à  la  Répubhque ,  ôc  le  prier  de  vouloir  fe  rendre 
médiateur.  Le  Pape  le  fit  en  apparence  ,  de  peur  qu'on  ne 
lui  imputât  une  guerre  odieufe  qui  s'aîlumoit  en  Italie ,  mais 
en  effet  dans  la  feule  vue  de  conférer  avec  les  Cardinaux  du 
parti  du  Roi ,  fur  les  moyens  de  faire  la  guerre. 

Cependant  le  fiége  de  Sienne  étoit  regardé  comme  une 
expédition  très  difficile  ,  parce  que  cette  ville  s'étend  fur 
de  petites  hauteurs  ,  ôc  qu'avec  de  bonnes  murailles ,  ôc  un 
foffé  très-profond ,  elle  a  trois  milles  de  circuit  :  il  y  avoit  ap- 
parence qu'elle  ne  fe  rendroit  qu'après  un  long  fiége,  Ôc  qu'à 
un  grand  nombre  d'affiégeans,  fur-tout  ayant  une  forte  gsr- 
nifon  ôc  toutes  fortes  démunirions.  Cette  ville  avoit  huit  por- 
tes :  on  mura  la  porte  Camollia ,  après  que  les  ennemis  fe 
furent  rendus  maîtres  du  Fort.  Il  en  reftoit  fept  autres ,  par  Icf- 
quelles  les  vivres  entroient  fi  abondamment ,  qu'il  y  en  avoit 
moins  dans  le  camp  des  ennemis  que  dans  la  ville.  Nos  troupes 
faifgient  de  tous  cotez  des  courfcs  continuelles  ôcrapportoicnc 

tou5 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIV.        4?} 

tous  les  jours  un  grand  butin  ,  fur-tout  du  territoire  de  Piom-  ' 

bino  j  que  Luc  Antoine  Cupano  ne  pouvoit  prefque  défen-  Henri  II. 
dre  ,  avec  le  peu  de  foldats  qu'il  avoit  ^  dans  rabfence  de  ^  S  S  "k- 
Frédéric  Montauti.  Buriano  fut  aufll  pris  6c  pillé  par  Ma- 
rio Sforce  de  Santafîore  j  mais  Ricco  Salvi  capitaine  Sien- 
iiois  y  perdit  la  vie.  Le  duc  de  Florence  remédia  à  tous  ces  fâ- 
cheux cvénemens  par  fon  activité  ôc  par  fa  prudence.  Les  nou- 
velles qu'il  reçut  d'Angleterreaufujet  du  mariage  de  la  Reine 
Marie  avec  Philippe  d'Autriche ,  lui  firent  efperer  que  l'Em- 
pereur, avec  ce  nouvel  avantage,  feroit  plus  en  état  de  foù- 
tenir  fes  affaires  en  Italie.  Cependant  il  envoya  à  Trente 
Thomas  Bufini ,  pour  engager  le  cardinal  Madruce  à  lui  en- 
voyer deux  mille  Impériaux  ,  dont  il  deftina  le  commande- 
ment ,  auffi  bien  que  des  troupes  qu'on  faifoit  venir  de  Lom- 
bardie ,  à  Nicolas  Madruce  frère  du  Cardinal. 

André  Doria  alTiégeoit  alors  dans  l'iOe  de  Corfe  San-Fio-  Prife  de  San^ 
renzo,  qui  avoit  été  depuis  peu  fortifié  par  les  Efpagnols ,  que  ^Jo>^t'>2-o  pv 
commandoit  l'Adelantade'  de  Canarie,  6c  par  les  Alemands 
que  conduifoit  Alberic  de  Lodrone  ,  6c  il  avoit  réduit  cette 
ville  à  l'extrémité.  Notre  garnifon  voyant  qu'elle  avoit  affaire 
à  un  Général,  que  ni  les  fatigues  de  la  guerre^  ni  les  incom- 
moditez  de  la  vieillefle  ne  pouvoient  rallentir  ,  jugea  qu'elle 
feroit  forcée  de  céder.  Le  fecours  qui  venoit  de  Marfeille 
avoit  été  diffipé  par  la  tempête  ,  6c  tous  les  vaiffeaux  avoient 
été  pris  par  les  ennemis.  Manquant  de  vivres,  6c  deftituée  de 
tout  efpoir  de  fecours ,  elle  commença  enfin,  après  un  fiége  de 
trois  mois ,  à  vouloir  capituler.  Jourdain  des  Urfins  fut  envoyé 
pour  traiter  avec  Doria ,  6c  en  obtint  que  nos  troupes  fortiroient 
de  la  place  avec  toutes  les  marques  d'honneur.  Les  Bannis  de 
Gennes  furent  exceptez  du  Traité ,  6c  quelques  efforts  que  fit 
des  Urfins  pour  les  y  faire  comprendre,  il  ne  put  jamais  l'obtenir 
de  Doria.  Bernardino  Corfo  ,  homme  de  cœur ,  6c  d'un  cou- 
rage intrépide  ,  ayant  appris  les  conditions  de  ce  Traité,  aima 
mieux  s'expofer  à  une  mort  honorable ,  que  de  s'abandonner 
à  la  (^ifcretion  de  l'ennemi  vi£torieux.  Il  prit  avec  fes  gens  une 
réfolution  téméraire.  La  ville  étoit  invertie  de  tous  cotez 
par  des  lignes  fi  éxatlement  gardées  ,  que  perfonne  n'en 
pouvoit  fortir.  Cet  Officier  peu  frappé  de  l'évidence  du  danger  ^ 

I  Efpece  de  Gouverneur  defigné. 

Jome  UI,  Ppp 


484  HISTOIRE 

1.  après  avoir  tué  tous  ceux  qui  lui  firent  réfillance  ,  force  les 
TT  ,  TT  lignes,  ôc  fait  un  grand  carnage,  s'échapa  enfin  des  mains  des 
ennemis  ,  ôc  fit  voir  par  fon  exemple  que  rien  n'eft  impolîi- 
-*  ^  ^      ble  au  courage  anime  par  le  deieipoir. 

Après  que  des  Urfins  eut  accepté  les  conditions ,  ôc  donné 
pour  otages  Valeron  ôc  Agapeto ,  qui  étoient  les  Officiers  les 
plus  confidérables ,  la  ville  fe  rendit,  ôc  nos  troupes  fortirent 
de  rifle.  Doria  donna  ordre  que  les  Italiens  qui  étoient  à  la 
folde  du  Roi  ,  fuflent  conduits  fur  la  côte  de  Sienne ,  ôc  les 
François  à  Amibe  en  Provence ,  à  condition  qu'ils  ne  porte- 
roient  de  fix  mois  les  armes  contre  l'Empereur ,  contre  les  Gé- 
nois, ni  contre  la  république  de  Florence,  qui  avoit  adroite- 
ment fécouru  les  Génois  dans  cette  guerre.  On  chercha  les 
Bannis  ,  mais  ce  fut  inutilement  ;  car  étant  prefque  tous  fords 
avec  Bernardino,  ils  avoient  percé  les  bataillons  des  ennemis, 
ôc  s'étoient  fauvez.  On  mit  garnifon  dans  la  ville,  ôc  Doria, 
à  la  prière  du  cardinal  Paceco  ,  nommé  Viceroi  de  Naples 
à  la  place  de  Pierre  de  Tolède  )  envoya  dans  la  terre  de  La- 
bour une  partie  des  Efpagnols,  pour  les  oppofer  à  la  flotte  àQS 
Turcs,  fous  la  conduite  de  Jean-André  Doria,  qu'il  avoit  dé- 
jà employé  pour  l'aider  dans  l'exercice  de  fa  charge.  Pour  lui 
il  prit  le  chernin  de  Civita-Vecchia  pour  fe  joindre  au  refte 
des  galères  de  l'Empereur.  Bientôt  après  la  ville  de  Baftia , 
auprès  de  laquelle  Alberico  de  Lodrone  ôc  Charle  des  Urfins 
avoient  campé  ,  fut  ouverte  à  l'ennemi ,  parce  qu'on  ne  pou- 
voir la  défendre.  Adam  Centurione  fut  envoyé  à  Gènes  pour 
porter  au  fénat  la  nouvelle  de  ce  fuccès ,  ôc  faire  les  prépara- 
tifs neceflaires  pour  la  guerre. 

Cependant  la  ville  de  Sienne  étoit  plus  étroitement  ferrée , 
ôc  manquoit  principalement  d'eau  ,  parce  qu'on  avoit  coupé 
tous  les  canaux  par  lefquels  elle  étoit  conduite  de  la  monta- 
gne de  CamoUia  '  dans  la  ville.  Comme  la  place  eft  fur  un 
lieu  élevé ,  on  n'y  peut  faire  venir  de  l'eau  pour  l'ufage  du  pu- 
blic que  de  cette  montagne  ,  qui  efl:  encore  plus  haute  :  les  ci- 
ternes qui  s'y  trouvent  font  feulement  à  l'ufage  de  quelques 
particuhers.  On  brûla  aufli  les  moulins ,  ôc  on  les  détruifit  en- 
tièrement de  part  ôc  d'autre.  C efl:  alors  que  les  Allemands  ar- 
rivèrent de  la  Lombardie  ,  feulement  au  nombre  de  douze 

1  On  l'appelle  dans  le  pays Poj-^io  di  CamoUia, çn  Lacin  Podium  CamoUia, 


DE  J.  A.  DE  T  HOU,  L  IV.  XIV;        4^^ 

cens ,  parce  que  Gonzague  en  avoit  retenu  huit  cens,  pour  for-  * 

tifier  Valfenera,  entre  Chieri  ôc  San-Damiano.  Cette  dernière  Henri  II. 
place  étoit  occupée  par  nos  troupes.  i  J  î  4- 

Les  Efpagnols,  qui  venoient  de  Naples  par  mer  ,  reçurent 
quelque  échec  j  leurs  galères  furent  attaquées  par  dix  des  nô- 
tres ,  qui  avoient  échappé  aux  ennemis  après  avoir  été  batuës 
de  la  tempête  5  ils  en  perdirent  une  ou  deux  avec  plus  de  cinq 
cens  de  leurs  foldats  3  dont  les  uns  furent  tuez  ,  les  autres  dé- 
farmez  ôc  mis  à  la  rame ,  en  revanche  d'un  pareil  traitement 
qu'ils  avoient  depuis  peu  exercé  fur  nos  foldats  près  de  l'ifle 
d'Elbe.  Ils  arrivèrent  à  Piombino  ôc  à  Livourne,  ôc  enfuite 
fe  rendirent  au  camp.  Le  duc  de  Florence  avoit  donné  le 
commandement  des  troupes  à  François  d'Aro  gouverneur  d'u- 
ne des  deux  citadelles  de  Florence,  voulant  pai-  ce  moyen  ga- 
gner fon  amitié. 

Malheureufement  pour  le  Duc ,  Jean  de  Luna  gouverneur 
de  la  citadelle  de  Milan  fe  plaignit  vivement  à  l'Empereur 
de  Ferdinand  de  Gonzague  :  ce  qui  fit  prendre  à  ce  Monarque 
la  réfolution  de  révoquer  ce  Gouverneur  du  Milanez,  ôc  de 
mettre  à  fa  place  le  marquis  de  Marignan ,  parce  qu'il  n'en 
avoit  point  d'autre  à  lui  fubflituer.  Le  duc  de  Florence  qui 
prévoyoit  que  les  affaires  de  la  guerre  en  fouffriroient ,  fi  l'on 
retiroit  le  Marquis  >  foUicita  vivement  FEmpereur  de  permet- 
tre que  ce  Général  ,  qui  fe  difpofoit  déjà  à  partir  ,  achevât 
auparavant  cette  guerre,  qui  étoit  d'une  fi  grande  conféquen- 
ce  pour  affermir  fa  puiffance  en  Italie.  Il  en  obtint  ce  qu'il 
demandoit  ;  deforte  que  l'on  envoya  pour  gouverneur  du  Mi-  ~ 

lanez  ,  à  la  place  de  Gonzague ,  Gomez  de  Figueroa ,  homme 
déjà  vieux  ,  ôc  qui  avoit  été  long-tems  agent  de  l'Empereur  à 
Gènes ,  à  quoi  il  étoit  plus  propre  qu'aux  emplois  de  la  guerre. 
Ce  choix  fit  un  grand  tort  aux  affaires  de  l'Empereur. 

Comme  nos  troupes  fortoient  fouvent  de  Sienne  ,  ôc  fai- 
foient  des  courfes  le  long  des  côtes  ,  le  duc  de  Florence  y 
envoya  Pierre  Gentile  de  Feroufe  avec  deux  cens  fantaflins 
ôc  cinquante  cavaliers,  pour  s'oppoferàleurs  incurfions.  Dans 
ce  tems-là  Julc  ôc  Pandolfe  Ricafoli  ne  furent  pas  heureux 
dans  leurs  expéditions.  Le  marquis  de  Marignan  leur  avoit 
permis  d'attaquer  le  château  de  San-gufme  dans  le  Valdom- 
bra  ,  éloigné  ae  Brolio  de  quatre  milles ,  qui  étoit  occupé  par 

Pppij 


4§<^  HISTOIRE 

-  les  Slennois  ]  ôc  qui  incommodoit  beaucoup  Chiantî.  On  leur 
Henri  II.  joignit  Antoine-Marie  de  Peroufe  ôc  Simeon  RofTermini  avec 
155"^.  leurs  compagnies  ,  Léon  de  Carpi  avec  cinquante  chevaux , 
Simon  d'Ambra  ôc  Prefacchio  d'Arezzo  chefs  des  volontai- 
res. La  garnifon  étoit  difpofée  à  fe  rendre  ,  vie  ôc  bagues  fau- 
ves: mais  les  ennemis  ne  voulurent  pas  leur  accorder  cette 
condition  ,  parce  que  cette  garnifon  leur  parut  trop  peu  nom- 
breufe,  pour  être  traitée  i\  favorablement.  La  dureté  de  ce  refus 
pénétra  fi  fort  les  foldats  ,  que  pouffez  par  le  dcfefpoir ,  ils 
réfolurent  de  fe  défendre  jufqu'à  l'extrémité  :  avec  le  fecours 
des  troupes  qui  étoient  aux  environs  ,  ils  obhgerent  les  enne- 
mis de  lever  honteufement  le  fiége  ,  firent  fur  eux  quelque 
butin  ôc  leur  laifferent  à  peine  emmener  leur  canon.  Un  dé- 
tachement de  foldats  du  marquis  de  Marignan  fut  aufTi  battu 
dans  ce  tems-là.  Ils  étoient  allez  au  fourage  avec  des  mulets 
Ôc  des  chevaux  dans  la  prochaine  vallée ,  où  il  y  avoir  abon- 
dance de  vivres.  Une  troupe  de  deux  cens  fantafTins  ôc  une 
compagnie  de  cavalerie  fondirent  fur  eux  ,  ôc  leur  enlevèrent 
le  butin  ôc  les  chevaux  ;  cinquante  furent  faits  prifonniers.  Ro- 
dolfe  Baglioni ,  qui  furvint  dans  ce  moment,  ne  put  qu'à  peine 
les  retirer  des  mains  de  nos  foldats.  De  notre  côté  Emile  Tu- 
ramini  gentilhomme  Siennois  fut  fait  prifonnier  dans  ce  com- 
bat j  pour  s'être  trop  avancé  du  côté  des  ennemis.  Comme 
nos  troupes  alloient  fouvent  piller  dans  les  terres  de  Mon- 
tepulciano  ,  Cornia  fit  venir  ,  fous  la  conduite  d'Hercule  de 
Penna  ,  quatre  compagnies  que  Baglioni  avoir  levées  depuis 
peu,  ôc  environ  cent  foixante  maîtres  commandez  par  Jean- 
Bâtiflc  Martini.  Jean-François  de  Bagno  ôc  Lionetto  de  Cor- 
bara  s'étoient  joints  à  eux ,  chacun  avec  cinquante  cavaliers , 
qui  s'affemblerent  tous  à  Foïano  ,  pour  empêcher  les  courfes 
que  nos  gens  faifoient  de  Civitella  dans  les  terres  d'Arezzo, 
La  Cornia  fit  aufTi  faire  un  Fort  au  pont  de  la  Chiana  ,  auprès 
de  Montepulciano  ,  ôc  y  mit  une  garnifon  pour  s'oppofer  au 
paffage  des  Siennois. 

Deux  mois  fe  pafferent,  fans  que  l'on  fît  aucune  action  con- 
fiderable.  On  murmuroit  déjà  de  Tinaftion  du  marquis  de 
Marignan.  Le  duc  de  Florence  même  le  preffoit  fouvent  de 
faire  quelque  entreprife.  C'efl  ce  qui  engagea  ce  Général  à 
attaquer  Aivola ,  château  des  Belanti ,  dont  la  fituation  entre 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIV.      4S7 

Chianti  &  la  Caftellina  incommodoit  beaucoup.  Ce  château  - 
ayant  été  attaqué  ,  les  foldats  de  la  garnifon  fe  rendirent  à  Henri  IL 
difcrétion ,  Ôc  parce  qu'ils  avoient  foufFert  que  l'on  approchât     i  J  5  i» 
le  canon  d'une  place  qui  étoit  hors  d'état  de  réllfter  ^  ils  furent 
févérement  traitez  ,  fuivant  les  loix  de  la  guerre  ,  par  le  mar- 
quis de  Marignan  ,  qui  les  fît  tous  pendre.  Nos  troupes  y  qui 
s'étoient  emparées  du  pont  de  la  Chiana  j  ne  laiflerent  pas  de 
faire  des  courfes  ôc  de  grands  dégâts  dans  les  terres  d'Arezzo. 
Les  ennemis  voulant  fe  dédommager  des  pertes  qu'ils  avoient 
faites  ,  partagèrent  leurs  troupes  en  deux  corps  ,  dont  l'un 
compofé  de  quinze  cens  hommes  d'infanterie  6c  des  compa- 
gnies de  cavalerie  de  Barthelemi  ôc  de  Chariot  des  Urfins , 
qui  étoient  arrivez  depuis  peu  de  Corfe  ,  entra  par  Foïano 
dans  les  terres  de  Sienne.    L'autre  corps  commandé  par 
Cornia,  y  entra  par  Montepulciano  5  Ôc  après  avoir  abattu 
îes  moulins ,  &  fait  un  grand  butin  ,  il  mit  tout  à  feu  &  à  fang. 
Cornia  s'avança  jufqu'à  Chianciano  ,  mit  en  fuite  Saporofo 
de  Fermo  capitaine  d'infanterie  ,   ôc  fit  environ  vingt-cinq 
prifonniers.  S'étant  joint  enfuite  à  Baglioni  il  fit  le  fiége  de 
Turrita ,  &  repouffa  jufque  dans  la  ville  nos  troupes  qui  tom- 
bèrent dans  une  embufcade.  Paul  des  Urfins  ôc  Flaminio  de 
Stabbia  ,  qui  craignoient  pour  Lucignano  y  où  il   n'y  avoit 
point  de  gens  de  guerre ,  partirent  de  nuit  avec  leurs  troupes, 
ôc  abandonnèrent  la  place.  Ils  y  laiflerent  George  de  Terni 
avec  une  compagnie  d'infanterie ,  ôc  allèrent  à  Afina-Longa, 
qui  fe  reffentoit  encore  des  ravages  de  l'année  précédente  ; 
mais  nos  gens  ayant  refufé  de  fc  rendre ,  ils  retournèrent  à 
Montepulciano. 

Du  Fort  que  le  marquis  de  Marignan  avoit  pris,  on  battoir 
la  ville  de  Sienne  à  coups  de  canon,  ôc  les  affiégcz  faifoient 
auffi  un  grand  feu  fur  San-Profpero  ,  d'un  Fort  qu'ils  avoient 
élevé  de  l'autre  côté ,  à  la  porte  Camollia.  Les  ennemis  pri- 
rent alors  un  monaftere,  qui  étoit  fur  le  chemin  qui  conduit 
à  Monte-Reggioni  5  ils  empêchoient  par  ce  moyen  qu'on  allât 
librement  de  Monte-Reggioni  àCafoii:  ils  s'emparèrent  aufïï 
de  Tolfa ,  qui  n'eft  qu'à  demi  lieuë  de  Sienne  j  les  Fayifans 
qui  l'occupoient  furent  tous  pendus  5  ôc  aulTi-tôt  après  Sco- 
peto  fe  rendit  à  la  vue  de  l'ennemi.  On  envoya  à  Chiocciola, 
château  des  Turcs  étabhs  à  Sienne  ,  Chiapino  Vitelli  avec 

Ppp  iij 


488  HISTOIRE 

une  partie  de  l'infanterie  Efpagnole  ,  deux  cens  chevaux  & 
Henri  IL  deux  pièces  de  canon  ,  qu'on  n'eut  pas  plutôt  fait  approcher, 
I  y  y  ^.  que  la  place ,  qui  n'étoit  défendue  que  par  une  feule  famil- 
le ,  fe  rendit  :  on  étoit  convenu  que  ceux  qui  étoient  dans 
ce  château  ne  fe  rendroient  pas  à  l'ennemi  à  la  première  vue, 
mais  qu'ils  feroient  quelque  ligne  de  réfiftance ,  de  peurqu'orj 
ne  foupçonnât  le  père  de  cette  famille  de  quelque  intelligen- 
ce fecrette  avec  l'ennemi.  De -là  le  marquis  de  Marignan 
alla  à  Santa -Colomba,  occupée  par  des  payifans,  qui  furent 
tous  pendus ,  à  caufe  qu'ils  avoient  ofé  réfifter  &  avoient  laiflfé 
approcher  le  canon  :  on  ne  pardonna  qu'aux  femmes  6c  aux 
enfans. 

Après  toutes  ces  expéditions ,  le  marquis  de  Marignan  étoit 
d'avis  de  s'approcher  de  la  porte  de  S.  Marc  y  qui  regarde  la 
côte  de  la  mer  ,  de  camper  en  cet  endroit ,  ôc  de  ferrer  la 
ville  de  plus  près  ;  mais  la  funelte  journée  de  Chiufi  fufpendit 
pour  quelque  tems  l'exécution  de  fon  delTein.  Santaccio  natif 
de  Cutighana  dans  les  montagnes  de  Piftoie  ,  ôc  lieutenant  de 
Giovacchino  Guafconi,  homme  coupable  de  meurtres ,  ôc  de 
plufieurs  autres  crimes ,  avoir  fervi  quelque  tems  fous  Strozzi. 
Il  fe  plaignoit  d'en  avoir  été  maltraité  ,  6c  avoit  obtenu  du 
duc  de  Florence  la  permilfion  de  retourner  dans  fon  payis. 
Il  étoit  depuis  entré  de  fon  confentement  au  fcrvice  de  Fran- 
ce ,  fous  la  promeffe  qu'il  lui  avoit  faite  d'aflaffiner  Stroz- 
zi ,  qu'il  haïlîoit  ,  à  caufe  de  quelque  injure  particulière 
qu'il  en  avoit  reçue.  Ce  miférable  étoit  ami  de  Bâti  Rofpi- 
giiofi  de  Piftoie ,  é>c  tous  les  deux  étoient  de  la  fa£lion  appellée 
CanceUiera.  Bâti  Rofpigliofi  le  follicitoit  par  de  grandes  pro- 
meflfes ,  de  procurer  la  paix  6c  la  fureté  de  fon  payis  ,  en  li- 
vrant Chiufi.  Santaccio  communiqua  cette  affaire  à  Strozzi, 
qui  lui  permit  d'engager  fa  parole  à  fon  ami  ,  ôc  il  promit  à 
Afcanio  de  la  Cornia  de  lui  livrer  la  place.  On  marqua  le 
jour  ôc  l'heure.  C'étoit  à  minuit,  entre  le  Vendredi  ôc  le  Sa- 
medi faint,  que  devoit  s'exécuter  Tentreprife.  Les  foldats  de  i| 
!a  garnifon  dévoient  fortir  alors  de  la  place  ,  à  quelques-uns  1 
près  '  qui  dévoient  l'aider  à  la  livrer.  Cornia  foupçonnoit  la  | 
fidélité  de  Santaccio  ;  mais  fçachant  que  le  duc  de  Floren- 
ce avoit  avec  lui  depuis  long-tems  quelques  fecretes  intelli- 
gences, ôc  que  Santaccio  vouloit  fe  diftinguer  par  quelque 


CIO, 


DE  J.  A.  DE  THO  U,  Li  v.  XIV.      489 

acllon  remarquable ,  fans  la  participation  du  marquis  de  Ma- 
rignan  dont  il  n'étoit  pas  aimé,  il  entreprit  cette  expédition,  Henri  IL 
ôc  en  partagea  volontiers  la  gloire  avec  Baglioni ,  qui  n  étoit      155-4. 
pas  non  plus  fort  aimé  du  marquis  de  Marignan. 

Strozzi  fit  venir  fecretement  fès  troupes  de  Cafoli  ôc  des    Expédition 
côtes  de  la  mer,  ôc  donna  le  commandement  de  huit  cens  quicftiadu- 
moufquetaires  choifis,  &  de  toute  la  cavalerie  à  Aurelio  Fre-  Pp*^^  Sanuc- 
gofe  ôc  à  Montauti  (  ou  Montacuti  ) ,  qui  fe  rendirent  la  nuit 
marquée  en  diligence  ôc  fans  bruit  à  Sarteano  proche  Chiuli. 
Cornia  qui  ne  vouloir  pas  que  Santaccio  s'apperçût  qu'il  fe 
défioit  de  lui ,  lui  avoir  promis  qu'il  iroit  à  Chiufi  feulement 
avec  quatre  cens  hommes  5  mais  en  effet  il  avoit  réfolu  d'y 
aller  avec  un  plus  grand  nombre ,  pour  être  en  état  de  fe  reti- 
rer en  fureté ,  en  cas  que  l'entreprife  vînt  à  manquer ,  ôc  de 
fe  venger  au  moins  fans  danger  de  la  perfidie  de  Santaccio , 
en  ravageant  toute  la  campagne.  Les  troupes  choifies  pour 
cette  expédition  s'afTemblerent  à  Sarteano ,  ôc  en  partirent  fe- 
cretement pendant  la  nuit.    Cornia  conduifoit  l'avant-garde 
compofée  de  gens  d'élite  3  le  corps  de  l'armée  étoit  comman- 
dé par  Baglioni ,  qui  pour  fe  diftinguer  dans  le  combat  avoir 
mis  pié  à  terre  y  ôc  ne  réfervant  pour  lui  que  cinq  compagnies 
de  cavalerie  j  en  avoit  donné  cinq  autres  àBarthelemi  Greco, 
ôc  à  Jean-François  comte  de  Bagni.   On  donna  à  Hercule  de 
Penna  le  commandement  de  l'arriere-garde.  L'armée  fit  près 
de  douze  milles  dans  cet  ordre  j  ôc  arriva  fort  fatiguée  à  un 
chemin  rejGferré  à  droite  par  une  colline  affez  rude ,  ôc  à  gau- 
che par  un  folié  profond  :  la  colline  ôc  le  foffé  fe  joignent  en- 
fuite  ,  ôc  on  ne  peut  pafler  que  fur  un  pont.  Les  troupes  ayant 
défilé  par  là  ,  comme  on  a  coutume  de  faire  dans  les  détroits, 
arrivèrent  à  une  plaine  qui  va  en  pente  ,  ôc  qui  fe  refferre 
encore  auprès  de  la  ville.    Cornia  fit  mettre  pié  à  terre  ,  ôc 
donna  la  garde  des  chevaux  aux  valets.  Il  alla  lui-même  de- 
vant, ôc  deux  heures  avant  le  jour  il  s'approcha  de  la  ville.  Il 
envoya  enfuite  un  officier  à  Santaccio  ,  pour  lui  faire  fçavoir 
fon  arrivée  ,  ôc  pour  l'engager  à  venir  conférer  avec  le  capi- 
taine Bâti.    Santaccio  répondit  qu'il  ne  pouvoit  pas  fortir  de 
la  place  j  mais  qu'au  refte  tout  étoit  bien  difpofé,  ôc  qu'il  l'ex- 
hortoit  à  venir.  Cornia  lui  envoya  encore  deux  officiers,  qui 
fous  prétexte  de  lui  parler ,  dévoient  obferver  fon  vifage ,  ôc 


4Po  HISTOIRE 

.  Petat  de  la  place.  On  les  fit  attendre  quelque  tems  à  la  porte , 

Henri  II    ^  ^^  ^^^  conduilit  enfin  à  Santaccio,  qui  commença  alors  à  le- 

i  ^  (-  A    '  ver  le  mafque.  Il  leur  demanda  l'ordre  qu'ils  avoient  de  Cor- 

nia  ,  ôc  les  menaça  de  les  faire  mourir ,  en  leur  faifant  voir 

même  les  fupplices  qu'on  leur  préparoit ,  s'ils  ne  le  montroient 

pas  :  les  deux  envoyez  lui  ayant  répondu  tranquillement  qu'ils 

étoient  venus  pour  conférer  avec  lui ,  ils  furent  retenus  pri- 

fonniers. 

Cependant  Santaccio  fit  dire  à  Cornia  ,  qu'il  fe  hâtât  de 
venir  5  mais  celui-ci  n'eut  garde  d'y  aller,  voyant  que  fes  deux 
-envoyez  ne  rcvenoient  point.  Comme  il  commençoit  à  faire 
jour  ôc  qu'il  ne  les  voyoit  point  paroître ,  il  envoya  encore  vingt 
hommes  choifis ,  pour  s'informer  de  ce  que  l'on  faifoit  dans  la 
place.  Santaccio  ne  les  eut  pas  plutôt  apperçus ,  que  fans  diiïi- 
muler  plus  long-tems^  il  commanda  qu'on  tirât  fur  eux  un  ca- 
non chargé  à  cartouche  ,  pour  les  tuer  tous  d'un  feul  coup.  Il 
fit  en  même  tems  allumer  du  feu  fur  la  Tour  ,  pour  donner  le 
fignal  à  nos  troupes  ;  on  commença  à  crier  France ,  &  la  garni- 
fon  fit  une  décharge  fur  les  ennemis.  Cornia  reconnut  alors , 
mais  trop  tard,  la  faute  qu'il  avoit  faite  h  il  s'étoit  engagé  bien 
avant  dans  un  payis ,  qu'il  ne  connoifibit  point ,  &  étoit  tombé 
dans  une  dangereufe  embufcade.  Il  avoit  crû  qu'avec  un  aufii 
grand  nombre  de  troupes  il  étoit  en  état  d'éviter  une  défaite  ; 
mais  ils  s'apperçut  alors  qu'il-avoit  plus  à  craindre  la  difficulté 
des  chemins ,  par  ou.  il  falloir  retourner ,  que  le  nombre  des 
ennemis.  L'extrémité  où  il  étoit  réduit  lui  fit  prendre  la  réfo- 
iution  de  furmonter  par  fon  courage  la  grandeur  du  péril.  Il 
ramena  fes  troupes  dans  le  même  ordre  qu'elles  étoient  ve- 
nues ,  ôc  les  rangea  en  bataille  dans  la  plaine ,  au  defTous  du 
pont.  Mais  comme  la  pliipart  des  foldats  étoient  levez  nou- 
vellement ,  ôc  d'ailleurs  fatiguez  du  chemin  ôc  des  veilles  ,  ils 
fe  préparèrent  au  combat  confufément  ôc  fans  ardeur. 

On  reconnut  enfin  ,  que  Cornia  avoit  fait  une  très  grande 
faute ,  de  ne  pas  s'afiTùrer  au  moins  du  pont ,  par  où  il  devoir 
pafler  au  retour.  Nos  troupes  s'en  étoient  déjà  emparées  j  s'é- 
tant  enfuite  avancées ,  elles  fondirent  fur  les  ennemis  ,  qui  fe 
défendirent  d'abord  courageufement  ,  mais  qui  commencè- 
rent après  à  s'ouvrir  ôc  à  lâcher  le  pied ,  lorfqu'elles  virent  ve- 
îiir  à  gauche  de  nouvelles  troupes  ,  ôc  que   notre  cavalerie 

defcendoit 


DE   J.  A.  DE   THOU.  Liv:  XIV.       4P! 

defcendoit  de  la  colline.  Barthelemi ,  qui  commandoit  la  ca- 
valerie, homme  courageux ,  voyant  qu'il  ne  pouvoit  s'écha-  Henri  II, 
per  que  par  une  a6lion  vigoureufe,  fit  donner  fort  à  propos  fes  155  ^. 
troupes  fur  les  ennemis  qu'il  avoir  en  tête  ,  ôc  après  avoir 
fait  les  derniers  efforts  pour  franchir  la  colline ,  il  fe  fauva , 
quoique  fes  gens  fufTent  en  défordre.  Baglioni ,  qui  comman- 
doit l'arriere-garde ,  foûtint  long-tems  avec  courage  les  efforts 
des  foldats  de  la  garnifon  qui  avoient  fait  une  fortie ,  ôc  fe 
joignit  enfin  à  une  partie  de  l'infanterie  qui  a  voit  déjà  gagné 
la  colline  5  car  notre  cavalerie  occupoit  le  port  :  mais  comme 
il  c^^iibattoit  au  premier  rang  avec  beaucoup  de  valeur ^  il  fut 
tué  d'un  coup  de  moufquet,  qu'il  reçut  fous  l'oreille  gauche. 
Cornia  ayant  réfolu ,  mais  un  peu  tard  ,  de  prendre  le  même 
chemin  que  Barthelemi  ôc  le  comte  de  Bagno ,  fut  abandonné 
par  fes  gens  ,  ôc  fon  cheval  ayant  été  tué  fous  lui ,  il  fut  fait 
prifonnier  par  Théophile  Calcagnini.  Pierre-Paul  Tofinghi 
fut  aulli  pris  ,  mais  fur  le  champ  délivré.  A  peine  fe  put-il 
fauver  quatre-vingt  cavaliers  5  tous  les  autres  furent  tuez  ou 
faits  prifonniers.  La  plus  grande  partie  de  l'infanterie  fut  tail- 
lée en  pièces  j  6c  ceux  qui  refterent,  fe  voyant  environnez  de 
toutes  parts,  fe  rendirent  à  l'ennemi.  Tel  fut  le  fuccès  de  l'expé- 
dition de  Chiufi.  Lorfque  la  nouvelle  en  fut  apportée  au  Pape 
Jule,  oncle  maternel  de  Cornia ,  il  la  reçut ,  en  plaifantant  à  fon 
ordinaire.  Faifant  allufion  au  nom  de  Santaccio  ,  qui  figni' 
fie  en  Italien  un  petit  Saint ,  il  dit,  qu'il  s'étonnoit  que  Cor- 
nia, qui  ne  croyoit  ni  en  Dieu  ni  aux  grands  Saints  du  Para^ 
dis,  eût  été  aiîez  fot  pour  croire  un  Santaccio. 

Cet  événement  déconcerta  un  peu  les  ennemis  :  mais  par  la 
négligence  &  la  fécurité  de  nos  Généraux  ,  on  perdit  le  fruit  de 
cette  vidoire ,  Ôc  le  duc  de  Florence  par  fes  foins  fçut  réparer 
cette  perte.  Comme  un  des  Officiers  de  Baglioni,nommé  Clear- 
co  de  Bevagna ,  à  qui  on  avoit  confié  la  garde  de  Montepulcia- 
no  ,  avoit  abandonné  la  place  ^  parce  que  la  cavalerie  qui  y  étoit 
avoit  déferré ,  George  de  Terni ,  qui  etoit  venu  fort  à  propos  de 
Turrita  avec  une  compagnie  d'mfanterie,  y  fut  mis  pouf  y  corn- 
majider  en  attendant  l'arrivée  de  Chariot  des  Urîins,  qui  ne 
tarda  pas  à  s'y  rendie  ,  ôc  on  donna  à  Sforce  de  Santafiore, 
qui  étoit  venu  de  Rome  ,  le  commandement  général  dans  tout 
ce  payis-là.  On  envoya  aufiî-tôt  au  Val  di  Chiana  mille 
Tome  IL  QS^ 


4^2  HISTOIRE 

,„^,^^^,^^^  Efpagnols  &  cent  vingt  maîtres  ,  commandez  par  Chiaplno 
77        77  Vitelii  ôc  Jérôme  Albizii  ils  firent  en  un  jour  trente-deux  mil- 
^      ^     '  les,  pour  prévenir  les  mouvemens  inopinez  qui  fuiventordi- 
^  ^^'     nairement  les  défaites,  ôc  s'arrêtèrent  à  Civitella.  Nos  trou- 
pes campèrent  près  du  Pont  de  Valiano  fur  la  Chiana. 

Je  me  crois  obligé  de  faire  ici  une  légère  defcription  de 
cette  rivière.  A  quatre  milles  d'Arezzo  ,il  tombe  dans  l'Arne 
une  très-grande  abondance  d'eaux  bourbeufes ,  qui  fe  répandent 
en  divers  endroits  dans  les  plaines  ,fans  qu'on  fçache  précifé- 
ment  d'où  elles  viennent.  Selon  que  la  terre  eft  plus  haute  eu 
plus  bafle,  elles  fe  répandent  tantôt  d'un  côté  tantôt  d'u||au- 
tre  :  une  partie  coule  vers  le  Septentrion  ,  ôc  l'autre  vers 
l'Orient.  Ces  eaux  tombant  enfuiie  auprès  d'Orvieto  dans  la 
(  rivière  de  Paglia  ,  fe  déchargent  dans  le  Tibre.  L'eau  de  cette 

rivière  eft  fi  dormante  en  plufieurs  endroits,  qu'elle  reflemble 
plutôt  à  un  étang  qu'à  une  rivière,  &  fon  lit  eftii  fangeux,  qu'à 
peine  la  peut-on  pafler ,  lorfqu'il  eit  à  kc.  On  l'appelle  la  Chia- 
na, ôc  c'eft  delà  que  prend  fon  nom  le  Val-di-Chiana,  qui 
s'étend  plus  de  foixante  milles  depuis  PArne  jufqu'au  Tibre. 
Cette  vallée  de  part  ôc  d'autre  a  des  coteaux  abondans  en 
fruits.  Elle  regarde  au  Septentrion  Arezzo ,  Caftiglione ,  Fio- 
rentino  ôc  Cortone  ,  villes  qui  dépendent  de  l'Etat  de  Floren- 
ce. Du  côté  du  Midi  elle  a  Civitella,  Marciano  ôc  Foïano^ 
ou  l'on  va  par  le  Val-d'Arno.  Elle  a  encore  de  ce  côté-là 
Lucignano  ,  Afma-longa  ,  Sarteano,  Chianciano,  Chiufi,  ôc 
Cetona  ,  qui  font  des  places  dépendantes  de  Sienne.  C'eft 
entre  ces  villes  ôc  Turrita,  vers  le  Midi ,  qu'eft  fitué  Monte- 
pulciano  ,  appartenant  aux  Florentins  ,  ville  célèbre  par  la 
naifiance  d'Ange  Politien  ôc  de  Marcel  Ccrvin ,  qui  devint 
Pape  '  ,  mais  dont  le  Pontificat  fut  très-court.  On  a  rendu 
cette  partie  de  la  Tofcane  très-fertile,  en  y  faifant  pafTer  l'eau 
de  ce  fleuve,  ôc.  en  la  mettant  à  l'abri  de  fes  débordcmens 
qui  ont  autrefois  obligé  les  Florentins,  comme  le  rapporte  Ta- 
cite, à  envoyer  des  députez  au  Sénat  de  Rome.  Il  eft  cer- 
tain que  Jule  Ricafoli  a  fait  conduire  de  nos  jours  avec  une 
grande  induftrie  l'eau  de  cette  rivière  dans  le  payis  qui  eft  li- 
mitrophe des  terres  du  Pape  ,  du  côté  de  l'Orient  ,  ôc  que 
cette  contrée  en  reçoit  de  grands  avantages.  Dans  les  endroits 
on  cette  rivière  a  plus  de  profondeur ,  on  la  pafTe  fur  des  ponts, 

I   Sous  le  nom  de  Marcel  II.  Il  étoit  né  à  Fano  ,  mais  fon  pcre  étoit  de  Mon- 
îepulciand. 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIV.        495 

comme  celui  de  Valliano ,  qui  tire  fon  nom  du  château  lous  1 

lequel  il  eft  bâd.   On  pafTe  fur  ce  pont  pour  aller  de  Cortone  u         tt 
Ôc  de  Caitiglione  a  Montepuiciano. 

Le  duc  de  Florence  avoir  mis  en  cet  endroit  fur  les  >  >  ^^ 
deux  rivages  une  forte  garnifon ,  parce  qu'il  étoit  important 
de  couvrir  Montepuiciano  de  ce  côté-là.  Nos  troupes  y  firent 
une  tentative  fans  fuccès,  ôc  envoyèrent  enfuite  un  Trompet- 
te à  Montepuiciano  ,  où  Jean- François  de  Bagno  s'étoit  re- 
tiré depuis  la  journée  de  Chiufi,  pour  fommer,  au  nom  du 
Roi ,  la  place  de  fe  rendre.  Mais  la  garnifon  tint  ferme  ,  Ôc 
nos  troupes  s'étant  contentées  de  piller,  s'en  retournèrent  avec 
un  grand  nombre  de  prifonniers ,  fur  lefquels  Strozzi  vouloit 
qu'on  exerçât  le  droit  de  réprefailles ,  afin  de  raflurer  par  cet 
exemple  les  bannis  de  Florence  qui  étoient  en  grand  nombre 
dans  fon  camp  ,  braves  gens  d'ailleurs  ,  mais  que  la  crainte 
d'un  infâme  fupplice  empêchoit  de  s'expofer.  Car  le  duc  de 
Florence  avoir  ordonné  qu'on  traitât  comme  rebelles  Ôc  cri- 
minels d'Etat  tous  les  Florentins  qu'on  prendroit  prifonniers. 
Il  fut  inflexible  fur  ce  point,  malgré  la  menace  que  lit  Strozzi, 
de  faire  mourir  tous  les  prifonniers  Efpagnols. 

On  fit  en  même  tems  des  levées  de  part  ôc  d'autre.  Jean  de 
Pefcia  ôc  Guido  de  Gagliano  joignirent  le  duc  de  Florence  > 
le  premier  avec  cinquante  hommes  de  pié  ,  ôc  l'autre  avec  trois 
cens.  Lionetto  de  Corbara  arriva  aufli  avec  une  compagnie 
de  cavallerie,  ôc  Santafiore  diftnbua  toutes  ces  troupes  dans 
Montepuiciano  ôc  Valliano.  Strozzi  avoir  envoyé  à  Cafoli  une 
ou  deux  compagnies  de  cavalerie,  commandées  par  Mario  de 
Santafiore,  ôc  par  Serillac  arrivé  depuis  peu  de  Parme,  auf- 
quels  s'étoit  joint  Bâtifte  Giugni  banni  de  Florence ,  avec 
trois  cens  hommes  d'infanterie.  Colle  ôc  San-gemignano  font 
vis-à-vis  de  Cafoli  >  on  y  mit  trois  cens  nouveaux  foldats  com- 
mandez par  Jacque  Malatefti ,  ôc  un  pareil  nombre  fous  la  con- 
duite  de  Bello  de  Furli.    On  ôta  alors  le  gouvernement  de 
Montepuiciano  à  Goro  de  Montebenichi ,  parce  qu'on  le  foup- 
çonnoit  d'avoir  des  intelligences  avec  l'ennemi ,  ôc  on  donna 
ce  gouvernement  à  Jean  Oradini  :  mais  on  reconnut  dans  la 
fuite,  que  les  habitans  l'avoient  injuftement  accule,  pour  fe 
venger  de  fa  trop  grande  feverité ,  qui  l'avoit  rendu  odieux. 
Les  mille  Efpagnols  ,  que  le  marquis  de  Marignan  avoit 


4P4  HISTOIRE 

....._;„„^  envoyez  après  la  défaite  de  Chiufi  ,  commandez  par  Léon 

7j         77  Santi ,  pour  fortifier  les  frontières  d'Arezzo  ,  étoient  revenus 

Henri  II.  j       i  ^  r-  ••  ^    •       m      •   ^ 

dans  le  camp.  Gaïazzo  etoit  aulli  arrive  avec  une  compagnie 

^  ^  ^'     de  cavalerie  :  avec  ce  renfort  le  marquis  de  Marignan ,  qui 
ne  vouloir  pas  s'en  tenir  là ,  commanda  à  Chiapino  Vitelli ,  à 
qui  il  avoit  donné  des  troupes  Impériales  ôc  des  pièces  d'ar- 
tillerie i  de  prendre  d'aflaut  Belcaro ,  à  trois  milles  de  Tura- 
mini  y  parce  que  cette  place  donnoit  paiTage  par  Montereggio- 
ni  aux  troupes  ,  qui  venoient  de  la  côte  maritime  à  Sienne,' 
On  fit  approcher  le  canon  ^  on  prit  la  place ,  ôc  enfuite  le  mo* 
naftere  de  Lecceto.  Strozzi ,  qui  craignoit  qu'on  ne  fermât 
peu  à  peu  aux  alTiégez  le  chemin  de  la  côte  de  la  mer ,  avoit 
fait  faire  à  la  hâte  un  Fort  vers  la  porte  S.  Marc ,  non  loin  de 
la  ville  de  Sienne  ;  &  près  de-là  il  avoit  encore  fait  fortifier  un 
couvent  de  Bénédictins  ,  ôc  y  avoit  placé  des  gens  de  guerre. 
Mais  le  marquis  de  Marignan  jugeant  qu'il  falloir  attaquer 
ces  fortifications ,  avant  qu'on  les  élevât  plus  haut ,  y  vint  auf- 
fi-tôt  après  la  prife  de  Belcaro ,  le  neuvième  jour  d'Avril ,  avec 
Vitelli  ôc  Charle  de  Gonzague ,  à  la  tête  de  trois  mille  hom- 
mes de  l'élite  des  troupes  Allemandes ,  Italiennes  ôc  Efpagno- 
les ,  de  deux  cens  maîtres  ,  ôc   avec  deux  pièces  de  canon, 
Ventura  de  Caftello  étoit  dans  Muniftero  avec  cent  vingt  fan- 
taffins  :  à  deux  cens  pas  de  là  il  y  avoit  une  éminence  ,  que  nos 
troupes  avoient  fortifiée  par  des  redoutes  déjà  fort  élevées.  Les 
ennemis  commencèrent  là  leurs  attaques.    Ferdinand  Saflre 
ôc  Ghighiafa  ^   officiers  Efpagnols  qui  étoient  au  fervice  du 
duc  de  Florence  ,  furent  commandez  pour  attaquer  par  un  au- 
tre côté  avec  deux  cens  hommes  d'infanterie.    Comme  Ten- 
treprife  réûffifToit  ,  Bentivoglio  ^  qui  étoit   venu   au  fecours 
avec  huit  cens  Italiens  choifis  ,  fe  retira  dans  une  vallée  pro- 
che de  la  ville.  Marignan ,  après  s'être  emparé  de  cette  émi- 
nence ,  détacha  les  Itahens  ôc  les  Efpagnols  ,  afin  de  pour- 
fuivre  nos  troupes  qui  faifoient  retraite.  Pour  lui  il  s'arrêta 
avec  les  Allemands  ôc  Tarnllerie ,  dans  un  lieu  avantageux ,  d'où 
il  pouvoir  incommoder  le  monaftere  ,  ôc  donner  du  fecours  à 
fes  troupes  ,  en  cas  de  befoin.    Il  commanda  à  Bombaglino 
d' Arezzo  de  s'emparer ,  avec  cinq  cens  moufquetaires  >  de  la 
montagne  voifine  ,  afin  que  fi  les  afiiégez  faifoient  une  fortie 
par  la  porte  S.  Marc  ,  il  fût  en  état  de  fecourir  fes  gens ,  ôc 
de  faire  tête  à  nos  troupes. 


DE  J.  À.  DE  THOU;  Liv.  XIV.       4^5* 

Bentivoglio  &  le  marquis  de  Marignan  combattirent  vigou- 


reufement  dans  la  vallée  i  nos  troupes  fe  fentant  plus  foibles  Henri  IL 
fe  retirèrent  au  Fort  qu'on  avoit  conftruit  devant  la  porte  1  5  y  -J. 
S.  Marc  ,  où  Strozzi  étoit  déjà  arrivé  avec  l'élite  de  fes  trou- 
pes. Le  marquis  de  Marignan  voyant  que  les  François  s'étoicnt 
retirez  ,  ramena  fes  troupes  vers  le  monaftere  ,  ôc  ayant  fait  ap- 
procher le  canon  ôc  préparer  la  batterie  ,  il  envoya  fur  le 
champ  une  partie  des  foldats  à  un  couvent  fitué  à  un  mille 
delà  ville  vers  la  porte  Romaine,  011  il  y  avoit  deux  cens  de 
nos  foldats ,  qui  fe  retirèrent  à  leur  arrivée.  Les  ennemis  s'en 
rendirent  les  maîtres,  6c  y  mirent  une  forte garnifon.  Onfom- 
ma  enfuite  ceux  qu'on  tenoit  alTiégez  dans  le  monaflere ,  de 
fe  rendre ,  ce  qu'ils  refuferent  fièrement.  On  commença  donc 
à  battre  la  murailles  ôc  à  peine  y  eut-on  fait  brèche,  que  les 
Efpagnols  donnèrent  un  aiïaut ,  mais  ils  furent  repouffez.  Stroz- 
zi ,  qui  vouloit  s'oppofer  aux  efforts  des  ennemis ,  réfolut  d'at- 
taquer leur  camp  avec  mille  hommes  de  pie  ôc  fa  cavalerie. 
Il  envoya  devant  quelques  maîtres  pour  donner  de  front  fur 
l'ennemi  j  pour  lui  il  fe  difpofa  à  attaquer  le  retranchement 
par  derrière  :  mais  Frédéric  Montacuti ,  maréchal  de  camp  ôc 
lieutenant  général  du  marquis  de  Marignan,  s'appercevant  de 
fon  defTein  ,  rangea  fon  armée  en  bataille  ,  ôc  commanda  à 
Brizio  de  Pieve ,  de  fortir  des  retranchemens  ôc  de  combattre. 
Nous  perdîmes  cent  hommes  dans  cette  occafion ,  ôc  s'il  faut 
croire  la  relation  des  ennemis ,  il  ne  demeura  fur  la  place  que 
cent  hommes  de  ceux  que  Strozzi  s'étoit  flatté  de  furprendre. 

Après  cette  expédition ,  comme  il  ne  reftoit  aux  afTiégez  au- 
cune efpérance  d'être  fécourus ,  Ventura  envoya  fon  lieute- 
nant à  Vitelli  pour  capituler.  Vitelli  fit  partir  de  nuit  ce  député 
pour  aller  trouver  le  marquis  de  Marignan.  On  contefta  près 
d'un  jour  fur  les  conditions  :  le  Marquis  n'en  voulut  jamais 
accorder  j  ainfi  netre  garnifon  fe  rendit  à  difcrétion.  On  lui 
donna  la  vie  fauve  ôc  la  permifîion  de  fortir  avec  l'épèe,  fous 
la  promefTe  qu'on  exigea  d'eux ,  de  ne  porter  les  armes  de  trois 
mois  pour  le  Roi  de  France. 

Le  marquis  de  Marignan  ayant  ainfi  fermé  les  chemins  de 
tous  cotez  aux  Siennois ,  ôc  reparé  en  quelque  façon  la  défaire 
de  Chiufi ,  fe  promettoit  les  plus  heureux  fuccès.  Les  Siennois 
de  leur  côté  ,  plus  attentifs  à  éviter  le  danger  qui  les  menaçoit  j 


4P<^  HISTOIRE 

>  que  frapez  de  ce  fâcheux  événement ,  députèrent  au  Roi,  &t 
fÎFNRi  II  ^^  connétable  de  Montmorenci,  principal  Miniftre,  Thomas 
*  de  Vecchio  ,  pour  les  informer  de  ce  qui  fe  pafToit ,  &  leur 
demander  du  fecours.  Ottavio  Farnefe  ôc  Louis  Pic  de  la  Mi- 
randole  arrivèrent  dans  ce  tems-là  de  France ,  pour  faire  de  nou- 
velles levées  ,  ôc  pour  augmenter  4es  forces  des  François  en 
Italie.  Mais  on  manquoit  d'argent ,  &  l'épargne  du  Roi  ne 
pouvoir  fuffire  à  l'entretien  de  tant  d'armées.  Le  courage  des 
Siennois ,  animé  par  l'amour  de  la  liberté  ôc  par  la  fidélité  des 
Bannis  de  Florence,  étoit  leur  unique  reflburce. 

Cependant  Robert  Strozzi  faifoit  à  Rome  tous  fes  efforts 
pour  conferver  les  amis  du  Roi ,  jufqu'à  y  employer  fes  biens 
6c  ceux  même  de  fes  amis.  De  concert  avec  Pierre  fon  frère, 
leon  Strozzi  jj  f^^  ^^^^^  ^^g  Lcon  Strozzi  ' ,  (  que  la  brigue  de  la  Cour  avoit 
vice  de  la      obligé  de  fe  retirer  à  Malte,  comme  je  fai  déjà  dit)  homme 
Funce.  habile ,  clairvoyant  ôc  très  redouté  du  duc  de  Florence  ,  ren- 

tra au  fervice  du  Roi.  On  lui  accorda  ,  avec  douze  galè- 
res ,  le  commandement  général  dans  toute  la  Méditerranée  ôc 
dans  tous  les  ports  qui  appartenoient  au  Roi ,  fans  l'obliger  de 
venir  en  France.  Ce  brave  Officier ,  qui  avoit  encore  devant 
les  yeux  la  mort  tragique  de  fon  père ,  accepta  ces  conditions , 


I  La  maifon  de  Strozzi  ,  une  des 
meilleures  de  Florence,  étoit  alliée  de 
près  à  celle  de  Mcdicis.  Léon  Strozzi 
chevalier  de  Malte  ,  étoit  prieur  de 
Capouë  ,  6c  le  Pape  Clément  VII.  fon 
parent ,  en  lui  donnant  l'habit  de  l'Or- 
dre, lui  avoit  remis  cette  dignité,  qu'il 
pofledoit  quand  il  fut  élevé  au  Pontifi- 
cat. Le  jeune  Prieur  fit  fes  armes  fous 
le  fameux  André  Doria.  Général  des 
galères  deMalte,il  fit  de  très  belles  ac- 
tions ,  tant  fur  l'Océan  que  fur  la  Mé- 
diterranée. Philippe  Strozzi  ,  père  de 
Léon ,  ayant  été  pris  les  armes  à  la  main 
contre  Côme,  8c  s'étant  tué  dans  fa  pri- 
fon,  après  avoir  écrit  fur  fa  cheminée  ce 
vers  du  quatrième  livre  de  l'Enéide  : 
Exoriare  aliquis  nojîris  ex  offihus  nltor; 
fes  enfans  fe  dévoilèrent  à  fa  vengen- 
ce ,  &  pour  cela  ils  s'attachèrent  à  la 
France.  Pierre  Strozzi  l'aîné  mérita  le 
bâton  de  Maréchal ,  8c  le  Prieur  de  Ca- 
pouë fe  difîingua  dans  le  fervice  de  mer. 
Dans  la  fuite  s'étant  brouillé  avec  le 


connêrable  de  Montmorenci ,  il  quitta 
la  charge  de  général  des  Galères  de 
France,  8c  alla  à  Malte ,  comme  on  a 
pu  voir  ci-devant.  Mais  le  Grand  Maî- 
tre ne  voulant  point  le  recevoir ,  il 
fut  obligé,  pour  avoir  des  vivres, de 
courir  fur  tous  les  va'fleaux ,  même  fur 
les  vaifTeaux  de  fon  Ordre.  Il  rendit 
dan3  la  fuite  tout  ce  que  la  neccffite  lui 
avoit  fiiit  prendre  ,  8c  en  paya  même 
les  intérêts.  L'Empereur  le  fit  alors  fol- 
liciter  de  s'attacher  à  lui ,  &  lui  promit 
la  dignité  d'Amiral  après  la  mort  de 
Doria  :  Strozzi  n'accepta  point  i^es  of- 
fres. Quelques  tems  après, le  maréchal 
Strozzi  ayant  eu  le  commandement  gé- 
néral des  troupes  d'Italie  ,  exhorta  Ion 
frère  de  la  part  du  roi  de  France,  à  re- 
prendre le  généralat  des  Galères  de  ce 
Royaume.  C'eft  ainfi  que  Léon  Strozzi 
rentra  au  fervice  delà  France ,  comme 
il  eft  marqué  ici.  On  va  voir  fa  mort 
un  peu  plus  bas,  ôc  l'éloge  que  l'auteur 
en  fait. 


DE  J.  A.  DE  T  HOU,  L  IV.  XIV.      497 

&  les  préfera  à  d'autres  plus  avantageufes  que  lui  offroit  D.  » 

Jean  de  Vega  viceroi  de  Sicile.  Il  refifta  même  à  Omedes  Ef-  Henri  IL 
pagnol ,  Grand  Maître  de  Malte ,  qui  le  preflbit  vivement  de     1  ç  ç  4. 
les  accepter.        ^ 

Léon  Strozzi  partit  donc  de  Malte  ,  avec  quelques  Cheva- 
liers de  fes  amis ,  la  plupart  bannis  de  Florence ,  vint  en  Italie , 
&  s'arrêta  à  Portercole  ,  qu'il  fît  exactement  fortifier.  En  mê- 
me tems  quinze  cens  Allemands  que  le  maréchal  de  BriiTac  en- 
voyoit  de  Piémont  ,  &  quelques  François  choifis ,  partirent 
d'Antibe  commandez  par  Valeron  ,  &  prirent  la  route  de  Por- 
tercole. On  obtint  auflid'Haflen  ,  Dey  d'Alger ,  fils  d'Airadin 
BarberoufTe  ,  une  flotte  qui  devoit  fe  joindre  à  Dragut ,  qui 
avoit  reçu  fur  cela  les  ordres  de  Soliman  pour  lors  occupé  en 
Aile.  Cependant  après  qu'Augufiin  Spinola  fe  fût  rendu  maître 
de  Caflellare  Ôc  de  Corre  dans  l'iile  de  Corfe,  les  Génois  qui 
voy oient  les  maladies  s'augmenter  ^  avoient  répandu  leurs  trou- 
pe dans  les  villes  qui  leur  appartenoient,  Robert  Strozzi  prit  de- 
là occafion  de  faire  ramener  fur  la  côte  de  Sienne  les  Italiens 
qui  fervoient  dans  l'ifle  de  Corfe  fous  de  Thermes.  Comme  il 
pafToient  le  long  de  fifle  de  Giglio  qui  eft  au  duc  d' Amalfi ,  ils 
prirent  une  Tour  qui  regarde  Portercole  ,  où  le  duc  de  Floren- 
ce avoit  eu  la  permidion  du  duc  d'Amaifi,  de  mettre  une  garni- 
fon.  Santartore  prieur  de  Lombardie  ,  qui  étoit  pour  le  Roi ,  fe 
joignit  à  eux  avec  le  prince  de  Salerne,  qui  alla  de-là  à  Caflro  ^ 
pour  conférer  de  plus  près  avec  les  amis  qu'il  avoit  à  Rome 
&  à  Naples. 

Cependant  le  duc  de  Florence  ne  demeuroit  pas  dans  l'in- 
a£lion  ,  ôc  faifoit  faire  par  tout  des  recrues.  Pour  obliger  les 
troupes  du  Roi  à  faire  diveriion  ,  il  envoya  Jérôme  de  Carpi 
fon  confident  ,  folliciter  Ottavio  Farnefe  de  prendre  les  ar- 
mes ,  parce  qu'il  avoit  appris  qu'il  étoit  revenu  de  la  Cour  avec 
quelque  mécontentement.  On  lui  fit  efperer  de  lui  rendre  Plai- 
fance ,  &  on  le  fiata  de  conditions  très  avantageufes.  Mais  il 
ne  voulut  pas  s'engager  dans  une  entreprife  de  fi  grande  con- 
féquence,  fans  en  avoir  délibéré  ,  difoit-il,  avec  le  Cardinal  fon 
frère ,  qu'il  avoit  laifTé  à  la  Cour  de  France. 

Le  marquis  de  Marignan ,  qui  ne  pouvoir  prendre  la  ville  sienn^parle 
de  Sienne  par  force ,  forma  le  deffein  de  la  prendre  par  fa-  marquis  de 
mine.  Il  fit  approcher  les  logemens,  ôc  comme  il  n'avoir  pas  ^i'*'^^»»*^ 


4P8  HISTOIRE 

B^i^^m^m^  aflez  de  monde  pour  les  garder ,  le  duc  de  Florence  pria  Ni- 
Henri  II   ^^^'^^  Madruce  de  lever  des  troupes  dans  les  terres  du  cardi- 
j'  *  nal  de  Trente  fon  fuere.  Mais  ces  troupes  ne  purent  arriver 

dans  le  camp  qu'au  mois  de  Mai.  Vincent^e  Nobiii ,  fils  de 
la  fœur  du  Pape  ,  avoir  été  envoyé  au  duc  de  Florence,  pour 
le  remercier  de  l'alliance  que  Jule  avoir  faite  depuis  peu  avec 
lui.  En  confideratiôn  du  S.  Père,  Côme  avoir  fait  Vincent  de 
Nobiii  général  de  toute  l'infanterie  Italienne  ,  à  la  place  de 
Cornia  qui  étoit  alors  prifonnier  de  guerre.  Il  lui  avoir  encore 
donné  le  gouvernement  du  Val-di-Chiana.  Santafiore  corn- 
mandoit  la  cavalerie  j  Chiapino  Vitelli  les  vieux  corps  de  ca- 
valerie ,  à  la  place  de  Rodolphe  Baglioni  qui  avoir  été  tué  à 
Chiufi  j  ôc  Frédéric  Montacuti  exerçoit  durant  cette  campa- 
gne ,  la  charge  de  maréchal  de  Camp.  Frédéric  Savello ,  qui 
avoir  fuccedé  à  Malatefti ,  gardoit  avec  quinze  cens  hommes 
le  Fort  qu'on  avoir  élevé  à  la  porte  CamolUa  ,  ôc  qui  avoit  été 
pris  au  commencement  de  l'année ,  &c  Charle  de  Gonzague 
étoit  lieutenant  général  du  marquis  de  Marignan. 

Strozzi  de  fon  côté  mettoit  tout  en  ufage  pour  faire  lever 
le  fiége  de  Sienne.  Jean  Bernardin  de  San-Severino  duc  de 
Somma ,  qui  faifoit  la  guerre  dans  l'Etat  de  Piombino  ^  ren- 
doit  la  côte  de  la  mer  ,  occupée  pat  les  François  ,  très  dange- 
reufe  pour  l'ennemi.  Il  étoit  parti  avec  huit  cens  hommes  5 
ôc  après  avoir  pris  Buriano  ,  il  avoit  affiegé  la  citadelle.  Mais 
comme  Alexandre  Bellincini  de  Modene ,  feignanr  de  vouloir 
affiéger  Gavorano  pour  qui  le  duc  de  Somma  craignoir,ea 
fut  informé ,  il  fe  détourna  ,  ôc  vint  aufTi-tôt  à  Muriano  qu'il 
munit  de  vivres  ôc  de  foidats  :  en  effet  c'étoit  le  fujet  de  fon 
voyage  j  il  empêcha  par  ce  moyen  le  duc  de  Somma  d'aiïié- 
ger  la  citadelle.  Serillac  ôc  Mario  Santafiore  faifoient  fans  ceffe 
des  forties  de  CafoH.  Ils  avoient  malrraité  Dominique  Ri- 
nuccini,  qu'ils  attaquèrent  aux  environs  de  Volterra  avec  deux 
cens  cinquante  chevaux  ;  après  l'avoir  invefti  dans  une  mai- 
fon  ,  OLi  il  s'étoit  retiré ,  ils  l'obligèrent  de  fe  rendre.  Frédéric 
d'Agubio  fut  tué  dans  ce  combat. 

Les  corps -de -garde  de  la  porte  Camollia,  ôc  ceux  du 
Fort  que  l'ennemi  avoit  pris ,  étoient  fi  proches  les  unes  des 
autres  ,  qu'ils  s'entendoient  aifément  parler.  Cette  proximité 
occafionna  entr'eux  plufjeurs  efcarmouches  :  nos  troupes  firent 

d'inutiles 


DEJ.  A.  DETHOU.Liv.  XIV.      49P 

dliiutiles  efforts  pour  faire  retirer  Pennemi  plus  loin.  Le  mar- 
quis de  Marignan  croyant  les  lieux  qu'il  occupoit  allez  bien  Henri  II 
fortifiez  ,  réfolut  de  fe  rendre  maître  des  places  voifines.  Pour 
ces  expéditions  il  prit  trois  compagnies  d'Allemands ,  cinq  cens 
Efpagnolsj  autant  d'Italiens ,  unegroffe  pièce  de  canon  ôc  deux 
moindres.  Il  attaqua  d'abord  la  tour  de  Vignale,  entre  la  por- 
te Ovile  &c  Santo-Vieno ,  gardée  par  des  payifans  &  par  des 
foldats.  Il  fit  fommer  par  un  trompette  la  place  de  fe  rendre^ 
&  menaça  de  mort  ceux  qui  étoient  dedans ,  s'ils  laiiïbient  ap- 
procher le  canon.  On  battit  auiïi-tôt  la  Tour ,  ôc  on  fit  une  lar- 
ge brèche  :  alors  les  afiiégez  fe  rendirent  au  marquis  de  Mari- 
gnan, qui  les  fit  tous  pendre,  comme  il  les  enavoit  menacez. 
Strozzi  fut  fi  indigné  de  cette  feverité  outrée ,  qui  lui  parut  un 
affront  fait  à  lui-même ,  qu'il  fit  dreffer  un  gibet  fur  le  fieu  le  plus 
élevé  de  la  ville  ,  ôc  y  fit  pendre  quatre  Efpagnolsà  la  vue  de 
l'armée  ennemie.  Les  Efpagnols  fe  vengèrent  fur  de  belles 
maifons  des  Siennois  ,  fituées  autour  de  la  ville,  qui  avoient 
été  épargnées  jufqu'alors,  6c  ils  y  mirent  le  feu. 

A  ces  violences  exercées  de  part  6c  d'autre  fuccedérentdes 
traitemens  plus  humains ,  qui  ne  regardèrent  pourtant  pas  les 
Bannis  de  Florence,  dont  Côme  s'étoit  refervé  le  châtiment, 
les  regardant  toujours  comme  criminels  d'Etat.  Sangufmé , 
la  Tour  de  Vitignano,  Sefta,  Orgiale,  Montegiacani  6c  An- 
caïano  ,  places  voifines ,  furent  prifes ,  ou  fe  rendirent.  On  prit 
auffi  d'aliaut  Ancaïano  entre  Cafoli  6c  Montereggioni ,  6c  ce 
fut  dans  cette  expédition  quejes  Efpagnols  s'abftinrentpour  la 
première  fois  de  violer  les  loix  de  la  guerre.  Cependant  la  ville 
de  Sienne  étoit  vivement  prelTée  j  6c  Strozzi  voyoit  clairement 
qu'il  ne  pouvoir  la  fauver  du  péril  qui  la  menaçoit ,  qu'avec  quel- 
que fecours  étranger.  C'efl:  ce  qui  engagea  le  Roi  à  demander 
aux  Suiffes  des  troupes  auxiliaires ,  qu'ils  ne  purent  pas  néan- 
moins lui  accorder  à  caufe  du  traité  conclu  depuis  peu ,  dans  le- 
quel la  maifon  de  Medicis  étoit  comprife.  On  en  obtint  pourtant 
des  Grifons ,  quoi  qu'alliez  des  Suiffes  ,  parce  qu'on  avoir  traité 
féparement  avec  eux.  On  fit  auflî,  en  deçà  des  monts,  des  levées 
dont  on  donna  la  conduite  à  Louis  Cariffimi ,  à  Hadrien  Ba- 
glioni ,  à  Camille  Martinengo ,  à  Rangone  6c  à  Ottavio  comte 
de  Tiene.  Le  comte  de  la  Mirandole  fut  fait  commandant  de 
toutes  ces  troupes. 

Tom.  II,  Krc 


Soo  HISTOIRE 

I  ■  Aurelio  Fregofe  ,  Paul  des  Urfins,  Boniface  Gaietano ,  Ffa-» 
Henri  II  "^^"^^  ^^  Stabbia ,  ôc  Jérôme  de  Corbara  ,  étoient  avec  de 
i  <-  ^  ^  '  nouvelles  troupes  arrivées  de  Sienne  ,  où  il  y  avoit  déjà  long- 
tems  que  Bentivoglio  avoit  le  commandement  militaire  ,  en 
Fabfence  de  Strozzi.  Le  duc  de  Florence  voulant  s'oppofer  de 
bonne  heure  à  de  fi  grands  préparatifs ,  avoit  écrit  à  l'Empe- 
reur ,  ôc  lui  avoit  demandé  du  fecours  ;  il  le  prefiToit  fur  toue 
d'envoyer  de  Bavière  deux  mille  Allemands ,  outre  ceux  de 
Madruce  que  l'on  attendoit  tous  les  jours.  Il  avoit  auffi  réfoki 
avec  le  marquis  de  Marignan ,  pour  incommoder  nos  troupes 
déjà  affemblées  à  la  Mirandole  ôc  à  Parme,  de  faire  le  dégât 
aux  environs  de  la  ville  ôc  dans  le  Val  de  Chiana ,  d'où  nos 
troupes  tiroient  beaucoup  de  commoditez.  Vincent  de  Nobili 
fut  choifi  pour  cette  expédition,  avec  ordre  de  rétourner  dans 
I  le  camp  aufli-tôt  après  :  Ôc  afin  que  les  avenues  de  la  ville  fuf- 
fent  fermées  de  tous  cotez ,  on  lui  commanda  de  fe  loger  vers 
la  porte  Romaine,  qui  étoit  la  feule,  par  où  Ton  pouvoit  en- 
trer dans  la  ville  Ôc  en  fortir  librement. 

On  apprit  alors  qu'il  étoit  parti  de  Marfeille  vingt  Galères, 
qui  tranfportoient  des  troupes  dans  l'ifle  de  Corfe ,  pour  for- 
tifier Ajazo  ôc  Bonifacio  ,  ôc  qu'elles  dévoient  aller  en  Afrique 
trouver  le  dey  d'Alger  pour  fe  joindre  à  Dragut,  qui  devoit 
bientôt  venir  d'Orient  avec  5*0  Galères  par  ordre  de  Soliman; 
Cette  nouvelle  fit  prendre  aux  Impériaux  de  promptes  mefu- 
res.  Comme  ils  craignoient  pour  Milan ,  ils  levèrent  dans  la 
Lombardie  cinq  mille  hommes  de  pié  ôc  deux  cens  chevaux, 
qu'ils  firent  affembler  à  Crémone.  Jean  de  Luna  gouverneur 
de  la  citadelle  de  Milan ,  fut  commandé  pour  s'oppofer  avec 
ces  troupes  au  paflage  des  Grifons  :  Camille  Colone  fit  auiïi 
des  levées  dans  la  campagne  de  Rome  par  les  ordres  de  l'Em- 
pereur ,  ôc  on  fit  venir  de  l' Abruzze  quatre  mille  hommes  d'in- 
fanterie ôc  deux  cens  chevaux ,  qu'on  envoya  dans  les  terres 
de  Peroufe  ôc  de  Cortone,  pour  féconder  le  duc  de  Florence 
dans  toutes  fes  entreprifes.  Ce  Prince  avoit  appris  que  les  ban- 
nis de  Florence  avoient  formé  de  nouveaux  complots  ,  à  la 
follicitation  des  miniftres  du  Roi  à  Rome  ôc  à  Venife  5  ôc  que 
pouffez  par  Bindo  Altovito ,  ils  fourniffoient  de  l'argent  pour 
lever  deux  mille  hommes  d'infanterie  ôc  deux  cens  chevaux  que 
Vincent  Thaddei  devoit  commander.  Cependant  les  Grifons. 


DE  J.  A.  DE  T  HOU,  L  IV.  XIV.       yoi 

que  le  Roi  avoit  donné  ordre  de  lever ,  étoient  en  chemin  : 

Jean  de  Luna  ne  s'étant  pas  oppofé  affez  promptement  à  leur  HenPvI  II. 

paffage,  ils  étoient  defcendus  dans  les  terres  de  Brefciano  ,  qui     i  ^  ^  ^. 

font  de  l'Etat  de  Venife  ,  ôc  s'étant  enfuite  détournez  par  le 

Mantuan  ,   ils  avoient  paffé  le  Pô  ,  ôc  étoient  arrivez  à  la 

Concorde. 

Il  n'y  avoit  que  trois  chemins  pour  aller  de-là  dans  la  Tof- 
cane  j  l'un  par  Pontriemoli,  ôc  le  Val  de  Taro,  qui  étoit  oc- 
cupé par  les  Impériaux,  ôc  dont  les  avenues  fort  étroites  ren- 
doient  aux  Grifons  le  paffage  très  difficile  5  l'autre  par  les  ter- 
res du  Modenois  ôc  la  Carfagnana  dans  le  duché  de  Ferrare, 
Il  falloir  paffer  par  le  mont  Sanpellegrino  dans  l'Appennin,  d'où 
l'on  alloitpar  Caftelnuovo  àBarga  j  mais  le  chemin  étoit  fi  rude, 
qu'il  n'y  avoir  pas  d'apparence  d'y  pouvoir  conduire  du  canon. 
D'ailleurs  ce  payis  eft  ftérile  ,  ôc  il  étoit  à  préfumer  que  le  peu- 
ple de  Lucques  ,  allié  de  l'Empereur,  Ôc  attaché  à  fes  inté- 
rêts ,  ne  donneroit  point  paffage  à  nos  troupes.    Enfin  elles 
pouvoient  aller  à  Peroufe  par  un  troiiiéme  chemin ,  ôc  fe  ren- 
dre à  Sienne  par  Chiuli ,  fi  on  leur  permettoit  de  paffer  par  le 
Boulonois  dans  la  Romagne.    Côme  fit  tous  fes  efforts ,  afin 
que  le  Pape  leur  refufdt  le  paffage^  ôc  il  y  reûffit.  Jule  envoya 
le  cardinal  Sanvitale  à  Bologne  pour  ce  fujet ,  ôc  le  duc  d'Ur- 
bin,  général  des  troupes  du  Pape,  fut  commandé  pour  garder 
les  avenues  avec  trois  mille  hommes  choifis.  Marc- Antoine 
Oddi  fut  envoyé  à  Barga  par  ordre  du  duc  de  Florence  ,  pour 
conduire  les  troupes  qu'on  avoit  levées  dans  le  payis  i  ôc  on 
mit  à  Prato  Antoine  Mario  Selvaggi  de  Peroufe  avec  une  Com- 
pagnie d'infanterie.  Simon  Rofermini  fut  envoyé  à  Piftoie,  ÔC 
bien-tôt  après  Nicolas  Alidofii,  arrivé  depuis  peu  de  la  cam- 
pagne de  Rome  avec  deux  cens  cinquante  hommes  d'infante- 
rie, y  fut  aufïï  envoyé.  Peu  auparavant.  Concerto  Vinco  de 
Fermo  avoit  été  envoyé  à  Pife  pour  garder  cette  ville  :  on  fit 
enfuite  marcher  Chiapino  VitelJi  avec  cent  cinquante  maîtres 
ôc  trois  compagnies  Italiennes  d'infanterie  vers  Chianti ,  San- 
tafiore  avec  quinze  cens  Efpagnols ,  ôc  Madruce  avec  un  pa- 
reil nombre  d'Allemands,  afin  de  s'avancer  jufqu'au  Val  de 
Chiana ,  ôc  s'y  joindre  pour  faire  le  dégâr,  comme  on  en  étoit 
convenu  avec  Vincent  de  Nobili.  Le  comte  Rados  de  Dal- 
matie  fe  joignit  à  eux  avec  cinquante  cavaliers  Albanois.  On 

Rrr  ij 


S02  HISTOIRE 

•  II.  prit  en  chemin  Mimiftero  ,  château  du  cardinal  Mignanello , 
TT  TT  Ôc  on  pilla  Armajuolo  après  que  les  habitans  fe  furent  coura- 
geufement  défendus.  Rabolano  ôc  Afciano  furent  en  partie  ren- 
^  ^  ^'  dus ,  en  partie  pris  de  force,  &  le  butin  en  fut  abandonné  aux 
foldats.  On  prit  audi  d'autres  places  qui  n'étoient  point  forti- 
fiées ,  ôc  où  les  habitans  marquèrent  plus  de  courage  que  de 
prudence,  pour  la  défenfe  de  la  liberté  des  Siennois.  Enfin  San- 
tafiore  fe  joignit  à  Nobiii  auprès  de  Foiano  ,  après  avoir  quitté 
le  mont  de  Sainte  Cécile,  qui  lui  avoit  paru  affez  fortifié  pour 
pouvoir  refifter  à  une  attaque  vigoureufe.  S'étant  enfuite  affem- 
blez  auprès  de  Lucignano^  ils  commencèrent  d'abord  le  dégât, 
ôc  après  avoir  ravagé  Rugomagno  ,  Farnetella  ôc  Scrofano, 
villes  abandonnées  parleurs  habitans,  ils  attaquèrent  A fina- 
Longa.  La  garnifon  commandée  par  J  acque  Romano  ayant  re- 
fufé  de  fe  rendre,  on  fit  approcher  le  canon  de  la  place,  qui 
fut  battue  ôc  prife  d'affaut  :  Romano  fut  pendu  par  ordre  de 
Santafiore.  Il  relloit  encore  à  prendre  Turrita  ,  ôc  Chiancia- 
no  qui  incommodoit  fort  Montepulciano.  Vincent  de  Nobiii 
attaqua  premièrement  Turrita,  où  il  y  avoit  environ  foixante 
foldats  de  garnifon  ,  outre  les  habitans.  Après  quelque  réfiftan- 
ce ,  on  fit  approcher  le  canon  5  mais  la  garnifon  fe  voyant  ré- 
duite à  l'extrémité ,  fe  rendit  à  difcretion  à  ce  Général,  qui  lui 
donna  la  vie.  Il  fit  fornfier  la  place ,  ôc  y  mit  une  garnifon  , 
contre  le  fentiment  de  plufieurs  qui  vouloient  qu'on  la  fit 
rafer. 

Le  marquis  de  Marignan ,  dans  la  crainte  que  Strozzi  ne 
vînt  fondre  avec  toutes  fes  forces  fur  le  camp  ,  qui  étoit 
pour  lors  fans  defenfe  ,  fit  revenir  fes  troupes  en  diligence 
il  n'attaqua  pas  Chianciano  ,  malgré  les  empreflemens  des 
Montepulcicns ,  qui  pour  être  à  couvert  d'une  place  fi  incom- 
mode, lui  offroient  de  l'argent  ôc  des  foldats.  Il  leur  fit  pren- 
dre un  chemin  oppofé  ,  qu'il  jugea  le  plus  court  ôc  le  plus  fa- 
cile ,  fans  toucher  au  payis  qui  s'étend  jufqu'à  Buonconvento , 
ôc  prit  en  chemin  fainte  Cécile ,  que  Santafiore  n'avoit  pas  été 
d'avis  d'attaquer.  Ce  château ,  qui  dans  la  fuite  incommoda 
fort  les  Siennois  ,  eft  fitué  entre  Lucignano  ôc  la  ville  de 
Sienne.  Dans  ce  tems-là  le  cardinal  de  Ferrare ,  qui  ne  pou- 
voit  fe  réfoudre  de  partager  l'autorité  avec  Strozzi ,  lui  aban- 
donna l'entière  adminiftration  de  la  République  de  Sienne  > 


DE  J.   A.  DE  THOU,  Liv.    XIV.      ^03 

6c  ayant  obtenu  un  paffe-port  du  duc  de  Florence  :,  il  for- 
tit  de  la  ville.  Il  fut  lurpris  dans  le  Peroufin ,  payis  apparte-  Henri  IL 
nant  à  l'Eglife  :,  par  un  détachement  ennemi  qui  faiibit  des  1  c  c  a. 
courfes  ,  ôc  étoit  commandé  par  Carlot  des  Urfms.  Son  équi- 
page fut  pris  ,  ôc  à  peine  fe  put-il  fauver  lui-même.  S 'étant 
plaint  de  cet  a6le  d'hoftilité  contraire  à  la  foi  publique  ôc 
injurieux  au  Pape ,  on  lui  rendit  tout  ce  qu'il  avoit  perdu. 

Cependant  nos  troupes  alTemblées  à  la  Mirandole  defcen- 
doient  par  le  Boulonois  dans  les  terres  de  Lucques ,  après  en 
avoir  obtenu  la  permiffion  du  Pape ,  qui  fçut  après  excufer  ce 
procédé  auprès  de  Côme.  Il  eft  vrai  que  le  Pontife  n'étoit 
pas  en  état  de  s'oppofer  à  leur  palTage.  D'ailleurs  les  habitans 
de  Lucques ,  qui  n'aimoient  pas  Corne ,  favorifoient  fecrete- 
ment  le  parti  des  Siennois ,  malgré  les  mefures  de  François 
de  Tolède,  qui  avoit  employé  François  Oforio  pour  les  mettre 
dans  le  parti  de  l'Empereur  ,  ôc  malgré  celles  du  duc  de  Flo- 
rence, qui  avoit  fait  les  mêmes  efforts  par  l'entremife  de  Be- 
noit de  Diacceto.  On  envoya  cependant  des  troupes  pour  em- 
pêcher le  paffage  des  Grifons.  On  attendoit  de  jour  en  jour 
les  deux  mille  Allemans  commandez  par  Jean  de  Luna,qui 
avoit  campé  à  Caftello  Arquato  dans  le  payis  de  Plaifance , 
&  qui  devoit  venir  à  Pife  par  Pietra  Sanda.  Strozzi ,  Cor- 
neille Bentivoglio  ,  Aurele  Fregofe  ,  Montacuti ,  ôc  plu- 
fîeurs  autres  Généraux  ,  voulant  fe  joindre  au  plutôt  aux  trou- 
pes auxiliaires  ,  ôc  éviter  la  diverfion  que  l'ennemi ,  qui  étoit 
entre  nos  deux  corps  de  troupes ,  eût  pu  caufer  ,  partirent  de 
Sienne ,  la  nuit  du  onze  de  Juin  avec  quatre  mille  hommes 
de  pié  Italiens,  quatre  cens  chevaux  ôccent  moufquetaires  à 
cheval  :  ayant  paffé  entre  le  Fort  de  la  porte  Camollia  Ôc 
le  monaftere  ,  ils  arrivèrent  à  Cafoli  à  neuf  milles  de  Sienne. 

Marignan  informé  par  fes  efpions  du  départ  de  Strozzi , 
fans  fçavoir  pourtant  où  il  alloit ,  avoit  mis  de  bonnes  garni- 
fons  dans  les  châteaux  voifuis  ôc  donné  la  garde  de  Valdclfa 
à  Jean  Savelli,  ôc  à  Louis  de  Doaraavec  trois  cens  hommes 
d'infanterie  ,  ôc  cinquante  maitres.  Frédéric  de  Doara  ôc  le 
comte  de  Bagno  avoient  été  commandez  pour  obfervcr  la 
marche  de  nos  troupes.  Outre  cela  le  duc  de  Florence  avoit 
fait  venir  Jacque  Vitelli  de  Staggia  à  Colle  ,  Ôc  envoyé  à 
San-Cafliano  ôc  à  Empoli  des  compagnies  de  foldats  étrangers, 

R  r  r  iij 


5-04  ni  S  T  O  IRE 

-  pouL-  faire  tête  à  l'ennemi  de  ce  côté-là.  Après  que  Strozzieut 


Henri  IL  Séjourné  un  jour  entier  à  Cafoli ,  pour  rafraîchir  fes  troupes, 
i  <  t  4.,  il  pi^it  le  chemin  d'entre  San-Geminiano  ôc  Voltera,  6c  marcha 
toute  la  nuit  jufqu'à  Caftel-Fiorentino  :  enfin  après  avoir  fait 
butin  par-tout  &  pillé  Caftel-Faliî  ,  il  arriva  à  la  pointe  du 
jour  à  Pontadera,  place  lituée  fur  l'Arne  à  dix  milles  de  Pife. 
Sa  marche  fut  fi  prompte  ,  qu'il  eût  pu  fe  rendre  maître  de 
Pife  ,  ou  fon  abord  inopiné  répandit  la  terreur,  s'il  n'eût  pas 
eu  un  autre  deffein.  Comme  il  cherchoit  un  gué  pour  palTer 
la  rivière  j  Théophile  Calcagnini  &  Gabriel  Tagliaferri  de 
Parme ,  capitaines  de  cavalerie ,  ayant  pris  les  devants  ôc  s'é- 
tant  avancez  au  de-là  de  Pife  ,  étoient  venus  à  Cafcina  pour 
fe  loger  plus  commodément.  Mais  Concetto  Vinco  comman- 
dant de  la  ville  ayant  appris  leur  arrivée ,  envoya  contre  eux  un 
détachement  d'hommes  choilis ,  qui  avec  le  fecours  des  habi- 
tans  de  Cafcina  ,  tombèrent  fur  eux  à  l'improvifte  ,  ôc  après 
les  avoir  fort  maltraitez ,  prirent  les  chefs  prifonniers. 

Côme  averti  du  deffein  de  Strozzi,  avoir  auiïi-tôt  envoyé 
à  Pife  Colluccio  Pancetta ,  avec  toutes  les  forces  qu'il  avoit 
pu  alors  affembler  ,  pour  difputer  le  paffage  à  nos  troupes. 
Î3e  plus  il  avoit  donné  ordre  ,  qu'on  retirât  tous  les  batteaux  : 
mais  on  avoit  déjà  trouvé  un  gué  auprès  de  Calcinaia.  L'in- 
fanterie refufa  d'abord  d'y  paffer.  Ce  fut  là  pour  Strozzi  une 
occafion  de  fignaler  fon  habileté  ôc  fon  courage  ;  il  pouffa  le 
premier  fon  cheval,  Ôc  paffa  de  l'autre  côté  avec  une  partie  de 
îa  cavalerie  :  ayant  enfuite  fait  former  au  milieu  de  la  rivière 
quelques  rangs  de  cavalerie  fort  ferrez ,  pour  rompre  l'impé- 
tuofité  de  l'eau ,  il  fît  pafler  au  deffous  fon  infanterie  fans  faire 
aucune  perte.  De-là  il  entra  dans  les  terres  de  Luqucs  par  un 
chemin  couvert  de  bois  ,  pour  fe  joindre  aux  Grifons  qui 
croient  déjà  arrivez.  Il  ne  faut  pas  douter  que  les  habitans  de 
Luques  ne  favorifaffent  toutes  ies  entreprifes.  On  leur  avoit 
envoyé  peu  auparavant  Nicolas  FranciottiLuquois  de  nation; 
ôc  officier  dans  les  troupes  du  Roi ,  qui  avoit  obtenu  d'eux 
non  feulement  le  paffage  ,  mais  auffi  ,  félon  le  bruit  commun , 
quantité  de  vivres ,  que  les  Luquois  avoient  fait  venir  de  Pro- 
vence  à  leur  port  de  Vio  Reggio  ,  comme  pour  les  befoins  de 
la  République. 

Le  Marquis  qui  traînoit  volontiers  en  longueur  une  guerre  ^ 


DE   J.   A.   DE   T  H  O  U,  Liv.XIV.     s-o; 

oà  il  ne  mettoit  rien  du  Tien  ,  fe  rendit  enfin  aux  preflantes 
foUicitations  du  duc  de  Florence ,  ennuyé  defes  retardemens,  Henri  IJ, 
ôc  vint  à  Empoli  pour  y  pafTer  la  rivière.  Strozzi  s'étoit  déjà  ^  S  S  "k* 
emparé  d'Alto-Pafcio,  &  ayant  étendu  fon  armée  à  cinq  milles 
de  Luques  entre  Porcari  ôc  Lunata ,  il  avoit  commencé  à  for- 
tifier Ponte  à  Moriano  fur  la  rivière  de  Serchio  ,  lorfque  le 
marquis  de  Marignan  vint  imprudemment ,  contre  l'avis  de 
plufieurs  officiers  généraux  ,  camper  à  Pefcia  près  de  notre 
camp.  Approcher  d'un  ennemi  plus  puiflant ,  Ôc  qui  ne  ref- 
piroit  que  le  combat ,  n'étoit  pas  une  conduite  fort  digne  d'un 
général  prudent  ôc  habile.  Il  eût  dû  confiderer  qu'une  bataille 
l'expofoit  à  de  grands  périls ,  ôc  que  d'un  autre  côté ,  le  refus- 
d'en  venir  aux  mains  lui  feroit  un  grand  déshonneurs  ce  qui 
arriva  en  effet, 

Anaftafe  de  Fabiano  étoit  dans  Montecarlo  ;  place  voifine 
ôc  importante ,  ou  il  y  avoit  une  garnifon  foible  ôc  peu  fidèle. 
Il  fut  fommé  par  Corneille  Bentivoglio  de  fe  rendre ,  ce  qu'il 
refufa  d'abord  ,  comme  s'il  eût  réfolu  de  fe  défendre ,  mais 
en  même  tenis  il  ne  voulut  pas  recevoir  dans  la  citadelle  Fer- 
dinand Saftre  envoyé  par  le  marquis  de  Marignan  avec  deux 
cens  moufquetaires  Efpagnols,  ôc  allégua  qu'il  lui  étoit  défen- 
du par  le  duc  de  Florence  de  livrer  la  place  à  un  plus  fort  que 
lui,  fans  un  ordre  exprès  de  fa  part.  Puis  il  fe  rendit  à  nos 
troupes,  auffi-tôt  qu'elles  eurent  fait  approcher  le  canon.  Ha- 
driani  remarque  que  ce  gouverneur  avoit  été  gagné  par  argent  ; 
mais  pour  moi  je  crois  qu'il  ne  fe  rendit  que  faute  d'expérien- 
ce ,  ôc  peut-être  de  courage. 

Cependant  Robert  Strozzi ,  que  fon  frère  Pierre  avoit  laifle 
à  Sienne  j  voyant  la  ville  prefque  dégagée  par  le  départ  du 
Marquis  ,  ôc  que  Frédéric  Montacuti  ne  gardoit  le  Fort  de 
la  porte  CamolHa  ôc  Muniftero  qu'avec  quinze  cens  hom- 
mes y  fortit  avec  un  détachement  ,  ôc  après  s'être  emparé  de 
tous  les  Forts  des  environs ,  il  fit  des  courfes  par  tout  le  payis. 
Les  Grifons  étoient  déjà  arrivez  par  le  Val  de  Carfagnana  dans 
les  terres  de  Luques  :  ce  qui  faifoit  que  Corne  craignoit  pour 
Barga  ,  éloignée  de  l'Etat  de  Florence ,  ôc  environnée  de  tou- 
tes parts  des  terres  de  Ferrare  ôc  de  Luques ,  jufqu'au  pié  de 
TAppennin,  qui  fépare  la  Lombardie  de  la  Tofcane.  Comme 
cette  place  lui  fembloit  ouverte  à  l'ennemi ,  il  y  envoya  André 


^o6  HISTOIRE 

1-  "^  Rondini  de  Faenza^  avec  deux  cens  hommes  d'infanterie ,  & 

Henri  IL  Marc-Antoine  Oddi  pour  commander  les  habitans ,  dont  le 
I  y  I  ^.  courage  étoit  connu.  Aux  approches  de  nos  troupes ,  Côme 
ayant  fait  venir  Antoine  Bocca  ,  lui  donna  ordre  de  fuivre 
avec  deux  compagnies.  Bocca  fe  hâta  de  tirer  des  places  voi- 
fines  environ  cinq  cens  hommes ,  dont  il  donna  le  comman- 
dement à  Jacque  fon  frère.  Pour  lui  il  alla  au-devant  de  nos 
troupes  jufqu'à  Caftel  Nuovo  ;  6c  fe  confiant  à  l'avantage  du 
lieu ,  qui  eft  au  pié  des  montagnes ,  ôc  qui  eft  embaralTé  de 
rochers  de  toutes  parts^  il  livra  un  vigoureux  combat  à  A- 
drien  Baglioni  qui  menoit  l'avant-garde.  Nos  troupes  furve- 
nues  pendant  l'adion  obligèrent  néanmoins  Bocca  à  fe  re- 
tirer fur  la  montagne  voifine.  Il  perdit  fon  bagage ,  ôc  fit  em^ 
porter  fon  frère ,  qui  ayant  reçu  une  bleffure  dangereufe ,  mou- 
rut peu  de  tems  après.  Les  ennemis  fe  retirèrent  enfuite  à 
Barga,  cii  ils  encouragèrent  les  habitans,  ôc  les  difpoferent  à 
fe  défendre  j  ce  qui  empêcha  nos  gens  d'aller  droit  à  cette 
place.  Raimond  de  Pavie  fieur  de  Fourquevaux ,  qui  menoit 
du  fecours  à  Strozzi ,  voulut  les  engager  à  fe  rendre  ,  en  leur 
faifant  efpérer  une  entière  libertés  ôc  plufieurs  privilèges  de  la, 
part  du  roi  de  France  3  mais ,  fidèles  à  leur  Prince ,  ils  rejettç- 
rent  ces  flateufes  propofitions. 

Cependant  les  Grifons ,  ôc  la  cavalerie  qui  venoit  de  Par- 
me ,  commandée  par  la  Mirandole ,  étoient  déjà  affemblés  à 
Ponte-Mariano.  Quant  au  marquis  de  Marignan ,  il  s'étoit  ar- 
rêté à  Pefcia ,  en  attendant  Charle  de  Gonzague  avec  quatre 
mille  hommes  de  pié  ItaUens ,  qu'il  avoit  fait  venir  du  camp ,. 
dans  le  deffein  de  s'avancer  avec  ce  renfort  plus  près  de  Lu- 
queSj  ôc  d'attendre  Jean  de  Luna  qui  amenoit  du  fecours.  A 
l'arrivée  des  Grifons  ôc  de  la  cavalerie  de  la  Mirandole ,  Strozzi 
fe  mit  en  chemin ,  ôc  ne  s'arrêta  que  lorfqu'il  eut  rencontré 
Léon  deCarpi,  qui  efcortoit  avec  une  compagnie  de  cava- 
lerie Fabrice  Ferriero ,  que  le  Marquis  envoyoit  à  Jean  de  Lu- 
na vafîn  de  le  faire  venir  promptement.  On  en  étoit  aux  mains 
lorfque  Chiapino  Vitelli ,  ôc  peu  après  Santafiore  furvinrent, 
celui-ci  avec  toute  fa  cavalerie,  ôc  l'autre  avec  foixanteôc  dix 
maîtres.  Le  marquis  de  Marignan  ,  averti  par  Jean  Tegrimo, 
que  l'on  combattoit  vivement ,  accourut  avec  cinq  cens  che- 
vaux ,  ôc  alors  le  conabat  fut  général.  Le  Marquis  voyant  plier 

fes 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Lrv.  XIV.         yo7 

fes  troupes,  fit  auflî-tôt  fonner  la  retraite ,  &  fe  retira  à Pefcia,  , 

après  avoir  perdu  beaucoup  de  monde.  Paul  Sforce  frère  de  San-  Henri  II. 
tafiore,  ôc  Charle  Ghighiofa  Efpagnol,  furent  faits  prifonniers.  i  <:  <;  a.. 
Après  un  Confeil  de  Guerre  tenu  pre'cipitament ,  le  Alarquis 
fît  auffi-rôt  plier  bagage ,  ôc  alla  à  Piftoïa  avec  un  air  de  fuite, 
plutôt  que  de  retraite ,  fans  laifler  même  perfonne  au  détroit  de 
Sarravalle  par  où  nos  troupes  étoient  obligées  de  pafler  ^  fi  el- 
les euflcnt  pourfuivi  l'ennemi.  Mais  Strozzi  fe  contenta  de 
s'emparer  de  Pefcia  abandonnée  des  ennemis  j  ôc  à  la  prière 
de  Pandolfe  Martelli  ,  dont  le  frère  étoit  dans  notre  armée , 
il  la  fauva  du  pillage. 

Strozzi  attendoit  de  jour  en  jour  un  fecours  qui  devoir  arri- 
ver de  Provence  à  Vio  Reggio.  Perfuadé  qu'avec  fes  trou- 
pes réunies ,  ôc  le  convoi  que  Léon  fon  frère  avoir  fait  aflem- 
bler  de  tous  les  environs  de  Portercolè  ,  il  feroit  plus  fort  que 
l'ennemi j  il  efpéroit  faire  lever  le  fiége  de  Sienne,  ôc  introdui- 
re des  vivres  dans  la  place.  Mais  ce  Général  fit  dans  cette  oc- 
cafion  une  grande  faute.  Car  tandis  qu'il  féjournoit  à  Pefcia  , 
dans  l'attente  du  fecours ,  Jean  de  Luna  par  le  confeil  de  Léon 
de  Carpi  lit  en  un  jour  dix -huit  milles ,  ôc  fe  rendit  à  Pietra- 
San6ta  ,  avec  deux  mille  Impériaux  ôc  le  refte  de  l'infanterie. 
Comme  il  alloit  fe  joindre  au  marquis  de  Marignan ,  huit  cens 
Efpagnols  arrivèrent  fort  à  propos  à  Livourne.  André  Doria 
les  amenoit  de  Corfepar  les  ordres  de  l'Empereur ,  parce  que 
la  guerre  y  étoit  comme  finie.  De  forte  qu'avec  ce  renfort 
Luna  fe  joignit  au  marquis  de  Marignan  à  Sarravalle ,  mal- 
gré Strozzi,  qui  s'étoit  mis  néanmoins  entre-deux,  pour  empê- 
cher cette  jon£lion. 

Strozzi  fruflré  de  toute  efpérance  de  fecours ,  ôc  voyant  la 
jon£lion  des  ennemis  ,  retourna  à  Sienne  aulTi  promptement 
qu'il  étoit  venu.  Ayant  pafTé  la  rivière  d'Arne ,  un  peu  au-def- 
lous  de  Pontadera  ,  il  fe  mit  en  chemin  à  la  pointe  du  jour. 
Il  laifîli  Alexandre  de  Terni  dans  la  forterelTe  de  Monte-Catini , 
avec  quatre  compagnies'Italicnnes  ,ôc  Giovacchino  Guafconi 
Florentin ,  dans  celle  de  Monte-Carlo  avec  trois  cens  fantafTins, 
ôc  quatre  pièces  de  campagne.  Il  féjourna  àEmpoh  jufqu'à  ce 
que  fbn  armée  eut  paifé  l'Arne ,  ôc  eut  le  tcms  d'arriver  à  Caftcl- 
Falfi ,  avant  que  l'ennemi  eut  pu  le  joindre.  Les  deux  armées 
r.'étanr  féparées  que  par  une  Vallée ,  fe  trouvèrent  là  en  vue 
Tom.  IL  S  ff 


50^  HISTOIRE 

l'une  de  l'autre.  Nos  troupes  commencèrent  d'abord  à  s^em- 

Henri  II  P^^^^  ^^  San-Vivaldo,  où  Je  marquis  de  Marignan  venoit  poui 
^  .  '  le  porter,  ôc  après  un  combat  léger  Strozzi  fe  rendit  à  Cafo- 
li ,  fans  faire  aucune  perte.  Les  hiftoriens  Impériaux  remar- 
quent ,  qu'ils  perdirent  alors  une  belle  occafion ,  par  la  faute 
de  Jean  de  Luna.  Ce  Général ,  avec  deux  cens  gendarmes , 
huit  cens  Efpagnols  arrivés  depuis  peu  de  Corfe,  ôc  quatre 
mille  Italiens^  eut  l'imprudence  de  demeurer  trop  long-tems 
à  Pife  i  ôc  ne  décampa  qu'après  qu'il  eut  appris  que  Strozzi 
étoit  arrivé  à  Cafoli. 

Le  marquis  de  Marignan  voyant  que  Strozzi  s'étoit  échap^^ 
^é  ,  envoya  devant  Chiapino  Vitclli ,  avec  ordre  de  faire  for- 
tifier les  retranchemens ,  avant  que  nos  troupes  euffent  formé 
quelque  entreprife.  Il  revint  enfuite  au  fiége  de  Sienne  3  ôc 
bientôt  après  il  reprit  tous  les  Forts  ,  dont  Robert  Strozzi  s'é- 
toit emparé  en  fon  abfence.  Pefcia  &  les  autres  places  voi- 
fines ,  foûmifes  par  Strozzi ,  rentrèrent  dans  Je  parti  de  Corne 
auflî-tôt  que  nos  troupes  en  furent  forties.  Brancacio  Rucel- 
lai  rallia  tous  ceux  que  la  peur  avoir  écartés  ,  ôc  les  remit  dans 
leur  devoir.  Cependant  la  garnifon,  que  Strozzi  avoir  mife  k 
Cafoli  y  étoit  dans  une  difette  fi  grande,  que  le  foldat  avoir  dé- 
jà commencé  à  déferrer.  Malgré  cette  exrrêmité,  les  Bannis 
de  Florence ,  qui  étoient  pour  lors  à  Lion ,  à  Venife  ôc  à  Rome 
fe  promettoient  roûjours  d'heureux  fuccès,  ôc  fe  repofant  en- 
tièrement fur  Strozzi,  ils  efpéroient  que  Sienne feroit  confer- 
vée,  ôc  qu'ils  reverroient  bien-tôt  leur  patrie.  Bindo  Altoviti 
ne  ceflbit  de  les  folliciter  à  contribuer  de  leur  argent ,  de  leur 
confeils  ôc  de  leur  foins  ,  ce  qu'ils  faifoient  volontiers  ,  afin 
d'affoiblir  le  parti  de  Corne ,  en  appuyant  le  nôtre.  L'efpéran- 
ce  que  le  Pape  avoir  conçue  d'être  maître  de  Sienne,  après 
la  fin  de  ce  fiége ,  le  portoit  à  favorifer  fecrettement  le  parti 
du  Roi ,  malgré  l'alliance  faite  avec  Côme.  Son  ambaffadeur 
Averard  Serriftori,  s'étant  plaint  inutilement  au  Pontife  de 
quelques  mauvais  traitemcns  qu'il  avoit  reçus,  avoir  voulu  for- 
tir  de  Rome  ,  s'imaginant  qu'un  plus  long  féjour  en  cette  vil- 
le n'é'toit  ni  honorable  ni  utile  à  fon  maître. 
Mort  de  Léon  La  mort  inopinée  de  Léon  Strozzi ,  que  \qs  Bannis  de  Flo- 
ee'deceerand  tcncc  rcgardoieut  comme  un  auflî  puiffant  appui  que  Pierre 
homme.        fon  frère  i  abattit  un  peu  leur  courage.    Ce  Général  nourri 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIV.  jop 
dès  fa  plus  tendre  jeunefle  dans  les  exercices  de  la  guerre ,  avoit  ^^^^:;-^^^^<r^ 
î'ame  grande  ôc  élevée.  Expérimenté  dans  les  armes  par  plu-  Henri  II 
fleurs  campagnes  fur  mer  6c  fur  terre  ,  oi^i  il  avoit  heureufe-  i  ^  c  4  * 
ment  fignalé  fon  courage ,  on  le  comptoit  parmi  les  grands  Ca- 
pitaines de  fon  fiécle.  Son  amour  pour  fa  patrie  fut  fi  grand  , 
qu'ayant  conçu  l'efpérance  de  la  mettre  en  liberté  par  le  fe- 
cours  des  François  ,  il  fut  non- feulement  toujours  fidèle  au 
Roi ,  mais  il  crut  encore  qu'il  devoit  tout  tenter  &  tout  fouf- 
frir ,  pour  venir  à  bout  de  rentrer  dans  fon  payis  avec  la  No- 
blefle  profcrite.  Malgré  les  indignes  traitemens  qu'il  reçut  en 
France,  ôc  qui  l'obligèrent  de  fe  retirer  à  Malthe,  il  rejetta 
toutes  les  flateufes  propofitions  que  l'Empereur  lui  fit  faire  ; 
ôc  quoique  le  plus  fenlible  de  tous  les  hommes ,  il  fit  céder 
fon  vif  reffentiment  au  tendre  amour  de  fa  patrie  ,  en  prenant 
îes  armes  pour  le  Roi.  Ce  Général  étant  arrivé  à  Portercolè , 
fans  recevoir  le  fecours  qu'il  attendoit  de  Provence ,  réfolut 
pour  exercer  fes  troupes,  de  faire  des  courfes  dans  l'Etat  de 
Piombino^  où  il  n'y  avoit  prefque  point  de  garnifon.  Il  fit 
donc  équiper  trois  Galères ,  où  il  mit  trois  compagnies  d'in- 
fanterie ,  ôc  ayant  fait  venir  le  duc  de  Somma ,  commandant 
de  GiolTetto  ,  Ôc  de  tout  le  payis  circonvoifin ,  il  attaqua  Scar- 
lino  place  dépendante  de  l'Etat  de  Piombino ,  dont  Gentile 
de  Peroufe  avoit  le  gouvernement  avec  quatre-vingt  foldats. 
Cette  place  n'étoit  forte  ni  par  l'art  ni  par  fa  fituation,  ôc  n'a- 
voit  point  d'artillerie.  Comme  Gentile  réfufa  de  fe  rendre ,  on 
mit  à  terre  trois  canons  des  Galères  :  Strozzi  s'étant  avancé 
avec  peu  de  précaution  pour  reconnoître  la  place ,  reçut  alors 
un  coup  de  moufquet,  tiré  par  la  main  d'un  payifan  caché  dans 
des  joncs.  On  le  porta  fur  le  champ  dans  fa  Galère,  Ôc  enfuiteà 
Caftiglion  de  la  Pifcaïa,  où  il  expira  bien-tôt  après.  Ainfi  mou- 
rut ce  grand  homme  à  l'âge  de  trente-neuf  ans  j  fon  expérience 
ôc  fon  courage  fi  redoutables  à  fes  ennemis  le  rendoient  digne 
de  mourir  d'une  autre  main  ,  ôc  dans  une  expédidon  plus 
glorieufe.  Ceux  qui  lui  étoient  le  moins  favorables  difoient, 
qu'il  ne  lui  manquoit ,  pour  s'élever  à  une  fortune  digne  de 
tant  de  vertus,  que  de  la  modération.  En  effet  il  ne  put  jamais 
fléchir  devant  fes  fupérieurs.  Son  humeur  altiére  le  plongea 
dans  de  grands  embarras ,  ôc  lui  fit  perdre  fouvent  le  prix  de 
fes  fer  vices. 

Sffij 


^10  HISTOIRE 

■  .  Après  fa  mort ,  le  duc  de  Somma  ayant  fait  approcher  le 
Henri  II  ^'^^'^'^^"^  ^^  ^^  place  ,  la  garnifon  fc  rendit.  Pierre  Strozzi  fut 
*  très  fenfible  à  la  nouvelle  de  la  mort  de  fon  frère ,  fans  pour- 
tant fuccomber  à  fa  douleur  :  la  force  de  fon  efprit  fçut  y  met- 
tre des  bornes.  Ce  Général  voyant  que  le  fecours  attendu  de 
la  Provence  ne  venoit  point  ,  ôc  que  la  garnifon  de  Cafoli 
étoit  dans  une  difette  générale,  réfolut  de  defcendre  fur  la  cô- 
te de  la  mer  ,  où  il  y  avoir  abondance  de  vi^  res  ,  &  où  il 
pourroit  du  moins  faire  fubfifter  fon  armée  pendant  quelque 
tems.  Après  que  le  cardinal  de  Ferrare  fe  fut  retiré,  Strozzi 
ne  pouvant  fcul  fuffirc  aux  affaires  du  dedans  &  du  dehors  3 
avoir  prié  le  Roi  de  choifir  un  homme  capable  d'avoir  le  com- 
mandement dans  Sienne  pendant  fon  abfcnce.  Il  y  eut  à  la 
Cour  quelque  conteftation  fur  ce  choix.  Le  connétable  de 
Montmorenci  propofoit  le  ficur  Boucard  ;  homme  expérimen- 
té :  les  Princes  de  la  maifon  de  Guife  avoient  choifi  Blaife  de 
Montluc  ,  qui  a  lui-même  écrit  dans  fes  mémoires,  que  le  Roi 
le  connoiffant  capable  d'une  fi  grande  charge,  avoir  jette  les 
yeux  fur  lui  préferablement  à  ceux  que  le  Connétable  ,  les 
princes  de  Guife ,  ôc  le  maréchal  de  S.  André  avoient  propo- 
fez.  Cependant  on  reçut  une  lettre  du  maréchal  de  Briffac  , 
fous  qui  Montluc  avoir  longtems  fervi  ,  par  laquelle  il  don- 
noit  avis  au  Roi  de  ne  pas  confier  cette  charge  à  Montluc ,  à 
caufe  de  fon  cara6lere  vif  ôc  impétueux,  qui  le  rendoit  inca- 
pable de  gouverner  des  efprits  accoutumez  à  la  liberté.  Mont- 
luc fe  flatant  lui-même  dans  fes  mémoires,  interprète  ces  pa- 
roles favorablement  pour  lui ,  en  difant  que  le  Maréchal  vou- 
lut détourner  le  Roi  de  fon  deffcin,  parce  qu'il  avoir  befoin 
de  lui  dans  la  guerre  du  Piémont.  Montluc  fut  enfin  nommé  , 
ôc  arriva  à  Portercolè  avec  Antoine  Ifcaiin  Adhemar  Polin 
baron  de  la  Garde ,  dans  le  tems  que  Léon  Strozzi  fut  tué. 

Après  la  prifc  de  Scarlino,  Côme  craignant  que  les  autres 
places  de  l'Etat  de  Piombino  ne  tombaffent  en  notre  puiffan- 
ce,  fit  aufii-tôt  marcher  Jacque  Malatefti  ,  ôc  M.  Antoine  de 
Rieti  avec  deux  compagnies  d'infanterie.  Il  envoya  en  même 
tems  Alexandre  Bellincini  à  Campiglia,  ôc  donna  à  Luc- An- 
toine Cuppano  la  garde  des  places  du  territoire  de  Volterra, 
Comme  nos  troupes  faifoient  dans  les  terres  en  deçà  de  Mon- 
tepulciano  des  courfes,  qui  mettoient  même  la  ville  en  péril  j 


DE   J.  A.  DE   THOU,Liv.    XIV.       ^i 

on  fît  une  Trêve  pour  les  mois  de  Juin  ôc  de  Juiliet ,  pendant  - 

lefquels  il  y  eut  fuipenfion  d'armes  entre  nos  troupes ,  les  Sien-  TT         tt 
nois  &  les  Montepulciens ,  oc  1  on  trouva  a  propos  d  y  com- 
prendre Valiano  &  fes  dépendances.  Il  ne  reftoit  plus  qu'A-        •>  >  t:* 
rezzo  ,  Foïano ,  Oliveti ,  Marciano  ôc  Civitella  j  ou  Côme  mit 
en  garnifon  des  foldats  levés  nouvellement. 

Les  troupes,  que  Camille  Colonne  avoit  levées  dans  la  Cam* 
pagne  de  Rome ,  arrivèrent  dans  ce  tems-là  ,  fous  la  conduite 
de  Pompée  fils  de  Camille ,  d'Honorio  Savelli ,  &  de  Pom- 
pée Tutta-Villa.  Peu  après  Jean  Manriquez ,  ambafTadeur  de 
l'Empereur  à  Rome ,  vint  de  l'Abruzze  avec  de  la  cavalerie. 
Le  marquis  de  Marignan  ne  trouvant  plus  perfonne  qui  lui  fit 
tête  ,  depuis  que  Strozzi  étoit  parti  pour  la  côte  de  la  mer , 
ravagea  tout  le  payis  d'alentour  »  ôc  fe  rendit  enfuite  devant 
Sienne.  Il  envoya  Charle  de  Gonzague  avec  trois  mille  Ita-* 
liens,  tous  jeunes  foldats  ,  ôc  quatre  pièces  de  canon,  tirées  de 
Piftoïe ,  ôc  fournies  par  Jean  de  Ricafoli,  pour  affiéger  Monte- 
Catini,  ville  occupée  par  Alexandre  de  Terni.  On  commença  à 
battre  la  place  du  côté  de  l'Orient.  Après  une  brèche  d'envi- 
ron fix  toifes ,  Gonzague  différa  de  donner  l'affaut  jufqu'au  len- 
demain ,  quoi  qu'il  y  eût  encore  trois  heures  de  jour ,  s'ima- 
ginant  que  la  garnifon  capituleroit.  D'ailleurs  il  n'avoit  pas 
bonne  opinion  de  fes  gens  j  il  avoit  auîTi  oui  dire  qu'Alexan- 
dre de  Terni  &  François  de  Crevalcuore  ne  s'accordoient  pas 
enfemble  dans  la  ville  au  fujet  du  commandement ,  ôc  que  ce- 
lui-ci vouloit  qu'on  rendît  la  place.  Cependant  la  garnifon 
ayant  repris  courage  j  fe  défendit  bien  le  lendemain ,  contre 
l'ennemi  qui  monta  à  la  brèche,  ôc  contre  RoiTermini  qui  avec 
fes  troupes  fit  une  attaque  d'un  autre  côté.  Les  alTiégeans  furent 
pouffez ,  ôc  la  plupart  tuez  ou  bleffez  :  Bocca  de  Pife  fut  du 
nombre  de  ces  derniers.  Cependant  les  afTiégez  apprirent  qu'il 
étoit  venu  aux  ennemis  un  nouveau  renfort ,  commandé  par  le 
comte  de  Bagno  ôc  Vincent  Ridolfi  :  fe  voyant  fans  eau ,  ôc 
fans  efpérance  de  fecours  ,  ils  fe  rendirent  à  des  conditions 
honorables.  Les  murailles  du  château  furent  rafées ,  ainfi  que 
Pontadera,  parce  que  cette  place  avoit  quelque  fois  fervi  de 
retraite  aux  nôtres.  On  répandit  enfuite  des  troupes  aux  envi- 
rons de  Monte-Carlo,  place  en  état  de  refifler  à  plufieurs  at- 
taques. On  en  mit  à  Sanpiero,  à  Turchetto,  ôc  à  Montechiaro, 

Sffiij 


y  12  HISTOIRE 

vis-à-vis  de  Monte-Carlo,  afin  que  le  paiTagefùt  libre ,  &  pour 
Henri  IL  empêcher  que  nos  troupes  ne  fifTent  des  courfes  dans  le  payis 
;  ;  ;  4.  '  voilîn. 

Cependant  le  marquis  de  Marignan  ayant  laifle  à  la  por- 
te Camollia  quatre  mille  hommes  de  pie  Italiens  ,  pafla  le 
Pont  de  Bozzone  ,  &  alla  camper  près  de  la  porte  Romaine  , 
appellée  autrement  la  porte-neuve.  Il  réfolut  de  s'emparer  des 
places  entre  Sienne  ôc  Buonconvento ,  d'où  l'on  pouvoit  ame- 
ner  des  vivres ,  ôc  couper  tous  les  chemins  qui  conduifoient  à 
la  ville.  Il  marcha  donc  de  ce  côté-là  ,  avec  deux  mille  hom- 
mes d'infanterie,  ôc  fe  rendit  maître  de  Cuna,  après  avoir  fait 
approcher  le  canon  de  la  place.  Monteroni  ôc  San-Fabiano  fe 
rendirent  au(îî-tôt  qu'on  les  eut  fommés. 

Les  troupes  auxiliaires  des  Bannis  de  Florence^  levées  aux 
dépens  de  Robert  Strozzi  ôc  de  Bindo  Altoviti,  s'étoient  déjà 
affemblées.  Elles  confiftoient  en  cinq  compagnies  comman- 
dées par  Vincent  Taddei.  Pierre  Strozzi  étoit  allé  au-devant 
d'elles  j  pour  marcher  enfemble  contre  le  marquis  de  Marignan. 
Il  arriva  auffi  dans  ce  tems-là  des  troupes  de  France ,  qui  con- 
fiftoient en  deux  mille  Allemands ,  ôc  autant  de  fantalfins  du 
Dauphiné  ôc  du  Languedoc ,  ôc  qui  avoient  été  tranfportées  par 
notre  flotte  ôc  par  celle  d'Alger.  Cette  flotte  étoit  compofée 
d'environ  cinquante  galères ,  de  quatre  grands  vaiileaux ,  ôc  de 
quelques  autres  plus  petits ,  avec  toute  forte  de  munitions  de 
guerre  ,  ôc  quantité  de  vivres.  Elle  étoit  entrée  fans  obftacle 
dans  le  canal  de  Piombino ,  ôc  y  avoit  pris  fans  combat  fept 
vaiiTeaux  Génois  chargés  de  blé.  On  mit  à  terre  à  Scarlino 
les  troupes  auxiliaires  fous  la  conduite  de  Robert  Strozzi ,  dans 
le  tems  qu'André  Doria  étoit  dans  l'ifle  d'Elbe,  ôc  qu'il  fe  pré- 
paroit  à  partir ,  fuivant  les  avis  de  Pierre  Paceco ,  pour  aller  dé- 
fendre la  côte  de  la  mer ,  contre  Dragut  qui  étoit  parti  du  Le- 
vant. Pierre  Srozzi  s'étant  joint  à  toutes  ces  troupes ,  qui  for- 
moient  douze  mille  hommes,  s'approcha  de  la  ville  de  Sienne , 
ôc  reprit  Monteroni  ôc  Cuna ,  dont  les  ennemis  s'étoient  depuis 
peu  emparés. 

Le  marquis  de  Marignan  ,  dont  le  camp  n'étoit  pas  encore 
bien  fornfié  du  côté  de  la  porte  Romaine,  craignant  avec  rai- 
fon ,  que  les  afliégez  ôc  Strozzi  ne  vinflent  en  même  tems  tomber 
fur  lui,  tint  Confeil ,  avant  que  nos  troupes  flilTent  arrivées,  avec 


DEJ.  A.  DETHOW,  Liv.  XIV.      ji? 
Jean  de  Luna  &  les  autres'  Officiers ,  6c  partit  fi  promptement 


porte  Camoilia.  Il  envoya  depuis  Chiapi 
rencc  ,  pour  juftifier  cette  a£lion  auprès  de  Corne.  Charle  de 
Gonzague,  qui  avoit  affiégé  les  places  voifines,  eut  ordre  en 
même-tems  de  revenir  avec  fes  gens  ,  parce  qu'il  refufoit  d'o- 
béir au  marquis  de  Marignan  ;  ôc  Camille  Colonne  déjà  arrivé 
à  Cortone  fut  envoyé  en  fa  place. 

Cependant  les  deux  partis  étoient  dans  un  grand  embarras.' 
Le  marquis  de  Marignan ,  dont  la  politique  étoit  de  fe  faire 
aimer  des  gens  de  guerre,  leur  confeilloit  de  demander  toujours 
plus  qu'il  ne  leur  étoit  dû.  Ce  qui  avoit  épuifé  les  finances  de 
Côme ,  qui  ne  pouvoit  plus  fuffire  aux  frais  immenfes  d'une 
fi  longue  guerre.  Pour  Strozzi,  lorfqu'il  fut  proche  de  Sienne, 
ne  pouvant  tirer  des  vivres  que  de  la  ville  même ,  à  caufe  du 
dégât  qu'on  avoit  fait  par  tout  aux  environs  ,  il  avoit  par-là  ré- 
duit à  de  grandes  extremitez  un  peuple  dont  il  devoit  être  le 
libérateur.  Pour  appaifer  les  murmures  qui  s'élevoient  déjà  ou- 
vertement contre  lui ,  ce  Général  qui  étoit  campé  vers  la  porte 
Romaine  d'où  les  ennemis  s'étoient  retirés  ,  fit  un  grand  dif- 
cours  aux  huit  députez  qui  lui  furent  envoyés.  Il  releva  le  cou- 
rage &  Pefpoir  des  Siennois,  en  leur  remontrant  que  la  méfin- 
telligence  régnoit  parmi  les  Généraux  ennemis;  que  le  marquis 
de  Marignan  fe  rendoit  infuportable  par  fes  longueurs  &  à 
l'Empereur  ôc  à  Côme  :  que  Camille  Colonne  refufoit  de  lui 
obéir  ;  que  Gonzague  ôc  Charle  des  Urfins  n'obeïfibient  qu'a- 
vec peine  à  un  Général,  qui  voulant  s'attribuer  toute  la  gloire 
ôc  tout  le  profit  de  la  guerre  ^  parloit  mal  de  tous  les  autres 
Chefs;  il  ajouta  qu'il  iroit  bien-tôt  contre  l'ennemi  ,  ôc  qu'il 
lui  livreroit  une  bataille,  dont  le  fucccs,  quel  qu'il  fut  j  feroit 
îàns  doute  lever  le  fiége.     ^ 

Strozzi  alla  enfuite  à  Monteroni  qu'il  avoit  depuis  peu  re- 
pris. Il  en  tira  quatre  cens  hommes  ,  dont  il  donna  le  com- 
mandement à  Juftiniano  de  Faenza  ôc  à  Saporozo  de  Fermo , 
ôc  qu'il  mit  dans  le  monaftere  de  Santa-Bonda  ,  prefque  ruiné 
par  les  ennemis,  près  de  Muniftero  qu'ils  avoient  fait  fortifier. 
Comme  il  fe  livroit  plufieurs  combats  entre  les  garnifons  quî 
ctoient  proche  les  unes  des  autres,  ôc  que  nos  troupes  retranchcej^ 


^14  HISTOIRE 

I  ■  dans  le  Monadere ,  harceloient  les  ennemis ,  le  marquis  de 

Henri  II    ^^i^ig^an  réfolat  de  s'en  venger.  Il  y  vint  donc  avec  deux 
j  <-  <-  A      iiiille  Allemands  :,  cinq  cens  Efpagnols ,  &  quelques  Italiens 
choifis.  Le  premier  jour  il  fe  contenta  défaire  entrer  des  trou- 
pes fraiches  dans  Muniftero.  Le  lendemain  il  vint  comme  pour 
afïiéger  la  place?  mais  Montluc  arriva  dans  ce  moment  avec 
Santafiore ,  tandis  que  Strozzi ,  Lanfac  ôc  Fourquevaux  ob- 
fervoient  de  l'autre  côté  les  mouvemens  des  ennemis.  On  com- 
battit avec  chaleur  :  les  ennemis  commençoient  déjà  à  plier , 
-     _      _   lorfque  le  marquis  de  Marignan  vint  rétablir  le  combat  :  les 
liaux  font      Grifons  accoururcnt  pour  lors  à  notre  fecours,  &  nous  fécon- 
battiis.  dérent  puiflamment.  Le  marquis  de  Marignan  fut  obligé  de 

fe  retirer ,  ôc  le  champ  de  bataille  demeura  enfin  à  nos  trou- 
pes. Les  Impériaux  ont  écrit  que  nous  perdîmes  quatre  cens 
hommes  dans  ce  combat ,  ôc  qu'il  y  eut  autant  de  blefles.  I| 
eft  vrai  qu'il  n'y  eut  du  côté  des  ennemis  que  cinquante  de 
tués ,  ôc  cent  de  blefles  •■>  mais  Alfonfe  Bernai  baron  de  Cagna- 
lîo,  officier  d'une  grande  réputation,  y  perdit  la  vie,  ôc  Paul 
Tofinghi ,  Clément  Pietra ,  Frédéric  de  Fermo ,  ôc  Sebaflien 
Pizzinardo  ,  furent,  dangereufement  blefles.  Monduc  a  écrit  > 
que  ce  combat  répandit  une  fl  grande  terreur  dans  le  camp 
àQS  ennemis,  que  fi  les  Allemands  fuflfent  plutôt  venus,  ôcfi 
Ton  eût  pourfuivi  ceux  qui  faifoient  rétraite ,  leur  entière  dé- 
faite étoit  certaine.  Il  ajoute  qu'il  l'avoit  entendu  dire  lui-mê- 
me au  marquis  de  Marignan.  On  mit  de  nouvelles  troupes  dans 
Muniftero ,  Ôc  on  y  fit  entrer  Bombaglino  d'Arezzo  avec  une 
compagnie  de  gens  d'élite ,  afin  cl'encQurager  la  garnifon  que 
le  dernier  combat  avoit  ébranlée. 

Strozzi  craignant  d'incommoder  les  Siennois  par  un  trop  long 
féjourj  fit  pafler  fon  armée  au  travers  de  la  ville  avec  beau- 
coup d'oftentation ,  ôc  de  h  porte  Romaine  il  alla  camper  à  la 
porte  Ovile  vers  le  couvent  des  Cordeliers ,  qui  fut  aufll-tôt 
abandonné  par  Luchino  de  Fiyizzano,  fuivant  les  ordres  du 
marquis  de  Marignan.  Ce  Général  preflTé  par  le  befoin  d'ar- 
gent ôc  de  vivres ,  crut  qu'il  devoir  délibérer  avec  Côme  fur 
le  parti  qu'il  avoit  à  prendre  dans  cette  conjoncture.  Il  lui  enr 
voya  donc  Santafiore  5  ôcdans  le  même  tems  Jean  de  Luna, 
chargé  en  chef  des  affaires  de  l'Empereur  en  Italie,  fe  rendit 
aufli  auprès  du  duc  de  Florence ^  pour  obtenir  que  le  marquis 

de 


DE  J.  A.  D^E  THOU,Liv.  XIV.         ^i^ 

-de  Marignan  lui  cédât  dans  le  Confeil.  Après  que  cette  affaire 
eut  été  agitée,  on  conclut  qu'il  falloit  donner  bataille,  ôc  Henri  IL 
nous  attaquer  avec  toutes  les  forces  qu'on  avoir ,  de  peur  que  i  c  j  4. 
Strozzi  n'ayant  rien  à  craindre  pendant  le  fiége  de  Sienne  ,  où 
l'on  étoit  occupé  ,  ne  fit  des  entreprifes  dans  l'Etat  de  Floren- 
ce :  ce  n'étoit  pas  néanmoins  le  fentiment  du  marquis  de  Mà- 
dgnan  qui  vouloit  qu'on  pourfuivît  le  fiége. 

Jean  Manriquez  étoit  déjà  arrivé  à  Cortone  avec  les  trou- 
pes Napolitaines ,  qui  compofoient  environ  trois  mille  hommes 
de  pié ,  commandées  par  Cantelmi  comte  de  Popoli,  6c  par 
Marc- Antoine  Colonne,  jeune  officier  de  grande efpérance> 
qui  étoit  Colonel  général  de  la  cavalerie.  Le  marquis  de  Mari- 
gnan commença  donc  par  pofter  Pierre  de  Monte  dans  le  Fort 
de  la  porte  Camollia ,  à  la  place  de  François  Montacuti  mort 
de  maladie ,  ôc  laifila  la  garde  de  Muniftero  à  Louis  Borgo , 
avec  quelque  renfort  '■>  il  fe  mit  enfuite  en  chemin  pour  lui- 
vre  l'ennemi ,  qui  s'étoit  déjà  rendu  à  Lucignano. 

Cependant  Strozzi  ayant  paffé  le  pont  de  la  Chiana ,  faifoit 
des  courfes  jufqu'à  Arezzo  avec  fix  mille  hommes  d'infante- 
rie, ôc  fe  rendoit  redoutable  en  faifant  par  tout  des  prifonniers, 
ôc  un  grand  butin.  Il  avoit  même  attaqué  Arezzo  ,  mais  vai- 
nement j  car  cette  place  fut  courageufement  défendue  pat 
Camille  Colonne  ôc  par  Bombaglino.  Ce  Général  defcen- 
dit  de-là  dans  le  Valdarno ,  ôc  après  avoir  pris  ôc  pillé  La- 
terina,  il  fe  rendit  à  San-Sevino,  qui  appartenoit  à  Baudouin 
frère  '  du  Pape  ,  ôc  qui  étoit  gardée  pat  les  troupes  de  l'un 
ôc  de  l'autre  parti.  Après  avoir  reçu  des  vivres  des  habitans, 
il  alla  camper  devant  Marciano  ,  ôc  il  n'en  eut  pas  plutôt  fait 
approcher  le  canon  ,  que  Ladantio  Pichi  du  Borgo  rendit  la 
place.  Le  mont  Sainte  Cécile ,  la  Serre  ôc  Oliveto  fe  rendirent 
aufii.  Strozzi  ne  s'en  tint  pas  là ,  il  commença  à  afiiéger  Civi- 
tella  j  mais  l'arrivée  du  marquis  de  Marignan  fit  lever  le  fiége. 
Comme  les  deux  armées  n'étoient  pas  à  plus  de  trois  milles  l'u- 
ne de  l'autre,  on  en  venoit  très  fouvent  aux  mains.  Il  arriva  un 
jour  que  Mario  de  Sforce  Santafiore  s'étant  trop  approché  àts 
ennemis  ,  eut  fon  cheval  tué  fous  lui,  ôcfut  fait  prifonnierpar 
Alexandre  Palogi. 

Le  Prieur  de  Lombardie  voulant  retirer  Sforce  fon  frère 
des  mains  de  l'ennemi,  fut  fait  prifonniet  lui-même,  ôc  tous  le* 
Tom.ll  '  Ttt 


Si6  HISTOIRE 

■  deux  furent  menés  à  Florence.  Strozzi  pafla  outre ,  Se  vint  à  Ci- 
Henri  IL  vitella.  Il  s'éleva  pour  lors  entre  les  GrifonsÔcIes  Italiens  une 
ï  5  5  4»  grande  querelle  ?  ils  en  vinrent  aux  mains  ,  ôc  il  en  relia  près 
de  cent  fur  la  place  :  ce  trouble  fut  appaifé ,  quoiqu'avec  pei- 
ne ,  par  la  préfence  du  Général,  &  par  le  péril  ou  cette  émeute 
les  expofoit.  Nos  troupes  campèrent  enfuite  auprès  de  San-Se- 
vino ,  où  l'on  faifoit  venir  des  vivres  de  Lucignano  6c  des  au* 
très  places  voifines. 

Srrozzi  ayant  appris  que  le  marquis  de  Marignan  prenoit  le 
chemin  d'Oliveto  ,  réiolut  d'attaquer  Foïano ,  où  Carlot  des 
UrHns  s'étoit  retranché  contre  le  fentiment  de  Camille  Colonne, 
avec  environ  cinquante  hommes  d'élite  tirés  de  la  Romagne  > 
qui  fervoient  fous  Guido  de  Gagliano.    Strozzi  ayant  donc 
lailTé  quinze  compagnies  aux  environs  de  Marciano ,  alla  de- 
vant Foïano  ,  ôc  fit  d'abord  fommer  la  place  de  fe  rendre.  Au 
refus  de  Carlot  des  Urfms ,  on  fit  approcher  le  canon  du  cô- 
té de  San-Francefco,  ôc  l'on  fit  une  grande  brèche  à  la  mu- 
raille. Les  afîiégez  ayant  pris  l'épouvante  ,  ne  purent  refifter  à 
nos  attaques  j  la  ville  fut  prife  d'affaut.  Ce  fiége  coûta  environ 
cent  foixante  hommes  aux  ennemis ,  qui  fuirent  un  peu  vengés 
de  cette  perte  par  un  accident  imprévu.  Comme  le  vainqueut 
ravageoit  ôc  brûloir  tout ,  le  feu  prit  à  un  magafin  de  poudre., 
ôc  fit  périr  foixante  de  nos  gens.  La  mort  de  Carlot  des  Ur- 
fins  qui  fut  tué  par  malheur  au  moment  qu'il  alloit  fe  rendre ,  fut 
très  fenfible  aux  ennemis  ,  ôc   augmenta  beaucoup  leur  perte. 
Cette  expédition  fut  fi  prompte ,  que  le  marquis  de  Marignan , 
qui  venoit  au  fecours  de  la  place  ,  ne  put  y  arriver  à  tems.  En 
revanche,  il  réfolut  de  faire  le  fiége  de  Marciano  ,  comptant , 
ou  qu'il  prendroit  bien -tôt  la  place,  ou  que  fi  nos  troupes 
venoient  la  fecourir  ,  il  leur  livreroit  une  bataille  décifive , 
qu'il  fouhaitoit  ardemment ,  parce  qu'il  avoir  plus  de  troupes 
que  nous.  Son  armée  confiftoit  premièrement  en  trois  regimens, 
un  Napolitain  ,  un  Sicihen  ,  ôc  l'autre  Corfe ,  qui  compofoient 
douze  mille  hommes  d'infanterie  >  les  deux  premiers  étoient 
compofez  de  vieux  foldats ,  ôc  le  troifiéme  de  nouveaux.  Côme 
y  avoir  ajouté  une  compagnie  d'Efpagnols ,  commandée  par 
François  d'Olgada.   Il  y  avoit  encore  deux  regimens  Alle- 
mands, environ  fix  mille  Italiens,  douze  cens  chevaux-legers, 
ôc  trois  cens  gendarmes.  Ce  Général  arriva  devant  Marciano 


DE  J.  A.   DE  THOU,  Liv.  XIV.      y  17 

à  la  tête  de  fon  armée.  Au  bruit  de  fon  arrivée ,  nos  troupes  ré-  ■■ 

panduës  de  part  ôc  d'autre  fe  rallièrent  ôc  fe  retranchèrent  dans  jf  enri  IL 
la  citadelle.  i  ?  T  4- 

Strozzi  ayant  fait  fortifier  Foïano ,  &  pris  des  vivres ,  dont  il 
y  avoit  abondance  dans  la  place ,  envoya  devant  le  comte  Col- 
latino ,  pour  annoncer  fa  venue  à  la  garnifon  de  Marciano.  Il 
arriva  en  effet  avec  fon  armée  divifce  en  trois  corps.  Ce  Gé- 
néral étoit  à  l'avant-garde  compofée  de  la  plus  grande  partie 
de  la  cavalerie ,  de  deux  mille  moufquetaires  commandés  par 
la  MirandolC:,  ôc  de.plufieurs  compagnies  Françoifes  rangées 
fur  les  ailes.    Les  Allemands  formoient  le  centre  de  la  ba- 
taille ,  ôc  les  Grifons  l'arriére  -  garde ,  qui  étoit  aulTi  couver- 
te de  tous  côtés  par  des  compagnies  Italiennes.    Il  n'y  avoit 
dans  notre  armée  que  dix  compagnies  d'Allemands  ,  autant 
de  Grifons  ,  quatorze  de  François ,  Ôc  environ  fix  mille  Ita- 
liens.   Comme  les  deux  armées,  campées  auprès  de  Marcia- 
no ,  n'éroient  feparées  l'une  de  l'autre  que  par  une  vallée  ,  elles 
ne  tardèrent  pas  longtems  d'en  venir  aux  mains.   On  fe  battit 
vivement,  mais  la  vidoire  demeura  incertaine.  Cette  a£tion 
eût  été  une  très  grande  bataille ,  fi  les  deux  Généraux  tranquil- 
les l'un  ôc  l'autre  dans  leur  quartier,  ne  fe  fufient  pas  conten- 
tés d'envoyer  de  tems  en  tems  des  troupes  fraiches  ,  pour  rele- 
ver celles  qui  étoient  fatiguées.   Après  huit  heures  de  com- 
bat j  comme  la  nuit  furvint ,  on  fit  peu  à  peu  retraite  de  part 
ôc  d'autre.  Selon  les  auteurs  Impériaux  nous  perdimes  quatre 
cens  hommes  dans  ce  combat,  ôc  entr'autres  Albertaccio  deî- 
Bene  :  Aurele  Fregofe  ,  Saperofo  de  Fermo ,  Louis  Carifiî- 
mi ,  ôc  Vincent  Taddei  y  furent  blefies.  Les  ennemis  ne  perdi- 
rent que  cent  hommes.  Jean-Baptifle  Martini  aide  de  camp  de 
la  cavalerie  y  fut  tué  :  Diego  de  Luna  fils  de  Jean  ,  ôc  lyo 
autres  Officiers  furent  bleffés.   On  revint  à  la  charge  le  lende- 
main ,  mais  nos  troupes  furent  battues.  Ce  fuccès  ranima  le  cou- 
rage des  ennemis,  ôc  ralentit  beaucoup  l'ardeur  de  nos foldats. 
D'ailleurs  leur  artillerie,  qui  faifoit  feu  fans  ceffe ,  foudroyoit  fur- 
tout  nos  rangs  de  cavalerie.  Enforte  que  nous  eûmes  cent  vingt 
cavaliers  ou  chevaux  emportés  par  le  boulet  en  trois  jours.  Le 
canon  dans  cette  bataille  fut  plus  à  craindre  que  le  moufquet. 
Au  relie  les  deux  armées  fouffroient  beaucoup  de  part  ôc  d'au- 
tre ;  car  nos  troupes  n'ayant  pour  tant  de  monde  qu'une  feule 

Tttij 


jiS  HISTOIRE 

a,„„mmmmmmm  fontauic  datis  kuiT  catTip  ,  étoient  obligées  de  faire  venir  de 

HTT   l'eau  de  Lucignano  qui  étoit  loin  de  là  ,  ôc  les  Impériaux  l'al- 
loient  chercher  a  plus  d  un  mule  dans  la  Chiana  >  encore  la- 
"^  ^         loit-il  plus  fouvent  la  difputer  6c  fe  battre.  Pour  furcroît  d'in- 
commodité, les  chaleurs  furent  très  grandes  fur  la  fin  du  mois 
de  Juillet ,  ôc  les  deux  armées  fouffrirent  également. 

Le  marquis  de  Marignan  ôc  Jean  Manriquez  n'étoient  pas 
d'avis  de  rifquer  une  bataille.  Ils  penfoient  qu'il  valoir  mieux 
fe  retirer  ôc  camper  dans  un  lieu  plus  avantageux ,  perfuadés 
que  les  forces  des  François ,  déjà  affoiblies  par  ladifettedes  vi- 
vres ôc  par  les  longs  travaux,  feroient bien-tôt  entièrement  aba- 
tuës.  Jérôme  d'Albizi,  qui  aiïiftoit  dans  le  Confeil  au  nom  de 
Côme,  réfuta  ce  fentiment.  Il  fît  voir  qu'il  ne  convenoit  point 
de  décamper,  ôc  remontra  que  quelque  defkvantageux  que  fut 
le  lieu  où  ils  étoient,  la  fituation  de  notre  armée  étoit  encore  plus 
trifte  y  que  privée  de  toute  forte  de  vivres,  elle  alloit  bien-tôt 
donner  des  marques  de  fa  foibleffe  5  qu'une  retraite  releveroit 
fon  courage  abattu ,  que  dans  la  conjoncture  préfente ,  fe  re- 
tirer c'étoit  avouer  fa  défaite  j  que  de  tous  cotez  les  efprits 
étoient  en  fufpcns  ,  ôc  que  ceux  qui  n'avoient  point  encore  pris 
de  parti,  embrafleroient  fans  doute  celui  que  la  vittoirefemble- 
roit  favorifer  :  il  entendoit  alors  parler  du  Pape,  qui  ennemi  des 
Efpagnols  favorifoit  fecretement  nos  intérêts ,  ôc  attendoit  l'if- 
fuë  d'un  combat  pour  faire  éclater  fes  intentions.  Enfin  on  ju- 
gea à  propos  de  confulter  Côme  fur  une  affaire  Ci  importante  > 
ôc  jufqu'à  ce  qu'on  eût  fçu  fon  fentiment,  on  réfolut  de  fe  re- 
trancher dans  le  camp ,  ôc  d'attendre  les  mouvemens  de  no- 
tre armée.  Côme  approuva  fort  le  fentiment  d' A lbizi,ôc  vou- 
lut abfolument  qu'on  engageât  la  bataille ,  ii  nos  troupes  fai- 
foient  quelque  attaque.  Le  Marquis  n'ignoroit  pas  qu'on  ne 
pouvoit  exécuter  fans  péril  les  ordres  de  Côme.  Cependant  il 
s'y  foûmit,  ôc  préfumant  un  bon  fuccès  de  l'heureufe  étoile  ôc 
,  de  la  prudence  de  fon  maître ,  il  fe  détermina  enfin  aune  a£tion 
générale. 
Bataille  de  Strozzi  voyant  les  ennemis  tranquilles  dans  leur  camp,  eux 
Maraano,en-  •  jyfque_l^  avoient  fui  l'occafion  de  combattre,  ôc  avoient 
de  Marignan  paru  diipoies  a  dccamper  bien-tot ,  mrorme  d  ailleurs  que  les 
&  Pierre        Grifons  de  fon  armée  commencoient  à  murmurer  faute  de 

Strozzi,  qm  ^,  •     J      A/r      •  "l 

cit  vaincu,      payement ,  ôc  que  corrompus  par  le  marquis  de  Marignan ,  ils 


DËj.  A.  DETHOU,Liv.  XlV.       pp 

médltolent  une  révolte ,  crut  qu'il  devoir  prévenir  le  danger  "  ^? 

qui  le  menaçoit.  D'ailleurs  le  comte  de  Bagno  avoitfurpris,  dans  Henri  IL 
le  territoire  de  Cefene  dépendant  du  Pape  ^  vingt-quatre  mille  i  5  y  ^. 
écus  d'or,  qu'on  envoyoit  de  Venife  à  Strozzi ,  pour  payer fes 
troupes.  Ce  Général  réfolut  donc  de  décamper  promptement, 
ôc  de  prendre  fon  chemin  vers  Lucignano  ôc  Foïano.  Pour 
donner  à  fon  départ  précipité  un  air  plus  honnête ,  il  envoya 
fans  bruit  le  foir  du  premier  d'Août  le  bagage  &  le  canon , 
&  ayant  rangé  de  grand  matin  fon  armée  en  bataille^  ilfe  dif- 
pofa  à  partir.  Le  marquis  de  Marignan,  qui  informé  par  feg 
efpions ,  obfervoit  le  mouvement  de  notre  armée ,  envoya  fur 
le  champ  foixante  maîtres  avec  deux  mille  Efpagnols  contre 
nos  troupes,  qui  marchoient  en  ordre  de  bataille  par  les  mon- 
tagnes dont  les  chemins  conduifent  à  Foïano ,  avec  ordre  d'à- 
mufer  l'ennemi ,  jufqu'à  ce  qu'il  furvînt  lui-même  avec  toute 
l'armée.  Après  quelques  efcarmouches ,  les  deux  armées  def- 
cendirent  enfin  dans  une  vallée  fpacieufe  ,  divifée  par  un  fofîé 
profond  où  tomboient  toutes  les  eaux  des  montagnes  voifines. 
Les  deux  armées  n'étant  feparées  que  par  ce  foffé ,  fe  mirent 
en  bataille.  Il  y  avoit  apparence  que  celui  des  Généraux  qui 
pafleroit  le  premier  avec  fon  infanterie  auroit  du  défavantage. 

Le  marquis  de  Marignan  avoit  difpofé  fon  armée  en  trois 
corps.  Dans  le  premier  ,  étoient  deux  mille  Efpagnols  com- 
mandés par  François  d'Aro  gouverneur  de  la  citadelle  de  Flo- 
rence ;  quatre  mille  Allemands  commandés  par  Nicolas  Ma- 
druce  formoient  le  fécond  j  Jofeph  Cantelmi  comte  de  Popoli 
étoit  à  la  tête  du  troifiéme ,  avec  fix  mille  hommes  de  pié  Ita- 
liens :  Santa(iore  ôc  Noël  Nugolara  étoient  poftés  fur  la  gau- 
che ,  où  la  campagne  s'élargiffoit  ;  avec  mille  chevaux  fuivis 
de  la  gendarmerie.  Le  marquis  de  Marignan  voltigeant  dans 
les  rangs  avec  Jean  deLuna,  Manriquez,  ôc  Camille  Colon- 
ne ,  exhortoit  les  foldats  à  Qombattre  courageufement. 

Strozzi  avoit  divifé  fon  armée  en  quatre  corps  :  à  la  droite 
étoient  les  Allemands ,  couverts  d'un  côté  des  Grifons,  ôc  de 
l'autre  des  François.  La  gauche  étoit  occupée  par  l'infanterie 
Italienne  :  elle  étoit  auffi  nombreufe  que  celle  des  ennemis , 
mais  leur  cavalerie  l'emportoit  fur  la  notre  5  c'eft  ce  qui  déci- 
da de  la  vi£loire.  Jean  de  Luna,  ôc  Marc- Antoine  Colonne, 
qui  conduifoit  l'arriere-garde  ,  pafferent  le  foiTé ,  ôc  n'eurent 

Ttt  lij 


^20  HISTOIRE 

pas  plutôt  donné  fur  notre  cavalerie  commandée  par  laMiran- 


Henri  II   ^°^^  '  ^"^  ^^  capitaine  Bighet ,  qui  portoit  l'étendart  de  la  Co- 
'  lonelle  ,  lâcha  le  pie  fans  attendre  l'ennemi ,  &  entraîna  fa 
^  troupe  avec  lui.  Cet  Officier  n'étoit  peut-être  coupable  que  de 

lâcheté  5  ou  peut-être  ctoit-il  auffi  gagné  par  le  marquis  de  Ma- 
rignan.  Strozzi ,  quoique  blcffé  ,  fit  tous  fes  efforts  pour  réta- 
blir le  combat  :  deux  fois  renverfé  ôc  deux  fois  remis  à  che- 
val, il  monta  fur  celui  de  Montacuti^,  qui  aima  mieux  s'expo- 
fer  lui-même  au  péril  que  d'y  laiffer  fon  Général.  Strozzi  fe 
tourna  enfin  vers  l'infanterie  ,  fon  unique  reffource  :  mais  il 
la  trouva  fort  ébranlée  ,  par  la  fuite  de  la  cavalerie  qui  ve- 
noit  de  l'abandonner  :  il  la  ranima  néanmoins  fi  bien  par  fa 
préfence ,  qu'elle  garda  fes  rangs ,  ôc  fit  face  à  l'ennemi  avec 
la  même  affurance  que  fi  elle  eût  voulu  combattre. 

Le  marquis  de  Marignan,  content  d'avoir  mis  en  fuite  la 
cavalerie,  crut  qu'avant  de  donner  fur  l'infanterie,  quines'é- 
toit  point  ébranlée ,  il  faloit  faire  tirer  quelque  tems  fon  artil- 
lerie. Le  feu  du  canon  obligea  enfin  nos  troupes  de  franchir 
le  fofle  ,  &  d'en  venir  aux  mains ,  malgré  le  défavantage  du 
lieu  &  l'inégalité  des  forces.  Elles  enfoncèrent  d'abord  les 
Efpagnols,  qu'elles  avoient  en  tête  :  mais  ayant  été  repouffées 
par  les  Impériaux  ,  elles  furent  chargées  en  flanc  par  la  cava- 
lerie dont  elles  foûtinrent  l'attaque  avec  beaucoup  de  valeur 
pendant  deux  heures  ;  elles  ne  purent  néanmoins  éviter  leur 
défaite.  Strozzi ,  quoique  bleffé  d  un  coup  dans  l'aîne ,  ne  fe  re- 
tira du  combat  qu'à  la  prière  de  fes  amis.  Après  avoir  fait  tou- 
tes les  fondions  d'un  grand  Général,  il  prit  le  chemin  de  Luci- 
gnano  avec  le  refte  de  l'armée.  Les  hiftoriens  Impériaux  ont 
écrit  qu'il  périt  dans  ce  combat  environ  quatre  mille  hommes 
prefque  tous  François  h  mais  félon  d'autres ,  il  n'en  refta  que 
mille,  ce  qui  me  paroit  plus  croyable.  Valleron  colonel  général 
de  l'infanterie  Françoife,  un  des  frères  de  Corneille  Bentivoglio, 
ëc  Gino  Caponi  y  perdirent  la  vie.  Remond  de  Pavic  de  Four- 
quevaux;  fut  fait  prifonnier  3  c'eft  lui  qui  avoir  amené  le  fecours 
de  Parme:  il  fe  diftingua  en  cette  journée  à  la  tête  du  corps 
des  Grifons ,  dont  il  eut  le  commandement ,  à  la  place  de  leur 
Général  tué  au  commencement  de  la  bataille.  Paul  des  Urfins , 
le  comte  de  Cajazzo ,  le  comte  Ottaviano  de  Tiene^  &  un  au- 
ne frère  de  Corneille  Bentivoglio  furent  aufii  faits  prifonniers. 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIV.        521 

Parmi  les  bannis  de  Florence  on  prit  Flaminio  de  laCafa  , 
Pierre  Martelli,  Baccio  Arrighi,  &  Jérôme  Ciardi,  qui  fu-  Henri  IL 
rent  tous  envoyez  à  Corne ,  avec  Jean-Baptifte  Strozzi  pris  ^  S  S  ^' 
le  jour  précédent,  ôc  avec  environ  cent  drapeaux.  Mazino 
del-Bene  fut  aufîi  pris ,  mais  délivré  par  le  crédit  de  Santa* 
fiore.  Jean-Baptifte  Altoviti ,  Julien  de  Medicis ,  &  Jean* 
François  Giugni  allèrent  joindre  Strozzi.  Les  ennemis  ne 
perdirent  pas  beaucoup  de  monde  j  de  leur  côté  Mazzalofte 
de  Cafcinaj  Sebaftien  Gigli  Lucquoisj  6c  Grégoire  Mendez 
Efpagnol,  capitaine  des  Arquebuiiers>  à  cheval ^  furent  tuez. 

Montluc  dit  dans  fes  mémoires  que  Strozzi ,  par  le  con- 
ieil  de  del-Bene,  avoir  décampé  pendant  le  jour  ,  ôc  à  la 
vue  des  ennemis?  ôc  il  regarde  cette  action  comme  une  gran- 
de imprudence,  parce  que  félon  tous  ceux  qui  fçavent  Ja 
guerre  ,  lorfque  deux  armées  font  en  vue  l'une  de  l'autre , 
celle  qui  fe  retire  la  première ,  cède  néceffairement  la  vic- 
toire à  l'autre.  Cette  maxime  n'étoit  pas  aiTurement  inconnue 
à  Strozzi ,  lui  qui  étoit  un  des  plus  grands  généraux  de  [on 
rems.  Nous  fîmes  bientôt  après  cette  funefte  épreuve  à  S, 
Quentin,  ôc  enfuite  à  Craon  en  Anjou.  Montluc  n'avoit  pas 
manqué  d'en  avertir  Strozzi ,  ôc  lui  avoir  confeillé  de  partir 
plutôt  de  nuit  que  de  jour,  lui  remontrant  que  par  ce  moyen 
ion  départ  étoit  plus  fur,  ôc  n'en  feroit  pas  moins  honnorable , 
témoin  le  Roi  François  I.  qui  à  Landrecy  avoir  fans  deshon- 
neur fait  plier  bagage,  ôc  étoit  parti  de  nuit,  ne  pouvant 
le  faire  de  jour ,  fans  s'expofer  à  un  péril  évident.  J'ai  oui 
dire  depuis  à  del-Bene  que  Montluc  l'accufoit  fauflemcnt 
d'avoir  donné  ce  confeil  à  Strozzi,  ôc  que  ce  Général,  con- 
tre fon  fenriment ,  avoir  voulu  partir  de  jour ,  foir  qu'il  fut 
perfuadé  que  l'ennemi  n'en  viendroit  pas  à  une  bataille,  foie 
qu'il  jugeât  qu'il  étoit  honteux  de  fe  retirer  de  nuir. 

Cependant  Montluc,  informé  du  deffcin  de  Strozzi  par 
Lecuflan  qu'il  lui  avoir  envoyé ,  ôc  prévoyant  ce  funefte  évé- 
nement,  fît  un  difcours  au  Sénat  de  Sienne,  pour  avertir 
les  Siennois  du  péril  évident  qui  les  menaçoit ,  ôc  les  ex- 
horta au  nom  de  leur  liberté,  de  leur  ancienne  valeur,  ôc  des 
bienfaits  du  Roi,  de  perfévérer  conftamment  dans  leur  jufte 
ôc  gcnéreufe  réfolution  j  de  maintenir  dans  la  ville  la  difcipli- 
ne  militaire,  ôc  défaire  venir  des  vivres  de  la  campagne. 


$i±  HISTOIRE 

«-—^—--5  de  les  diftribuei:  fobrementj  ôc  de  fe  préparer  à  tout  fouffrif, 
Henri  IL  ^^^  attendant  le  fecours  du  roi  Très-Chrétien.  Ces  paroles 
j  ç,  ç,  ,  firent  impreiïion  fur  l'efprit  des  Siennois ,  enforte  que  la  nou- 
velle d'une  fi  grande  défaite  leut  caufa  moins  de  douleur  ôc 
d'abattement,  ôc  qu'ils  fe  préparèrent  avec  plus  d'ardeur  à 
la  défenfe  de  leur  ville ,  comme  s'ils  n'euflent  eu  plus  rien  à 
craindre. 

Strozzi  s'étant  retiré  à  Lucignano  après  le  combat,  nefe 
laifla  point  abattre ,  mais  foûtint  fon  malheur  courageufement , 
rallia  fes  troupes ,  ôc  fit  de  nouvelles  levées.  Il  renvoya  Cor- 
neille Bentivoglio,  avec  quarante  maîtres  à  Sienne,  où  il 
avoir  déjà  envoyé  le  capitaine  Combas  aulTi-tôt  après  fa  dc-^ 
faite,  Ôc  après  avoir  donné  la  garde  de  Lucignano  à  Alto- 
Conti,  avec  promeffe  de  lui  envoyer  du  fecours,  il  fe  fît 
porter  à  Montalcino ,  avec  Aurelle  Fregofe  qui  étoit  aufïï 
blelTé.  Le  marquis  de  Marignan  enivré  de  fa  vi£toire  ne 
fçut  point  en  profiter  j  ce  qui  arrive  fouvent  aux  vainqueurs  : 
craignant  que  Strozzi  ne  ralliât  fa  cavalerie ,  ôc  ne  revint  à 
la  charge,  il  demeura  fans  rien  faire,  ôc  ne  marcha  que  le  , 
lendemain  vers  Lucignano.  A  fon  arrivée,  Alto-Conti  le  dé- 
fiant de  la  fidélité  des  habitans  ôc  du  courage  de  la  garni- 
fon ,  préféra  fon  falut  aux  ordres  de  fon  Général ,  ôc  aban* 
donna  la  place.  Les  habitans  voyant  qu'il  feretiroit,  ouvri- 
rent les  portes  au  vainqueur,  Ôc  lui  en  prefenterent  les  clefs. 
Les  ennemis  prirent  auffi  en  chemin  les  pièces  de  canon  que 
Strozzi  avoir  envoyées  devant.  La  lâcheté  d'Alto- Conti  ne 
demeura  pas  long-tems  impunie.  Strozzi ,  auprès  de  qui  il  fe 
rendit  pour  juftifier  fon  aÔion ,  lui  fit  trancher  la  tête.  Il  fit 
pendre  en  même  tems  le  Cornette  de  la  Colonelle ,  pour  avoir 
îi  indignement  lâché  le  pié  au  commencement  de  la  bataille. 
Si  la  févérité  qu'il  exerça  alors  à  l'égard  de  ces  deux  hommes 
fut  inutile ,  elle  fut  du  moins  le  jufte  châtiment  de  leur 
lâcheté.  Cette  défaite  arriva  le  2.  d'Août,  fête  de  S.  Etienne 
evêque  de  Florence.  On  fit  en  cette  ville  des  prières  pen- 
dant trois  jours  en  a£lion  de  grâces  i  on  y  témoigna  une 
joye  pubhque ,  ôc  Côme  pour  éternifer  la  mémoire  d'un  fi 
heureux  événement,  dont  il  s'attribua  même  tout  l'honneur, 
jétabht  un  ordre  de  Chevalerie.  Il  fut  d'autant  plus  fenfible 
à  cette  vidoire ,  qu'elle  avoit  été  remportée  par  fesconfeils, 

contre 


DE  J.  A.  DE   THOU,Liv.  XIV.         525 

contre  le  fentiment  du  marquis  de  Marignan  ôc  des  autres  — -* 

Généraux.  Henri  II. 

On  a  remarqué  que  le  lieu  où  fe  donna  la  bataille,  fe  nom-  ^  5  5  4» 
me  communément  Gallicidio  '.  Auiïi  les  ennemis  prirent  ce 
nom  pour  un  augure  de  la  défaite  des  François.  Corne  en- 
voya en  Flandre  Ferdinand  Saftre ,  pour  faire  fçavoir  à  l'Em- 
pereur la  nouvelle  de  cette  victoire ,  avec  ordre  de  pafler  en- 
fuite  en  Angleterre ,  pour  l'annoncer  à  Philippe.  Elle  fut  re- 
çue avec  beaucoup  de  joye  par  ces  deux  Princes  :  l'Enipe- 
xeur  qui  étoit  pour  lors  campé  auprès  de  Renty  ,  ôc  fur  le 
point  de  livrer  bataille  au  Roi ,  dit  d'un  air  gai  ôc  préfom- 
ptueux,  qu'il  mettroit  bientôt  le  comble  à  cet  heureux  fucccs, 
par  une  vidoire  plus  fignalée  encore ,  qu'il  alloit  remporter 
fur  les  François:  mais,  comme  on  l'a  vû^  il  fut  trompé  dans 
l'efperance  dont  il  s'étoit  flatté.  Trois  jours  après  la  prife  de 
Lucignano,  le  marquis  de  Marignan  retourna  au  fiége  de 
Sienne.  Buonconvento  ,  Cuna ,  Monteroni ,  ôc  les  places 
voifines  lui  furent  ouvertes  fur  fon  chemin.  Ce  Général 
ayant  pofté  le  régiment  de  Corfe  dans  le  couvent  des  Cor- 
deHers,  ôc  celui  de  Sicile  dans  celui  des  Chartreux  ^  s'étoit 
logé  avec  le  refte  de  l'armée  à  Arbia  -  rotta ,  à  trois  milles 
de  la  ville  fur  le  chemin  qui  mené  à  Montalcino.  Il  ferma 
de  tous  cotez  les  avenues,  inveftit  plus  étroitement  la  ville, 
&L  mit  de  nouvelles  troupes  dans  les  Forts  de  la  porte 
Camollia  ôc  de  Muniftero.  Il  crut  en  même  tems  qu'il  lui 
importoit  beaucoup  de  fe  rendre  maître  de  Montecarlo ,  oui 
l'on  avoit  déjà  envoyé  Sigifmond  comte  de  Roiïi,  qui  avoit 
inverti  cette  place ,  fans  pourtant  avoir  fait  encore  aucune 
Tittaque, 

l.orfque  la  nouvelle  de  la  défaite  de  nos  troupes  auprès 
de  Marciano  fe  fût  répandue  ,  Giovacchino  Guafconi,  qui 
ttoit  dans  la  place  avec  d'autres  bannis  de  Florence,  fçachant 
que  le  marquis  de  Marignan  approchoit,  qu'il  n'y  avoit  point 
ûc  fecours  à  efperer ,  ôc  que  d'ailleurs  il  y  alloit  de  fa  vie 
.comme  un  des  bannis  de  Florence ,  (  parce  qu'à  leur  égard 
on  n'obfervoit  point  les  loix  de  la  guerre  )  il  abandonna  fon 
bagage ,  mit  dans  la  citadelle  quatre  pièces  de  canon  qu'on 
avoit  fait  venir   de  Parme  avec  des  troupes   auxiliaires,  ôC 

I  Gallicidio  vient  de  Gallonm  cades ,  défaite  des  Gaulois. 

Tome  IL  V  u  u 


S24  HISTOIRE 

^=ï^^^^^^^  partit  fecrettement.  Le  comte  de  RofTi  ne  laiflapas  de  le  pouif- 

Henri  II.  fuivre,  quoiqu'il  eût  appris  trop  tard  fa  fuite  :  cependant  Guaf- 
I  ;■  y  4.     coni  arriva  fans  perte  à  Lucques  ^  avec  ceux  qui  l'accom- 
pagnoient. 

Comme  Strozzi,  qui  étoit  blefle  ^  étoit  demeuré  à  Montal- 
cino,  ôc  que  Montluc  étoit  fort  malade  à  Sienne,  on  jugea 
à  propos ,  pour  ne  pas  laiffcr  périr  entièrement  les  affaires 
des  François,  de  faire  venir  Lanfac  de  Rome,  oli  il  étoit 
retourné  après  l'arrivée  de  Montluc  à  Sienne.  Lanfac  étant 
venu  à  Montalcino,  en  partit  de  nuit  à  pié  le  11.  d'Août, 
avec  Théophile  comte  de  Calcagnini,  qui  avoit  été  échan- 
gé avec  Paul  Sforce  deSantafiore  j 'mais  comme  il  fefervoit  de 
guides  qui  ne  fçavoient  pas  bien  les  chemins ,  il  fut  furpris 
par  les  ennemis,  6c  amené  à  Florence,  où  il  fut  long-tems 
gardé  dans  la  forterefle  de  San-Miniato.  La  prife  de  Lan- 
fac, ôc  la  maladie  de  Montluc  que  l'on  difoit  mort,  étoient 
des  circonftances  bien  fâcheufes  pour  Strozzi ,  qui  n  étoit  pas 
guéri  lui-même  de  fes  bleffures.  Il  crut  devoir  fe  rendre  à 
Sienne.  Il  partit  donc  de  nuit,  accompagné  de  François 
Bandini  archevêque  de  la  ville,  avec  trois  compagnies  d'in- 
*  Oti-Mon-  fanterie  commandées  par  Monrauto*,  Chiaramonte,  &  Fran- 

tacuti.  cois  des  Urfuis,   ôc  avec   deux  efcadrons  de  cavalerie,  que 

^  .    commandoit    Serillac  lieutenant  de  Marfilh  de  Sipierre*.   II 

pierre.  vint  d'abord  à  Crévoli,  où  s'étant  joint  à  trois  compagnies 

Italiennes,  il  prit  le  chemin  de  Sienne,  fuivi  d'un  convoi  de 
plus  de  cent  bêtes  de  charge  qui  portoient  des  vivres.  Ce 
Général  étant  arrivé  auprès  de  la  porte  de  S.  Marc ,  tomba 
malheureufement  dans  une  embufcade ,  où  étoient  polies 
Jean-Baptifte  d'Arco  lieutenant  de  Madruce,  avec  deux  com- 
pagnies d'Allemands,  ôc  deux  censEfpagnols,  ôc  Hippolyte  Gi- 
rano  avec  quelques  chevaux-legers.  On  fe  battit  vigoureufe- 
ment.  Strozzi  ht  dans  cette  occafion  les  fondions  de  capi- 
taine ôc  de  foldat  :  mais  nos  troupes  fe  voyant  accablées  par 
le  nombre  eurent  recours  au  ftratageme.  Serillac  ayant  fait 
porter  par  hazard  plufieurs  trompettes ,  en  fit  former  dans  le 
tems  du  combat.  A  ce  bruit,  les  ennemis  croyant  que  nôtre 
cavalerie  approchoit^  fe  retirèrent^  ôc  on  vit  tout  à  la  fois 
les  vainqueurs  prendre  l'épouvante  ,  ôc  les  vaincus  la  fuite. 
Strozzi  ayant  mis  pié  à  terre  avec  l'Archevêque  de  la  vilie^ 


DE  J.   A.  DE   THOU,  Liv.  XIV.         s^; 

<8c  Odet  de  Selves ,  qui  étoit  venu  de  Venife  pour  remplir  à 
Rome  la  place  de  Laiifac ,  rencontra  fur  le  point  du  jour  Henri  IL 
Serillac,  dans  le  tems  qu'il  ne  r(çavoit  lui-même  quel  parti  i  S  S  "i* 
prendre  \  Strozzi  ayant  appris  de  lui  ce  qui  s'étoit  paflfé, 
rallia  les  fuyars  j  fit  rafle mbler  les  bêtes  de  charges,  ôc  prit 
le  chemin  de  la  ville.  Nôtre  perte  en  cette  occaiion  fut  égale 
à  celle  des  ennemis.  Les  deux  partis  croyant  avoir  eu  l'avan- 
tage, témoignèrent  une  joye  pareille.  Nos  troupes  néan- 
moins pouvoient  plus  juftement  fe  glorifier ,  puifque  malgré 
l'ennemi,  nôtre  Général  ôc  nos  autres  Officiers  étoient  en- 
trés dans  la  ville  avec  le  convoi.  Cette  a£lion  à  la  vérité  fut 
hardie  ôc  peut-être  téméraire  ;  elle  pourroit  même  flétrir  la 
gloire  d'un  grand  Capitaine.  Mais  l'extrémité  oii  fe  trouvoit 
pour  lors  réduite  la  ville  de  Sienne  la  rend  excufable  :  il  efl: 
toujours  vrai  de  dire ,  que  Strozzi  donna  dans  cette  occafioii 
un  témoignage  éclatant  de  fon  zélé  pour  la  caufe  commune, 
même  au  péril  de  fa  propre  vie.  Car  quel  rifque  ne  couroit- 
il  pas,  s'il  fût  tombé  entre  les  mains  de  Corne,  qui  eût  été 
pour  lui  inexorable  ? 

Lorfqu'il  fut  arrivé  dans  la  ville,  il  encouragea  les  habi- 
tans ,  en  leur  faifant  efperer  un  prompt  fecours  :  on  mit  or- 
dre en  même  tems  aux  afl'aires  de  la  république,  Claude  Zuc- 
cantini  fut  créé  Capitaine  de  la  Bourgeoifie.  Comme  on  ne 
s'accordoit  pas  fur  le  choix  des  huit  perfonnes  qui  dévoient 
être  chargées  des  aflfaires  de  la  guerre  >  Enée  Picolomini  fut 
d'avis  qu'on  remît  à  Montluc,  à  Strozzi,  à  de  Selves,  ôc  à 
S.Luc  depuis  peu  envoyé  de  la  Cour,  le  pouvoir  de  les 
élire ,  à  condition  néanmoins  que ,  fuivant  les  droits  ôc  les 
anciennes  coutumes  de  la  République ,  on  en  choifiroit  deux 
fur  chacune  de  quatre  petites  montagnes^  qui  partagent  la 
ville  en  quatre  quartiers.  On  nomma  donc  dans  l'Ordre  du 
peuple  Mario  Bandini,  ôc  Jérôme  Spannocchi  i  dans  celui 
de  la  noblefle  Claude  Tolomei,  ôc  Deiphobe  Turaminij  dans 
celui  des  Ofliciers  de  Police  Marc -Antoine  Amerighi  ôc 
Enée  Savini  ;  ôc  enfin  dans  l'Ordre  nouveau ,  Pierre-Antoine 
Pecci,  ôc  André  Tricherchi.    On  jugea  à  propos  de  faire 

I    On  a   cru  qu  il   y    avoit  ici    |   crû  devoir  lire  ,  &   iffs  quid  agerei 
une  faute  dans  le  texte  ;  8c  à  la  place    l   dubius. 
de ,  &  ipfiim  qtiid  agerët  dubmii ,  on  a    • 

Vuu  ij 


$26  HISTOIRE 

foitir  de  l'hôpital  de  Scala  les  enfans ,  les  femmi^s ,  ôc  les  ma-^ 
■rT^rtTT  ^'^^^^^  ^^^  confumoient  quantité  de  vivres.  On  en  ôta  le 
gouvernement  aux  Adminiflrateurs  ordinaires  ^  &  on  le  don^ 
■'  ^  ^      na  a  d  autres  perlonnes. 

Lorfque  Strozzi  étoit  à  Sienne,  deux  cens  Moufquetaires 
qui  s'étoient  détaches  de  lui  pour  aller  à  Capraio ,  voulurent 
fe  jetter  fecretement  dans  la  ville.  Mai5  ayant  été  furpris, 
les  uns  fe  fauverent  dans  la  ville  même ,  &  les  autres  furent 
pris  ou  tués.  On  enleva  le  drapeau  d'Antoine  Caraife ,  qui 
fut  enfuite  Cardinal.  Le  marquis  de  Marignan  ayant  réfolu 
de  fe  rendre  maître  de  Capraio,  à  quatre  milles  de  Crevoli^ 
parce  que  fes  troupes  en  étoient  incommodées  ,  y  envoya 
Gabriel  Serbelloni  fils  de  fa  fœur,  avec  quinze  cens  Efpa- 
gnols,  &  deux  pièces  de  canon.  Les  Habitans  de  Capraio 
ayant refufé  de  fe  rendre,  on  fit  battre  la  place,  qui  bientôt 
fut  prife  d'affaut  ;  tous  les  habitans ,  aux  enfans  ôc  aux  femmes 
près,  furent  paffés  au  fil  de  l'épée.  Après  cette  expédition^ 
Murli ,  Montpertufo  ôc  Treguanda ,  places  fituées  entre  Cre- 
voli  &  Montalcino,  fe  rendirent  à  l'ennemi  :  cependant  Strozzi^ 
après  avoir  déjà  paflc  douze  jours  dans  Sienne,  voyant  que 
la  fanté  de  Montluc  fe  rétablifix)it  de  jour  en  jour,  en  par- 
tit de  nuit  le  1 2.  de  Septembre  ,  accompagné  par  de  Selves, 
par  l'Archevêque  de  la  ville,  6c  par  Enée  Picolomini,  avec 
cent  cinquante  moufquetaires ,  ôc  vingt-cinq  maîtres ,  ôc  alla 
à  Cafoli ,  d'où  il  fe  rendit  à  Montalcmo. 

Comme  les  places  de  Montereggioni  ôc  de  Cafoli  ihcom- 
niodoient  beaucoup  les  Florentins  ,  Côme  prefToit  le  jnarquis 
de  Marignan  d'employer  toutes  fortes  de  moyens  pour  ea' 
chaffer  nos  garnifons.  Connoiflant  le  caradére  de  ce  Géné- 
ral ,  il  lui  avoir  donné ,  pour  le  faire  agir ,  les  biens  de  Bindo- 
Altoviti ,  qui  avoir  été  profcrit.  Ces  biens  montoient  à  plus 
de  vingt  mille  écus  d'or.  On  envoya  donc  Jule  comte  de 
Montevecchio ,  ôc  Alexandre  de"  Caccia ,  avec  fept  compa- 
gnies, qui  compofoient  environ  mille  hommes  de  pié,  ôc 
deux  compagnies  d'Efpagnols  nouvellement  arrivés  de  Hon- 
grie. Ils  attaquèrent  en  chemin  Menzano,  place  foible,  mais^ 
dont  les  habitans  refuferent  de  fe  rendre,  ôc  rcfifterent  cou- 
rageufement  à  leurs  attaques.  Ils  allèrent  dc-là  à  Montcreg-» 
gioni  qui  étoit  bien  fortifié ,  ôc  dont  Strozzi  avoit  confié  la 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XIV.  527 

garde  à  Joannin  Zeti  avec  une  bonne  garnifon.   Ce  Gouver-  »■ ■,■■ 

neur  fondé  par  le  marquis  de  Marignan^  avoir  promis  de  J^ei^riU^ 
rendre  la  place  à  des  conditions  honnêtes ,  il  l'on  en  faifoit  j  ^  <-  4  * 
approcher  des  troupes.  Après  quelques  conférences  avec 
François  de  Medicis,  qui  avoir  été  bleifé  àMenzano,  on  ar- 
rêta les  articles  de  la  capitulation;  on  fit  enfuite  approcher 
huit  pièces  de  canon,  qui  firent  brèche ,  ôc  aufTitôt  la  place 
fut  rendue,  par  Tentrcmife  de  Concino  &  de  Jacque  TabufTo; 
aux  conditions  fuivantes ,  Que  la  garnifon  fortiroit  avec  fon 
bagage,  enfeignes  déployées,  tambour  battant,  mèche  allu- 
mée, ôc  que  Zeti  avec  les  autres  bannis  de  Florence,  qui 
avoient  été  condamnez  comme  criminels  d'état ,  feroient  ab- 
fous ,  rappelles  dans  leur  payis ,  ôc  rétablis  dans  leurs  biens. 
Le  canon  fut  pris,  ôc  la  place  mife  entre  les  mains  d'Ale- 
xandre de  Caccia,  qui  étoit  là  de  la  part  de  Côme.  On  en 
donna  enfuite  le  gouvernement  à  TabufTo,  avec  une  garni- 
fon fuffifante, 

L'a6lion  honteufe  du  traitre  Zeti ,  en  qui  Strozzi  avoit  une 
grande  confiance,  fit  craindre  ce  Général  pour  Cafoli,  donc 
Pompée  de  la  Crocé  Milanois  étoit  gouverneur  :  il  y  envoya 
Camille  Martinengo ,  qui  ne  trouva  pas  plus  de  fidélité  dans 
celui-ci  que  dans  l'autre.  En  effet  le  marquis  de  Marignan 
s'étoit  rendu  maître  en  chemin  de  Chiufdino,  où  il  laifTa 
Louis  de  Doara  avec  une  compagnie  de  cavalerie ,  ôc  Fran- 
çois de  Montauto,  avec  une  autre  compagnie  d'infanterie? 
il  prit  Menzano,  oî^i  étoit  enfermé  Jérôme  Serbclloni  fils  de 
fa  focur,  qui  avoit  été  fait  prifonnier  quelque  tems  aupara- 
vant. Après  ces  expéditions,  il  parut  devant  Cafoli  ,  avec 
cinq  compagnies  d'Impériaux,  ôc  autant  d'Efpagnols,  ôc  en 
ayant  fait  approcher  fix  pièces  de  canon  ,  il  fir  brèche  à  la 
muraille.  Crocé  gagné  par  un  de  fes  amis,  que  le  marquis  de 
Marignan  avoit  amené ,  traita  avec  les  ennemis  dans  leur  camp,- 
OLi  il  refla.  Les  conditions  étoient  fi  ignominieufes ,  qu'il  en- 
eut  honte  lui-même  :  il  n'ofa  aller  retrouver  Martinengo,  qui 
fe  voyant  abandonné,  ôc  ne  pouvant  fe  fier  à  la  compagnie 
de  Crocé  abfent,  laquelle  faifoit  la  plus  grande  force  de  la 
place  ,  en  fortit  imprudemment  ou  malgré  lui  ,  fans  fauf- 
conduit,  pour  conférer  avec  le  marquis  de  Marignan.  Jl  fuc 
arrêté  ôc  contraint  de  foufcrirc  aux  conditions.  La  place  fut 

V  u  u  iijt 


528  HISTOIRE 

pillée  par  les  Allemands  ,  par  les  Efpagnols ,  ôc  par  les  voifins 

Henri  II.  ^^^^^"^'^^-  Le  Marquis  acheta  de  la  garnifon  ,  à  vil  prix>  les  vi- 
ï  S"  î  4.  '  ^"^^^  ^^  ^  étoient  en  abondance ,  ôc  les  fit  foigneufement  gar- 
der pour  l'ufage  de  l'armée.   Radicodoli  ôc  Monteguidi  fe 
rendirent  auflTi-tôt. 

Charle  de  Gonzague  qui  gardoit  la  coto,  de  la  mer^  attaqua 
enfuite  Monteritondo ,  avec  la  troupe  Eipagnole  commandée 
par  Ferdinand  de  Silva.  Après  que  la  place  eut  été  battue  avec 
deux  pièces  de  canon ,  les  aiïiégez  offrirent  de  fe  rendre  5  mais 
les  Efpagnols  qui  n'obéïffoient  qu'avec  peine  à  Gonzague, 
refuferent  malgré  lui  d'écouter  la  propofition  des  affiégez  i  ils 
donnèrent  l'aflaut ,  prirent  la  place  ôc  la  pillèrent.  On  y  trou- 
va quantité  de  vivres ,  que  le  Marquis ,  qui  y  étoit  venu  en  di- 
ligence ,  acheta  à  bon  marché  pour  la  fubiiftance  des  troupes. 
On  mit  dans  la  place  ,  au  nom  de  Côme  t  Camille  Landini 
de  Volterra  avec  une  garnifon.  Peu  de  tems  après  Maffa ,  ou 
commandoit  Jean  Saffatello,  fut  rendue  par  les  habitans ,  à 
la  foUicitation  d'Achille  Geri  ,  auffi-tôt  que  Gonzague  fut 
arrivé.  Notre  garnifon  demeura  dans  la  citadelle  ,  mais  dès 
qu'on  eut  fait  approcher  le  canon ,  elle  capitula ,  6c  en  fortit 
de  nuit ,  de  peur  que  les  foldats  ennemis  ne  lui  fiffent  quel- 
que violence.  Corvatte  de  Peroufe  y  entra  ôc  en  prit  polfelTion 
au  nom  de  Côme.  On  prit  aufli  Girifalco ,  Travale ,  Prata  ôc 
Tatti  j  villes  que  l'amour  de  la  liberté  ,  ou  l'attachement  aux 
François  portoit  fouvent  à  la  révolte.  Côme  fut  d'avis  qu'on 
en  rafdt  les  murailles. 
Courage  des  Cependant  la  ville  de  Sienne  étoit  aux  abois ,  depuis  le  dé- 
Sisnnois.  ^^^^  j^  Strozzi.  Montluc ,  à  qui  la  garnifon,  prefque  toute  com- 
pofée  d'Allemands  ,  étoit  fufpe£le  ,  craignant  que  la  faim  ôc 
les  autres  miferes  qu'entraîne  un  long  fiége ,  ne  portaffent  en- 
fin les  habitans  à  fe  foûlever  ôc  même  àfe  rendre  >  harangua 
les  gens  de  guerre  ,  ôc  leur  ayant  fait  efperer  du  fecours  ,  il 
leur  fit  prêter  ferment  de  fidélité.  Reckrod  jura  pour  les  Alle- 
mands ,  ôc  affura  qu'ils  étoient  déterminés  à  tout  endurer.  Les 
Siennois  proteftérent  aulTi ,  qu'ils  mourroient  plutôt  de  faim 
avec  leurs  enfans  ôc  leurs  femmes  y  que  de  manquer  de  fidé- 
lité au  Roi.  Montluc  applaudit  fort  aune  fi  noble  réfolution  :  il 
leur  confeilla  de  diftribuer  les  vivres  avec  plus  de  ménage- 
ment ,  ôc  leur  dit  que  l'abftinence  feroit  non-feulement  falutairç 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XîV.       ^29 

à  leur  ame  ,  mais  encore  à  leur  corps.  Il  députa  enfuite  Le-  ■ 

cuflan  au  Roi,  pour  lui  faire  fçavoir  la  fituation  de  Sienne,  ôc  Henri  II* 
lui  demander  du  fecours.  Le  Sénat  lui  députa  enmêmetems     1534.. 
Bernardino  Buoninfegni. 

Strozzi  étoit  arrivé  à  Grofleto  ,  dans  le  deflein  de  contenir 
par  fa  préfence  les  places  voifines ,  &  furtout  Portercole ,  pour 
qui  il  craignoit  quelque  attaque.  Il  y  avoit  déjà  envoyé  cinq 
cens  hommes  de  pié  ,  commandés  par  Charle  Caraffe ,  Ma- 
thieu Stendardo ,  Moretto  Calabrois ,  ôc  Alexandre  de  Terni  ^ 
qui  étoit  rentré  dans  le  fervice  de  France  }  après  la  prife  de 
Montecatino.  Mais  ayant  été  attaqués  en  chemin  par  les  Alle- 
mands qu'ils  battirent  d'abord ,  ils  furent  enfin  défaits  Ôc  mis  en 
fuite  par  Louis  de  Doara^qui  furvint  avec  deux  cens  Efpagnols. 
Stendardo  fils  de  la  fœur  de  Caraffe  fut  pris  ,  avec  la  plupart 
des  femmes  ôc  des  enfans  qu'on  envoyoit  de  Sienne  à  GroiTet- 
to ,  ôc  qu'on  obligea  de  retourner  dans  la  ville. 

Côme ,  qui  vouloir  preffer  la  ville  de  Sienne ,  avoit  deman- 
dé du  renfort  au  cardinal  Pacheco  viceroi  de  Naples,  ôc  il 
en  avoit  obtenu  aifément  ,  parce  que  Dragut  s'étoit  retiré. 
Ce  général  Turc  étoit  defcendu  fur  les  côtes  de  la  Calabre, 
comme  on  étoit  convenu ,  ôc  après  avoir  pillé  le  château  de 
Peffe ,  étoit  entré  dans  le  golfe  de  Venife ,  ôc  s'étoit  retiré  à 
Durazzo  fans  faire  aucune  autre  entreprife.  Le  prince  de  Sa- 
Jerne  l'avoir  prefTé  néanmoins  de  venir  jufqu'à  Naples  ,  ôc  lui 
avoit  reprefenté,  mais  envain,  que  la  vue  de  fa  fiotte  caufe- 
Joit  quelque  mouvement  dans  la  ville;  que  ceux  de  fon  parti 
qui  y  étoient  en  grand  nombre  ,  pourroient  le  recevoir  ,  ôc 
que  peut-être  par-là  il  fe  rendroit  maître  de  Naples.  Les  foup- 
çons  qu'on  eut  qu'Afcanio  Colonne  avoit  été  follicité  par  le 
prince  de  Salerne  ,  de  faire  quelque  entreprife  fur  l'Etat  y 
obligèrent  Philippe  de  donner  ordre  à  Marc-Antoine  Colon- 
ne (  Hls  d'Afcanio  )  qui  fervoit  alors  l'Empereur  dans  la  Tofca- 
ne ,  de  s'emparer  des  places  qui  appartenoient  à  fon  père  dans 
l'Abruzze  Ôc  dans  la  campagne  de  Rome.  Pacheco  avoit  en 
même  tems  ordonné  qu'on  fe  faisît  d'Afcanio  dans  l'Abruzze , 
ôc  qu'on  le  conftituât  prifonnier.  Quelques-uns  rapportent  que 
la  caufe  de  la  prifon  d'Afcanio  fut  qu'il  avoit  averti  le  prin- 
ce de  Salerne  fon  intime  ami,  qui  étoit  pour  lors  danslaTof- 
cane,  que  les  Impériaux  avoient  envoyé  un  afTaflin  pour  le 
tuer. 


S30  HISTOIRE 

Le  VIceroi  voyant  le  Royaume  afTuué  au  dedans  Se  au 

Penri  II  ^^'h^^s^  envoya  au  duc  de  Florence  un  fecours  de  quinze 
cens  Efpagnols ,  ôc  donna  ordre  à  André  Doria  de  les  mener 
dans  la  Toicane;  il  y  ajouta  encore  cinq  cens  hommes  qu'on 
La  ville  de  fît  Venir  de  Mehedia  S  ville  qui  avoir  été  depuis  peu  rafée  par 
aétriute!  ^  ordre  de  FEmpereur.  Cet  événement  me  paroit  digne  de  quel- 
que attention.  Après  la  prife  de  Tripoli ,  les  Impériaux  crai- 
gnoient  avec  raifon  pour  Mehedia  :  il  arriva  alors  parmi  les 
Efpagnols  fujets  à  fe  mutiner  une  émeute  ,  qui  augmenta  en- 
core leur  frayeur.  Les  foldats  acculoient  Sanche  de  Leiva 
fuccefleur  d'Alvare  de  Vega  ,  d'avoir  retenu  trente  mois  de 
leur  paye  :  la  fureur  les  tranfporta  tellement ,  qu'ils  oterent  à 
Leiva  le  gouvernement  de  la  place ,  ôc  le  chafferent  de  la  ville  : 
peu  s'en  fallut  qu'ils  ne  le  fiffent  mourir.  Ils  ne  fe  bornèrent 
pas  là  j  ils  changèrent  leurs  Officiers  généraux  fleurs  Colonels , 
leurs  Capitaines^  ôc  élurent  pour  commandant  Antoine  d'A- 
ponte.  Leiva  aïant  envain  employé  les  amis  qu'il  avoit  dans 
la  troupe ,  pour  appaifer  cette  révolte  ,  pafla  en  Sicile ,  oii 
ayant  appris  que  D.  Juan  de  Vega ,  n'avoir  pas  mieux  reufli 
que  lui,  il  vint  trouver  l'Empereur  à  Bruxelles,  pour  lui  ren- 
dre compte  de  ce  qui  s'étoit  palTé,  ôc  fe  juftifier  du  crime  de 
concufîîon  qu'on  lui  imputoit.  Les  féditieux  envoyèrent  en 
même  tems  Jean  Falcone  ,  pour  plaider  leur  caufe  devant  ce 
Alonarque.  L'affaire  demeura  indécife  jufqu'à  une  plus  am- 
ple information ,  ôc  on  envoya  Ferdinand  d'Acuna  avec  un 
pouvoir  abfolu  de  la  terminer,  ôc  de  pardonner  aux  Mutins.  Il 
avoit  ordre  aufli  de  faire  rafer  Mehedia  ,  après  néanmoins  en 
avoir  conféré  avec  le  cardinal  Pacheco  viceroi  de  Naples ,  ôc  D. 
Juan  de  Vega  viceroi  de  Sicile.  L'intention  étoit  que  les  Turcs 
ne  pufïent  jamais  rétablir  cette  place  ,  dont  la  confervation 
caufoit  des  frais  immenfes  Ôc  fuperflus  ,  ôc  dont  la  prife  eût 
été  très  préjudiciable  à  l'Italie  ,  ôc  fur  tout  à  la  Sicile. 

Cependant  D.  Juan  de  Vega  gagna  quelques-uns  des  prin- 
cipaux de  la  garnifon  ,  ôc  entre  autres  Jean  Oforio  ôc  un  cer- 
tain Vega.  Il  fe  fervit  d'eux  pour  former  un  autre  fa6lion  con- 
traire à  la  première,  qu'il  écrafa  par  ce  moyen.  Enfuite  il  don- 
na ordre  qu'on  lui  amenât  promptement  en  Sicile  tous  les 
chefs  de  la  révolte.  On  n'eut  pas  plutôt  commencé  à  exécuter 

i  on  Africa,  ville  de  Barbarie  en  Afrique- 

ce5 


DE   J.  A.  DE  TH  O  U,  Liv.XIV.         551 

ces  ordres  3  que  la  forterefle  où  l'on  avoir  enfermé  les  pri-  ' 

fonniers  fut  prife  par  les  Turcs  ,  qui  fe  faifirent  d'eux  ,  j^e^ri  IL 
&  les  mirent  à  la  rame.  Alfonfe  fut  pris  ôc  mené  à  Con-  1  ç  j  4. 
ftantinople  ,  où  il  mourut  miferablement.  On  fit  partir  bien- 
tôt après  pour  Mehedia  Oforio  de  Quinones  ,  ôc  on  en- 
voya en  Sicile  au  Viceroi  les  autres  complices  de  la  révolte, 
qui  reçurent  à  Palerme  ôc  en  d'autres  lieux  la  punition  qu'ils 
niériroient. 

Avant  que  d'Acuiîa  exécutât  l'ordre  qu'il  avoit  de  faire  rafer 
Mehedia  ,  on  avoit  fait  demander  ,  fuivant  le  confeil  de  Pa- 
checo  ôc  de  Vega,  à  Claude  de  la  Sangle,  élu  grand-maître 
de  Malte  après  la  mort  d'Omedes ,  Ci  les  chevaliers  de  l'Or- 
dre ,  qui  avoient  entrepris  de  garder  Tripoli  qu'on  avoit  per- 
du >  voudroient  bien  fe  charger  de  la  défenfe  de  Mehedia  , 
pour  vingt -quatre  mille  écus  d'or,  que  l'Empereur  s'oblige- 
roit  de  leur  donner  tous  les  ans ,  fur  les  revenus  de  la  Sicile 
qui  n'en  étoit  pas  trop  éloignée.  Le  Grand-Maître  fit  exami- 
ner cette  affaire  dans  le  Confeil  de  l'Ordre.  On  envoya ,  pour 
obferver  la  fituation  delà  place,  LeonStrozzi,  qui  avoit  été 
fait  depuis  peu  général  des  Galères  de  Malte.  A  fon  retour 
les  fentimens  furent  partagés  :  mais  enfin  on  fe  détermina  à 
ne  fe  point  charger  de  la  défenfe  de  Mehedia  ,  parce  que 
l'argent  qu'on  ofîroit  n'étoit  pas  fulîifant ,  ôc  que  d'ailleurs 
l'acceptation  de  la  propolidon  pouvoir  déplaire  au  roi  dô 
France ,  qui  avoit  depuis  peu  fait  alliance  avec  les  Turcs. 
On  députa  donc  deux  chevaliers  en  Flandre  vers  l'Empereur , 
pour  lui  faire  des  remercimens  de  la  part  de  tout  l'Ordre ,  ôc 
s'excufer  de  ce  qu'ils  ne  pouvoient  fe  charger  de  la  défenfe 
de  cette  place.  L'Empereur  reçut  en  bonne  part  leurs  excu- 
fes,  ôc  donna  ordre  à  d'Acuiîa  de  faire  rafer  Mehedia. 

D'Acuna  partit  pour  l'Afrique,  ôcà  fon  arrivée  il  fit  grâce 
aux  foldats  ,  ôc  leur  paya  une  partie  de  leur  folde  :  enfuite  il 
fit  mettre  fur  des  vaiffeaux  le  canon  ,  les  munitions ,  ôc  les 
troupes ,  ôc  fit  même  recueillir  religieufement  les  offemens  des 
capitaines  qui  avoient  été  inhumez  dans  la  principale  Eglife  , 
de  peur  qu'ils  ne  demeuraffent  en  la  puifiance  des  Barbares. 
Enfuite  il  commença  à  exécuter  les  ordres  qu'il  avoit.  Il  fit 
faire  vingt>quatre  mines  pour  faire  fauter  la  ville ,  où  il  ne  laif- 
fa  que  les  boute- feux.  A  un  certain  fignal  on  mit  le  feu  aux 
Tome  IL  Xxx 


552  HISTOIRE 

.  mèches,  &  toutes  les  mines,  excepté  une,  jouèrent  en  même 
HfnrîTT    ^^"^^*  -^^^  murailles  ôc  les  tours  furent  renverfées  avec  un  fra- 
cas épouvantable  >  &  toute  la  ville  fut  bouleverfée  de  fond 
^  ^  **     en  comble.  Ainfi  périt  la  plus  forte  ôc  la  plus  floriffante  ville 
de  toute  l'Afrique ,  dont  elle  portoit  même  le  nom  :  trifte  exem- 
ple de  l'inftabilité  des  chofes  de  la  terre. 
Suite  de  la        J^  reviens  à  la  guerre  d'Italie.  Le  marquis  de  Marignan , 
guerre  d'ita-  deveuu  redoutable  depuis  la  bataille  de  Marciano,  crut  avec 
de  Sienne!^^  ^^^  forces  qu'il  avoit  ne  devoit  plus  fouffrir  que  la  garnifon  de 
Chiufi  violât  tous  les  jours  par  des  pillages  les  articles  de  la 
trêve  ,  dont  on  étoit  convenu  avec  la  garnifon  de  Montepul- 
ciano.  Il  ordonna  donc  à  Leonida  Malatefti ,  commandant 
de  la  cavalerie  détachée  pour  cette  expédition ,  de  faire  des 
courfes ,  ôc  de  venger  les  pertes  qu'on  avoit  faites.    Malatefti 
fut  chargé  à  fon  retour  par  Adrien  Baglioni  qu'il  rencontra. 
Nos  troupes  prirent  Richard  Mazzatofto,  dont  le  cheval  fut 
tué  fous  lui ,  ôc  Antoine  Marie  de  Peroufe  capitaine  d'infan- 
terie. 

Après  la  priCe  de  MafTa,  Gavorano  fut  rendu  à  la  première 
fommarion  ,  par  le  lieutenant  de  Maherbal  des  Urlins.  0\\ 
mit  dans  la  place  Jacque  Malatefti ,  avec  une  compagnie  d'in- 
fanterie ,  ôc  Alexandre  Bellucini  avec  un  efcadron  de  cava- 
lerie ,  ce  qui  fuffifoit  pour  fe  défendre  contre  nos  troupes ,  qui 
étoient  à  Scarlino ,  où  Strozzi  avoit  auparavant  envoyé  Char- 
le  Caraffe.  Il  ne  reftoit  plus  à  prendre  que  Crevoli ,  appar- 
tenant à  l'Archevêque  de  Sienne.  Ce  château  étoit  furie  che- 
min de  Sienne  à  Montalcino  ,  ôc  nous  fervoit  de  retraite. 
Strozzi  en  connoiflant  l'importance ,  l'avoit  fait  fortifier  par 
le  comte  Giulio  de  Tiene ,  ôc  y  avoit  mis  trois  compagnies 
d'infanterie.  A  la  follicitation  du  duc  de  Florence ,  le  marquis 
de  Marignan  ayant  laiiîe  dans  le  camp  Chiapino  Vitelli,  pour 
y  commander  en  fa  place ,  alla  attaquer  ce  château  avec  huit 
cens  Efpagnols  ôc  deux  mille  Allemands.  C'étoit  au  mois  de 
Novembre  5  tous  les  chemins  étoient  rompus ,  Ôc  il  étoit  fort 
difficile  de  voiturer  le  canon.  On  parvint  néanmoins  à  tranf- 
porter  huit  grofles  pièces  ôc  quatre  moindres  5  le  comte  de  Tie- 
ne refufa  d'abord  de  fe  rendre?  mais  après  que  la  place  eut  été 
battue  pendant  deux  jours,  il  fut  moins  fier,  ôc  fe  rendit  à 
difcrédon.   Notre  garnifon  au  nombre  de  trois  cens  hommes , 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  XIV.       n^ 

fortit  fans  airmes ;  le  comte  fut  fait  prifonnier  6c  la  place  fut  _■ 

abandonnée  aux  foldats  :  on  conferva  les  vivres  pour  l'ufage  de  tj    ,     tt 
l'armce.  Le  Marquis  laiffa  dans  le  château  Albert  Angiolini, 
avec  une  compagnie  d'infanterie ,  &  s'en  retourna  au  camp.  j  >  ^' 

Après  la  prife  de  Gavorano  ,  Charle  de  Gonzague  avoit 
reçu  à  compofition  Gavi,  6c  ayant  renvoyé  à  Piombino  une 
partie  de  l'artillerie  avec  les  Allemands  6c  les  Efpagnols ,  il  étoic 
allé  rejoindre  le  marquis  de  Marignan.   Cependant  la  guerre 
étant  finie  en  Flandre  6c  dans  le  Piémont,  le  bruit  fe  répan- 
dit que  le  Roi  devoir  bien-tôt  envoyer  du  fecours  dans  la  Tof- 
cane.  Côme ,  ennuyé  d'une  fi  longue  guerre  j  crut  qu'il  falloit 
le  prévenir ,  en  faifant  un  dernier  effort  contre  la  ville  de  Sien- 
ne ,  pour  lors  réduite  à  l'extrémité.  Il  fe  plaignit  aux  miniftres 
de  l'Empereur  des  longueurs  affedées  du  marquis  de  Mari- 
gnan ,  6c  les  engagea  à  le  prefler ,  par  la  crainte  de  l'indigna- 
tion de  l'Empereur  ,6c  par  des  promeffes  avantageufes ,  d'agir 
avec  plus  d'ardeur.  On  fit  avancer  l'armée.   Le  marquis  de 
Marignan  fe  logea  à  Montecchio  à  trois  milles  de  Sienne ,  6c 
ayant  fait  revenir  des  lieux  voifins  la  garnifon  Italiennne ,  6c 
mis  en  fa  place  des  Efpagnols ,  il  fit  fortifier  avec  foin  le  cou- 
vent des  Chartreux  ;  il  fit  aufïi  boucher  les  chemins  par  les 
payifans  j  6c  ferra  la  ville  de  plus  près ,  en  défendant  fur  peine 
de  la  vie  de  porter  des  vivres  aux  affiégez.  On  pendit  même 
pour  ce  fujet  plufieurs  payifans  ^par  les  ordres  de  Chiapino  Vi- 
telli  chargé  d'empêcher  aucun  tranfport  dans  la  ville.  Après 
ces  punitions  exemplaires  ,  perfonne  n'ofa  plus  y  rien  porter. 
Cependant  la  cavalerie  commandée  par  Santafiore  étant  allée 
à  Buonconvento  ^  defcendit  par  le  Val  de  Chiana  avec  deux 
mille  Allemands  ,  Ôc  arriva  à  Sanchirico.  Santafiore  envoya 
de-là  fommer  par  un  trompette  les  habitans  de  Pienza  de  fe 
rendre.  Ils  lui  envoyèrent  des  députez,  6c  fe  rendirent,  vie 
ôc  bagues  fauves.  Le  gouvernement  de  cette  place  fut  donné 
à  Jean-Baptiftc  d'Arezzo.- 

Santafiore  prit  enfuite  6c  pilla  Chianciano ,  place  forte  par 
fa  fituation ,  d'où  après  quelque  rcfiftance  nos  troupes  forti- 
rent  par  une  fauffe  porte.  Comme  il  alloit  dc-là  à  Sarteano, 
il  reçut  un  contre-ordre  du  marquis  de  Marignan,  6c  vint  à 
Montepulciano,  où  il  fe  munit  de  quelques  pièces  de  canon. 
Tandis  qu'on  les  mettoit  fur  leurs  affûts ,  6c  qu'on  les  conduifoit 

Xxx  ij 


5-54  HISTOIRE 

avec  peine  ,  à  caufe  de  la  neige  qui  couvroit  les  chemins , 
Henri  IL  ^^  ^^^^  avec  cent  moufquetaircs  à  Caftclluccio  ,  d'où  nos 
j  ^  ç  .  ^  troupes  fe  retirèrent  :  cette  place ,  lituée  dans  les  montagnes 
voiilnes  de  Sarteano  Jui  futaolTi-tôt  ouverte.  En  même  tems 
Jean  Doria  ,  qu'Andrc  Doria  envoyoit  félon  fa  promeflCj  ÔC 
Bernardin  de  Mendofe  arrivèrent  à  Livourne  ,  avec  vingt-cinq 
galères.  Ils  commencèrent  à  mettre  des  vivres  dans  Orbirello , 
ôc  fedifpoferent  à  attaquer  nos  troupes  qui  étoient  fur  la  côte 
de  la  mer.  Corne  avoit  en  vûë  Caftiglion  de  la  Pefcaire, 
parce  que  fa  prife  fournilToit  les  moyens  d'inquiéter  beaucoup 
Groiïeto.  Quant  à  Portercole  ,  on  nefefouciaplus  de  l'aflié- 
ger  ,  comme  on  l'avoit  réfolu  ,  &  on  fit  revenir  les  troupes 
dans  le  camp.  On  communiqua  le  deflein  de  l'expédition  à 
la  garnifon  Efpagnole  d'Orbitello  ,  fans  laquelle  on  ne  pou- 
voir rien  faire;  mais  elle  refufa  de  marcher  j  fi  on  ne  lui  diftri- 
buoit  fa  paye.  Ce  qui  fit  que  les  Chefs  en  demeurèrent  là  5  ôc 
que  contens  de  prendre  Telamone,  où  il  y  avoit  environ  qua- 
rante François ,  ils  ne  firent  rien  de  plus  confidérable  ,  fi  ce  n'eft 
qu'ils  demeurèrent  long-tems  dans  le  canal  ^  qui  mené  àPiom- 
bino ,  pour  s'oppofer  à  nos  troupes ,  en  cas  quelles  vouluflfent 
s'«vancer  de  ce  côté-là. 

Cependant  la  difette  étoit  fi  grande  dans  la  ville  de  Sienne; 
qu'on  ne  dillribuoit  par  jour  à  chaque  perfonne  que  neuf  on- 
ces de  pain  :  mais  l'amour  de  la  liberté ,  plus  fort  que  le  fen- 
timent  de  la  mifere ,  foùtenoit  les  Siennois  dans  la  courageufe 
réfolution  defoufirirles  plus  grands  malheurs,  plutôt  que  de 
fe  rendre  à  l'ennemi ,  tant  qu'ils  auroient  quelque  efperance 
de  fecours.  Les  miniftres  du  Roi  en  Italie  ne  ceflbient  de  leur 
en  promettre  ,  &c  les  encourageoient  par  cette  efperance. 
Cependant  Côme  informé  de  la  fituation  de  Sienne  ,  épuifé 
d'ailleurs  par  les  frais  exceflifs  d'une  fi  longue  guerre ,  écrivit 
à  Manriquez ,  qu'il  prefilat  le  marquis  de  Marignan ,  &  lui  mon- 
trât les  lettres  de  l'Empereur,  par  lefquelles  fa  majefté  Impé- 
riale témoignoit  le  peu  de  fatisfaction  qu'elle  avoit  de  la  du- 
rée du  fiége  ,  ôc  ordonnoit  qu'on  donnât  au  plutôt  un  afiaut 
général  à  la  place  réduite  à  l'extrémité.  On  prépara  donc  l'artil- 
lerie pour  forcer  enfin  la  ville  de  fe  rendre.  Mais  auparavant 
on  jugea  à  propos  de  tenter  une  efcalade.  On  choifitlanuit  de 
Noël  pour  l'exécution  de  ce  projet.  A  une  heure  après  minuit 


DE  J.  A  DE  THOU,  Liv.  XIV.         s^s 

îes  Efpagnols  ôc  les  Allemands  ,  que  le  marquis  de  Marignan    ,    ,^^ 

avoit  fait  venir  de  Muniftero  ,  furent  commandez  pour  planter  71    ^     T" 
les  échelles  du  côté  de  la  citadelle ,  ôc  Jean  François  comte  ^^^'^^  -^-^• 
de  Bagni ,  eut  ordre  aulîi  d'efcalader  du  côté  de  la  porte  Ca-     ^554' 
mollia  j  avec  les  Italiens  qu'il  avoit  tirés  du  Fort  qui  étoit  vis- 
à-vis.  Il  y  avoit  pour  lors  en  fadion  une  compagnie  d'infante- 
rie Françoife  à  la  porte  Camollia  ,  ôc  une  autre  de  Siennois 
dans  le  fauxbourg  voifîn.    Les  Allemands  gardoient  la  cita- 
delle ,  ôc  il  y  avoit  encore  près  de  là  une  compagnie  de  Sien- 
nois. 

Montluc,  qui  fe  défioit  de  la  vigilance  des  Allemands  ,  étoit 
convenu  avec  Reckrod  y  qu'en  cas  de  furprife  ,  les  Siennois 
accourroient  pour  fe  joindre  aux  Allemands.  Cependant  on 
commence  l'efcalade  i  le  foldat  s'efforce  de  monter ,  mais  avec 
peine  ,  parce  que  les  échelles  étoient  trop  courtes.  Quelques- 
uns  néanmoins  parviennent  jufqu'au  haut  de  la  muraille  ôc  en- 
trent dans  la  ville.  Les  Allemands  qui  étoient  de  garde  veu- 
lent les  repoufler;  mais  voyant  qu'ils  ont  à  faire  à  des  gens  de 
leur  nation  ,  ils  abandonnent  auOi-tôt  leur  porte.  Les  Siennois 
accourent  promptement  ,  ôc  prennent  leur  place.  L'idée  de 
leur  liberté ,  qu'on  va  leur  ravir  ,  redouble  leur  ardeur  :  ils 
donnent  avec  fureur  fur  l'ennemi  ,  ôc  enfin  le  repouffent.  Le 
péril  fut  plus  grand  à  la  porte  CamoUia.  Comme  on  avoit 
tenté  d'efcalader  la  ville  par  trois  endroits ,  la  compagnie  d'Al- 
bert-Pape  de  S.  Auban ,  qui  étoit  pour  lors  dans  fa  maifon ,  n'é- 
tant commandée  que  par  fon  lieutenant ,  abandonna  fon  pofte, 
ôc  prit  la  fuite.  Quatre  foldats  qui  étoient  dans  une  tour  près 
de-làj  voyant  fuir  la  garde  de  la  porte  Camollia  ^  trois  d'en- 
tr'eux  defcendirent  ôc  prirent  la  fuite  ^  ôc  le  quatrième  ten- 
dant la  main  à  l'ennemi ,  le  reçut  fur  la  muraille.  Les  allié- 
geans  maîtres  de  la  porte  Camollia  avoient  encore  à  s'empa- 
rer du  fauxbourg  où  les  Siennois  étoient  de  garde.  Ils  le  ten- 
tèrent ^  mais  ils  y  trouvèrent  une  vive  refiftance.  Jean  Galeas 
de  San-Severino  comte  de  Caïazzo  étoit  à  la  porte  de  la  ville , 
ôc  les  exhortoit  à  fe  défendre  avec  courage  jufqu'à  l'arrivée 
de  Montluc.  Celui-ci  arriva  tout  à  coup  aux  portes  de  la  viJle 
avec  des  flambeaux.  Il  y  avoit  envoyé  devant  lui  Corneille 
Bentivoglio,  qui  combattit  vigoureufement ,  ôc  arracha  à  l'en- 
nemi une  vidoire  dont  il  fe  giorifioit  déjà. 

Xxxiij 


S36  HISTOIRE 

.       Montluc  ayant  fait  publier  par  toute  la  ville  que  les  afTiégeanS 

TT         TT    avoient  été  repoufles ,  afin  de  diffiper  la  fraïeur  qui  s'y  étoit 

Henri  11.     /       j  ••    o     j'        '^  i      v  a-     j     ■      n-  / 

répandue,  &  d  empêcher  I  enet  des  intellioences  que  les  en- 

>  ^  ^      nemis  avoicnt  pu  y  pratiquer  ,  m  avancer  les  sens  julqu  au 

Le  marquis  o  i-'i  'oau  •/•  * 

de  Maii"naii  l'empart ,  &  ayant  rencontre  b.  Auban  qui  etoit  accouru  au 
cftrepouHëa-  bi'uit,  il  lui  porta  l'épce  à  la  gorge  ,  en  l'accufant  d'ctre  Tau- 
conildéîable.^  tcur  du  péril  oii  fe  trouvoit  la  ville ,  ôc  le  menaça  de  le  tuer , 
s'il  ne  l'en  délivroit  par  une  adion  hardie  &  perilleufe.  Il  lui 
ordonna  donc  de  marcher  le  premier  à  l'attaque  de  la  porte 
Camollia.  S.  Auban  le  fit  ,ou  par  honte  ou  par  crainte  j  fécon- 
dé de  Luffan  ,  de  Biaccons  ôc  de  Combas  fes  amis,  qu'il  in- 
vita à  le  fuivre,  &  de  quinze  foldats  déterminés  qui  imitèrent 
fon  exemple.  Bentivoglio  lui-même,  Caïazzo,  &  Montluc, 
après  bien  des  efforts  ,  pénétrèrent  dans  la  porte  qui  étoit 
très  étroite  ,  ôc  fondirent  l'épée  à  la  main  fur  l'ennemi ,  qu'ils 
chafferent  :  on  ne  pouvoit  employer  d'autres  armes  dans  un 
lieu  fi  refferré.  Charri ,  par  les  ordres  de  Montluc  ,  efcalada 
enfuite  avec  quelques  gens  d'élite  la  tour  occupée  par  les  en- 
nemis ,  &  quoiqu'il  ne  fût  pas  encore  guéri  d'une  bleffure 
qu'il  avoir  reçue  à  la  tête ,  il  s'en  empara.  Les  ennemis ,  qui  for- 
moient  l'attaque  en  dehors  ,  furent  aufii  repouffés ,  faute  d'être 
fecourus  par  le  marquis  de  Marignan,qui  ne  put  les  joindre 
aifez  tôt,  malgré  la  promefle  qu'il  leur  avoir  faite  de  venir  à 
leur  fecours  avec  les  Allemands  ôcles  Efpagnols, après  la  prife 
de  la  citadelle  j  il  arriva  pourtant  à  l'endroit  de  l'attaque,  à  trois 
heures  après  minuit ,  avec  un  grand  nombre  de  flambeaux , 
aorès  que  fes  gens  eurent  été  repouffés  ,  ôc  on  fe  battit  enco- 
re avec  furie.  Mais  deux  cens  de  nos  moufquetaires  comman- 
dés par  Boninfegni ,  jeune  homme  très-brave ,  fils  de  Bernar- 
dini ,  étant  venus  relever  les  troupes  fatiguées  ,  continuèrent 
le  combat  jufqu'au  point  du  jour,  ôc  obligèrent  enfin  le  mar- 
quis de  Marignan  à  fe  retirer ,  après  avoir  perdu  beaucoup  de 
monde. 

Cette  attaque  coûta  aux  ennemis  fix  cens  hommes  tués 
ou  blefics.  Pous  nous  ,  nous  n'en  perdîmes  que  cinquante. 
Monluc  dit  dans  fes  mémoires ,  que  le  marquis  de  Marignan 
fit  une  grande  faute  ,  de  venir  avec  un  fi  grand  nombre  de 
fiambcaux ,  dont  la  clarté  découvrit  le  petit  nombre  de  fes 


DE  J.  A.    DE   THOU,  Liv.  XIV.        757 

gens.  Mais  il  excufe  le  deflein  de  ce  Général,  qui  venoit  pour  .«iMi.«i^ 
-foûtenir  fes  foldats ,  maîtres  de  la  porte  Camollia ,  &  qui  n'en  77~       77 
ayant  pas  encore  été  chafTés ,  avoient  befoin  de  lumière  pour 
fe  défendre.  Après  le  mauvais  fuccès  de  cette  rufe  ,  les  enne-       j  S  "k' 
mis  refolurent  d'en  venir  à  la  force  ouverte,  comme  nous  le 
verrons  dans  l'année  fuivante. 


Fin  au  quator^éme  Livre» 


Urii^  0O0OO0OOOOOO   ^ll^ 

1^   goooo^^ooo|g§ioooif§iooo^§iooof§§iooo^^oooof^§tooooê  2| 

HISTOIRE 

D  E 

JACQUE     AUGUSTE 

DE     T  H  O  U. 

LIVRE    QJJINZIEME. 


^.  C^         «>  A  •_  a*        mm  9  m       'y^ 


A  N  D I S  que  nous  faifions  la  guerre  fi 
Henri  n.  W.  ^  *  ^  A^  ^  4«  J#|  malheureufement  en  Tofcane,  le  ca- 
I  î  y  4-     i  "^  peeeSlg  ^  i  pitaine  la  Chambre,  qui  défendoit  avec 
^         j,r    y  4«  M  f  ■"*  N  ^^  sN<^^  environ   cinquante  hommes    le  châ- 

tjUe.  g  4c  g    A    8  î^  Xé  ^^^"  .  ?"^  '  "^  Iille^de 

M  ^  SV/r-T-T-'®  ^^  *S  Corfe ,  ôc  bâti  fur  un  rocher  efcarpé  ôc 

1^1  ;  ^^^'^^''^  ^  |<^  prefqu'inacceffible ,  s'en  fit  defcendre 

^Ax<  k^  avec  une  corde ,  par  une  porte  de  der- 

^yk.4.^^L^.;.^A\^.;Â>;Â.;Â',;A%-Â^;Â'<^;Â  nei-g^  à  1  arrivée  de  1  ennemi,  à  qui  il 

livra  la  place  fur  la  fin  du  mois  de  Juin  ,  pour  très  peu  de 
chofe.  Mais  depuis  ayant  été  arrêté  à  Marfeille  avec  dix  de 
fes  amis  ,  qui  en  rejetterent  la  faute  fur  lui ,  il  fut  pendu.  De 
Thermes  jugeant  qu'il  étoit  néceflaire  de  reprendre  ce  châ- 
teau, à  caufe  de  fa  lituation  au  milieu  de  Fifle,  Ôc  qu'il  falloir 
abfolument  pafTer  par  là  pour  aller  de  quelque  coté  que  ce  fût, 
s'en  approcha  avec  fon  armée  au  mois  d'Août.  Les  alTiégez 
g'çtant  défendus  jufqu'à  la  fin  d'06lobre  ,   firent  une  fortie. 

Mais 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.   XV.        ^P 

Mais  Sampiero  d'Ornano  de  Corfe   les  repoufla  avec  cent  >;» 

hommes  feulement,  &  quelques  infulaires  de  fes  amis.  Il  en  j^e^ri  U. 
tua  même  un  grand  nombre  ,  en  mit  trois  cens  en  déroute ,  t  ç  ç  4. 
&  en  fit  plus  de  cent  prifonniers.  La  joye  de  ce  fuccès  fut 
néanmoins  diminuée  par  la  blefTure  dangereufe  que  d'Ornano 
avoit  reçue  à  la  cuifle.  Enfin  leau ,  qui  pendant  l'Eté  eft  très- 
rare  dans  ces  lieux  ,  manquant  aux  afiiegez  ,  &  les  mettant 
hors  d'état  de  réfilter  plus  long-tems ,  les  garnifons  de  Baftia 
ôc  de  Calvi  fongerent  à  leur  envoyer  du  fecours  ,  ôc  arrivè- 
rent à  la  Corte  avec  quinze  efcadrons. 

De  Thermes ,  informé  de  leur  deffein  ,  fit  un  détachement 
de  mille  fantaflins ,  qu'il  mit  fous  le  commandement  de  Jac- 
que  Mario  de  Santafiore.  D'Ornano ,  quoiqu'encore  incom- 
modé de  fa  bleflure ,  voulut  aller  à  cette  expédition ,  ôc  choifit 
pour  cet  effet  mille  infulaires  qui  prirent  de  bon  cœur  les 
armes  ,  à  caufe  de  la  haine  qu'ils  avoient  pour  les  Génois. 
De  Thermes  partit  avec  fes  troupes  ôc  quelques  cavahers  j  ôc 
ayant  reconnu  que  les  ennemis,  qui  n'étoient  éloignez  que 
de  deux  milles ,  épouvantez  de  l'arrivée  des  nôtres  fe  retiroient, 
il   envoya  après  eux  Simon  Grand  ôc  Motet ,  avec  chacun 
une  compagnie  ôc  quelques  cavaliers  ,  pour  les  charger  en 
queue.  Santafiore  ayant  pris  un  autre  chemin  avec  le  refte  de 
fes  troupes ,  ôc  fait  le  tour  d'une  montagne  très  efcarpée  (  oii 
eft  fitué  le  bourg  de  Cafa  Nova  )  laquelle  avoit  trois  milles 
d'étendue  ,  les  atteignit  au  pié  de  Cette  montagne ,  dans  un 
chemin  où  ils  ne  pouvoient  marcher  qu'un  à  un.    Ce  fut  en 
cet  endroit  que  nos  gens ,  après  deux  jours  de  marche,  livrè- 
rent le  combat  aux  ennemis  épuifez  par  la  fangue  ôc  la  faim , 
ôc  les  obligèrent  à  fe   rendre  après  en  avoir  tué  foixante  : 
Santafiore  leur  chef  y  perdit  la  vie.    Enfuite  on  traita  avec 
eux  aux  conditions  qu'Us  fortiroient  de  l'ifle  ,  en  leur  don- 
nant à  chacun  un  écu  d'or.    Mais  avant  de  les  faire  embar- 
quer ,  on  les  fit  pafier  devant  les  afiiégez ,  afin  que  fe  voyant 
privez  de  toute  efpérance  de  recevoir  du  fecours ,  ils  fe  ren- 
diifent  plus  vite.  Ils  le  firent  fur  le  champ  ,  ôc  obtinrent  vie 
ôc  bagues  fauves.   Le  château  de  Corte  étant  repris  ,  on  en- 
voya nos  troupes  en  quartier  d'hiver.  Cependant  Ferdinand 
de  Gonzague  faifoit ,  fans  perdre  de  tcms  ,  fortifier  dans  le 
Piémont  Valfenera  ,  où  il  avoit  mis  pour  gouverneur  Alvaro 
Tome  II,  y  y  y 


y4«  HISTOIRE 

de  Sandi  Efpagnol,  capitaine  d'un  rare  mérite.   LesBiragues 
Henri  II.  ^^  ^^^^  ^^^^  tentèrent ,  mais  en  vain  ,  de  fe  rendre  les  maî- 
j  -  -  .  ^     très  de  Volpiano ,  où  commandoit  Cefar  Maggi ,  officier  très 
vigilant. 

On  accufoit  depuis  long-tems  Ferdinand  de  Gonzague  au- 
près de  l'Empereur  ,  de  ne  fuivre  en  tout  que  le  confeil  de 
fes  amis ,  gens  très  avares ,  ôc  de  n'avoir  que  du  mépris  pour 
les  magiftrats  des  villes ,  &  pour  tous  les  miniftres  de  l'Em- 
pereur en  Italie.  On  difoit  que  la  conduite  de  ce  gouverneur 
étoit  caufe  que  le  foldat  mal  payé  devenoit  infolent  ,  ôc  à 
charge  à  la  province  j  que  la  puiflance  des  François  s'augmen- 
toit  de  jour  en  jour ,  &  que  tant  qu'il  n'y  auroit  point  d'argent, 
&  que  Gonzague  leroit  à  la  tête  des  affaires  dans  le  Milanez, 
ilferoit  impoflible  de  s'oppofer  aux  efforts  de  l'ennemi.  L  Em- 
pereur ,  qui  étoit  naturellement  défiant ,  avoit  encore  d'au- 
tres fujets  d'être  mécontent  de  Gonzague  ,  ôc  foupçonnoit 
fa  fidélité.  Il  étoit  perfuadé  que  c'étoit  fort  mal  à  propos  ôc 
contre  toutes  les  règles  de  la  prudence  ,  qu'on  lui  avoit  con- 
fié le  commandement  abfolu  des  armes  en  Italie  ,  puifqu'il 
étoit  Italien ,  ôc  qu'il  étoit  attaché ,  foit  par  des  traitez  ,  foit 
par  le  fang  ,  à  tous  les  Princes  Ôc  à  toutes  les  Républiques  d'I- 
talie. Ilconjeâ:uroit  que  Gonzague  fongeoit  à  fe  rendre  maître 
du  Milanez  après  fa  mort ,  ôc  que  c'étoit  dans  cette  vue  qu'il 
avoit  formé  une  liaifon  fi  étroite  avec  le  Sénat  de  Venife  ôc 
avec  le  duc  de  Ferrare  ,  ôc  qu'il  avoit  fait  fortifier  Milan , 
contre  le  fentiment  de  tout  le  monde  y  pour  fe  défendre  dans 
la  fuite  contre  la  garnifon  du  château ,  dont  il  ne  pouvoit  alors 
fe  rendre  le  maître  :  on  prétendoit  que  dans  le  tems  que  tout 
étoit  tranquile  en  Italie,  il  avoit  engagé  l'Empereur  à  déclarer 
la  guerre  aux  Parmefans,  afin  d'avoir  feul  le  commandement 
des  troupes.  On  difoit  auffi ,  que  d'intelligence  avec  le  cardinal 
Hercule  de  Mantouë  fon  frère :,  ôc  parent  du  duc  de  Ferrare, 
il  avoit  fait  fes  efforts  pour  élever  fur  la  chaire  de  S.  Pierre 
le  cardinal  Salviati,  qui  s' étoit  toujours  déclaré  contre  lEm- 
pereur ,  afin  qu'après  l'avoir  fi  étroitement  obligé ,  il  le  trou- 
vât plus  porté  à  favorifer  fes  deffeins.   Ceux  de  fon  parti  pu- 
bUoient  dans  toute  la  ville  qu'il  étoit  proche  parent  du  dernier 
duc  François  Sforce  IL  Enfin  il  paroiffoit  d'autant  plus  fuf- 
pe£l  ;  qu'étant  vigilant  ,  attentif  ,   ôc  fort  expérimenté  dans 


D  E  J.  A.   DE  T  HO  U  ,  L  I  V.  XV.      j^i 

les  afFaires ,  il  les  négligeoit  entièrement.     On  ajoûtoit  que  ■   ■ 

l'Empereur  qui  n'ignoroit  pas  que  les  troubles  arrivez  en  Italie  j^e^ri  II. 
avoient  eu  des  commencemens  bien  plus  foibles ,  devoit  con-  i  ^  ç  4, 
fiderer  férieufement  à  quoi  tout  cela  tendoit.  Jean  de  Luna 
gouverneur  du  château  de  Milan  :,  étant  allé  à  la  Cour  de 
l'Empereur  l'année  précédente  ,  avoit  expofé  en  détail  tout 
ce  qui  fe  paflbit  alors  à  l'évêque  d'Arras  i  ravi  de  fatisfaire 
par-là  fa  haine  particulière  pour  Gonzague  ,  ou  de  féconder 
celle  des  Efpagnols.  Il  perfuada  même  à  l'évêque  d'Arras,  par 
les  témoignages  qu'il  lui  fit  voir  du  Sénat  de  Milan  ,  que 
quoiqu'il  eût  toujours  été  ami  de  Gonzague  ,  les  chofes  n'en 
ctoient  pas  moins  fur  le  pié  qu'il  lui  avoit  dit. 

Au  refle  Gonzague  exa6lement  informé  de  tout  ce  qui  fe  Gonzague  cft 
palToit  y  avoit  fouvent  porté  fes  plaintes  à  l'Empereur  ,  des  pomiié  du 
calomnies  dont  on  vouloir  le  noircir.  Mais  voyant  que  ce  gouverne-. 
Prince  penchoit  du  côté  de  fes  ennemis ,  il  écrivit  plufieurs 
fois  au  roi  Philippe  ,  dont  il  croyoit  avoir  mérité  les  bonnes 
grâces  ,  pour  fengager  à  prendre  fa  défenfe  j  ôcà  le  protéger 
auprès  de  l'Empereur.  Philippe  lui  fit  une  réponfe  pleine  de 
bonté  ôc  d'aifeâion.  Pour  excufer  fon  père,  qui  étoit  accablé 
d'affaires  ,  ôc  que  fâge  rendoit  de  mauvaife  humeur  ,  il  fe 
donnoit  pour  exemple  ,  en  lui  faifant  fentir  ,  qu'il  avoit  été 
lui-même  très  long-temps  en  Efpagne éloigné  des  affaires, ôc 
fans  aucun  crédit.  Ruy  Gomez  de  Sylva ,  premier  Gentil- 
homme de  la  chambre  de  Philippe,  lui  écrivit  dans  les  mê- 
mes termes  >  ôc  Fexhorta  à  fupporter  fon  fort  avec  patience , 
ôc  à  ne  rien  négliger  pour  s'affurer  de  la  bienveillance  de 
Philippe.  Ces  chofes  fe  pafferent  dans  le  cours  des  trois  an- 
nées précédentes.  Enfin  l'Empereur  qui  avoit  long-tems  dif- 
fimulé  ,  réfolut  de  rappeller  Gonzague  du  Milanez  j  non  qu'il 
fût  touché  des  plaintes  que  l'on  formoit  tous  les  jours  contre 
lui  î  mais  à  caufe  du  fuccès  heureux  des  François  dans  cette 
partie  de  l'Italie.  Cependant  afin  que  le  rappel  de  ce  gou- 
verneur eût  quelque  chofe  d  honorable  pour  lui,  l'Empe- 
reur lui  manda  de  fe  rendre  en  diligence  à  fa  Cour ,  parce  qu'il 
avoit  une  affaire  de  grande  importance  à  lui  communiquer.    r^^,„  ■ 

Ti   1  ••        J  -  j     1   -rr      1      r  •     j         rr  •  Le  marquis 

11  lui  ordonna  en  même  tems  de  laiiier  le  lom  des  anaires  au  de  Marignan 
Sénat  de  Milan  ôc  à  François  Taberna  grand  Chancelier  j  ôc  ^ft  charge  du 
celui  de  la  guerre  au  marquis  de  Marignan ,  ou  a  Lopez  Suarez  guerre. 

,     Yyy  i) 


5^42  HISTOIRE 

—  ;  de  Figueroa  ,  depuis  long-tems  fon  Ambaiïadeur  à  Gènes  i 

Henri  II.  au  cas  que  la  guerre  de  Sienne  y  retînt  le  Marquis.  AulTi-tôt 
i  $  $  ^,  après  ,  l'Empereur  lui  écrivit  une  autre  lettre  par  laquelle  il  lui 
ordonnnoit  de  venir  en  litière ,  11  fa  fanté  ne  lui  permettoit 
pas  de  venir  à  cheval,  ôc  où  il  lui marquoit  expreffément ,  que 
rien  ne  devoir  l'empêcher  d'exécuter  fes  ordres^  furie  champ 
ôc  fans  aucun  délai* 

Gonzague  ne  pouvant  différer  plus  long-tems ,  après  avoir 
bien  fortifié  Valfenera  (  du  moins  comme  il  le  croyoit  )  ôC 
remis  le  gouvernement  à  Suarez  de  Figueroa ,  partit  à  la  fin 
du  mois  de  Mars.   Comme  il  eut  un  fuccelfeur  bien  différent 
de  lui  ,  fa  réputation  ,  autrefois  fi  éclatante  :,  mais  dans  les 
Suarez  de  Pi-  dernières  années  fi  obfcurcie ,  reprit  en  quelque  forte  fon  pre- 
IcT  FerdL^"  ^^^^"^  luftrc^  par  la  comparaifon  que  l'on  fit  de  l'un  ôc  de  l'autre, 
nand  de  Gon-  Au  reftc  on  ne  devoir  pas  être  fort  étonné  que  Figueroa  ,  qui 
'zague  dans  le  ^yQ^^  toûjours  mené  Une  vie  oifive  ôc  voluptueufe  ,  au  milieu 
mcntduMila-  des  feftins  ,  des  bals,  ôc  des fpe£lacles ,  plus  recommandable 
nez.  p^j.  f^  naiflance  que  par  fa  valeur ,  fut  peu  expérimenté  dans 

le  métier  de  la  guerre ,  auquel  on  ne  l'avoir  appelle  que  dans 
un  âge  affez  avancé  ,  ôc  lorfque  fon  corps  etoit  déjà  ufé 
par  les  débauches.  La  foibleffe  Ôc  l'indolence  de  ce  nou- 
veau miniflre  firent  regretter  fon  prédéceffeur  ,  non  feu- 
lement par  les  peuples  du  Milanez  ,  mais  encore  par  les  fol- 
dats  ,  qui  néanmoins  avoient  détefté  Gonzague.  Après  fon 
départ  on  envoya  à  Milan  Bernard  de  Bolea  ,  ôc  François 
Pacheco  ,  qui  fut  fait  enfuite  cardinal  ,  ôc  on  les  chargea 
d'informer  contre  Gonzague ,  accufé  de  s'être  mal  comporté 
dans  le  gouvernement  de  cette  province.  L'affaire  fut  foigneu- 
fement  examinée  ôc  on  en  fit  le  rapport  à  f  Empereur.  Par 
cette  information,  Gonzague  ne  fut  ni  condamné  ni  abfous, 
ôc  fans  être  déchargé  des  accufations  intentées  contre  lui ,  il 
fut  mis  honnêtement  hors  de  procès. 

Cependant  le  maréchal  de  Briffac  faifoit  tous  fes  efforts  pour 
empêcher  que  l'on  ne  fortifiât  Valfenera ,  Ôc  pour  fe  rendre 
maître  par  la  famine  de  cette  place  qui  nuifoit  beaucoup  à 
fes  entreprifes  :  il  en  avoir  déjà  forme  le  fiege  depuis  quel- 
que tems.  Figueroa  fit  venir  Maggi ,  pour  lui  donner  le  com- 
mandement de  l'infanterie  5  il  envoya  devant  Jean  Guevara 
avec  de  la  cavalerie ,  ôc  enfuite  il  fe  tranfporta  lui-même  de 


DE  J.   A.   DE  THOU,   Liv.    XV.       5-45 

ce  côté  là.  Nos  troupes  s' étant  emparées  des  détroits ,  drefle- 
rent  des  embufcades  dans  le  chemin  par  où  l'ennemi  devoit  Henri  IL 
neceflairement  pafîer.  Mais  Maggi ,  officier  vigilant ,  qui  d'ail-  1554. 
leurs  connoiiToit  parfaitement  le  payis,  fît  tant  de  diligence  , 
qull  précéda  la  Motte  -  Gondrin ,  que  BrifTac  avoir  envoyé 
pour  garder  les  défilés.  Quelques  jours  après  Antoine  de  la 
Cofle  comte  de  la  Trinité  s'empara  de  Sommerive^  qui  n'é- 
toit  éloignée  de  Valfenera  que  de  trois  milles.  A  eette  nou- 
velle, BrifTac  partit  fans  perdre  de  tems  avec  fes  troupes, 
pour  reprendre  cette  place,  qui,  quoique  très-peu  fortifiée^ 
avoit  donné  cependant  beaucoup  de  peine  à  ceux  qui  l'afTié- 
geoient.  Pendant  Fabfence  de  ce  Général,  Sandi  fortit  de 
ce  Fort,  ôc  s'empara  d'une  place  voifine  que  nôtre  garnifon 
occupoit  j  cent  de  nos  foldats  y  furent  tuésj  ôc  le  refle  fut 
fait  prifonnier. 

Le  comte  de  la  Trinité  partit  fur  le  champ  de  Cherafco  , 
avec  un  grand  nombre  de  bêtes  de  fomme  chargées  de  farine, 
ôc  entra  de  nuit  dans  Valfenera.  Ce  fecours  donna  aux  afTie- 
gés  le  moyen  de  fubfifter,  ôc  de  foûtenir  le  fiege  quelques 
jours  de  plus.  Peu  de  tems  après  Figueroa  reçût  un  déta- 
chement de  fix  mille  Allemands ,  dont  une  partie  avoit  été 
envoyée  de  Gènes  ,  après  le  départ  de  l'armée  navale  des 
Turcs  ôc  la  journée  de  Marciano  j  l'autre  partie  avoit  été  en- 
voyée de  Trente:  outre  cela  il  prit  avec  lui  les  Efpagnols 
ôc  les  Italiens  qui  venoient  de  faire  la  guerre  en  Tofcane,ôc 
raffembla  à  Aft  une  armée  fi  nombreufe,  que  BrifTac  fut  obli- 
gé de  lever  le  fiege.  Sur  ces  entrefaites ,  Figueroa  ayant  fait 
charger  à  Villefranche ,  fur  une  nombreufe  quantité  de  charet- 
tes ,  des  vivres  ôc  d'autres  munitions  de  guerre ,  eut  foin  de 
les  faire  conduire  au  plutôt  à  Valfenera.  Tandis  que  ces  trou- 
pes étoient  en  campagne,  elles  livrèrent  quelques  combats 
aux  nôtres,  qui  faifoient  de  fréquentes forties  de  Sandamiano, 
de  Polrino,  ôc  des  autres  places  voifines.  Mais  l'ennemi  s'étant 
retiré,  BrifTac  rafTembla  Ton  armée,  ôc  fe  rendit  maître  de 
San-Salvadore ,  ôc  d'une  grande  partie  des  autres  places.  Fi- 
gueroa étoit  alors  avec  Maggi  à  Valenza  fur  le  Pô,  ville  très- 
agreable  par  fa  fituation,  mais  très-peu  fortifiée.  Il  avoit  avec 
lui  une  garnifon  Allemande  qu'il  plaça ,  partie  dans  la  ville , 
ôc  partie  auprès  du  fleuve.  Maggi  qui  fçavoit  que  BrifTac  étoit 

Y  y  y  iij 


J44  HISTOIRE 

■■■■  I  ■  ■  »  en  chemin  avec  une  nombreufe  armée ,  demandoit  avec  în-^ 
Henri  II  ^'^^^^  ^^^  ^'^"  fortifiât  Valenza,  ôc  qu'on  envoyât  prompte- 
1  c  ç*  4  *  ment  de  Sartirana  Emanuel  de  Luna  avec  (es  troupes  RC- 
pagnoles.  A  peine  le  vieux  Gouverneur ,  qui  ne  fe  mettoiten 
peine  de  rien,  eut-il  accordé  à  Maggi  la  féconde  chofe  qu'il 
demandoit  ,  qu'aulîîtôt  Briflac  arriva.  Il  tint  confeil  fur  le 
champ  avec  Àlvaro  de  Sandi  ôc  Emanuel  de  Luna,  furie 
parti  qu'il  y  avoit  à  prendre  >  le  réfultat  fut  de  fortir  prom- 
ptement  avec  la  garnifon ,  de  peur  d'être  pris  honteufemenc 
dans  la  place. 

Alaggi,  quiprévoyoit  qu'après  avoir  rendu  quelque  com- 
bat, il  ppurroit  fe  voir  contraint  de  fe  réfugier  dans  la  ville, 
où  il  craignoit  de  périr  avec  tous  fes  gens,  fi,  comme  il  arrive 
■ordinairement,  ils  y  rentroient  en  défordre,  ordonna  à  Pa- 
douano  de  Leccio ,  brave  foldat ,  qu'au  cas  que  la  chofe  arri- 
vât ainfi ,  il  eut  foin  de  tenir  la  place  ouverte  en  deux  endroits 
du  côté  de  Baflignano ,  afin  de  pouvoir  y  entrer  fans  confu- 
lion.  Ce  Général  fçachantque  l'armée  de  l'Empereur  étoitplus 
foible  que  celle  du  Roi,  vint  fondre  fur  nous  avec  des  troupes 
d'infanterie  choifies  entre  les  Allemands ,  les  Italiens  ôc  les 
Efpagnols ,  ôc  fit  dire  en  même  tems  àFigueroa  ,qui  combattoit 
contre  nous  avec  peu  de  fuccès,  de  fe  retirer  dans  la  ville 
dont  on  avoit  fait  ouvrir  les  portes  ;  ce  qu'il  fit  auflitôt  fans 
danger  ôc  en  bon  ordre  :  peu  après  Maggi  fe  retira  aufli  avec 
Jean-François  San-Severino.  Brilfac,  après  un  combat  meur- 
trier, s'étant  un  peu  éloigné,  fans  pourtant  abandonner  fon 
deffein,  San-Severino  fit  rompre  le  pont  de  la  Bormia  par 
l'ordre  de  Maggi.  Les  ennemis  firent  un  retranchement  vis- 
à-vis  la  citadelle  gardée  par  Emanuel  de  Luna  ,  ôc  par  ce 
moyen  ils  ôterent  aux  François  l'efperance  de  pouvoir  réullîr 
dans  leurs  projets.  Alors  Brilfac  fit  prendre  une  autre  route 
à  fon  armée,  attaqua  quelques  places  de  peu  d'importance, 
ôc  prit  entre  autres  Spino   ôc  Ponzone  villes  fortifiées. 

Cependant  Figueroa  envoya  à  Pavie  ôc  à  Lumellina  le 
comte  François  de  Landriano,  avec  fix  cens  chevaux  Al- 
lemands ,  pour  arrêter  de  ce  côté  là  les  courfes  que  pourroient 
y  faire  nos  troupes.  Nôtre  armée  s'étant  emparée  de  tout  le 
payis  des  Langhes,  les  Impériaux  appréhendèrent  la  défection 
de  la  ville  d'Acqui  dans  le  Montferrat,  dont  les  citoyens 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XV.         3'4; 

paroifToient  pancher  pour  le  parti  François  ^  &  dont  il  y  avoit  - 

lieu  de  foupçonner  la  fidélité.  Maggi  y  alla  avec  les  regimens  Henri  IL 
Allemands ,  commandez  par  Alberico  deLodrone  ôc  San-Se-  i  5  5  4« 
verino.  Les  citoyens  d'Acquine  voulurent  pas  d'abord  le  rece- 
voir ,  parce  qu'ils  s'ctoient  apperçûs  que  ce  Général  étoit  un 
peu  en  colère.  Maggi,  fans  perdre  de  tems,  fit  approcher  le 
canon  j  alors  on  le  reçût  dans  la  ville ,  après  un  accommo^ 
dément  qui  fut  le  fruit  de  la  médiation  de  Lodrone.  Il  paffa 
enfuite  par  la  Bormia  ,  ôc  prit  fans  coup  ferir  la  ville  de 
Melazeno.  De-là  il  fit  avancer  fon  armée  vers  Ponzone.  Ayant 
trouvé  fur  fon  palfage  Cartofa ,  où  nous  avions  une  garmfon, 
il  jugea  qu'il  étoit  néceffaire  de  prendre  cette  place,  pour 
venir  plus  facilement  à  bout  d'affieger  Ponzone.  Il  attaqua 
donc  Cartofa  :  les  habitans  ayant  refufé  de  fe  rendre  ,  il  fît 
approcher  le  canon  qu'il  mit  dans  un  lieu  un  peu  éloigné , 
craignant  que ,  s'il  le  mettoit  dans  la  plaine ,  où  il  fembloit 
qu'on  auroit  pu  le  placer  plus  avantageufement,  les  François 
venant  au  fecours  de  la  place,  ne  fondiffent  fur  eux  du  haut 
de  la  montagne ,  ôc  ne  leur  donnalfent  beaucoup  de  peine. 
La  tranchée  étant  enfin  ouverte,  Cartofa  fe  rendit,  ôc  on  prit 
en  même  tems  plufieurs  petites  places,  enforte  qu'il  ne  ref- 
toit  plus  que  Ponzone.  Maggi  ayant  attaqué  cette  ville  , 
reconnut  que  fon  entreprife  étoit  plus  difficile  qu'il  ne  fe  l'ima- 
ginoit,  tant  à  caufe  de  la  mauvaife  faifon  qui  approchoit, 
qu'à  caufe  de  la  grande  quantité  de  neiges  qui  fe  trouvoit  dé- 
jà dans  ces  lieux  environnez  de  montagnes.  Ces  circonflan- 
ces  le  déterminèrent  à  retourner  à  Cafal ,  afin  d'y  voir  Figue- 
roa,  après  avoir  conferi  avec  Lodrone  ôc  San-Severino. 

Maggi  avoit  fouvent  averti  Figueroa  de  veiller  fur  Cafal  ; 
il  lui  dit  qu'il  avoit  remarqué  qu'on  n'y  faifoit  prefque  jamais 
de  garde  pendant  la  nuit,  ôc  que  lorsqu'on  la  faifoit ^  c' étoit 
avec  beaucoup  de  négligence.  Il  ajouta  qu'il  étoit  neceffaire 
de  renforcer  la  garnifon  de  cette  ville  ^  qui  étoit  fi  proche 
*  de  Verrue  ôc  de  Monteceflino  ,  où  commandoient  les  Biragues, 
capitaines  vigilans  ôc  courageux.  Figueroa  lui  répondit  que 
l'Empereur  lui  avoit  ordonné  de  n'impofer  aucune  charge  à 
cette  ville,  dont  il  lui  avoit  confié  la  garde  ôc  le  foin.  Maggi 
donna  les  mêmes  avis  au  comte  de  Valentia  qui  commandoit 
la  garnifon.  Et  quoique  celui-ci  connut  bien  le  danger  qu'il 


H<^  HISTOIRE 

y  avolt,  il  ne  s'en  mit  pas  plus  en  peine  ;  il  s'excufa  fur  le  pe- 
HenriII.  tit  nombre  de  foldats  qu'il  avoir,  ôç  fur  ce  qu'on  lui  avoir 
I  r-  ^  zL.  ôré  une  compagnie  d'Italiens.  Maggi  voyant  que  fes  avis 
étoient  inutiles ,  obtint  fon  congé  de  Figueroa,  &  s'en  retour- 
na dans  fon  département  avec  Guevarai  il  pafîa  par  Yvrée, 
où  commandoit  Morales,  &  lui  dit  de  fe  tenir  fur  fes  gar- 
des, comme  s'il  eût  un  préfage  du  péril  oii  il  alloit  bientôt 
être  expofé.  Cette  ville  eft  fituée  fur  la  Doire,  entre  des  mon- 
tagnes très-efcarpées  ôc  inacceffibles ,  au  milieu  '  du  petit  Ôc  du 
grand  mont  S.  Bernard,  de  la  Colomne-jou  &  du  Mont-jou , 
&  un  peu  plus  bas  que  la  ville  d'Aofte,  d'où  cette  plaine  a 
été  nommée  le  val  d'Aofle.  Morales  reçut  dédaigneufement 
les  avis  de  Maggi ,  &  en  fit  peu  de  cas  :  il  lui  dit  qu'il  n'y  avoit 
rien  à  craindre  pour  YvTée  de  la  part  de  l'ennemi ,  étant  lui- 
même  prêt  d'aller  au-devant.  Mais  bientôt  après  le  départ  de 
Maggi  ôc  de  Guevara,  il  eut  lieu  de  fe  repentir  de  fa  fuffi- 
Prife  d'Y-  faiicc  :  Car  Brifî'ac  étant  arrivé  au  commencement  de  Decem- 
Fiançois*^  ^^^  ^^^  ^^'^^  ^^^  armée ,  fit  dreffer  fes  batteries  vers  l'endroit  de 
la  ville  qui  regarde  la  Doire,  fur  l'autre  bord  de  la  rivière. 
On  envoya  auflitôt  le  capitaine  André  de  Corregio  pour  fe- 
courir  la  place  ,  ôc  Maggi  fit  partir  pour  le  même  fujet  le 
comte  de  Carpegna  ôc  le  capitaine  Pagano.  Le  premier  fut  pris, 
mais  l'autre  entra  dans  la  place  avec  la  plus  grande  partie  de 
fes  troupes.  Les  François  firent  une  grande  brèche  aux  mu- 
railles ,  qui  étoient  très-foibles  du  côté  qu'ils  avoient  attaqué. 
Morales  rabbatit  alors  beaucoup  de  fa  préfomption  ôc  de  fon 
orgueil  i  furtout  lorfqu'il  vit  que ,  quoique  déjà  au  milieu  de 
i'hyver,  on  pouvoir  néanmoins  pafTer  la  Doire  à  gué.  Il  aban- 
donna donc  la  ville  le  14.  de  Décembre  ,  fans  attendre  l'affaut, 
ôc  fe  retira  dans  le  château,  ou  cinq  jours  après,  à  fa  honte 
ôc  à  celle  des  Efpagnols,  il  fut  obligé  de  capituler  ôc  d'ac- 
cepter les  conditions  que  BrifTac  lui  prefcrivit. 

La  prife  d'Yvrée  favorifa  beaucoup  nos  entreprifes  ;  car 
par  ce  moyen  les  troupes  auxiliaires  des  Suifles  trouvèrent  un 
pafldge  ouvert  de  ce  côté  là ,  ôc  nous ,  un  chemin  pour  faire 
nos  courfes  dans  le  Milanez  ôc  fur  les  terres  de  Pavie.  La 


I  Alpes  Grai£  &  Pœnhice  dans  le 
texte  :  Pœmiiie  fe  nomment  à  prefent 
ïe  grand  mont  S.  Bernard  8c  le  Mont- 
jou  :  Cràice ,  le  petit  mont  S.  Bernard 


8c  la  Colomne-joii.  Il  n'eft  pas  difficile 
de  faire  des  conjedures  fur  leur  ancien 
nom  d  'Alfes  Graics  &  Panina. 

ville 


D  E  J.  A.  DE  T  H O  U ,  L  i  v.  XV.        5'47 

ville  de  Bielle,  proche  la  rivière  de  Sarno,  fe  rendit  après  la 
prife  d'Yvrée,  ôc  tous  les  peuples  de  cette  province  prête-  Henri  II. 
rent  ferment  de  fidélité  au  Roi.  BrifTac  les  déchargea  de  la  i  ;  j  4. 
moitié  du  tribut  qu'ils  payoient  à  l'Empereur  ,  afin  de  s'atti- 
rer leur  affeâion  5  enforte  que  de  vingt  mille  écus  qu'ils  étoient 
obligés  de  payer  auparavant,  ils  n'en  donnèrent  que  dix  mille 
au  Roi.  Le  château  de  Mafino,  quoique  bien  fortifié,  fut 
obligé  de  fe  rendre,  après  avoir  foûtenu  l'effort  du  canon 
pendant  deux  jours  j  ce  qui  donna  lieu  à  nos  troupes  de  faire 
de  plus  grandes  entreprifes.  Enfin  les  foldats  de  Volpiano 
ayant  rompu  la  trêve,  le  comte  de  la  Trinité  fut  repouffé  dans 
le  tems  qu'il  y  vouloit  faire  entrer  des  vivres. 

Le  maréchal  de  Briffac,  au  commencement  de  l'année  fui-  i  S  S  S' 
vante,  prit  Santia,  petit  bourg  dont  la  fituation  avantageufe 
pouvoit  fervir  à  empêcher  les  courfes  des  foldats  de  Vol- 
piano  ,  de  Verceil  ôc  de  Crefcentino.  En  effet  la  place  de 
Santia  étant  carrée,  on  avoir  fait  faire  à  chaque  angle  des 
baftions,  qui,  par  les  foins  ôc  les  travaux  des  Ofiiciers  de  la 
garnifon  qui  mirent  eux-mêmes  la  main  à  l'ouvrage,  furent 
en  peu  de  tems  affez  élevez ,  (  comme  l'expérience  nous  le 
fit  bientôt  connoître  )  pour  défendre  la  place  contre  les  plus 
grands  efforts  de  l'ennemi.  Deux  de  ces  baftions  défendoient 
la  porte  qui  conduit  à  Yvrée,  ôc  les  deux  autres  celle  qui 
eft:  vis-à-vis  San-Germano.  Comme  l'endroit  étoit  plus  long 
que  large,  on  fit  faire  des  foffez  en  dedans,  ôc  on  joignit 
des  baftions  avec  des  levées  à  égale  diftance,  ôc  affez  éloignées 
de  ces  baftions ,  pour  empêcher  qu'on  ne  les  attaquât. 

Les  Fran(^ois  ayant  porté  plus  loin  leurs  armes,  mirent  fous 
l'obéïffance  du  Roi  la  ville  de  Crepacuore,  place  bien  fortifiée  ôc 
fituée  près  de  Pavie.  Peu  de  tems  après  Cafal-Saint-Vas  fur  le 
Pô  ,  qui  eft  aujourd'hui  la  capitale  du  Mont-Ferrat  (  ville  con- 
fiderable  par  les  richeffes  Ôc  par  la  Nobleffe  de  quelques-uns 
de  fes  Citoyens ,  dont  les  principales  familles  font  celles  des 
Comtes  de  San-Martino  '  ôc  deBiandrata)  fut  prife  parunftra- 
tagême  de  Jacque  de  Salvaifon  ;  coup  auffi  heureux  que  hardi. 
Ce  Capitaine  étoit  de  Perigord  ,  d'une  maifon  noble ,  mais 
pauvre.  Il  avoir  longtems  appris  à  faire  des  armes  avec  les  étu- 
dians  en  droit  de  la  célèbre   académie  de  Touloufe  ,  d'où  il 

:  Paradin  ,  au  lieu  de  San-Martino  ,  met  Saint-George. 

Tome  IL  Z  z  z 


54S  HISTOIRE 

,■,.,. iiij.».i  ,«m  s'étoit  enfui  en  Italie  ,  à  caufe  d'une  fort  mauvaife  aûlon 
TTr^  nr  TT  Qu'ïl  avolt  commlfe.  Enfin  il  réùfllt  fi  bien  par  fon  adreiïe  ôc 
par  la  valeur ,  dans  le  riemont  ,  ou  etoit  pour  lors  le  théâ- 
tre de  la  guerre  ,  que  non-feulement  il  effac^a  les  taches  de  fa 
vie  paflée ,  mais  qu'il  fe  rendit  digne  de  poffeder  les  premiers 
emplois  militaires  fous  les  yeux  des  Généraux.  Le  maréchal 
de  Briflac  ,  qui  connoifibit  fon  génie  &  fon  a£tivité  ,  lui 
confia  l'emploi  d'envoyer  ôc  d'examiner  les  efpions.  Dans 
le  tems  que  Salvaifon  commandoit  dans  Verrue,  place  voili- 
ne  de  Cafal ,  il  envoya  dans  cette  dernière  ville  un  efpion  nom- 
mé Fontarole  ,  qui  fous  prétexte  d'y  vendre  des  herbes ,  y 
alloit  fouvent  pour  s'informer  de  tout,  &  en  rendre  un  com- 
pte exa£l  à  fon  maître.  Mais  comme  ces  fortes  de  gens  pren- 
nent tantôt  le  parti  de  l'un  ,  &  tantôt  celui  de  l'autre ,  ôc  que 
fouvent  ils  les  trahilTent  tous  les  deux  à  la  fois,  Fontarole  ga- 
gna les  bonnes  grâces  des  Efpagnols  î  il  apprit  d'eux  l'état  de 
la  place,  quelles  étoient  les  fortifications,  la  manière  dont  ils 
pofoient  les  fentinelles  5  enfin  il  s'inftruifit  du  cara6lcre  de  Fi- 
gueroa ,  ôc  de  celui  des  autres  Chefs.  Il  donna  aufîi-tôt  avis  de 
tout  cela  à  Salvaifon,  qui  après  avoir  fçu  l'endroit  par  où  l'on 
pouvoir  aifément  efcalader  les  murs  de  cette  place ,  en  parla 
au  Maréchal ,  ôc  convint  avec  lui  d'attendre  pour  exécuter  fon 
entreprife  jufqu'au  10  de  Mars,  jour  qu'on  avoit  choifi  pour 
célébrer  les  noces  d'un  des  premiers  Citoïens  de  la  ville. 
Comme  il  n'ignoroit  pas  que  le  fervice  fe  faifoit  dans  cette 
place  avec  négligence  ôc  fans  difcipline  ,  ôc  qu'il  prévoyoit 
bien  que  dans  cette  fête  le  vin  ôc  le  jeu  dérangeroient  encore 
plus  les  foldats  ,  il  jugea  qu'il  pourroit  aifément  ce  jour-là  ve- 
nir à  bout  de  fon  deffein.  Mais  pour  ne  pas  fe  rendre  fufpedl, 
il  feignit  d'être  malade ,  ôc  envoya  chercher ,  avec  la  permif- 
fion  de  Figueroa ,  des  médecins  à  Cafal  qui  arrivèrent  fur  la 
fin  du  jour  à  Verrue.  A  leur  arrivée,  il  les  fit  conduire  avec 
beaucoup  de  politefTe  dans  une  auberge  ,  ôc  les  pria  d'atten- 
dre jufqu'au  lendemain ,  s'excufant  fur  le  fommeil  dont  il  fei- 
gnoit  d'être  accablé.  Le  Maréchal,  qui  étoit  pour  lors  occupé 
à  fortifier  Santia,  lui  envoya  huit  cens  hommes  d'élite  ,  qu'il 
devoit  fuivre  lui-même  peu  après  ,  avec  le  refle  de  fes  trou- 
es. Salvaifon  partit  avec  ce  fecours  pour  fe  rendre  à  Cafal. 
1  trouva  les  fentinelles  endormis  ôc  enfevelis  dans  le  vin ,  ôc 


l 


DE   J.   A.   DE   THOU.  Lrv.    XV.       5*49 
efcaîada  les  murs  à  trois  heures  après  minuit  fans  aucun  obfta- 
cle.    Ayant    pafle  au  fil  de  l'épée  les  foldats  qui   formoient  ^£^^^1  n. 
les  premiers  corps-de-garde ,  il  entra  dans  la  ville  avec  fes     t  ^  r  f 
troupes  j  avant  que  la  garniion  ,  qui  le  rellentoit  encore  de 
la  dcbauche  du  jour  précédent ,  fût  éveillée.  Enfin  s'étant  em-  cafa^i-^s.  vas 
paré  des  principales  rues  ôc  de  la  place ,  il  fitfonnerun  grand  piife  par  Sal- 
nombre  de  trompettes  qu'il  avoit  fait  porter  ,  ôc  fit  retentir  ^*'  ^"' 
la  ville  deux  fois  de  fuite  du  nom  de  France  ,  comme  fi  on 
eut  déjà  ouvert  les  portes  ,  ôc  que  notre  armée  y  fut  entrée. 
Ce  bruit  effraïa  tellement  Figueroa  ôc  Guevara ,  qu'ils  fe  reti- 
rèrent dans  le  château ,  fans  prefque  faire  de  réfiftance.  Les 
Allemands  après  avoir  abandonné  la  ville  ,  fe  retranchèrent 
dans  une  tour,  qui  étoit  dans  l'enceinte  de  la  ville, 

Salvaifon  s'étant  rendu  maître  de  la  place  ,  ôc  ayant  appris 
que  le  maréchal  de  Brifiac  arrivoit,  attaqua  la  tour  fans  perdre 
de  tems.  Mais  nos  foldats  ayant  donné  avec  trop  de  précipi- 
tation, ôc  les  Allemands  fe  défendant  d'abord  avec  un  grand 
courage,  nous  perdimes  de  notre  côté  près  de  deux  censhom-' 
mes.  Cependant  la  tour  fut  prife  ,  ôc  on  y  maflacra  Jean-Bap- 
tifte  de  Lodrone  colonel  des  Allemands  avec  tous  ceux  qui  la 
défendoient i  on  affiégea  enfuite  le  château,  où  les  vivres  com- 
ïnençoient  à  manquer.  Car  tandis  que  le  Gouverneur,  que  Fré- 
déric duc  de  Mantouë  y  avoit  mis  ,  y  commandoit,  les  Efpa- 
gnols  qui  gardoient  la  ville ,  empêchoient  qu'on  ne  portât  des 
vivres  dans  le  château  i  ôc  n'y  en  laifibient  guère  entrer  que 
pour  un  jour.  Figueroa  voyant  qu'on  ne  pouvoit  compter  fur 
les  Allemands  qui  étoient  avec  lui  ,  ôc  qu'il  n'avoit  de  vivres 
que  pour  peu  de  jours  ,  demanda  à  capituler  ,  ôc  promit  que 
fi  on  ne  venoit  à  fon  fecours  dans  l'efpace  de  vingt-quatre  heu- 
res, il  fe  reuireroit  à  condition  qu'il  auroit  vie  ôc  bagues  fau- 
ves. Gonzague  aflure  que  ce  malheur  arriva  par  la  trahifon  ou 
par  la  négligence  de  Diego  d'Arbizzo  fecretaire  de  Figueroa  , 
qui  ne  l'informa  point  du  delfein  des  François,  quoique Mag- 
gi  lui  eut  dépêché  un  homme  de  confiance  pour  l'en  aver- 
tir. Je  crois  que  cet  envoyé  étoit  Pierre  Fiantanida,  homme 
très  habile  dans  les  fortifications  ,  qui  étoit  aufil  venu  pour  lui 
parler  du  deifein  qu'on  avoit  de  prendre  Turin  î  comme  le 
rapporte  Luc  Contile  dans  la  vie  de  Cefar  Maggi'. 

I  On  a  exprès  omis  de  traduire  en    1    que  félon  Pierre  du  Puy ,  elles  doivent 
cet  endroit  deux  lignes  du  texte,parce-   1    être  efFace'es. 

Z  z  z  i  j 


Wnu.^!^i!i'jiijmi'msm 


jp  H  I  S  T  O  I  R  É 

Cependant  le  marquis  de  Marignan  voyant  que  la  rufe  étoit 
HiNPvi  11  ^^"^i^^^^c  pour  avancer  le  fiége  de  Sienne  ,  réfolut  d'en  venir  à 
i  r  t'  r  1^  force  ouverte.  Manriquez  Ten  prelToit  de  la  part  de  l'Em- 
Suircdufié-  p^reur  ôc  de  Philippe  roi  d'Angleterre  ,  &  Côme  l'y  excitoit 
gt^dcSienne.  par  de  magnifiques  promefles.  Pélir  cet  effet  ce  Duc  lui  en- 
voya vingt-huit  pièces  de  canon ,  outre  celui  qui  étoit  dans  le 
camp.  Le  foin  de  cette  artillerie  fut  confié  à  Gabriel  Serbel- 
lone  ôc  à  Jule  Alifani ,  l'un  ôc  l'autre  fort  expérimentez.  Le 
Marquis  ayant  bien  examiné  la  fituation  de  la  ville  avec  Chia- 
pino  Vitelli,  crut  qu'il  devoit  dreffer  fes  batteries  auprès  de  la 
porte  Ovile ,  du  côté  de  San-Francefco.  Cependant  le  bruit 
s'étant  répandu  dans  la  ville ,  que  les  ennemis  fe  preparoient  à 
l'attaquer  de  toutes  leurs  forces ,  ôc  que  pour  ce  fujet  ils  avoient 
fait  venir  de  Florence  une  grande  quantité  de  canons ,  la  ter- 
reur s'empara  de  tous  les  Citoïens ,  qui  s'affemblerent  aufïî-tôt 
pour  délibérer ,  ôc  fçavoir  lî  le  bien  public  ne  demandoit  pas 
qu'on  envoyât  plutôt  des  députez  pour  traiter  avec  le  marquis 
de  Marignan ,  que  d'attendre  jufqu'à  la  dernière  extrémité.  Jé- 
rôme Spannochi ,  ôc  Barthelemi  Cavalcanti  ayant  dit  à  Mont- 
luc  que  la  plus  grande  partie  des  Citoïens  étoit  d'avis  de  capi- 
tuler ,  il  tint  Confeil  avec  Corneille  Bentivoglio ,  ôc  fit  affem- 
bler  les  Capitaines  François  ,  Italiens  ôc  Allemands.  Quoi- 
qu'alors  Montluc ,  dont  la  fanté  n'étoit  pas  encore  rétablie  ; 
fût  obligé  de  garder  fa  chambre ,  la  tête  bien  envelopée  ôc  le 
corps  couvert  d'une  robbe  doublée  de  peaux,  il  fe  revêtit  ce- 
pendant en  cette  occafion  d'un  habit  magnifique  ;  ôc  fembla- 
ble  à  un  jeune  homme  jaloux  de  fa  beauté  ôc  de  fa  parure^  il 
but  un  peu  de  vin  Grec ,  pour  paroître  moins  pâle  ôc  fe  don- 
ner de  la  couleur  j  ôc  en  cet  état  il  parut  en  public ,  ôc  rendit 
par  fa  préfence  le  courage  aux  Siennois ,  affemblés  pour  déli- 
bérer fur  le  parti  qu'ils  avoient  à  prendre.  Montluc  par  un 
difcours  fage  ôc  véhément  fçut  les  détourner  d'un  deffein  aufïî 
honteux  que  lâche.  Il  fit  faire  ferment  une  féconde  fois  à 
Reckrod  ôc  aux  autres  Généraux ^  qu'ils  expoferoient leur  vie, 
Ôc  qu'ils  répandroient  jufqu'à  la  dernière  goûte  de  leur  fang 
pour  le  fervice  du  Roi^  ôc  pour  conferverla  République  dont 
le  Roi  avoit  entrepris  la  défenfe.  Cela  fe  paffa  en  préfence  du 
Chef  du  peuple  ,  des  12  Confeillers  ,  ôc  des  8  Commiffaires 
chargés  des  affaires  de  la  guerre ,  qui  tous  enfemble  formoient 


DE   J.   A.   DE   THOU,  Liv.  XV.      s^i 

le  corps  de  la  magiftrature  de  Sienne.  Ambroife  Nuti  en  fît  ~  "^-=^ 
au(îi-tôt  fon  rapport  à  la  Nobleffe  j  qui  en  témoigna  beau-  Henri  ÎI. 
coup  de  joie.  ^  5  5  J- 

Ainfi  après  avoir  ranimé  les  courages  ,  on  ne  penfa  plus 
qu'à  la  fureté  de  la  place.  On  la  divifa  donc  en  huit  quartiers 
pour  la  fortifier  plus  facilement ,  &  on  les  diftribua  à  huit  per- 
lonnes  choifies ,  pour  faire  faire  par  des  gens  fidèles  le  dénom- 
brement éxa6t  des  hommes  ,  depuis  fâge  de  douze  ans  juf- 
qu'à  foixante,  ôc  des  femmes  depuis  douze  jufqu'à  cinquante, 
afin  de  les  employer  aux  fortifications.  On  les  obligea  d'a- 
cheter des  pelles,  des  bêches,  des  hottes jôc  les  autres  inftru- 
mens  neceffaires  pour  creufer  ôc  tranfporter  les  terres.  Quant 
à  la  milice  de  la  ville  ,  Montluc  fit  vingt-cinq  compagnies  de 
tous  ceux  qui  portoient  les  armes  t  Ôc  il  en  donna  le  comman- 
dement à  quatre  Gouverneurs  de  la  ville  qu'il  inftitua  ,  lel- 
quels  étoient  foûmis  à  huit  Capitaines  5  Montluc ,  lorfqu'il  fe- 
roit  necefiaire  ,  devoir  donner  fes  ordres  à  chacun  de  ces  Ca- 
pitaines en  particulier,  ôc  ceux-ci  à  leurs  Lieutenans.  En  cas 
qu'il  fallut  reparer  une  brèche  ou  quelque  autre  chofe  ,  il  leur 
ordonna  d'en  donner  avis  au  Commandant  du  quartier,  ou  à 
un  des  Gouverneurs  de  la  ville  ,  qui  auroient  foin  de  faire  aver- 
tir les  ouvriers ,  ou  le  Capitaine  de  la  compagnie  bourgeoife. 
Par  ce  moïen  Montluc  dans  moins  d'une  heure  raffembloit, 
fans  trouble  ni  confufion ,  les  perfonnes  deftinées  aux  travaux  , 
ôc  les  bourgeois  qui  compofoient  les  compagnies ,  en  aufii 
grand  nombre  qu'il  le  fouhaitoit.  Pour  éviter  la  trahifon ,  on 
changeoit  de  fix  heures  en  fix  heures  le  mot  du  guet.  Les  trou- 
pes du  Roi  difperfées  en  differens  endroits  ne  laiflant  à  Mont- 
luc aucune  efperance  de  fecours ,  il  fut  d'avis  de  recevoir  l'en- 
nemi entre  les  murailles,  ôc  là  de  le  combattre  de  toutes  fes  for- 
ces ,  voyant  qu'il  ne  pouvoit  le  faire  autrement  qu'avec  défavan- 
tage.  C'eft  pourquoi  il  fit  faire  en-decà  de  la  muraille  un  foffé 
large  d'environ  quatre-vingt  pas  >  qu'il  Dorda  de  canons  charges 
à  cartouches.  Il  avoit  aufli  delfein  d'y  mettre  des  arquebufes 
à  fourche  avec  les  arquebufiers  de  la  ville  ,  ôc  de  le  fortifier  de 
baftions  par  les  cotez ,  d'oint ,  après  une  furieufe  décharge ,  il 
devoir  fortir  lui-même  avec  les  Officiers  armez  d'épées ,  de 
fpontons  ôc  d'autres  inflrumens,  pour  fondre  çà  ôc  là  fur  l'ennemi 
troublé  par  les  volées  de  coups  de  canon  qu'il  auroit  effuyées. 

Z  z  z  iij 


/ 


SS2  HISTOIRE 

,       On  ignoroit  encore  de  quel  côté  l'ennemi  battroit  la  ville. 

TT  TT    Mais  Montluc  pour  en  être  certain  ,  faifoit  fortir  pendant  la 

Henri  11.      .    ,  .^    ^  ,         o        •         t  r 

nuit  des  payiians  avec  quelques  Capitaines.  L.es  payilans  mar- 

^  ^  ^'     choient  devant,  Ôc  lorfqu'ils  entendoient  parler  quelqu'un,  ils 

venoient  avertir  les   Capitaines,  qui  aufiTi-tôt  fe  gliiloient  le 

ventre  à  terre  avec  les  payifans ,  juCque  dans  le  lieu  où  l'on 

avoir  apperçu  quelqu'un  ;  ôc  s'ils  entendoient  parler  trois  ou 

quatre  perfonnes  enfemble  ,   ils  étoient  obligés  d'en   avertie 

Montluc ,  qui  conjecturant  de  ce  rapport  que  les  Comman- 

dans  de  l'artillerie  venoient  reconnoître  le  lieu ,  ôc  que  c'é- 

toit  de  ce  côté-là  qu'on  devoir  attaquer  la  ville  ,  faifoit  venic 

les  Gouverneurs  de  chaque  quartier ,  pour  ordonner  aux  Lieu- 

tenans   d'aflembler  les  Chefs  des  pionniers  ,  afin  de  mettre 

promptement  la  main  à  l'ouvrage.    Quoique  Montluc  eût 

pourvu  à  tout  ce  qui  étoit  necellaire  ,  ôc  qu'il  n'eût  jamais 

douté  qu'on  ne  l'attaquât  du  côté  dont  j'ai  déjà  parlé ,  il  pa- 

roiflbit  cependant  inquiet,  voyant  qu'il  étoit  obligé  de  ruiner 

les  maifons  de  campagne ,  ôc  les  jardins  des  Citoïens.  En  effet 

il  y  avoit  un  cul  de  fac  allez  long  proche  la  porte  Ovile,  que 

le  comte  de  Vico  avoit  entrepris  de  faire  combler  de  terre, 

ôc  l'on  ne  pouvoir  prendre  cette  terre  dans  un  autre  endroit 

que  dans  ces  jardins ,  par  ou  il  falloir  d'ailleurs  faire  le  foffé 

ôc  les  levées  de  part  ôc  d'autre.  Mais  les  Siennois  plus  jaloux 

de  conferver  leur  liberté  que  leur  bien  ,  le  tirèrent  bien- tôt 

d'inquiétude.  Informés  du  deffein  des  ennemis ,  ils  s'affemble- 

rent  aulTî-tôt  ;  ôc  comme  il  étoit  nuit ,  ils  apportèrent  un  grand 

nombre  de  flambeaux,  ôc  bouleverferent  eux-mêmes  avec  joie 

leurs  jardins  Ôc  leurs  terres,  fans  qu'on  entendît  de  leur  part 

ni  plainte  ni  murmure, 

A  peine  le  marquis  de  Marignan  put-il  faire  avancer  douze 

canons  pendant  cette  nuit ,  à  caufe  de  la  difficulté  qu'il  y  avoit 

de  les  tranfporter  fur  la  coUine.  Il  fit  faire  la  première  décharge 

contre  le  pied  de  muraille  :  mais  comme  elle  étoit  de  brique, 

elle   reçût  les  coups  de  canon  fans   en  être  ébranlée.  On  le 

braqua  enfuite  contre  le  milieu  du  mur  qu'il  ouvrit  fansl'abba- 

tre.  Alors  Tennemi  découvrit  l'ouvrage,  que  les  afiîegez  avoient 

commencé  au-dedans  de  la   ville.  Le  Marquis  voyant  qu'il 

avoit  befoin  d'un  plus  grand  nombre  de  canons,  pour  venir 

à  bout  de  fon  entreprife  ,  ôc  que  cependant ,  comme  on  ne 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  XV.         ^^3 

pouvoit  les  faire  venir  dans  un  jour,  c'étoit  donner  le  tems  aux 
affiegez  d'élever  leurs  ouvrages,  il  donna  l'ordre  à  fon  armée,  Henri  IL 
de  la  même  manière  que  s'il  eût  dià  livrer  l'aflaur,  &  demeura  1  ^  y  5. 
néanmoins  dans  fa  linere,  fous  le  toit  d'une  petite  maifon  fituée 
derrière  fes  batteries ,  étant  pour  lors  incommodé  de  la  goutte. 
Montluc  ayant  remarqué  du  haut  de  la  vieille  citadelle,  qu'on 
voyoit  le  derrière  du  canon  des  ennemis,  fit  tirer  par  le  meil- 
leur Canonier  de  Sienne  plufieurs  volées,  qui  incommodèrent 
beaucoup  une  compagnie  d'Allemands,  ôc  tuèrent  quelques 
Efpagnols.  Il  y  eut  même  un  boulet  qui  entra  dans  la  petite 
maifon,  où  le  Marquis  s'entretenoit  avec  un  Gentil-homme 
de  la  Chambre  du  roi  Philippe  :  ce  Général  s'étant  vu  fur  le 
point  de  périr  fous  les  ruines  de  cette  chaumière^  en  eut  une 
fi  grande  frayeur,  qu'aufTitôt  il  fut  délivré  des  douleurs  de  fa 
goutte.  Cette  décharge  ayant  démonté  les  batteries  des  en- 
nemis, ils  tinrent  confeil  dans  leur  camp,  6c  délibérèrent  fi 
oncontinueroitlesdecharoes.il  fut  décidé  Qu'on  cefleroitde 
tirer,  &  qu'on  tâcheroit  de  prendre  la  ville  par  la  famine ,  puif- 
qu'on  ne  pouvoit  la  réduire  par  la  force.  Manriquez  lui-mê- 
me ,  qui  témoignoit  tant  d'ardeur  pour  prefTer  le  fiége^fut  d'avis 
auiïi  bien  que  les  autres,  qu'on  retirât  les  batteries  ,  ôc  qu'on 
renvoyât  même  les  canons  qu'on  avoit  fait  venir  de  Florence. 

Les  Siennois  manquoient  déjà  de  vivres.  Il  étoit  défendu 
à  toutes  perfonnes  d'en  porter  dans  la  ville  fous  peine  de  la 
vie  5  &  Vitelli  avoit  foin  de  faire  exa6lement  obferver  cette  dé- 
fenfe  :  celui  qu'on  furprenoit  en  faute ,  étoit  exécuté  avec  la 
dernière  rigueur ,  6c  pendu  au  premier  arbre  ,  ou  à  la  première 
poutre  qu'on  trouvoir.  Montluc  voyant  que  c'étoit  par  la  faim, 
6c  non  par  les  armes ,  qu'on  vouloir  le  réduire ,  6c  ayant  deflein 
de  prolonger  ce  fiége  de  quelques  mois,  réfolut  de  renvoyer 
îes  Allemands  qui  murmuroient  déjà.  Pour  le  faire  honnête- 
ment ôc  éviter  les  féditions^  il  les  fit  redemander  par  Strozzi, 
fans  faire  paroître  que  ce  fût  de  concert  avec  lui,  qu'on 
îes  redemandoit.  Il  lui  envoya  donc  le  capitaine  Cofieil  '  fon 
ami ,  pour  lui  faire  part  de  fon  deflein.  Strozzi  ne  manqua  pas 
de  l'approuver,  6c  d'écrire  à  Rekrod  par  le  capitaine  Flami- 
nio ,  pour  le  prier  de  venir  au  plutôt  avec  fes  Allemands, 
parce  qu'il  avoit  réfolu  d'aifembler  une  armée,  afin  d'attaquer 

I  II  7  a  dans  le  texte  Flaminkis;  c'eft  une  faute  :  Voyez  Montluc  ,  liv.  3. 


^4  HISTOIRE 

^-^ — :  l'ennemi  dans  fon  camp  :  au  bas  de  fa  lettre  il  lui  mandoit  qu'il 

■Vf  TT  ne  pouvoitrien  faire  fans  fes  troupes  >  qu'ainii  s'il  ne  les  ame- 
noit  promptement  avec  lui  »  il  feroit  caufe  de  la  tuine  de  nos 
affaires  en  Tofcane. 

Cette  lettre  étant  arrivée,  on  en  fit  la  Ie£lure  à  Montluc , 
fans  en  rien  communiquer  au  Sénat.  A  cette  nouvelle  il  parut 
furpris  6c  troublé.  Alais  voyant  que  les  Allemands  étoient  prêts 
d'exécuter  cet  ordre ,  ôc  que  la  faim  Femportoit  fur  la  crainte 
qu'ils  avoient  de  fortir  de  la  ville,  il  leur  fuggera  un  moyen 
qui  réùflit  d'autant  mieux ,  que  les  ennemis  ayant  intercepté 
ies  lettres  de  Strozzi,  avoient  fçû  quelque  choie  du  deffeinde 
Aiontluc  ,  fans  cependant  découvrir  le  jour  deftiné  pour  la  for- 
tie  des  Allemands.  Les  ennemis  mirent  partout  de  bonnes 
fentinelles ,  ôc  renforcèrent  les  corps  de  garde.  Mais  pour  les 
jouer  ,  Montluc  donna  ordre  de  fermer  toutes  les  portes  au 
jour  marqué,  ôc  fit  fortir  pendant  la  nuit  deux  compagnies 
Françoifes  qu'il  avoit  choifies ,  ôc  une  Italienne.  Il  donna  la 
première  à  Charri ,  la  féconde  à  Blaccon  ,  ôc  la  troifiéme  au 
comte  de  Caïazzo,  avec  ordre  d'attaquer  les  corps  de  garde, 
tandis  que  les  Allemands  palferoient  le  folfé.  Ils  s'acquittè- 
rent exactement  des  ordres  qu'ils  avoient  reçus.  Charri  força 
deux  corps  de  garde  Efpagnols  qu'il  trouva  fur  fon  paffage , 
ôc  que  commandoit  Jérôme  de  Terres.  Le  troifiéme  donna 
plus  de  peine  5  nous  perdimes  en  l'attaquant  cinquante  de 
nos  meilleurs  foldats.  Les  Allemands  s'échaperent  à  la  faveur 
de  ce  combat,  quoique  François  d'Aro ,  ôc  Ferdinand  de  Syl- 
va frère  de  Ruy  Gomez  ,  qui  avoit  le  commandement  de  l'in- 
fanterie en  l'abfence  de  l'Adelantade ,  les  pourfuiviflent  jufqu'à 
la  rivière  d'Arbia. 

Les  Allemands ,  qui  avoient  fait  beaucoup  de  chemin  pen- 
dant la  nuit  étant  fatiguez ,  marchoient  fans  ordre ,  ôc  fans  rien 
appréhender,  lorfque  Chiapino  Vitelli  ôc  les  garnifons  voifi- 
nes  vinrent  les  envelopper ,  ôc  les  malfacrerent  prefque  tous 
auprès  de  Lucignanello.  Il  n'en  refta  que  deux  cens  avec  leurs 
enfeignes,  qui  fe  retirèrent  à  Montalcino.  La  nouvelle  de  cet 
événement  effraya  les  Siennois.  Mais  Montluc  les  raffura,  en 
leur  faifant  entendre ,  qu'il  étoit  neceffaire  pour  le  falut  de  leur 
république  que  tout  fe  pafTdt  ainfi.  Ils  ne  perdirent  donc  rien 
dçlewt  courage  ni  de  leur  fideUté.  Comme  la  difette  augmentoit 

de 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XV.  çjj 

de  jour  en   jour,  6c  qu'il  étoit  neceflaire  pour  le  bien  pu-  . 

blic  qu'on  usât  d'une  feverité ,  que  les  Siennois  ne  pouvoient  p^j^j^j  jj 
exercer  envers  leurs  concitoyens,  on  créa  MontlucDidateurj 
&  on  le  revêtit  pour  un  mois  de  l'autorité  de  tous  les  autres  ^  ^  ^  * 
Magiftrats.  Etant  donc  feulle  maître  4e  tout,  il  ordonna  que 
les  habitans  &  les  foldats  feroientla  garde  chacun  à  leur  tour, 
de  forte  cependant  que  les  citoyens  fe  repoferoient  deux  nuits, 
ôc  les  foldats  une  feulement.  Il  défendit  que  l'on  diftribuât  aux 
citoyens  plus  de  dix  onces  de  pain  par  jour,  ôc  aux  foldats 
étrangers  plus  de  quatorze.  Il  fit  faire  le  dénombrement  de 
toutes  les  perfonnes  inutiles ,  à  qui  il  fut  ordonné  de  fortir 
de  la  ville.  Le  nombre  montoit  à  quatre  mille  quatre  cens  > 
tant  hommes  que  femmes  ,  qui  furent  expofés  à  la  raillerie 
ôc  à  la  cruauté  des  ennemis.  Spedlacle  bien  déplorable  ,  ôc 
qu'on  pouvoir  appeller  inhumain  ,  fi  le  falut  de  la  patrie 
Ôc  la  necelTité  preflante  ,  qui  doivent  l'emporter  fur  toute  au- 
tre confideration ,  ne  l'euffent  en  quelque  forte  excufé. 

Ainfi  le  fiége  dura  encore  près  de  trois  mois.  Le  marquis 
de  Marignan  fouffrit  beaucoup  dans  cet  intervalle ,  tant  parce 
qu'il  falloit  faire  venir  de  loin  des  vivres ,  dont  fouvent  on 
iiianquoit  dans  fon  camp  ,  que  parce  que  la  cavalerie  étoit 
obligée  de  s'éloigner  pour  aller  au  fourage.  Bien  plus^pref- 
que  tous  les  Généraux  ,  excepté  Vitelli ,  s'étoient  éloignes  du 
Marquis ,  ne  pouvant  fouffrir  ton  avarice ,  fa  mauvaife  humeur , 
ôc  fon  orgueil.  Il  fut  lui-même  obligé  de  s'éloigner,  ôc  dal- 
ler de  Montecchio  à  Belcaro,  pour  changer  d'air,  étant  cruel- 
lement tourmenté  de  la  goutte  j  ainfi  rien  n'avançoit.  Il  ne 
demeuroit  pourtant  pas  dans  l'inadion,  ôc  il  étoit  fans  ceffe 
occupé  du  moyen  dont  il  fe  ferviroit ,  pour  foulever  la  ville. 
Il  gagna  enfin  un  nommé  Pietro,  qui  eut  foin  d'avertir  les  No- 
bles de  fonger  à  leurs  intérêts,  par  des  lettres  qu'il  jetta  dans 
leurs  maifons.  Il  leur  faifoit  entendre  qu'on  avoir  inutilement 
efperé  du  fecours  de  la  France  5  qu'ils  ne  dévoient  pas  atten- 
dre jufqu'à  la  dernière  extrémité  pour  capituler  :  que  peut- 
être  le  vainqueur  ne  leur  feroit  pas  toujours  les  mêmes  offres: 
qu'ils  dévoient  penfer  de  bonne  heure  à  leur  falut,  ôc  con- 
fulter  ceux  qui  avoient  fur  ce  fujet  fuivi  les  confeils  qu'on 
leur  avoit  donnés ,  ôc  dont  les  maifons  étoient  marquées  d'une 
croix  blanche. 

Tom,  IL  Aaaa 


SS^  HISTOIRE 

■      Ceux  chez  qui  on  avoit  jette  ces  lettres,  les  portefent  aux 
Henri  IL  ^^gi^J^^ts ,  qui  allèrent  aulTitôt  vifiter  ces  maifons  marquées 
j  ç  -.  ^^     d'une  croix.  Cela  étant  arrivé  deux  ou  trois  fois  dans  difFerens 
quarders  de  la  ville  ^  le  peuple  en  fut  indigné  ,  ôc  demanda 
qu'on  fie  mourir  promptement  ceux  qui  étoicnt  fufpeâis.  Mont- 
luc  fit  enforte  qu'on  fe  contenteroit  feulement  de  prendre  trois 
Gentils-hommes j  de  ceux  dont  les  maifons  étoient  marquées, 
&  de  les  mettre  en  prifon ,  fe  doutant  bien  que  c'étoit  le  mar- 
quis de  Marignan  qui  faifoit  joiier  ce  reflbrt,  pour  brouiller 
la  Nobleffe  avec  le  peuple ,  ôc  afin  que  les  Nobles ,  qui  étoient 
en  plus  petit  nombre,  fe  voyant  maltraités  par  le  peuple,  fe 
retiraffent  dans  un  quartier  de  la  ville ,  pour  fe  mettre  à  l'abri 
de  la  violence ,  ôc  fe  rangeaifent  enfuite  du  côté  de  l'ennemi. 
En  effet  Montluc   ne  pouvoit  croire  que  les  premiers  de  la 
ville,  ôc  que  des  citoyens  dont  la  fidélité  lui  croit  fi  connue, 
fuffent  capables  de  pareils  complots.  Il  ne  ceffoit  de  prier  les 
Magiflrats  ôc  le  peuple  d'ufer  de  modération,  ôc  de  ne  point 
tremper  leurs  mains  dans  le  fang  de  leurs  compatriotes  qu'ils 
avoient  jufqu'alors  épargné ,  ôc  d'attendre  que  le  tems  les  inftrui- 
sît  de  la  vérité  des  faits.  Il  ordonna  auffitôt  des  prières  publiques , 
pour  appaifer ,  par  des  motifs  de  religion  ,  le  courroux  du  peu- 
ple. Montluc  en  même  tems  envoya  dans   tous  les  quartiers 
de  la  ville  des  perfonnes,  pour  examiner  ceux  qui  alloient  ôc 
venoient  pendant  la  nuit.  On  fi?upçonna  ce  Pietro ,  que  le 
marquis  de  Marignan  avoit  gagné  :  on  le  prit,  ôc   on  le  mit 
à  la  queftion ,  où  il  avoua  à  Montluc  tout  ce  qui  s'étoit  palfé. 
Ainfi   les  trois  Gentils-hommes ,  qu'on  avoit  mis  en  prifon  , 
furent  délivrés  ôc  renvoyés  abfous.  A  la  prière  de  Montluc, 
ils  allèrent ,  comme  malgré  eux ,  au  Sénat,  pour  remercier  les 
magiftrats  de  n'avoir  point  ajouté  foi  aux  calomnies  dont  on 
les  avoit  noircis  ,  ôc  de  ne  s'être  point  prêtés  à  la  fureur  aveu- 
gle du  peuple.  Les  uns  ôc  les  autres  verferent  des  larmes  ôc 
fe  réconcilièrent.  Le  peuple  cefïa  de  craindre ,  ôc  on  ne  penfa 
plus  qu'à  punir  le  traître  :  mais  quoique  fon  crime  fût  grand, 
il  en  obtint  le  pardon ,  par  le  moyen  de  Montluc. 

La  difette  augmentant  tous  les  jours  dans  la  ville,  on  di- 
minua encore  par  l'ordre  du  Général  la  portion  de  pain  ,  qu'on 
donnoit  tous  les  jours.  Ainfi  les  officiers  ôc  les  foldats  étran- 
gers furent  réduits  à  douze  onces  de  pain  par  jour ,  les  autres 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XV.       ^sj 

troupes  &  les  citoyens  à  neuf.  Monrluc ,  avec  Bentivoglio  6c  ««^^»^— «u« 
le  comte  de  Caïazzo  ,  ne  mangeoient  qu'une  fois  le  jour,  &  {^enri  II 
vécurent  ainfi  depuis  la  fin  de  Février,  jufqii'après  le  fiége.  On     i  r  r  r. 
avoir  déjà  mangé  tout  le  bétail  ,  jufqu'aux  chevaux  Ôc  aux 
mulets.    Le  nombre  Aqs  habitans   6c  des  foldats  diminuoit 
tous  les  jours  :  on  les  voyoit  mourir  fubitement  dans  les  rues , 
fans  être  attaquez  d'aucune  maladie.  Les  médecins  attribuoient 
cela  aux  mauves  que  l'on  mangeoitj  6c  qui >  félon  eux,  étant 
un  purgatif  trop  violent ,  empêchoient  la  difgeftion  ;  enforte 
que  ceux  qui  en  avoient  fait  leur  nourriture  perdoient  peu  à 
peu  toutes  leurs  forces ,  6c  mouroient  fans  s'en  appercevoir. 
Le  Sénat  cependant  envoyoit  fouvent  a  Rome  des  députez. 
Amerighi ,  l'évêque  de  Pienza,  6c  Charle  Meflaini  y  allèrent 
l'un  après  l'autre ,  pour  s'informer  fi  on  avoir  defîein  d'envoyer 
du  fecours ,  comme  on  le  leur  avoir  promis  tant  de  fois.  On  y 
envoya  encore  P.  Antoine  Pecci ,  qui  fonda  d'abord  l'inten- 
tion des  Cardinaux  de  notre  parti ,  6c  des  autres  miniftres , 
que  le  Roi  avoir  à  Rome.    Il  écrivit  au  Sénat  ce  qui  fe  paf- 
foit ,  6c  exhorta  les  Siennois  à  penfer  à  leur  fureté.  Il  leur  fit 
fentir ,  qu'ils  ne  dévoient  mettre  leur  efpérance  que  dans  les 
conditions  qu'ils  pourroient  obtenir  de  FEmpereur  6c  du  duc 
de  Florence  ,  qui  n'étoient  pas  encore  fi  irritez  qu'on  ne  pût 
les  appaifer  ,  fi  on  y  penfoit  au  plutôt  j  d'autant  plus  que  dans 
le  cas  011  il  s'agit  de  défendre  fa  liberté  ,  on  pardonnoit  beau- 
coup dechofes  qu'on  ne  pafTeroit  pas  en  toute  autre  conjondure. 
Enfin  Ambroife  Nuti ,  qui  étoit  fort   dans  nos  intérêts  ,  fut 
député  pour  aller   demander  fi  on  pouvoir  encore  efpérer 
quelque  chofe  ,  6c  pour  faire  enforte  >  s'il  falloir  fe  rendre , 
que  ce  fut  fans  bleifer  la  dignité  de  la  République,  6c  la  liberté 
des  citoyens  ,  ayant  mérité  par  leur  inviolable  attachement 
au  Roi ,  qu'on  eût  des  égards  pour  eux. 

Le  cardinal  de  Ferrare  6c  Srrozzi ,  qui  étoient  pour  lors  à 
Rome  ,  ne  s'accordoient  pas  entr'eux.  Le  dernier  ne  pouvant 
fouffrir  Côme  ,  vouloir  qu'on  continuât  la  guerre  dans  la  Tof- 
cane  j  6c  l'autre  au  conrraire  craignanr  que  Sienne  ne  tombât 
entre  les  mains  de  fEmpereur  ou  du  duc  de  Florence,  vouloit 
qu'on  capitulât  à  quelque  prix  que  ce  fût.  Il  fitfes  eflx)rts  pour 
pacifier  tous  les  troubles  ,  fans  cependant  bleffer  l'auroriré  du 
Roi ,  ni  toucher  à  la  Uberté  des  citoyeiis  3  6c  pour  venir  plus 

Aaaa  ij 


SsS  HISTOIRE 

I .  facilement  à  bout  de  fon  entreprife ,  il  pria  le  Pape  de  fe  rendre 

Henri  IL  niédiateur  dans  cette  affaire.    Mais  le  Pontife,  qui  avoiteu 
j  ^  . .  -  '  envie  de  s'emparer  de  l'Etat  de  Sienne  ,  ayant  perdu  toute 
efpérance  de  ce  côté-là,  fe  livra  entièrement  aux  plaifirs,ÔC 
ne  travailla  à  cette  affaire  qu'avec  négligence.    Il  n'y  avoit 
donc  plus  d'autre  reffource ,  que  de  mettre  la  ville  entre  les 
mains  de  quelques  Princes  d'Italie,  ôc  de  choifir  pour  cela 
quelqu'un,  comme  le  frère  du  cardinal  Ferrare,  ou  un  autre, 
dont  on  pourroit  convenir.    La  chofe  ayant  été  propofée, 
Côme,  qui  ne  vouloir  pas  que  la  haine  qu'exciteroit  cette 
guerre  tombât  fur  lui ,  renvoya  la  décifion  de  cette  affaire  à 
l'Empereur,  qui  vouloir  fe  rendre  maître  de  Sienne,  &  qui 
prérendoit  que  cette  ville  étoitun  fief  de  l'Empire.    On  lifoit 
effectivement  dans  les  archives  de  l'Empire  ,  que  les  Sien- 
nois  avoient  prêté  ferment  de  fidélité  à  l'Empereur  Charle 
IV.  ôc  que  fous  i^QS  aufpices ,  ils  avoient  formé  une  efpece  de 
République  ,  qui  s'étoitfoûtenuë  jufqu'alors  :  Qu'ayant  aban- 
donné le  parti  de  l'Empereur  ,  en  faifant  fortir  de  la  ville  la  gar-- 
nifon  Efpagnole  ôc  démolir  la  citadelle ,  il  fembloit  qu'on  de- 
voit  les  regarder  comme  coupables  de  crime  de  Leze-Ma- 
jefté  :  Qu'ils  avoient  même  été  profcrits  ,  après  cette  rébel- 
lion ,  par  le  jugement  de  la  Chambre  Impériale  ,  ôc  qu'enfia 
ceux  qui  fe  mêloient  de  cette  affaire  dévoient  traiter  avec 
l'Empereur ,  qui  de  plein  droit  venoit  de  donner  cette  ville 
à  Philippe  d'Efpagne  Roi  d'Angleterre ,  par  un  acle  fecret. 
Les  difcours  de  Côme  ne  tendoient  qu'à  prolonger  letems; 
efpérant  toujours  que  fi  la  ville  fe  rendoit ,  l'Empereur  la  lui 
mettroit  en  dépôt  entre  les  mains ,  parce  qu'elle  étoit  enga- 
gée pour  des  fommes  confidérables  5  ou  que  s'il  ne  vouloit 
pas  la  garder,  il  s'en  déferoit  peut-être  en  fa  faveur.  Ainfi  vou- 
lant connoître  l'intention  de  l'Empereur  ôc  de  Philippe ,  on 
avoit  envoyé  Jérôme  de  Vecchiano,qui  avoit  été  préfentau 
Confeil  qu'on  avoit  autrefois  tenu  à  Chiozza(ou  Chioggia) 
comme  nous  l'avons  déjà  dit ,  ôc  qui  ayant  été  le  premier  au- 
teur de  la  révolte  des  habitans  de  Sienne ,  abandonna  notre 
parti,  pour  fuivre  celui  du  duc  de  Florence,  à  caufe  de  quel- 
que mécontentement  qu'il  avoit  re<;u. 

Tandis  que  le  cardinal  de  Ferrare  travailloit  avec  Ci  peu  de 
fuccès  3  ÔC  que  Strozzi  ne  penfoit  plus  au  fecours  qu'il  avoit 


DE  J.   A.   DE   THOU,  Liv.  X  V.         ss9 

promis  d'envoyer ,  la  néceiïité  augmentoit  toujours  dans  la 
ville.  La  vi£toire  que  le  maréchal  de  Briflac  venoit  de  rem-  Kenri  II. 
porter  à  Cafal,  ranima  le  courage  des  Siennois ,  qui  fe  flatte-     i  5"  5  y. 
rent  que  le  vainqueur  exempt  de  tout  autre  foin  ^  viendroit 
avec  fon  armée  pour  les  fecourir  :  mais  ils  furent  trompez  dans 
leur  attente.    Enfin  comme  ils  étoient  toujours   difpofez  à 
fouffrir  tout  pour  la  confervation  de  leur  liberté ^  il  furvint  alors   ^ort  de  juic 
un  événement  qui  leur  donna  encore  quelque  efpérance.  Jule  trait.  °"  ^'"^' 
III.  mourut ,  moins  épuifé  par  fon  âge  ,  que  par  le  genre  de 
vie  qu'il  avoir  mené.  En  eftet  après  la  mort  de  Jean-Batifte 
fils  de  Baudouin  fon  frère ,  Fabien  frère  cadet  de  Jean-Bdtifte 
lui  ayant  donné  bien  moins  d'inquiétudes ,  il  s'étoit  entière- 
ment livré  aux  plaifirs ,  dans  ce  lieu  charmant  qu'il  fembloit 
avoir  préparé  pour  la  volupté  y  &  qui  eft  iî  admirable  par  les 
fuperbes  monumens ,  tant  anciens  que  modernes,  qu'on  y  voit 
encore  aujourd'hui.  Il  y  pafifa  prefquetout  le  refte.de  fa  vie  avec 
les  compagnons  de  fes  plaifirs  ,  au  milieu  des  jeux,  desfpec- 
tacles  ôc  des  autres  divertifiemens  indignes  de  fa  dignité  ôc 
de  fon  caradere  ,  qu'il  prenoit  le  jour  &  la  nuit ,  fans  jamais 
penfer  à  fes  affaires.   Il  mourut  enfin  le  ving-quatre  de  Mars 
ôc  laiflfa  pour  héritier  ,  Innocent  del  Monte  qui  portoit  fon 
nom  ,  ôc  qui  par  fes  crimes  ôc  fa  vie  licentieufe  deshono- 
ra long-tems  le  facré  Collège.    La  manière   avec  laquelle 
Onufrc  Panvini   nous  décrit  la  mort  de  Jule,  nous  fait  bien 
connoître  combien  ce  Pape  négligeoit  les  affaires.   Cet  écri- 
vain rapporte  que  Baudouin  fon  frère  ,  ayant  une  envie  extrê- 
me d'avoir  la  ville  de  Camerino  pour  lui  &  pour  Fabien  fon 
fils  ,  qui  avoir  époufé  la  fille  de  Côme ,  étoit  enfin  venu  à  bout 
d'engager  ce  vieillard  indolent  à  en  faire  au  plutôt  la  pro- 
pofition  en  plein  confiftoire.  Mais  le  Pontife  voyant  que  per- 
fonne  nel'approuvoit,  remit  toujours  la  chofeau  lendemain  , 
ôc  de  peur  d'être  obligé,  par  les  follicitations  de  fon  frère, 
d'affembler  le  confiftoire  ,  il  feignit  quelque  incommodité. 
Pour  mieux  fe  déguifer  il  ne  voulut  point  manger  des  viandes 
qu'on  lui  fervoit  ordinairement,  ou  plutôt  il  en  ufa  plus  fobre- 
ment.  Ce  déguifement  infenfé  lui  caufa  la  mort  :  car  par  une  fui- 
te de  ce  changement  de  régime  ,  il  fut  attaqué  d'une  maladie 
férieufe  ,  qui  l'emporta  en  peu  de  jours ,  à  l'âge  de  6j  ans  \ 

I  Après  cinq  ans  un  mois  ôc  1 6  jours  de  Pontificat. 

A  a  a  a  iij 


5^0  HISTOIRE 

Les  Siennois  reprirent  courage  ,  dans  refperaiice  qu'on 
77    \     7^  mettroit  en   fa  place  un  Pape  ,  qui  favoriferoit  leur  parti  Ôc 
leur  donneroit  du  fecours.     Mais  les  conteftations  qui  arri- 
^  ^  ^*     verent,  ayant  beaucoup  retardé  l'éle^lion  du  nouveau  Pape , 
les  Citoïens  de  Sienne  furent  réduits  à  une  telle  extrémité, 
qu'ils  penfcrent  férieufement  à  capituler  ,  de  l'avis  même  de 
Montluc ,  qui  néanmoins  ne  voulut  pas  qu'on  le  fit  au  nom 
du  Roi.  Strozzi  d'un  autre  côté  donnoit  toujours  quelqu'ef- 
pérance  aux  afTiégez.   Il  leur  faifoit  entendre  qu'il  devoir  venir 
promptement  avec  fix  mille  hommes  d'infanterie  pour  faire  le- 
ver le  fiége  j  il  fe  vantoit  même  de  féconder  beaucoup  les  Cardi- 
naux ,  qui  étoient  attachez  à  la  France ,  dans  l'éledion  du  Pape, 
Les  vivres  qu'on  avoit  envoyés  de  la  baffe  Normandie  ar- 
rivèrent à  Portercole.  On  avoit  auffi  embarqué  fur  vingt-huit 
galères  de  Marfeille  quinze  cens  hommes  de  pié ,  qui  defcen- 
dirent  heureufement  dans  fille  de  Corfe.  Sur  ces  entrefaites 
Pienza,  qui  étoit  la  principale  place  du  Val  de  Chiana,  oià  com- 
mandoit  Leonida  Malatefti ,  &  où  Jean-Bâtifte  d'Arezzo  fut 
pris  avec  foixante  foldats ,  s'étant  révoltée  par  les  follicitations 
de  Leonida  Malatefti ,    fut  caufe  que  les  villes  de  la  côte 
maritime  fe  livrèrent  plufieurs  combats.  Sigifmond  Comte  de 
Pvoffi ,  qui  étoit  avec  cent  cavaliers  dans  Buonconvento ,  ayant 
fait  venir  Bacciotto  Monaldi  à  San-chirico  auprès  de  Mon- 
talcino,  nous  livra  un  combat.  Mais  auffi-tôt  il  fe  retira  crai- 
gnant qu'on  ne  lui  tendît  des  embûches.    Monaldi  ôc  Jean- 
Baptifte  Scazzini,  voyant  qu'il  feroit  honteux  pour  eux  de  pren- 
dre la  fuite  ,  combattirent  courageufement  :  mais  ils  furent 
faits  prifonniers,  ôc  menez  avec  plufieurs  autres  à  Alontalci- 
no.  Strozzi  informé  que  le  marquis  de  Marignau  traitoitavec 
la  dernière  rigueur  les  Florentins  rebelles  ,   qu'on  appelloit 
autrement  les  Profcrits ,  ôc  qu'il  avoit  refufé  la  grâce  à  Car- 
letto  de  Montalcino  fon  efpion  ,  fut  fi  irrité  du  mépris  que  le 
Marquis  faifoit  de  fes  prières ,  qu'il  fit  pendre  aulfi-tôt  tous 
les  prifonniers. 
La  ville  de       Cependant  les  affiégez  perdirent  courage ,  fjr  tout  lorfqu'ils 
^*^d"\^^'      appi^ii-'^ï^t  9^6  la  ville  de  Scarlino ,  où  commandoit  Camille  de 
des  de  la  ca-    3cefi  avec  quatre-vingt  foldats ,  avoit  été  furprife  par  Luc- An- 
piîulation.       toine  Cupano  gouverneur  de  Piombino.  Enfin  quoique  Strozzi 
eût  envoyé  à  Sienne  Ermés  Palavicini  fon  ami  ^  pour  détourner 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XV.  ^6i 

les  afTiégez  du  defTein  qu'ils  avoient  de  fe  rendre  ,  &c  pour  les  - 


encourager,  par  le  fecours  qu'il  leur  promettoit,  à  maintenir  leur  He^ri  IL 
ancienne  liberté ôcleur  gloire  j  ils  envoyèrent  cependant  Jerô-  t  r  <r  c  ' 
me  Ghino  Bandinelli  ,  Alexandre  Guglielmi ,  Scipion  Ghigi, 
ôc  Jérôme  Malavolti  ,  pour  traiter  avec  Corne.  Mais  avant 
de  faire  partir  ces  députez  ,  on  informa  Strozzi  de  cette  dé- 
marche.  Les  Siennois  envoyèrent  Nicodeme  Forteguerri  j  ôc 
Strozzi  dépécha  de  fon  côté  Pierre-Marie  Amerighi ,  pour  en- 
gager le  maréchal  de  BrifTac  à  envoyer  au  plutôt  du  fecours 
à  Sienne,  ôc  à  faire  fçavoir  au  Sénat  s'il  y  avoit  lieu  d'en  efpe- 
rer, avant  qu'on  traitât  avec  Côme.  La  république  de  Luc- 
ques,  à  la  folhcitation  de  Strozzi,  fe  mêla  de  cette  affaire: 
elle  promit  aux  aifiégez  de  leur  fournir  autant  de  vivres  qu'ils 
en  auroient  befoin  ,  pour  les  troupes  qu'on  devoit  leur  en- 
voyer. Cette  promeiïe  releva  encore  une  fois  le  courage  aba- 
tu  des  Siennois ,  agitez  par  la  crainte  du  danger  preflant ,  ôc 
néanmoins  toujours  épris  de  l'amour  de  leur  précieufe  liber- 
té ,  à  laquelle  ils  ne  pouvoient  fe  réfoudre  de  renoncer ,  que 
par  défefpoir,  ôc  à  la  dernière  extrémité. 

Adrien  Baglioni  gouverneur  de  Chiufi,  ayant  donné  ordre 
à  Betto  de  Peroufe  de  traverfer  fans  bruit  la  Chiana  ,  auprès  de 
Porto  de  la  Quercia,  avec  douze  cens  hommes,  fe  rendit  fa- 
cilement maître  de  la  ville  de  VaUano ,  dépourvue  de  garni- 
fon.  Il  n'en  fut  pas  de  même  du  Pont  ôc  des  Forts ,  que  Côme 
avoit  fait  conftruire  aux  environs ,  ôc  où  après  la  prife  de  cette 
ville  ,  Malatefti  avoit  mis  de  bonnes  garnifons ,  qu'il  avoit  fait 
venir  de  Cortone ,  de  Aîontepulciano  ôc  d'Arezzo.  Ainfi  Stroz- 
zi qui  n'étoit  venu  attaquer  cette  place  qu'avec  un  camp  vo- 
lant ,  voyant  qu'il  ne  pouvoit  garder  la  citadelle,  à  caufe  de 
la  proximité  de  l'ennemi ,  abandonna  la  ville  ,  ôc  renvoya  à 
Pienza  deux  compagnies  Françoifes  ,  Ôc  dix -huit  Italiennes 
qu'il  avoit  avec  lui ,  ôc  qu'il  mit  fous  le  commandement  abfo- 
lu  d'Aurele  Fregofe.  Côme  avoit  mis  auprès  de  Montepul- 
ciano  le  comte  Rados  de  Dalmatie  ,  avec  cent  cavaliers  Al- 
banois ,  pour  s'oppofer  au  paffage  de  Strozzi.  Comme  ils  en 
venoient  tous  les  jours  aux  mains ,  Serillac  ,  qui  commandoit 
une  compagnie  de'cavallerie  Françoife ,  y  perdit  la  vie. 

La  dizette  augmentant  de  jour  en  jour  dans  la  ville  de  Sienne, 
les  Citoïens  furent  enfin  obligés  de  capituler.  Après  de  grandes 


^62  HISTOIRE 

'^-""— ""^^î  conteftatioiis  de  part  ôc  d'autre^  on  convint  de  ces  articles  :  Que 
Henri  IL  l'Empereur  &  TEmpire  protégeroient  toujours  la  ville  ôc  la  répu- 
I  j  y  5'.  blique  de  Sienne  :  Que  les  Citoïcns  joùiroienr  de  leur  liberté; 
qu'on  maintiendroit  l'ancienne  autorité  des  Magiftrats ,  ôc  qu'on 
oubliroit  tout  ce  qui  s'étoit  paffé  :  Que  les  Siennoisferoientré-. 
tablis  dans  leurs  biens  ôc  leurs  dignitez  :  Qu'il  leur  feroit  per- 
mis ,  s'ils  le  jugeoient  à  propos ,  de  fe  retirer  feuls  ou  avec 
leur  famille  ,  ôc  d'aller  s'établir  où  ils  voudroient  :  Que  l'Em- 
pereur ,  pour  la  fureté  de  la  ville ,  pourroit  y  mettre  à  fes  frais 
ôc  dépens  une  garnifon  aulîl  nombreufe  qu'il  le  fouhaiteroit , 
ôc  de  quelque  nation  que  ce  fût  ;  mais  qu'il  ne  pourroit  faire 
conftruire  une  nouvelle  citadelle ,  ni  rétablir  l'ancienne  ,  fans 
le  confentement  des  Citoïens  :  Qu'auflî-tôt  que  la  garnifon  Im- 
périale feroit  entrée  dans  la  ville ,  on  feroit  abbattre  les  for- 
tifications ,  qu'on  avoit  élevées  pendant  le  fiége  ou  auparavant  : 
Que  l'Empereur  pourroit  à  fon  gré  régler  le  gouvernement , 
fans  néanmoins  s'éloigner  de  l'ordre  obfervé  jufqu'alors ,  dans 
le  partage  des  montagnes  ôc  des  quartiers  de  la  ville ,  ôc  fans 
toucher  à  l'autorité^aux  privilèges  ôc  aux  droits  des  Gouverneurs 
ôc  des  Magiftrats,  tant  de  la  ville  que  de  la  campagne  :  Qu'il 
feroit  permis  aux  Officiers  ôc  aux  foldats  François ,  ôc  à  ceux 
qui  avoient  pris  leur  parti,  de  fortir  avec  leurs  armes  ,|:ambour 
battant ,  enfeignes  déployées,  avec  leur  équipage  de  guerre 
ôc  leur  bagage  j  fans  néanmoins  que  les  Napolitains  ,  les  Mi- 
îanois  ôc  les  Florentins ,  qui  étoient  dans  la  ville ,  ôc  que  l'Em- 
pereur ôc  le  duc  de  Florence  regardoient  comme  des  rebel- 
les ôc  des  profcrits,  puiTent  jouir  de  ce  privilège.  On  ajouta 
que  ces  articles  n'auroient  lieu,  que  huit  jours  après  que  le  Sé- 
nat les  auroit  ratifiez. 

Jean  Manriquez  ôc  François  de  Tolède  furent  préfens  à  ce 
traité  conclu  à  Florence  le  2  d'Avril.  On  l'apporta  à  Sienne, 
où  le  marquis  de  Marignan  envoya  un  trompette,  pour  de- 
mander à  parlementer.  Montluc  lui  envoya  Bentivoglio  ôc 
Charri.  Alors  le  Marquis  leur  parla  en  ces  termes  :  «  Je  ne  doute 
»  pas ,  Meffieurs  ,  leur  dit-il ,  que  Montluc ,  qui  eft  un  ancien 
»  Capitaine  très  expérimenté  dans  la  guerre ,  ne  voie  ce  que 
-'  fignifient  les  articles  du  traité,  qui  lui  permettent,  auffi-bien 
«  qu'aux  François  ôc  aux  Italiens  qui  font  au  fcrvice  du  Roi , 
i»  de  fortir  avec  leurs  armes  j   tambour  battant  ,   enfeignes 

déployées 


DE  J.  A.  DE  THO  U,  Li  V.  XV.         $63 

*»  déployées  ôc  avec  leur  bagage.  Cependant  la  confideration 

»'  que  /ai  pour  vous  &  pour  votre  nation ,  m'engage  à  lui  fai-  Henri  IL 

«  re  fçavoir  que,  comme  c'eft  pour  fonRoi  qu'il  a  combattu  j     j  -  ^  ^^ 

»  ôc  non  pas  pour  les  Siennois ,  les  Citoïens  de  Sienne  n'ont 

«  pas  traité  pour  les  François ,  ni  pourvu  à  leur  fûretc.  En- 

»  fin  s'il  vouloit  penfer  à  fon  faiut  ôc  à  celui  de  fes  troupes ,  il 

3>  devroit  traiter  avec  moi  au  nom  du  Roi  :  en  ce  cas  je  lui 

»'  ferois  des  conditions  dignes  de  fon  courage  ôc  de  la  grandeur 

"  de  fon  maître. 

Bentivoglio  ôc  Charri  ayant  informé  Montluc  de  ce  dif-    Réponfe  fié- 
cours  du  Marquis ,  ce  Général  répondit  qu'il  connoiflbit  allez  \^^^  ^'^°^^' 
les  ufages  de  la  guerre,  pour  ne  pas  ignorer  ce  qui  étoit  per- 
mis. Qu'au  refte ,  quoique  les  habitans  fuflent  réduits  à  la  der- 
nière extrémité ,  aulTi-bien  que  lui ,  ils  avoient  encore  aflez  de 
courage  pour  fe  défendre,  Ôc  pour  ne  rien  faire  qui  ne  fut  di- 
gne du  nom  François  ôc  du  Roi  fon  maître  5  qu'il  fuffifoitque 
les  Siennois  euflent  traité  pour  eux  ,  ôc  que  fi  quelqu'un  ofoit 
violer  le  traité ,  il  étoit  prêt  de  le  foùtenir  au  péril  de  fa  vie.  Il 
ajouta  fièrement,  qu'on  ne  liroit  jamais  fon  nom  au  bas  des  ar- 
ticles qui  concernoient  la  reddition  d'une  place.  Le  marquis 
de  Marignan  frapé  d'une  réponfe  aulTi  noble  que  hardie  i  promit 
fuivant  l'article  du  Traité  conclu  avec  les  Siennois ,  de  per- 
mettre à  Montluc  de  fe  retirer  avec  fes  troupes  honorable- 
ment ôc  en  fureté.  Mais  Montluc  étant  informé  que,  dans  l'ar- 
ticle qui  regardoit  les  François  ôc  les  étrangers ,  on  avoir  fait 
une  exception  pour  ceux  qu'on  appelloit  les  Bannis,  Ôc  qwi 
avoient  été  profcrits  par  l'Empereur ,  par  Philippe  roi  d'An- 
gleterre ,  Ôc  par  le   duc  de  Florence ,  il  ne  put  fe  refoudre  à 
abandonner  à  la  merci  ôc  à  la  fureur  de  l'ennemi  des  hommes 
recommandables  par  leur  valeur,  leur  naiffance  ôc  leur  atta- 
chement inviolable  au  parti  du  Roi.  Il  aflembla  donc  les  Ci- 
toïens, à  la  prière  dcBarthelemi  Cavalcantio,  ôc  leur  fit  enten- 
dre que  le  Traité  qu'on  leur  avoir  envoyé,  étoit  captieux,  en 
ce  qu'il  privoit  du  bénéfice  de  la  capitulation  ceux  même  qui 
avoient  capitulé.    «  Vous   n'ignorez  pas  ,  ajouta  Montluc  , 
='  qu'auilî-tôt  que  la  garnifon  Efpagnole  eût  été  chafîée  de  la 
3ï  ville  ,  ôc  la  citadelle  abattue  ,  les  Siennois  furent  profcrits 
»'  par  la  chambre  Impériale,  à  la  follicitation  de  l'Empereur j 
s»  qu'au  moïen  de  cette  Sentence  il  s'eft  rendu  l'arbitre  de 
Tome  IL  Bbbb 


j'cr^  H  I  s  T  O  I  R  E 

I  «  votre  fort ,  &  vous  a  livrez  au  roi  Philippe  fon  fils.  Vous' 

Henri  II   "  pouvez   aiféinent  conclure  de -là  que  l'on  n'a  pas  agi  de 

j  -  -  -      3>  bonne  foi  avec  vous.  Ainfi  tandis  que  vous  avez  les  armes 

aj  à  la  main  ,  il  faut  combattre,  jufqu'à  la  dernière  extrémité, 

35  ôc  mourir  plutôt  avec   honneur,  que  d'abandonner  lâche- 

«  ment  vos  amis ,  ôc  que  de  les  livrer  à  la  main  d'un  bourreau , 

»  pour  être  égorgez  avec  vous.  ^ 

Quoique  Montluc  n'ignorât  pas,  qu'il  y  avoit  un  article  dU' 
Traité  qui  mettoit  les  Siennois  à  couvert  de  tout ,  cependant 
afin  qu'ils  n'abandonnaffent  point  leurs  amis  &  leurs  alliez,  il 
leur  fit  naître  des  doutes ,  ôc  leur  fit  fentir  qu'ils  avoient  lieu 
de  craindre.  Ses  remontrances  furent  efficaces  :  les  citoïens 
échauftcs  firent  grand  bruit ,  ôc  coururent  aufiî-tôt  aux  armes. 
Le  marquis  de  Marignan  informé  du  deffein  des  afiiégez  5. 
appréhendât  qu'ils  ne  vinfTent  fondre  fur  lui ,  animés  par  le 
défefpoir ,  ôc  qu'ils  ne  taillaflent  en  pièces  le  peu  de  troupes 
qu'il  avoit  ,  ou  qu'ils  ne  l'obîigeafient  à  lever  le  fiége.  Il  en- 
voya donc  à  Florence  un  député  >  pour  inftruire  le  Duc  de 
tout  ce  qui  fe  pafibit.  Côme  dépêcha  auiïi-tôt  Concini ,  hom- 
me habile  Ôc  prudent ,  qui  avoit  toujours  été  employé  dans 
cette  négociation.  On  accorda  aux  Siennois  ce  qu'ils  avoient 
demandé,  ôc  on  permit  aux  Profcrits ,  comme  aux  autres,  de 
fortir  de  la  ville  avec  une  entière  liberté  :  ce  qu'ils  firent  le  21 
d'Avril. 

Lorfque  le  comte  Camille  d'Elci ,  Nicolas  Sergardi ,  Au- 
guftin  Bardi  ôc  Lelio  Pecci,  furent  revenus  avec  les  huit  mi- 
niftres  de  Sienne  j  à  qui  l'on  avoit  confié  les  affaires  de  la 
guerre,  Montluc  remit  aux  Citoïens  la  porte  CamoUia  ôc  l'an- 
cienne citadelle,  ôcfe  retira  avec  fes  troupes ,  en  gardant  cet 
ordre.  Les  François  marchoient  les  premiers  avec  Bentivo- 
glio,le  comte  de  Caïazzo  ,  ôc  quatre  compagnies  Italiennes  y 
que  commandoient  Barthelemi  Giordani  de  Pezero,  Rinaldo 
de  Vecchi  de  Ferrare  ,  Turchetto  de  Brefce ,  ôc  Flaminio  de 
Peroufe.  Mario  Bandini  capitaine  du  peuple,  S.  Auban  Ôc  Luf- 
fan  les  accompagnoient  aufli.  Charri  ôc  Blacon  étoient  à 
l'arriere-garde  ,  ôc  Montluc  les  fuivoir  à  cheval  avec  Jérôme 
Spannochi ,  pour  qui  il  craignoit  plus  que  pour  tous  les  au- 
tres. Entre  les  François  ôc  les  Italiens  marchoient  huit  cens 
Citoïens  3  tant  hommes  que  femmes  ,  avec  leurs  enfans ,  qui 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I  V.  XV.       $6^ 

abandonnoient  tous  leur  patrie,  afin  de  conferver  leur  liberté  » 
pour  laquelle  ils  avoient  combattu  avec  tant  de  courage  ôc  de  j|e|,^tj^i  JJ, 
conftance.  Ce  fpeâacle  étoitfi  trifte  ôc  fi  touchant,  que  les  en-  j  -  - 
iienois  même  en  furent  émus.  La  douleur  des  Siennois  fut  ex- 
trême ,  îorfqu'il  leur  fallut  quitter  leurs  amis  ôc  leurs  parens  qui 
reftoient  dans  la  ville  :  ils  verferent  bien  des  larmes  de  part  ôc 
d'autre  i  fur  tout  lorfqu'ils  penferent  que  des  perfonnes  avec 
qui  ils  étoient  fi  étroitement  liez  ,  ou  étoient  devenus  déjà 
leurs  ennemis  »  ou  au  moins  le  deviendroient  bien-tôt.  Nos 
foldats ,  qui  avoient  fouffert  la  faim  pendant  le  fiége  avec 
une  conftance  admirable  ,  ôc  fans  jamais  murmurer,  paroif- 
foient  ne  quitter  qu'à  regret  ces  Citoïens  infortunés  ,  ôc  ne 
pouvoient  retenir  leurs  larmes.  Ce  jour-là  plufieurs  de  nos  fol- 
dats ,  qui  n'avoient  pas  mangé  de  pain  depuis  quatre  jours  , 
moururent  en  chemin.  Le  marquis  de  Marignan ,  à  la  prière 
de  Montluc,  fit  fournir  cinquante  mulets ,  pour  porter  les  en- 
fans  ,  les  vieillards  ôc  les  femmes  enceintes.  Après  avoir  ran- 
gé en  bataille  les  Efpagnols  ôc  les  Allemands,  il  alla  lui-mê- 
me avec  Chiapino  Vitelli,  jufqu'à  San-Lazaro,  au-devant  de 
Montluc  ,  qu'ils  accompagnèrent  tous  deux  pendant  quelque 
tems.  Enfin  après  s'être  donné  réciproquement  plufieurs  mar- 
ques d'eftime  Ôc  d'amitié  ,  ils  fe  feparerent  j  ôc  nos  troupes 
continuèrent  leur  route  jufqu'à  Arbia-rotta, bourg  fituéle  long 
d'une  rivière  fort  agréable ,  où  le  marquis  de  Marignan  avoit 
envoyé  dix-huit  mulets  chargés  de  pain,  pour  rétablir  les  for- 
ces de  nos  foldats ,  qui  enfuite  partirent  pour  fe  rendre  à  Buon- 
convento  ,  avec  l'efcorte  de  Gabriel  Serbellon ,  qui  en  avoit  eu 
l'ordre  ,  au  départ  du  marquis  de  Marignan  fon  oncle.  Là  aïant 
vu  venir  P.  Strozzi  avec  de  la  cavalerie,  il  embraffa Montluc , 
Bentivoglio,  le  comte  de  Caïazzo  ôc  les  autres  Capitaines,  ôc 
fe  retira.  Nos  troupes  partirent  ce  jour-là  avec  Strozzi ,  pour 
fe  rendre  à  Montalcino ,  oii  les  Siennois  ,  qui  avoient  fuivi 
Montluc  ,  ôc  quitté  une  ville  qui  n'étoit  plus  leur  patrie ,  éta- 
blirent ,  fous  la  prote£lion  du  Roi ,  une  nouvelle  république 
avec  un  Sénat,  ôc  créèrent  des  Magiftrats  qu'ils  envoyèrent 
dans  les  villes  dont  ils  étoient  les  maîtres ,  pour  y  exercer  la 
jufîice ,  ôc  conferver  leur  ancienne  liberté.  Ils  fe  confolerent 
par  là  du  malheur  d'être  expatriés. 

Deux  jours  avant  que  la  ville  de  Sienne  fe  fût  rendue, 

Bbbbij 


5^^  HISTOIRE 

I  Montluc  obtint  du  Sénat  des  lettres  qu'il  fît  fcelîer  du  fceau 
Henri  II  ^^  ^^  République ,  par  lefquelles  les  Siennois  rendoient  té- 
^  '  moignage  à  ce  Général  de  fa  fidélité,  ôc  du  courage  avec  le- 
quel il  avoir  combattu  pour  leurs  intérêts  ôc  pour  la  gloire  du 
Roi.  Les  Citoïens  de  leur  côté  déclarèrent  qu'ils  n'avoient 
rien  oublié  pour  défendre  leur  ancienne  liberté ,  ôc  pour  gar- 
der la  fidélité  qu'ils  dévoient  à  fa  majefté  Très-Chrétienne  y 
ôc  que  s'étant  rendus  invincibles  par  leur  valeur ,  on  n'avoit 
pu  les  vaincre  que  par  la  famine  3  qu'enfin  Montluc  n'ayant 
jamais  voulu  traiter  au  nom  du  Roi\,  ils  avoient  été  obli- 
gés de  le  faire  pour  lui  >  ôc  pour  les  autres  officiers  ôc  les 
foldats  de  Sa  Majefté.  Montluc  ,  après  avoir  paflfé  quelques 
jours  avec  Strozzi ,  lui  demanda  une  Galère  pour  fe  rendre  en 
France  avec  fes  troupes.  Tandis  qu'on  l'équipoit  à  Civita- 
Vecchia ,  il  fit  partir  Luffan  ôc  Blacon  avec  S.  Auban  ,  ôc  prit 
enfuite  le  chemin  de  Rome,  où  il  alloit  autant  pour  jouir  de 
la  gloire  qu'il  s'étoit  aquife  aux  yeux  de  tout  le  monde  dans 
l'Italie  ,  ôc  fur  tout  à  ce  fiége  fi  fameux  ,  que  pour  y  voir  les 
miniftres  du  Roi. 
Eîc(5liondu  Dix-fept  jours  '  après  la  mort  du  pape  Jule  HI.  Marcel 
Pape  Marcel  Qervin  natif  de  Fano  dans  la  Marche  d'Ancone  ,  ôc  origi^ 
naire  de  Montepulciano  ,  ville  de  Tofcane  ,  fut  élevé  au  fou- 
verain  Pontificat  le  9  d'Avril ,  par  la  fa6lion  du  cardinal  Rai- 
nuce  Farnefe  ,  frère  du  cardinal  Alexandre  ,  qui  etoit  pour 
lors  abfent.  Son  érudition  ôc  la  régularité  de  fes  mœurs  l'a- 
voient  élevé  aux  premières  dignitez  de  la  Cour  de  Rome, 
fous  le  grand-pere  ^  deRainuceôc  d'Alexandre  Farnefe.  Peu 
de  tems  après  Alexandre  employa  fon  crédit  pour  lui  obtenir 
le  chapeau  de  Cardinal.  Richard  fon  père,  qui  étoit  fort  ha- 
bile dans  l'aftrologie ,  lui  avoit  prédit  qu'il  feroit  un  jour  re- 
vêtu de  la  première  dignité  de  l'Eglife.  Ce  qui  fit  qu'il  refifta 
conftamment  aux  folHcitations  de  Caflandra  Bencia  fa  mère, 

}ui  vouloir  le  marier  5  il  lui  dit  qu'il  préferoit  aux  agrémens 
u  mariage  la  haute  fortune  que  les  aftres  lui  promettoient 
dans  le  ceUbat.  Luc  Gaurico ,  fameux  aftronome  de  fon  tems, 
rapporte  cette  prédiction  dans  fon  livre  des  Horofcopes  , 


l 


I  Le  texte  marque  \Z°  dielQïZ.  jour  ; 
à  bien  compter  ,  ceft  le  17.  jour  (24 
Mars  ôc  9  Avril  )  en  y  comprennant 


8c  le  24  jour  de  la  mort  ,  ÔC  le  9 
jour  de  l'éleélion, 
z  Paul  III, 


DE  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I  V.  XV.        y^r 

imprimé  à  Venife  chez  Curtio  Trajano ,  trois  ans  avant  que     '    » 

Cervin  fût  élevé  au  fouverain  Pontificat.  Ce  qui  donne  lieu  Henri  II. 
de  croire  que  cette  prédidion  n'étoit  point  une  chimère ,  c'eft     1555". 
qu'elle  ne  fût  point  faite  après  coup ,  ôc  qu'elle  annonça  une 
chofe  qui  n'étoit  point  encore  arrivée. 

Cervin  étant  élu  Pape  ,  penfa  ferieufement  à  donner  aux 
Farnefes  des  marques  de  fa  reconnoiflance  ,  6c  leur  dit  qu'ils 
trouveroient  en  lui  un  autre  Paul  III.  Mais  comme  il  étoit  va- 
létudinaire ,  ôc  que  les  peines  qu'il  s'étoit  données  au  Con- 
clave l'avoient  beaucoup  affoibli  ^  il  fut  violemment  attaqué 
d'une  fièvre  .6c  d'une  pituite,  qui  ne  diminuèrent  qu'avec  fes 
forces ,  ôc  il  mourut  d'apoplexie  le  dernier  jour  d'Avril  âgé 
de  cinquante-cinq  ans  moins  fix  jours ,  après  vingt-deux  jours 
de  Pontificat.  Il  fut  inhumé  auprès  de  Nicolas  V.  Son  érudi-  portrait  d'un 
tion  étoit  fi  profonde,  fa  fageffe  fi  grande  ,  ôc  fes  moeurs  fi  pu-  E'^a"«l  P^P^î 
res  ,  qu'on  pourroit  le  comparer  aux  anciens  Papes.  On  efpe- 
roit  qu'il  auroit  travaillé  à  reformer  les  abus  introduits  dans 
FEglife  ,  pourvu  que  fon  élévation  ne  l'eût  pas  corrompu 
comme  les  autres  j  c'eft  ce  qu'il  appréhendoit ,  ôc  ce  qu'il  dit 
lui-même  avant  d'être  élu  Pape.  Son  lefteur  lifant  un  jour 
pendant  le  repas  ,  félon  fa  coutume  ,  l'Ecriture  Sainte  ,  ôc 
quelques  endroits  des  écrivains  Eccléfiaftiques  ,  il  l'interrom- 
pit ,  pour  refléchir  fur  des  paroles  d'Adrien  IV.  par  lefquelles 
ce  S.  Pontife  déploroit  la  malheureufe  condition  des  Papes  : 
ayant  alors  frappé  fur  la  table  avec  fa  main  j  il  dit  qu'il  ne 
pouvoit  pas  comprendre  ,  comment  ceux  qui  étoient  revêtus 
de  cette  fuprême  dignité  pouvoient  fe  fauver. 

Avant  la  mort  du  pape  Marcel  II.  Montluc  étoit  venu     Retourne 
prendre  congé  de  lui  :  il  fe  rendit  enfuite  à  Civita-Vecchia ,  Montluc  c» 
où  il  s'embarqua  avec  fes  gens  fur  la  Galère  qu'on  avoir  fait    ^^^^^' 
préparer.  Le  vent  [étant  favorable  ,  il  fit  route  entre  la  Sardai- 
gne  ôc  la  Corfe ,  jufqu'à  ce  qu'il  fût  arrivé  à  Bonifacio ,  où  il 
alla  rendre  vifite  à  Jofepli  Boniface  de  la  Mole  ,  qui  lui  dit 
qu'André  Doria  étoit  dans  le  port  de  San-Stephano  auprès 
a  Orbitello  avec  cinquante  Galères.  Dans  le  même  tems  de 
Thermes  ôc  Paul  Giordano  afîiégeoient  Calvi  :  mais  de  Ther- 
mes ayant  appris  que  Doria  venoit  avec  fon  armée  ,  il  leva 
le  fiége ,  ôc  jetta  trois  pièces  de  canon  dans  la  mer  ,  de  peur  que 
les  Efpagnols  ne  s'en  emparaflent  j  les  nôtres  les  repêchèrent 

Bbbbiij 


y^S  HISTOIRE 

dans  la  même  amiée.  Quelques  jours  après,  Antoine  Ifcalia 

Henri  IL  Adhemar  Polin  ^  baron  de  la  Garde,  qui  avoitmis  à  couvert 
j  ^  -  -^  vingt-huit  Galères  dans  un  Havre  prochain.»  ayant  appris  l'ar- 
*o»PouIin.  ^ivée  de  Doria  ,  fut  obligé  de  prendre  le  large  ôc  la  route 
de  Marfeille.  Pendant  que  Doria  le  pourfuivoit  inutilement , 
de  Thermes ,  fans  perdre  de  tems ,  profita  de  cette  occaflon  , 
&  fe  retira  de  Calvi  fain  6c  fauf.  Il  n'auroit  pas  manqué  d'ê- 
tre fait  prifonnier ,  fi  Doria  ne  s'étoit  point  amufé  à  courir  après 
le  baron  de  la  Garde.  Montluc,  qui  avoit  averti  de  Thermes 
de  ce  danger ,  s'y  précipita  lui-même  fans  y  penfer.  En  effet 
ayant  fait  voile  pour  la  France  dans  un  tems  nébuleux ,  il  ren- 
contra la  flotte  de  Doria ,  qui  venoit  de  pourfuivre  envain  le 
baron  de  la  Garde.  Cependant  par  Fadreffe  du  Capitaine  qui 
commandoit  la  Galère  ,  ôc  qui  vira  de  bord ,  il  évita  l'ennemi , 
&  fans  aucun  accident  aborda  peu  après  à  Marfeille  ,  contre 
l'attente  de  tout  le  monde  j  car  les  uns  croïoient  qu'il  étoit 
mort  à  Sienne  ,  6c  les  autres  qu'il  avoir  été  furpris  en  mer  par 
Doria.  De-là  il  prit  la  pofte  pour  fe  rendre  à  la  Cour ,  où  le 
«^L'Ordre de  Roi  lui  fît  préfent  du  collier  de  l'Ordre"^,  en  reconnoiffance 
S.  Michel.  ^gg  fervices  qu'il  avoir  rendus.  C'étoit  encore  alors  une  mar^ 
que  d'honneur  6c  de  diftindion  refervée  au  mérite  ,  mais  qui 
a  été  avilie  ,  depuis  que  des  gens  fans  mérite  6c  fans  naiffance 
l'ont  obtenue. 
Guerre  dans  Cependant  le  traité  de  Paix ,  que  propofoient  les  Anglois , 
les  Payis-Bas.  embarraffoit  beaucoup  le  Roi.  Mais  avant  d'en  parler ,  il  eft  ne- 
celfaire ,  ce  me  femble  ,  de  rapporter  en  peu  de  mots  ce  qui  fe 
paffa  avant  ce  tems-là  en  France  6c  dans  les  Payis-Bas.  Suc 
la  fin  de  l'année  précédente ,  le  duc  de  Savoye  ,  après  la  prife 
du  Fort-Mefnil  fitué  vis-à-vis  d'Hedin ,  avoit  fait  marcher  fon 
armée  au  commencement  de  Novembre,  6c  étoit  venu  atta- 
quer fans  fuccès  S.  Efprit  de  Reux,  où  Antoine  de  Bourbon 
duc  de  Vendôme ,  gouverneur  de  cette  province ,  avoit  en- 
voyé Jacque  de  Savoye  duc  de  Nemours  ,  pour  s'oppofer 
aux  efforts  de  l'ennemi  :  ce  qu'il  fit  avec  beaucoup  de  courage 
ôc  d'aâivité.  Enfin  après  avoir  fatigué  l'ennemi  parfes  fréquen- 
tes courfes,  il  fe  retira  à  Abbeville  fans  aucune  perte.  Pelous 
fe  diftingua  fur  tous  les  autres  Ofiiciers  dans  cette  expédition. 
De-là  le  duc  de  Savoye  voulant  faire  paroître ,  qu'il  étoit  venu 
à  bout  en  partie  de  fes  deffeins ,  vint  à  Pecquigny ,  où  il  fut 


DE  J.  A  DE  THOU.Liv.  XV.  ^(^^ 

battu  par  le  duc  de  Nemours ,  qui  à  fon  tour  fut  fur  le  point  ■  » 

d'être  pris ,  voulant  combattre  avec  trop  de  zèle  ôc  de  cha-  Henri  IL 
leur»  Le  duc  de  Vendôme  étoit  déjà  à  Amiens,  où  le  duc  de  i  <  <  <:, 
Savoye  fe  rendit  avec  fon  armée  qu'il  rangea  en  bataille  5 
mais  il  en  partit  quelques  jours  après  pour  aller  à  Corbie. 
Comme  l'on  difoit  par  tout ,  qu'il  avoit  envie  de  pafTer  la  Som- 
me à  gué  ,  le  duc  de  Vendôme  le  fuivit  toujours  de  l'autre 
côté  de  la  rivière ,  dans  le  deflfein  de  l'attaquer  quand  il  paiïe- 
roit.  Mais  comme  on  étoit  déjà  fur  la  fin  de  l'automne ,  ôc 
que  les  pluyes  étoient  abondantes,  le  duc  de  Savoye  fut  obli- 
gé de  retourner  fur  fes  pas.  Ayant  laifTé  dans  le  Fort  du  Mef- 
nil  vingt  compagnies  d'Allemands  ôc  d'Efpagnols  fous  la  con-^ 
duite  de  Dais ,  qui  avoit  été  quelque  tems  auparavant  gouver- 
neur d' Arras  :  enfuite  il  alla  trouver  l'Empereur  à  Bruxelles. 

Après  la  prife  de  Dinant  ,  le  Roi  envoya  Bourdillon  fur 
les  frontières  de  la  Champagne,  pour  arrêter  les  défordres  des 
payifans  ôc  les  empêcher  de  piller.  Ce  capitaine  reprit  le  châ- 
teau de  Fument  ,  dont  les  ennemis  s' étoient  emparez  dans 
l'abfence  du  Roi,  ôc  qu'ils  avoient prefque  ruiné.  Il  fe  rendit 
en  même  tems  maître  de  quelques  forterefles  voifines  ,  ôc  mit 
nos  troupes  en  fureté  :  par  fa  préfence  il  fit  enforte  qu'on  ne 
pût  empêcher  de  travailler  aux  fortifications  de  Mariembourg, 
de  Roc-roi  ôc  de  Maubert-fontaine.  D'un  autre  côté  Vauluf- 
feau  ,  qui  commandoit  une  compagnie  d'infanterie,  ayant  fait 
fortir  d'Yvoy ,  où  il  y  avoit  une  garnifon,  quelques  canons  de 
bois ,  femblables  à  ceux  de  fonte ,  obligea  le  château  de  Ville- 
mont  à  fe  rendre.  Les  ennemis  étant  venus  quelques  jours 
après  à  la  charge ,  ils  le  reprirent ,  ôc  taillèrent  en  pièces  les  fol- 
dats  que  VaulufTeau  y  avoit  laiflez. 

Dans  le  même  tems  François  de  Sepeaux  de  Vieille-ville;  Entreprîrej 
gouverneur  de  Metz  ,  entreprit  une  affaire  qui  ne  réûffit  pas  l'AUemagoe 
mieux.  Les  ennemis  avoient  fait  bâtir  un  Fort  entre  la  Mo- 
felle  ôc  la  Meufe ,  fur  le  chemin  qui  conduit  de  Thionville  à 
Metz,  pour  empêcher  les  courfes  de  nos  troupes,  ôc  on  Fa- 
voit  nommé  la  mauvaife  S  ,  à  caufe  de  fa  figure  ,  ôc  parce 
qu'il  eft  fitué  entre  deux  rivières.  Vieille-ville  y  envoya  beau- 
coup d'infanterie  ôc  de  cavalerie  avec  quelques  pièces  de 
canon.  Les  ennemis  ayant  fçu  fon  deffcin  ,  combattirent 
courageufement ,  ôc  repoulTercnt  nos  troupes ,  après  avoir  tué 


570  HISTOIRE 

«^,.  plufieurs  de  nos  foldats.  Enfin  on  eut  bien  de  la  peine  à  fau- 

Henri  II    ^^^^  ^^  canon.   Mazeres,  qui  comniandoit  avec  une  compa- 
gnie d'infanterie  ,  de  celles  que  le  duc  de  Vendôme  avoit , 
^  ^         fut  encore  plus  maltraité.  En  effet  à  fon  retour  de  Renty ,  où 
il  étoit  allé  avec  deux  autres  capitaines  ôc  cent  quinze  foldats 
d'élite,  ne  pouvant  marcher  fort  vite,  àcaufe  du  butin  que  fes 
foldats  portoient  ,  il  fut  furpris  par  la  garnilon  du  Mefnil,  ÔC 
tué  avec  les  deux  autres  capitaines. 
Complot  des        On  découvrit  alors ,  que   les  Impériaux  avoient  gagné  les 
Cordehers^de  CordcHers  de  Metz  ,  ôc  que  ces  Religieux  dévoient  leur  li- 
livrer 'la  ville  vrcf  la  villc.  Ils  avoicnt  indiqué  pour  ce  fujet  le  Chapitre  gé- 
aux  impé-     néral  de  leur  Ordre  à  Metz,  où  tous  ceux  des  autres  couvents 
qui  étoient  nommez  pour  y  affilier  j  dévoient  fe  rendre  ?  ôC 
fous  ce  prétexte ,  ils  avoient  projette  d'introduire  dans  la  ville 
des  foldats  en  habits  de  Religieux ,   ôc  d'y   faire  entrer  des 
tonneaux  remplis  d'armes,  faifant entendre  que  c'étoitdu  vin 
pour  la  provifion  de  ceux  qui  viendroient  au  Chapitre.  En* 
fuite  ceux  de  la  garnifon  de  Thionville  dévoient  fe  préfenter 
devant  la  ville  ,  fçachant  bien   que  nos  troupes  fortiroient 
pour  les  attaquer.  On  devoit  drefîer  une  embufcade  pour  fa- 
vorifer  cette  expédition,  ôc  les  foldats , que  les  Cordeliers  au- 
roient  fait  entrer  dans  la  ville  après  la  fortie  de  nos  troupes , 
dévoient  s'emparer  des  portes ,  recevoir  en  même  tems  ceux 
qui  feroient  en  embufcade  ôc  fe  joindre  à  eux  ,  pour  venir 
plus    facilement   à  bout  du  refte  de  nos  gens  qu'on   auroit 
laiffés  dans  la  ville.    Un  de  nos  foldats  ayant  remarqué  qu'un 
Cordelier  alloit  voir  très  fouvent  les  ennemis  à  Thionville, 
on  le  foupçonna  de  quelque  dcffein  ,  ôc  il  fut  arrêté.  On  rap- 
pliqua à  la  queftion,  où  il  avoua  tout  :  exemple  qui  fait  voir 
que  la  Religion  fert  fouvent  de  voile  aux  plus  lâches  ôc  aux 
plus  noires  trahifons.   On  le  punit  avec  fes  complices ,  ôc  on 
leur  fit  fouffrir  des  fupplices  proportionnez  à  leur  crime.   On 
condamma  auffi  à  mort  Anvoelle  lieutenant  du  gouverneur 
de  la  citadelle  d'Abbeville ,  atteint  ôc  convaincu  de  trahifon 
ôc  du  crime  de  leze-Majellé  :  pour  fe  venger  d'une  injure  qu'il 
avoit  reçue ,  il  avoit  promis  à  Dais  gouverneur  du  Mefnil ,  de 
lui  livrer  la  citadelle  ,  s'il  lui  mettoit  fon   ennemi  entre  les 
mains.  Mais  le  meffager  qui  portoit  fes  lettres  découvrit  foa 
deffein. 

Au 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  XV;       n* 

Au  commencement  du  printems ,  on  publia  dans  les  Pays-  ■ 

bas>  que  les  Impériaux  mettoient  fur  pied  une  nombreufe  ar-  Henri  II. 
mée,  proche  le  Cdteau-Cambrefis ,  pour  attaquer  Mariem-  i  ^  ç  ç. 
bourg  qu'on  avoit  pris  l'année  précédente.  Le  Roi  qui  étoit 
alors  occupé  à  célébrer  à  Fontainebleau  les  noces  de  Nico- 
las de  Vaudemont ,  &  de  Jeanne  de  Savoye  fœur  du  duc  de 
Nemours ,  envoya  le  maréchal  de  S.  André  en  Picardie ,  dans 
l'abfence  du  duc  de  Vendôme  qui  en  étoit  gouverneur,  ôcfit 
aufîi  partir  le  duc  de  Nemours  ,  le  vidame  de  Chartres,  le 
Rheingrave  ,  avec  une  grande  quantité  de  NoblefTe  >  pour 
ravager  le  comté  de  S.  Paul ,  perfuadé  que  c'étoit  ce  payis  qui 
fourniffoit  des  vivres  au  Ménil.  Le  Maréchal  paffa  enfuite  par 
l'Artois,  Ôc  après  avoir  pillé  les  campagnes  d'alentour,  il  fei- 
gnit de  fe  redrer.  Mais  ayant  appris  que  les  Efpagnols  s'étoient 
réfugiez  dans  le  Câtelet  avec  les  troupes  du  payis  qu'on  avoit 
levées ,  il  changea  fa  marche  pendant  la  nuit ,  pour  venir  l'atta- 
quer, ôc  enfin, après  en  avoir  efcaladé les  murs,  il  le  prit.  On 
traita  les  Efpagnols  avec  douceur  i  mais  on  n'épargna  pas  les 
autres  foldats.à  caufe  de  la  haine  que  les  injures  mutuelles 
excitoient  entre  ces  peuples  de  la  même  frontière.  On  mit  la 
ville  au  pillage  ,  ôc  on  ravagea  toutes  les  terres  voifines ,  afin 
que  l'ennemi,  qui  devoir  y  venir,  n'y  trouvât  point  de  vivres. 

Bourdillon,  lieutenant  du  duc  de  Nevers  ,  eut  ordre  alors 
d'aller  fur  la  frontière  de  Champagne  ,  avec  René  de  Lor- 
raine ,  duc  d'Elbœuf ,  qui  fut  accompagné  par  Melchior  des 
Prez-Montpefat,  Antoine  de  CrulTol,  François  la  Baume  de 
Sufe ,  le  Pelou ,  ôc  par  pîufieurs  autres  gentilhommes.  Ainlî 
ayant  rafle  m  blé  les  garnifons  qui  étoient  difperfées  de  tous  co- 
tez ,  malgré  la  grande  quantité  de  neiges  qu'il  y  avoit  encore , 
Us  firent  tranfporter  promptement  dans  Mariembourg  des  vi- 
vres ,  ôc  les  autres  chofes  néceflaires.  Tandis  que  les  uns  étoient 
occupez  à  faire  couper  du  bois  pour  la  provifion  de  l'armée  , 
les  autres  marchèrent  à  Chimay ,  que  les  ennemis  avoient  choi- 
fi ,  comme  un  Fort  capable  de  les  favorifer  dans  leurs  cour- 
fes  :  nos  foldats  ayant  trouvé  cette  place  fans  défenfe ,  la  brû- 
lèrent avec  les  autres  villages  qui  étoient  aux  environs.  La 
garnifon  de  Saultour  fcachant  que  les  François  n'avoient  avec 
eux  que  de  petits  canons,  demeura  ferme  ôcne  voulut  pas  fe 
rendre ,  enforte  qu'ils  furent  obligez  de  s'en  retourner  aulTi-tôt. 
Tom.  IL  C  c  c  c 


mmifrunmm 


S72  HISTOIRE 

■  Les  chofes  s'érant  ainli  paflees  ,  on  fit  revenir  les  troupes 
Henri  IL  de  l'une  ôc  de  l'autre  frontière  ,  parce  que  le  tems  limité  par 
^  S  S  S'     les  Anglois ,  pour  le  congrès  qu'ils  avoient  propofé,approchoit. 
On  fit  une  trêve  pour  en  attendre  l'événemenr.   Le  cardinal 
Poole ,  homme  recommandable  par  fa  naiffance  6c  encore  plus 
par  fon  érudition  &  fa  piété  ,   n'avoit  rien  épargné  l'année 
précédente  j  pour  engager  les  Princes  à  faire  la  paix.   Ce  fut 
lui  qui  porta  la  reine  d'Angleterre ,  à  folliciter  vivement  l'exé- 
cution de  ce  projet  fi  utile  à  l'un  &  à  l'autre  parti,  ôc  finécef- 
faire  à  toute  la  Chrétienté. 
Négociations       A  la  follicitation  de  la  reine  Marie,  PEmpereur  fit  afTem- 
pourlapaix.    i^jg^  ^  Gravelines  en  Flandre  ,  Jean  de  la  Cerda  duc  de  Me- 
dina-Celi,  Charle  comte  deLaîain,  Antoine  Perrenot  évê- 
que  d'Arras ,  qui  avoit  eu  le  fceau  de  l'Empire  après  la  mort 
de  fon  père  ,  Ulric  Viglius  fcigneur  de  Swichem  préfident 
du  confeil  fecret ,  ôc  Nicolas  Braven  préfident  du  confeil  de 
Malines.    Le  Roi  envoya  pour  le  même  fujet  à  Ardres ,  ville 
de  fon  obéïlTance ,  le  connétable  de  Montmorency,  Charle 
cardinal  de  Lorraine,  Charle  de ?»larillac évèque  de  Vannes, 
Jean  de  Morvilliersévcque  d'Orléans ,  ôc  Claude  de  l'Aubef- 
pine  fecretaire  d'Etat.   Le  cardinal  Poole  médiateur  de  cette 
paix  vint  auffi  avec  le  comte  d'Arondel,  Guillaume  Pajet,  ôc 
Etienne  Gardiner   évèque   de  Winceller.  Le  Roi  Edouard 
avoit  fait  mettre  ce  Prélat  en  prifon  ,  d'où  Marie  le  fit  fortir 
pour  lui  donner  la  charge  de  chancelier  du  Royaume.    La 
Reine  avoit  choifi  pour  le  lieu  du  congrès  Marc,  village fitué 
entre  Gravelines  ôc  Ardres,  proche  Calais  qui  appartenoit  alors 
aux  Anglois.  Elle  y  fit  environner  de  folTez  ôc  de  remparts  un 
endroit  de  cent  pas  en  quarré  5  on  éleva  à  chaque  angle  des 
pavillons  de  bois ,  couverts  de  toile  en  dehors  ,  ôc  tapiffez  en 
dedans  ,  pour  y  recevoir  feulement  pendant  le  jour  les  Pléni- 
potentiaires, qui  fe  retiroient  le  foir  chacun  dans  fa  ville,  les 
Impériaux  à  Gravelines,  6c les  François  à  Ardres.  Au  milieu 
de  cette  place  il  y  avoit  une  tente  richement  ornée,  où  Ton 
alloit  de  chaque  logement  par  des  galeries  couvertes  de  toile, 
qui  la  joignoient  en  forme  de  croix.  Les  Plénipotentiaires  de 
fEmpereur  étoient  dans  le  pavillon  Septentrional  du  côté  de 
Gravelines  ;  ceux  de  France  occupoient  le  pavillon  du  Midi 
du  côté  d'Ardres  -,  le  cardinal  Poole  étoit  à  l'Orient  ,  ôc  les 
Anglois  vers  l'Occident  du  côté  de  Calais. 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  I  V.   XV.         ^5 

Les  Plénipotentiaires  s'aflemblerent  pour  la  première  fois  le 
vingt-trois  de  Mai.  Ce  jour  fut  employé  en  complimens  de  la  j^e^^j^i  JJ, 
part  des  uns  ôc  des  autres.  Le  lendemain  les  deux  partis  traite-     t  ^  ç  ç. 
rent  chacun  en  particulier  avec  Poole  6c  les  miniftres  Anglois  , 
médiateurs  de  cette  paix.  Enfin  le  vingt-fix  de  Mai ,  le  Roi 
fît  demander  parfes  Plénipotentiaires  le  Milanez  ôc  Aft:,  qu'il 
regardoit  comme  fon  ancien  patrimoine  ;  l'Empereur  allégua 
qu'on  avoir  déjà  traité  de  cette  affaire,  ôc  ne  voulut  point  qu'on 
en  parlât.    Les  arbitres  propoferent  au  Roi   de  donner  Eli- 
fabeth'  en  mariage,  à  Charle  fils  de  Philippe  ôc  petit-fils  de 
l'Empereur ,  ôc  de  lui  céder  pour  fa  dot  le  droit  qu'il  préten- 
doit  avoir  fur  le  Milanez  ôc  fur  Aft  j  à  condition  cependant 
que  ces  principautez  fuflîroient  ôc  que  les  parties  en  convien- 
droient.  Les  François  répondirent,  que  pour  faire  la  paix  ils 
ne  refuferoient  pas  d'accepter  des  propofitions  de  mariage , 
ôc  que  le  Roi  éroit  prêt  de  donner  à  fa  fille  une  dot  convena- 
ble ;  mais  qu'il  ne  pouvoit  confentir  à  fe  défaire  du  Milanez 
ôc  d'Aft ,  qui  étoient  le  patrimoine  de  fes  enfans  mâles.  Nos 
Plénipotentiaires  dirent  enfin  qu'ils  ne  doutoient  pas  qu'on  ne 
fit  le  mariage  de  Charle  avec  Elifabeth ,  fi  on  vouloit  ac- 
corder au  duc  d'Orléans  ,  fécond  fils  du  Roi ,  la  fille  de  Maxi- 
niiUen  roi  de  Bohême ,  petite-fille  de  Ferdinand  ,  avec  l'Etat 
de  Milan  Ôc  d'Aft.   Deux  jours  après  les  Efpagnols  dirent,  que 
n'ayant  point  d'ordre  pour  accepter  les  conditions  du  mariage 
de  Charle  avec  Elifabeth,  que  les  Anglois  avoient  propofé, 
il  étoit  nécelfaire  d'en  informer  l'Empereur  ,  fi  les  François 
le  jugeoient  à  propos.    Quant  au  mariage  du  duc  d'Orléans 
avec  la  fille  du  roi  de  Bohême  ,  ôc  la  reftitution  du  Milanez , 
ils  répondirent  qu'il  étoit  inutile  de  parler  à  l'Empereur  de  ce 
dernier  article  ,  puifque  Sa  Majefté  Impériale  avoit  déjà  fait 
celTion  de  ce  duché  à  Philippe  fon  fils  roi  d'Angleterre.  Enfin 
ils  propoferent  aux  François  de  rendre  au  duc  de  Savoye  ce 
qu'on  lui  avoit  enlevé ,  ôc  les  villes  qu'on  avoit  prifes  fur  l'Em- 
pire dans  cette  dernière  guerre.  Après  ces  demandes ,  Téveque 
d'Arras  ayant  dit  qu'il  n'étoit  pas  poiïible ,  félon  lui ,  qu'on  pût 
faire  la  paix  ,  fi  le  Roi  ne  rendoit  tout  ce  qu'on  lui  deman- 
doit ,  le  connétable  de  Montmorency  répliqua  ,  qu'on  pour- 
roit  aifément  s'accommoder,  pourvu  que  chacun  rendît  ^uiÏÏ 

i  Fille  de  Henri  IL 

Cccc  ij 


n4  HISTOIRE 

'■'  ce  qu'il  retenoit.  Il  fît  connoître  en  même  tems  que  le  Roi  ne 

Henri  II.  ^^^^^^^'^^  ^^^^^  ^^^'^^  ^^^  1^  paix,  étoit  entièrement  difpofé  à  ac- 
I  c  c  c      cepter  ces  propofitions. 

^*  Le  cardinal  Poole  voulant  terminer  cette  affaire,  dit  qu'il 
etoit  à  propos  pour  le  bien  du  Chriftianifme ,  de  cimenter  d'a- 
bord la  paix  par  un  double  mariage?  ôc  de  renvoyer  à  des  ar- 
bitres choifis  par  les  parties ,  tous  les  différends  qui  concer- 
noient  la  rellitution  des  places  qu'on  avoit  prifes  pendant  la 
guerre  ,  puifque  les  uns  ôc  les  autres  ne  pouvoient  s'accorder. 
Les  François  acceptèrent  cette  propofition  ,  mais  les  Efpa- 
gnols  n'étant  pas  de  cet  avis  j  dirent  que  le  choix  des  arbitres 
demanderoit  trop  de  tems ,  &  qu'on  ne  fçavoit  pas  les  deman- 
des qu'on  pourroit  faire  de  part  ôc  d'autre ,  puifqu'on  n'avoit 
encore  parlé  jufqu'à  prefent  que  de  l'Etat  de  Milan  ôc  des 
Pays-bas.  Enfin  ils  demandèrent  à  la  France  ce  qu'elle  avoit 
enlevé  au  duc  de  Savoye  dans  le  Piémont ,  aux  Génois  dans 
la  Corfe,  au  duc  de  Mantouë  dans  le  Montferrat,  aveclaref- 
titudon  de  Metz,  Toul  ôc  Verdun  à  l'Empereur.  Le  cardi- 
nal de  Lorraine  leur  répondit  ,  que  le  Roi  s'étoit  juftement 
approprié  ce  qu'il  avoit  pris  au  duc  de  Savoye  ,  comme  lui 
appartenant  du  chef  de  fon  ayeule  ^  Quant  aux  Génois ,  il 
dit  que  le  Roi  ne  vouloit  pas  reftituer  ce  qu'on  leur  avoit  pris 
dans  la  Corfe ,  à  moins  qu'ils  ne  lui  rendiffent  l'hommage  qu'ils 
lui  dévoient  ,  fuivant  l'ancien  traité.  Que  pour  le  duc  de 
Mantouë,  il  n'avoit  aucun  fujet  de  fe  plaindre?  puifque  fans 
blefferfes  droits  j  on  avoit  feulement  ôté  aux  ennemis  les  pla- 
ces qu'ils  occupoient ,  pour  mettre  les  provinces  voifmes  en 
fureté.  On  fit  la  même  réponfe  touchant  les  villes  de  l'Em- 
pire. Le  cardinal  de  Lorraine  ôcl'évêque  d'Arras  ayant  long- 
tems  conféré  enfemble ,  les  uns  ôc  les  autres  fe  retirèrent. 

Enfin  le  premier  jour  de  Juin  chacun  s'étant  affemblé ,  l'é- 
vêque  de  Wincefter ,  qui  avoit  pris  du  tems  pour  penfer  aux 
nioïens  de  conclure  la  paix  ,  dit  qu'il  étoit  à  propos  de  faire 
le  mariage  de  Charle  avec  Elizabeth  à  des  conditions  hon- 
nêtes j  ôc  de  renvoyer  à  la  décifion  du  Concile  *  le  différend 


I.  Louife  de  Savoye  mère  de  Fran- 
çois I. 

2  La  propofition  de  ce  Miniftre  é- 
toit  abfurde  en  elle-même  ,  de  vou- 
loir renvoyer  a  la  décifion  d'une  af- 


femble'e  Eccléfiaftique ,  une  affaire  qui 
rcgardoit  les  inte'réts  temporels  de  tant 
de  Princes  :  mais  on  n'en  fentoit  pas 
alors  toute  rabfurdité  ,  ni  les  fâcheu- 
fes  confequences. 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XV.  n^ 
touchant  les  Payis-Bas ,  l'Etat  de  Milan  ôc  la  Savoye  ;  que  dans 
cet  intervalle  les  uns  &  les  autres  demeureroient  en  pofrefTion  Henri  IL 
des  lieux  conteftez  ,  &  que  lorfque  le  duc  de  Savoye  auroit  j  -  ^  ^^ 
époufé  Marguerite  fœur  du  Roi,  Sa  Majefté  accorderoit  à  ce 
Prince  la  joùiflance  de  fes  biens  ;  à  condidon  cependant  qu'elle 
auroit  des  Villes  &  de  citadelles ,  oii  elle  pourroit  mettre  des 
garnirons  pour  conferver  fon  droit.  Les  François  répondirent 
que  le  Roi  confentiroit  à  ces  propofitions ,  mais  qu'il  étoit  ne- 
cefTaire  de  laiiïer  au  Concile  une  entière  liberté  de  juger  de 
tous  les  différends.  Les  Efpagnols  trouvèrent  bon  que  l'on  trai- 
tât du  mariage  >  quoi  qu'ils  periiftaflent  toujours  dans  leurs  de- 
mandes. Ils  ne  refufoient  pas ,  difoient-ils  ;  de  s'en  rapporter 
au  Concile  pour  les  différends  des  parties  j  mais  ils  doutoient  . 
que  l'Empereur  voulût  confentir  à  ce  qui  feroit  décidé  au  fu- 
jet  de  l'Etat  de  Milan  ,  parce  qu'il  n'avoit  jamais  voulu  en  en- 
tendre parler.  Les  François  répliquèrent  que  le  Roi  ne  ren- 
droitpas  ce  qu'il  avoit  pris  ,fi  on  ne  mettoit  en  poffeffion  Hen- 
ri '  roi  de  Navarre ,  Ottavio  Farnefe ,  ôc  les  autres  alliez  de  la 
France  ,  de  tout  ce  qu'on  leur  avoit  enlevé.  Les  plénipoten- 
tiaires de  l'Empereur  donnèrent  quelque  efpérance  pour  le 
Mefnil,  qu'on  avoit  commencé  à  fortifier  vis-à-vis  Hédin  l'an- 
née précédente.  Ils  firent  même  entendre  qu'ils  laifferoient  au 
Roi Mariembourg  ,  &  les  trois  autres  villes^  de  l'Empire ^ que 
ce  Prince  poffedoit  dans  la  Lorraine  ;  mais  cela  n'avoit  rien 
de  commun  avec  ce  que  le  Roi  demandoit.  Tandis  que  le 
cardinal  Poole  travailloit  avec  fi  peu  de  fuccès ,  les  Anglois 
ôc  les  François  s'apperçurent  bien  que  les  miniftres  de  l'Em- 
pereur amufoient  le  Roi ,  fous  prétexte  de  ménager  la  paix  : 
en  effet  les  Impériaux  faifoient  des  préparatifs  de  guerre  pour 
nous  furprendre.  Enfin  nos  Plénipotentiaires  ayant  remercié 
le  cardinal  Poole,  ôc  les  ambaffadeurs  d'Angleterre  de  la  part 
du  Roi ,  ils  fe  retirèrent  fans  avoir  rien  terminé. 

Le  même  jour  que  Ton  commença  cette  conférence ,  Jean    jcan-Pierrc 
Pjerrc  Caraffe  fut  élevé  au  fouverain  Pontificat ,  après  de  vi-  Caraffecftéiu 
ves  conteftations  dans  le  Conclave.  Les  Cardinaux  delafac-  n'o^^  jc  "pala 
tion  de  l'Empereur  s'oppofoient  à  cette  élection  i  mais  le  crédit  iv. 
des  Farnefes ,  qui  favorifoient  Caraffe ,  l'emporta.  Ce  Pontife 
étoit  fils  de  Jean-Antoine  Caraffe  comte  de  Montorio  au  royau- 
me de  Naples  ,   qui  avoit  pour  père  le  comte    Diomede 

1  Henri  d'Albret.  »  Metz ,  Toul  6c  Verdun. 

G  c  c  c  iij 


5'7<^  HISTOIRE 

de  Matalon ,  d'une  des  plusilluftres  maifons  de  ce  payis.  Jean- 
Henri  II  P^^^'^^  Caraffe  aima  dès  fa  tendre  jeunefle  la  vie  tranquille , 
*  6c  s'appliqua  entièrement  à  l'e'tude.  Il  pofledoit  parfaitement 
les  trois  langues  '  ,  ôc  il  étoit  très  verfé  dans  la  théologie, 
fur  laquelle  il  régla  fa  vie  6c  fes  mœurs.  Ayant  demeuré  quel- 
que tems  à  Rome  avec  le  cardinal  Olivier  Caraffe  fon  coufin, 
Jule  II.  le  nomma  à  l'évêché  deChieti  (ouTheata)  d'oi^iles 
Théatins  ont  pris  leur  nom  :  ces  Religieux  fuivent  les  mêmes- 
règles ,  6c  vivent  comme  ceux  qu'on  a  depuis  appelle  Jefui- 
tes  * ,  nom  lingulier ,  où  plufieurs  ont  trouvé  une  efpece  d'or- 
gueil. Nous  parlerons  plus  au  long  dans  la  fuite  de  cette  cé- 
lèbre Société. 

Jean-Pierre  Caraffe  avoir  été  en  qualité  de  Nonce  à  Na- 
ples  ,  en  Angleterre  6c  en  Efpagne  5  Charle  Quint  lui  donna 
l'évêché  de  Brindifi ,  qu'il  refufa  d'abord  ,  qu'il  accepta  néan- 
moins, 6c  qu'enfuite  il  quitta  après  en  avoir  été  pourvu,  pour 
fe  retirer  fur  le  mont  Pincio.  Il  pafla  quelques  années  dans 
une  petite  maifon  de  ce  lieu  folitaire ,  retiré  du  monde  ,  6c 
débaraffé  de  toutes  les  affaires.  Il  y  établit  une  focieté  de  Prê- 
tres ,  qui  firent  les  vœux  de  chafteté ,  de  pauvreté  6c  d'obéuTan- 
ce  dans  la  chapelle  du  Vatican.  Après  avoir  été  approuvés 
par  Clément  VIII.  ils  allèrent  trouver  ce  S.  Evêque ,  6c  fe 
joignirent  à  lui.  Caïetano  de  Vicenze  comte  de  Tiene,  Bo- 
nifacé  à  Colle  d'Alexandrie,  6c Paul  Contigliario  Romain,  fu- 
rent les  premiers  qui  embrafferent  cet  état. 

Paul  III.  '  qui  travailloit  à  affembler  un  Concile  général, 
fit  fortir  Jean-Pierre  Caraffe  de  fa  folitude ,  6c  lui  donna  le 
chapeau  de  Cardinal  en  15"  3  5.  On  parla  différemment  de  fon 
élévation  -,  les  uns  le  loùoient  d'avoir  quitté  fa  retraite  ôc  cette 
vie  tranquille ,  pour  fe  charger  du  foin  des  affaires  temporel- 
les j  cette  démarche  le  faifoit  même  paffer  pour  un  Saint.  Les 
autres  au  contraire  difoient ,  que  c'étoit  la  légèreté  6c  l'ambi- 
tion qui  l'avoient  excité  à  rentrer  dans  le  monde.  S'étant  ac- 
quis ,  dans  la  dignité  dont  il  étoit  revêtu ,  une  grande  réputa- 
tion, tant  par  fes  bonnes  mœurs,  fa  doctrine  6c  fon  éloquen- 
ce, que  par  la  liberté  avec  laquelle  il  difoit  fes  fentimens  ,  il 


1  Le  Latin  ,  le  Grec  &  l'Hébreu. 

2  Ils  font  à  peu  près  habillés  de  mê- 
me y  mais  ils  n'ont  ni  les  mêmes  régies 


n.i  les  mêmes  occupations ,  ni  le  même 
efprit. 
3.  Alexandre  Farnefe, 


DE  J.  A.  DE  T  H  OU  ,  L  I  V.  XV.         ^77 

confeilla  au  Souverain  Pontife  d'établir  l'Inquifition^pour  étou-  „  ,  .,,1.,  ..n, 
fer  les  héréfies  qui  fe  répandoient  de  jour  en  jour.  Enfin  lors  Henri  II 
qu'il  fut  élevé  fur  la  chaire  de  S.  Pierre,  il  fe  fit  nommer  Paul 
IV.  en  mémoire  du  pape  Paul  III.  à  qui  il  avoir  deii  grandes  ^  ^  ^* 
obligations.  Lorfqu'il  eut  été  élu  ^  quelqu'un  lui  ayant  deman- 
dé  comment  il  prétendoit  vivre,  ôc  comment  il  vouloit qu'on 
élevât  les  enfans  d'Alfonfe  fon  frère  ,  il  répondit  :  Magnifique- 
ment ,  ôc  comme  il  convient  à  un  grand  Prince.  Il  reçut 
avec  pompe  ôc  oftentation  la  triple  couronne  quej  ean  du  Bellay 
évêque  d'Oftie  lui  prefenta.  Ainfi  l'aufterité  de  ce  Pape ,  qui 
donnoit  lieu  aux  uns  d'efperer  la  réforme  de  la  difcipline  Ec- 
clefiaftique,  ôc  qui  la  faifoit  appréhender  aux  autres,  dégénéra 
bien-tôt  en  orgueil.  Il  y  avoit  eu  dans  Rome  de  grands  dé- 
fordres ,  depuis  la  mort  du  dernier  Pape  jufqu'à  Féledion  de 
fon  fucceifeur.  Il  étoit  arrivé  entre  autres  une  avanture  bien 
tragique  dans  la  famille  des  Malfées.  Le  16  de  Mai, un  Sei- 
gneur de  cette  noble  maifon  tua  fon  frère  avec  fa  femme  ôc 
fes  enfans.  Ce  fut  avec  beaucoup  de  peine  que  Guido-Baldo 
duc  d'Urbin  ,  qui  avoit  fait  mettre  des  troupes  dans  toutes  les 
rues  ôc  les  places ,  vint  à  bout  de  contenir  le  peuple  empor- 
té par  une  licence  effrénée.  De  plus ,  quelque  tems  avant  la 
mort  de  Marcel  II.  Hercule  duc  de  Ferrare  étôit  venu  à  Ro- 
me, pour  y  foûtenir  le  cardinal  fon  frère. 

Après  la  prife  de  Sienne ,  on  y  fit  entrer  fept  compagnies     l^^  ^^tj^,, 
d'Allemands  ôc  fix  d'Efpagnols ,   avec  un  grand  nombre  de  mands  &  Jes 
vivres.   Le  marquis  de  Marignan  s'étant  retiré  pour  aller  à  ^■e^fiai'cnt ae 
Pefcaro  ,  Côme  envoya  à   Sienne  Agnolo  Nicolini ,  qu'il  Sienne. 
chargea  du  foin  de  régler  la  République ,  à  caufe  de  la  con- 
noiflance  que  ce  Capitaine  avoit  des  affaires  de  cette  ville , 
ôc  parce  que  François  de  Tolède  n'avoir  pas  voulu  accepter 
cet  emploi,  fans  un  ordre  particulier  de  l'Empereur.  On  choi- 
fit  donc  vingt  hommes  très  ennemis  des  François,  Ôc  on  leur 
confia  l'adminiftration  de  la  République.  Les  Impériaux  fu- 
rent chargés  de   tout   ce  qui  concernoit  la  guerre.   Enfin  il 
fut  réfolu  que  ce  règlement  fubfifteroit  jufqu'à  ce  que  l'Em- 
pereur en  difpofàt  autrement.  On  défarma  tous  les  Citoïens  ; 
ôc  comme  les  Siennois  étoient  fufpeds  au  duc  de  Florence , 
qui  fe  défioit  d'eux  à  caufe  de  la  proximité  de  Montalcino , 
où  Mario  Bandini ,  Jérôme  Spannochi ,  Jules  Vieri ,  Ambroife 


yyS  HISTOIRE 

m^  Nuti,  Zucantini ,  ôc  Landucci  s'étoient  retirés,  on  leur  brdon- 
Henri  II  ^^  ^^  porter  leurs  armes  à  San-Dominico ,  qui  tenoitiieu  de  ci-i 
_j  -  -  -      tadelle.  Ils  furent  vivement  touchés  de  cet  ordre,  ôc  murmurè- 
rent beaucoup  de  ce  qu'on  leur  ôtoit  encore  leurs  armes,  après 
leur  avoir  ravi  leur  liberté.    On  introduifit  dans  la  ville  trois 
compagnies  d'Allemands ,  ôc  deux  autres  de  cavallerie.  Santa- 
liore ,  qui  avoir  le  commandement  des  troupes  ,  n'épargna  rien 
pour  gagner  l'affedion  descitoïens,  qui  reftcient  dans  la  vil- 
le. Il  fit  réparer  les  refervoirs  des  fontaines ,  les  acqueducs, 
6c  les  tuyaux  qui  fourniffoient  de  l'eau  aux  Siennois  y  ôc  que 
les  Florentins  avoient  coupés  pendant  le  liége.   Mais  toutes 
fes  peines  furent  inutiles  :  les  Citoïens  ne  pou  voient  fe  refou- 
dre à  fupporter   le  joug  de  Corne  ,   non  plus  que   celui  de 
l'Empereur.    Ceux  qui  étoient  en  état   de  porter  les  armes 
abandonnoient  la  ville  -y  les  uns  fe  retiroient  à  Montalcino , 
&  les  autres  ,  qui  aimoient  une  vie  tranquille ,  alloient  à  Or- 
vieto  ôc  à  Rome. 
Différentes      Après  CCS  mouvcmens  on  tint  Confeil ,  ôc  on  propofa  d'at- 
cxpeiiiuons     taquer  Portctcole  ,  d'oLt  l'on  avoit  envic   de  chaffer  nos  trou- 
pes ,  pour  mettre  par-là  la  Tofcane  en  fiàreté  contre  les  Fran- 
çois. Car  Côme  étoit  perfuadé  que  tant  qu'ils  feroient  maîtres 
de  cette  place  ,  ils  pourroient  aifément  fortifier  par  de  bon- 
nes garnifons  ,  ôc  munir  de  vivres  ,  les  villes  ôc  les  Forts 
qu'ils  avoient  dans  la  Tofcane.  Comme  ils  avoient  les  prin- 
cipales places  de  la  Corfe ,  il  n'étoit  pas  difficile  d'envoyer 
en  tout  tems  du  fecours  de  Provence ,  ôc  de  le  faire  pafTer  en 
Tofcane  :  il  ne  falloir  pour  cela  que  peu  de  vaifleaux.  Le 
marquis  de  Marignan  n'étoit  pas  de  cet  avis.  Il  trouvoit  l'en- 
treprife  très  perilleufe  ,  foit  qu'il  aimât  mieux  continuer  la 
guerre  que  de  la  finir  j  foit  que  n'augurant  pas  bien  de  ce  fié- 
ge ,  il  craignît  de  perdre  devant  cette  petite  place  ,  la  gloire 
qu'il  s'étoit  acquife  par  la  prife  de  Sienne.  Enfin  le  duc  de 
Florence  l'emporta  fur  lui  :  on  mit  une  bonne  garnifon  dans 
cette  ville  ,  ôc  aulTi-tôt  Chiapino   Vitelli ,  avec  environ  cinq 
mille  hommes  Allemands  ôc  Efpagnols ,  ôc  le  relie  de  la  ca* 
Valérie  prit  le  chemin  de  Pienza ,  que  nos  troupes  occupoient. 
Côme  avoit  envoyé  devant  Jean  Pazzaglia  de  Piftoye ,  hom- 
me habile  dans  l'art  de  fortifier  les  places,  ôc  Alfani,  quin'é- 
tûitpas  moins  verfé  dans  ce  qui  concerne  l'artillerie.  Ils  allèrent 

donc 


DE   X   A.    DE   T  H  O  U ,  Liv.  XV.      ;7P 

donc  d'Orbitello  à  Portercole ,  Ôc  après  avoir  cxadement  exa- 
miné les  fortifications  que  nos  gens  y  avoient  faites  ,  ils  af-  fjENRiII 
furerent'  qu'on  pouvoir  aifément  prendre  cette  place.  Cerap-  i  ç  ç-  r 
port  encouragea  encore  plus  le  duc  de  Florence  dans  l'exécu- 
tion de  fon  entreprife.  Pienza  fe  rendit  à  l'approche  du  ca- 
non :  on  en  donna  le  gouvernement  à  Jacques  Pucci ,  ôc  on 
y  mit  une  garnifon.  San-Chirico  fut  pris  aufli  avec  quelques 
places  voifines.  De-là  les  foldats  ayant  eu  ordre  de  porter  avec 
eux  des  vivres  pour  quatre  jours ,  Vitelii  fit  des  courfes  vers 
Montalcino  6c  GrofTetto.  Enfin  ayant  changé  de  route,  il  fe 
rendit  devant  Portercole ,  après  avoir  pris  Campiglia  j  où  étoit 
Metello  d'Orvieto  avec  cent  hommes  d'infanterie.  L'armée 
fe  retrancha  fur  des  collines  qui  commandent  la  ville.  En  mê- 
me tems  on  débarqua  le  canon  que  Côme  avoir  envoyé  :  il 
étoit  conduit  par  André  Doria,  qui  à  fon  retour  de  Corfc^ 
oii  il  avoir  eu  d'heureux  fuccès  :,  avoir  abordé  à  San -Sté- 
phane. Le  marquis  de  Marignan ,  à  la  prière  du  duc  de  Flo- 
rence, vint  joindre  l'armée  fur  la  fin  de  Mai. 

Strozzi  étoit  defcendu  quelques  jours  auparavant  fur  la  cô-     siége  Je 
te  maritime  de  Portercole,  ôc  s'étoit  enfermé  dans  la  citadel-  Portercole 
le ,  craignant  pour  cette  place  ôc  pour  GrofTetto  :  mais  les  pri-  stroLi!  "^^^ 
fonniers  Efpagnols  lui  ayant  découvert  le  deffein  des  enne- 
mis ,  qui  avoient  envoyé  de  gens  habiles  pour  reconnoître  la 
place  &  les  fortifications ,  il  entreprit  de  faire  faire  de  nou- 
veaux ouvrages  devant  les  baflions  qu'on  avoit  déjà  conflruits. 
Le  duc  de  Florence  d'un  autre  côté  craignant  que  le  foldat  ne 
manquât  de  vivres ,  la  campagne  ayant  été  toute  ravagée ,  en  fit 
apporter  une  grande  quantité  de  Livourne  à  Orbitello,  pour  les 
faire  aifément  paffer  dans  le  camp ,  par  Montepulciano  ,  Luci- 
gnano  &  Arezzo.Il  affembla  auffi  un  grand  nombre  de  pionniers. 

La  citadelle  efl:  fituée  fur  une  colline  efcarpée  y  qui  eft  au- 
deffus  du  Port  :  le  pié  de  cette  colline  s'élève  peu  à  peu ,  ôc 
forme  d'autres  collines  illégales  ôc  continues  ,  jufqu'au  mont 
Argentaro  ,  qui  s'étend  julqu'à  la  mer  de  Tofcane  ,  ôc  qui 
commande  le  Port  ôc  la  citadelle.  Nos  gens  avoient  éle- 
vé des  Forts  fur  ces  collines  ,  pour  défendre  la  Citadelle  ôc 
le  Port  qui  eft  au-deffous.  Le  principal  Fort  étoit  vers  l'Oc- 
cident ,  ôc  fe  nommoit  le  Boulevard  du  Vautour  '  ;  le  fécond 

I  En  Italien  Avohoio. 

Tome  IL  '  D  d  d  d 


^SS  5' 


S%o  HISTOIRE 

_  étoit  au  Septentrion,  ôc  on  l'appelloit  le  Boulevard  de  l'Au- 

H-^NRi  II  ^"^"^  ^  '  ^^  troifiéme  nommé  S.  Hippolyte  couvroit  les  deux  au- 
tres. De  diftance  en  diftance  on  avoit  mis  des  foldats  fur  ces 
collines  &  dans  des  lieux  avantageux ,  pour  empêcher  l'en- 
nemi de  palier.  Mais  celui  qui  donna  ce  confeil ,  ne  fît  pas 
attention  qu'en  feparant  ainfi  les  troupes ,  il  divifoit  les  forces 
qui  avoient  befoin  d'être  réunies  pour  foûtenir  les  efforts  de 
l'ennemi.  Le  nombre  de  ceux  qu'on  avoit  diftribués  de  cette 
manière  montoit  à  mille  hommes  d'infanterie  5  les  uns  écoient 
François ,  les  autres  Italiens  ôc  une  partie  Suiffes.  Pour  em- 
pêcher les  Galères  ennemies  d'approcher,  on  avoit  conftruit à 
rentrée  du  Port  une  levée  fur  une  petite  hauteur  qui  s'avan- 
ce dans  la  mer,  ôc  on  y  avoit  poflé  des  foldats.  Le  marquis 
de  Marignan  attaqua  d'abord  le  Fort  S.  Hippolyte  ,  parce  que 
l'ayant  pris,  il  pouvoit  aifément  dreffer  fon  canon  fur  un  mon- 
ticule, Ôc  le  braquer  contre  les  Forts  du  Vautour  &  de  l'Au- 
tour ;  il  pouvoit  auffi  voir  de-là  la  Citadelle  &  le  Port  que 
Strozzi  avoit  fait  fortifier  d'un  nouveau  baltion.  Vitelli  s'étant 
approché  pendant  la  nuit  avec  quinze  cens  hommes.  Alle- 
mands &  Efpagnols  ,  fans  faire  aucun  bruit ,  fe  logea  à  deux 
milles  près  de-là.  Un  peu  avant  le  lever  du  foleil  il  attaqua 
cet  endroit ,  dont  les  fordfications  n'étoient  pas  encore  ache- 
vées j  il  le  prit  aifément  ,  &  en  chalfa  nos  troupes.  Il  fit  en- 
fuite  tranfporter  facilement  le  canon ,  qu'il  approcha  des  autres 
Forts  ôc  même  de  la  Citadelle.  Deux  jours  après  ,  Vitelli  ré- 
pouffa  nos  foldats  de  l'Iflot  d'Ercole  ^ ,  qui  bouche  feutrée 
du  Port  5  en  forte  que  la  flotte  de  Doria  pouvoit  aborder  plus 
près ,  ôc  ôtoit  la  liberté  à  nos  vaifTeaux  de  fortir ,  pour  aller  dans 
l'ifle  de  Corfe  Ôc  à  Civita-Vecchia  chercher  les  vivres ,  dont 
on  avoit  befoin. 

Bentivoglio  ayant  tiré  des  foldats  de  Chiufi  ôc  de  quelques 
places  voifines  ,  fortit  de  Montalcino ,  ôc  vint  ravager  les  cam- 
pagnes de  Foliano  ôc  de  Montepulciano ,  pour  obliger  l'en- 
nemi à  lever  le  fiége.  Le  duc  de  Florence  étant  en  fureté 
par  derrière,  fit  venir  les  garnifons  de  Sienne,  dePienza,de 
Cortone  &  d'Arezzo ,  pour  s'oppofer  aux  courfes  des  Fran- 
çois i  qui  enlevoient  les  blés  prêts  à  être  moiffonnez  ,  Ôcles 
enlever  à  leur  tour.  On  mit  ces  troupes  fous  la  conduite  de 
j  En  Italien  Sîiomo,  ]        i  En  Italien ,  Ifolotto  d'Ercole. 


DE  J.  A.  DE  T  HOU,  L  IV.  XV.       ;8f 

Louis  Martinengo,  qui  étoit  alors  au  fervice  du  duc  de  Flo-  m 

rence.  Cependant  le  canon  continuoit  de  battre  Portercole  5  ^  it 
ôc  particulièrement  le  Fort  de  l'Autour  ,  qui  étoit  plus  éle- 
vé que  les  autres.  Les  Italiens  ôc  les  Efpagnols  livrèrent  un  >  >  ^  * 
rude  alTaut ,  où  Vitelli  fe  ilgnala  par  fon  grand  courage  i  il 
fembla  avoir  oublié  dans  la  chaleur  du  combat,  qu'il  étoit  Ca- 
pitaine,  ôc  on  l'eut  pris  pour  le  foldat  le  plus  déterminé.  L'en- 
nemi fut  néanmoins  repouflé  avec  beaucoup  de  perte  :  nous 
perdimes  aulîi  un  grand  nombre  de  foldats.  Alexandre  de 
i^Rsrni ,  qui  avoir  été  fait  prifonnier  l'année  précédente  à  Monte- 
Catini ,  fut  blelTé  d'un  coup  de  canon  ôc  laifTé  à  demi-mort. 
Cet  accident  découragea  nos  troupes.  Alors  Strozzi  fe  dé-  ç  l^epart  de 
liant  du  fuccès ,  ôc  voyant  qu'il  n'avoit  pas  réùfli  comme  il 
s'en  étoit  flatté  ,  abandonna  la  ville  la  nuit  fuivante  avec  Mon- 
tauto  '  ôc  Flaminio  des  Urfins.  Il  y  laifia ,  pour  y  commander 
en  fa  place,  Chriftophle  de  la  Chapelle-aux-Urfins  ,  ôc  profi- 
ta d'un  vent  favorable  pour  fe  rendre  à  Civita-Vecchia  ;  d'où  il 
fe  tranfporta  quelques  jours  après  à  Montalto ,  ville  de  la  dé- 
pendance des  Farnefes ,  ne  fe  croyant  point  en  fureté  dans  une 
place  de  l'Etat  du  Pape. 

Le  marquis  de  Marignan  ayant  appris  le  départ  de  Strozzi , 
en  prefTa  plus  vivement  le  liège  5  il  fçavoit  que  la  garnifon 
abandonnée  par  ce  grand  Capitaine  avoir  perdu  courage  j  il 
jugeoit  d'ailleurs  qu'il  falloir  neceflairement  prévenir  l'armée 
navale  du  Turc ,  qui  étoit  déjà  fur  les  cotes  de  la  Calabre. 
On  recommença  donc  à  battre  le  Fort  de  l'Autour  avec  plus 
de  violence.  Nos  troupes ,  qui  d'abord  fe  défendirent  bien , 
prirent  l'épouvante  ,  abandonnèrent  le  Fort ,  ôc  fe  retirèrent 
en  défordre.  Il  y  en  eut  beaucoup  de  tuez  ,  ôc  un  grand  nom- 
bre furent  faits  prifonniers.  Le  marquis  de  Marignan  attaqua 
enfuite  le  Fort  du  Vautour  :  l'ayant  battu  d'un  côté  ôc  efcala- 
dé  de  l'autre  ,  il  s'en  rendit  aifément  le  maître  ,  nos  foldats 
ayant  pris  aulîi-tot  la  fuite.  Comme  le  Fort  joignoit  la  mu- 
raille de  la  ville  ,  qui  étoit  très  foible  en  cet  endroit,  le  Mar-  prifedePor^ 
quis  fit  avancer  le  canon.  La  muraille  fut  bien-tôt  abattue  :  le  tercole  par  ic 
foldat  entra  aufli-tôt  dans  la  place  ,  ôc  fe  jetta  fur  les  habitans,  Mangnan,^ 
qui  furent  maffacrez  au  nombre  de  quatre  cens,  hommes ,  fem- 
mes ôc  enfans.  La  garnifon  fut  repouifée  ôc  contrainte  de  fe 

I  Quelques-uns  l'appellenc  Momacuto. 

Ddddij 


SS?.  HISTOIRE 

m  réfugier  dans  la  Citadelle  :  ils  fe  rendirent  enfuite  fanscapi- 


HenriII  ^^^^*"  '  ^  ^  difcretion,  malgré  roppofition  de  la  Chapelle-aux- 
Urfins,ôcfans  avoir  égard  aux  prières  des  Bannis  de  Florence, 
qui  les  conjuroient  de  ne  les  pas  abandonner  ainlî  à  la  merci 
du  vainqueur.  On  fît  prifonniers  Louis  de  Nobili^  grand  Ca- 
pitaine ôc  ami  de  Strozzi ,  P.  Paul  Tofinghi ,  Goro  de  Fucec-  . 
chio  y  Camille  Martinengo  ôc  Alexandre  Salviati ,  fils  de  Pier- 
re. On  conduifit  ce  dernier  à  Florence  ^  où  il  eut  la  tcte  tran- 
chée par  l'ordre  de  Corne.  On  prit  aufTi  Ottobon  de  Fiefque 
complice  de  la  confpiration  de  Gènes  ' ,  &  frère  de  Louis  de» 
Fiefque  :  il  fut  mis  entre  les  mains  d'André  Doria,  pour  ven- 
ger la  mort  de  Jannetin  fon  parent,  ôc  on  lui  permit  de  faire 
fouffrir  à  ce  Seigneur  tous  les  fupplices  qu'il  jugeroit  à  pro- 
■^'^,'°*"^H^'  pos.  Doria  le  fit  coudre  dans  un  fac,  comme  un  parricide  ,ÔC 

çned  André     *  r  •        J  i  /^  •  '-i-j^ai/ 

boru.  )etter  enluîte  dans  la  mer.   Ceux  qui  ont  écrit  la  vie  d  André 

Doria  ont  pafTé  fous  filence  cette  aétion  indigne  de  fa  vertu  ôc 
de  fon  âge  h  perfuadés  fans  doute  que  c'étoit  la  feule  chofe 
qu'on  pût  reprocher  à  ce  Capitaine  fage  ôc  modéré,  qu'ils  ont 
peint  comme  un  parfait  Héros  digne  de  l'immortalité.  Le  24. 
de  Juin  on  exerça  une  cruauté  pareille  ôc  encore  moins  ex- 
cufable  fur  Léon  Strozzi  ,  qui  avoir  été  tué  quelque  tems 
avant  à  Scarlino.  Son  corps  ayant  été  trouvé  dans  cette  pla- 
ce j  on  le  jetta  de  la  même  manière  dans  la  mer.  Après  la  pri- 
fe  de  Portercole ,  Doria  partit  pour  aller  attaquer  l'armée  na- 
vale des  Turcs.  Il  confeilla  aux  Génois  d'abbatre  les  murail- 
les deSan-Fiorenzo,  afin  que  la  république  fût  déchargée  de  la 
dépenfe  qu'on  étoit  obligé  de  faire ,  pour  réparer  ôc  garder  cet- 
te place.  Ils  fuivirent  cette  idée,  ôc  Jean  Doria  l'exécuta  dans 
la  fuite. 

Par  la  prife  de  Portercole  ,  les  affaires  des  François  com- 
mencèrent à  aller  fort  mal  dans  la  Tofcane  ,  où  nos  trou- 
pes ne  pouvoient  plus  fe  rendre  par  mer.  Briffac  fe  main- 
tenoit  toujours  dans  le  Piémont  par  fa  vigilance  ôc  fon  coura- 
ge. Afin  de  ne  point  tomber  entre  les  mains  de  l'ennemi ,  qui 
fous  prétexte  de  parler  de  paix  auroit  pu  le  furprendre  ,  il 
avoir  fait  provifion  de  toutes  les  chofes  neceffaires  pour  la 
guerre.  Le  10  de  Juin  il  fortit  de  Cafal ,  avec  fon  armée  com- 
pofée  de  dk-fept  compagnies  Françoifes ,  que  commandoit 
i  Voyez  le  commencement  du  Livre  III. 


>/<i 


DE  J.   A.  DE   THOU,  Liv.  XV.  585 

François  de  Gouffier  feigneur  de  Bonnivet,  de  huit  d'Alle- 
mands ,  de  fîx  de  Suiflès ,  de  douze  cornettes  de  cavalerie ,  Hfnri  1 1. 
&  de  deux  de  chevaux-legers,  qu'on  avoit  mifes  fous  la  con-  i  c  ç  c-, 
duite  de  Henri  de  Montmorcnci  Damville  :  la  cornette  mê- 
me de  Damville  les  accompagnoit  avec  celle  de  François  Ber- 
nardin ,  celle  de  Jean  Gontaud  de  Biron  ,  &  une  partie  de  cel- 
le de  la  Motte  Gondrin.  Quatre  pièces  de  canon  fuivoient 
Tarmée  ,  avec  deux  grandes  coulevrines.  On  campa  le  mê- 
me jour  à  cinq  cens  pas  de  Pomaro.  Damville ,  la  Motte  Gon- 
drin, Bernardin,  Briquemault,  &  de  Gordes,  s'approchèrent 
de  Valenza  :  les  ennemis  fçachant  leur  marche ,  fe  tenoient 
en  embufcade  dans  un  bois ,  avec  trois  pièces  de  campa- 
gne ,  pour  les  furprendre.  Mais  l'infanterie  étant  fatiguée ,  on 
trouva  qu'il  étoit  dangereux  d'avancer  plus  loin ,  à  caufe  de 
plufieurs  poftes  que  l'ennemi  occupoit ,  ôc  on  fe  répandit  à 
droite  ôc  à  gauche.  Le  lendemain  on  attaqua  Pomaro  j  &  à 
peine  eut-on  tiré  environ  cent  coups  de  canon,  que  la  gar- 
nifon  compofée  de  cent  trente  hommes  fe  rendit  avec  la 
place. 

Enfuite  on  fit  avancer  les  troupes  du  côté  de  Valenza ,  & 
on  envoya  d'abord  Damville  avec  les  chevaux-legers ,  parce 
qu'il  falloir  paffer  par  des  défilez  &  des  vignobles.  Terrides 
&  Grimor  eurent  ordre  de  le  fuivre ,  avec  une  partie  de  la 
cavalerie,  &  bien-tôt  après  Bonnivet  partit  avec  l'infanterie. 
Briflac  conduifoit  Parriere-garde ,  avec  les  Allemands  &  les 
Suides,  à  qui  on  avoit  confié  la  garde  du  canon.  La  garnifon 
de  la  ville  ôc  les  troupes  qui  étoient  fur  les  bords  du  Pô ,  ayant 
appris  notre  arrivée,  s'avancèrent  en  ordre  de  bataille  avec 
quatre  pièces  de  canon.  Les  batteries  tirèrent  de  part  &  d'au- 
tre :  mais  les  ennemis  difperfez  de  tous  cotez ,  efcarmouchant 
au  lieu  de  combattre  ,  ne  fouffroient  pas  beaucoup  des  déchar- 
ges que  nous  faifions.  Damville  eut  ordre  de  donner  fur  eux 
avec  trente  maîtres.  Les  ennemis  ne  pouvant  foutenir  cette 
attaque  ,  féparez  les  uns  des  autres ,  fe  raflemblerent  :  le  com- 
bat devint  très-animé  à  l'arrivée  de  Terrides  &  de  Grimor. 
Cependant  les  ennemis  furent  repouflez  jufqu'à  leur  retran- 
chement :  deux  de  nos  Officiers ,  Jacque  d' Angennes  feigneur 
.de  Rambouillet ,  &c  la  Salle ,  furent  bleflez.  Nos  foldats  par 
leur  courage  &  leur  valeur  délivrèrent  des  mains  de  l'ennemi 
Tome  II  Pdddiij* 


^8^1.  HISTOIRE 

"'"•"^  les  lieutenans  de  Biron  &  de  Bouthicres  qui  avoient  été  ftiits 


Henri  1 1.  prifonniers.  Lorfque  les  ennemis  eurent  raiîemblc  toutes  leurs 
i  ^  S  S'  troupes  ,  on  commença  à  tirer  le  canon:  alors  leur  infanterie 
fe  retira  dans  la  place  ,  &  leur  cavalerie  fut  obligée  de  gagner  un 
endroit  entre  la  ville  &  un  monaftere  fîtué  un  peu  plus  bas. 
Tandis  que  nos  foldats  les  pourfuivoient ,  il  s'éleva  un  nuage 
de  pouffiere,  qui  de  loin  paroiffoit  annoncer  l'arrivée  d'un 
corps  de  cavalerie.  Damville  courut  auffi  tôt  de  ce  côté-là  > 
les  ennemis  ne  refuferent  pas  d'abord  le  combat  :  mais  dès 
qu'ils  furent  proche  de  Valenza,  ayant  rencontré  quelques 
moufquetaires  Efpagnols ,  ils  payèrent  au  milieu  d'eux ,  &  par 
une  converfion  fubite,  ils  évitèrent  notre  rencontre ,  ôc  ent;:e- 
rent  dans  la  ville. 

Une  grande  pouffiere  s'étant  alors  élevée  &  répandue  de 
tous  cotez ,  on  ceifa  de  fe  voir  &  de  combattre  avec  la  même 
ardeur.  Cependant  notre  armée  demeura  maîtrefle  du  champ 
de  bataille  j  mais  comme  il  étoit  fitué  entre  la  ville  &  le  Pô  , 
&  que  l'on  n'y  pouvoir  pas  camper  commodément  ,  on  fe 
retira  plus  loin  environ  à  une  portée  de  canon.  La  garnifon  de 
la  place  étant  plus  nombreufe  que  l'armée  de  Briflac ,  ce  Gé- 
néral prit  la  route  de  San-Salvatore ,  à  cinq  mille  d'Alexandrie  , 
aux  extrcmitez  du  Montferrat.  Cette  ville  fe  rendit ,  après 
avoir  fouffert  près  de  trois  cens  coups  de  canon.  Les  foldats  de 
la  garnifon  fortirent,  vie  fauve,  avec  leurs  épées ,  mais  fans 
enfeignes.  BrifTac  s'étant  rendu  maître  d'une  grande  partie  des 
places  voifines ,  &  Voyant  qu'on  ne  pouvoit  efpérer  de  trêve  ^ 
les  fit  toutes  rafer,  afin  que  l'ennemi  ne  pût  s'en  fervir.  On 
afliégoit  auffi  dans  le  même  temps  Vulpiano  :  mais  on  ne  le 
preflbit  pas  vivement,  parce  qu'on  fçavoit  que  les  vivres  y 
manquoient.  Nos  troupes  avoient  fait  une  levée  du  côté  de  la 
Doire  ,  où  deux  rivières  du  même  nom  defcendant  des  Alpes 
dans  la  plaine ,  ferment  de  l'Orient  à  l'Occident  cette  contrée , 
qu'on  nomme  le  Canavefe.  L'une  s^appelle  la  Doire  Baltea, 
ou  la  grande  Doire ,  &  fe  décharge  dans  le  Pô ,  auprès  de  Cref- 
centino  5  l'autre ,  la  petite  Doire,  ou  Doriete  :  celle-ci,  après 
avoir  palfé  par  Sufe ,  va  fe  perdre  dans  le  Pô  ,  un  peu  au-deffous 
de  Turin  •■,  elle  a  fa  fource  auprès  de  celle  de  la  Durance ,  qiù 
prenant  fon  cours  du  côté  du  couchant ,  va  fe  jetter  dans  le 
Rhône.  Toutes  ces  rivières  embaraflbient  beaucoup  l'ennemi  j 
&  l'empêchoient  de  porter  aifément  du  fecours  aux  affiégez. 


DE   J.  A.  DE   THOU  ,  Liv.  XV.       5S; 

Ferdinand  de  Gonzague  ayant  été  dépouille  de  l'adminiftra-  a 

tiondes  affaires,  Philippe  d'Autriche  roi  d'Angleterre  avoir  Henri  IL 
donné  le  commandement  abfolu  des  armes  en  Italie  à  Ferdi-     i  ç  ç  7. 
nand  Alvarez  de  Tolède  duc  d'Albe  ,  qui  arriva  en  pofte  à  Mi-   n    a  ■     a 

ï  1        1  I      T    •        111    /-  ,      .       ^  ^  T^  Conduite  de 

lan,le  aouzedé  Jum.  rlulieurs  ecrivams  rapportent  queKuy  rErapeteur& 
Gomez  de  Silva, premier  gentilhomme  de  la  chambre, étant  ;^c  i^^iiippe  à 

r  ^     j     Du-r  1    •   i2     J  1    •  1  égard    de 

en  faveur  auprès  de  rhuippe ,  lui  ht  donner  cet  emploi,  pour  Ferdinand  de 
l'éloigner  ,  craignant  que  ce  Duc  naturellement  fuperbe  &  am-  Gonzague. 
bitieux  ne  portât  préjudice  à  l'Etat,  ou  à  fes  propres  affaires. 
Silva  faifoit  en  même  tems  fes  efforts  pour  appeîler  auprès  du 
Roi  Gonzague  dont  l'efprit  lui  paroiifoit  plus  traitable  :  mais 
celui-ci  qui  étoit  alors  à. la  cour  de  l'Empereur, follicitoit vi- 
vement fon  retour  en  Italie.    Malgré  les  lettres  obligeantes 
que  Philippe  lui  ecrivoit ,  ôc  l'efperance  que  lui  donnoit  Sil- 
va ,  il  ne  put  digérer  ce  qui  venoit  de  fe  paffer  à  fon  fujet  ,  ôc 
ayant  plus  d'égard  à  fon  honneur  qu'à  leurs  avis ,  il  demanda 
inftamment  qu'on  examinât  fa  caufe  ,  ôc  qu'on  fit  réflexion 
que  fa  réputation  y  étoit  intereffée.  Enfin  après  d'exadles  in- 
formations fur  ce  fujet ,  l'Empereur  déclara  Gonzague  inno- 
cent de  tous  les  crimes  qu'on  lui  imputoit ,  ôc  prononça  que 
tout  ce  qu'on  avoit  publié  contre  ce  Seigneur,  étoit  vain  ôc 
faux  ,  ôc  qu'on  devoit  punir  rigoureufement  fes  accufateurs. 
L'Empereur  ordonna   auiîi  qu'on  le  remboursât  de  l'argent 
qu'il  avoit  emprunté, pour  fournir  aux  frais  de  la  guerre  de 
Parme  ôc  du  Piémont,  ôc  que  de  plus  on  lui  payât  la  fomme 
de  trente  mille  écus  d'or.  Il  fut  décidé  encore,  qu'en  recon- 
noiffance  des  fervices  qu'il  avoit  rendus  pendant  la  guerre  ôc 
durant  la  paix  ^  on  lui  donneroit  le   Val  de  San-Severino 
dans  le  Royaume  de  Naples,  avec  fix  mille  écus  d'or  de  re- 
venu ,  ôc  une  penfion  de-  trente  mille  livres.    L'Empereur 
voulut  aulIi  honorer  André  fils  de  Gonzague  de  l'ordre  d'Al- 
cantara,  avec  trois  mille  écus  d'or  de  penfion.    Enfin  l'Em- 
pereur couronna  tous  ces  bienfaits  en  ajoutant  le  titre  de  Pré- 
fident  à  la  dignité  de  confeiller  du  Confeil  Aulique  ,  dont  ce 
Général  étoit  revêtu.  Tout  ceci  fe  paffa  à  Bruxelles  le  dix  du  mê- 
me mois.  Cette  déclaration  étant  fignée  de  l'Empereur  Ôc  fcellée 
de  fon  fceau  ,  on  la  mit  entre  les  mains  de  François  Eraffo  pre- 
mier Secrétaire,  pour  la  porter  à  Gonzague.  Silva,  qui  étoit 
alors  à  la  Cour  de  TEmpereur,  fit  tous  fes  efforts  pour  engager 


S^^ê  HISTOIRE 

ce  feigtleuf  à  acquiefcer  au  jugement  de  l'Empereur  6c  à  té- 
Henri  il  moigner  qu'il  croit  fatisfait  pour  le  prefent  :  mais  Gonzague 
i  5"  5"  5-.      bien   loin   de   fuivre  fes  confeils  ,  redemanda  fa  première 
Gonzague  fe  charge ,  ou  fi  on  aimoit  mieux ,  le  gouvernement  des  Pays-bas. 
content."  "      Enfin  après  avoir  fait  plufieurs  voyages  en  Flandre  ôc  en  An- 
gleterre, l'Empereur  àc  Philippe  peiiiftant toujours  dans  les 
mêmes  réfolutions  ,  il  prit  congé  de  leurs  Majeftez ,  Ôc   fe 
retira  en  Italie ,  très-peu  fatisfait,  pour  y  vivre  en  fimple  par- 
ticuHer. 
le  duc  d'Aï-       Cependant  le  duc  d'Albe  étant  arrivé  en  Italie ,  fit  afiem- 
GoS"u(f  ^  ^*^''   ^^^^  nombreufe  armée  à  Riva-rotta  ,  fituée  dans  le  Mi- 
lanez ,  ôc  tint  Confeil  avec  les  chefs,  pour  faire  lever  le  fié- 
ge  de  Vulpiano.   Il  avoir  avec  lui  trente  mille  hommes  d'in- 
fanterie ,  Allemands  ,  Italiens  ôc  Efpagnols ,  près  de  fix  mille 
chevaux ,  ôc  vingt-cinq  pièces  de  canon  de  tout  calibre.  Il 
fe  préfenta  d'abord  de  grandes  difficultez,  que  Céfar  Maggi 
fçut  bien-tôt  applanir  par  fes  avis  judicieux.  11  fit  voir  qu'on 
pouvoir  aifément  renverfer  avec  deux  canons  la  levée  que 
nos  troupes  avoient  faite  fur  le  bord  de  la  Dorie,oti  enfuite 
l'armée  pafieroit  fans  aucun  danger  :  il  ajouta  qu'il  falloit  y 
porter  des  vivres ,  avec  des  pontons  pour   traverfer  les  deux 
rivières ,  lorfqu'on  voudroit  aller  ôc  venir.  Les  Généraux  en- 
nemis étant  partis  pour  Saluggia  ,  envoyèrent  le  marquis  de 
Pefcaire  avec  Dom  Garcie  de  Tolède,  pour  exécuter  le  def- 
^  fein  de  Maggi.  Mais  Brifl'ac ,  fans  attendre  leur  arrivée ,  ab- 

bandonna  le  fiége ,  ôc  nos  troupes  qui  étoient  en  petit  nom- 
bre fur  la  levée ,  fe  retirèrent  le  23  de  Juillet ,  ôc  laifiTerent  en- 
trer librement  l'ennemi  dans  la  ville  ,  où  pendant  deux  jours 
on  fit  venir  beaucoup  de  vivres  fur  la  fin  du  même  mois.  Dans 
le  même  tems  le  comte  de  la  Trinité  fortit  de  Valfenera ,  avec 
quatre  cens  chevaux  ôc  cinq  cens  hommes  d'infanterie,  pour 
ravager  le  payis  que  nous  occupions  :  notre  cavallerie  le  fur- 
pfit  5  il  fut  battu  ôc  mis  en  fuite  avec  fon  détachement,  ôc  per- 
dit un  grand  nombre  de  fes  foldats.  Nos  troupes  furent  ex- 
trêmement irritées  de  l'adion  cruelle  du  duc  d'Albe,  qui  fous 
prétexte  d'aller  afiîéger  Cafal ,  s'étoit  emparé  de  Frafiiaeto  fur 
le  Pô ,  ôc  avoit  fait  pendre  le  Gouverneur ,  pafi^er  au  fil  de 
répée  tous  les  Italiens,  ôc  envoyé  tous  les  François  aux  ga- 
lères, 

Vulpiano 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L I V.  XV.       ^87 

Vulpiano  étant  rempli  de  troupes  &  de  vivres,  le  duc  d'Al- 


be  pafla  avec  fon  armée  la  Dorie  Baltique  fur  des  pontons ,  fj^j^^j  JJ 
ôc  ayant  pris  fon  chemin  par  Livourne  ,  il  vint  camper  de-  i  ^  <r  <r 
vant  Santia  ,  que  Briflac  avoir  commencé  à  fortifier ,  &  où  santia  aiTie- 
Bonnivet  &  Louis  de  Birague  s'étoient  enfermés  avec  deux  ?f  P^r  le  duc 
mille  François  ôc  deux  compagnies  d'Allemands ,  que  com- 
mandoit  le  comte  de  Rocquendorf  Théodore  Bedaine  en 
avoir  aujfi  deux  d'Italiens  ôc  cent  chevaux  Aibanois.  Le  duc 
d'Albe  s'étoit  imaginé  ,  qu'à  la  nouvelle  de  fon  arrivée,  nos 
foldats  feroient  fortir  le  canon  ^  ôc  abandonneroient  la  ville. 
Maggi  connoiffant  la  prudence  ôc  la  valeur  de  Louis  de  Bi- 
rague ôc  de  Bonnivet  colonel  de  l'infanterie  Françoife  ,  dit 
qu'il  n'étoit  pas  vrai-femblable  que  ces  deux  grands  Capitai- 
nes fuffent  venus  dans  cette  place ,  pour  en  fortir  honteufe- 
ment  au  premier  bruit  de  l'arrivée  de  l'ennemi  j  qu'ainfî  il 
ctoit  plus  à  propos  d'attaquer  Mafino ,  ou  Ivrée  ,  qu'on  pren- 
droit  plus  facilement.  Le  difcours  de  Maggi  ne  changea  pas 
la  refolution  du  duc  d'Albe.  A  fon  arrivée  la  garnifon  de  San- 
tia vint  fondre  fur  lui ,  ôc  combattit  avec  tant  de  chaleur ,  que 
Raymond  de  Cardone  général  de  l'artillerie  ne  put  prefque 
foLitenir  leur  effort ,  ôc  eut  beaucoup  de  peine  à  conferver  fon 
canon.  Il  fut  bleffé  avec  Alexandre  de  Carpegne  :  enfuite  on 
dreffa  les  batteries  vis-à-vis  la  muraille ,  entre  les  baftions  de 
Bonnivet  ôc  de  Damville ,  qu'on  appelloit  ainfi  du  nom  des 
chefs  qui  les  commandoient.  Les  décharges  qu'on  y  fit  furent 
prefque  inutiles ,  parce  que  Maggi  ôc  Cardone  ne  s'accor- 
doient  pas  entr'eux.  Les  ennemis  battirent  la  place  pendant 
quinze  jours  fans  fuccès  ,  ôc  tirèrent  envain  deux  mille  huit 
cens  coups  de  canon  ,  fans  pouvoir  feulement  venir  à  bout  de 
gagner  la  contrefcarpe.  Bonnivet  emporté  par  la  chaleur  du 
combat,  ôc  couvert  d'un  bouclier ,  fauta  fur  le  baftion  qui  por- 
to it  fon  nom,  pour  confiderer  l'ennemi,  ôc  y  refta  longtems 
malgré  la  grêle  de  moufqueterie  qu'on  tiroir  fur  lui  de  tous 
cotez.  Nos  foldats  ne  purent  le  réfoudre  à  quitter  cet  endroit 
qu'avec  peine. 

Ce  fiége  faifant  par  tout  beaucoup  de  bruit,  le  Roi  envoya 
du  fecours ,  perfuadé  qu'on  en  viendroit  bien-tôt  à  un  com- 
bat. Le  duc  d'Albe  ayant  appris  cette  nouvelle ,  leva  le  fié- 
ge ^ôc  fe  retira  à  Verceil  avec  fon  armée  en  défordre  Ôc  fort 
Tome  IL  Eeee 


^88  HISTOIRE 

I,,.,,  diminuée.  Il  prit  en  chemin  San-Martino ,  ôc  Gabiano ,  qu'il 

TT^      ,  TT   fit  fortifier.  Ces  villes  n'étoient  pas  éloignées  de  Cafal,  qu'il 
JTiENRI  il.  ^A    1  •  j     r  J      1  J' A     ^      r>  •    V  1^ 

tacha  vamement  de  lurprendre  le  27  d  Août,  rour  venir  a  bout 

■'  -^  ^  *  de  fon  defîein  ,  il  avoit  introduit  dans  la  maifon  d'une  certai- 
ne veuve  quelques  Efpagnols ,  qui  dévoient  égorger  la  garde 
pendant  la  nuit,  6c  faire  entrer  l'ennemi  dans  la  place.  Mais 
cette  entreprife  ne  réuffit  point.  Les  lettres  où  le  jour  6c  le  fi- 
gnal  étoient  marqués,  6c  qu'une  pauvre  femme  portoit  dans 
un  panier  rempli  d'herbes  ,  furent  interceptées  le  même  jour. 
Nos  foldats  voulurent  efcalader  Ait  ;  mais  les  échelles  étant 
trop  courtes,  ils  ne  purent  en  venir  à  bout. 

Tous  les  projets  du  duc  d'Albe  eurent  peu  de  fuccès,  6c  on 
fe  moqua  de  la  préfomption  6c  de  la  vanité  de  ce  Général , 
qui  s'étoit  vanté  de  réduire  en  vingt  jours  tout  le  Piémont. 
Les  François  Cependant  les  François  ayant  repris  courage,  refolurent  d'at- 
piano^"'^"^'  ^^<^"^^  Vulpiano ,  qui  leur  nuifoit  beaucoup ,  étant  fitué  au  mi- 
lieu des  villes  de  la  dépendance  du  Roi  :  nous  efperions  ti- 
rer de  grands  avantages  de  la  prife  de  cette  place.  Le  rap- 
port d'un  médecin ,  qui  apprit  à  Briflac  qu'il  y  avoit  plus  de 
quatre  cens  foldats  de  la  gamifon  malades  ,  augmenta  enco- 
re l'ardeur  de  nos  troupes  pour  ce  fiége.  Il  n'y  avoit  dans 
Vulpiano  que  cinq  compagnies  d'ii^anterie  ,  compofées  d'I- 
taliens 3  d'Allemands  6c  de  bourgeois  ,  6c  quatre  cens  che- 
vaux ,  avec  la  cornette  de  Céfar  Maggi.  Ce  Capitaine,  qui 
commandoit  dans  la  place,  étoit  allé  trouver  le  duc  d'Albe, 
pour  le  prelTer  d'envoyer  du  fecours  aux  affiégez  ,  6c  lui  faire 
entendre  que  cela  étoit  aifé ,  s'il  vouloit  faire  avancer  fes  trou- 
pes jufqu'à  Gafleno ,  où  pouvant  pafler  la  rivière  à  gué ,  elles 
obligeroient  même  notre  armée  à  lever  le  fiége. 

Sur  la  fin  d'Août,  on  affembla  toutes  nos  troupes  à  San- 
Balegno,  fous  la  conduite  de  Claude  de  Lorraine  duc  d'Au- 
male.  Il  y  avoit  vingr-deux  compagnies  Françoifes ,  huit  d'Al- 
lemands ,  fept  de  SuifTes  ,  quinze  de  gendarmes  6c  neuf  de 
chevaux-legers.  Ces  troupes  ,  comme  le  rapporte  Montluc , 
compofoient  une  armée  de  fix  mille  hommes  d'infanterie,  de 
mille  gendarmes ,  6c  de  douze  cens  chevaux-legers.  Outre  le 
ducd'Aumale,  6c  BrifTac  ,  il  y  avoit  à  ce  fiége  plu lieurs  des  che- 
valiers de  l'Ordre  du  Roi ,  comme  le  duc  d'Enghien,  le  prince 
de  Condé  fon  frère  ^  Jacque  de  Savoye  duc  de  Nemours , 


DE   J.    A.    D  E    T  H  O  U,  Liv.  XV.         ^8p 

Erançois  de  Gouffier  feigneur  de  Bonnivet ,  François  de  Yen-  .' 

dôme  vidame  de  Chartres ,  Jean  Grongnet  feigneur  de  Vafle ,  Henri  1 1.' 
Artus  de  Cofle  de  Gonnor  frère  de  Briflac ,  Louis  Birague  &  i  S  S  S*^ 
Blaife  de  Monduc,  qui  y  vint  le  dernier.  Il  s'y  trouva  aulïi 
un  grand  nombre  de  Gentilshommes  diftingués,  qui  étoient 
partis  de  France  pour  fe  rendre  promptement  en  Italie ,  au 
bruit  de  la  bataille  qu'on  y  devoit  livrer.  Tout  le  monde  étant 
donc  allemblé ,  on  difpofa  l'infanterie  de  façon  qu'elle  inve^ 
ftiilbit  de  trois  cotez  la  ville  &  la  citadelle.  On  avoit  mis  les 
SuilTes  du  côté  du  Pô  ,  &  les  Allemands  entre  Vulpiano  &  Li- 
nij  les  François  étoient  auprès  du  grand  baftion  de  la  cita- 
delle. Le  duc  d'Aumale  ,  le  duc  d'Enghien  ,  le  prince  de 
Condé ,  le  duc  de  Nemours ,  &  les  autres  Seigneurs ,  fe  te- 
noient  à  mille  pas  de  la  place  vers  San-Balegno.  Dam  ville, 
qui  commandoit  les  chevaux-legers ,  étoit  à  Montanaro ,  éloi- 
gné de  deux  milles  pas  de  la  ville,  avec  deux  cens  gendarmes 
&  quatre  compagnies  Italiennes ,  qu'on  avoit  envoyées  en  cet 
endroit ,  pour  arrêter  au  pallage  de  la  Doire  ceux  qui  venoient 
de  Trin  &  de  Crefcentin.  Roch  Châtaigner-Rochepozay  gar- 
doit  les  gués  de  Brandici.  Emanuel  de  Luna  que  le  duc  d'Aï- 
be  avoit  envoyé  avec  fix  cens  Moufquetaires  Efpagnols  &  Ita- 
liens ,  pour  porter  du  fecours  aux  afliégez  ^  étant  arrivé  à  Pon- 
te-Stura ,  &  ayant  paflc  le  Pô  pendant  la  nuit  avec  fes  troupes , 
fut  furpris  par  Rochepozay ,  qui  tailla  en  pièces  fon  détache- 
ment j  en  forte  que  Luna  ne  put  entrer  dans  la  ville  qu'avec 
quajre-vingt  foldats  qui  lui  reftoient. 

Nos  troupes,  en  pourfuivant  l'ennemi,  s'emparèrent  d'une  le- 
vée défendue  par  un  foffé  entre  la  citadelle  &  le  baftion  :  enfuite 
on  drefla  trois  batteries  j  la  première  qui  étoit  de  cinq  pièces 
de  canon ,  battoit  le  grand  baftion  de  la  citadelle.  Montluc 
qui  avoit  été  reconnoître  la  place  avec  d'Aumale  &  Feuquie-  ^ 

res  ,  non  fans  courir  beaucoup  de  danger ,  fit  placer  l'autre 
batterie  entre  la  ville  &  la  citadelle  ,  &  la  troifiéme  du  côté  où 
l'on  avoit  pofté  les  Suiftes.  Ces  deux  cfernieres  batteries  étoient 
de  quatre  canons  feulement.  Deux  jours  avant  qu'on  ou- 
vrît la  tranchée  devant  le  baftion  qui  couvroit  le  château, 
le  baron  de  Chepi  Meftre  de  Camp  ,  ayant  mis  une  chemife 
blanche  par  defllis  fes  habits ,  fe  gliflà  avec  quelques  foldats 
dans  le  fofte  de  la  ville  5  ôc  aprçs  avoir  chaflc  ceux  qui  le 
Tûtne  IL  E  e  e  e  ij  * 


Henri  I  î. 


$90  HISTOIRE 

gardoient ,  il  s'empara  des  Forts  qui  le  défendoient  de  côté 
&  d'autre.  Tandis  qu'on  battoit  le  grand  baftion ,  on  travail- 
loit  à  miner  trois  differens  endroits.  Le  feu  ayant  duré  neuf 
jours  &  autant  de  nuits,  on  fe  prépara  à  mettre  le  feu  aux  mi- 
nes &  à  monter  à  l'aflaut.  Le  duc  d'Enghien  &  le  prince  de 
Condé  s'y  trouvèrent  avec  le  duc  de  Nemours,  Bonniver, 
Louis  de  la  Trimoûille ,  Gilbert  de  Levi-Vantadour ,  d'Urfé , 
Guy  Daillon  comte  du  Lude ,  Caumont-Laufun ,  Claude  de 
laChaftre,  Jean  de  Chourfes-Malicorne ,  &  Vivone  feigneut 
de  la  Châtaigneraye.  La  mine  ayant  fait  fauter  une  partie  da 
baftion  ,  les  ennemis  perdirent  plufieurs  foldats.  Les  nôtres 
auiïl-tôt  s'emparèrent  de  cette  fortification,  &  tuèrent  un  grand 
nombre  des  ennemis ,  à  qui  la  garnifon  avoir  fermé  les  portes 
de  la  citadelle  ,  de  peur  que  nos  foldats ,  mêlez  avec  eux ,  n'y 
entraflent.  Céfar  de  Tolède ,  neveu  du  duc  d'Albe  ,  ( i)  perdit 
la  vie  dans  ce  combat,  où  fe  fignalerent  le  duc  d'Enghien, 
le  prince  de  Condé,  le  duc  de  Nemours,  &  plufieurs  autres 
Seigneurs  qui  affrontèrent  les  plus  grands  dangers.  Sigifmond 
de  Gonzague ,  &  Lazare  capitaine  des  gardes  du  duc  d'Albe  , 
y  furent  pris.  Nos  troupes  n'eurent  pas  le  même  avantage  de 
l'autre  côté  de  la  ville ,  parce  qu'il  falloir  defcendre  avec  des 
échelles  dans  le  foiîe ,  &  monter  enfuite  fur  la  muraille.  Après 
un  combat  fanglant,  l'ennemi  les  repoufla,  &  ils  furent  con- 
traints de  fe  retirer ,  au  milieu  d'une  grêle  de  coups  de  pierres 
&  de  moufquets ,  &  à  travers  le  feu  de  l'artillerie.  Plufieurs  y 
périrent.  D'Efiouteville  comte  de  Créance  reçut  à  la  têtç  un 
coup  de  pierre ,  dont  il  mourut  bien-tôt  après.  Cet  accident  di- 
minua un  peu  la  jo'ïe  qu'avoit  caufé  l'avantage  que  nous  avions 
remporté.  Cependant  le  duc  d'Aumale  fit  placer ,  par  l'avis  de 
Montluc ,  deux  canons  fur  le  baftion ,  d'où  l'on  pouvoir  bat- 
Prîfc  de  Vul-  ^^^  1^  citadelle.  Mais  la  garnifon  connoiffant  par  expérience 
puno.  que  fes  forces  n'étoient  pas  allez  grandes  pour  réfifter  à  nos 

troupes ,  demanda  à  capituler  le  lendemain  20.  jour  de  Septem- 
bre. Pour  fe  rendre  avec  plus  d'honneur ,  ils  demandèrent  qu'on 
tirât  cinquante  coups  de  canons  contre  la  citadelle.  Ils  fortirent 


(i)  L'Auteur  dit  en  cet  endroit  qtie 
Garcilaflo  de  Vega  fut  tué  :  mais  Mont- 
luc au  Liv.  IV.  d'où  cet  endroit  elè  tiré, 
n'en  parle  point.  L'Auteupfcra  dans  la 


fuite  mention  de  ce  Garcilaffb  ;  on  a  cru 
que  fon  nom  avoit  été  gliflé  en  cet  en- 
droit pour  celui  d'un  autre  ,  &  on  i'a 
rupprimé. 


iR 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XV.        S9i 

donc  vie  ôc  bagues  fauves ,  avec  leurs  armes ,  énfeignes  dé-  

ployées  &  tambour  battant  :  Damville  les  efcorta  jufqu'à  Trin.  fj^j^j^j  jj 
Après  la  prife  de  Vulpiano ,  BrifTac  fit  venir  de  tous  cotez  des  ' 

payifans  pour  démolir  les  murailles  de  cette  place.  Ils  s'y  tranf- 
porterent  avec  joie  ,  n'ayant  point  encore  oublié  les  injures 
qu'ils  avoient  reçues  de  cette  ville ,  dévenue  opulente  par  les 
courfes  continuelles  6c  les  pillages ,  que  fes  habitans  faifoient  fur 
eux  depuis  vingt  ans. 

Sur  ces  entrefaites  ,  le  duc  d'Albe  fît  achever  prompte- 
ment  le  Fort  qu'on  avoit  commencé  proche  Ponte-SturaSoù 
Louis  Sforce ,  trahi  par  fes  gens ,  fut  envoyé  par  ordre  de 
Louis  XII.  ôc  mis  en  prifon  dans  une  citadelle  bâtie  fur  un 
rocher  çfcarpé.  Cette  place  étoit  confiderable  par  fes  fortifi- 
cations j  d'où  l'on  pouvoit  arrêter  ceux  qui  alloient  de  Cafal 
à  Turin.  L'armée  vidorieufe  prit  le  chemin  de  Ponte-Stura , 
ôc  vint  camper  auprès  de  Crefcentino ,  après  avoir  traverfé  la 
Dorie  fur  un  pont  de  bateaux.  On  en  vint  aux  mains  de  part 
Ôc  d'autre  j  ôc  on  livra  de  frequens  combats.  Le  duc  d'Au- 
niale  alla  à  Livourne  avec  d'autres  troupes  ,  ôc  partit  le  len- 
demain de  fon  arrivée  pour  Villa -nova  proche  Cafal  ^  oii  le 
même  jour  Damville  ôc  Rochepozay^  avec  quelques  foldats 
armez  à  la  légère ,  tombèrent  entre  les  mains  de  quelques  fan- 
taflins  Efpagnolsj  qui  conduifoient  à  Ponte-Stura  des  vivres 
ôc  deux  coulevrines  ;  les  Efpagnols  les  attaquèrent  entre  deux 
montagnes,  oii^  après  les  avoir  enfermés  de  tous  cotez,  ils  en 
prirent  plufieurs ,  ôc  tuèrent  les  autres.  Ceux  qui  purent  s'é- 
chaper,  eurent  beaucoup  de  peine  à  fortir  de  cet  endroit.  Le 
lieutenant  de  Pelous  y  fut  tué ,  ôc  la  Rochepozay  dangei>eufe- 
ment  bleffé. 

Tandis  que  l'armée  pafToit  le  Pô  du  côté  de  Cafal ,  les  Ca- 
pitaines délibérèrent  fi  Ton  attaqueroit  Montcalvo  ou  Ponte- 
Stura.  La  refolution  ayant  été  prife  d'afiiéger  Montcalvo  , 
on  y  fit  pafTer  finfanterie ,  tandis  que  la  cavalerie  combattoit 
devant  Ponte-Stura.  Salvaifon  gouverneur  de  Cafal  efcalada: 
les  murs  de  Montcalvo  pendant  la  nuit ,  ôc  prit  cette  place 
très  peu  fortifiée  fans  répandre  de  fang.  Il  n'en  fut  pas  de  mê- 
me de  la  citadelle  :  nos  foldats  ayant  attaqué  le  baftion  du  coté 

I  Ponte-Stura  ou  Pont  de  Sture  ,    I    rat ,  fur  le  Pô  ,  qui  y  reçoit  la  petite  ri^ 
ipetite  ville  d'Italie  dans  le  Montfer-    l    viere  de  Stura. 

Eeee  iij 


5-^2  HISTOIRE 

■  droit  *de  la  porte ,  furent  repoufles.  II  y  avoit  un  f etranchement 
Henri  II   ^"  bout  du  fodé  de  cette  citadelle,  d'où  l'ennemi  pouvoit ,  en 
j     '  tirant  fur  les  affiégeans ,  les  écarter  par  le  feu  de  fa  moufque- 

terie  ,  ôc  les  empêcher  d'entrer  dans  le  foifé.  Caillac  braqua 
trois  pièces  de  canon  contre  le  pont,  pour  le  faire  tomber  en 
rompant  les  chaînes  qui  le  tenoient ,  ôc  pour  brifer  enfuite  la 
porte  de  la  citadelle  :  en  même  tems  on  mina  le  baftion. 
PrJfe  de  Cependant  le  Roi  envoya  Paul  de  Thermes  au  fiége  de 

Moatcal/o.  JVIontcalvo  ,  pour  y  commander.  Mais  ce  fage  &  modefte 
Capitaine  ne  voulut  point  fe  fervir  de  fon  autorité,  prévoyant 
que  tant  de  Princes  ôc  de  Seigneurs ,  qui  étoient  préfens  à  ce 
fiége,  ne  lui  obéïroient  qu'avec  peine.  Le  Gouverneur  de  la 
citadelle,  que  notre  armée  venoit  d'attaquer,  fe  voyant  réduit 
à  de  grandes  extrêmitez,  Ôc  en  craignant  les  fuites ,  fe  rendit 
avant  l'aflaut  le  fept  d'Odobre  j  aux  conditions  qu'il  fortiroit 
bagues  fauves ,  avec  fes  armes ,  tambour  battant ,  ôc  enfeignes 
déployées,  &  que  pour  fortir  plus  honorablement,  il  lui  fe- 
roit  permis  d'emmener  avec  lui  un  canon  de  la  citadelle  :  ce 
qu'il  ne  put  faire  ,  parce  que  les  roues  ôc  les  flafques  de  l'affût 
fe  rompirent.  Ce  Gouverneur  fe  croyant  en  fureté  après  une 
capitulation  fi  honnête  ,  fe  rendit  à  Ponte-Stura  pour  s'ex- 
cufer  auprès  d'Alvaro  de  Sandi ,  qui  trouva  l'adion  indigne 
d'un  Efpagnol ,  ôc  le  fit  pendre  fur  le  champ,  fans  vouloir  l'é- 
couter. La  prife  de  cette  place  fut  de  grande  importance  ,  tant 
parce  que  cette  conquête  s'étoit  faite  aux  yeux  du  duc  d'Al- 
be  ,  dont  l'arrivée  en  Italie  répandoit  la  terreur  de  tous  cô- 
tés ,  qu'à  caufe  qu'elle  facilitoit  la  navigation  &  le  commer- 
ce de  Cafal  avec  Turin,  ôc  empêchoit  les  courfes  qu'on  faifoit 
de  Ponte-Stura. 

L'armée  demeura  plus  de  quarante  jours  à  Montcalvo 
pour  fe  repofer  5  tandis  que  nos  troupes  s'y  livrèrent  à  la  joie 
que  leur  loifir  ôc  le  fuccès  de  nos  armes  leur  caufoient.  Le 
duc  de  Nemours  fit  un  défi  aux  ennemis  ,  ôc  demanda  fi  quel- 
qu'un d'entr'eux  vouloit  effayer  fon  courage  par  des  combats 
Duel  entre  de  lancc.  Dans  le  tems  que  l'armée  étoit  à  Valenza  ,  Dam- 
le  duc  de  Ne-  ^,jjjg  ^voit  fait  faire  par  un  trompette  la  même  propofirion  au 

mours  &   le  •      j     D   r     •  •  r  ^  •  j      j/r'         l 

marquis  de     marquis  de  relcaire  ,  qui  1  accepta  ,  en  priant  de  difiercr  Je 

Pefcaxre.        combat  j'jfqu'à  ce  qu'il  fe  portât  mieux.  On  renouvella  donc 

le  défi.  De  Thermes  fortit  avec  cinq  cens  cavaliers  ôc  deux 


DE  J.   A.   DE   THOU,   Liv.    XV.       S93 

cens  moufquetaires  pour  défendre  les  combattans,  en  cas  que  . 
l'ennemi  entreprît  quelque  chofe   de  contraire  aux  conven-  J^e^^rj  ]I. 
tions.  Le  duc  de  Nemours  commença  à  courir  deux  fois  de     i  ^  r  r. 
fuite  contre  le  marquis  de  Pefcaire  ,  fans  rien  faire  ?  à  la  troi- 
fiéme  courfe  ils   rompirent  leur  lance ,  mais  fans  fe  blelTer. 
Claffé  fils  aîné  de  Vafle ,  ôt  le  marquis  de  Malafpini  prirent 
leur  place  :  Claifé  reçut  un  coup  de  lance  à  la  gorge ,  qui  le 
renverfa  de  fon  cheval,  &  dont  il  mourut  quelques  jours  après. 
Gafpard  de  Bolliers  feigneur  de  Mânes ,  ôc  lieutenant  de  la 
Rochepozay  ,  combattit  après  eux  contre  d'Alaba  Efpagnol ,  ■  . 

qui  lui  perça  le  col  d'un  coup  de  lance,  dont  quatre  jours  après 
il  mourut.  L'aâion  de  Moncha  enfeigne  de  Pivars  vengea 
la  mort  de  nos  deux  Officiers,  ou  du  moins  nous  confola  un 
peu  de  leur  malheur.  Ce  jeune-homme  attaqua  vigoureufe- 
ment  CarafFe  parent  du  Pape ,  ôc  lui  ayant  paffé  fa  lance  au 
travers  du  corps ,  il  le  laiffa  mort  fur  la  place.  Après  ce  com- 
bat, ils  s'embraffcrent  les  uns  &  les  autres  félon  l'ufage,  ôc  fe 
retirèrent.  Les  Italiens  rapportent  autrement  le  fait:  ils  difent 
que  le  duc  de  Nemours  fut  légèrement  blefle  au  bras ,  ôc  que  le 
cheval  du  marquis  de  Pefcaire  reçut  un  coup  contre  les  règles 
du  combat.  Ils  nient  que  Bolliers  ait  combattu  après  le  duc  de 
Nemours,  ôc  affurent  que  ce  fut  Noailles  ,  homme  illuftre  par 
fa  naiffance  &  par  fa  valeur ,  dont  nous  avons  parlé  dans  la  re- 
lation du  fiége  de  Metz.  Ils  prétendent  encore  que  George 
Manriquez  courut  contre  Claffé  ,  ôc  non  pas  le  marquis  de 
Malafpini  j  ôc  que  celui  qui  combattit  contre  Noailles  fe  nom- 
moit  Céfar  Millord,  orimnaire  d'Ecoffe.  Ils  s'accordent  avec 
nous  pour  les  autres  chofes. 

Briffac  ayant  fait  venir  des  vivres  dans  Montcalvo  >  don- 
na le  gouvernement  de  cette  place  à  A.  Dailly-Pecquigny 
vidame  d'Amiens ,  ôc  partit  fur  la  fin  de  l'automne  ,  après 
avoir  envoyé  fes  troupes,  en  quartier  d'hiver.  Chacun  étant 
allé  à  l'endroit  qu'on  lui  avoit  deftiné  ,  Clairmont  qui  avoit 
pris  la  route  de  Cafal,  fut  furpris  par  le  marquis  de  Pefcaire, 
qui  s'étoit  mis  en  embufcade  entre  Montcalvo  ôc  Cafal  , 
avec  près  de  cinq  cens  chevaux-legers  ,  ôc  trois  cens  arque- 
bufiers.  Ce  Capitaine  perdit  aufii  tout  fon  équipage  avec  tren- 
te de  fes  foldats ,  ôc  eut  beaucoup  de  peine  à  fe  rendre  à  Ca- 
fal avec  fa  compagnie.  Salvaifon  le  vengea  bien- tôt  après  de 


;P4  HISTOIRE 

.  cette  perte  ;  car  ayant  appris  qu'il  y  avoit  deux  cornettes  de 
Henri  II  cavalerie  Italienne  en  quartier  d'hiver  auprès  d'Alexandrie ,  il 
j  ^  -  -  s'y  tranfporta  la  nuit  du  huit  de  Décembre ,  avec  cinq  cens 
moufquetaires ,  6c  trente  chevaux-legers  de  ceux  qui  étoient 
reftés  de  la  compagnie  de  Clairmont ,  ôc  étant  venu  fondre  fur 
les  cavaliers  dans  le  tems  qu'ils  prenoient  leurs  repas  ,  il  en  tua 
plus  de  foixante  ,  ôc  prit  plufieurs  chevaux  de  grand  prix. 

Corne  ayant  enfin  appris  que  l'armée  navale  des  Turcs 
étoit  arrivée  au  Fare  de  MefTme ,  après  avoir  parcouru  toutes 
les  côtes  de  la  Poùille  ôc  de  la  Calabre  î  il  donna  ordre  de  for- 
tifier avec  foin  la  côte  de  Piombino ,  qu'il  fit  border  de  fol- 
dats,  parce  qu'on  croyoit  que  les  Turcs  pourroient  faire  leur 
defcente  en  cet  endroit.  Il  partit  avec  fon  armée  pour  Piom- 
bino ,  ôc  prit  en  chemin  Caparbio  ôc  la  tour  de  Telamone , 
ayant  laiffé  Grofleto  à  côté,  àcaufe  delà  difiiculté  qu'on  auroit 
eu  à  le  prendre.  Il  foùmit  Caftiglion  de  la  Pefcaja,  après  avoir 
tiré  quelques  coups  de  canon.  Marc  Centurione,  général  des 
galères ,  s'empara  auffi  de  la  citadelle  ôc  de  l'ifle  de  Giglio , 
proche  Portercole.  Nos  foldats,  ne  voulant  pas  demeurer  dans 
l'oifiveté:,  tirèrent  de  Chiufi  ôc  des  autres  places  voifines ,  cinq 
cens  hommes  d'infanterie  avec  autant  de  cavaliers  :,  ôc  ayant 
mis  des  chemifes  blanches  pat  deffus  leurs  habits ,  ils  attaquè- 
rent Montepulciano  ,  mais  fans  aucun  fuccès.  Les  ennemis  à 
leur  tour  envoyèrent  à  Chianciano  quatre  cornettes  de  cavalerie 
Napolitaine,avec  quelques  compagnies  d'infanterie  fous  le  com- 
mandement de  Jérôme  d'Albizzi,  pour  ravager  les  campagnes 
aux  environs  de  Montalcino.  On  fit  partir  un  grand  nombre  de 
pionniers  pour  fortifier  Poggio-del-CafTero ,  ville  voifine  de 
Piombino  5  on  envoya  auffi  de  Livourne,  de  Portercole  ôc  de 
Portoferraïo  ^  du  canon  ôc  les  autres  inftrumens  de  guerre.  Luc- 
Antoine  Cuppano  fut  mis  à  la  tête  de  ces  entreprifes  j  on  lui 
joignit  Pierre  de  Monte^qui  conduifoït  deux  cens  hommes^ 
avec  Simon  Roflermini  ôc  Alfonfe  dell'Ante  de  Pife^,  ôc  leurs 
compagnies  d'infanterie.  On  fit  venir  aufiî  de  Volterra  Do- 
minique Rinuccini,  qui  fut  envoyé  à  Piombino  ,  pour  y  com- 
mander avec  une  garnifon  de  deux  cens  hommes  d'infanterie. 
Jean-Baptifte  Martini  ,  ôc  Vincent  Lignago  partirent  avec 
cent  chevaux-legers ,  pour  aller  fe  joindre  à  l'armée  de  Vitellij 
qui  avoit  le  commandement  général  des  troupes  de  terre. 

L'armée 


D  E  J.  A.  D  E   T  H  O  U  ,  L I  V.  XV.  yp; 

Uarmce  navale  des  Turcs  :,   compofée  de  quatre -vingt 


vaifleaux ,  ayant  profité  d'un  vent  favorable  pour  fortir  de  Pon-  7j  ]  ^ 
za,  fitue'e  vis-à-vis  Terracine  ;,  étoit  déjà  abordée  à  San-Ste- 
phano  i  &  Cuppano  étant  parti  un  peu  plutôt,  avoit  aufTi  mis  Ex  e^inoa 
pié  à  terre  avec  fes  troupes  dans  l'iOe  d'Elbe,  l^a  flotte  Tur-  de  l'armée  na- 
que  fe  rendit  le  12  de  Juillet  devant  Piombino,  où  Chiapino  cnï^ar^"'^^* 
yitelli  s  etoit  enfermé  avec  deux  compagnies  d'Allemands  , 
ôc  avec  la  garnifon  Italienne  qui  étoit  déjà  dans  la  place  , 
de  crainte  qu'on  ne  vint  l'adiéger.  Tandis  que  la  flotte  étoit 
devant  Piombino  ,  vingt  navires  arrivez  d'Alger  prirent  la 
route  de  Populonia  ,  ville  autrefois  célèbre  par  le  grand  nom- 
bre de  fes  habitans  ,  6c  qui  eft  maintenant  prefque  déferte. 
Lors  donc  qu'on  eut  appris  l'arrivée  des  Turcs  ,  chacun  for- 
tit  de  fa  mailbn,  pour  fe  retirer  dans  la  citadelle,  ôc  la  place' 
fut  abandonnée  en  proye  à  l'ennemi.  Pendant  que  les  Turcs 
croient  occupés  à  alTiéger  h  citadelle ,  le  refte  de  la  flotte  def- 
cendit  à  Porto-Farefe ,  proche  Piombino,  où  trois  mille  Jan- 
niflaires  avec  d'autres  foldats  defcendirent.  Léon  Santi  ayant 
appris  ce  qui  fe  paffoit ,  s'avança  promptement  avec  fa  cava- 
lerie pour  donner  du  fecours ,  qui  fervit  beaucoup  à  ceux  qui 
étoient  afliégez  dans  la  citadelle  de  Populonia.  En  effet ,  les 
Turcs  épouvantez  de  l'arrivée  de  ces  cavaliers ,  prirent  la  fui- 
te ,  ôc  retournèrent  du  côté  de  leurs  vailTeaux  ,  ayant  perdu 
quelques  foldats.  Alors  on  combattit  avec  chaleur  entre  Pionï- 
bino  ôc  Porto-Farefe ,  villes  éloignées  feulement  de  mille  pas 
l'une  de  fautre.  Vitelli  ayant  fait  venir  les  Allemands ,  en- 
voya devant  lui  le  comte  de  Sala  lieutenant  de  Madruce,  ôc 
vint  enfuite,  avec  toutes  fes  troupes  rangées  en  bataille^  pour 
attaquer  les  Turcs ,  qu'il  mit  en  déroute  par  le  moyen  fur  tout 
des  picquiers.  Le  canon  de  la  flotte  qui  foudroyoit  les  Alle- 
mands les  incommoda  dans  leur  pourfuite  :  animez  cependant 
parle  fuccès ,  ils  ne  cefferent  de  pourfuivre  les  Infidèles,  jufqu'à 
ce  qu'ils  les  enflent  contraints  de  remonter  fur  leurs  vaiifeaux. 
Les  Turcs  perdirent  en  cette  rencontre  quatre  cens  hommes^, 
ôc  le  commandant  des  JanniflTaires  fut  tué.  Les  Impériaux  per- 
dirent peu  de  monde, 

La  flotte  Ottomane  ayant  mouillé  l'ancre  à  la  viië  des  Chré- 
tiens pendant  deux  heures,  vira <le  bord,  ôc  fit  voile  vers  l'ifle 
d'Elbe ,  pour  aller  à  Portolongone ,  où  les  Turcs  ravagèrent 
Tome  IL  '  F  f  f  f 


S96  HISTOIRE 

ôc  pillèrent  les  campagnes  ,  ôc  emmenèrent  bien  des  captifs 

Henri  II  ^*^^°'^  ^^^^  coutume.  Enfin  après  quelques  petits  combats,  ils 
I  f  f  r  *  i-*ci^"io^"itci^cnt  dans  leurs  navires,  ôc  allererent  en  Corfe,  pour 
fe  joindre  à  l'armée  navale  des  François ,  qui  étoit  déjà  arri- 
vée de  Marfeille  fous  la  conduite  du  baron  de  la  Garde.  Cett© 
flotte  étoit  compofée  de  vingt-huit  Galères,  dans  lefquellesil  y 
avoit  quinze  cens  hommes  de  troupes  d'élite, avec  une  grande 
quantité  de  vivres  ôc  tous  les  inftrumens  de  guerre.  AulTi-tôt  on 
jugea  à  propos  d'afTiéger  encore  Calvi  ;  Ôc  on  fe  flatta  de  chafler 
tous  les  Génois  defifle  ,  lorfqu'on  l'auroit  pris.  Quelque  tems 
auparavant  Paul  Jourdain  des  Urfins  avoit  voulu  s'emparer  de 
cette  ville  ,  mais  il  n'y  avoit  pas  reuffi.  Lors  qu'André  Do- 
ria  y  eut  fait  entrer  du  fecours,  des  Urfms  fe  retira  dans  des 
endroits  bien  fortifiés,  pour  y  attendre  l'arrivée  de  la  flotte  des 
Turcs ,  qui  après  avoir  couru  toute  la  côte  depuis  le  Capo- 
Corfo ,  mirent  à  terre  trois  mille  hommes.  Les  François  en 
firent  autant  :  enfuite  on  débarqua  onze  pièces  de  canon ,  qu'on 
dreffa  vis-à-vis  la  porte  de  la  ville  jôc  trois  autres ,  qu'on  defti- 
na  à  battre  les  murs  de  la  citadelle.  On  drefla  auffi  du  côté 
de  la  mer  une  batterie  de  fix  canons  ôc  de  deux  coulevrines, 
pour  canoner  de  revers  les  afTiégez.  Enfin  le  lo  d'Août  on  ou- 
vrit la  tranchée ,  on  dreifa  des  échelles ,  Ôc  on  livra  l'aflaut  où 
les  Gafcons  montèrent  les  premiers  :  nous  fumes  repouffez 
trois  fois  de  fuite.  Des  Urfins,  qui  avoit  fait  en  cette  occafion 
tout  ce  qu'on  peut  attendre  d'un  grand  Capitaine  ôc  d'un  bra- 
ve foldat ,  reflentit  une  vive  douleur  de  cet  aflront.  Nous  per- 
dîmes dans  cette  adion  trois  cens  de  nos  foldats  ôc  trois  dra- 
peaux. Les  Turcs  qui  avoient  été  préfens  à  cette  expédition 
fans  combattre  ,  feignirent  le  lendemain  de  vouloir  en  venir 
aux  mains  5  mais  ils  fe  contentèrent  d'étourdir ,  par  un  bruit 
confus,  les  oreilles  de  ceux  qui  étoienr  en  garnifon  dans  la  ville  ; 
ôc  de  troubler  l'air  par  quantité  de  cris  ôc  de  coups  de  mouf- 
quets.  Enfin  après  cette  dernière  atlion  on  défefpera  entière- 
ment du  fuccès  ,  ôc  on  fit  rapporter  le  canon  à  bord  des  vaif- 
féaux.  Nos  troupes  prirent  le  chemin  de  Baftia ,  ôc  campèrent 
devant  cette  place  que  Doria  avoit  fait  fortifier  avec  foin.  Des 
Urfins  avoit  déjà  donné  ordre  d'y  dreffer  des  batteries  j  mais 
les  Turcs  ayant  refufé  des  foklats ,  ôc  ne  pouvant  avec  fes  feu- 
les forces  venir  à  bout  de  (on  entreprife,  il  abandonna  le  fiége» 


DE  J.  A.  DE   THOU.  Liv.  XV.        $9"^ 

Sur  la  fin  d'Août,  la  flotte  des  Turcs  prit  la  route  du  Levant ,  . 

&  après  avoir  rangé  la  côte  de  Sardaigne  ,  elle  fe  retira  en  Henri  II. 
Turquie ,  ôc  notre  flotte  retourna  à  Marfeille.  i  î  î  J. 

Corne  ayant  eu  peur  que  les  François ,  aidez  par  les  Turcs, 
ne  fiflent  d'autres  entreprifes  fur  les  cotes  de  Tofcane  y  avoit 
fait  promptement  fortifier  Piombino ,  &  y  avoit  mis  une  garni- 
fon  aux  ordres  de  Leonida  Malatelli.  Auffitôt  qu'il  fçût  le  dé- 
part de  la  flotte  Turque,  il  ne  craignit  plus  rien,&  eut  envie  d'al- 
ler ravager  les  campagnes,  aux  environs  de  Montalcino.  Mais 
les  projets  des  Siennois,  qui  y  avoient  formé  une  Républi- 
que ,  ôc  les  entreprifes  des  François  dans  la  Tofcane ,  le  dé- 
tournèrent de  fon  deffein.  En  effet  les  citoïens  qui  étoient 
reftés  dans  Sienne ,  ôc  ceux  qui  avoient  abandonné  leur  pa- 
trie pour  conferver  leur  liberté  ,  s'ccrivoient  fouvent  &  s'en- 
courageoient  les  uns  ôc  les  autres  par  leurs  lettres  :  en  for- 
te que  ,  malgré  les  déclarations  publiques  du  Sénat ,  que  Co- 
rne avoit  établi  dans  Sienne  par  le  confeil  d'Agnolo  Nico- 
lini ,  &  les  lettres  qu'on  écrivoit  aux  exilés  pour  les  engager 
à  revenir,  on  s'appercevoit  toujours  que  les  Siennois  ne  fai- 
foient  rien  de  bonne  volonté  ,  &  n'agiffoient  que  par  con- 
trainte. Ainfi  les  Impériaux  ,  à  qui  ils  étoient  fufpeds  vou- 
lant pourvoir  à  leur  fureté ,  dépouillèrent  les  habitans  de  leurs 
armes  ,  même  de  celles  qui  font  les  plus  permifes  ôc  qu'on 
porte  par  coutume ,  ôc  leur  ôterent  jufqu'à  leurs  cottes  de  mail- 
les ,  dont  l'ufage  eft  permis  à  toutes  perfonnes  en  Italie.  Les 
foupçons  de  Côme  augmentèrent ,  lorfqu'il  apprit  que  pen- 
dant que  fes  foldats  étoient  occupés  fur  la  côte  maritime , 
Corneille  Bentivoglio  s'étoit  fervi  de  l'occafion ,  pour  mettre 
€n  campagne  quelques  troupes  d'infanterie ,  ôc  qu'il  avoit  fait 
des  courfes  avec  fa  cavalerie  jufqu'à  Buonconvento  j  qu'enfin 
ayant  trouvé  la  garnifon  de  San-Chirico  très  foible,  il  avoit 
pris  cette  place  avec  Crevoli ,  qui  s'étoit  rendue  par  la  lâche- 
té du  Gouverneur.  Chiaramontc  de  Groïïeto  avoit  répris  pa- 
reillement fur  la  côte  maritime  Cafliglione   de  la  Pefcaja  , 

ont  Vitelli  setoit  emparé  quelque  tems  auparavant.  La  ci- 
tadelle fe  rendit  d'elle-même  î  enfin  tous  les  jours  on  faifoit 
venir  de  nouvelles  troupes  de  Petigliano  à  Grofletto. 

Côme  craignant  pour  Sienne ,  jugea  à  propos  d'y  laiffer 
les  trois  compagnies  Efpagnoles ,  qu'il  avoit  réfolu  d'en  faire 

Ffffij 


'yi?8  HISTOIRE 

fortir  î  Se  afin  de  ne  point  manquer  à  fa  parole ,  il  fit  veniif 
7^  jT  au  camp  Santafiore ,  à  la  place  de  Jérôme  Pife ,  qui  devoit 
commander  les  Italiens ,  ôc  lui  ordonna  de  marcher  à  leur 
^  ^  ^'  tête  du  côté  de  Sienne.  Le  duc  de  Florence  ordonna  aufîi  qu'on 
fît  des  recrues  du  côté  d'Arezzo  ôc  dans  la  Romagne  j  ôc  on 
y  leva  fept  cens  hommes  qui  avoient  déjà  fervi  fous  Chiap- 
pino  de  Monte- Vecchio ,  Antoine  Marie  de  Peroufe ,  ôc  fous 
Thomas  Theodoli  de  Furli  :  on  envoya  dans  Montepulciano 
Jcan-Baptifte  Bongiani  d'Arezzo ,  ôc  dans  Cazoli  le  comte 
Thomas  de  Gattaia ,  avec  chacun  une  compagnie  d'infante- 
rie. Enfin  Côme  craignant  plus  pour  Pienza  que  pour  les 
autres  villes,  y  mit  SigifmondRo/Ti,  de  l'illuftre  famille  des 
comtes  de  San-Secondo. 

Tandis  que  tout  cela  fe  pafibit ,  ôc  que  Chiappino  Vitelïï 
étoit  occupé  à  prendre  les  mouHns  fitués  aux  environs  de  Cam- 
piglia,  le  long  de  la  côte  maritime,  nos  troupes  fortirent  le 
dernier  jour  de  Juillet,  pour  aller  efcalader  les  murs  de  Lu- 
cignano ,  où  Concerto  commandoit.  Mais  leurs  efforts  furent: 
inutiles?  lagarnifon  fe  défendit  courageufèmenr,  ôc  les  habi^ 
tans  qui  craignoient  de  tomber  entre  les  mains  du  vainqueur, 
fe  joignirent  -aux  foldats.  Le  bruit  de  ce  mouvement  s' étant 
répandu  par  tout ,  Côme  fit  fortir  de  Sienne  Santafiore ,  avec 
une  partie  des  Allemands  ôc  des  Efpagnols  de  la  garnifon, 
ôc  ce  capitaine  s'arrêta  avec  fes  troupes  à  Lucignanello ,  pro- 
che Buonconvento.  Mais  nos  foldats ,  ne  voulant  pas  revenir 
fans  avoir  rien  fait,  retournèrent  à  Pienza,  qu'ils  réduifirent 
au  point,  que  Sigifmond  de  Rozzi ,  fans  pouvoir  attendre 
l'arrivée  de  Santafiore ,  fut  obligé  de  fe  rendre  ôc  d'accepter 
les  conditions  honnêtes  qu'on  lui  oflfrit.  Il  fortit  donc,  vie  ÔC 
bagues  fauves,  ôc  enfeignes  déployées,  après  avoir  promis  que 
ni  lui  ni  fes  foldats  pendant  Telpace  de  fix  mois  ne  porteroient 
point  les  armes  contre  le  Roi,  ni  contre  la  republique  des  Sien- 
nois  établie  à  Montalcino. 

Le  duc  de  Florence ,  an  défefpoir  de  ne  pouvoir  gagner 
l'eftime  ôc  l'afTeftion  des  Siennois ,  ni  celle  des  peuples  des 
environs,  ôc  indigné  de  la  révolte  de  tant  de  places  qui  fe 
rendoient  d'elles-mêmes  tous  les  jours,  tint  un  confeil  fecret 
pour  faire  abbattre  les  citadelles  ôc  les  murailles  de  ces  villes, 
excepté  celles  qui  étoient  neceflaires  pour  défendre  la  frontière 


DE   J.   A.   DE  THOU  Liv.  XXIL         S9P 

contre  les  François.  Les  Impériaux  approuvèrent  fon  deflein  :  , 

mais  le  Sénat  de  Sienne  confervant  encore,  fous  le  nom  de  Henri  II 
l'Empereur,  une  efpece  de  liberté  ôc  une  apparence  de  ré- 
publique ,  s'y  oppofa  autant  qu'il  put.  Cependant  les  Ef*  >  >  ^  ' 
pagnols  murmuroient  ,  parce  qu'on  ne  les  payoit  point ,  ôc 
que  l'Empereur  ôc  le  roi  Philippe  fon  fils  ne  fongeoient  point 
à  envoyer  l'argent,  qu'on  devoit  lever  dans  le  royaume  de  Na« 
pies  ôc  de  Sicile.  A  leur  exemple  les  Allemands  demandoient 
avec  fierté  ôc  audace  deux  mois  de  paye  qui  leur  étoient  dûs, 
6c  vouloient  auiïi  qu'on  leur  en  accordât  un  troifiéme  en  for* 
me  de  gratification,  pour  l'heureufe  expédition  de  Piombino; 
ce  qui  donnoit  lieu  de  craindre  pour  Sienne ,  dont  on  n'étoit 
pas  encore  bien  affûré^ 

A  la  prière  de  Côme,  l'Empereur  envoya  à  Sienne  Fran-    L'Empçreuî 
cois  de  Tolède  revêtu  d'un  pouvoir  abfolu ,  afin  de  foûmettre  opprime  en- 
la  ville.  Ayant  trouvé,  lorfqu'ily  vint,  les  habitans  dépouillez  îîberté^"des* 
de  leurs  armes,  il  penfa  que  la  chofe  étoit  à  demi-terminée,  Sicnnoi*. 
ou  du  moins  qu'elle  étoit  très-avancée.  Mais  il  n'en  demeura 
pas  là:  il  y  établit  une  nouvelle  forme  de  république,  contre 
le  traité  ôc  les  promeffes,  «Se  ôta  aux  Siennois  jufqu'à  l'ap- 
parence même  de  la  liberté.  En  effet,  après  que  Tolède  eût 
été  reçu  dans  Sienne  avec  applaudiffement ,  le  Capitaine  da 
peuple  vint  pour  le  faluer,  ôc  lui  reprefenta  l'état  malheureux 
OUI  cette  place  avoit  été  réduite.  Il  l'affura  en  même  tems  de 
la  fidélité  ôc  du  zélé  que  les  citoyens  avoient  pour  l'Empe- 
reur ôc   le   roi   Philippe   fon   fils.     Tolède   ayant   remercié 
cet  Oiîicier ,  lui  dit  qu'il  n'y    avoit  point  d'autre  remède  à 
attendre,  que  de  fe  foûmettre  entièrement  aux  ordres  de  ces 
deux  Princes ,  qui  par  leur  bonté  ôc  leur  douceur  les  délivre- 
roient  bientôt  de  leurs  calamitez.   Le  peuple  ôc  le  Sénat  fe 
rendirent  à  ce  difcours  flatteur.  Quoique  l'Empereur  eût  rati- 
fié le  traité  de  Corne,  pour  ne  pas  le  défobligcr ,  il  ordonna 
cependant  à  Tolède,  qui  ne  l'avoit  pas  alfez  examiné,  de  faire 
faire  de  nouveaux  ades ,  par  lefquels  il  donnoit  à  Philippe  fon 
fils  l'Etat  de  Sienne,  en  vertu  du  droit  impérial  qu'il  avoit  fur 
ce  payis.  Ainfi  après  avoir  rompu  le  traité  que  Côme  avoit 
fait,  il  remit  à  Philippe  le  pouvoir  fouverain,  que  les  Siennois 
avoient  cédé  à  l'Empereur  fur  leur   republique  :  on  lui  don- 
na aulIi  le  droit  de  bâtir  une  citadelle ,  ôc  de  faire  ce  qu'iî 

Ffff  iii 


1^00  HISTOIRE 

^_,_,,,..,,^  jugeroit  à  propos,  fans  être  obligé  de  demander  l'avis  du  Se- 

ZZ         77  nat  ni  du  peuple. 

Henri  XL  q^  accorda  à  Tolède  le  droit  de  citoyen,  6c  d'aller  au  Sé- 
^  ^  ^  >'  nat  quand  il  le  voudroit.  On  lui  permit  de  faire  fes  remon- 
trances ,  ôc  on  le  revêtit  de  l'autorité  de  Prieur  pour  toutes  les 
affaires  :  on  nomme  ainfi  la  première  charge  de  la  republique. 
L'Empereur  n'eut  pas  de  peine  à  réùflîr  dans  fon  entreprife, 
parce  que  la  ville  étoit  environnée  degarnifons.  Certains  ci- 
toyenSjzélez  d'ailleurs  pour  leur  liberté,  dirent  hautement  qu'il 
falloit  fe  foûmetire ,  puifqu'autrementil  n'étoitpas  pofTible  de 
fecoùer  le  joug  infuportable  des  Florentins  ôc  de  leur  Duc  ; 
que  la  republique  ne  pouvant  fe  foutcnir  d'elle-même ,  il  étoit 
neceffaire  de  fe  mettre  fous  la  protection  d'un  Prince  auiïi 
puiffant  que  Philippe  ,  qui  pourroit  redemander  un  jour  à  Co- 
rne ce  qu'il  occupoit  dans  cet  Etat,  &  remettre  les  Siennois 
en  poffedion  de  leur  ancienne  liberté  ,  lorfque  les  affaires  d'Ita- 
lie feroient  pacifiées.  Quoique  Côme  vît  bien  que  tout  fe 
paffoit  à  fon  défavantage,  îa  prudence  l'engagea  cependant 
toujours  à  dillîmuler ,  jufqu'à  ce  qu'il  eût  trouvé  l'occafion  fa- 
vorable de  venir  à  bout  de  fes  deffeins  j  ainfi  il  favorifa  tou- 
jours ,  autant  qu'il  le  put ,  les  intérêts  de  l'Empereur  6c  de  Phi- 
lippe fon  fils ,  6c  fut  toujours  attaché  à  leur  parti. 


Fin  dti  quinzième  Livre, 


6i  f 


-f 


l^llÉ    OOOO0O0OO00O     ^|p2| 

HISTOIRE 

DE 

JACQUE    AUGUSTE 

DE     T  H  O  U. 


ZJKRE    SEIZIEME. 

A 

^ji4*^;Â*^^-^é;Â^^Le.;Â*y;S/Â^.;^^^^^^^^         OME   a  voit   de   grands  obltacl  es   a 

5,vïy  N»"^  O  T_T  T  -r 

P  A^  :Ar  4«  ^  ^  ^  #1  furmonter  dans  la  Tofcane,  6c  à  la  «E^'RI  l-i- 
Ë  ^  eeeeSIS:^  ^  S  Cour  de  l'Empereur  j  mais  il  trouvoit     n  S  S- 
M  4c  §!^>,  /'^    ^-5  ^  p3  encore  de  bien  plus  grands  embarras 


Pi  ^  É  \    j  É  5Î.  B  du  côté  de  Rome.  Dès  que  Paul  IV.*    *  Jean  Pier- 

l^-  ^  I^Vr^i-zr^N  ^  <d  avoit  ete  cleve  lur  la  chaire  de  laint 

P?^  ^    ^   ^   ^   ^  ^   ^^^  rierre ,  n  ne  s  etoit  point  comporte  en 

k4  *<;4  père  zèle  pour  la  paix,  mais  en  oncle 

>MN<î-/;^^/;4k#M^^;.^>;„#.:.^^;„#/;^^.:,^.^,;.^  entièrement  gouverné  par  fes  neveux  ; 

ôc  cette  conduite  avoit  donné  lieu  à  l'Empereur  ôc  à  ceux  qui 
fuivoient  fon  parti ,  de  foupçonner  qu'il  rouloit  dans  fon  efprit 
quelque  projet  ambineux.  Le  Pontife  redemanda  alors  à  Co- 
rne avec  une  extrême  hauteur  le  fils  de  la  fœur  de  Charle  Ca- 
raffe,  appelle  Mathieu  Stcndardo,  Napolitain  exilé,  qui  étoit 
depuis  long-tems  retenu  en  prifoa  >  avec  les  autres  bannis  de 


€oz  H  I  S  T  O  I  U  E 

j  I     ■  Florence.  Côme  6c  François  de  Tolède  qui  avoient  la  conduite 

Henri  II.  ^^^  affaire  de  l'Empereur  dans  la  Tofcane ,  le  lui  rendirent  fans 
j  -  -  -  difficulté.  Alors  le  Pape  donna  le  chapeau  de  Cardinal  à  Charle 
Caraffe,homme  altier  ôcturbulent,quiavoit  été  élevé  plutôt  pour 
laprofefTion  désarmes^  que  pour  1  état  eccléfiaflique.  Attaché 
au  parti  de  la  France,  il  avoir  long-tems  fervi  fous  Strozzi^ôc 
depuis  peu  avoit  défendu  la  ville  de  Portercole.  Paul  IV.  avoit 
aufîi  fait  venir  auprès  de  lui  le  frère  de  ce  Charle  Caraffe^  nom- 
mé Jean  Caraffe  comte  de  Montorio ,  qui  à  la  vérité  étoit  d'un 
naturel  plus  doux  6c  plus  humain  que  foa  frère,  mais  qui  ne 
brûloir  pas  moins  d'ambition ,  6c  avoit  une  égale  ardeur  pour 
élever  fa  famille ,  même  fur  la  ruine  àQS  autres ,  6c  à  quelque 
prix  que  ce  fût. 

Quelque  tems  après ,  le  Pape  ôta  au  duc  d'Urbin  le  gou- 
vernement des  affaires  du  S.  Siège ,  6c  après  avoir  folemnel^ 
îement  donné  lesmarquesd'autorité,  6c  le  Bâton  de  commande- 
ment à  Jean  Caraffe  de  Montorio,  il  le  fit  fon  premier  Miniflre. 
Il  réunit  en  ce  même  tems  au  patrimoine  de  i'Eglife  le  duché 
de  Camerino ,  que  Jule  III.  avoit  donné  à  Baudouin  fon  frère , 
ôc  à  Fabien  fon  fils ,  deftiné  pour  être  gendre  de  Côme  5  6c  il 
lui  promit  en  échange  des  terres  d'un  aufli  grand  revenu.  Il 
arriva  alors  u»i  accident  qui  irrita  beaucoup  le  Pontife.  Jean- 
François  Giugni,  banni  de  Florence,  avoit  été  affaffmé  à  Ro- 
me par  des  gens  payez  pour  cette  adion.  Lorfqu'on  vint  à 
faire  des  informations  de  ce  meurtre,  Avetardo  Serriflori,  am- 
baffadeur  de  Côme  auprès  du  Pape,  en  fut  foupçonné:  il  étoit 
en  effet  vrai-femblable  que  c'étoit  par  fon  ordre  qu'on  avoit 
affaffiné  ce  Florentin,  homme  de  courage  6c  de  mérite,  6c 
par-là  redoutable  à  fon  Souverain. 

Le  duc  de  Florence  avoit  fait  demander  au  Pape ,  que  les 
biens  poffedez  par  Rodolphe  Bagiioni  dans  le  territoire  de 
Perouze,  6c  dont  Adrien  fon  frère  s'étoit  emparé  pendant  la 
vacance  du  S.  Siège,  fuffent  rendus  aux  enfans  de  Rodolphe 
dont  il  avoit  pris  la  tutelles  6c  il  l'avoit  obtenu.  Mais  le  car- 
dinal Caraffe  s'y  oppofa  dans  la  fuite ,  6c  empêcha  que  la  cho- 
fe  ne  fut  exécutée.  Non  content  d'avoir  rendu  inutile  la  grâ- 
ce que  fon  oncle  avoit  accordée,  il  voulut  que  Côme  ren- 
dît à  l'Archevêque  Antoine  Altoviti  les  revenus  de  l'Arche, 
y êché  de  Flcrence^dont  en  avoit  donné  ia  joCiifîànce  à  l'hôpital, 

pour 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.  XVI.  ^oi 

pour  punir  ce  Prélat  qui  avoit  été  banni.  On  fit  le  procès  à  ■ 

Jean-François  comte  de  Bagno  de  l'illuftre  maifon  de  Guidi,  jf £j^ri  \\^ 
qui  avoit  toujours  porté  les  armes  pour  Côme  j  ôc  on  lui  fuf-  ,  ^  r  <- 
cita  cette  anau-e  a  caule  de  1  argent  qui  avoit  ete  pris  aux  Fran- 
çois auprès  de  Cefene  dans  la  Romagne,  payis  de  la  dépen- 
dance du  Pape.  Il  fut  donc  cité  à  Rome  :,  ôc  n'ayant  point  ré- 
pondu à  l'affignation ,  ni  comparu  au  jour  qu'on  lui  avoit  mar- 
qué:,  il  fut  profcrit  :  on  donna  ordre  enfuite  à  Afcanio  de  la 
Cornia,  qui  après  avoir  été  pris  àChiufi,  avoit  été  depuis  peu 
échangé  avec  Lanfac  prifonnier  à  Florence,  de  fe  rendre 
maître  des  places  du  comte  de  Bagno ,  &  d'y  mettre  en  gar- 
nifon  dix  compagnies  d'infanterie.  On  envoya  avec  lui  An- 
toine Caraffe  coufin-iflli-de -germain  du  Pape  ,  à  qui  on  avoit 
donné  ces  biens ,  ôc  qui  ayant  pris  fon  chemin  par  la  Mar- 
che d'Ancone,  fir  porter  par  mer  du  canon  à  Rimini. 

On  foupçonnoit  Côme  de  favorifer  fecrettement  le  comte 
de  Bagno,  parce  que  l'on  avoit  mis  une  nouvelle  garnifon 
dans  Caftrocaro ,  qui  efl:  fur  les  frontières  de  l'un  ôc  de  Tau- 
tre.  Côme  nia  ce  qu'on  lui  imputoit,  ôc  après  qu'on  fe  fut 
emparé   facilement  de  quelques  places  qui  appartenoient  au 
comte  de  Bagno ,  le  Duc  craignant  le  Pape ,  demeura  neu- 
tre dans  cette  guerre.  Enfin  lorfque  les  troupes  du  Pape  eu- 
rent pris  la  ville  de  Montebello ,  ôc  enfuite  la  citadelle  ,  dont 
îa  garnifon  s'enfuit ,  le  comte  de  Bagno  fe  vit  dépouillé  de  tous 
fes  biens.  Côme  ne  voulant  pas  faire  la  guerre  à  contre-tems, 
diffimula  cette  injure.  Cependant  le  Pape  fit  publier  une  or- 
donnance ,  par  laquelle  iUdéfendoit  fous  des  peines  rigoureu- 
fes  à  fes  fujets  de  porter  les  armes  pour  aucun  Prince  étran- 
ger, fans  en  avoir  obtenu  la  permifiion  de  fa  Sainteté  5  ce 
qui  fit  que  Leonida  Malatefti ,  Jacque  fon  fils ,  ôc  la  plupart 
des  autres ,  craignant  la  profcription ,  abandonnèrent  le  parti  de 
l'Empereur  ôc  du  duc  de  Florence.  Marc-Antoine  de  Rieti,  qui 
commandoit  dans  Caftroèaro  avec  une  compagnie  de  foldats 
d'élite,  fut  le  feulqui  méprifa  les  ordres  du  Pape ,  ôc  qui  perfévé- 
raconftammentdansle  parti  de  Côme.  Ces  procédés  ôc  ces  com- 
mencemens  de  divifion,quoique  légers  en  apparence,  rendoient 
fufpe^le  à  l'Empereur  ôc  au  duc  de  Florence  l'ambition  des  Caraf- 
fes,lorfqu'il  s'éleva  tout  à  coup  à  Rome  de  nouveaux  troubles,qui 
cauferent  de  grands  dcfordres,  ôc  dont  je  vais  dire  l'origine. 
Tome  II.  ^ggS 


€o^  ÎI  1  S  T    O  I  R  E 

■  Le  comte  de  Santafiore  ,  chef  de  la  maifon  des  Sforces  y 

Henri  II.  toujours  attaché  au  parti  de  l'Empereur  (  ainfi  que  fes  deux 
j  -  -  ^^  frères  ,  le  cardinal  Guido  Afcanio  6c  Alexandre  clerc  de  la 
Chambre  )  avoit  fortement  follicité  fes  autres  frères  ,  Charle 
grand  Prieur  de  Lombardie ,  Ôc  Mario  qui  avoit  été  depuis 
peu  fait  prifonnier ,  d'abandonner  le  parti  du  Roi ,  &  de  s'affu- 
rer  une  meilleure  fortune.  Il  n'avoir  pas  eu  de  peine  à  le  leur 

Î)erfuader  ^  parce  qu'après  la  prife  de  Sienne ,  il  falloir  abfo- 
ument  que  la  plupart  des  biens  de  la  maifon  des  Sforces  tom- 
baffent  fous  la  puiflfance  de  l'Empereur.  Mais  Charle  qui  ac- 
tuellement étoit  au  fervice  du  Roi ,  ôc  qui  avoit  trois  Galères 
fort  bien  équipées  à  Alarfeille  ,  demandoit  pour  première  con- 
dition ,  qu'avant  de  quitter  le  parti  de  la  France ,  il  pût  faire 
conduire  deux  Galères  dans  quelque  Port  dépendant  de  l'Em- 
pereur, afin  de  ne  point  paroître  avoir  pafTé  de  fon  côté,  nud, 
pour  ainfi  dire ,  ôc  défarmé  >  ce  qu'il  tâcheroit  de  faire ,  difoit- 
il ,  fans  donner  aucun  foupçon.  Il  les  avoit  fait  donc  partir 
pour  Civita-Vecchia ,  ville  de  l'Etat  du  Pape  i  ôc  peu  après  , 
avec  la  permiflîon  du  Roi ,  ôc  fous  la  conduite  de  Nicolas 
Alamanni ,  à  qui  ce  Monarque  en  avoit  donné  le  comman- 
dement ,  elles  y  avoient  abordé.  Aufli-tôt  qu'elles  y  furent  ar- 
rivées ,  Alexandre  frère  de  Charle  dit  qu'il  les  avoit  achetées 
de  fon  frère  ,  en  chaffa  les  François  ,  ôc  après  en  avoir  ôté  le" 
commandement  à  Alamanni  ,  il  s'en  rendit  maître.  Cepen- 
dant le  tumulte  qui  s'éleva ,  fut  caufe  qu'il  ne  les  put  emme- 
ner j  ôc  Pierre  de  Capouë ,  gouverneur  de  la  citadelle ,  après 
avoir  oui  les  plaintes  d' Alamanni , -fit  fermer  le  Port  pour  les 
empêcher  de  fortir. 

Le  Cardinal  frère  de  Charle  ayant  appris  cette  nouvelle  , 
fit  en  forte ,  avant  que  le  Pape  en  fût  informé ,  d'obtenir  du 
comte  Jean  de  Montorio  ,  par  le  moïen  de  Jean-Francois  Lot- 
tini  fon  fecretaire ,  homme  fidèle  ôc  aftif ,  une  lettre  pour  le 
Gouverneur  du  château  de  Civita-Vecchia  ,  par  laquelle  on 
lui  ordonnoit  de  lailTer  fortir  librement  du  port  Alexandre 
avec  fes  Galères»  Dès  qu'il  eut  obtenu  la  permifTion  du  Gou- 
verneur ,  il  mena  promptement  fes  Galères  à  Gaëte ,  ôc  en- 
fuite  il  en  partit  pour  aller  trouver  à  Naples  Bernard  de  Men- 
dofe.  Le  Pape  ayant  appris  cette  nouvelle  par  l'AmbafTadeur 
de  France  ,  en  fut  extraordi;iairement  irrité.   Pour  réparer 


DE  J.  A.   DE   THOU  ,  L  i  v.  XVL        (5o; 

l'honneur  d'une  illuftre  maifon,  qu'il  croyoït  avoii:  été  outra-  , 

gée,  ôc  pour  faire  éclater  fon  grand  courage,  ôc  déploïer  en  Up^j^iJi 
même  tems  la  puifTance  qu'il  avoit  reçue  de  Jerus-Chrift ,  il 
écrivit  au  cardinal  de   Santafiore  ,  6c  lui  ordonna  avec  des        ■>  ^  ->' 
menaces  terribles  ,  de  faire  revenir  au  plutôt  ces  Galères ,  ôc 
de  les  rendre  à  Alamanni.  Il  fit  aufli  citer  Alexandre  pour  ve- 
nir rendre  compte  d'une  a£lion  Ci  hardie. 

Les  Bannis  de  Naples,  de  Florence,  ôc  des  autres  endroits 
d'Italie  ,  s'émurent  à  la  nouvelle  de  cet  événement ,  comme  fi 
le  Pape  eût  fait  une  déclaration  de  guerre  :  ce  qui  fit  qu'ils  fe 
rendirent  à  Rome  en  grand  nombre  ,  à  l'infligation  du  car-      Haine  du 
dinal  Caraffe ,  dont  l'efprit  étoit  naturellement  inquiet ,  Ôc  toû-  "ftï'pm'f 
jours  ennemi  du  repos ,  ôc  qui  d'ailleurs  confervoit  une  haine  rtmpereun. 
invétérée  contre  les  Efpagnols  :  car  lorfqu'il  portoit  les  armes 
pour  l'Empereur  dans  la  guerre  d'Allemagne ,  il  fut  infulté  par 
unEfpagnol  dans  une  conteftation  qui  arriva  au  fu jet  d'un  pri- 
fonnier.  Après  avoir  porté  fes  plaintes  au  duc  d'Albe ,  ôc  de- 
mandé qu'il  lui  fût  permis  de  fe  venger  par  un  duel  »  non-feule- 
ment le  Duc  ne  voulut  point  l'écouter ,  mais  il  le  traita  avec  mé- 
pris; Cet  affront  l'ayant  obUgé  de  quitter  Farmée  ,  ôc  de  fe  re- 
tirer en  Itahe,  il  fut  arrêté  à  Trente  par  ordre  de  l'Empereur; 
on  ne  voulut  point  le  renvoyer  qu'il  n'eût  promis  de  ne  point 
attaquer  l'Efpagnol ,  ôc  on  l'obligea  de  déclarer  qu'il  en  avoit 
été  pleinement  fatisfait.  Depuis  ce  tems-là  il  avoit  toujours  été 
ennemi  du  parti  de  l'Empereur.  Après  avoir  contracté  une  très 
étroite  amitié  avec  Pierre  Strozzi,  il  rempliffoit  de  foupçons 
i'efprit  du  Pape  ,  qui  prenoit  aifément  toutes  les  impreflions 
qu'on  lui  donnoit,  ôc  ill'animoit  contre  les  Efpagnols.  On  peut 
ajouter  à  cela  les  injures  particulières  que  le  Pontife  avoit  autre- 
fois reçues  de  l'Empereur.  En  effet  lorfqu'il  étoit  archevêque      Sujets  qtié 
de  Chieti,  ôc  enfuite  de  Brindifi,  ôc  membre  du  Confeil  pu-  ?fJ,\y-/£°„! 
blic  du  roïaume  de  Naples ,  ayant  été  envoyé  par  le  Pape  Le-  pcrcur, 
gat  en  Angleterre  ,  l'Empereur  lui  ôta  fans  aucun  fujet  fa  di- 
gnité de  Confeiller.  Lorfqu'il  eut  été  admis  dans  le  Sacré  Col- 
lège y  il  trouva  du  poifon  que  fon  valet  de  chambre  qui  étoit 
Efpagnol  lui  avoit  préparé.  Comme  fa  coutume  étoit  de  dire 
librement  fon  fentimcnt  dans  le  Conliftoire ,  il  avoit  accufé 
l'Empereur  de  s'entendre  avec  les  Proteftans  ,  ôc  d'être  fauteur 
des  Hérétiques.  L'Empereur  s'étoit  rappelle  toutes  ces  chofes , 

Gggg  ij 


6o6  HISTOIRE 

.  ôc  il  en  étoit  arrivé  que  les  Miniftres ,  après  que  ce  Cardinal 

Henri  IL  ^^^  ^^^  nommé  à  l'archevêché  de  Naples ,  l'empêchèrent  long- 

,  j.  j.  ^^     tems  d'en  prendre  pofTcfTion,  ôc  de  joiiir  de  Tes  droits.  Enfin 

on  n'avoit  pas  encore  oublié  les  intrigues  des  Impériaux ,  qui 

avoient  fait  tous  leurs  efforts  pour  empêcher  fon  éledion. 

Le  Pape  repaffant  tout  cela  dans  fon  efprit  ,  ôc  n'exami- 
nant pas  allez  qu'il  fe  preparoit  à  faire  la  guerre  à  contre-tems, 
fans  avoir  ni  argent ,  ni  foldats  ,  ni  tout  ce  qui  étoit  necelfai- 
re  »  écouta  trop  fa  famille,  ôc  s'engagea,  lui  ôc  fes  alhez,  dans 
une  guerre  auilî  périlleufe  qu'injufte.  Mario  Sforce  craignant 
pour  Alexandre  ,  ôc  voulant  appaifer  en  quelque  manière  la 
colère  du  Pape  ,  étoit  allé  de  la  part  du  Cardinal  fon  frère , 
trouver  Mendofe  ,  pour  l'engager  à  faire  revenir  à   Civita- 
Vecchia,  comme  on  le  fit  aulFi ,  les  Galères  qu'Alexandre  en 
avoit  emmenées.    Le  cardinal  Caraffe  néanmoins,  pour  ôter 
tout  moïen  d'accommodement  (  après  que  le  bruit  de  la  con- 
juration tramée  contre  le  Pape  dans  le  palais  du  cardinal  de 
Santafiore  Camerlingue  eut  éclaté)  le  cita  au  nom  du  Pape  ^ 
ôc  après  l'avoir  fait  monter  dans  un  caroffe  >  l'envoya  prifon- 
nier  au  château  Saint-Ange.    Camille  Colonne  fut  arrêté  en 
même  tems  ,   fous  prétexte  qu'il  avoit  conféré  fecretteliient 
ôc  fouvent  avec  le  marquis  de  Sarria  ambaifadeur  de  l'Empe- 
reur ,  ôc  avec  le  comte  de  Chinchon  ,  qui  étoit  venu  depuis 
peu  à  Rome  au  nom  de  Philippe  ,  pour  préfenter  ,  félon  la 
coutume ,  fes  refpects  au  nouveau  Pape.  Quoique  le  cardinal 
Caraffe  fçût  parfaitement  que  Camille  ignoroit  toutes  les  cho- 
fes  dont  il  étoit  foupçonné,  il  craignoit  néanmoins  que  com- 
me il  avoit  beaucoup  de  cœur,  ôc  qu'il  étoit  le  principal  ap- 
pui de  la  maifon  des  Colonnes ,  toujours  ennemie  des  Papes  > 
il  n'entreprît  quelque  chofe  de  nouveau  en  faveur  de  l'Empe- 
reur :  après  donc  l'avoir  fait  venir  de  Zagarolo  par  adreffe  , 
il  l'avoir  fait  enfermer  dans  une  prifon  très  étroite.  Il  empê- 
cha auffi  de  fortir  de  Rome  Julien  Cefarini  ôc  Afcagne  de  la 
Cornia,  qui  luiétoient  fufpe£ts  pour  les  mêmes  raifons,  ôc  \qs 
obhgea  de  donner  caution. 
Brouilleries       Jofeph  Cantelmi  comte  de  Popoli ,  proche  parent  du  Pa- 
Rome.  ^""^  ^  P^>  s'oppofoit  aux  deffeins  des  Caraffesi  ôc  foit  qu'il  agît  par 
prudence  ,  ou  qu'il  y  fut  engagé  par  quelques  vues  intereffées, 
parce  que  fes  biens  étoient  iitués  dans  les  Etats  de  l'Empereur , 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I V.    XVI.       601 

iî  tâchoit  de  les  détournei:  de  la  guerre.  Ses  confeils  lui  ayant  

attiré  une  réprimande  injurieufe  de  la  part  du  cardinal  Ca-  j^e^ri  n. 
rafFe,  il  demanda  fon  congé  au  Pape,  &  retourna  chez  lui.  \  c  <;  - 
Quelque  tems  après  Mutio  Tuttavilla,  capitaine  des  gardes,  ôc 
quatre  Cameriers  furent  dépouillés  de  leurs  charges  ,  parce 
qu'on  les  foupçonnoit  de  favorifer  le  parti  contraire.  On  com- 
mença cependant  à  lever  des  troupes  dans  la  Romagne ,  payis 
fertile  en  bons  foldats ,  ôc  dans  la  Marche  d'Ancone ,  &  l'on 
dépêcha  le  17  d'Août  Laurent  Guafconi  au  duc  d'Urbin  ^pour 
lui  donner  ordre  de  lever  dans  la  Romas^ne  fix  mille  fantaf- 
lins  ôc  trois  cens  chevaux ,  afin  de  les  amener  à  Rome  quand 
on  en  auroit  befoin.  On  donna  ordre  aulîi  au  cardinal  Mip- 
polyte  d'Efte ,  chargé  à  Rome  des  affaires  du  Roi ,  de  fortir 
de  la  ville  ,  parce  que  ,  comme  les  Caraffes  le  difoient ,  il  y 
tenoit  une  conduite  irreguliére  ôc  fcandaleufe  j  mais  ce  fut  plu- 
tôt à  caufe  de  l'envie  qu'ils  lui  portoient,  ôc  pour  s'être  oppo- 
fé  à  i'éle£tion  du  Pape.  Cependant  le  cardinal  CarafFe  inven- 
ta un  autre  prétexte  pour  couvrir  un  ordre  fi  injurieux ,  ôc  ex- 
cufa  ainfi  cette  a6lion  auprès  d'Hercule  duc  de  Ferrare,  frère 
du  cardinal  d'Efle.  Il  difoit  que  par  l'intrigue  des  ennemis  du 
cardinal  d'Efte ,  ôc  par  leurs  artifices ,  qu'il  n'avoit  pu  encore 
ni  découvrir  ni  prévenir ,  on  avoir  fait  entendre  au  Pape  que 
ce  cardinal  rouloit  de  grands  delTeins  ,  ôc  que ,  félon  fes  con- 
jectures, celui  qui  lui  avoit  rendu  ce  mauvais  office  ^  étoit  le 
cardinal  Pio  de  Carpi ,  fon  ennemi  depuis  longtems ,  qui  crai- 
gnoit  que  le  cardinal  d'Efte  ne  parvînt  quelque  jour  à  la  Pa- 
pauté :  ce  qu'il  étoit  aifé  de  connoître  par  les  lettres  des  Im- 
périaux. Il  ajoûtoit  encore  que  le  cardmal  Pio  de  Carpi  étoit 
d'intelligence  avec  le  cardinal  Jean  du  Bellay ,  Prélat  ambi- 
tieux ,  à  ce  qu'il  prétendoit,  ôc  qui  par  l'éloignement  du  cardi- 
nal d'Efte ,  efperoit  obtenir  l'une  de  ces  deux  chofes ,  ôc  mê- 
me toutes  les  deux  j  ou  d'avoir  le  gouvernement  des  affaires  de 
France ,  ou  de  parvenir  un  jour  au  fouverain  Pontificat ,  félon 
les  efpcrances  que  lui  en  avoient  données  le  cardinal  de  Pio 
de  Carpi. 

Le  cardinal  de  Lorraine  étoit  grand  ennemi  du  cardinal 
du  Bellay  ,  qui  aimoit  beaucoup  fa  patrie  :  pour  lui  com- 
plaire, |e  cardinal  Caraffe  avoit  décrié  le  cardinal  du  Bellay  au- 
près dùTRoi ,  ôc  le  lui  avoit  enfin  rendu  fufpetl ,  parce  qu'il 

Gggg  iij 


i;;y- 


<?o3  HISTOIRE 

_  avoit  Hé  une  étroite  amitié  avec  le  cardinal  Carpi  ;  ce  qui  fît 

"  \  TT  que  les  miniftres  du  Roi  conduifoient  les  affaires  de  France 
liENRil  .  ^^^^^  |g  confulter  ,  ôc  fans  qu'il  en  pût  même  être  informé. 
L'Abbé  Brefengo  Efpagnol,  qui  étoit  au  fervice  de  Philippe, 
fut  alors  arrêté  par  le  Légat  de  Boulogne  ,  fuivant  l'ordre  des 
Caraffes ,  lorfqu'il  alloit  en  pofte  de  Milan  à  Naples  ;  ôc  les 
lettres  du  duc  d'Albc  (  par  lefquelles  les  Caraffes  difoient  qu'on 
reconnoiffoit  ouvertement  que  les  Efpagnols  aidez  du  fecours 
des  Sforces  avoient  confpiré  contre  le  Pape  )  furent  décache- 
tées. On  manda  auffi  à  Rome  Marc-Antoine  Colonne  frère 
d'Afcagne  '■>  mais  ayant  été  averti  par  Jeanne  d'Arragon  fa 
mère ,  qui  lui  avoit  dépéché  par  deux  différentes  routes  deux 
courriers  à  Marino ,  il  ne  vint  point ,  ôc  il  s'employa  à  fortin, 
fier  Palliano.  Cependant  comme  les  fortifications  n'étoient 
pas  encore  affez  élevées  pour  être  en  état  de  défendre  la  pla- 
ce ,  Colonne  enfortit ,  ôc  les  habitans  la  livrèrent  aux  Caraffes. 
On  prit  auffi- tôt  après  Nettuno  ,  ville  fituée  proche  la  mer, 
&  de  la  dépendance  des  Colonnes.  Le  carduial  de  Santafiore 
oncle  ôc  tuteur  de  Paul  Jourdain  des  Urfins  fut  auffi  fommé 
dans  fa  prifon  de  livrer  au  Pape  la  citadelle  de  Bracciano  ; 
ôc  Côme  engagea  Urfini,  qui  avoit  alors  époufé  Ifabelle  l'une 
de  fes  filles  ,  à  remettre  la  citadelle  entre  les  mains  des  Ca- 
raffes 3  en  exigeant  d'eux  des  furetez  ?  ôc  à  faire  enforte  de  s'at^ 
titer  les  bonnes  grâces  du  Pape  par  toutes  fortes  de  moyens. 

Telle  fut  l'origine  d'une  guerre  non  feulement  funefte  à  l'I- 
talie ,  mais  encore  très-préjudiciable  à  la  France.  Après  que 
les  Caraffes  eurent  fait  de  vains  efforts  pour  y  engager  le  Se-- 
nat  de  Venife  ,  ils  en  conférèrent  à  Rome  avec  Jean  d'Avan- 
fon  Ambaffadeur  du  Roi ,  ôc  avec  le  cardinal  George  d'Ar^ 
magnac.  Dès  qu'on  fut  convenu  des  conditions ,  on  envoya 
en  France  Annibal  Rucellai^  neveu  de  Jean  de  la  Cafa  ^hom^ 
me  de  confiance  ôc  fecretaire  du  Pape ,  pour  faire  tout  fçavoir 
au  Roi ,  ôc  l'engager  à  fe  liguer  avec  le  Pontife.  On.  avoit 
déjà  affemblé  à  Rome  trois  mille  hommes  d'infanterie,  ôclcs 
miniftres  du  Roi  avoient  permis  aux  Caraffes  ,  en  attendant 
des  ordres  plus  exprès  de  Sa  Majefté  ,  d'employer  pour  le 
befoin  prefent  de  la  guerre ,  la  cavalerie  qui  éroit  à  Parme , 
Ôc  à  la  Mirandole,  fous  la  conduite  d'Ottavio  Farneje.  Cela 
ne  laiffoit  pas  de  troubler  dans  la  Tofcane  les  dcffeins  de 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XVI.       600 

Corne  ,  qui  néanmoins  prefToit  fortement  Tolède  de  mettre  5^ 
fon  armée  en  campagne,  ôc  de  s'emparer  de  Crevoli ,  qui  avoit  Henri  IL 
été  pris  depuis  peu  ,  ôc  d'où  les  François  faifoient  tous  les  j  j  ^  r. 
jours  des  courfeS:,  ôc  infeftoient  le  payis.  A  peine  put-on  en- 
gager les  Allemands  à  fortir  de  Sienne  j  ils  en  partirent  enfin 
avec  trois  compagnies  d'Efpagnols  ,  fous  la  conduite  de  San- 
tafiore  ,  ôc  dans  l'efperance  qu'ils  recevroient  bien- tôt  leur 
paye.  Après  avoir  battu  la  place ,  on  donna  l'affaut  :  les  nôtres 
réfifterent  courageufement  aux  efforts  des  aflaillans  5  mais  ayant 
perdu  plus  de  cinquante  de  leurs  meilleurs  foldats ,  la  garnifon 
qui  ne  voyoit  aucune  efperance  defecours,  fe  retira  pendant 
lanuk,  ôc  abandonna  la  place  à  l'ennemi,  qui  en  iitauffi-tôt 
rafer  les  murailles. 

Santafîore  fut  extrêmement  irrité  ,  de  ce  que  le  cardinal  Ca- 
merlingue fon  frère  étoit  encore  en  prifon ,  pour  n'avoir  pas 
rendu  les  galères  ,  ôc  de  ce  que  les  démarches  de  Mario  fon  au- 
tre frère,  qui  étoit  allé  àNaples  les  redemander  à  Mendofe 
avoient  été  inutiles.  Il  alla  donc  lui-même  trouver  le  duc  d'Albe 
qui  étoit  occupé  à  la  guerre  de  Piémont,  ôc  qui  alors  tenoit  con- 
feil  à  Ponte-Stura ,  avec  Jean-Bâtifte  Caftaldo  ôc  le  marquis  de 
Marignan ,  fur  les  affaires  de  la  guerre ,  pendant  que  les  nôtres 
aflTiégeoient  Vulpiano.  Il  obtint  du  duc  d'Albe  les  galères  > 
ôc  après  qu'il  les  eut  fait  ramener  à  Civitavechia ,  lePapefoI- 
îicité  par  le  facré  Collège  fit  fortir  de  prifon  le  Camerlingue  > 
après  l'avoir  obligé  à  configner  deux  cens  mille  écus  d'or  pour 
la  fureté  des  Caraffes.  Cependant  le  duc  de  Florence  ,  pour 
chalTer  toutes  nos  garnifons  du  Val  de  Chiana ,  pendant  que 
Santafiore  étoit  abfent ,  ôc  pour  rendre  plus  fur  ôc  plus  libre 
l'accès  de  la  ville  qui  étoit  réduite  à  une  extrême  difette  ,  avoir 
commandé  à  Chiappino  Vitelli  )  de  mettre  fon  armée  en  cam- 
|)agne,  de  commencer  par  attaquer  Chiufi,  ôc  enfuite  d'aller 
à  Sarteano.  Vitelli  s'empara  en  chemin  de  Pienza^  qui  avoit 
été  tant  de  fois  pris  ôc  repris ,  ôc  de  peur  qu'il  ne  tombât  do- 
rénavant entre  les  mains  des  François ,  il  en  fit  rafer  les  mu- 
railles. Le  comte  de  Rados  Albanois  furprit  en  même  tems 
des  lettres  écrites  par  un  certain  Siennois  qui  étoit  alors  à  Ra- 
dicofani  ;  ôc  foit  qu'elles  fuffent  fmcercs ,  ou  qu'il  les  eût  écri- 
tes exprès  ,  à  deffein  d'impofer ,  elles  troublèrent  les  projets 
de  Côme.  Ces  lettres  portoient  que  Radicofani  n'ctoit  pa^  li 


6io  HISTOIRE 

bien  fortifié  qu'on  ne  pût  facilement  s'en  rendre  maître  ,  fi 
Henri  IL  l'ennemi  tournoit  fes  pas  de  ce  côté-là.  On  y  ajouta  foi  ;  &  com- 
j  y  5  y.  me  cette  place  étoit  d'auffi  grande  importance  ,  que  Chiufi  ou 
Sarteano  (  car  ce  payis  de  montagnes  ,  qui  s'étend  jufqu'à 
Montalcino  ,  ôc  par  où  l'on  va  de  Pitigliano  &  de  Caftro  dans 
la  Tofcane  ,  étoit  fermé  par  la  prife  de  Radicofani  )  Vitelli 
p^r  le  confeil  du  duc  de  Florence  y  conduiiit  fon  armée. 

Lorfqu'on  eut  fait  venir  par  des  chemins  détournez  &:  dif- 
ficiles quatre  pièces  de  canon  d'Arezzo  ,  6c  qu'on  eut  fait  brè- 
che à  la  place ,  on  donna  l'alTaut.  Mais  les  Italiens  ôc  les  Ef- 
pagnols  efcaladerent  la  muraille  avec  Ci  peu  d'ardeur ,  qu'ils 
furent  repouflez  fans  peine.  Ce  fut  en  vain  que  les  officiers  fe 
mirent  à  leur  tête  pour  les  animer  par  leur  exemple  :  leurs  ex- 
hortations ôc  leurs  menaces  furent  inutiles.  On  donna  un  fé- 
cond affaut ,  avec  auffi  peu  de  fuccès.  VitelH ,  fur  les  promeiïes 
que  lui  firent  les  Allemands  de  combattre  courageufement, 
avoir  réfolu  d'attaquer  une  troifiéme  fois  la  place  par  un  autre 
endroit  ,  lorfque  Côme  jugea  à  propos  de  faire  revenir  l'ar- 
mée 3  parce  que  l'on  étoit  fur  la  fin  d'Odobre  ^  ôc  que  lespluyes 
croient  fréquentes.  Les  nôtres ,  félon  le  rapport  de  ceux  qui 
ont  écrit  l'hiiloire  de  Tofcane  ,  perdirent  alors  une  belle  oc- 
cafion  de  fe  rendre  maîtres  de  Sienne  ^  qui ,  fi  on  les  en  croit, 
étoit  réduite  à  une  fi  grande  extrémité,  que  malgré  les  foins  Ôc 
les  dcpenfes  du  duc  de  Florence  ,  qui  y  faifoit  tous  les  jours 
porter  des  vivres  qu'on  amenoit  par  mer  à  Livourne  de  la 
Fouille  ôc  de  la  Sicile ,  il  y  en  refloit  à  peine  pour  quinze  jours. 
De  forte  que  fi  l'on  eût  aflemblé  les  troupes  d'Ottavio  Far- 
neze,  ôc  des  places  voifines,  avec  celles  qu'on  croyoit  que  le 
Pape  (qui  s'étoit  déjà  accordé  avec  le  Roi  )  auroit  fournies  ,  il 
n'y  a  point  de  doute  qu'on  n'eût  repris  Sienne,  avec  plus  de 
facilité  qu'elle  n'avoir  été  prife. 

Bernard  de  Mendofe  ,  qui ,  en  attendant  l'arrivée  du  duc 
d'Albe,  avoir  la  conduite  des  affaires  dans  le  royaume  deNa- 
ples ,  étoit  venu  alors  fur  les  frontières  de  l'Etat  Eccléfiaftique, 
avec  huit  mille  hommes  d'infanterie,  ôc  quinze  cens  chevaux, 
pour  intimider  le  Pape  ôc  les  Carafi'es,  avant  qu'ils  fc  fufient 
déclarez  contre  Philippe  ^  ôc  par  ce  moyen  les  détourner  des 
deffeins  qu'il  avoient  déjà  pris ,  mais  qui  étoient  encore  cachez. 
Le  Pape  à  la  vérité  parut  d'abord  témoigner  du  chagrin ,  ou  du 

repentir  3 


DE  J.   A.  DE  THOU;  Liv.    XVL       ^n 
repentir  i  il  fit  un  choix  de  quelques  Cardinaux ,  ôc  leur  don-  — i^— f 
na  ordre  de  chercher  un  moyen  de  mettre  la  paix  ôc  l'union  Henri  IL 
entre  deux  puifians  Princes.  Cependant  pour  ne  pas  donner     i  ^  <  <, 
lieu  au  duc  d'Albe  depenfer  de  lui  peu  favorablement,  il  avoit 
feverement  défendu  qu'on  levât  des  foldats  dans  les  terres  de 
i'Eghfe  j  &c  il  avoit  donné  ordre  à  Ottavio  Farneze  qui  étoit 
encore  au  fervice  du  Roi,  de  renvoyer  au  plutôt  les  troupes    Ottavio  Far* 
quil  avoit  a  Cauro  ôc  a  retmano.  Ottavio  en  tut  indigne,  ôc  dans  le  parti 
comme  il  étoit  déjà  irrité  contre  le  Roi ,  de  ce  qu'il  n'avoit  ^^    l'Empc- 
pas  eu  le  commandement  dans  la  guerre  de  Tofcane ,  il  fe  re- 
tira à  Parme ,  ôc  ayant  quitté  le  parti  de  la  France ,  il  traita  dans 
la  fuite  avec  l'Empereur  ôc  le  roi  Philippe ,  par  i'entremife  du 
duc  d'Albe. 

Tandis  que  le  Pape  étoit  incertain  s'il  feroit  la  guerre  ou 
la  paix,  le  cardinal  Caraffe,  toujours  ennemi  du  repos,  en- 
gagea les  François  à  reprefenter  au  S.  Père  le  péril  où  il  étoit 
expofé  j  à  lui  rappeller  les  injures  qu'il  avoit  reçues,  Ôc  qu'il 
n'oublioit  pas  facilement;  ôc  par  ce  moyen  faire  pancher  du 
côté  de  la  guerre  fon  efprit  déjà  ébranlé  par  d'autres  motifs. 
On  n'eut  pas  beaucoup  de  peine  à  engager  le  Pontife  à  pren- 
dre plutôt  le  parti  de  la  guerre ,  que  celui  de  la  paix.  Le  car- 
dinal Caraffe  fe  fervit  pour  cela  d'un  moyen  efficace  :  il  avoit 
fondé  depuis  long-tems  les  difpofitions  du  cardinal  de  Lor- 
raine ,  avec  qui  il  avoit  été  Hé  autrefois  d'une  étroite  amitié. 
L'affaire  fut  mife  en  délibération  dans  le  Confeil  du  Roi , 
après  l'arrivée  de  Rucellai  en  France.  Anne  de  Montmorenci, 
qui  étoit  déjà  avancé  en  âge,  ôc  par  confequent  moins  touché 
des  idées  de  gloire ,  ôc  qui  d'ailleurs  appercevoit  en  tout  cela 
de  la  mauvaife  foi  ôc  de  l'artifice,  dit  que  cette  guerre  lui  pa- 
roiffoit  être  à  contre-tems ,  ôc  peu  convenable  à  la  fituation  des 
affaires  :  Qu'on  étoit  fur  le  point  de  faire  dans  peu  la  paix , 
ou  une  trêve  avec  l'Empereur  ôc  le  Roi  fon  fils;  qu'on  ne  pour- 
roit  la  rompre,  fans  en  faire  rejetter  la  faute  fur  nous,  fi  fous 
prétexte  de  protéger  le  Pape ,  on  portoit  la  guerre  en  Italie  : 
Qu'ainfi  il  faîloit  fufpendre  cette  délibération ,  jufqu'à  ce  qu'on 
eût  des  nouvelles  certaines  de  la  négociation ,  au  fujet  de  la 
paix  avec  l'Empereur,  qui  devoir  fe  conclure  par  I'entremife 
des  Anglois  :  Que  cela  étoit  beaucoup  plus  avantageux  à  la 
France. 

Tome  IL  H  h  h  h 


612  HISTOIRE 

Le  cardinal  de  Lorraine  ^  dont  l'efprit  brouillon  aimoit  les 
xj         77  nouveaux  projets,  &  qui,  à  l'humeur  guerrière  près ,  reffeni- 
bloit  aflez  au  cardinal  Caraffe ,  fondé  fur  le  nom  d'Anjou  qui 
^  >  >'     avoir  été  autrefois  dans  fa  famille,  avoit  fes  vues  ôc  fes  efpe- 
Ambition  du  rauccs  fur  le  royaume  de  Naples,  pour  l'aggrandifTement  par- 
LwTaine?       ticulier  de  fa  Maifon.  Comme  il  étoit  perfuadé  que  fi  l'on  faifoit 
la  guerre  de  ce  côte  là ,  le  duc  de  Guife  fon  frère  auroit  in- 
failliblement le  commandement ,  il   applaudit  à  l'inclination 
qu'avoit  le  Pape  pour  la  guerre.  Il  fut  d'avis  qu'on  ne  laiffât 
pas  échaper  une  occafion  fi  favorable  d'étendre  en  Italie  l'Em- 
pire des  François^  qui  ayant  autrefois  reçu  des  Papes  le  royau- 
me de  Naples,  pourroientle  recouvrer  aifément,  aidez  delà 
même  faveur,  ôc  particulièrement  de  celle  de  Paul  IV.  qui 
étant  d'une  illuflre  maifon  de  ce  Royaume,  releveroit  par  fon 
feul  crédit  les  fa£tions  d'Anjou  prefque  éteintes.  Il  ajouta  que  ce 
projet  de  la  paix  avec  l'Empereur  ôc  le  Roi  fon  fils  n'étoit  pas 
afTez  important,  pour  que  ceux  qui,  fans  fe  mettre  en  peine 
de  l'opinion  des  hommes,  ne  dévoient  penfer  qu'à  la  gloire 
du  nom  François  ,  préféraffent  l'incertain  au  certain.  Il  tint 
encore  d'autres  difcours  flatteurs  ôc  féduifans ,  qui  gagnèrent 
facilement  l'efprit  du  Roi  enflé  de  quelques  heureux  fuccès> 
ôc  qui  étoit  entièrement  livré  au  duc  de  Guife,  ôc  à  fes  parti- 
fans.  Le  Connétable  de  Montmorenci  n'approuva  pas  cette 
réfolution  >  mais  aufli  il  ne  s'y  oppofa  pas ,    accoutumé  par 
Politique    une  pernicieufe  habitude  à  la  complaifance  ôc  à  la  flatterie  , 
du^Comilta-  ^'^^^  ordinaire  des  courtifans  :  il  comptoit  d'ailleurs  que  tout 
ble.  le  mauvais  fuccès  de  cette  guerre,  que  fa  prudence  lui  fai- 

foit prévoir ,  feroit  entièrement  mis  fur  le  compte  des  Guifes  ; 
ainfi  il  ne  voulut  point  contredire  le  Roi.  Mais  il  fe  repen- 
tit dans  la  fuite  de  cette  conduite  j  où  il  y  avoit  plus  de  po- 
lidque  ôc  de  malignité,  que  de  droiture  ôc  de  bonne  inten- 
tion. Car  lorfque  la  trêve  eut  été  rompue ,  ôc  que  le  duc  de 
Guife  eut  mené  en  Italie  la  meilleure  partie  des  troupes  Fran- 
çoifes  ,  il  fut  lui-même  défait  dans  la  bataille  qui  fe  donna 
auprès  de  S.  Quentin  j  ôc  comme  le  vulgaire  ne  juge  que  par 
les  événemens ,  il  s'attira  plus  de  haine  qu'il  n'en  avoit  vou- 
lu attirer  à  fon  rival. 

On  envoya  donc  au  Pape  le  cardinal  de  Lorraine,  qui  s'é- 
tant  joint  à  Lyon  au  cardinal  de  Tournon ,  partit  au  mois  de 


~Yt 


DE  J.  A.  DE  THOU,  Liv.  XVI.        613 

Septembre  pour  Rome,  où  il  le  fit  entrer  dans  cette  affaire ^  ■-«—«. 
en  quelque  forte  contre  fon  gré.  Ce  Cardinal  prévit  les  fuites  Tj  ]  77 
de  cette  guerre,  comme  le  Connétable  de  Montmorenci , 
mais  il  ne  les  diffimula  pas  comme  lui.  Ayant  verfé  beaucoup  j  j  ^' 
de  larmes ,  il  déplora  les  malheurs  qui  alloient  fondre  fur  la  Le  cardinal 
France  5  prit  le  ciel  à  témoin  qu'il  n'y  avoit  aucune  partj  &  ^l  bo°n"'ci-"* 
rejettant  tout  fur  la  légèreté  011  l'ambition  du  cardinal  de  toyen,fe dé- 
Lorraine  ,  il  tâcha  fouvent  de  juftifier  fa  conduite  devant  plu-  deffem  de7al- 
fîeurs  perfonnes  illuftres  ôc  dignes  de  foi.  relagucirc 

Le  Pape  vers  ce  tems-là  avoit  fait  publier  un  Bref,  dans  le- 
quel il  étoit  dit,  que  le  Cardinal  revêtu  de  TEvêché  d'Oftie>      p.  . 
leroit  toujours  Doyen  du  lacre  Collège,  ôc  que  cette  dignité  par  rapporta 
lui  donneroit  le  pas  devant  les  Cardinaux ,  même  plus  anciens  j'o^'^^ 
que  lui.  C'eft  pour  cette  raifon  que  le  cardinal  de  Tournon 
perfuadé  qu'il  ne  pouvoit  aller  à  Rome    fans  bleffer  fa  dig- 
nité, parce  qu'il  fe  verroit  obligé  de  marcher  après  le  cardi- 
nal du  Bellay,  s'étoit  arrêté  long-tcms  à  Lyon.  Mais  le  Roi, 
follicité  par  les  lettres  continuelles  des  Caraffes ,  lui  avoit  man- 
dé exprelfément  de  partir  au  plutôt.  Enfin  le  traité  fut  figné, 
mais  tenu  fecret  :  ôc  même  le  cardinal  de  Lorraine  parut  for- 
tir  de  Rome,  fans  avoir  rien  conclu.   On  députa  aufîi-tôt  au 
Roi,  Louis  de  S.  Gelais  fieur  de  Lanfac,  pour  lui  porteries 
conditions   du  traité,  afin  qu'il  les  approuvât,  ôc  les  ratifiât. 
Le  cardinal  de  Lorraine  paffa  par  Ferrare,  où  il  fit  fçavoir  à 
Hercule  d'Efte  fon  parent ,  tout  ce  qu'il  avoit  fait  à  Rome , 
car  il  avoit  engagé  ce  Duc  malgré  fon  grand  âge  dans  cette 
dangereufe  guerre,  par  des  motifs  aufïi  frivoles  que  ceux  dont 
il  s'étoit  fervi  pour  y  engager  le  Roi. 

Il  alla  enfuite  à  Venife,  ou  après  avoir  expofé  les  mêmes 
chofes  dans  le  Sénat,  fans  cependant  parler  du  traité,  il  vit 
bien  qu'il  avoit  à  faire  à  des  têtes  fenfées,  qui  contentes  de 
témoigner  leur  bonne  volonté  pour  le  Roi ,  faifoient  voir  qu'el- 
les étoient  très  éloignées  de  faire  la  guerre.  Voici  quels  furent 
les  principaux  articles  de  ce  traité,  que  j'ai  tout  entier  entre  les  trait?  de   i" 
mains.  Que  le  Roi  Très-Chrétien  engageoit  fa  foi  de  défendre  France   avec 
Paul  IV.  ôc  le  S.  Siège  contre  tous  ceux  qui  oferoient  l'attaquer,    ^    ^^^' 
de  quelque  condition  qu'ils  fuffent,  ôc  même  de  la  plus  relevée, 
ôc  promertoit  que  ce  feroit  fon  principal  objet  dans  la  guerre 
d'Italie  :  Qu'il  prendroit  fous  fa  protection  le  cardinal  Caraffe, 

Hhhhij 


6i^  HISTOIRE 

_  le  comte  Jean  de  Montorio,  Antoine  Caraffe,  &  leuirs  hé- 

HenriII   l'i^^^J^s,  ôc  qu'il  leur  donneroit  en  Italie,  ou  en  France,  des 
j  -  ^  ^   *  biens   proportionnez  à  ceux  que  cette  guerre  pourroit  leur 
faire  perdre  :  Que  ce  traité  fubfifteroit  toujours  entre  le  Roi, 
la  perfonne  du  Pape,  ôc  le  S.  Siège,  ôc  que  dans  l'Italie  leur 
ligue  feroit  défenfive  &  ofFenfiveî  mais  que  le  Piémont  en  fe- 
roit  excepté  :  Qu'on  mettroit  en  dépôt  à  Rome  ou  à  Venife , 
au  mois  de  Février  prochain,  cinq  cens  mille  écus  d'or,  pour 
fubveniraux  frais  de  la  guerre  ,  ôc  que  le  Roi  en  fourniroit  trois 
cens  cinquante  ôc  le  Pape  cent  cinquante  :  Que  pour  le  befoin 
de  cette  guerre  le  Roi  envoyeroit  en  Italie ,  quand  il  feroit  ne- 
ceffaircdix  ou  douze  mille  hommes  d'infanterie  étrangere,avec 
cinq  cens  gendarmes ,  Ôc  autant  de  chevaux-legers ,  &  que  fa 
Majefté  donneroit  le  commandement  gênerai  de  toutes  ces  trou- 
pes à  quelque  Prince  (  par-là  on  défignoitle  duc  de  Guife  frère 
du  cardinal  de  Lorraine  )  Que  le  Pape  de  foncôté  fourniroit 
dix  mille  hommes  d'infanterie,  ou  davantage,  fi  la  neceffité  delà 
guerre  le  demandoit ,  ôc  mille  chevaux  ,  qui  feroient  entrete- 
nus de  l'argent  qui  auroit  été  mis  en  dépôt  :  Qu'il  donneroit 
des  vivres  ôc  le  paflage  libre  aux  troupes  du  Roi  :  Qu'il  fourniroit 
toutes  les  fois  qu'il  faudroit,  ôc  autant  qu'il  pourroit,  les  pièces 
d'artillerie  avec  leur  attirail ,  ôc  en  un  mot  tout  ce  qui  feroit 
neceflaire  à  la  guerre  :  Qu'on  commenceroit  à  la  faire  dans 
le  royaume  de  Naples,  ou  dans  la  Tofcane,  félon  qu'il  pa- 
roîtroit  plus  à  propos ,  ôc  que  s'il  étoit  neceflaire ,  on  pour- 
roit aufli  la  porter  dans  la  Lombardie  :  Qu'on  déclareroit  la 
guerre  à  Côme ,  afin  de  rétablir  l'ancienne  liberté  de  la  Ré- 
publique des  Florentins  :  Qu'aucun  des  conféderez  ne  feroit 
la  paix  avec  l'ennemi  commun  de  l'une  ôc  de  l'autre  Puifiance, 
ôc  même  d'une  feule  des  deux ,  fans  que  l'autre  n'en  fut  infor- 
mée, Ôc  n'y  eût  confenti  :  Que  la  repubhque  de  Venife  feroit 
comprife  dans  ce  traité,  ainfi  que  tous  les  autres  Princes  qui 
voudroient  y  accéder  pour  la  liberté  de  l'Italie. 

On  convint  aufli  que  ,  lorfque  le  Royaume  de  Naples  fe- 
roit recouvré  ,  le  Pape  ,  à  la  réferve  de  Benevent  ôc  de  fon 
territoire  qu'il  prendroit  pour  lui  ,  donneroit  ce  Royaume  à 
l'un  des  enfans  du  Roi ,  mais  non  au  Dauphin  :  Que  les  fron- 
tières de  l'Etat  Ecclefiaftique  s'étendroient  d'un  coté  jufqu'à 
San-Germano,  ôc  de  l'autre  jufqu'au  Garigliano  ,  ôc  au-delà  de 
l'Apennin ,  jufqu'à  la  rivière  de  Pefcara  i  deforte  que  tout  le 


DE  J.  A.  DE  THOU,Liv.  XVI.       6i^ 

pay'is  qui  eft  au-de(;à  dans  l'Abruzze  ,  ôc  dans  la  campagne 

de  Rome ,  ôc  outre  cela  la  ville  de  Gaëte  ,  feroient  à  l'avenir  de  Henri  II 
la  dépendance  du  Pape  :  Que  le  revenu  annuel,  qu'on  lui  payoït  j  ^  -  -  ' 
par  rapport  à  tout  ce  payis ,  feroit  augmenté  de  vingt  mille 
écus  d'or  :  Que  celui  à  qui  le  Pape  donneroit  l'inveftiture  de 
ce  Royaume ,  aiîranchiroit  les  peuples  des  impôts ,  des  tributs, 
ôc  autres  charges ,  que  les  Impériaux  ôc  les  Efpagnols  avoient 
impofées,  ôc  que  tout  feroit  remis  fur  l'ancien  pié  :  Qu'il  ren- 
droit  les  biens  ,  les  privilèges  ôc  les  droits  aux  Grands  du 
Royaume  ,  aux  gentilshommes  ,  ôc  à  tous  ceux  à  qui  on  les 
auroit  ôtés ,  pour  avoir  fuivi  le  parti  de  la  France:  Qu'il  n'exer- 
ceroit  aucune  autorité  dans  les  affaires  de  Religion  ,  fi  ce 
n'eft  dans  celles  qui  pourroient  le  concerner  ,  comme  pro- 
tecteur de  l'Eglife  :  Qu'il  ne  donneroit  aucune  atteinte 
à  la  jurifditlion  Ecclefiaftique ,  par  des  édits  y  des  appels  , 
ou  par  quelqu' autre  moyen  :  Qu'il  n'empêcheroit  point 
qu'on  apportât  librement  des  vivres  à  Rome  :  Qu'il  feroit 
foûmis  ôc  fidèle  au  Pape  ,  ôc  qu'il  fourniroit  pour  la  guerre 
quatre  cens  gendarmes  ôc  deux  galères  bien  équipées  :  Que 
dans  le  Royaume  il  ne  recevroit  aucun  banni,  iujet  du  Pape  î 
&  que  le  Pape  de  fon  côté  n'en  recevroit  aucun  des  fujets  du 
Roi ,  excepté  dans  Rome ,  qui  eft  comme  la  patrie  commune 
de  toutes  les  nations  :  Qu'on  donneroit  au  faint  Siège ,  dans  la 
Sicile  3  des  biens  dont  le  revenu  annuel  feroit  de  quinze  mille 
écus  d'or  :  Que  le  Comte  de  Montorio  pofi!ederoit  en  liberté 
ôc  de  plein  droit  dans  le  Royaume  des  terres  ,  qui  produi- 
roient  vingt- cinq  mille  écus  d'or  de  rente:  Que  le  Roi  très- 
Chrétien  envoyeroit  fon  fécond  fils  dans  le  Royaume  ,  pour 
y  être  élevé;  ôc  qu'en  attendant  qu'il  fût  parvenu  à  un  âge  affez 
avancé  pour  avoir  la  connoiffance  des  affaires ,  le  Pape  ôc  le 
Roi  choifiroient  des  perfonnes  capables  ,  qui  en  auroient  la 
conduite  :  Que  le  Roi  feudataire  ne  pourroit  être  ni  empe- 
reur ,  ni  roi  des  Romains  ,  ni  pofTeder  le  Milanez  ,  ou  la 
Tofcane  ,  ni  enfin  être  roi  de  France  :  Que  fi  cela  arrivoit , 
il  feroit  obligé  de  renoncer  au  plutôt  à  la  couronne  de  Na- 
ples  j  Ôc  que  s'il  le  refufoit^  il  perdroit  tous  les  droits  qu'il 
auroit  fur  ce  Royaume,  ôc  en  feroit  privé  :  Que  fi  l'on  nepou- 
voit  envoyer  fi-tôt  dans  le  Royaume  le  jeune  Roi,  à  cauîe  de 
fa  grande  jeuneffe  ,  cela  n'empêcheroit  pas  que  l'Etat  ne  fût 

Hhhhiij 


6i^  HISTOIRE 

gouverné  en  fon  nom  ,  par  des  perfonnes  que  le  Pape  ôc  le 
TJrrvTDT  TT  Roi  choifiroient  pour  cet  effet  j  qui  prêteroient  ferment  de 
j  -  ^  ^  ndeliteau  râpe  oc  au  Koi ,  &  promettroient  de  ne  rien  faire, 
qui  fût  contraire  à  leur  volonté  :  Que  fi  le  jeune  Roi  n'étoit 
pas  dans  un  âge  affez  avancé  pour  prêter  ferment  au  Pape ,  le 
Roi  fon  père  le  feroit  au  nom  de  ce  Prince  ,  de  la  même  ma- 
nière qu'on  Pavoit  autrefois  pratiqué  à  l'égard  de  Jules  III. 
mais  qu'auflî-tot  que  le  Roi  feudataire  auroit  atteint  un  âge 
compétent  3  il  ratifieroit  fon  ferment  ;  ôc  que  même  ,  s'il  étoit 
néceffaire,  il  le  renouvelleroit  :' Qu'il  feroit  permis  au  Pape, 
pour  diminuer  la  cherté  des  vivres ,  d'acheter  dans  la  Sicile  , 
quand  il  le  jugeroit  à  propos  ,  jufqu'à  dix  mille  mefures  de 
bled ,  ôc  de  les  faire  tranfporter  à  Rome  ,  exemptes  de  toute 
charge  ôc  de  tout  impôt  :  Que  le  Roi  donneroit  fes  ordres , 
pour  que  les  Gouverneurs  ou  autres  officiers  n'y  miffent  aucu- 
ne oppofition ,  ôc  qu'à  la  première  demande  cet  article  fe- 
roit exécuté  fans  aucune  fupercherie. 

Ce  traité  fut  fait  à  Rome  le  i(5  de  Décembre  parle  cardi- 
nal de  Lorraine  ôc  les  Carafîes.  Mais  on  étoit  déjà  convenu 
avec  le  duc  de  Ferrare ,  le  1 3:  de  Novembre ,  qu'il  auroit  le 
commandement  des  armées  dans  toute  l'Italie,  excepté  dans 
le  Piémont  :  Qu'il  regarderoit  fans  aucune  exception  les  alliez 
du  Roi  comme  les  fiens  ,  ôc  qu'il  tiendroit  pour  ennemis  les 
ennemis  de  la  France  :  Que  s'il  plaifoit  au  Roi  d'envoyer  de 
France  en  Italie  quelque  Prince ,  il  auroit  le  commandement 
des  armées  ,  en  l'abfence  du  duc  de  Ferrare  :  Que  ce  duc 
donneroit  un  libre  paffage  fur  fes  terres  aux  troupes  Françoi- 
fes  y  ôc  leur  fourniroit  des  vivres ,  ôc  qu'il  refuferoit  l'un  ôc  l'au- 
tre aux  ennemis  :  Que  le  Roi  lui  payeroit  tous  les  mois  une 
penfion  de  deux  mille  écus  dor  :  Qu'il  prendroit  fous  fa  pro- 
tection le  duc  de  Ferrare ,  ôc  toutes  les  places  qu'il  pofTedoit 
alors,  avec  celles  qu'il  devoit  poffeder,  ôc  feroit  obligé  de  les 
défendre,  comme  les  fiennes  propres  :  Que  pour  cela  le  Roi 
entretiendroit ,  félon  l'ufage  du  Royaume  ,  cent  gendarmes  , 
deux  cens  chevaux-legers ,  ôc  deux  mille  hommes  d'infanterie: 
De  plus ,  qu'on  mettroit  en  dépôt  trois  cens  mille  écus  d'or, 
ôc  que  fi  les  coffres  du  Roi  ne  pouvoieut  pas  les  fournir ,  on 
les  emprunteroit  des  Banquiers  :  Qu'on  payeroit  tous  les  ans 
au  duc  de  Ferrare  vingt  mille  écus  d'or  ,  lorfqu'on  auroit 


gii  Hiiw  mw  M'  I  y  .T  1^gt 


DE  J.  A.  DE  THO  U,  Li  v.  XVI.        €17 

recouvré  le  royaume  de  Naples,  ôc  quinze  mille,  quand  la  Tof- 

cane  feroit  réduite  :  Qu'on  lui  donneroit  des  biens,  dont  le  Henri  II. 

produit  feroit  de  cinquante  mille  écus  d'or ,  lorfqu'on  {q  Cq-     1  t  î  T. 

roit  emparé  de  l'Etat  de  Milan  5  ôc  que  pour  gage  on  lui  met- 

troit  Crémone  entre  les  mains  :  Que  le  duc  de  Ferrare  de  fon 

côté  feroit  obligé  de  fournir  toute  l'artillerie  avec  fon  attirail , 

de  la  poudre  ôc  des  boulets  :  Qu'il  lui  feroit  libre  d'engager 

Camille  Colonne  dans  le  parti  du  Roi ,  &  de  s'en  fervir  dans 

cette  guerre  ;  ôc  qu'en  ce  cas  le  Roi  feroit  obligé  de  lui  payer 

tous  les  mois  une  penfion  de  trois  cens  écus  d'or. 

Tandis  que  ces  chofes  fe  pafToient  à  Rome  ôc  à  Ferrare ,  HoRiiitcz  en 
Corneille  Bentivoglio  étant  forti  de  Montalcino ,  furprit  Ot-  ^^' 
tieri  Ôc  Montaione  ,  places  qui  appartenoient  à  Sinolfo  ,  no- 
ble Siennois ,  qui  à  la  perfuafion  de  François  de  iTolede ,  avoit 
depuis  peu  abandonné  le  parti  du  Roi.  Comme  cette  expé- 
dition avoit  ouvert  un  pafTage  de  la  campagne  de  Rome  dans 
la  Tofcane,  Corne  s*étoit  perfuadé  que  le  bruit  qui  couroit  à 
Rome  ôc  parmi  les  François  ,  au  fujet  du  CiégQ  de  Sienne , 
avoit  quelque  fondement  j  ôc  que  la  ville  étant  réduite  à  une 
extrême  néceflité  par  la  difette  des  vivres ,  ôc  la  mutinerie  de  la 
garnifon ,  il  y  avoit  apparence  qu'on  pourroit  s'en  rendre  maître 
fans  beaucoup  de  peine  :  c'eft  ce  qui  l'avoir  engagé  à  deman- 
der à  Philippe  roi  d'Angleterre  un  emprunt  de  cent  mille  écus 
d'or  ,  pour  faire  cette  guerre.  Cependant  Tolède  étant  mort 
à  Sienne, Philippe  donna  pour  gouverneur  à  cette  ville  le  car- 
dinal de  Burgos,  François  de  Mendofe ,  qui  au  nom  de  Phi- 
lippe fit  compter  au  duc  de  Florence  foixante  mille  écus  d'or, 
afin  d'en  employer  vingt  mille  à  foulager  la  néceffité  des  ha- 
bitans ,  ôc  le  refte  au  frais  de  la  guerre  préfente.  Le  cardinal 
de  Burgos  s'étant  acquis  à  fon  arrivée  :,  tant  par  cette  libéra- 
lité que  par  l'opinion  qu'on  avoit  de  fa  haute  pieté,  l'affeâiion 
deshabitans,  traita  d'une  autre  manière  avec  Come  ,  que  n'a- 
voit  fait  Tolède  fon  parent ,  qui  fans  doute  favorifoit  fes  in- 
térêts. Mais  le  duc  de  Florence  prévint  ôc  furmonta  ,  avec  fon 
adrefle  Ôc  fa  diflimulation  ordinaire  j  toutes  les  difîicultez  qui 
pouvoient  naître. 

Lorfqu'on  eut  pris  Vulpiano  ,  ôc  que  les  nôtres  eurent  tenté 
inutilement  de  furprendre  Ponte-Stura ,  le  duc  d'Albe  voyant 
les  troupes  Françoifes  difperfées  ,  avoit  diftribué  les  fiennes 


€iÉ    ~  HISTOIRE 

I    I  dans  les  ganilfons  :  Bernardin  de  Mendofe  ,  qui ,  comme  nous 

Henri  II  ^^'^^^  ^^)^  ^^^  '  ^^^^^  ^'^"^  ^'^^  ^^^  frontières  de  l'Etat  Ecclé- 
fiaftique ,  s'étoit  auflî  retiré  avec  les  Hennés.  Vers  ce  même 
tems ,  Philippe  avoit  envoyé  Garcilaflb  de  la  Vega  au  Pape 
avec  des  lettres  remplies  de  complimens ,  afin  d'ôter  à  ce  Pon- 
tife ombrageux  tout  fujet  de  former  quelque  nouveau  projet. 
Le  Pape  de  fon  côté ,  avoit  mis  fes  troupes  en  quartier  d'hy- 
ver  ,  &  fe  contentoit  de  faire  fortifier  Palliano  ,  Nettuno  ôc 
Anagni. 

Le  duc  de  Florence  ayant  reçu  de  Philippe  l'argent  dont 
nous  avons  parlé  ci-deffus  ^  pour  ne  pas  donner  lieu  de  croire 
qu'il  demeuroit  fans  rien  faire ,  réfolut ,  quoiqu'à  contre-tems  , 
de  fe  venger  de  la  prife  des  places  qui  appartenoient  à  Sinolfo. 
Il  mit  donc  fou  armée  en  campagne ,  ôc  en  donna  la  conduite 
..,^  à  Santafiore,  qui ,  chemin  faifant ,  s' étant  emparé  de  la  Serre, 

teano  pai-  uiarcha  vers  Chiufi  ,  6c  commença  par  attaquer  Sarteano.  Un 
Santafiore.  capitaine  François  commandoit  dans  cette  place ,  avec  Fauf- 
tino  de  Camerino ,  homme  fort  brave.  Lorfqu'ils  eurent  re- 
fufé  de  fe  rendre  à  la  fommation  qui  leur  fut  faite ,  les  allié- 
geans  braquèrent  contre  la  ville  fix  pièces  de  canon  ,  qui  en 
abbatirent  les  murailles.  La  garnifon  fe  retira  au(Ti-tôt  avec 
les  habitans  dans  le  château ,  ôc  abandonna  la  place  à  l'enne- 
mi ,  qui  la  pilla.  Les  affiégeans  trouvèrent  plus  de  difficulté 
dans  l'attaque  du  château.  Cependant  ils  étoipnt  perfuadez  que 
tout  ce  qu'ils  avoient  fait  étoit  inutile  j  fi  les  François  en  ref- 
toient  les  maîtres.  La  difficulté  étoit  ^  que  la  citadelle  ne  pou^ 
voit  être  battue  que  du  côté  qui  eft  enfermé  dans  la  ville  :  fa 
feule  fituation  mettoit  à  couvert  des  efforts  de  l'ennemi ,  tous 
les  autres  cotez ,  qui  étoient  en  dehors, 

Santafiore  ayant  fait  combler  de  terre  les  maifons  de  U 
ville  qui  étoient  vis-à-vis  de  la  citadelle ,  en  forma  comme  des 
plate-formes  fur  lefquelles  il  fit  drefler  fes  batteries.  Les  affié- 
gez  firent  en  même  tems  un  retranchement  derrière  le  mur. 
Dès  que  la  brèche  fut  faite  ,  les  ennemis  montèrent  à  l'affaut  î 
mais  ils  furent  repouflez  avec  beaucoup  de  perte  ;  ce  qui  néan- 
moins ne  leur  fit  pas  abandonner  leur  entreprife.  Après  qu'ils 
eurent  levé  de  nouvelles  troupes ,  ôc  fait  venir  des  canons  de 
Montepulciano  ôc  de  Lucignano ,  avec  des  Efpagnols  d'Or- 
bitello,  ôc  dç  Portercole  ,  ils  commencèrent  à  miner  le  grand 

baftion  5 


DE   J.   A.    DE   T  H  O  U,  Liv.  XVI.     <fip 

baftion  j  en  quoi  Frédéric  de  Montauti ,  qui  comiiiandoit  les  _«,._ 
Italiens ,  rendit  de  grands  fervices.  Enfin  les  affiégez  voyant  7j         t7 
qu'il  n'y  avoit  plus  de  fecours  à  efperer^  &  que  les  vivres  com-      ^^^^ 
men<;oientà  leur  manquer,  parlèrent  de  capituler;  ils  avoient     '  ^  3"  J* 
été  informez  que  Jean  Gaeliardo,  qui  harceloit  les  ennemis    ,      ,      r 
par  des  courles  contmuelles ,  avoit  ete  derait  avec  les  troupes,  rend. 
Ôc  que  Gagliardo  lui-même  avoit  été  fait  prifonnier.  On  con- 
vint donc  que  les  affiégez  fortiroient  ,  vie  ôc  bagues  fauves. 
Comme  l'ennemi  ne  voulut  jamais  que  Fauftino  &  quelques- 
uns  de  fes  gens  fuffent  compris  dans  la  capitulation  ,  il  fut  con- 
clu, que  les  autres  fortiroient ,  ôc  que  Fauftino  ôc  fes  gens  refte- 
roient  dans  la  citadelle.  Il  en  fortit  quatre  cens  hommes  bien 
armez.  Fauftino,  la  nuitfuivante  ,  voyant  qu'il  ne  pouvoitpar 
fa  fermeté  ôc  fon  courage  engager  fes  compagnons  à  défen- 
dre la  citadelle,  fe  fit  jour  avec  eux  Fépée  à  la  main ,  au  tra- 
vers des  ennemis  j  ôc  après  avoir  taillé  en  pièces  un  corps  de 
garde  Allemand  ,  arriva  fans  perte  à  Chiufi.  Le  château  étant 
ainfi  abandonné,  on  en  donna  la  garde  à Bombaglino  d'Arez- 
zo,  qui  dans  TafTaut  avoit  couru  rifque  de  perdre  la  vie  j  les 
ennemis  prirent  bien-tôt  après  Cetona  ,  ôc  quelques  places 
voifines. 

Fendant  le  fiége  de  Sarteano  ,  on  livra  un  combat  entre 
Chianciano  ôc  Chiufi  ,  où  Jean-Bâtifte  Martini  ayant  eu  fon 
cheval  tué  fous  lui ,  fut  fait  prifonnier  avec  deux  capitaines. 
Philippe  Alamanni  tomba  entre  les  mains  des  Fran(;ois  ,  qui 
perdirent  auiïi  quelques-uns  des  leurs ,  mais  aucun  officier  de 
diftindion.  Comme  le  mois  de  Décembre  étoit  fort  avancé  > 
l'ennemi  ne  voulut  pas  aller  à  Chiufi  ,  parce  que  le  fiége  en 

Ï)aroifibit  fort  difficile  ,  ôc  le  fuccès  très-incertain;  ôc  que  d'ail- 
eurs  ceux  qui  étoient  fortis  de  Sarteano ,  s'y  étoient  retirez. 
Dans  ce  même  tems  Jean-Jacque  Medichino ,  marquis  de  Ma-  ^'^^^^  ^u  mar- 
rignan  ,  étant  venu  de  Piémont  à  Milan  ,  tomba  dans  une  ma-  nanan.^Soa' 
ladie  caufée  par  de  longues  veilles ,  ôc  des  travaux  continuels ,  ongine  ,  & 
6c  y  mourut ,  le  huitième  jour  de  Novembre.  Le  vingt-un  du       "^*^  "^* 
même  mois ,  on  fit  fes  obféques  avec  beaucoup  de  magnifi- 
cence, ôc  le  duc  d'Aibe  y  affifta  avec  la  première  NoblcfTe  de 
la  province.  Le  marquis  de  Marignan  étoit  de  bafle  extrac- 
tion ,  ôc  fon  perc ,  appelle  Bernard ,  étoit  fermier  des  impôts 
de  Milan.    Il  s'infinua  dans  la  maifon  de  Medicis  ,  par  la 
Tome  IL  liii 


€20  HISTOIRE 

■        reflemblance  du  nom,  ôc  fut  lui-même  l'artifan  de  fa  fortune  i. 

Henri  II.  ^  ^^  ^^^^^  ^^  ^^^  ^^^^^  '  J^^^^  Angelo  ,  qui  parvint  dans  la 
j  ^  ^  fuite  à  la  Papauté'.  Dans  fa  jeunefTe  il  avoit  donné  des  preu- 
ves d'une  hardiefle  prompte  à  tout  entreprendre  ,  &  par  ce 
moyen  il  et  oit  parvenu  à  un  pofte  confidérable  dans  la  maifon 
de  Jérôme  Morone.  François  Sforee  dernier  duc  de  Milan  ,■ 
qui  foupçonnoit  avec  raifon  le  vicomte  de  Monfignorino  :,  à 
caufe  du  crédit  qu'il  avoit  parmi  le  peuple  ,  réfolut  ,  par  le 
confeil  de  Morone  ,  de  fe  fervir  de  Medichino  ôc  du  capi- 
taine Pozzino  y  pour  fe  défaire  du  Vicomte.  Après  l'cxécutioa 
de  cet  affaflinat ,  Sforee  ne  voulant  pas  en  être  regardé  com- 
me l'auteur  ,  donna  des  ordres  fecrets  pour  qu'on  tuât  Pozzino  ; 
ôc  que  par  ce  moyen  on  ne  pût  fçavoir  la  vérité.  Il  eft  vrai- 
femblable  qu'il  auroit  fait  le  même  parti  à  Medichino,  fi  ce- 
lui-ci n'eût  éludé  fes  artifices  par  un  artifice  tout  contraire- 
Morone  lui  avoit  donné  une  lettre  pour  le  Gouverneur  de 
Muflb ,  Fort  fitué  fur  le  bord  du  lac  de  Como  ,  d'où  il  re- 
garde le  payis  des  Suiffes  :  fous  prétexte  de  recevoir  Medichino 
dans  le  Fort  ,  il  ordonnoit  par  cette  lettre  qu'on  fe  défît  de 
lui.  Medichino  ayant  preiTenti  le  deftin  qu'on  lui  préparoit, 
contrefit  adroitement  une  autre  lettre ,  qui  paroiffant  écrite  de 
la  main  de  Sforee ,  portoit  que  le  Gouverneur  remît  la  cita- 
delle entre  les  mains  de  Medichino  ,  &  qu'il  partît  prompte^ 
ment  pour  Milan.  S'étant  rendu  maître  par  cette  rufe  du  châ- 
teau de  Muflfo  il  obligea  Sforee  ,  par  l'intérêt  qu'il  avoit  à 
tenir  fecret  l'afi^aflinat  du  Vicomte ,  ou  de  dilTîmuler  fa  fuper- 
cherie ,  ou  de  traiter  avec  lui  à  des  conditions  juftes  ôc  raifon-^ 
nables. 

Le  Roi  %  les  Vénitiens ,  ôc  le  Pape  ayant  dans  la  fuite  fait 
enfemble  un  traité  fecret ,  Medichino  entreprit  l'an  i$26  de 
lever  fix  mille  Suifles  au  nom  des  Puiffances  alHées  ,  étant  dans 
un  lieu  où  il  fe  voïoit  à  portée  de  fe  charger  de  cette  commiffions 
en  quoi,  félonie  rapport  de  Guicciardin  ,  ilfitparoître  de  l'ava-- 
rice.  Deux  ans  après ,  à  la  foUication  d'Antoine  de  Levé ,  il 
paffa  du  côté  de  l'Empereur  ,  ôc  reçut  en  échange  du  châ- 
teau de  Muiïb ,  la  ville  de  Marignan ,  d'où  il  fut  appelle  le 
marquis  de  Marignan.  Depuis  ce  tems-là,  il  fut  toujours  charge 

T.  Cefut  Pie  IV.fuccefTeurdcJPauI    |        x.  François  I,- 
IV.  élu  Pape  en  i^S9'  I 


DE  J.  À.  DE  THOU,Liv.  XVÎ.  €2% 
des  emplois  les  plus  confiderables  de  la  guerre.  Dans  celle  ■  ■  « 
de  Hongrie  ,  &  peu  après  dans  l'expédition  de  Charle  duc  de  Henri  1 1. 
Savoye  contre  Genève  ,  il  eut  le  commandement  de  l'infan-  i  j  c  c. 
terie  Italienne.  Enfuite  dans  la  guerre  d'Allemagne ,  qui  fut 
la  plus  grande  de  toutes ,  il  fut  grand-Maître  de  l'artillerie.  Il 
s'acquit  encore  une  grande  réputation  dans  celle  de  Parme  & 
de  Tofcane ,  &  par  la  prife  de  Sienne.  L'Empereur  néanmoins 
&  le  duc  de  Florence ,  mécontens  de  fes  retardemens  &  de  fa 
lenteur ,  la  lui  avoient  fouvent  reprochée  par  des  lettres  &  par 
dts  exprès  envoyés  de  leur  part ,  comme  s'il  n'eût  fait  fervir 
cette  guerre  qu'à  fes  propres  intérêts.  Ce  fut  un  homme  d'un 
efpritvif,  mais  fourbe,  robufte  de  corps ^  &  infatigable  dans 
les  exercices  militaires ,  accoutumé  aux  veilles  &  aux  travaux  : 
en  un  mot ,  fi  l'on  excepte  fon  humeur  féroce  &  cruelle ,  & 
fa  cupidité  infatiable ,  il  doit  fans  contredit  être  mis  au  nom- 
bre des  grands  Capitaines  de  fon  fiécle.  Au  refte  quoi  qu'il 
aimât  extraordinairement  à  piller ,  il  faifoit  néanmoins  un  bon 
iifage  de  fes  éxadions  ,  qu'il  employoit  à  vivre  magnifique- 
ment, &  à  bâtir  de  fuperbes  édifices.  Il  padbit  fouvent  les 
jours  &  les  nuits  dans  les  jeux  de  hazard  :  ce  que  je  blâ- 
merois  peut-être  davantage ,  fi  ce  défaut  n'étoit  ordinaire  aux 
gens  de  guerre.  On  porta  d'abord  fon  corps  à  Marignan  j  mais 
enfuite  par  l'ordre  de  Pie  I V.  fon  frère ,  il  fut  tranfporté  à  Mi- 
lan ,  où  fa  mémoire  fut  honorée  d'un  Maufolée  fuperbe ,  em- 
belli de  colomnes  d'un  travail  fingulier ,  qu'on  avoit  fait  venir 
de  Rome. 

Après  la  mort  du  marquis  de  Marignan  ,  le  duc  d'Albe 
ayant  été  appelle  ailleurs ,  Philippe ,  par  le  confeil  de  Jean- 
Baptifte  Caftaldo ,  nomma  pour  gouverneur  du  Milanez ,  le 
cardinal  de  Trente,  Chriftophle  Madruceî  (i)  homme  d'un 
caradére  aimable ,  qui  s'étant  attiré  l'amitié  des  fept  éledeurs 
de  l'Empire  ,  &  même  des  Princes  proteftans ,  avoit  beaucoup 
travaillé  pour  les  affaires  d'Allemagne ,  &  avoit  rendu  de  grands 
fervices  à  l'Empereur  en  plufieurs  occafions  importantes.  On 
lui  joignit  le  marquis  de  Pefcaire  pour  avoir  fous  lui  le  com- 
mandement des  armes.  Les  chofes  ayant  été  ainfi  réglées 
dans  le  Milanez  &  dans  le  Piémont  ,  le  duc  d'Albe  vint  à 
Gènes.  Lorfqu'il  fut  arrivé  à  Lîvourne ,  le  duc  de  Florence 

(i)  On  raopelle  fouvent  le  cardinal  Madrucci 

Tome  IL  liii  ij  ^ 


^22  HISTOIRE 

&  le  cardinal  de  Btirgos  vinrent  audevant  de  lui  ;  &  après 
iT  T  T    qu'il  eut  conféré  quelque  tems  avec  eux ,  comme  il  étoit  déjà 

informé  du  traité  conclu  avec  la  France ,  il  partit  de-ià  pour 
Naples.  On  avoit  auparavant  fait  de  nouvelles  levées  en  Ef- 
pagne  ,  &  on  y  avoit  fait  embarquer  cinq  mille  hommes  pour 
ritalic. 

Le  baron  de  la  Garde  (i)  qui  commandoit  dix  Galères,  fur 
lefquelles  il  avoit  tranfporté  à  Civita-Vecchia  le  cardinal  de 
Lorraine  &  le  cardinal  de  Tournon ,  ayant  été  furpris  par  une 
tempête  ,  fut  obligé  de  relâcher  à  l'ifle  de  Corfe ,  dans  le  port 
de  Sanfiorenzo.  La  flote  Efpagnole  qui  portoit  à  Gènes  les 
nouvelles  levées,  avoit  auffi  été  battue  de  la  même  tempête, 
&  n'ayant  pu  continuer  fa  route  ,  elle  avoit  mouillé  à  une  ca- 
le peu  éloignée  du  port  olt  les  François  avoient  touché.  Le 
Baron  ayant  appris  leur  arrivée  ,  fe  tint  quelque  tems  en  repos , 
afin  de  reprendre  fes  forces ,  il  fondit  enfuite  inopinément  fur 
les  Efpagnols ,  qui  croyant  que  c'étoient  des  pirates  Turcs ,  fu- 
rent facilement  mis  en  fuite.  Il  y  eut  deux  vahfeaux  de  charge 
coulés  à  fond ,  parce  qu'étant  trop  chargés ,  ils  n  avoient  pu  fui- 
vre  les  autres  j  ils  portoient  environ  mille  Efpagnols ,  dont  une 
partie  furent  noyés ,  '&  les  autres  mis  à  la  chaîne. 
-,      cf  .        Dans  ce  même  tems  Bone  Sforce  ,  mère  de  Sisfifmond  Au- 

Bone  Sforce  .    i      x>   i  o      i'tt  i     n  j      t  j 

vient  en  itu-  gufte  rox  de  Pologne,  &  dllabelle  mère  de  Jean  prince  de 
lie.  Sa  con-  Xranfilvanie ,  étant  ennuyée  de  demeurer  avec  fon  fils ,  quitta 
la  Pologne ,  &  vint  en  Italie  ,  oi\  elle  fut  recjuë  avec  magnifi- 
cence à  Venife.  Un  grand  nombre  de  Sénateurs  ,  &  cent  des 
premières  Dames  de  la  ville  allèrent  au-devant  d'elle  fur  le  Bu- 
centaure  5  &  enfuite  accompagnée  du  cardinal  Hippolyte  de 
Ferrare  &  d'Orhon  Truchfes  cardinal  d'Ausbourg,  elle  fut  con- 
duite en  grande  pompe  au  palais  d'Elle.  Après  quoi  s'étant  em- 
barquée fur  une  galérr:  qu'on  avoit  fait  préparer ,  elle  aborda 
dans  la  Poùille  au  port  de  Bari ,  dont  la  ville  qui  avoit  été  don- 
née en  dot  à  fa  mère  Ifabelle  d' Arragon ,  lui  appartenoit  par  droit 
héréditaire.  Elle  y  mena  dans  la  fuite  une  vie  peu  réglée ,  &  fort 
différente  de  celle  qu'elle  avoit  menée  jufqu'alors ,  ayant  un  at- 
tachement fingulier  &  peu  honnête  pour  un  certain  Pappacoda, 
qu'elle  fit  héritier  de  tous  fes  biens  par  fon  teftament,  au  préjudi' 
ce  de  fes  enfans.  Mais  cette  difpofition  fut  vaine  :  car  après  avois 

(i)  Autrement  ie  Capitaine  Poljn  ou  Poulfn. 


DE  J.   A.    DE   THOU,  Liv.  XVI.       623 

perdu  fa  réputation  ,  elle  perdit  aufïï  tout  ce  qu'elle  pofledoit, 

&  finit  fes  jours  dans  le  deshonneur  ôc  l'indigence.  Henri]]. 

Quelque  tems  après  François  Veniero  ^  doge  ou  duc  de  Ve-  1555. 
nïfe,  qui  étoit  d'un  tempérament  fort  délicat ,  tomba  dans  une 
maladie  dont  il  mourut ,  après  avoir  poffedé  fa  dignité  pen- 
dant un  an  &  onze  mois.  Sleidan  a  écrit  qu'elle  lui  avoit  été 
ôtée  j  pour  avoir  malverfé  par  rapport  aux  blés ,  en  préférant 
fon  intérêt  particulier  à  l'intérêt  public.  Cet  Auteur,  qui  en 
cela  s'efi:  fondé  fur  de  faux  rapports,  eft  peut-être  excufable; 
6c  ie  crois  qu'étant  aufTi  éxa£l  hillorien  qu'il  Teft  ordinaire- 
ment y  s'il  a  avancé  ce  fait  dans  fes  écrits  (  qu'il  mit  à  la  vérité 
en  ordre  quelque  tems  avant  fa  mort ,  mais  qu'il  n'a  pas  lui- 
même  mis  au  jour  )  il  n'auroit  pas  manqué  de  le  corriger  dans 
la  fuite,  fi  Dieu  eût  prolongé  fes  jours.  Il  ne  s'écarte  pas  tant 
néanmoins  de  la  vérité  ,  car  Louis  Guiccardin  dit  que  Ve- 
niero ,  fans  avoir  été  privé  de  fa  charge ,  s'étoit  attiré  la  haine 
du  peuple,  pour  avoir  mal  difpofé  du  blé  j  ce  qui  regarde  le 
premier  des  trois  articles  compris  dans  le  ferment  que  font  les 
doges  de  Venife.  Il  fut  inhumé  dans  l'églife  de  S.  Sauveur,  oii 
fon  frère  lui  fit  ériger  un  magnifique  Maufolée.  On  lui  donna 
pour  fuccefieur  Laurent Priuli ,  perfonnage  recommandablepar 
fa  haute  prudence,  ôc  par  l'intégrité  de  fes  mœurs ,  &  outre  cela 
très  verfé  dans  les  fciences. 

Vers  la  fin  de  l'année  ,  le  Pape  donna  le  chapeau  de  Cardi- 
nal à  Jean  Sihceo  archevêque  de  Tolède  ,  à  Bernard  Scoto 
de  Sabina  ,  à  Diomede  Carafi^e ,  à  Scipion  Rebibba  ,  à  Jean 
Riuman  natif  de  Riumes  en  Gafcogne,  à  Jean-Antoine  Ca- 
pizucchi ,  ôc  à  Jean  Cropper  Allemand  ,  qui  par  une  gran- 
deur d'ame ,  ôc  une  modeftie  afl^ez  rare  au  fiécle  où  nous  fom- 
mes,  refufa  cette  dignité,  que  la  plupart  des  autres  hommes 
ambitionnent  avec  tant  d'ardeur.  On  rapporte  qu'autrefois  un 
autre  Allemand  évêque  d'Eychftad  ,  qu'Onufre  Panvini  ôc 
Alonzo  Ciacono  ne  nomment  point  ,  ayaitt  été  nommé  au 
Cardinalat  par  Pie  II.  65  ans  auparavant ,  le  remercia  auiïi 
de  cette  dignité,  ôc  la  refufa  conftamment.  On  parla  en  ce    ciaïuîcdEr- 
même  tems  d'admettre  dans  le  facré  Collège  Claude  d'Efpen-  penp&JtMn 
fe  do6lcur  de  la  faculté  de  théologie  de  Paris ,  ôc  Jean  de  la  fniihcs  du 
Cafa  fecretaire  du  Pape.  Ils  étoient  tous  les  deux  recomman-  Caidmaiat, 
dables  par  la  noblelTe  de  leur  Maifon ,  ôc  par  leur  capacité  qui 

liiiiij 


(524:  HISTOIRE 

I  étoit  néanmoins  d'un  genre  bien  différent.  Car  l'un  ayant  été 

Kenri  II  ^^^^'^  ^^^^^  l'étude  de  la  théologie  >  avoit  blanchi  dans  cette 
,  -  ç,  ^  '  profeflion  i  ôc  l'autre ,  qui  par  fon  éloquence ,  ôc  fa  facilité  d'é- 
crire élégamment  en  Italien  &  en  Latin ,  étoit  fans  contredit 
comparable  aux  anciens  ,  avoit  conduit  avec  une  grande  ha- 
bileté fous  plufieurs  Papes  les  affaires  les  plus  importantes. 
Mais  les  moeurs  de  Tun  ôc  de  l'autre  étoient  encore  bien  plus 
différentes  que  leur  capacité  ôc  leurs  talens  :  le  premier  étoit 
un  homme  refpedable  par  la  fainteté  de  fa  vie ,  ôc  la  pureté  de 
fes  mœurs  j  ôc  l'autre  au  contraire  s'étaht  livré  à  la  licence  de 
fon  fiécle ,  ôc  du  Ueu  où  il  faifoit  fon  féjour ,  menoit  une  vie 
fcandaleufe.  Ils  furent  tous  les  deux  accufés  devant  le  Pape 
par  leurs  ennemis  :  d'Efpenfe  pour  avoir  dans  fes  fermons  mal 
parlé  d'une  Vie  des  Saints ,  appellée  ordinairement  la  Légen- 
de dorée ,  ôc  pour  avoir  dit  qu'on  devoit  l'appeller  plutôt  la 
Légende  de  fer  ;  ce  qu'il  fut  obligé  de  retraiter  publiquement 
dans  la  fuite  ,  félon  le  rapport  de  Jean  Sleidan'  :  fautre  pour 
avoir  dans  fa  jeuneffe  compofé  en  vers  l'éloge  d'un  vice  dé- 
teftable  :  ce  qui  fit  que  fun  ôc  l'autre ,  pour  des  raifons  bien 
oppofées  ,  ne  reçurent  point  le  chapeau  de  Cardinal. 

Voila  ce  qui  fe  paffa  cette  année  en  Italie.  Pour  ce  qui  re- 
garde la  France,  avant  la  rupture  des  conférences  qu'on  avoit 
commencées  au  fujet  de  la  paix,  le  Roi  qui  en  appréhendoit 
le  fuccès,  après  avoir  fait  la  revue  de  fon  armée  au  mois  d'A- 
vril ,  avoit  diflribué  fes  troupes  fur  les  frontières  de  Champa- 
gne ôc  de  Picardie  5  ôc  avoit  donné  ordre  aux  Gouverneurs 
des  Provinces  de  s'informer  par  des  efpions  des  deffeins  des 
ennemis.  On  apprit  qu'ils  étoient  déjà  fous  les  armes  ,  ôc  com- 
me la  renommée  exagère  toujours  les  faits ,  qu'ils  s'étoient  af- 
femblez  à  Givets  au  nombre  de  dix-huit  mille  hommes  d'in- 
fanterie ,  la  plupart  du  payis ,  ôc  de  trois  mille  chevaux ,  aux  or- 
dres de  Martin  Rolfem  maréchal  de  Cleves  ,  pour  faire  des 
courfcs  fur  nos  fronderes.  Le  duc  de  Nevers ,  ôc  Bourdillon 
fon  lieutenant ,  firent  tous  leurs  efforts  pour  n'être  pas  fur- 
pris  ,  ôc  ce  dernier  hâta  le  plus  qu'il  lui  fut  poffible  les  fortifica- 
tions de  ?*leziéres ,  qui  étoient  déjà  commencées.  Il  fe  répandit 


A6faires  de 
prance. 


I  Sleidan  Livre  XXVI.  n'en  parle 
point  :  il  eft  vrai  qu'au  Livre  XV.  an- 
Bée  IS41  >  i^  ^^f  ^^«  d'Erpenfefe  retrac- 


ta de  quelque  cbofe  qu'il  avoit  dit  en 
prêchant  ;  mais  il  n'ajoute  point  que 
cela  Tempûcha  d'être  Cardinal. 


■bfe;.aa£iî-' 


DEJ.  A.  I)ETHOU,Liv.  XVI.        62^ 

alors  un  bruit  parmi  les  ennemis ,  que  les  François  avoient  def- 
fein  d'attaquer  Givets  ;  ce  qui  les  obligea  à  le  fortifier  en  dili-  Henri  lia 
gence,  afin  de  n'être  pas  eux-mêmes  furpris.  La  plupart  néan-  i  5  5  Ç» 
moins  croyoient  que  ce  bruit  étoit  femé  exprès ,  afin  de  faire 
fortir  de  Namur  les  Efpagnols  ,  qui  tenoient  depuis  plufieurs 
mois  cette  ville  dans  une  miferable  fervitude ,  ôc  qui  s'étoient 
révoltés  félon  leur  coutume ,  parce  qu'on  ne  les  payoit  point. 
On  fit  enfuite  plufieurs  courfes  de  part  6c  d'autre ,  ôc  les  en^ 
nemis  fe  répandirent  fur  tout  dans  le  Retelois ,  où  ils  en  vin- 
rent fouvent  aux  mains  avec  la  garnifon  de  Mariembourg, 

On  étoit  déjà  dans  le  mois  de  Juin  ,  Ôc  ibn'y  avoit  encore" 
rien  de  certain  touchant  le  fuccès  de  la  conférence  :  ce  qui  fit 
que  le  Roi  inflruit  de  jour  en  jour  de  ce  que  faifoient  les  Dé- 
putés chargés  de  fes  affaires  ,  ôc  prévoyant  d'ailleurs  qu'on  ne 
pourroit  s'accorder  ,  donna  ordre  au  duc  de  Nevers  de  munir 
le  plutôt  qu'il  pourroit  Mariembourg  de  vivres^  ôcde  tout  ce 
qui  étoit  neceffaire.  On  lui  donna  pour  cet  effet  quatre  cens 
gendarmes,  ôc  quelques  compagnies  d'infanterie,  outre  lesfol- 
dats  qui  gardoient  les  frontières. 

Le  duc  de  Nevers  étant  arrivé  au  Chefne-Populeux  ,  com- 
manda à  Bourran  commiffaire  des  vivres  fur  cette  frontière , 
de  faire  charger  dans  deux  ou  trois  jours  fur  des  charrettes^ 
le  plus  qu'il  lui  feroit  pofTible  de  farine  ôc  de  vin.  En  effet 
il  étoit  à  craindre  qu'étant  fi  près  de  l'ennemi ,  fi  l'on  ditîeroit 
plus  longtems,  on  ne  reçût  quelque  échec  ,  ou  en  s'avançanr 
par  des  chemins  difHciles  avec  des  charrettes  ôc  du  bagage  , 
ou  dans  le  retour.  On  prit  les  mefures  neceffaires  pour  pré- 
venir ces  inconveniens  ,  ôc  Bourran  exécuta  avec  beaucoup 
de  diligence  ôc  de  fecret  les  ordres  qu'il  avoit  reçus.  Il  fit 
charger  aufli-tôt  les  provifions  qu'il  avoit  préparées  fur  cinq'cens 
charrettes ,  qu'il  trouva  dans  le  Retelois  5  ôc  le  même  jour  qui 
ctoit  le  14.  de  Juin ,  il  les  fit  conduire  à  Maubert-Fontaine , 
GÙ  l'on  avoit  déjà  afTemblé  vingt  compagnies ,  tant  de  vieilles 
troupes  ,  que  de  nouvelles  levées.  Dès  qu'on  s'y  fut  rafraîchi , 
Ôc  qu'on  y  eut  refté  environ  deux  heures  ,  le  duc  de  Nevers  , 
qui  fuivoit  les  charrettes ,  fortit  fur  le  foir  dans  le  même  or- 
dre ,  que  s'il  eût  marché  pour  livrer  bataille  à  l'ennemi.  Il  croit 
précédé  de  Sanfac ,  qui  commandoit  trois  cens  moufquctai- 
res,  partie  François,  partie  Anglois  ôc  Ecofrois,-ôc  qui  étoic- 


62.6  HISTOIRE 

».i  fuivi  du  marquis  d'Elbœuf ,  à  la  tête  de  huit  cens  chevaux-Ie- 

ÎIenri  II  S^^^'  ^o"'^^i'^C)n  conduifoit  Tavant-garde ,  qui  étoit  compofée 
j      ,      *  de  deux  cens  gendarmes  j  il  y  avoit  à  l'arriere-garde  huit  com- 
pagnies d'infanterie ,  dont  les  piquiers  marchoient  dix  à  dix  > 
les  moufquetaires  les  couvroient  des  deux  cotez.  Les  autres 
compagnies  environnoient  de  toutes  parts  les  charrettes, dont 
chacune  étoit  conduite  par  deux  piquiers  ôc  deux  moufque- 
•     taires.  Le  convoi  étoit  encore  efcorté  de  deux  compagnies 
d'infanterie  du  duc  de  Nevers ,  qui  marchoit  à  la  tcte  avec 
trois  cens  gendarmes  ,  ôc  huit  compagnies  de  gens  de  pié,  dont 
les  charrettes  ,  qui  ne  marchoient  qu'une  à  une ,  étoient  en- 
vironnées de  toutes  parts.  Jean  delà  Mark  feigneur  de  Jametz, 
vieux  capitaine  qui  s'étoit  diftingué  dans  plufieurs  guerres,  con- 
duifoit l'arriere-garde,  ayant  derrière  lui  trente  cavaliers ,  pour 
fecourir  dans  les  occafions  les  valets  de  l'armée,  6c  fervir  à  la 
conduite  du  bagage. 

Lorfqu'on  eut  dans  cet  ordre  fait  huit  grandes  lieues,  au 
milieu  des  bois ,  ôc  dans  des  chemins  difficiles  ôc  étroits ,  en- 
forte  cependant  qu'on  étoit  de  tous  cotez  à  couvert  de  l'en- 
nemi ,  on  arriva  enfin  à  Mariembourg.  Après  qu'on  eut  fait 
entrer  les  vivres  )  le  duc  de  Nevers  vint  lui-même  vifiter  la  pla- 
ce, où  l'on  avoit  mis ,  pour  y  commander  fous  CofTé  de  Gon- 
nor  ,  le  fieur  de  Fumet  qui  avoit  avec  lui  les  cornettes  de  la 
Roche-du-Maine  &  de  la  Ferté.  On  revint  enfuite  dans  le 
même  ordre ,  mais  par  un  autre  chemin  j  enforte  que  les  enne- 
mis furent  très-étonnez  de  la  diligence  des  François.  Le  duc 
de*Nevers  vifita  en  chemin  Roc-roy,OLi  la  Lande comman- 
doit  î  Ôc  après  avoir  encouragé  la  garnifon ,  ôc  renvoyé  Bour- 
dillon ,  qui  alla  de-là  à  Mezieres,  il  arriva  furie  foir  à  Mau- 
bert-Fontaine,ôc  diftribua  fes  troupes  dansRetel,dans  Château- 
Porcien  ,  ôc  dans  les  places  circonvoifines.  Dans  ce  même 
tems  ,  la  Lobe  ,  Enfeigne  du  Seigneur  de  la  Marck  duc  de 
Bouillon ,  fortifioit  en  grande  diligence  le  château  de  Bouil- 
lon ,  ôc  faifoit  continuellement  des  courfes  dans  le  payis  enne- 
mi ,  à  la  tête  de  cinquante  cavaliers  d'élite.  Quelque  tems 
auparavant  ,  c'eft-a-dire ,  environ  le  fept  d'Avril,  il  avoit  mis 
en  déroute,  pris  Ôc  taillé  en  pièces  plus  de  trois  cens  des  en- 
nemis, quis'éioientembufquez  pour  furprendre  les  foldats  de 
la  garnifon  d  Yvoy ,  lorfqu'ils  iroient  au  fourage. 

Après 


DE  J.  A.  DE  THOU  Lrv.  XVI.        ^27 

Après  le  retour  des  députez,  comme  on  vit  qu'il  n'y  avoit 

aucune  efperance  de  paix  ,  on  fit ,  fans  perdre  de  tems ,  les  7j~     Tr 
.^t    ,  r  o^  1'  '        Henri  11- 

preparatiis  necellaires  pour  la  guerre ,  oc  1  on  envoya  environ 

huit  cens  gendarmes  fur  les  frontières  voifinesde  la  Flandre,  -^  j  ^  ^' 
&  autant  dans  la  Champagne.  Tandis  que  tout  fe  pafToit  ainfi, 
les  ennemis  en  grand  nombre  employoient  les  jours  ôc  les 
nuits  à  fortifier  GivetF.  Cette  place  eft  fituée  au  deffus  de  Dî- 
nant fur  la  Meufe^  des  deux  cotez  du  rivage  '.  Sur  celui  d'en 
deçà ,  il  y  a  une  hauteur  où  autrefois  le  comte  d'Agimont  avoit 
jette  les  fondemens  d'une  citadelle  j  mais  l'Empereur  avoit 
empêché  cet  ouvrage  ,  &  elle  étoit  demeurée  imparfaite.  Les 
ennemis  travailloient  alors  à  l'achever,  ôc  faifoient  de  cette 
place  des  courfes  fréquentes  vers  Maubert-Fontaine  ,  ôc  Au- 
benton.  Il  arriva  alors  ce  qui  arrive  ordinairement  dans  une 
multitude  de  troupes  ramaffées  de  divers  payis  ;  car  on  difoit 
qu'il  y  avoit  déjà  dans  le  camp  des  ennemis  vingt  mille  hom- 
mes ,  bas  Allemands ,  Clevois  ,  Gueldrois ,  ^^'"alons ,  Liégeois, 
Flamans  ,  Francontois  ,  ôc  même  Efpagnols  ,  ôc  de  plus 
quatre  mille  chevaux  Allemands.  Ceux-ci  indignez  de  voir 
qu'on  payoitles  Efpagnols,  ôc  qu'on  ne  penfoit  point  à  eux, 
commencèrent  d'abord  à  fe  mutiner  >  tous  les  autres  enfuite 
fe  révoltèrent ,  voyant  que  les  vivres  leur  manquoient ,  dans 
un  payis  qui  eft  aifez  ftérile.  Il  en  mourut  un  grand  nombre 
d'une  maladie  contagieufe,  qui  fe  répandit  dans  le  camp.  La 
plupart  deferterent,  fur- tout  après  que  le  maréchal  RofTeni, 
attaqué  lui-même  de  la  maladie ,  eût  été  mené  à  Anvers  ,  où 
il  mourut  peu  après.  Ce  Capitaine  également  brave  ôc  habile, 
avoit  autrefois  fervi  fous  François  I.  comme  nous  l'avons  dit  au 
premier  livre.  Dans  cette  expédition  mémorable  qu'il  entreprit 
avec  Longueval  ,  il  avoit  fait  trembler  toute  la  Flandre  î  ôc 
peu  s'en  fallut  même  qu'il  ne  prît  la  ville  d'Anvers.  Enfuite 
lorfque  le  duc  de  Cléves  eut  fait  la  paix  avec  l'Empereur , 
Roffem  ,  par  la  haute  eftime  qu'on  avoit  de  fon  habileté  dans 
le  métier  de  la  guerre,  parvint  à  la  plus  grande  faveur  auprès 
de  Charle-Quint,  qu'il  fervit  depuis  conftamment  tout  le  refte 
de  fa  vie. 

Dès  qu'on  eut  appris  la  mort  de  RofTem ,  ôc  l'état  des  affaires 

T.  C'eft  ce  qui  fait  qu'on  appelle  pro-    1    fepare'e  comme  en  deux  villes  pat  la 
ptement  cette  place  les  Givets,  étant    |    Meufe  qui  paiTe  au  milieu. 

Tome  IL  Kkkk 


^2^  HISTOIRE 

mmm  des  ennemis  ,  les  François   entreprirent  de  les  forcer,  mc- 


TT         TT    me  dans  leur  camp  de  Givets.  Pour  venir  plus  commodément 
Henri  11.  „      i      r-  v  u        j  -r 

oc  plus  lurement  a  bout  de  cette  entreprile,  on  marqua  ua 

^  '  ^'     jour  pour  aiTembler toutes  les  troupes  de  la  frontière  de  Flan- 
dre ôc  de  Champagne  en  un  certain  lieu ,  d'oi^i  elles  partiroient 
pour  marcher  contre  l'ennemi.  Le  maréchal  de  Saint  André, 
après  avoir  envoyé  devant  lui  le  Rheingrave  avec  fes  troupes, 
vint  de  Picardie  &  fe  rendit  d'abord  à  Mont-Cornet,  avec  huit 
cens  gendarmes ,  autant  de  chevaux-legers ,  ôc  huit  mille  hom- 
mes d'infanterie  5  de-là  il  alla  trouver  le  duc  de  Nevers  à  Re- 
theljpour  conférer  avec  lui  au  fujet  des  opérations  de  la  cam- 
pagne. Toutes  les  troupes  s'aflemblerent  enfin  à  Maubert-Fon- 
taine  le  cinq  de  Juillet.   Elles  étoient  compofées  en  tout  de 
deux  mille  chevaux ,  de  trente-deux  compagnies  d'infanterie 
Françoife ,  ôc  de  vingt  compagnies  de  vieilles  troupes  Alle- 
mandes, dont  le  Rheingrave  avoit  le  commandement.    En 
même  tems  le  duc  de  Nemours,  le  marquis  d'Elbœuf  S  Sanfac, 
Jean  d'Anncbaud  fils  de  l'Amiral,  François  comte  de  la  Ro- 
chefoucault,  Charle  de  Randan  fon  frère ,  Marfilli-Sipierre  , 
CrufTol ,  Montpefat ,  NegrepelifTe  ,  la  Sufe ,  ôc  plufieurs  autres 
de  la  première  NoblelTe  du  Royaume  fe  rendirent  à  l'armée. 
Le  lendemain  ,  on  campa  à  Convins  qui  eft  un  château 
prefque  ruiné,  ôc  peu  éloigne  de  Mariembourg,  oli  Bourdil- 
îon  vint  avec  fa  cornette  de  cavalerie  ,  ôc  mena  avec  lui  des 
charrettes  chargées  de  poudre  ,  de  boulets ,  ôc  d'autres  chofes 
néceflaires.  On  fit  palier  l'armée  devant  Mariembourg  ,  ôc  on 
y  fit  entrer  quelques  vivres.  Ce  fut  là  où  le  fils  de  la  Roche- 
du-Maine  ôc  la  Ferté  joignirent  l'armée^  avec  chacun  une  cor- 
nette de  chevaux-legers,  ôc  cinq  compagnies  d'infanterie  qui 
étoient  dans  la  ville.  Lorfque  toutes  les  troupes  fe  furent  enfin 
réunies ,  l'armée  commença  à  marcher  en  bataille.  Sanfac  alla 
devant  avec  un  détachement  de  chevaux-legers  Anglois  ôc 
EcolTois ,  pour  reconnoître  les  chemins ,  ôc  obferver  les  def- 
feins  de  l'ennemi.  Il  étoit  fuivi  de  Nemours  ôc  d'Elbœuf ,  qui 
étoient  à  la  tête  de  toute  la  cavalerie  légère.  Le  maréchal  de 
Saint  André  conduifoit  l'avantgarde  avec  l'infanterie  Fran- 
çoife, ôc  cinq  cens  gendarmes.   Le  duc  de  Nevers,  qui  con^ 
duifoit  le  corps  de  bataille,  étoit  à  la  tête  avec  un  pareil  nombre 
j  CeMarquiiàt  à  5  lieues  de  Rouen  fut  e'rigé  en  Duché' en  i6Z\, 


D  E  J.  A.   DE   T  H  O  U  ,  L  I  V.  XVI.        629 

de  cavalerie  ôc   d'infanterie  Allemande.  L'armée  marchoit  «hh^hm»» 

* 

avec  autant  d'ardeur  ôcd'empreflement,  que  fi  elle  eût  couru  Henri  II 
à  une  vi£loire  certaine.  Ils  arrivèrent  au  château  de  Faigno- 
les,  où  Jacque  de  Bouccart  les  vint  trouver  avec  des  ordres  ^  ^  ^* 
du  Roi  i  qui  enjoignoit  au  duc  de  Nevers  de  marcher  avec 
précaution  ,  ôc  de  tenir  les  rangs  ferrez,  de  ne  point  rifquer  le 
combat  témérairement  ,  ôc  de  fe  contenter  de  donner  de  la 
jaloufie  à  l'ennemi. 

Le  marquis  d'Elbœuf  avoir  déjà  fait  fçavoir  au  maréchal  de 
Saint  André,  que  Sanfac  avoir  apperçu  cinq  cens  chevaux  en- 
nemis :  ce  qui  fit  que  nos  troupes ,  qui  fatiguées  de  la  chaleur 
avoient  fait  altc  près  d'une  forêt ,  reprenant  leurs  armes  fe  dil- 
poferent  à  marcher.  Lorfqu'ils  furent  arrivez  à  Germigny ,  Combat  6c 
qui  eft  à  deux  milles  de  Givets  ,  ils  rencontrèrent  dix-fept  Germigny. 
compagnies  d'infanterie  3  &  environ  feize  cens  chevaux  ,  qui 
étant  fortis  de  cette  dernière  place  ,  s'étoient  étendus  vis-à  vis 
fur  le  penchant  d'une  colline ,  où  couverts  de  la  forêt  ils  étoient 
comme  en  embufcade  pour  nous  furprendre.  On  commença 
en  cet  endroit  un  combat  j  mais  comme  les  ennemis  ne  vou- 
loient  pas  s'éloigner  de  la  forêt ,  ôc  qu'ils  fe  contentoient  de 
nous  empêcher  d'arriver  au  lieu  où  nous  avions  refolu  d'aller, 
le  marquis  d'Elbœuf  manda  au  duc  de  Nevers  qui  n'étoit  pas 
loin ,  de  lui  envoyer  douze  cens  hommes  d'infanterie  d'élite , 
ôc  quatre  cens  chevaux  qui  fuivroient  l'infanterie.  Lorfqu'ils 
furent  arrivez  avec  Bourdillon  ^  qui  avoit  eu  ordre  de  les  fui- 
vre  avec  trois  cornettes  de  cavalerie ,  on  recommença  le  com- 
bar  avec  plus  de  chaleur  qu'auparavant.  La  cavalerie  légère 
foûtenuë  par  les  moufquetaires  donna  auffi  de  fon  côté  ;  alors 
les  ennemis  craignant  d'être  inveftis  de  toutes  parts ,  commen- 
cèrent à  reculer  peu  à  peu ,  ôc  gagnèrent  le  haut  de  la  colline, 
toujours  en  combattant  ôc  en  gardant  leurs  rangs.  Nos  mouf- 
quetaires les  y  pourfuivirent  ,  ôc  notre  cavalerie  qui  s'étoit 
étendue ,  vint  fondre  fur  eux.  Comme  les  ennemis  reculoient 
toujours  en  bon  ordre  ,  nous  jugeâmes  que  c'étoit  un  ftratagê- 
me,  pour  nous  attirer  peu  à  peu  dans  quelque  endroit  defavan- 
tageux ,  ou  épuifez  de  fatigue  nous  ferions  obligez  de  com- 
battre. Le  duc  de  Nevers  ôc  le  maréchal  de  Saint  André  fe  le 
perfuaderent  i  c'eft  pour  cela  qu'ils  firent  avancer  prompte- 
nient  la  cavalerie  ôc  i'mfamerie,  ôc  animèrent  leurs  troupes  à 

K^ckk  ij 


6^0  HISTOIRE 

■  combattre  avec  ardeur.  Mais  les  ennemis  ayant  vu  de  îa  col- 
Henri  II  ^^^^^  ^^^  troupes  dans  les  valiées ,  qui  accouroient  comme  pour 
j  ç.  ç,  -  'les  attaquer  encore ,  commencèrent  à  reculer  dans  les  bois  ; 
de  cette  manière  ils  fe  dérobèrent  à  notre  pourfuite,  &  arri- 
vèrent en  bon  ordre  à  leur  camp.  Il  y  eut  peu  de  foldats  de 
tuez  départ  ôc  d'autre  dans  ce  combat,  qui  fut  terminé  par 
la  nuit.  Les  François  pour  marquer  qu'ils  avoient  remporté  la 
vi6loire  ,  paflerent  la  nuit  fur  la  colline  ,  qui  étoit  auparavant 
occupée  par  les  ennemis  ;  polie  à  la  vérité  fort  incommode  ôc 
fur-tout  à  la  cavalerie  >  mais  qui  n'étoit  pas  indiffèrent  pour  la 
gloire  du  vainqueur.  On  ne  dormit  point  toute  la  nuit  ,  qui 
néanmoins  ne  fut  troublée  par  aucune  allarme  5  on  s'occupa  à 
pofter  foigneufement  des  fentinelles  ,  à  reconnoître  les  che- 
mins ,  &  à  remarquer  les  paffages  par  où  l'on  pouvoir  aller  à 
l'ennemi. 
Expédition  Le  lendemain  14  de  Juin  ,  on  rangea  l'année  en  bataille 
de  Givets.  ^^f-jg  j^  plaine,  qui  ell:  fur  la  colline.  Cette  colline  commen- 
çant au  village  de  Nimes ,  s'élargit  enfuite  ôc  forme  plufieurs 
vallées,  dont  la  principale  efl:  celle  par  où  nous  allâmes  à  Gi- 
vets >  c'eft  là  que  la  colline  fe  relferre,  ôc  forme  un  coude  de 
cinq  cens  pas  de  largeur ,  fur  lequel  les  ennemis  avoient  conf- 
truit  un  Fort  de  figure  quarrée.  Elle  fe  termine  enfin  en  àos 
précipices ,  dont  le  pie  s'étend  jufqu'à  la  Meufe.  On  avoir 
creufé  un  foffé  depuis  ce  Fort,  jufqu'à  un  baPdon  déjà  élevé  à 
une  hauteur  raifonnable  au  milieu  de  la  vallée,  011  Givets  eft 
fitué  en  de-çà.  Au-deffous  eft  encore  un  autre  baflion ,  qui 
regarde  la  rivière  ôc  la  ville  de  Givets ,  ôc  qui  efl:  entouré  d'un 
foffé  i  les  retranchemens  font  défendus  de  part  Ôc  d'autre  par 
les  flancs  de  ces  deux  baftions  :  on  a  donné  à  ce  Fort  le  nom 
de  Charlemont.  Au  refle  après  cette  colline,  il  y  en  a  une  au- 
tre couverte  d'un  bois  taillis,  qui  forme  une  efpece  de  ligne 
courbe  ôc  oblique  j  à  gauche  elle  s'étend  vers  Agimont,  ôc 
du  côté  du  couchant,  elle  forme  peu  à  peu  une  vallée  affez 
étroite  ,  qui  étant  inondée  des  eaux  d'un  ruiffeau  qui  y  ferpen- 
te ,  efl  fort  marêcageufe. 

On  donna  ordre  à  la  cavalerie  de  marcher  au  milieu  de  cette 
vallée,  qui  eft  toute  environnée  de  collines,  ôc  où  le  chemin 
eft  aifé  5  parce  qu'elle  n'auroit  pas  fi  facilement  paflé  par  la 
route  d'en  haut,  qui  mené  droit  à  Givets  ,  mais  que  les  bois 


DE  J.  A.  DE   THOU,  Liv.  XVL        ^51 

6c  les  chemins  détournez  rendent  plus  difficile.    Deux  batail- ? 

Ions  marchèrent  fur  la  même  ligne  par  le  haut  de  la  colline  Henri  IL 
peu  éloignés  l'un  de  l'autre,  ôc  on  en  pofta  un  troifiéme  pour  i  c  c  5. 
garder  le  paflage.  On  mit  les  Moufquetaires  au-deffbus  dans 
la  vallée,  &  on  plaça  fur  une  éminence  deux  coulevrines , 
braquées  contre  un  côté  de  la  montagne ,  ôc  contre  le  fond 
de  la  vallée.  Entre  ces  collines  au-de-çà  de  Givets ,  il  y  en 
a  une  autre  qui  femble  fordr  de  la  plus  grande,  ôc  qui  avance 
en  forme  de  triangle,  environ  l'efpace  de  deux  cens  pas.  Au 
milieu  de  celle-là  il  s'en  élevé  une  autre  de  figure  conique,  haute 
de  deux  cens  coudées  ,  fur  le  fommet  de  laquelle  les  enne- 
mis avoient  placé  de  groffes  arquebufes  à  fourche.  La  cava- 
lerie ennemie  cachée  derrière  étoit  à  couvert  du  canon ,  ôc 
on  ne  pouvoit  y  aller  qu'en  traverfant  le  ruiffeau  ;  mais  après 
l'avoir  palfé,  il  falloit  monter  la  colline  ,  ôc  elfuyer  tout  le 
feu  des  ennemis. 

Le  premier  corps  de  cavalerie  s'étant  avancé  dans  le  mi-  Combat 
lieu  de  la  vallée  jufqu'au  ruifieau  ,  rencontra  quelques  Ar-  ^'^^l  ^^  ^*' 
quebufiers  contre  qui  il  combattit  ;  la  cavalerie  Allemande 
vint  fe  joindre  aux  Arquebufiers  :  Bourdillon  de  l'autre  côté 
furvint  avec  quelques  Cornettes  ôc  d'autres  troupes.  Un  corps 
d' Arquebufiers  ayant  une  féconde  fois  attaqué  les  nôtres ,  ôc 
la  cavalerie  ennemie  s'étant  arrêtée  fur  le  haut  de  la  colline, 
le  duc  de  Nevers  choifit  environ  douze  cens  hommes  Fran- 
çois ôc  Allemands,  pour  rétablir  le  combat,  ôc  obliger  l'en- 
nemi à  en  venir  à  une  bataille  décifive.  Lorfqu'ils  furent  ar- 
rivez au  ruiiTeau ,  ils  le  paiferent  avec  une  ardeur  incroyable, 
afin  de  joindre  les  ennemis  de  plus  près.  Alors  le  combat 
s'échauffa  :  le  bruit  du  canon  ôc  de  la  moufquetterie  ,  ôc  les 
cris  des  combattans  faifoient  au  loin  retentir  les  échos  des 
vallées,  ou  l'on  voyoit  de  toutes  parts  briller  les  armes  au 
milieu  de  la  fîame,  de  la  fumée,  ôc  de  lapouffiere.  Cependant 
les  Arquebufiers  ôc  la  cavalerie  Allemande  des  ennemis,  à  la 
vûë  de  leurs  gens  qui  plioient,defcendirent  de  lacolline,pour  les 
foûtenir.  Mais  le  duc  de  Nemours,  le  marquis  d'Elbœuf,ôc  Ran- 
dan,ayant  pafTé  le  ruiffeau ,  les  repoufferent ,  ôc  les  obligèrent  à  fe 
retirer  fur  la  colline ,  après  avoir  fait  leur  décharge.  Les  nôtres 
les  pourfuivirent  jufqu'à  la  moitié  de  la  montagne,  où  ils  s'ar- 
rêtèrent, pc-ur  attirer  au  combat  les  ennemis,  qui  tachèrent 

Kkkkiij 


(^32  HISTOIRE 


'3 


Il  i,.i  alors  de  faire  une  décharge  de  leurs  groues  arqucbufcs ,  qu'ils 

Henri  II  ^voient  placées  fur  le  haut  de  la  colline.  Mais  il  étoit  arrivé 
j  -  -  ^  '  par  hazard  que  le  feu  avoir  pris  à  la  poudre  mal  à  propos,  ôc 
avoit  tué  tous  les  foldats  qui  étoient  auprès  ;  cet  accident  obli- 
gea les  ennemis  à  fe  retirer.  Les  ordres  du  Roi  empêchèrent 
les  François  de  pourfuivre  plus  loin  les  ennemis  ;  &  le  duc  de 
Nevers,pour  ne  pas  défobéïr Jaiffa  échapper  une  fi  belle  occalîon; 
Il  envoya  néanmoins  auflitôt  à  Givets  un  Trompette  au  comte 
de  Barlemont ,  que  l'Empereur  avoit  fait  commandant  de  cette 
place  y  pour  lui  faire  fçavoir  que  s'il  vouloir  donner  bataille  ,  les 
François  y  étoient  tout  difpofez;  mais  on  renvoya  le  Trompette 
avec  menacesjôc  fans  réponfe.  La  feule  gloire  ôc  le  feul  avantage 
que  nous  retirâmes  de  cette  expédition  de  Givets,fut  de  faire  une 
vaine  orientation  de  nos  forces.  Il  refta  de  part  6c  d'autre  peu  de 
foldats  fur  la  place  :  nos  troupes  voyant  que  la  nuit  s'appro- 
choit,  fe  retirèrent  au  village  de  Nimes. 

Alors  on  réfolut  de  prendre  Saultour  ôc  Chimai,  avant  le 
retour  des  ennemis.  On  envoya  pour  cet  effet  Tiercelin  fils  de 
la  Roche-du-Maine,avec  quelques  chevaux  d'élite,  pour fom- 
mer  ceux  de  Saultour  de  fe  rendre.  Ils  n'oferent  réfifter^  voyant 
que  l'armée  étoit  fi  proche  j  ôc  ayant  répondu  qu'ils  étoient 
prêts  à  fe  foûmettre  à  des  conditions  raifonnables ,  Tiercelin 
les  crut  facilement,  ôc  le  fit  aulTitôt  fçavoir  au  duc  de  Ne- 
vers ,  qui  ayant  donné  ordre  pour  le  bagage,  fe  difpofoit  à 
partir  de  Nimes.  Il  apprit  cette  nouvelle  avec  joye  ;  ôc  voyant 
que  les  vivres  commençoient  à  lui  manquer^  que  fes  troupes 
étoient  fatiguées  ,  ôc  que  d'ailleurs  il  ne  pouvoit  fans  beaucoup 
de  difficulté  marcher  de  ce  côté  là  avec  fon  armée ,  fe  tenant 
aiTùré  de  Saultour,  il  alla  droit  à  Chimai ,  qu'il  croyoit  dépour- 
vu de  garnifon ,  ôc  abandonné  des  ennemis.  Les  habitans  de 
Saultour  ayant  appris  que  les  François  s'étoient  éloignez ,  re- 
prirent courage,  ôc  après  de  longues  conteftations,  déclarèrent 
enfin  qu'ils  ne  ferendroient  point,  qu'ils  n'euffentvû  le  canon. 
Lorfqu'on  apprit  la  dernière  réponfe  de  ceux  de  Saultour,  le 
duc  de  Nemours  s'étoit  déjà  avancé  jufqu'auprès  de  Chimai. 
Les  nôtres  ayant  trouvé  cette  place  beaucoup  mieux  fortifiée, 
qu'ils  ne  fe  l'étoient  perfuadé  (  car  il  y  avoit  deux  compagnies 
-*  d'infanterie,  ôc  une  Cornette  de  Cavalerie)  voyant  enfin  que 

les  pluyes  commençoient  à  tomber  en  abondance ,  fe  retire- 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U ,  L  1  V.    XVL        633 

rent  fans  avoir  rien  fait ,  6c  par  ce  moyen  ne  prirent  aucune 
des  deux  places,  dont  ils  s'ctoient  témérairement  flattés  de  fe  Henri  II. 
rendre  maîtres.  La  garnifon  pourfuivit  les  François,  ôc  leur  1  c  r  r. 
drefia  des  embufcades  5  mais  étant  fortie  trop  tôt  de  la  forêt, 
elle  perdit  quelques-uns  de  fes  foldats,  quinze  furent  faits  pri- 
fonniers,  ôc  les  autres  furent  repouffés  dans  le  bois.  Cepen- 
dant ils  eurent  leur  revanche,  ôc  ils  furprirent  fur  le  foir,  ôc 
taillèrent  en  pièces  la  compagnie  du  capitaine  FAventure , 
qui  étoit  allé  un  peu  trop  loin  au  fourage.  Comme  enfuite 
les  pluyes  s'augmentèrent  ,  ôc  incommodèrent  beaucoup  les 
nôtres,  qui  étoient  d'ailleurs  extraordinairement  fatigués,  le 
duc  de  Nevers  alla  à  Aubenton,  Ôc  à  Montcornet.  Jl  lit  par- 
tir devant  les  Allemands ,  ôc  renvoya  dans  la  Picardie  la  ca- 
valerie, que  le  maréchal  de  faint  André  avoit  amenée  j  en- 
fin lorfqu'il  fut  arrivé  à  Rherel  j  il  congédia  toutes  les  troupes. 
Il  y  avoit  apparence  qu'avant  la  fin  du  mois  les  ennemis  ven- 
geroient  par  quelque  entreprife  l'efpece  d'affront  qu'ils  avoient 
reçu  à  Givets  i  il  n'y  eut  néanmoins  que  quelques  efcarmou- 
ches  de  part  Ôc  d'autre  fur  les  frontières. 

Dans  ce  même  tems,  il  y  eut  fur  mer  un  combat  furieux  Combat fnr 
entre  nous  ,  ôc  les  Hollandois.  On  avoit  appris  que  quelques  '^^'"  ^'^-^re  jes 
gros  vaifleaux  Hollandois  revenoient  d'Eipagne,  chargés  de  Holiài 
toutes  fortes  de  marchandifes  précieufes  des  Indes;  le  Roi 
donna  ordre  à  ceux  de  Dieppe,  qui  fans  contredit  ont  tou- 
jours pafie  parmi  les  François  pour  les  plus  expérimentés  dans 
la  marine,  de  faire  équipper  les  vaifleaux  qu'ils  trouveroient 
fur  les  côtes  du  payis  de  Caux,  ôc  dans  les  autres  ports  de 
Normandie,  afin  de  furprendre  la  flotte  des  ennemis,  ôc  ar- 
rêter les  courfes  des  Corlaires.  Les  armateurs  de  Dieppe  ayant 
armé  en  courfe  dix-neuf  vaifleaux ,  ôc  fix  brigantins ,  comman- 
dez par  d'Epineville  de  la  ville  d'Harfleur,  grand  homme  de 
mer,  rencontrèrent  la  flotte  Hollandoife  vis-à-vis  de  Douvre, 
port  d'Angleterre.  Tandis  qu'on  déliberoit  encore  fur  la  ma- 
nière dont  on  livreroit  le  combat,  ôc  que  les  opinions  étoient 
différentes  ,  les  François  attaquèrent  en  confufion  ôc  fans 
aucun  ordre  les  ennemis.  La  plupart  étoient  d'avis  que  fans 
s'arrêter  aux  premiers  vaiffeaux  ,  on  fondit  fur  les  derniers: 
Que  par  ce  moyen  les  premiers,  fe  croyant  délivrés  du  péril, 
prendroient  auliitôc  la  fuite j  ôc  croiroicnt  beaucoup  gagner. 


iaaoïs. 


634^  HISTOIRE 

.,„„,_.,^  s'ils  pouvoient  fauver  des  marchandifes  de  Ci  grand  prix  :  Que 

TT  fi  Ton  vouloit  combattre  contre  tous,  il  arriveroit  au  contraire 
ENRI  il.  1        '    1       A  i,     j-     •    1  • 

que  le  péril  même  enharairoit  les  ennemis. 

^  ^  ^'  Dans  le  tems  que  les  opinions  croient  ainfi  partagées  ,  d'E- 

pineville  fit  avancer  fes  vaifleaux  ,  ôc  attaqua  l'amiral.  La 
flotte  ennemie  étoit  compofée  de  vingt-deux  vaifleaux,  ap- 
pelles ordinairement  Ourques  ;  Ôc  quoiqu'ils  fuflent  deftinés 
à  porter  des  marchandifes^  ils  étoient  néanmoins  armés  en 
courfe,  ÔC  équippés  de  tout  ce  qui  étoit  neceflaire  pour  fe  dé- 
fendre. Pendant  que  dEpincvilie  combattoit  contre  l'amiral, 
les  autres  Officiers  ayant  jctté  du  haut  de  leurs  haubans  dans 
les  quinze  vaiffeaux  ennemis  des  crocs  de  fer  ôc  des  gra- 
pins  pour  les  acrocher,  les  obligèrent  à  combattre.  Le  com- 
bat fut  fanglant  ôc  furieux,  ôc  dura  quatre  heures.  La  victoire 
balança  entre  les  deux  partis  :  les  François  avoient  un  plus  grand 
nombre  de  foldats  j  mais  les  ennemis  l'emportoient  fur  eux 
par  la  grofleur  ôc  la  folidité  de  leurs  vaifl^eaux ,  d'oii  ils  fai- 
Ibient  fur  les  nôtres  ,  comme  (î  c'eût  été  du  haut  de  quel- 
ques tours  ,  de  fréquentes  décharges.  La  neceflité  où  ils  fe 
trouvoient  de  combattre  égaloit  leur  courage  à  celui  des 
François.  Déjà  les  forces  commençoient  à  manquer  de  part 
ôc  d'autre ,  ôc  le  combat  étoit  prêt  de  finir.  Comme  des  cfeux 
cotez  on  lançoit  beaucoup  de  feux  d'artifice ,  en  quoi  furtout 
les  Flamans  font  habiles,  le  feu  prit  à  un  de  nos  vaifleaux, 
ôc  à  cinq  autres  en  même  tems  :  mais  la  flamme  fe  commu- 
niqua fi  promptement  à  un  pareil  nombre  de  vaiflTeaux  enne- 
mis ,  que  de  part  ôc  d'autre  on  s'occupa  plutôt  à  éteindre 
le  feu,  qu'on  ne  fongea  à  remporter  la  vi£toire. 

Les  Impériaux  ont  écrit ,  que  les  François  furpris  de  trou- 
ver tant  de  bravoure  ôc  de  courage  dans  les  ennemis ,  voulu- 
rent cefl^er  de  combattre  ,  ôc  que  par  un  fignal  ils  demandèrent 
une  trêve  i  mais  que  n'ayant  pu  fe  faire  entendre  au  milieu 
du  bruit  ôc  de  la  confufion  ,  le  défefpoir  leur  avoir  fait  pren- 
dre la  réfolution  de  mettre  le  feu  à  leurs  propres  vaifleaux , 
ôc  de  fe  fauver  par  ce  ftratagême.  Quoi  qu'il  en  foit,  dès  que 
le  feu  eut  été  allumé  ,  foit  par  les  François ,  foit  par  les  en- 
nemis (  ce  qui  paroit  plus  vrai-femblable  )  on  vit  un  grand  chan- 
gement. Les  François  ,  pour  fe  dérober  à  la  flame  ,  s'élance- 
ipnt  fans  confiderer  le  péril  ,  dans  les  vaiiTeaux  Hollandois^ 

& 


DE  J.  A.  DE  TH  ou,  L  IV.  XVI.  63 f 

&  comme  ils  étoient  en  plus  grand  nombre ,  ils  y  firent  un 

grand  carnage  des  ennemis, plus  occupés  alors  àfauver  leurs  tt^,,„,  tt 
marchandiles ,  que  ditpoles  a  combattre  ;  ôc  s  emparèrent  de 
leurs  vaifTeauXj  non  fans  perdre  eux-mêmes  beaucoup  de  leurs  ^  ^  ^' 
foldats.  Enfin  la  nuit  fit  cefler  le  combat,  qui  avoit  duré  pen- 
dant fix  heures.  On  fit  un  grand  nombre  de  prifonniers,  Ôc 
Ton  prit  cinq  vaifleaux  Hollandois,  qui,  quoique  demi  brû- 
lés Ôc  firacafTés  par  le  canon  >  furent  remorqués  ôc  amenés  à 
Dieppe ,  plutôt  en  figne  de  la  victoire  que  nous  avions  rem- 
portée, qu'à  deffeind'en  faire  aucun  ufage.  Les  ennemis  per- 
dirent dans  ce  combat  jufqu'à  mille  de  leurs  foldats,  qui  pé- 
rirent ,  ou  par  le  fer ,  ou  par  le  feu  ,  ou  dans  la  mer.  Pour  nous  > 
nous  perdîmes  environ  quatre  cens  hommes  ,  entr'autres  le 
capitaine  d'Epineville,  dont  la  mort  fit  payer  cher  au  Roi  cet- 
te victoire. 

Ce  combat  arriva  fur  la  fin  du  mois  de  Juillet  :  dans  le 
même  mois  on  apprit  que  l'armée  des  ennemis  avoit  reçu  un 
nouveau  renfort  d'Allemagne,  ôc  que  le  Prince  d'Orange  avoit 
été  envoyé  par  l'Empereur  dans  le  camp ,  où  il  étoit  arrivé  char- 
gé du  commandement  général.  Ce  Prince  s'employa  principa- 
lement à  faire  agrandir  les  fortifications  de  Charlemont,  ôc 
les  fit  avancer  jufqu'à  la  vallée ,  où  les  François  ,  après  avoir 
repoufi!e  les  ennemis  j  étoient  campés.  Il  mit  enfuite  fon  ar- 
mée en  campagne  ,  vers  le  milieu  du  mois  de  Septembre  ^ 
comme  s'il  eût  eu  deffein  d'aller  à  Mariembourg  :  il  s'empara 
du  château  de  Faignolles  ,  qui  étoit  occupé  par  les  François, 
ôc  traita  la  garnifon  avec  beaucoup  d'humanité.  Le  duc  de  Ne- 
vers  ,  pour  s'oppofer  à  fes  efforts ,  fit  aufli-tôt  affembler  fes 
troupes  à  Rozoi  en  Thierache,  dans  la  Champagne.  Le  prin- 
ce d'Orange  ,  après  s'être  rendu  maître  de  Faignolles,  ôc  avoir 
fait  paffer  fon  armée  devant  Mariembourg,  vint  à  Convins, 
où  le  duc  de  Nevers  avoit  laifle  quelques  foldats  en  garnifon  : 
lorfqu'ils  en  furent  fortis  ,  il  fit  démolir  une  tour  qu'on  avoit 
fortifiée.  De  Convins  il  alla  camper  à  Saultour,  où  il  s'arrêta 
avec  toute  fon  armée ,  jufqu'à  ce  qu'il  eut  fait  fortifier ,  ôc  mis 
à  couvert  de  l'infulte  des  François  un  Fort,  qu'il  appella  Phi- 
lippeville.  . 

Sur  ces  entrefaites  ,  le  Roi  reçut  fur  la  frontière  de  Flan-  remportc^par 
dre  un  échec  plus  deshonorant  que  préjudiciable:  les  levées  '« ennemis. 
Tome  IL  LUI 


■6s6  HISTOIRE 

,  du  Royaume  y  furent  taillées  en  pièces,  6c  un  grand  nombre 
Henri II  ^^  Gentilshommes,  ôc  de  ceux  qui ,  par  rapport  à  quelque  pri- 
I  c  c  c  *  vilége  dont  ils  joûifTent,  fe  qualifient  de  ce  titre,  furent  faits 
prifonniers  :  car  en  France  ceux  qui  ont  de  l'honneur,  ne  vou- 
lant pas  paroître  enrôlés  comme  malgré  eux  ôc  de  force  ,  fe 
mettent  dans  une  troupe ,  dont  le  Roi  eft  le  chef }  ou  dans 
quelque  compagnie  de  gendarmerie.  Voici  comme  la  chofe 
arriva.  Ces  levées  qui  compofoient  quatre  cens  hommes  d'in- 
fanterie ,  ôc  douze  cens  chevaux ,  commandés  parla  Jailie ,  ca- 
pitaine de  la  première  noblefie  d'Anjou,  s'étoient  jettes  dans  le 
payis  ennemi,  ôc  y  avoient  fait  un  grand  butin.  Comme  ils  re- 
venoient ,  fans  garder  aucun  ordre,  ôc  qu'ils  étoient  pour  la  plu- 
part peu  expérnnentés  dans  l'art  militaire ,  ils  furent  furpris  en- 
tre Arras  ôc  Bapaume  par  Aulfimont  gouverneur  de  cette  place  , 
dans  une  embufcade  qu'on  leur  avoir  dreffée  fur  le  chemin,  en- 
tre une  forêt  ôc  un  ruiffeau  qui  étoit  au-deffous.  Ils  furent  taillés 
en  pièces  par  un  petit  nombre  d'ennemis ,  ôc  la  plupart  ne  trou- 
vant aucune  retraite  pour  fe  fauver  ,  furent  faits  prifonniers  > 
avec  ces  mots  de  raillerie ,  Que  les  Flamands  prenoiem  les  No- 
bles de  France  fans  les  pefer.  Ce  qui  faifoit  allufion  à  certaines 
pièces  d'or  d'Angleterre,  qu'on  appelloit  ordinairement  des 
Nobles.  Cette  défaite ,  que  la  Renommée  exagéra  beaucoup , 
enhardit  les  ennemis  ,  ôc  leur  fit  former  de  plus  grands  def- 
feins.  Le  bruit  fe  répandit  auffi-tôt  qu'ils  vouloient  afliéger 
Guife  :  ce  qui  fit  que  l'on  renouvella ,  ôc  augmenta  la  garni- 
fon  de  cette  place.  Mais  on  découvrit  peu  après ,  que  les  en- 
nemis avoient  un  autre  defiein  ,  ôc  qu'ils  avoient  réfolu  d'a- 
chever les  fortifications  de  Charlemont  ôc  de  Philippeville  , 
qui  étoient  commencées  5  ôcfi  l'occafion  s'en  préfentoit  (  com- 
me ils  tenoient  encore  la  campagne  ,  ôc  que  les  François 
avoient  licentié  leurs  troupes)  d'attaquer,  quoi  qu'on  fût  en 
hyver,  Mariembourg  Ôc  Roc-roi  qui  manquoient  de  vivres. 
Mort  de  Quelque  tems  auparavant,  Henri  d'Albret  roi  de  Navarre> 

breMoi  d"  ^  gouverneur  de  Guyenne,  étoit  mort  à  Pau  en  Bearn.  Son 
Kavarre.  père  avoir  été  dépouillé  de  fes  Etats  par  Jule  IL  dont  l'injulie 
profcription  avoit  donné  lieu  à  Ferdinand  roi  d'Aragon,  aycul 
maternel  de  Charle  Quint,  de  les  envahir.  Ce  fjtun  Prince 
qui  avoit  l'ame  grande ,  mais  ennemi  du  fafte  î  ôc  à  qui  la  For- 
tune ne  put  faire  recouvrer  par  notre  fecours  ,  ce  que  fon 


D  E  J.  A.  D  E  T  H  O  U  ,  L  I V.  XVL        ^37 

attachement  pour  nous  lui  avoit  fait  perdre.  Il  efl  arrivé  feule- 
ment Q||^  comme  il  n'a  été  fait  depuis  cetenis-là  aucune  men-  Henri  IL 
tion  dURtte  affaire  dans  les  divers  traitez  de  paix  entre  FEm-  1  ç  ^  r. 
pereur  ôc  les  Rois  de  France  ,  Henri  d'Albret  ôc  fes  héritiers 
ont  toujours  confervc  leur  droit  fur  la  couronne  de  Navarre. 
Antoine  de  Bourbon- Vendôme  gouverneur  de  Picardie  ^  qui 
avoit  époufé  Jeanne  d'Albret,  fille  unique  de  Henry,  promife 
autrefois  à  Guillaume  duc  de  Cleves ,  hérita  de  fon  beau-pe- 
re^  non-feulement  la  qualité  de  roi  de  Navarre,  &  les  grands 
biens  qu'il  pofledoit  en  France  ,  mais  encore  le  gouverne- 
ment de  Guyenne^  qui  fans  contredit  palfe  pour  le  plus  grand 
de  ce  Royaume. 

Lors  qu'Antoine  de  Bourbon  eut  remis  fon  gouvernement 
de  Picardie  ,  le  Roi  le  donna  à  Gafpard  de  Coiigny  amiral 
de  France ,  qui  pour  renverfer  les  projets  des  ennemis,  fon- 
gea  aufTi-tôt  à  faire  entrer  des  vivres  en  abondance  dans  Ma- 
riembourg  Ôc  dans  Roc-roi ,  après  en  avoir  communiqué  avec 
le  duc  de  Nevers.  Ce  qui  retarda  l'exécution  de  ce  deffein, 
c'eft  que  le  capitaine  Beaujeu  ,  Franc-Comtois,  gouverneur 
de  Thionville  ,  par  le  moïen  d'un  foldat  qu'il  avoit  gagné , 
s'étoit  rendu  maître  d'Enery  ,  place  de  grande  importance 
pour  la  fûrêté  du  payis ,  peu  éloignée  de  Metz  ,  ôc  qui  étoit 
occupée  par  Choifeùil-de-Lancques ,  à  la  tête  d'une  garnifon 
de  vingt-cinq  hommes.  Sanfac,  lieutenant  du  fieur  de  Vieille- 
ville  >  lit  venir  le  plutôt  qu'il  lui  futpoffible  du  fecours  de  Ver- 
dun ,  de  Toul ,  d'Yvoy ,  de  Monmedy  /  ôc  après  avoir  fait  ap- 
procher le  canon  ,  ôc  fait  une  décharge  de  fix  vingt  coups ,  il 
reprit  ce  château  vers  le  commencement  d'Odobre.  On  em- 
ploya le  refte  du  mois  à  amaffer  des  vivres  :  ce  qui  n'étoitpas 
fi  facile ,  parce  que  les  payis  circonvoifins  avoient  été  épuifés 
par  les  fréquens  pafTages  des  troupes.  On  s'occupa  aufli  à  fai- 
re des  levées ,  afin  de  compofer  une  armée  qui  fôt  égale  à  celle 
du  prince  d'Orange,  en  cas  qu'il  voulût  s'oppofer  à  ce  qu'on 
avoit  entrepris. 

Enfin  le  23  d'0£tobre  ,  Coiigny  à  la  tête  d'environ  fix  cens 
gendarmes  vint  au  Château-Porcicn ,  ôc  le  Rheingrave  à  Mont- 
cornet  ,  avec  vingt  compagnies  de  vieilles  troupes  Allemandes. 
Sanfac  ,Rabodange,  Hauitcour,  Viiliers-des-Pots  ,  ôc  vingt- 
cinq  compagnies  de  vieilles  troupes  Françoifes  s'aiTemblerent 

LUI  i  j 


6^%  HISTOIRE 

à  Maubert-Fontaine  j  on  fit  loger  la  cavalerie  à  l'Echelle ,  à 


P'  .  .  _  ^ 

cens  moufquetaires ,  que  Bourdillon  eut  aufïi-tôt  ordre  de  fui- 

vre  ,  avec  un  efcadron  de  cavalerie ,  qui  devoir  marcher  tou- 
te la  nuit ,  afin  d'obferver  les  chemins ,  &  de  connoître  les 
delTeins  des  ennemis.  Le  lendemain  Cohgny  partit  de  Roc- 
roy,  OLi  le  duc  de  Nevers  arriva  auffi-tôt  avec  cinq  cens  gen- 
darmes j  ôc  le  Rheingrave  avec  les  compagnies  d'Allemands 
qu'il  commandoit.  Les  convois  s'y  affemblérent  auffi ,  appré- 
hendant de  pafifer  outre ,  jufqu'à  ce  que  les  nôtres  fuiïent  ar- 
rivés à  Couvins  >  parce  qu'on  prévoyoit  que  l'ennemi  pour- 
roit  les  attaquer  en  chemin.  Cependant  comme  il  ne  fit  au- 
cune  démarche  ,  ôc  que  les  François  arrivèrent  à  Couvins  fans 
aucune  perte  ,  &c  même  fans  avoir  été  attaqués,  après  qu'on  y 
eut  préparé  des  logemens ,  ôc  drelTé  des  tentes ,  on  ne  fit  en- 
trer ce  jour-là  que  quinze  charrettes  chargées  de  vivres  dans 
Mariembourg.  On  y  conduifit  le  refte  les  trois  jours  fuivans 
avec  beaucoup  de  difficulté  5  parce  que  les  pluies  continuelles 
avoient  rendu  les  chemins  tellement  gliffans  ôc  impratica- 
.  blés ,  que  les  chevaux  avoient  bien  de  la  peine  à  fe  foûtenir  > 
de  forte  qu'on  en  voyoit  un  grand  nombre,  qui  étoient  éten- 
dus çà  ôc  là  le  long  des  chemins.  Outre  cela  le  froid  ôc  la  nei- 
ge incommodoient  beaucoup  notre  cavalerie  >  ôc  comme  on 
ne  pouvoir  fans  danger  faire  venir  du  fourage  de  Chimay ,  les 
chevaux  qui  manquoient  de  nourriture ,  étoient  devenus  com- 
me enragés  par  le  froid  ôc  par  la  faim ,  ôc  mordoient  fouvent 
aux  bras  ôc  aux  cuifles  ceux  qui  leur  préfentoient  du  foin ,  ou 
quelque  autre  chofe. 

Cependant  on  fit  plufieurs  courfes  de  part  ôc  d'autre  :  l'enne- 
mi qui  connoiffoit  les  chemins  difficiles  ôc  détournés  attaquoit 
les  convois  avec  fuccès.  Les  François  d'un  autre  côté  harce- 
loient  le  camp  des  ennemis.  Paul-Baptifte  Fregofe,  après  avoir 
forcé  le  corps  de  garde  ,  ôc  s'être  fait  un  chemin  au  travers 
du  camp  ennemi ,  s'avança  jufqu'à  Givets  :  à  fon  retour  il  ren- 
contra quelques  cavaliers  5  il  en  tailla  quelques-uns  en  pièces, 
ôc  fit  les  autres  prifonniers  :  de  forte  que  Trelon  ôc  le  gou- 
verneur d'Avenes  eurent  bien  de  la  peine  à  fe  fauver  3  après 


ce. 


DE  J.  A.  DE  THO  U,  Li  v.  XVI.       6^0 

quoi  Fregofe  vint  heureufement  rejoindre  les  Tiens.  Lorfqu'on  «»* 

eut  fait  venir  le  canon,  les  François  retournèrent  à  Maubert-  Henri  îî 
Fontaine  ,  dans  le  même  ordre  qu'ils  étoient  venus ,  ayant  mis  1  c  c  c  ' 
au  milieu  d'eux  les  charrettes  qui  étoient  vuides.  Ceux  qui,  à 
caufe  de  l'incommodité  des  chemins  fort  étroits  étoient  par- 
tis les  premiers ,  furent  furpris  ,  ôc  Dafpart  vieux  foldat  ,  qui 
par  fon  induftrie  avoir  beaucoup  contribué  à  faire  amalTer  des 
vivres  ,  tomba  entre  les  mains  des  ennemis.  Ayant  été  pris 
avec  la  commilîion  qu'il  avoit  du  duc  de  Nevers ,  6c  enfuite 
interrogé  par  le  prince  d'Orange  ,  au  fujet  des  vivres  qu'on 
avoit  fait  venir,  il  témoigna  beaucoup  d'aflurance ,  ôc  exagéra 
tellement  les  munitions  qu'il  y  avoit  dans  les  deux  places ,  que 
les  ennemis  perdirent  toute  efpérance  de  fe  rendre  maîtres  de 
Mariembourg  ôc  de  Roc-roy.  Alors  le  prince  d'Orange,  après 
avoir  mis  des  garnifons  dans  Charlemont ,  ôc  dans  Philippevil- 
le,  ôc  diftribué  fes  troupes  en  quartier  d'hyver,  fe  rendit  au- 
près de  l'Empereur  à  Bruxelles. 

Le,  18  de  Mars  de  cette  année , Henri  eut  un  fils,  qui  fut  le  EtabiiiTe- 
cinquîcme  ôc  le  dernier  de  fes  enfans.  Il  fut  d'abord  nommé  "^^"^^"^'="2"' 
Hercule,  ôc  appelle  le  duc  d'Alençon  5  mais  on  lui  chan.o-ea 
fon  nom  en  celui  de  François  :  ce  fut  ce  Prince  qui  dans  la 
fuite  fit  la  guerre  dans  les  Payis-Bas.  Le  i^  de  Février  on 
avoit  préfenté  un  édit  au  Parlement ,  par  lequel  on  établiiïbit 
dans  chaque  Préfidial,  ôc  dans  quelques  autres  Tribunaux  fu- 
balternes  ,  un  Lieutenant  criminel ,  avec  600  francs  de  ga- 
ges? on  y  avoit  joint  un  Prévôt  de  robbe- courte,  avec  300  li- 
vres de  gages,  ôc  quatre  ou  fix  Archers.  On  abolit  les  char- 
ges de  Prévôts  des  Maréchaux ,  excepté  celles  des  Prévôts  qui 
fervent  dans  les  dix  premières  provinces  du  Royaume.  Quel- 
que tems  après  on  créa,  dans  toutes  les  juridictions  du  Royau- 
me, des  Prévôts  de  robbe-courteavec  quatre  Archers.  Com- 
me cet  établiflement  parut  d'abord  nouveau  ôc  extraordinai- 
re ,  on  le  rejetta  ;  mais  dans  la  fuite  des  temps  on  le  reçut. 
Le  1 2  de  Juin ,  on  fit  dans  le  Parlement  la  lecture  d'une  or- 
donnance, qui  enjoignoit  d'abattre  toutes  les  faillies  quiavan- 
çoient  dans  les  rues  de  Paris.  Le  Roi  enfuite  en  fit  publier 
une  féconde  ,  qui  ordonnoit  qu'on  exécutât  la  même  chofe 
dans  les  autres  villes ,  ôc  dans  les  grands  bourgs  du  Royau- 
me. 

Lllliij 


6^0  HISTOIRE 

Quati'e  ans  auparavant ,  le  Parlement  avoir  enregiflré ,  com- 
TT-viDT  ÎT    l'i'ie  nous  l'avons  déjà  dit  en  fon  lieu ,  un  édit  par  lequel  le  Roi 

liENRI  11.  -r  ■  ■  -rr  ^       T   ^  A         ^    r 

j  ^  ^  ^      le  relervoit  une  entière  connoiiiance  du  Lutneranilme  ,  oc 
l'attribuoit  à  fes  juges  fans  aucune  exception  ,  à  moins  que* 
riiéréfie  dont  il  s'agiffbit  ne  demandât  quelque  éclairciflement  ' , 
ou  que  les  coupables  ne  fuflent  dans  les  Ordres  facrez.   Mais 
cette  année  ^  à  l'inftigadon  du  cardinal  de  Lorraine,  qui  fon- 
geoit  déjà  à  l'expédition  de  Naples  ,  &  qui  vouloit  en  cela 
faire  plaiiir  au  nouveau  Pape,  le  Roi  donna  une  Déclaration 
contraire  ,  par  laquelle  il  ordonnoit  à  tous  les  Gouverneurs  de 
punir  fans  délai ,  6c  fans  avoir  égard  à  l'appel ,  félon  la  gran- 
deur du  crime  ,  ceux  qui  convaincus  d  hérélîe  ,  auroient  été 
condamnez  par  les  juges  Eccléfiaftiques,  ôc  par  les  Inquifiteurs 
de  la  foi.   Le  Cardinal  vint  lui-même  au  Parlement,  où  il  ap- 
porta la  Déclaration ,  qu'il  appuya  de  plufieurs  raifons  ,  pour 
venir  à  bout  de  la  faire  enregiftrer.    Après  que  le  Parlement 
l'eut  écouté  ,  il  demanda  du  tems  pour  délibérer.  11  fit  enfuite 
une  députationau  Roi,  ôclui  adreffale  i(5d'Otlobre  une  Re- 
montrance conçue  en  ces  termes. 
Kemontran-        »,  SIRE,  Ce  quc  votrc  Majefté  a  ordonné  ,   par  l'édit 
nient  aiu'ifiët   ''  qu'cllc  nous  a  depuis  peu  envoyé,  étant  entièrement  oppofé 
des  affaires  de   a,  à  cclui  qui  fut  vétiiié  pat  nous  il  y  a  quelques  années  ;  vo- 
la Rdigion.     ^^  ^j,g  Qq^^  de  Parlement ,  qui  ne  croit  pas  que  cela  foit  confor- 
3>  me  à  la  juftice  ,  a  jugé  qu'il  étoit  de  fon  devoir  de  vous  re- 
w  prefenter  les  raifons ,  qui  l'ont  empêché  d'y  foufcrire.   C'efl: 
oy  un  principe  établi  par  les  loix  de  ce  Royaume ,  que  les  Rois 
»  y  exercent  une  autorité  fouveraine  fur  leurs  fujets,  ôc  que  les 
35  peuples  qui  font  fous  leur  obéififance  ne  doivent  demander 
»  juflice  qu'à  eux  feuls.  Quoique  nos  Rois  ne  foientpas  abfo- 
35  lument  les  juges  des  matières  de  la  Religion  ,  cependant 
35  comme  depuis  long-tems  ils  ont  fait  voir  qu'ils  en  étoient 
35  les  plus  puiffans  dérenfeurs ,  auiïi-bien  que  de  la  dignité  facer- 
35  dotale  ,  c'eft  avec  raifon  qu'ils  fe  font  en  cela  attribué  quel- 
95  que  droit  :  enforte  que  iorfqu'on  contefte  fur  la  poffellion 


I  Le  Roi  attribuoit  à  fes  Juges  la 
connoifTance  &  la  punition  du  Lu- 
theranifme  avéré  8c  connu  ;  mais  il  ne 
leur  permettoit  pas  d'cnconnoitre,lorf- 
quils'agiffoitde  prononcer  fi  telle  doc- 
trine étoit  hérétique  ou  non  ;  ëc  lorf- 


qu'il  s'agiflbit  de  juger  des  perfonnes 
qui  étoient  dans  îes  Ordres  facrez.  En 
effet  ces  deux  cas  ne  font  point  de  la 
compétence  des  juges  Civils ,  mais  des 
juges  Eccléfiailiques. 


DEJ.  A.   DETHOU,Liv.   XVI.         6^ï 

*»  d'un  bénéfice  ,  il  n'appartient  qu'aux  juges  Royaux  d'en  î^^?;^ 
*  décider.  Cependant  votre  Majefté  foûmet  par  cet  édit  à  une  Hekf.!  II 
autre  puiflance  les  perfonnes  même  ,  fur  qui  elle  a  droit  de  i  ç  r  <;. 
vie  ôc  de  mort.  Nous  ne  pouvons  voir  fans  douleur  votre 
autorité  ainfi  bleffée  ôc  affoiblie.  Par  votre  édit  vous  aban- 
donnez vos  fujets ,  dont  vous  livrez  1  honneur ,  la  réputation , 
la  fortune ,  ôc  même  la  vie  à  une  autre  puifTance ,  c'eft-à-dire 
à  des  juges Ecciéfiaftiques  :  en  fupprimant  la  voye  d'appel, 
qui  eft  l'unique  refuge  de  l'innocence  ,  vous  les  foiimettez 
à  une  puiflance  illégitime  ,  à  l'orgueil  ôc  à  la  préfomptioa 
de  ceux  qui  abufcront  de  l'autorité  Royale,  qui  leur  aura 
été  transférée.  Nous  croyons ,  Sire  ,  qu'il  eft  plus  jufte  que 
votre  Majefté  laifl^e  à  fes  magiftrats  le  droit  de  connoitre  ôc 
déjuger  du  crime  dont  il  s'agit  j  ôc  quelorfqu'il  fera  nécef- 
faire  d'examiner  fi  une  opinion  tend  à  l'héréfie  ,  elle  nomme 
des  Ecciéfiaftiques  pour  en  connoitre,  ôc  qu'elle  leur  per- 
mette d'exercer  en  cela  leur  jurididion.  Mais  il  feroit  à 
propos  qu'elle  priât  le  Pape  de  trouver  bon ,  que  vos  juges 
connuffent  des  appels  en  cette  matière  ,  Ôc  que  les  jugemens 
en  dernier  reflfortfuflent  rendus  par  des  confeillers  Ecciéfiaf- 
tiques ,  à  qui ,  fi  le  nombre  n'étoit  pas  fuffiiant ,  on  pourroit 
joindre  d'autres  perfonnes ,  recommandables  par  leur  pieté , 
la  pureté  de  leurs  mœurs ,  ôc  finnocence  de  leur  vie.  Que 
l'Inquifiteur  commît  dans  chaque  province  ,  des  perfonnes 
d'uHe  exacte  probité  ,  ôc  d'une  grande  vertu  j  Que  les 
Evêques ,  ôc  non  pas  les  accufez ,  avançaflentles  frais  nécef- 
faires  pour  l'information  du  procès  ;  ôc  qu'après  le  jugement 
rendu  fur  le  fond  j  on  jugeât  aufli  fur  les  dépens ,  (i  cela 
étoit  nécefiaire.  Voilà,  Sire  ,  ce  que  nous  avons  jugé  à  pro- 
pos de  vous  repréfenrer  par  rapport  à  l'édit.  Nous  prenons 
encore  la  liberté  d'ajouter  que,  puifque  les  fupplices  de  ces 
malheureux,  qu'on  punit  tous  les  jours  au  fujet  de  la  religion, 
n'ont  fervi  jufqu'ici  qu'à  faire  détefter  le  crime  ,  fans  corriger 
l'erreur  ,  il  nous  a  paru  conforme  aux  régies  de  l'équité  ,  &  à 
la  droite  raifon  ,  de  marcher  fur  ]es  traces  de  l'ancienne 
Eglife  ,  qui  n'a  pas  employé  le  fer  ôc  le  feu  pour  établir  ôc 
étendre  la  Rehgion ,  mais  plutôt  une  dodrine  pure  ,  jointe 
»  à  la  vie  exemplaire  des  Evêques.  Nous  croyons  donc  que  vo- 
»  tre  Majefté  doit  s'appliquer  entièrement  A  conserver 


Henri  II. 


<?42  HISTOIRE 

LA  Religion  parles  mêmes  voyes  qu'elle 
A  ETE  AUTREFOIS  ET  A  B  L I  E  ,  puifqu'il  n  y  a  que 
vous  feul  qui  en  ayez  le  pouvoir.  Que  les  Evêques  com- 
me de  bons  ôc  de  fidèles  pafteurs,  ayent  toujours  les  yeux 
fur  leur  troupeau ,  ôc  qu'ils  le  conduifent  eux-mêmes  :  Que 
les  Eccléfiaftiques  qui  leur  font  fournis ,  s'acquittent  du  mê- 
me devoir  i  c'eft-à-dire  ,  qu'ils  mènent  une  vie  réglée  ,  ôc 
qu'ils  annoncent  avec  candeur  la  parole  de  Dieu  j  ou  que 
du  moins  ils  ayent  foin  que  cette  falnte  parole  foit  annon- 
cée par  des  perfonnes  qui   en  foient  capables  :  Q  u'o  n 

n'eLEVEDORESNAVANT    AUCUNS     SUJETS     AUX 

DiGNiTEZ  Ecclésiastiques,  qui  ne  puis- 
sent EUX-MEMES  EXERCER  LEUR  MINISTERE 
ET  ENSEIGNER  LE  PEUPLE,  SAN  S  AVOIR  BE- 
SOIN DU  SECOURS  d'autruy.  C'cft  un  article 
eflentiel  auquel  il  faut  faire  une  attention  particulière ,  ôc 
le  fondement  fur  lequel  il  faut  bâtir.  Nous  ne  doutons 
point  que  par-là  on  ne  guériflTe  le  mal,  avant  qu'il  s'éten- 
de plus  loin,  ôc  qu'on  n'arrête  le  progrès  des  opinions 
erronées  qui  attaquent  la  Religion.  Si  au  contraire  on  mé- 
prife  ces  remèdes  efficaces  ,  il  n'y  aura  point  de  loix  ,  ni 
d'édits  ,  quelques  rigoureux  qu'ils  foient  ,  qui  puiffent  y 
fuppléer.  w 

Traité  entre  l\  fe  fit  cette  année  un  traité  entre  le  Roi ,  ôC  Jean  deBrof- 
dc  BroÊs'^''^"  ^^^  ^^^  d'Etampes  ,  gouverneur  de  Bretagne.  Ce  feigneuc 
tiroit  fon  origine  de  Charle  de  Blois ,  qui  difputant  autrefois 
le  duché  de  Bretagne  ,  appuyé  fur  les  forces  des  François , 
fut  tué  dans  cette  fameufe  bataille  qui  fe  livra  auprès  de  Nan- 
tes ,  le  2p  de  Septembre  de  l'année  i^6^  ^  par  Jean  de  Dreux 
comte  de  Montfort.  Depuis  ce  tems-là  y  les  comtes  de  Mont- 
fort  ont  toujours  été  pofTefleurs  de  ce  Duché,  jufquà  Anne 
fille  unique  du  duc  François ,  qui  époufa  d'abord  Charle  VIII. 
ôc  enfuite  Louis  XII.  De  ce  mariage  naquit  Madame  Claude, 
fille  aînée  de  Louis ,  qui  époufa  François  I.  fous  qui  la  Bre- 
tagne fut  tellement  unie,  à  la  couronne  de  France  ,  du  con- 
fentement  unanime  des  Etats  de  la  province,  qu'elle  n'en  pût 
être  aliénée  dans  la  fuite.  On  donna  par  compenfation  à  de 
Brofies  quelques  biens ,  ôc  entr'autres  le  comté  de  Pentievre. 
Jl  renonça  donc  par  ce  moyen  au  duché  de  Bretagne  5  auquel 


DE  J.  A.  DE   THOU,Liv.  XVI.        6^^ 

fes  ancêtres  avoient  prétendu ,  ôc  à  tout  le  droit  qu'il  pou-  __„_„ 
voit  avoir  fur  la  fouverainetc  de  cette  province.  ~         ZT 

Il  y  eut  alors  à  Genève ,  ville  fituée  fur  le  lac  Léman,  un  tu-  -"^^^^  ■*■*■• 
multe  pendant  la  nuit ,  qui  fut  excité  par  quelques  membres  du      ^  ^  5"  y* 
confeil  qui  avoient  réfolu  avec  ceux  de  leur  fa£lion,  d'ufurper  Confpuatioa 
toute  l'autorité.   Ils  ne  pouvoient  fupporter  Jean  Calvin  de 
Noyon,  qui  enfeignoit  depuis  plufieurs  années  dans  leur  ville, 
&  ils  haiifoient fur-tout  ceux  qui,  par  rapport  à  la  Religion, 
•étoient  venus  de  France  à  Genève  pour  fe  dérober  aux  fupplicesi 
ils  étoient  fur-tout  indignez  qu'on  en  eût  admis  une  grande 
partie  au  nombre  des  citoyens  ,  d'où  il  étoit  arrivé  qu'à  mefure 
<îu'un  parti  s'augmentoit ,  la  force  de  l'autre  diminuoit.  Or  ils 
fe  fervirent  de  cet  artifice  pour  les  faire  chaffer.     Pendant 
la  nuit  ils  coururent  de  tous  cotez ,  &  fe  mirent  à  crier  en 
differens  lieux  tous  à  la  fois ,  comme  Ci  on  leur  eût  donné  le 
fignal ,  que  les  François  étoient  fous  les  armes ,  ôc  qu'ils  vou- 
loient  livrer  la  ville.   Mais  comme  les  François  fe  tenoient 
renfermez  dans  leurs  maifons  ^  le  peuple  ,  à  qui  les  conjurez 
par  ce  moyen  efpéroient  faire  prendre  les  armes ,  s'y  tint  aulTi , 
■ôc  ainfi  leur  artifice  n'eut  aucun  effet.  Il  y  en  eut  quelques-uns 
de  condamnez  au  fupplice  5  les  autres  l'évitèrent  par  la  fuite. 
Ceux  de  Locarne  ' ,  dont  le  Canton  appartient  à  la  Républi- 
que des  Suiffes  ,  demandèrent  auffi  en  ce  tems-là  qu'on  leur 
permît,  comme  ils  difoient ,  un  ufage  plus  pur  de  la  parole  de 
Dieu.    Comme  la  plupart  de  ceux  de  qui  ils  dépendoient , 
profeflbient  l'ancienne  religion  ,   les  fentimens  furent  parta- 
gez, ôc  il  y  avoit  apparence  qu'on  en  viendroit  à  une  guerre 
civile.  Il  fut  enfin  ordonné  qu'ils  profefferoient  la  religion  de 
leurs  ancêtres ,  ôc  que  ceux  qui  ne  voudroient  pas  obéir ,  pour- 
xoient  fe  retirer  ailleurs.  Plufieurs  fe  retirèrent  à  Zurich,  ou 
ils  furent  très-bien  reçus. 

^  Volfang  Lazius  mourut  cette  année  à  Vienne  en  Autriche 
fa  patrie,  âgé  de  cinquante  ans.  Il  a  écrit  exa£lement  l'hiftoire  ç^^^^^s  h^om"' 
Grecque  ôc  Romaine,  ôc  a  fait  honneur  à  fa  patrie,  comme  mes  de  let- 
on  le  peut  voir  par  les  beaux  ouvrages  qu'il  a  laiffez  à  la  pof-  ^^^^' 
térité.  Après  avoir  été  médecin  de  l'Empereur,  le  roi  Ferdi- 
nand, p.ai^rapport  aux  grands  fervices  qu'il  lui  avoit  rendus, 

1  Petite  ville  d'Italie  qui  appartient  aux  douze  anciens  Cantons  Suiffes ,  fut 
la  côte  occidentale  du  Lac-Major, 

Towe  II  M  m  m  m 


^44  HISTOIRE 

_  ainfi  qu'à  la  Republique  des  Lettres  ^  non-feulemeut  Tadmlt 


HenpiII    ^^^^^    ^^^  Confeil,  mais  l'annoblit 

^  ^  *  Conrad  Peilican  natif  de  Rufach  en  Alface,  qui  avoir  en- 
feigne  long-tems  avec  honneur  la  langue  Hébraïque  à  Zurich» 
ôc  qui  a  traduit  d'Hébreu  en  Latin  un  très-grand  nombre  de 
commentaires  des  Rabins ,  non-feulement  fur  l'Ecriture  fain- 
te,  mais  encore  fur  les  cére'monies  particulières  des  Juifs  :, 
mourut  auiîi  cette  année  dans  un  âge  très-avancé. 

Je  ne  ferai  aucune  difliculté  de  joindre  à  ces  grands  hom- 
mes George  Agricola  natif  de  Glaucha  en  Mifnie  ^  qui  a  écrit 
fur  les  métaux ,  les  mines,  &  les  animaux  qui  vivent  dans  la 
terre,  avec  une  fi  grande  exaditude,  qu'il  a  de  beaucoup  fur- 
paiïe  tous  les  anciens  en  ce  genre ,  ôc  a  fort  éclairci  cette 
j)artie  deThiftoire  naturelle  5  non-feulement  parl'exade  expli- 
cation qu'il  a  faite  de  tout  ce  que  les  anciens  ont  dit  fur  cette 
matière  ,  mais  encore  par  la  découverte  de  plufieurs  chofes 
que  le  tems  a  fait  connoître.  Il  a  fait  aufiî  un  traité  excel- 
lent ,  après  Guillaume  Budé ,  Léonard  Portio ,  ôc  André  Al- 
ciat ,  des  poids ,  des  mefures  ,  du  prix  de  métaux ,  ôc  des  mon- 
noyés.  Eniin  après  avoir  découvert,  ôc  remarqué  plufieurs  cho- 
fes inconnues  aux  anciens,  il  mourut  cette  année  le  21  de 
Novembre,  âgé  de  foixante-unans,  à  Chemnitz  en  Mifnie, 
proche  de  ces  fameufes  mines  qui  appartiennent  à  l'Electeur 
de  Saxe. 

Gemma,  appelle  ordinairement  Frifon,  parce  qu'il  étoit  de 
Frife  ,  mourut  avant  Agricola  le  2^  de  Mai,  après  avoir 
publiquement  profefi!e  la  médecine  à  Louvain.  Il  fe  rendit 
beaucoup  plus  fameux  dans  les  Mathématiques  qu'il  enfeigna 
en  particulier,  ôc  qu'il  enrichit^  pour  ainfi  dire,  de  plufieurs 
inftrumens  travaillez  avec  beaucoup  d'art.  On  le  foUicita  fou- 
vent  de  venir  à  la  Cour  de  l'Empereur  j  mais  il  s^w  excufa 
toujours  modellement,  ôc  fit  voir  par  un  exemple  rare,  qu'il 
préféroit  à  la  faveur  des  Grands  cette  agréable  tranquilité^  dans 
laquelle  il  finit  Ïqs  jours.  Il  mourut  de  la  pierre,  âgé  feule- 
ment de  quarante-fept  ans ,  ôc  laifla  un  fils  appelle  Corneille 
Gemma,  qui  enfeigna  à  Louvain  les  mêmes  fciences  avec 
honneur,  ôc  qui  fit  revivre  par  la  pénétration ^e  fon  ef- 
prit ,  ôc  par  fes  dodes  écrits,  la  réputation  de  fon  illuftre  père  ^ 
prefque  éteinte. 


DE  J.  A.   DE  THOU,  L  I  V.  XVI.        ^4r 

Quelque  tems  après ,  Edouard  Wotton  natif  d'Oxfort,  qui 


avoit   profeiTe  la  médecine  dans  fon  payis^  ôc  qui  a  mis  au  xj-    _   -,7 

jour  un  traite  de  la  dinerence  des  animaux,  tort  eltime  parmi 

les  gens  de  lettres,  mourut  à  Londres  en  fon  année  climafte-       5  5)* 

rique  le  5"  d'Octobre.  Il  laifTa  beaucoup  d'enfans,  ôc  fut  inhu-> 

mé  dans  l'Eglife  de  faint  Aiban'. 

Je  ne  pafTerai  pas  non  plus  fous  filence  Ifidore  Clario  de 
Brefcia ,  religieux  Beneditlin ,  perfonnage  très-recommanda- 
ble ,  qui  gouverna  pendant  fept  ans  en  qualité  d'Evêque  l'E- 
glife  de  Fuligno.  Il  poflcdoit  parfaitement  les  trois  langues 
fçavantes ,  &  joignoit  à  une  profonde  connoiflance  de  la  Théo- 
logie des  mœurs  très-chaftes,  une  \ÙQ  pure,  un  zélé  qui  ne 
refpiroit  que  la  charité ,  la  difcipline ,  &  l'union  de  l'Eghfe. 
Il  fut  fi  charitable  à  l'égard  des  pauvres ,  il  témoigna  tant  de 
bonté  pour  tout  le  monde ,  ôc  fit  concevoir  upe  li  haute  idée 
de  fa  fainteté,  qu'après  fa  mort  une  grande  Toule  de  peuple 
entra  malgré  ceux  qui  le  gardoient ,  dans  fon  appartement , 
où  il  fut  expofé  à  la  vue  de  tout  le  monde  pendant  quinze 
jours ,  fans  exhaler  aucune  mauvaife  odeur.  Il  vécut  foixante 
ans  ,  &  mourut  d'une  fièvre  violente  le  28.  de  Mai  5  fon  corps 
fut  inhumé  dans  l'Eglife  de  Fuligno. 

En  cette  même  année ,  Olympia  Fulvia  Morata  de  Ferrare, 
femme  illuftre  par  la  pureté  de  fes  mœurs  ,  ôc  comparable  par 
fon  efprit  ôc  fon  érudition  aux  plus  illuftres  femmes  de  l'anti- 
<]uité  ,  mourut  dans  un  âge  peu  avancé.  Elle  étoit  hile  deFul- 
vio  Peregrini  Morato  de  Mantouë,  qui  Pinftruifit  dans  la  con- 
noiflance des  belles  lettres ,  oii  elle  fit  un  fi  grand  progrès  (  ayant 
.eu  auffi  pour  précepteur  Chiliano  Sinapio  )  qu'elle  écrivoitfort 
élégamment  en  Latin  ôc  en  Grec ,  ôc  compofoit  des  vers  dans 
l'une  ôc  l'autre  langue.  Ayant  enfuite  fuccé  la  dodrine  des 
Proteftans  dans  la  maifon  de  Renée  femme  d'Hercule  II.  duc 
de  Fer,rare  ,  oii  elle  occupa  toujours  le  premier  rang  dans 
i'amitié  d'Anne  d'Efte,  qui  époufa  dans   la  fuite  François  de 
Lorraine  duc  de  Guife ,  elle  s'adonna  entièrement  à  l'étude 
de  la  Théologie.  La  Religion  l'ayant  enfuite  obligé  de  fortir 
de  fa  patrie  avec  Emile  fon  frcre,  elle  pafl!a  en  Allemagne, 
où  elle  époufa  André  Gruntler  médecin,  avec  qui  elle  vécut 
dans  une  union  fort  étroite,  mais  peu  d'années.  Elle  mourut 
i  Premier  martyr  de  la  Grande  Bretagne, 

M  m  m  m  ij 


6^6  HISTOIRE 

^,,..„__  le  26,  d'Oclobre  à  Heidelberg,  où  elle  avoit  fixé  fa  demeiîfe,. 

ZZ  ^  77  ayant  à  peine  vécu  vingt-neuf  ans.  Son  frère  ôc  fon  mari  ne 
lui  furvécurent  pas  long-tems ,  ôc  ils  furent  tous  les  trois  mis 
'  ^  ^  ^'  fous  la  même  tombe  dans  l'Eglife  de  faint  Pierre.  Celio  Se- 
cundo Curione,  qui  à  caufe  de  la  Religion  avoir  auffi  quitté 
l'Italie ,  raffembla  fes  ouvrages  ,  ôc  les  mit  au  jour.  G'eft-la 
que  brillent  les  mœurs  ôc  la  Icience  rare  de  cette  femme 
illuftre,  qu'on  ne  peut  allez  louer  j  on  y  voit  ce  qu'on  pouvoiî 
efperer  de  fon  fublime  efprit,  fi  elle  n'eût  été  prévenue  par  une 
mort  prématurée. 

La  mort  de  Marc -Antoine  de  Majoragio  précéda  celle  de 
tous  ces  grands  perfonnages.  Il  fut  ainfi  nommé,  d'un  bourg 
appelle  Majoragio,  où  Julien  del  Conte  fon  père  demeuroit> 
auffi  s'appelloit-il  auparavant  Antoine-Marie  del  Conte  :  ce  qui 
fit  que  Fabio  JLupo  ôc  Mafiimo  Negro  l'accuferent  d'avoir 
changé  de  nom  3  il  fe  juftifia  par  un  beau  difcours  qu'il  fit 
dans  le  Sénat  de  Milan,  où  il  montra  qu'il  ne  l'avoit  pas  fait 
fans  exemple.  Il  étoit  fort  éloquent,  ôc  il  publia  des  commen- 
taires fur  les  livres  de  la  Rhétorique  d'Ariftote  ôc  de  Ciceron, 
pour  les  défendre  contre  la  faufle  critique  de  Celio  Calcagni- 
ni.  Ayant  pafTé  treize  ans  à  enfeigner  la  jeunefie  de  Milan 
avec  beaucoup  de  réputation ,  il  s'appliqua  enfin  à  l'étude  de 
la  Théologie,  ôc  finit  fes  jours  le  4.  d'Avril,  âgé  de  quarante^ 
deux  ans.  Barthelemi  del  Conte,  frère  de  fa  femme  ,  le  fit  in- 
humer dans  le  tombeau  qu'il  s'étoit  lui-même  fait  conftruire 
pendant  fa  vie  ,  dans  la  grande  Eglife  de  Milan. 

Oronce  Fine  Dauphinois ,  fils  d'un  médecin  de  Briançon-; 
mourut  le  6.  d'0£lobre ,  âgé  d'un  peu  plus  de  foixante  an^. 
Ce  fut  le  premier ,  après  Jacque  le  Fevre  d'Eftaples,  qui  réveilla 
en  France  le  goût  des  fciences,  qui  y  étoient  inconnues^  ou  pref- 
que  éteintes  5  mais  s'étant  contenté  d'en  donner  les  premiers 
principes ,  parce  qu'il  méditoit  de  plus  grands  deffeins ,  il  en 
fit  feulement  voir  les  fources.  Attiré  par  les  libéralités  de  Fraiî- 
çois  I.  il  vint  à  Paris,  où  il  enfeigna  les  Mathématiques  à 
un  grand  nombre  d'auditeurs ,  ôc  éclaircit  cette  fcience  par 
des  écrits  très-fçavans  pour  ce  tems-là. 

Pierre  Gille  d'Alby,  François,  mourut  auffi  cette  année  à 
Rome.  Outre  la  parfaite  connoilTance  qu'il  avoir  de  l'une  ôc 
de  l'autre  langue ,  de  l'antiquité ,  des  anciens  Auteurs,  des  beaux. 


DE  J.  A.  DE  T  H  O  U ,  L  I  V.  XVL         C^f 

ïrts,  &:  furtout  des  chofes  naturelles,  il  avoit  encore  un  défir  «*«*^^»"'^"r 
infatiable  de  connoître  les  payis  éloignés.  Cette  inclination  le  j^enri  IL- 
porta  à  voyager  pendant  plus  de  quarante  ans  dans  la  Grece^  \%  %  S* 
dans  l'une  ôc  dans  l'autre  Afie ,  ôc  dans  la  plus  grande  partie 
de  l'Afrique,  avec  une  ardeur  incroyables  foit  pour  amafler 
des  livres  Grecs,  comme  il  en  avoit  eu  ordre  de  François 
I.  foit  aulli  pour  connoître  la  fituation  de  plufieurs  contrées,- 
S'étant  échappé,  après  la  mort  de  François  I.  par  une  grâce 
fpéciale  de  la  toute-Puiffance  divine,  des  mains  des  Pirates  de 
Gerbe*,il  fe  retira  comme  dans  un  port  favorable  ,  chez  le  car-  *  Ou  Gdv§} 
dinal  George  d'Armagnac,  grand  protedleur  des  fciences,  char- 
gé alors  des  affaires  du  Roi  à  Rome.  Tandis  que  Pierre  Gille 
s'occupoit  dans  la  maifon  du  Cardinal ,  à  recueillir  ôc  arran-^ 
ger  les  relations  qu'il  avoit  faites  pendant  un  fi  long  -  tems  ^ 
employant  à  ce  travail  les  jours  ôc  les  nuits,  il  fut  attaqué 
d'une  fièvre  violente  dont  il  mourut,  âgé  de  foixante-cinqans* 
ôc  fut  inhumé  dans  TEglife  de  faint  Marcel.  Le  cardinal  d'Ar- 
magnac qui  le  protégeoit ,  ôc  qui  étoit  fort  zélé  pour  le  pro- 
grès des  fciences,  eut  foin  quefes  écrits  fuffent  confervez.  Il 
en  fit  apporter  la  plupart  en  France,  ôc  les  fît  enfuite  impri"  ^ 
mer.  On  croit  néanmoins  que  Pierre  Belon  du  Mans ,  qui 
écrivoit  fous  lui ,  ôc  qui  l'accompagna  pendant  quelques  an- 
nées dans  fes  voyages,  en  afouftrait  une  partie  j  quoique  dans 
îa  fuite  il  les  ait  publiez  fous  fon  nom^  plutôt  que  fous  ce- 
lui de  Gille:  il  s'attira  cependant >  tout  plagiaire  qu'il  étoit i> 
i'eftime  des  gens  de  lettres,  pour  n'avoir  pas ,  au  moins  con\- 
me  plufieurs  autres ,  dérobé  au  public  de  fi  beaux  écrits,  Vovage  àe 

En   cette  même  année  Nicolas  Durand  de  Villegagnon,  Viliegagnon 
chevalier  de   Malte,   dont  nous  avons   déjà  parlé  plufieurs  '^^ ■^'"^"'i"^ 
fois ,    entreprit  le   voyage  de  l'Amérique.   C'étoit  un  hom- 
me d'un  grand  courage,  expérimenté  dans  les  afl^aires  les  plus 
importantes,  ôc  ce  qui  eft  rare  à  ceux  de  fa  profefiion,  ver- 
fé  dans  les  belles  lettres.  Son  amour  pour  la  gloire,  ou  félon 
quelques-uns,  fa  pafiion  pour  amaffer  des  richeffes,  le  porta 
à  demander  au  Roi  la  permiffion  d'équipper  une  flotte,  ôc- 
d'aller  fous  fes  aufpices  planter  les  armes  de  France  dans  le 
nouveau  monde,  ce  qu'il  obtint  par  l'entremife  de  Gafpard 
de  Coligny  amiral.  On  difoit  ouvertement  que  c'étoit  là  le 
moyen  d'étendre  la  gloire  du  nom  François ,  ôc  aafToiblii: 

M  m  m  m  iij 


6^2  HISTOIRE 

■  '  -■  les  forces  des  ennemis,  qui  tiroient  de  ces  contrées  de  puif- 

Henri  II.  fans  fecours,  pour  faire  la  guerre  :  Que  l'exemple  des  Fraii- 
■*  5  S  S*  cois  ferviroit  beaucoup  à  ouvrir  aux  nations  étrangères  le  che- 
min de  cette  partie  du  monde ,  de  forte  qu'en  rendant  la  li- 
berté aux  Ameriquains,  on  y  établiroit  un  commerce  public 
&  commun  à  toutes  les  nations  ,  dont  les  feuls  Efpagnols,  par 
le  joug  infupportable  qu'ils  avoient  impofé  à  ces  peuples ,  ti- 
roient tout  le  profit.  Voilà  ce  qu'on  publioit  par  tout.  Mais 
Villegagnon  avoit  traité  fecrettement  avec  Coligny  -,  ôc  com- 
me il  fçavoit  que  l'Amiral  favorifoit  les  fectateurs  de  la  Re- 
ligion des  Suiffes  ôc  de  Genève ,  dont  il  y  avoit  déjà  un  grand 
nombre  en  France,  il  lui  avoit  fait  efperer  qu'il  établiroit  cette 
Religion  dans  les  payis  dont  il  fe  rendroit  le  maître. 

Villegagnon  ayant  fait  équipper  par  l'ordre  du  Roi  deux 
grands  vaifleaux ,  du  port  de  deux  cens  tonneaux  chacun , 
avec  les  canons  néceflaires,  Ôc  outre  cela  un  vaifleau  de  char-» 
ge  pour  porter  les  vivres  ôc  toutes  les  provifions  partit  du 
Havre  de  Grâce  le  12  de  Juillet,  accompagné  d'un  grand 
nombre  de  Gentilshommes,  de  matelots,  ôc  d'ouvriers.  Mais 
ayant  été  furpris  par  la  tempête  3  il  fut  contraint  de  relâcher  à 
Dieppe,  où  il  mit  à  terre  quelques-uns  de  fes  gens,  qui  dégoûtez 
delà  mer,  ne  voulurent  pas  aller  plus  loini  après  quoi  il  revint 
au  Havre.  Il  en  partit  une  féconde  fois  le  14  d'Août,  ôc  ayant 
pafTé  la  Manche  ,  détroit  entre  la  Bretagne  ôc  l'Angleterre  ,  il 
arriva  vingt  jours  après  vis-à-vis  du  Pic  de  Teneriffe,  la  prin- 
cipale des  Canaries ,  à  neuf  cens  lieues  de  l'endroit  d'où  il 
étoit  parti,  ôc  à  vingt-fept  degrés  de  latitude  feptentrionale. 
Enfuite  après  avoir  côtoyé  la  Barbarie,  il  pafl'a  au-de-là  de  la 
Loire  ' ,  ôc  ayant  doublé  le  Cap  blanc  ^,  qui  eft  fous  le  Tro- 
pique du  Cancer,  il  arriva  le  8  de  Septembre  au  Cap  d'E- 
thiopie ^  qui  eft  à  quatorze  degrés  de  l'Equateur ,  Ôc  d'oii 
Ton  compte  trois  cens  lieues  jufqu'au  Pic  de  Teneriffe.  De- 
là il  côtoya  la  Guinée  fous  la  Zone  Torride ,  Ôc  il  trouva  le 
climat  de  cette  contrée  fi  tempéré,  contre  l'opinion  des  an- 
ciens ,  qu'on  y  pouvoit  mettre  des  habits,  fi  l'on  vouloit,  ou 
s'en  paffer. 

Il  arriva  enfin  le  10  d'0£lobre  dans  Tifle  de  S.  Thomas  » 

Ti  Fleuve  d'Afrique ,  à  qui  les  Fran-   1        2  Capo  bianco. 
fois  ont  donné  ce  nom.  '       3  Le  Cap-verd, 


DE  J.  A.  DE   THOU,  Liv.  XVI.       6^^^ 

fîtuée  fous  la  ligne  équinodiale  ;  d'où  le  vent  au  fud-oueft  l'ayant  ■ 

Fait  voguer  vers  l'eft  ,  il  fe  trouva  le  20  du  même  mois  vis-à-  j^e^rj  H. 
,vis  de  l'ifle  de  TAfcenfion ,  à  S  degrez  &  demi  de  latitude  me-  j  ç  ç  j, 
ridionale,  ôc  à  5'oo  lieues  de  la  terre  ferme '.  Le  13  de  No- 
vembre, il  entra  danspa  rivière  de  Ganabara,  ainfi  appellée, 
parce  qu'elle  reffemble  à  un  lac  qui  porte  ce  nom.  Cette  rivière 
que  les  Portugais  appellent  Rio  di  Janeiro  ,  efl  à  25  degrés  au- 
delà  de  la  ligne  équino6liale  ,  fous  le  Tropique  du  Capricor- 
ne. Les  François  ayant  mis  en  cet  endroit  pie  à  terre  ,  il  vint 
au-devant  d'eux  environ  cinq  cens  naturels  du  payis,  armés 
d'arcs  ôc  de  flèches  ,  qui  les  félicitèrent  de  leur  arrivée,  leur  » 
offrirent  des  rafraichiffemens ,  ôc  ayant  allumé  des  feux,  leur 
témoignèrent  la  joie  qu'ils  reflentoient  de  les  avoir  dans  leur 
payis ,  puisqu'ils  dévoient  les  défendre  contre  les  Portugais , 
6c  leurs  autres  ennemis.  Au  refte  pour  ce  qui  eft  du  lac  de 
Ganabara ,  il  eft  fi  large,"  que  ceux  qui  Font  vu  ont  écrit  qu'il 
pouvoit  contenir  en  fureté  ôc  commodément  tous  les  vaif-* 
féaux  de  l'univers.  Alais  comme  après  avoir  quitté  l'Océan^,: 
il  falloit  côtoyer  trois  ifles  incultes ,  bordées  de  toutes  parts 
de  rochers  ,  les  vaifTeaux  de  Villegagnon  coururent  un  grand 
danger.  Il  fallut  enfuite  traverfer  un  détroit  qui  n'avoit  pas 
plus  de  trois  cens  pas  de  largeur  ,  parce  que  du  coté  gau- 
che il  étoit  refferré  par  une  montagne ,  ôc  par  un  rocher  fort 
îiaut  de  figure  conique  ,  que  la  nature  a  formé  d'une  ron- 
deur fi  parfaite,  que  ceux  qui  le  voyent  de  loin,  croyent  que 
c'eft  un  ouvrage  de  l'art.  Enfuite  en  avançant  plus  loin  ,  on 
rencontre  un  rocher  plat ,  qui  a  environ  fix  vingt  pas  de  cir- 
cuit. Villegagnon  y  avoit  d'abord  fait  mettre  tout  fon  équipa- 
ge j  mais  ayant  été  repouffé  par  la  violence  des  flots ,  il  avança 
trois  mille  pas  au-delà ,  ôc  s'arrêta  dans  une  ifle  auparavant  dé- 
ferre^ qui  a  mille  pas  de  largeur ,  ôc  fix  fois  autant  de  longueur. 
Elle  eft  environnée  de  toutes  parts  d'écueils  qui  s'élèvent  au- 
deffus  de  l'eau  ,  ce  qui  la  rend  inacceffible ,  même  aux  plus  pe- 
tits vaiffeaux ,  excepté  par  un  feul  endroit.  Il  y  a  aux  deux  cotés 
de  cette  ifle  des  rochers ,  011  Villegagnon  fit  faire  des  loges  ^ 
comme  pour  fervir  de  guérites.  Enfuite  il  bâtit  un  Fort  fur  un 
autre  rocher  de  foixante  pies  de  largeur ,  au  milieu  de  l'ifle  où  il 

I  II  y  a  une  autre  ifle  de  l'Afcenfion    I    environ  à  ijo  lieuës  du  Brelil, 
à  io  dégrez  de  latitude  méridionale^  ôc    )       x  La  mer  du  Nord, 


^;o  HISTOIRE 

'  fe  pofta  avec  fes  gens.  Il  donna  à  ce  Fort  le  nom  de  Colî- 

Hen&i  IL  è^Y  *  ^^  ^^o^  ^^  TAmiral  ,  ôc  y  fît  faire  des  logemens  pour 
I  r  .-  f.^  tous  ceux  de  fon  équipage,  dont  le  nombre  montoit  à  qua- 
tre-vingt hommes  :  on  y  tranfporta  aufli  le  canon.  11  y  aune  ille 
fort  belle  ôc  très  fertile  à  dix  milles  au-delà  dans  l'embouchure 
du  même  fleuve  :  elle  a  douze  milles  de  circuit,  &  les  François 
qui  étoient  en  ce  payis-là  ,  l'appelloient  la  grande  ille ,  en  com- 
paraifon  des  autres  :  ils  en  tiroient  de  la  farine ,  ôcplufieurs  au- 
tres chofes  néceflaires  pour  l'ufage  de  la  vie. 

Lorfque  Villegagnon  fut  arrive  ,  il  écrivit  à  rAmiral  Co- 
ligny  ,  &  lui  marqua  en  peu  de  mots  le  fuccès  de  fon  voyage, 
fon  arrivée  dans  le  Brefil ,  la  nature  du  lieu ,  les  mœurs  des 
habitans.  Pour  fe  le  rendre  plus  favorable  dans  la  fuite ,  il  lui 
confirma  i'efpérance  qu'il  lui  avoit  déjà  fait  concevoir  d'éta- 
blir dans  ces  contrées  la  Religion  épurée,  (  car  on  l'appel- 
îoit  ainfi  )   ôc  lui  demanda  la  permiflion  de  faire  venir  des 
Théologiens  de  Genève.  Il  écrivit  à  ce  fujet  l'année  fuivan- 
te  à  Jean  Calvin  ,  qui  fit  part  de  fa  lettre  aux  autres  Mi- 
niftres  fes  confrères.    Après  en  avoir  délibéré ,  ils   en  choiii- 
rent  deux  ,  Pierre  Richer  âgé  déjà  de  50  ans  5  ôc  Guillaume 
Charrier  ,  qui  à  la  follicitation  de  Villegagnon  ôc  de  Coli^ 
gny  3  entreprirent  le  voyage.  Plufieurs  fe  joignirent  à  eux  pour 
les  accompagner  j  ôc  entr'autres  Jean  de  Lery,  Bourguig^non. 
Philippe  Corguilleray  fieur  du  Pont ,  qui  à  caufe  de  la  Religion 
s'étoit  retiré  à  Genève,  s'offrit  de  les  conduire  tous.  Coligny 
îe  connoilfoit ,  ôc  l'avoit  follicité  par  fes  lettres  de  fe  charger 
de  cette  entreprife  ,  qui  intéreffoit ,  comme  il  difoit ,  la  gloire 
de  Dieu.  Ils  allèrent  trouver  tous  à  Châtillon  fur  Loing  l'Ami- 
ral ,  qui  leur  donna  des  lettres.  De-là  ils  fe  rendirent  à  Hon- 
fleur  ^  où  ils  furent  très  bien  reçus  par  le  lîeur  de  BoifÏÏ,  fils  de 
la  fœur  de  Villegagnon ,  qui  pour  cette  affaire  avoit  été  ren- 
voyé en  France  par  fon  oncle.  Ils  partirent  avec  trois  vaiffeaux 
bien  équipés  îe  19  de  Novembre  5  ôc  ayant  fait  voile  par  la 
même  route  que  Villegagnon ,  ils  arrivèrent  au  cap  de  Frio  le 
4  de  Mars  j  ôc  trois  jours  après ,  étant  entrés  dans  le  golfe  de 
Janeiro ,  ils  arrivèrent  fans  péril  au  Fort  de  Coligny. 

Au(îi-tôt  après  leur  arrivée ,  on  établit  une  forme  d'Eglife 
félon  le  Rit  de  Genève  ,  ôc  Ton  célébra  la  Cène  ,  où  Ville- 
OTgnon  affifta  le  21  de  Mars.   Mais  comme  dans  la  fuite  il' 

S  eleyg^ 


Hnsanaaiai 


DE  J.  A.  DETHOU,Liv.  XVI.      <^;i 

s'éleva  entr'eux  quelque  contellation  à  ce  fujet,  on  renvoya  en 

France  Charrier,  pour  y  confulter  Calvin.    Cependant  com-  Henri  IL 
me  cette  difpute  fut  caufe  de  plufieurs  diffentions  ,  Villega-     i  <;  <:  <^ 
gnon  follicité  ,  comme  l'on  croit:,  par  les  lettres  du  cardinal 
de  Lorraine  >  renvoya  les  miniftres  de  Genève  ,  après  les  avoir 
traités  durement.  Du-Pont,  Richer  Ôc  fes  compagnons  ,  (en- 
tr'autres  Jean  de  Lery,  à  qui  la  Chapelle  ôc  Boiffyfe  joigni- 
rent enfuite)  partirent  du  Fort  de  Coligny  ,  6c  paflerent  dans 
le  continent  fur  la  fin  du  mois  d'0£tobre  ,  huit  mois  après  leur 
arrivée  dans  le  Brefil.   Enfin  le  quatre  de  Janvier  de  l'année 
fuivante,  Du-Pont  fit  embarquer  fescompagnons  fur  le  vaiffeau 
de  Martin  Baudouin.  Après  avoir  effuyé  pendant  leur  voya- 
ge différentes  avantures ,  6c  avoir  été  réduits  à  Fextrêmité  par 
la  faim  :,  ils  abordèrent  enfin  en  Bretagne  fur  la  fin  de  Mai. 
Lery  ,  dont  j'ai  parlé  ,  a  écrit  éxa£lement  6c  fidèlement  ce 
voyage ,  la  nature  du  payis  :,  ôc  les  mœurs  des  habitans. 

André  Thevet ,  qui  partit  avec  Villegagnon ,  ôc  qui  ne  de-     Jugement 
meura  que  trois  mois  dans  le  Brefil ,  a  compofé  auffi  un  ou-  g"s  d'AndrV 
vrage  particulier  touchant  ce  voyage ,  intitulé  la  France  An-  Thevet, 
tar5lique.   Je  ne  prétens  pas  ,  en  faifant  ici  mention  de  lui ,  di- 
minuer la  réputation  de  fon  Livre  >  ni  empêcher  qu'on  y  ajoute 
foi  :  mais  puifque  l'occafion  fe  préfente  de  parler  de  cet  Au- 
teur ,  je  fuis  bien  aife  de  faire  fçavoir  ce  qu'il  a  été  à  ceux  qui  ne 
le  fçavent  pas.  Né  à  Angoulême  ,  il  fut  d'abord  Cordelier  : 
enfuite  ayant  à  peine  une  légère  teinture  des  Lettres  ,  il  quitta 
le  froc  y  ôc  de  moine  devenu  avanturier ,  il  employa  le  tems 
de  fa  jeunefife  à  faire  des  pèlerinages,  ôc  d'autres  voyages  de 
fantaifie.  S'étant  acquis  par  ce  moyen  une  efpece  de  réputa- 
tion ,  il  s'appUqua  par  une  vanité  ridicule  à  écrire  des  Li- 
vres ,  qu'il  vendoit  à  de  miferables  Libraires  :  après  avoir  com- 
pilé des  extraits  de  différens  auteurs ,  il  y  ajoûtoit  tout  ce  qu'il 
trouvoit  dans  les  Guides  des  chemins  ,  ôc  autres  Livres  fem- 
blables,  qui  font  entre  les  mains  du  peuple.  En  effet,  igno- 
rant au-delà  de  ce  que  l'on  peut  s'imaginer,  ôc  n'ayant  aucu- 
ne connoiffance  ni  des  belles-lettres  ,  ni  de  l'antiquité ,  ni  de 
la  chronologie ,   il  mettoit  dans  fes  livres  l'incertain  pour  le 
certain  ,  ôc  le  faux  pour  le  vrai,  avec  une  affûrance  étonnan- 
te. Il  me  fouvient  que  quelques-uns  de  mes  amis,  gens  habi- 
les ôc  d'un  efprit  fin  ^  l'étant  un  jour  allé  voir  pour  fe  divertir, 
Jorne  IL  N  n  n  n 


^j2  HISTOIRE 

.  lui  firent  accroire  en  ma  préfence  des  chofes  abfurdes  &  ri- 
Henri  II   <^icules  ,   que  des  enfans  même  auroient  eu  de  la  peine  à 
j  ç.  ^  ^   *  croire  j  ce  qui  me  fit  beaucoup  rire.  Je  ne  puis  donc  m'em- 
pêcher  de  plaindre  plulieurs  perfonnes  :,  qui ,  quoique  verfées 
dans  les  fciences,  non-feulement  ne  s'apperçoivent  pas  des 
fottifes  de  ce  charlatan  ,  mais  le  citent  encore  tous  les  jours 
avec  honneur  dans  leurs  écrits.   Je  me  fuis  fouvent  étonné 
de  ce  qu'un  homme  à  qui  l'on  en  impofoit  fi  facilement ,  en 
ait  lui-même  impofé  à  des  perfonnes  de  ii  grande  réputation. 
Je  fuis  donc  bien  aife  de  les  avertir  maintenant ,  de  ne  plus 
deshonorer  à  l'avenir  leurs  ouvrages ,  en  citant  un  Auteur  fi 
ignorant  ôc  Ci  méprifable. 
Affaires  Pendant  que  la  guerre  étoit  allumée  dans  prefque  toute  l'I- 

d'AiIemagne.  talic  ^  ÔC  fur  les  frontietcs  de  la  Flandre  &  de  la  Champagne, 
bourg.     "^'   tout  étoit  tranquille  en  Allemagne.  L'Empereur  avoir  con- 
voqué l'année  précédente  la  Diète  ,  ôc  l'avoit  enfuite  trans- 
férée à  Aufbourg.  Il  avoit  mandé  que  les  Princes  ôc  les  Etats 
de  l'Empire  fe  tinffent  prêts  pour  le  1 3  de  Novembre.  Enfin 
ayant  été  attaqué  d'une  maladie ,  ôc  ne  pouvant  s'y  trouver , 
il  la  fit  ouvrir  par  Ferdinand  fon  frère  le  cinq  de  Février  de 
cette  année  :  Il  s'y  trouva  fort  peu  de  Princes.  Ferdinand ,  après 
Fe?d/^?n dVur  ^^^^^  bcaucoup  parlé  des  bonnes  difpofitions  de  TEmpereur , 
les  difféi ends   ÔC  dcs  ficmies  à  Icur  égard,  auffi  bien  que  de  fon  zélé  pour  la  Re- 
4cki<cliSion.  ligion^  ôc  pour  la  tranquilité  pubUque,  ajouta  que  rEmpereur 
defiroit  particulièrement ,  que  de  leur  commun  confentement  > 
on  ftatuât  fur  tout  ce  qui  pourroit  contribuer  à  la  gloire  de  Dieu  ^ 
ôc  à  affermir  la  paix  de  l'Empire  :  Qu'il  avoit  fait  lui-même  juf- 
qu'à  prefenttous  fes  efforts  pour  affùrer ,  fans  donner  aucun  fu- 
jet  de  mécontentement,  la  Religion  ôc  le  repos  public,  ôc  qu'il 
avoit  abondamment  fatisfait  à  ce  qui  avoit  été  ordonné  dans  les 
deux  dernières  aflTemblées ,  ôc  à  fes  engagemens  particuliers  j 
mais  qu'il  étoit  arrivé  que  des  troubles  fâcheux  ,  élevés  fans  qu'il 
y  eut  de  fa  faute ,  avoient  mis  obflacle  à  deli  louables  projets  : 
Qu'auffi-tôt  qu'on  avoit  pu  remédier  au  mal ,  qui  commençoità 
faire  des  progrès ,  il  n'avoit  pas  voulu  différer  plus  long-tems  de 
le  faire  ;  Que  fa  majeflé  Impériale  lui' avoit  donné  un  pouvoir 
abfolu  d'agir  en  fa  place ,  ôc  de  chercher  pendant  fon  abfencc 
des  expédiens  honnêtes  ôc  utiles  au  bien  public  :  Qu'il  avoit 
exprès  choifi  des  perfonnes  de  mérite ,  pour  le  féconder  dan§ 


\ 


DE  J.  A.  DE  THOU.,Liv.  XVI.  6^^ 

cette  entreprife  :  Qu'il  lui  paroiflbit  donc  à  propos  de  com-  ' 

mencerpar  la  Religion,  donc  les  différends  avoient  caufé  tant  Henri  II. 
de  maux,  non-feulement  à  l'Allemagne  ,  mais  à  l'Europe  en-     i  S  S  S* 
tiére  &  avoient  facilité  au  Turc,  l'ennemi  commun  des  Chré- 
tiens ,  un  moyen  de  s'emparer  de  la  Hongrie  :  Que  c'étoit  un 
fpedacle  bien  trifte ,  &  digne  de  toute  la  colère  de  Dieu ,  de 
voir  que  par  l'obiiination  de  quelques  efprits  infe^Ttés  des  nou- 
velles opinions ,  ceux  qui  étoient  unis  par  le  même  Batême, 
le  même  nom  ,  le  même  gouvernement ,  &  le  même  culte  , 
fulîent  ainfi  défunis  &  partagés  :  Que  ce  défordre  paroiffoit 
d'autant  plus  intolérable,  qu'il  n'y  avoir  pas  feulement  une 
ou  deux  fortes  de  fedes ,  mais  qu'il  s'en  élevoit  tous  les  jours 
de  nouvelles ,  que  le  caprice -faifoit  naître,  &  que  la  licence 
faifoit  embraffer  témérairement  :  qu'on  ne  pouvoit  douter  que 
cette  liberté  ne  fut  une  chofe  très-injurieufe  à  Dieu  5  qu'elle 
éteignoit  entièrement  la  charité ,  &  qu'elle  troubloit  les  con- 
fciences  de  la  multitude  ,  qui  ne  fçavoit  plus  ni  ce  qu'elle  de- 
voit  croire ,  ni  quel  parti  elle  devoit  fuivre  :  Que  le  mal  avoit 
déjà  pénétré  fort  avant,  qu'il  s'enracinoit  dans  l'efprit  des  jeu- 
nes gens  à  mefure  qu'ils  avançoient  en  âge  5  que  l'on  en  trou- 
voit  plufieurs  ,  qui  fans  fe  foucier  de  rien  ,  n'avoient  déjà  plus 
de  foi ,  &  ne  confidéroient  plus  ce  que  la  raifon ,  l'honneur 
&  la  confcience  leur  prefcrivoit:  Que  dans  ces  conjondu- 
res  l'autorité  du  Magiftrat  étoit  néceflaire ,  pour  le  foutien  de 
la  Religion  ,  qui  renferme  le  culte  de  Dieu   &  la  pratique 
de  la  vertu  :  Que  l'Empereur  travailloit  depuis  long-tems  de 
toutes  fes  forces  à  accommoder  ce  différend  5  &  qu'à  leur  priè- 
re il  avoit  obtenu  des  Papes  un  Concile  général  :  Que  l'on 
avoit  plufieurs  fois  indiqué  ce  Concile  ,  «Se  même  qu'on  l'a- 
voir commencé  :  Qu'ils  fçavoient  les  fujets  qui  avoient  em- 
pêché que  la  République  Chrétienne  en  retirât  aucun  fruit, 
&  qu'il  n'étoit  pas  néceflaire  de  les  rapporter  :  Qu'il  feroit  en- 
forte  ,  fi  on  le  trouvoit  bon ,  qvie  le  Concile  fut  encore  indi- 
qué j  que  fi  l'on  jugeoit  à  propos  de  le  remettre  à  un  autre 
tems ,  à  caufe  de  la  guerre  ,  il  faudroit  en  ce  cas  chercher 
quelqu  autre  moïen  convenable  pour  rétablir  l'unian:  Quon 
avoit  quelquefois  parlé  d'un  Concile  National  h  mais  qu'il  crai- 
gnoit  ,  qu'outre  que  cela  n'étoit  pas  tout-à-fait  d'ufage  ,  un 
Concile  de  cette  efpece  ne  fiu  une  chofe  impolTible  dans  les 
Tome  IL  I<lnnnij* 


^^4:  HISTOIRE 

-!ï!-!5=:  conjonâ:ures  préfentes  :  Qu'il  étoit  félon  lui  à  propos  de  traî* 
Henri  1 1.  ^^^  cette  affaire  dans  des  conférences  :  Que  quoique  les  an- 
j  ç  ç  -  nées  précédentes  on  eût  interprété  autrement  qu'on  ne  devoit 
le  pieux  zèle  de  l'Empereur,  &  que  fa  conduite  eût  été  défa* 
gréable  à  l'un  &  à  l'autre  parti,  il  fe  flattoit  néanmoins,  qu'en 
îe  dépouillant  de  part  &  d'autre  de  fes  préventions ,  on  pour-^ 
-roit  enfin  parvenir  à  s'accorder  :  Que  pour  ce  qui  regardoit  la 
police  &  la  tranquilité  publique ,  on  avoit  à  la  vérité  fait  des 
réglemens  dans  les  Diètes  précédentes,  &  que  par  là  on  y  avoit 
fuiiifammeiu  pourvu  ;  mais  que  comme  ces  réglemens  por- 
toient ,  qu'on  ne  pourroit  condamner  &  profcrire  les  rebelles 
&  les  féditieux ,  s'ils  n'avoient  auparavant  été  appelles  en  ju* 
gement ,  &  déclarés  convaincus  par  les  procédures  ordinaires  ; 
les  jugemens  avoient  été  différés  par  cet  obftacle  ;  ce  qui  avoit 
donné  lieu  aux  fadieux  de  tramer  plulîeurs  complots ,  que  l'on 
avoit  ordonné  aulTi  que  les  voilins  feroient  obligés  de  fecourir 
ceux  à  qui  on  feroit  violence  j  mais  que  comme  on  n'exécutoit 
pas  ces  réglemens ,  il  falloir  avoir  recours  à  d'autres  remèdes  : 
Qu'ils  déliberaflent  donc  tous  enfemble ,  fur  la  manière  dont 
on  corrigeroit  ces  deux  articles  de  l'ordonnance  ;  afin  de  ré- 
primer l'audace  des  perturbateurs  du  repos  public ,  &  afin  que 
ceux  qui  demeureroient  fidèles  à  l'Empire ,  fuflent  affurés  d'ê- 
tre fecourus  contre  leurs  oppreffeurs  :  Qu'ils  réglaflent  auiïi  la 
forme  des  jugemens ,  ce  qui  regardoit  les  levées  &  les  contri- 
butions, la  monnoye,  6c  les  autres  çhofes  qui  interéilbient  le 
bon  ordre  de  l'Empire. 

Ce  difcours  de  Ferdinand  fit  beaucoup  de  bruit  dans  toute 
l'Allemagne  ,  &  les  Proteftans  fiient  tous  leurs  efforts  pour 
empêcher  qu'on  ne  le  recrût  en  bonne  part.  Ce  qui  y  contribua 
fur-tout ,  fut  ce  qu'on  écrivit  en  même  tems  de  differens  endroits  y 
que  Ferdinand  lui-même  avoit  chafle  de  Bohême  près  de  deux 
cens  Miniftres  du  faint  Evangile ,  qui  s'étoient  retirés  à  Vittem- 
berg,  &cnMifnie.  Comme  le  Pape  avoit  envoyé  à  la  Diète 
le  cardinal  Jérôme  Morone  ,  les  Proteftans  foutenoient  que 
î'Empereur  l'avoit  fait  venir ,  pour  exécuter  en  Allemagne  la 
même  chofe  que  le  cardinal  Poole  avoit  fait  en  Angletere , 
fous  le  Roi  Philippe  5  &  que  le  Pontife  même  ne  faifoit  aucu- 
ne difficulté  de  le  dire  publiquement.  On  ne  concluoit  ce- 
Pendant  rien  dans  h  Dietç,  J^çs  çonféderez  cpntinuoiem  lai 


DE  J.  A.  DE  THOU  ,  Liv.  XVI.       ^^^ 

guerre  entreprife  contre  Albert.  L'année  précédente  ils  s'é-  »  i     i 
toient  rendus  maîtres  de  Blaffebourg  ,  la  principale  forterefle  Henri  II. 
de  tout  le  payis  j  mais  afin  que  dans  la  fuite  cette  place  ne  pût      i  ç  ç  c. 
leur  nuire  ,  ils  la  ruinèrent  entièrement ,  ce  qui  piqua  vive- 
ment la  maifon  de  Brandebourg  &  fes  alliez. 

L'Eledeur  Augufte,  qui  avoir  été  plus  d'une  fois  follicitë 
par  Ferdinand  de  venir  à  la  Diète ,  envoya  des  députez  pour 
s'excufer  de  ce  qu'il  ne  s'y  étoit  pas  rendu  ,  en  repréfentant 
que  les  troubles  de  Saxe  ne  le  lui  permettoient  pas.  Il  fit  voir 
auffi  le  péril  dont  on  étoit  menace  du  côté  du  Turc,  ôc  com- 
bien il  étoit  nécelfaire  de  s'accorder  ,  ôc  de  mettre  bas  tout 
fujet  de  mécontentement  ôc  de  défiance,  afin  que  les  efprits 
&  les  forces  étant  réunis ,  on  pût  s'oppofer  de  bonne  heure 
aux  efforts  de  l'ennemi  commun  :  Que  l'on  avoit  extrêmement 
tort  de  part  ôc  d'autre  i  que  la  plupart  des  Proteftans,  qui  con- 
damnoient  certaines  chofes  que  fon  frère  Maurice  avoit  éta- 
blies avant  fa  mort  au  fujet  de  la  Religion  ,  avoient  trop  peu 
d'équité  :  Que  ceux  au  contraire  qui  attaquoient  la  Confelfioii 
d'Aufbourg,  ôc  qui  ne  vouloient  pas  néanmoins  établir  dans 
l'Eglife  une  difcipline  ôc  une  réforme  équitable ,  pieufe  ôc  légi- 
time, agiffoient  avec  trop  de  dureté.  Il  fupplioit  de  ne  point 
regarder  comme  mauvais  ôc  impie  ,  l'écrit  qui  avoit  été  pré- 
fenté  à  l'Empereur,  il  y  avoit  plus  de  vingt-cinq  ans  ,  dans  la 
même  ville  d'Aufbourg  :  Que  cependant  on  accordât  la  paix 
à  l'Eglife ,  ôc  qu'on  ne  fît  aucun  tort  à  qui  que  ce  fût ,  pour 
caufe  de  Religion  :  Que  Maurice  avoit  déjà  propofé  cette  con* 
dition  à  la  dernière  Diète  de  Palfaw  '■>  ôc  que  quoique  FEm- 
pereur  en  eût  renvoyé  l'examen  aux  Etats  généraux  de  l'Em- 
pire ,  il  ne  l'avoir  cependant  pas  defaprouvé  j  ôc  qu'il  avoit 
ajouté  en  termes  exprès ,  qu'il  auroit  foin  qu'on  traitât  cette 
affaire  à  la  Diète  avec  toute  l'équité  poffiblc ,  ôc  qu'au  fujet  de 
la  Religion  on  procédât  dans  les  fuffrages  avec  une  extrême 
intégrité.  Voilà  ce  que  les  Députez  d'Augufle  remontrèrent 
à  Ferdinand ,  la  veille  du  jour  qu'il  prononça  fon  difcours. 

Quelque  tems  après ,  les  éledeurs  de  Saxe  Ôc  de  Brande- 
bourg, les  enfans  de  Frédéric  ,  le  Landgrave  de  Helfe ,  ôc  les 
autres  princes  de  Saxe ,  s'affemblerentle  lix  de  Mars  à  Naum- 
bourgfur  le  Saal,  ou  ils  renouvellerent  l'alliance  qui  avoit  été 
faite  plus  de  cent  ans  auparavant  entre  les  maifons  de  Saxe  ,  de 

IvJnnn  iij  ** 


6s^  HISTOIRE 

^  Brandebourg  &  de  Heflfe  ,  ôc  ils  déclarèrent  en  niême  tems 

77  jï"  qu'ils  vouloient  perfévérer  conftamment  dans  la  Confefîîon 
d'Aufbourg.  Mais  pour  ne  donner  à  l'Empereur  aucun  lieu 
^  de  foupçonner  quelque  complot ,  ils  lui  écrivirent  cinq  jours 
après ,  &  lui  mandèrent ,  que  comme  les  affaires  n'étoient  pas 
encore  dans  un  état  aflez  tranquille  ,  ôc  que  cela  les  obligeoit 
à  demeurer  fur  les  frontières ,  ils  avoient  envoyé  à  la  Diète 
des  Députez ,  à  qui  ils  avoient  donné  ordre  de  n'avoir  en  vue 
que  la  paix  ôc  l'union  ,  afin  qu'on  n'eût  à  craindre  aucun  péril 
ni  aucune  violence ,  au  fujet  de  la  Religion ,  ou  de  quelqu'au- 
tre  affaire  que  ce  fut.  Ils  écrivirent  auffi  le  même  jour  à  Ferdi- 
nand fur  la  même  matière ,  ôc  infifterent  principalement  fur 
l'article  du  traité  de  PaflTaw.  Quelque  tems  après  l'Archevê- 
que de  Mayence ,  qui  avoit  été  fi  maltraité  par  Albert ,  mou- 
rut le  quinze  de  Mars ,  ôc  Daniel  Brendel  lui  fuccéda.  Comme 
l'on  apprit  en  même  tems  la  nouvelle  de  la  mort  du  Pape  Jule 
III.  le  cardinal  Morone  ,  qui  étoit  venu  par  fon  ordre  en  Al- 
lemagne ,  retourna  auffi-tôt  à  Rome,  afin  de  fe  trouver  à  l'é- 
le£lion  du  nouveau  Pape.  Il  fut  accompagné  du  cardinal 
d'Aufbourg,  Othon  Truchfes ,  qui  avant  fon  départ  écrivit  à 
l'afTemblée  des  Princes  ,  ôc  des  Députez  ,  ôc  leur  fit  fçavoir 
qu'à  la  vérité  il  defîroit  la  paix ,  mais  qu'il  ne  permettroit  ja- 
mais qu'on  entreprît  rien  qui  pût  porter  préjudice  à  la  dignité 
du  faint  Siège ,  ôc  à  l'ancienne  Religion. 

On  fit  aufîî  mention  en  ce  même  tems  de  l'affaire  qui  avoit 
été  tant  de  fois  agitée  entre  le  Landgrave  de  Heffe ,  ôc  Guil- 
laume de  Naffau ,  au  fujet  de  l'Etat  de  Catzenelnbogen  ;  ôc 
pour  terminer  ce  différend  ,  capable  de  caufer  dans  la  fuite  un 
plus  grand  mal ,  quelques  Princes  s'en  mêlèrent.  Ce  fut  l'Elec- 
teur  Palatin,Chriftofle  duc  de  Wirtemberg  ôc  Guillaume  duc  de 
Cléves,  qui  en  qualité  d'arbitres  honoraires,ajournerent  les  par- 
ties ,  pour  fe  trouver  à  Wormes  le  premier  de  Juillet.  Le  Land- 
grave de  Heffe  y  envoya  Guillaume  fon  fils  aîné.  Après  qu'on 
eut  propofé  les  conditions,  on  conclut  enfin  qu'on  en  délibé- 
reroit  plus  amplement ,  ôc  fon  prefcrivit  un  certain  tems ,  pour 
terminer  cette  affaire.  Lorfqu'enfuite  on  fe  fut  affemblé  à  Bac- 
cherach  ,  ôc  pour  la  dernière  fois  à  Wormes ,  le  différend  fut 
terminé  par  un  traité ,  qui  portoit  que  le  Landgrave  de  Heffe 
payeroit  à  Guillaume  de  Naffau  uae  certaine  fomme ,  Ôc  que 


DE   J.  A.  DE  TH  O  U,  L  i  v.  XVL       C^n 

par  ce  moyen  il  feroit  maître  de  Catzenelnbogen,  Mais  com-  ^   i   .  ■       u 
me  NafTau  vouloir  que  le  traité  fût  nul,  &  que  fon  droit  lui  I-[£vj|.t  tj 
demeurât  tout  entier ,  fî  on  ne  lui  payoit  la  fomme  dans  un  cer- 
tain tems ,  &  que  d'une  autre  part  le  Landgrave  refufoit  cette        ^  '  ^' 
condition ,  on  fe  retira  fans  avoir  rien  conclu. 

Le  bruit  quife  répandit ,  de  la  flotte  de  Dannemarc  qui  fai- 
foit  voile  du  côté  du  Septentrion,  tint  alors  les  Princes  enfuf- 
pens.  Les  uns  difoient ,  qu'on  n'avoit  équippé  cette  flotte  que 
par  le  confeil  de  l'Empereur ,  qui  fongeoit  à  envoyer  le  fils 
du  roi  de  Dannemarc,  ou  le  frère  de  ce  Prince,  pour  s'em- 
parer du  royaume  d'Ecofle  j  les  autres  aiïïiroient  que  cette  ar- 
mée navale  étoit  deftinée  pour  le  fervice  du  roi  de  France. 
Quelques-autres  publioient  avec  plus  de  vrai-femblance ,  que 
ce  grand  armement  étoit  pour  contenir  l'Empereur  ôc  Philippe 
fon  fils ,  fi  par  hafard  ils  vouloient  porter  plus  loin  leurs  armes. 
En  effet  l'Angleterre ,  qui  venoit  en  quelque  forte  d'être  ajou- 
tée à  leurs  Etats,  commençoit  à  rendre  leur  puiflance  formida- 
ble aux  Princes  du  Nord.  C'eft  ce  qui  donnoit  auffi  lieu  de 
croire  ,  que  les  villes  maritimes  contribuoient  à  l'entretien  ôc  à 
la  dépenfe  de  cette  flotte.  Ce  bruit  enfin  s'évanouit,  après  une 
attente  longue  ôc  incertaine  j  &  le  roi  de  Dannemarc  voyant 
que  fa  flotte  ne  lui  étoit  plus  néceffaire  contre  la  maifon 
d'Autriche  ,  dit  qu'elle  n'avoit  été  équipée  qu'afin  de  pour- 
fuivre  les  Pirates.  Tout  cela  fut  caufe  qu'on  agit  fort  lentement 
à  la  Diète  commencée  dès  le  mois  de  Février. 

Lorfque  les  Députez  eurent  donné  leur  confentement,  pour 
traiter  ce  qui  regardoit  la  Religion,  on  jugea  enfin  qu'il  étoit 
à  propos  de  procurer  la  paix  à  cette  même  Religion.  Mais  les 
Proteftans  vouloient  que  tout  le  monde  fans  exception,  &  mê- 
me les  Eccléfiaftiques,  enfilent  la  liberté  d'embrafi^er  la  con- 
feiïîon  d'Aufbourg.  On  foûtenoit  au  contraire  qu'on  ne  de- 
voir donner  cette  permiflion,  ni  aux  villes  qui  avoient  reçu, 
il  y  avoit  fept  ans,  l'Edit  d'Aujfbourg  ',  ni  aux  Eccléfiaftiques  : 
Que  même  fi  quelque  Evêque ,  ou  quelque  Curé  ,  abandon- 
noit  la  Religion  reçue,  il  falloir  le  dépofer,  ôc  en  mettre  un 
autre  en  fa  place.  Comme  ils  ne  pouvoient  s'accorder,  les 
deux  partis  mirent  par  écrit  leurs  raifons,  qui  furent  préfen- 
tées  à  Ferdinand.  On  publia  enfuite  un  écrit ,  où  l'on  rejettoit 
ï  C'eû-à-dire  le  Formulaire  de  Charle  V. 


€sS  HISTOIRE 

---------5  la  demande  des  Proteftans ,  comme  injufte  &  contraire  à  la 

Henri  IL  P^^^^  *  ^  ^"^  bonnes  mœurs.    On  difoit  que  c'étoit  renver- 
I  5"  f  S"»  l'ordre,  que  d'accorder  indifféremment  à  tout  le  monde  la 

liberté  de  changer  de  Religion  :  Que  c'étoit  une  coutume  qui 
avoit  été  établie  dans  l'Eglile  depuis  le  tems  des  Apôtres ,  6c 
confirmée  par  quatre  Conciles  généraux ,  que  ceux  qui  veillent 
fur  la  maifon  de  Dieu^  ne  doivent  permettre  l'exercice  d'au- 
cune Religion  condamnée ,  mais  qu'ils  doivent  reprendre  dou- 
cement les  Evêques,  ôc  même  les  Particuliers  qui  penchent 
vers  l'héréfie ,  les  guérir  de  leurs  erreurs ,  ôc  en  cas  qu'ils  y 
demeurent  attachez,  les  dénoncer  à  l'Eglife  :  Qu'autrement, 
fous  prétexte  de  favorifer  la  liberté  des  confciences ,  on  in- 
troduiroit  une  licence  pernicieufe,  qui  feroit  infailliblement 
fuivie  de  la  ruine  totale  de  la  Foi. 

Ferdinand  écrivit  au  commencement  du  mois  d'Août  aux 
fept  Eleveurs  de  l'Empire ,  &  aux  autres  Princes.  Il  leur  man- 
da ,  que  leur  abfence  avoit  été  caufe  qu'on  n'avoit  pu  s'accor- 
der :  Que  s'ils  fe  fuffent  trouvez  à  la  Diète ,  en  délibérant  ôc  en 
opinant  fur  cette  affaire ,  ils  auroient  pu  la  terminer  heureufe- 
ment  >  mais  que  puifque  Dieu  ne  l'avoit  pas  permis ,  il  fem- 
bloit  à  propos,  qu'on  fit  un  Décret  en  cette  forme  :  (  Que  l'ab- 
fence  des  Princes  ayant  empêché  qu'on  pût  rien  conclure; 
l'on  trouvoit  bon  que  faffaire  fût  différée  jufqu'à  la  première 
affemblée  qui  devoir  fe  tenir  à  Ratifbonne,  vers  le  premier 
jour  de  Mars,  ôc  que  tous  feroient  obligez  de  s'y  rendre.  ) 
Qu'il  avoit  choifi  cette  ville  pour  le  lieu  où  fe  devoir  tenir 
la  Diète ,  parce  que  les  incurfions  des  Turcs  dont  on  fe  voyoit 
menacé,  l'empêchoient  de  s'éloigner  davantage  de  fes  fron- 
tières. Les  Princes  firent  réponfe  à  Ferdinand,  qu'ils  ne  trou- 
voient  pas  à  propos  qu'on  fe  retirât  fans  avoir  pacifié  les  trou- 
bles :  Que  toute  l'Allemagne  étoit  dans  une  grande  attente  ; 
ôc  que  les  fentimens  commençoient  à  fe  concilier  :  Qu'ils  le 
prioient  donc  de  terminer  ce  différend  avant  qu'on  fe  retirât  : 
Que  par  ce  moyen  on  délibéreroit  avec  plus  d'avantage  dans 
une  autre  affemblée ,  fur  ce  qui  concernoit  les  Turcs ,  ôc  fur 
Iqs  autres  affaires. 

Ferdinand  voyant  que  l'affaire  ne  pouvoir  plus  fouffrir  de 
retardement ,  fît  fçavoir  le  dernier  jour  d'Août  ce  qu'il  pen- 
foit  des  différens  écrits  de  l'un  ôc  de  l'autre  pard.  Il  foûtint 

quQ 


DE   J.    A.   DE    THOU,  L  r  v.  XVB       6";^ 

que  les  Proteftans  dévoient  accepter  l'exception  qu'on  avoit  ^«,.«»— ■ 
propofée^  qui  étoit,  que  les  Eccléllaftiques  qui  auraient  chan-  xj  tt 
gé  de  Religion,  feroient  dépofez  j  que  ce  règlement  paroif- 
foit  conforme  à  la  juftice  :  Qu'autrement  ceux  qui  demeure-  ^  ^  ^  ^  * 
roient  dans  l'ancienne  Religion,  auroient  raifon  de  fe  plaindre, 
qu'on  en  agill'oitinjuftement  à  leur  égard;  puifqu'on  leur  prefcri- 
voit  la  manière  dont  ils  dévoient  fe  comporter  dans  i'adminiftra- 
tion  des  Cures,  par  rapport  aux  Canonicats  ôc  à  tous  les  Bé- 
néfices en  générali  ôc  qu'au  contraire  on  ne  prefcrivoit  point 
aux  Proteftans  la  conduite  qu'ils  dévoient  tenir  à  l'égard  des 
Miniftres  de  leurs  Eglifes  :  Que  cela  cauferoit  néceffairement 
la  ruine  des  Evêchez ,  ôc  que  fi  l'on  accordoit  cette  liberté 
effrénée  ôc  injurieufe  à  Dieu,  toutes  les  Prélatures  ne  feroient 
plus  que  des  dignitcz  féculieies  ôc  profanes ,  après  qu'on  en 
auroit  changé  la  nature  ôc  l'inditution.  Les  Princes  répliquè- 
rent ,  que  leur  intention  n'étoit  pas  que  le  patrimoine  de  l'Eglife 
£i!it  diffipé;  mais  qu'ils  avoient  feulement  en  vue  qu'on  laiiTât 
les  confciences  libres ,  ôc  qu'on  ne  fît  aucun  tort  ni  aucune 
injure  à  ceux  qui  cmbraiTeroient  un  culte,  qu'ils  croyoient  le 
plus  conforme  à  la  parole  de  Dieu ,  ôc  aux  fentimcns  des  an- 
ciens Pères  :  Qu'ils  prioient  donc  qu'on  ne  fit  aucune  men-^ 
tion  de  cette  réferve. 

Cependant  Ferdinand  les  prefla  vivement  de  confentir  à  Décret  sw 
cet  article  ;  parce  qu'autrement  il  étoit  à  craindre  qu'on  ne  fe  [|'j 
retirât  fans  avoir  rien  terminé  ;  ôc  qu'en  un  mot  la  conclufion 
de  cette  importante  affaire  ne  pouvoir  plus  être  différée.  En- 
fin il  les  y  engagea ,  ôc  Ton  fit  un  Décret  ,  qui  fut  publié 
félon  la  coutume ,  le  25*  de  Septembre.  Ce  Décret  portoit  : 
Que  chaque  particulier  feroit  Ubre  d'embraffer  la  confcllion 
d'Aufbourg ,  ôc  qu'on  ne  feroit  aucune  violence  à  perfonne 
fur  ce  point  :  Que  chacun  auroit  la  liberté  de  jouir  paifible- 
ment  de  fes  terres ,  de  les  privilèges ,  de  fes  revenus .  ôc  gé-^ 
néralement  de  tous  fes  biens  :  Qu'on  n'cmployeroit  que  des 
moyens  pacifiques  pour  terminer  le  différend  de  la  Religion  : 
Que  tous  les  feélateurs  de  la  confeffion  d'Ausbourg  fe  com- 
porteroient  avec  modération  à  l'égard  des  Eccléiiaftiques ,  ôc 
qu'ils  les  lailferoient  libres  dans  l'exercice  de  leur  Religion, 
de  leurs  cérémonies,  de  leurs  loix ,  ôc  dans  la  polfefTîon  de  leurs 
ievenus,  ôc  de  tous  leurs  droits  i  ôc  qu'ils  ne  les  empccheroient 
Tom.  IL  O  o  o  o 


et  d'j  la  l\e- 


liçion. 


'660  H   I  S   T   O  I  R  F 

par  quelque  moyen  que  ce  fût,  d'en  jouir  paifiblement  :  Que 
Henri  II.  ^^^^  9^^^  n'étoient  ni  de  l'une  ni  de  l'autre  Religion ,  ne  fe- 
,  ç  ^  -  roient  point  compris  dans  ce  Décret  :  Que  ii  quelque  Evêque, 
ou  quelque  autre  perfonne  conftituée  en  dignité  dans  l'Eglife, 
quittoit  l'ancienne  Religion ,  il  feroit  aulTitôt  dépofé  &  privé 
de  fes  droits ,  ôc  de  tous  les  avantages  qu'il  en  retiroit  ;  ce 
qui  s'exécuteroit  néanmoins  j  fans  qu'il  fût  noté  d'infamie  :  Que 
ceux  à  qui  le  droit  de  nomination  appartenoit ,  en  nomme- 
roient  un  autre  en  fa  place. 

Comme  plufieurs  Etats  de  l'Empire  ,  ôc  les  plus  grands  Sei- 
gneurs y  s'étoient  emparez  de  quelques  Bénéfices  eccléfialtiques, 
des  Collèges  ,  des  revenus  des  Chapitres,  &  d'autres  biens 
d'Eglife ,  ôc  qu'ils  les  avoient  employez  à  l'entretien  des  écoles, 
ôc  à  plufieurs  autres  ufages  utiles ,  le  Décret  portoit  qu'on  ne  leur 
feroit  aucune  peine ,  ôc  qu'on  ne  leur  intenteroit  point  adion  à 
ce  fujet  :  Que  les  Juges  de  la  Chambre  Impériale  ne  pour- 
roient  rien  ordonner  contre  eux,  touchant  cette  affaire  ;  c'eft- 
à-dire,  touchant  les  biens  qui  n'appartenoient  ni  à  l'Empire, 
ni  aux  Etats  qui  en  dépendent,  ôc  qui  avoient  été  aliénez  ou 
ufurpez ,  avant  le  traité  de  Paffaw.  De  plus  qu'on  n'exerceroit 

Î)oint  la  Juridi£lion  eccléfiaftique  contre  ceux  qui  profeffoient 
a  confeflîon  d'Ausbourg,  mais  qu'on  la  fufpendroit  jufqu'à 
ce  que  tout  le  différend  fût  terminé  :  Que  les  écoles ,  les  hô- 
pitaux ,  ôc  toutes  les  fondations  feroient  confervez  dans  leur 
premier  établiffement,  ôc  que  tous  les  pauvres  ôc  les  malades 
de  l'une  ôc  de  l'autre  Religion  y  feroient  reçus,  nourris,  ôc 
foulagez  :  Que  s'il  s'élevoit  quelque  conteftation  à  ce  fujet , 
onchoifiroit,  du  confentement  des  parties,  des  arbitres,  qui 
après  avoir  examiné  le  différend,  rendroient  leur  jugement 
dans  l'efpace  de  (îx  mois. 
Difputesen-       Lorfqu'on  eut  établi  la  paix  dans  les  Eglifes  des  Proteftans 
tre les Protef-  d'Allemagne,  le  différend  qui  avoit  déjà  duré  trente  ans,  au 
""*'  fujet  de  l'Euchariftie,  fe  renouvella  alors  parmi  eux,  ôc  l'on 

vit  paroître  fur  cettte  matière  les  livres  des  Miniftres  de 
Brème ,  ôc  de  Hambourg  ,  dans  lefquels  Jean  Calvin  ,  ôc 
Jean  Laski ,  dont  nous  avons  déjà  parlé ,  étoient  particuhe- 
rement  attaquez.  Calvin  ôc  Henri  Bullinger  y  répondirent  peu 
après.  Pour  Laski  ,  il  fe  plaignit  par  un  écrit  y  qu'il  adreffaà 
Sigifmond- Augufte  roi  de  Pologne,  de  ce  que  l'on  condamnoit 


DEJ.  A.  DETHOU,Liv.    XVI.        (^6i 

leur  opinion,  fans  aucune  connoiflance  de  caufe,  fans  avoir  ^ 

conféré  enfemble^  fans  examen,  ôc  feulement  par  préjugé:  Henri  IL 
Ce  qui  fut  caufe  que  l'année  fuivante,  après  la  mort  de  Con-  i  ç  ^  ^. 
rad  Pellican ,  homme  très-fçavant  dans  la  langue  Hébraïque, 
ceux  de  Zurich  écrivirent  au  Sénat  de  Strafbourg ,  ôc  le  priè- 
rent de  leur  envoyer  Pierre  Martyr  Vermili,  qui  y  étoit  ar- 
rivé depuis  peu  d'Angleterre.  Vermili  étoit  aufli  attaqué  par 
les  Minières  de  Saxe  y  ainfi  il  partit  volontiers  de  Strasbourg, 
afin  de  traiter  plus  librement  cette  queftion  à  Zurich ,  ôc  ré- 
pondre aux  argumens  de  fes  adverl'aires. 

Peu  de  tems  auparavant  Jeanne  d'Aragon ,  mère  de  TEm-  Mort  de 
pereur  &  de  Ferdinand,  étoit  morte  à  Madrid.  Après  avoir  Jeanne d'Ara- 
autrefois  contra£lé  ,  depuis  la  mort  de  Philippe  fon  époux  ,  chailTv. 
une  maladie  d'efprit  caufée  par  une  jaloufie  ,  elle  devint  ab- 
folument  folle.  Depuis  ce  tems-là  ayant  été  renfermée  dans 
une  tour,  oui  elle  paflbit  le  tems  à  courir  après  des  chats ,  elle 
parvint  à  une  extrême  vieilleife.  Cette  Princeiïe  conferva 
toujours  \qs  titres  que  lui  donnoient  les  Royaumes  d'Ef- 
pagne  ,  ôc  pendant  (a  vie  elle  les  prit  toujours  conjointement 
avec  fon  fils  ,  dans  tous  les  ades  publics ,  foit  de  fa  propre  vo- 
lonté ,  foit  par  une  réfolution  des  Etats.  L'Empereur  fit  faire 
fes  funérailles  à  Bruxelles ,  ôc  Ferdinand  à  Aufbourg.  Ce  fut 
alors  que  l'Empereur ,  ou  touché  de  la  mort  de  fa  mère ,  ou 
dégoûté  du  monde  par  (ts  mauvais  fuccès,  voyant  d'ailleurs 
fes  infirmitez  augmenter  de  jour  en  jour  ,  fongea  ferieufe- 
ment  à  fe  retirer  en  Efpagne.  Philippe  fon  fils  l'étoit  venu 
trouver  d'Angleterre ,  après  avoir  été  déchiré  de  toutes  ma- 
nières dans  le  Royaume  de  la  Reine  fon  époufe ,  par  des  li- 
belles fatyriques  ôc  injurieux ,  qui  tendoient  à  animer  la  na- 
tion contre  les  Efpagnols  ,  ôc  à  mettre  la  mefmtelligence  en- 
tre la  Reyne  ôc  fon  mari.  On  fit  une  éxa£le  recherche  des 
auteurs  de  ces  écrits  >  niais  on  ne  put  rien  découvrir. 

L'Empereur  étoit  particulièrement  troublé ,  par  le  chagrin     L'Empereur 
qu'il  avoir  du  mauvais  fuccès  de  fes  affaires.  Ne  pouvant  voir  Tongeâ  abdi- 
fans  douleur  qu'elles  déperilfoient  comme  lui ,  il  avoit  refolu  lairer. 
de  fe  retirer  en  Efpagne ,  pour  s'éloigner  de  tout  embarras  , 
pour  y  avoir  foin  de  fa  fanté,  qui,  loin  de  fe  rétabhr,  lui  fai- 
foit  éprouver  des  douleurs  continuelles ,  ôc  pour  oppofer  dans 

Oooo  ij 


fnan 


66^  HISTOIRE 

,^„„  fon  fils  une  fortune  en  quelque  forte  rajeunie  ôc  renouvellée  à 
Henri  JT  ^^  fortune  brillante  d'un  Roi  puifTant^  ôc  jufqu'alors  toujours 
^,  ^  ^  ^  *  heureux.  En  délibérant  fur  fa  retraite  i  il  avoit  devant  les 
yeux  beaucoup  d'exemples  de  plufieurs  grands  perfonnages^ 
qui  dans  le  même  degré  d'élévation ,  s'étoient  retirés  fur  la  fin 
de  leurs  jours.  Il  fe  repréfentoit  fur  tout  celui  de  Diocle- 
tien ,  qui  fut  fans  contredit  un  très  bon  Prince ,  fi  l'on  excepte 
les  cruautez  que  l'erreur  du  Paganifme  lui  fit  exercer  contre 
les  Chrétiens.  Diocletien,  après  avoir  gouverné  pendant  vingt 
ans  l'Empire  avec  beaucoup  de  prudence  Ôc  d'équité,  renon- 
ça à  la  pourpre  avec  Maximien  fon  collègue  ,  à  Nicomedie , 
Tan  de  Jefus-Chrill  308  ,  ôc  palTa  le  refte  de  fcs  jours  à  me- 
ner une  vie  privée  à  Salone  en  Dalmatie  ,  oi^i  il  s'occupa  à 
cultiver  un  jardin.  Après  la  divifion  de  l'Empire,  Anaftafe  II, 
ôc  enfuite  Theodofe  III ,  Empereurs  Chrétiens  ,  s'étant  dé- 
pouillés de  leur  dignité  ,  pafferent  le  refte  de  leur  vie  dans 
un  Monaftere.  Ifaac  Comnene  qui  avoit  détrôné  Michel  Stra- 
tiote,  ou  épouvanté  par  un  phantôme  (  d'oi^i  il  avoit  contrarié 
une  maladie  dangereufe  )  ou  voulant  fe  fouftraire  à  la  haine 
pubhque  qu'il  s'étoit  attirée,  comme  ufurpateur  de  l'Empire, 
après  la  mort  de  fa  femme,  le  céda  à  Conftantin  Duca,  ôc  fe 
retira  dans  le  Monaftere  des  Studites  ,  où  d'Antheme  ,  qu'il 
avoit  fait  bâtir.  Il  y  prit  l'habit  de  Moine  après  s'être  fait 
couper  les  cheveux  ;  d'où  une  très  noble  famille  a  tiré  fon 
nom.  Michel  appelle  Rangabe ,  après  avoir  gouverné  l'Em- 
pire l'efpace  de  deux  ans  ,  vieillit  dans  l'ifle  de  Prodeno  5  ôc 
après  lui  Michel  fils  de  Duca  ayant  été  Empereur  pendant  fix 
ans  ôc  fix  mois  ,  fe  retira  dans  le  même  Monaftere  que  Mi- 
chel Comnene.  Il  eut  pour  fuccefleur  Nicephore  Botoniate, 
qui  ayant  été  obligé  de  renoncer  à  l'Empire  par  la  faètion 
des  Comnenes ,  entra  dans  le  Monaftere  de  Periblepte  ,  dont, 
après  Argyre  ,  il  fut  appelle  le  fécond  fondateur  ,  ôc  s'étant 
fait  rafer ,  il  y  prit  l'habit  de  Religieux.  Enfin  Manuel  Com- 
nene ayant  gouverné  TEmpire  trente-huit  ans ,  fe  fit  aufii  Moi- 
ne ,  ôc  mourut  dans  cet  habit.  Après  lui  Jean  Cantacuzene , 
qui  avoit  pour  afibcié  à  l'Empire  Jean  Paleologue  ,  fe  dé- 
pouilla de  fa  dignité  ,  ôc  mena  le  refte  de  fes  jours  une  vie 
privée.  Cependant  la  plupart  de  ces  Princes  ne  renoncèrent 


DE   J.   A.   DE   THOU  Liv.  XVL         663 

à  l'Empire  que  malgué  eux  ,  &  même  fous  promeiTe  qu'après  — ^m« 

leur  abdication  j  011  ne  les  inquiéteroit  en  aucune  manière  :  tJpxipy  tt 

mais  la  retraite  de  LothairC:,  fils  de  Louis  le  Débonnaire,  eft 

plus  remarquable.   Après  avoir  aflbcié  à  l'Empire  Louis  fon        ■>  ^  ^' 

fils ,  il  fe  retira  de  fon  plein  gré  au  bout  de  quinze  ans  l'an  8  5"  5-  -, 

dans  le  monaftere  de  Pruim  ,  qu'il  avoit  fait  bâtir,  ôc  à  qui  il 

avoir  donné  de  grands  revenus. 

L'Empereur  affermi  dans  fon  deflein  par  tous  les  exemples     L'Empercui 
que  je  viens  de  rapporter ,  ôc  par  plufieurs  autres  ^  ôc  refolu  de  ^as^^'pn\^^" 
fe  dépouiller  de  tous  fes  Etats  ,  fit  dreffer  le  ly  d'Odobre  des  pc  fon  fils. 
Lettres,  lignées  de  fa  main,  ôc  fcellécs  de  fon  fceau,  par  lef- 
quelies  il  cedoit  à  Philippe  fon  fils ,  qu'il  avoit  déjà  déclaré 
roi  de  Naplcs  ôc  de  Sicile ,  tous  fes  droits  fur  ces  Royaumes 
ôc  tout  ce  qu'il  y  poffedoit.  Il  convoqua  enfuite  une  affemblée 
à  Bruxelles  pour  le  vingt-quatre  de  Novembre.  Dès  que  le 
jour  fut  venu,  il  créa  le  matin,  fuivant  la  coutume,.  Philippe 
chef  des  Chevaliers  de  la  Toifon  d'or  5  ôc  l'après-midi  s'étant 
alîîs  entre  Philippe  fon  fils ,   ôc  Alarie  reine   de  Hon,o^rie  fa 
fœur,  dans  la  grande  falle  du  Palais,  il  fit  Hre  en  prefence  du 
Confeil ,  ôc  d'un  grand  nombre  de  Seigneurs  ôc  de  perfonnes 
de  tous  les  états  ,  les  Lettres  dont  je  viens  de  parler ,  qui  étoient 
dreffées  en  latin.  Il  faifoit  fçavoir  par  ces  Lettres  la  réfolution 
qu'il  avoir  prife  de  faire  voile  en  Efpagne  j  pour  y  paffer  le 
refte  de  fes  jours  dans  le  repos  ôc  la  tranquillité  ,  après  avoir 
transféré  à  fon  fils,  affez  a\'ancé  en  âge  pour  conduire  les  af- 
faires, la  feigneurie  ôc  la  pofTefiion  des  Pays-bas  :  Qu'il  or- 
donnoit  donc  à  tous  les  peuples  des  Pays-bas^  de  lui  ctre  fou- 
rnis comme  à  leur  feigneur ,  ôc  à  leur  prince  légitime,  ôc  de 
lui  prêter  ferment  de  fidélité  :  Qu'il  les  dégageoit  de  celui 
qu'ils  lui  avoient  prêté  autrefois  5  à  condition  néanmoins  que 
Philippe  payeroit  tout  l'argent  que  l'Empereur  avoit  emprunté , 
ou  que  l'on  avoit  emprunté  en  fon  nom  ,  pour  les  affaires  qui 
regardoient  les  Pays-bas. 

Après  la  le£lure  de  ces  Lettres ,  l'Empereur  fit  à  Paffemblée 
un  difcours  en  François  ,  qu'il  lut ,  n'ayant  pas  jugé  à  propos 
de  fatiguer  fa  mémoire.  Il  y  expofa  tout  ce  qu'il  avoit  fait  pen- 
dant fa  vie  5  il  fit  voir  que  depuis  fes  premières  années ,  il  n'a- 
voit  eu  d'autre  but  que  l'uiterêt  de  k  religion  Chrétienne  5  il 

O  o  o  o  iij 


664;  HISTOIRE 

«,«.uu..«».—  affura  que  dans  toutes  fes  avions ,  &c  dans  toutes  Ces  entrée 
Henri  IL  P^^^^^  '  ^^  "^  s'étoît  propofé  autre  chofe  5  &  qu'il  n'avoit  pas 
^  ^  .  donné  le  moindre  tems  ou  au  repos ,  ou  à  fes  plaiilrs  particu- 
liers :  Qu'enfin  voyant  la  vieillefle  approcher,  il  avoit  réfolu  , 
après  avoir  établi  la  paix  dans  fes  Etats  ,  de  confacrer  à  Dieu 
ce  qui  lui  refloit  à  vivre  :  Qu'il  prioit  donc  6c  cnjoignoit  d'a- 
voir pour  fon  fils  ,  qu'il  fubftituoit  en  fa  place ,  le  même  ref- 
pecl,  la  même  foùmiflîon,  ôc  la  même  fidélité  qu'ils  avoient 
eu  pour  lui  jufqu'alors  ,  comme  ils  y  étoient  obligez. 

Alors  Philippe  fe  levant ,  la  tête  découverte  ,  falua  l'afTem- 
blée  ,  ôc  s  étant  mis  à  genoux  devant  fon  père,  il  lui  baifa  la 
main  avec  refpe£l  j  Charle  de  fon  côté  embrafla  fon  fils  ten^ 
drement ,  ôc  lui  ayant  mis  la  main  fur  la  tête ,  il  le  déclara 
Prince  des  Pays-Bas.  Enfuite  après  avoir  fait  le  figne  de  la 
Croix  ,  en  prononçant  les  noms  de  la  fainte  Trinité ,  il  lui  fou- 
haita  un  heureux  commencement  de  règne  j  6c  lui  recomman- 
da fur-tout  le  culte  6c  la  crainte  de  Dieu  j  il  l'exhorta  à  pren- 
dre un  foin  particulier  de  conferver  la  Religion,  ôc  à  mainte- 
nir toujours  l'autorité  de  la  juftice  6c  des  loix  j  ajoutant ,  que 
c'étoit  le  moyen  le  plus  fur  pour  régner  heureufement.  Philip- 
pe lui  répondit  d'une  voix  baffe  ,  qu'appuyé  de  la  grâce  6c  de 
la  proteâion  divine ,  6c  foûtenu  des  fages  confeils  d'un  père 
qui  lui  étoit  fi  cher ,  il  feroit  tout  fon  poffible  pour  exécuter 
fes  ordres.  L'Empereur  parut  verfer  quelques  larmes  j  puis  il 
dit ,  que  lorfqu'il  confideroit  le  grand  fardeau  dont  il  chargeoit 
un  fils  qu'il  aimoit  fi  tendrement,  ce  n'étoit  pas  fans  raifon  qu'il 
plaignoit  fon  fort.  Ces  dernières  paroles  tirèrent  les  larmes 
des  yeux  de  toute  l'affemblée.  Philippe  alors  ayant  témoigné 
qu'il  entendoit  affez  bien  la  langue  Françoife  ,  mais  qu'il  ne 
la  pouvoit  parler  facilement ,  s'expliqua  par  la  bouche  d'An- 
toine Perrenot  Evêque  d'Arras,  qui  fit  un  long  difcours.  Après 
avoir  inveflivé  contre  les  François  qui  avoient  depuis  peu 
refufé  de  foufcrire  au  traité  de  paix  ,  qu'on  leur  avoit  propofé  à 
Graveline  ,.il  exhorta  l'affemblée  à  réunir  leurs  efprits  6c  leurs 
forces  pour  faire  la  guerre.  Il  les  avertit  aufii ,  de  prendre  gar- 
de de  tomber  dans  les  opinions  erronées  6c  hérétiques  qui  fe 
gliffoient  de  toutes  parts ,  d'être  foûmis  en  tout  aux  Magiftrats, 
(^  de  confpirer,  par  leur  union  6c  leur  fidélité,  pour  le  bien 


DE  J.  A.  DE   THOU,  Liv.  XVL        ^(5'y 

public?  que  ce Teroit  le  moyen  d'entretenir  la  paix  chez  eux,  ..«_«,,_ 
&  de  fe  rendre  formidables  à  leurs  ennemis.  L'Evêqùe  d'Ar-  Tir    \     77 
ras  ayant  fini  fon  difcours ,  Jacob  Maës  confeilîer  du  Roi  fe 
leva,  remercia  Philippe  au  nom  des  Flamans  ,  ôc  promit  au       J  ^  ^' 
fils  j  comme  ils  avoient  fait  au  père,  qu'ils  lui  demeureroient 
fidèles  ôc  foûmis  ,  ôc  qu'ils  étoient  prêts  de  confacrer  à  fon  fer- 
vice  leur  vie  ôc  leurs  biens.     Lorfque  Philippe  fe  fut  affis  ,^ 
Marie  reine  de  Hongrie ,  qui  depuis  vingt-cinq  ans  avoir  goti-' 
verné  les  Pays-bas  au  nom  de  l'Empereur  (on  frère  ,  fe  dé- 
pouilla de  cette  charge,  qu'elle  avoir  exercée  avec  beaucoup 
d'application  ôc  de  vigilance  ,   ôc  Philippe  mit  en  fa  place 
Philbert  Emanuel  duc  de  Savoye. 

Dès  que  la  cérémonie  eut  été  achevée  ,  l'Empereur  appuyé 
fur  Guillaume  de  Naflau  Prince  d'Orange  ôc  comte  de  Bu-  j^^jj  ts^^s^-,. 
ren  (  car  il  prenoit  ces  titres  )  fortit  de  la  falle  j  ôc  un  mois 
après  ,  en  préfence  des  Lieutenans,  ôc  des  Gouverneurs  de 
fes  Royaumes  ôc  de  fes  Provinces  ,  qu'il  avoir  convoquez  à 
ce  fujetau  même  endroit,  il  céda  à  fon  fils  FEfpagne,  la  Sar- 
daigne  ,  les  ifles  Majorque  ôc  Minorque,  ôc  tout  ce  qu'il  pof- 
fedoit  dans  le  nouveau  monde.  Il  réferva  feulement  pour  lui 
ôc  pour  l'entretien  de  fa  maifon,  une  penfion  de  cent  mille 
écus  d'or ,  lorfqu'il  feroit  arrivé  à  l'endroit  qu'il  avoit  deftiné 
pour  fa  retraite. 

L'Empereur  avoit  traité  avec  Ferdinand  long-tems  aupa- 
ravant, comme  nous  l'avons  déjà  dit  ,  ôc  avoit  tâché  de  per- 
fuader  à  ce  Prince ,  ôc  à  Maximilien  fon  fils ,  de  céder  l'Em- 
pire à  Philippe, moyennant  une  compenfation  proportionnée. 
N'ayant  pu  obtenir  ce  qu'il  fouhaitoit ,  il  fe  retrancha  à  de- 
mander ,  qu'au  moins  Philippe  fût  déclaré  vicaire  de  l'Empire 
en  Itahe,  ôc  dans  les  Pays-bas.  Mais  ils  ne  voulurent  pas  y  con- 
fentir ,  ôc  ils  alléguèrent  pour  juftifier  leur  refus  ,  qu'on  ne  pou- 
voir partager  avec  un  autre  la  dignité  Impériale ,  au  préjudice 
de  cette  dignité  même. 

L'Empereur  voyant  qu'il  ne  pouvoit  rien  obtenir  ,  envoya 
des  AmbalTadeurs  à  fon  frère,  qui  étoit  alors  à  Infpruch  5  il 
lui  faifoit  fçavoir  quel  étoit  fon  deflein  ,  ôc  l'exhortoit  à  veiller 
fur  les  affaires  de  l'Empire  ;  il  le  prioit  aufîi  de  prévenir  ,  en 
faveur  de  Philippe  fon  fils ,  l'efprit  des  prnices  Allemands  ôc 


^66  .HISTOIRE 

.  des  gouverneurs  des  •villes,  Ôc  de  le  leur  recommande!'.  II 

Henri  IL  ^^^  au  treize  de  Novembre  fon  départ,  qu'il  remit  enfuite  à. 
•  j  ç  -  -^  l'année  fuivante  j  foit  à  caufe  de  la  rigueur  de  l'hiver,  foit par- 
ce que  les  chofes  n'étant  pas  encore  accommodées  entre  le 
Roi  de  France  &  le  Roi  fon  fils  ,  il  ne  voulut  pas  l'abandon- 
ner à  fa  jeunefle  ôc  à  fon  peu  d'expérience.  Lorfque  Philip- 
pe eut  fuccedé  à  tous  les  Royaumes  de  fon  père ,  il  réfolut 
pour  s'attirer  l'amitié  de  fes  nouveaux  fujets  ,  de  vifiter  les 
principales  villes  des  Pays-bas  j  &:au  commencement  de  l'an- 
née fuivante ,  le  dix-huit  de  Janvier  ,  il  fit  fon  entrée  dans 
Anvers  avec  une  extrême  magnificence. 


ii.ch  n 


Fin  du  Tome  Second. 


vIUJI'S^ 


x> 


66y 

RESTITUTIONS. 

DIFFERENTES    LEÇONS, 

0  u 

VARIANTES,      ^ 

NOTES     ET     CORRECTIONS 
DO  SECOND  VOLUME- 

EXPLICATION    DES    MJRQVES 

dont  on  s'ejifervi  pour  déjîgrier  les  endroits  d^  où  font  pifes 
les  Rejîitiitions  quifuivent, 

P  *.  Signifie  que  le  paflage  reftitue'  e'toit  dans  l'e'dition  de  PatifTon ,  in  folh 

MS.  Reg.      \  eut  dire  que  le  paflage  reilitué  ou  la  variante  eft  dans  le  Manufcric 
de  la  Bibliothèque  du  Roi ,  qui  eft  celui  de  l'Auteur  même. 

MS.  Samm,  Fait  entendre  la  même  choie  du  Manufcrit  de  Meflieurs  de  Sainte- 
Marthe. 

P.  De'figne  les  variantes  prifes  de  l'e'dition  de  PatiiTon. 

D.  Dénote  les  variantes  prifes  de  l'e'dition  des  Drouarts.  La  Icîttre  (  f) 

marque  l'édition  des  Drouarts  in  folio-,  (o)  la  même  ino^avo, 
(d)  la  même  in  douze. 

Put.  Signifie  que  la  note  ,  ou  la  corredlion  eft  de  Meilleurs  Dupuy. 

Rig.  Que  la  note ,  ou  corredion  eft  de  Rigaulr. 

C.  Que  la  note ,  ou  correction  eft  de  l'Editeur  Arglois. 

EdlL  Angh  Défîgne  l'édition  d'Angleterre. 

Ind.  Thitan.  L'index  des  noms  propres  qui  font  dans  l'Hiftoirede  M.  de  Thou. 
Tout  ce  qui  n'eft  précédé  ni  fuivi  d'aucune  marque ,  eft  de  nous. 


L  î  FR  E     SEPTIEME. 

PAGE  2.  ligne  14.  Buhazon,  oh  Buhaçon.^ 
Pag.  3. 1. 3  j.  Bocchiis.  Pline  le  nomme  Bogttd ôc Siïohon 
Bogus.  C, 

1.38.  Tamdante,  ou  Tarodant. 
Pag.  4. 1.  8.  Lumptune,  lif.  Luntuna,  &  ailleurs* 
1.25.  Getulie,  Itf,  Biledul^erid. 
Tome  IL  PpPP 


€6%  DESTITUTIONS, 

Pag.  4. 1.31.  MadCTàuvan, ///^  Mader-Auvam.  Taggia,  ou 

Taghia. 
Pag.  5.1.  15.  Carvan,  ou  Cairoail. 
1.25.  Carraen,o«  Carven. 
Pag.^.  1.  3  6.  Megime  ,  ou  Mezemme. 
Pag.  7. 1.  6.  Umengiunaibe,  lif.  Umenginnaibe, 
1.7.  Gerfeluin,  lif.  Gerfelvin. 
1.  1 1 .  Adu  Texifien ,  lif.  Abu-Texifien. 
Pag.  p.  1.  dern.  15-08.  Il  y  avoit  dans  les  éditions  de  Drouart, 

1507. 
Pag.  ici.  ï.  Modaraca,  lif.  Modaraça. 

1.34.  AlmoravideSj  lif  Almoranides.  Puu 
1.55*.  Habul-Texif,  lïf  Abii-Texifien. 
Pag.  12. 1.  I.  Mahamet  le  plus  jeune ,  not.  On  lit  dans  le  texte* 
Latin,  Mahametes  Senior ,  le  vieux  Mahamet.  M.  Dupuy 
avoit  dit ,  effacez  Senior ,  lifez  Junior  ;  car  un  peu  plus  baà 
Mahamet  eft  appelle  le  plus  jeune,  &  Hamet  le  plus  âgé. 
Mais  M.  Dupuy  s'eft  trompé.  Le  Mahamet,  dont  il  s'agit  ici , 
eft  le  même  Cherif  Hafcen,  dont  on  a  parle  ci-deflus,  perer 
d'Abdelquivir,  de  Hamet,  &c  de  Mahamet.  Son  premier 
nom  étoit  Mahamet  Ben-hamet  5  &  il  prit  dans  la  fuite  celui 
de  Cherif  Hafcen.  V.  Marmol.  l.  2.  des  Cherifs ,  fol.  243.  C. 
1.  14.  Mahamet  Elche.  Un  peu  plus  bas  on  le  nomme 
Mumen  Beleche  :  mais  il  y  a  faute  5  car  ce  Mumen  Beleche 
,  étoit  fils  de  ce  Mahamet  Elche  renégat  de  Gennes.  Put. 

1.23.  Azaamor,  ou  Azamor. 
Pag.  i5. 1.  32.  Abdala  Zagoybi.  D'autres  lifent  Zogoibius,  & 

par  conféquent  Zogoybi. 
Pag.  18.1.  8.  Tedneft.  Marmol  met,  Teftana.  C. 

1.  17.  Monroy,  lif  Monreijcar  c'eft  un  nom  Portu- 
gais. 
Pag.  16 A.  ip,  Marian,  ou  Marjan. 
Pag.  3  2.  A  la  marge ,  Bertrez ,  lif  Benrez. 
Pag.  38. 1.  8.  Puzzuolo,  lif.  Pozzuolo,  ou  de  Baia. 
1.  12.  Monafter,  o«  Monaftier. 
1.27.  Coftentine.  Coftantina,  ou  Cucuntina. 
Pag.  5p.  h  2j.  1370.  On  lit  dans  le  Manufcrit  du  Roi,  870. 
Pag.  40. 1.  2  3.  Hufmen ,  lif  Hnmen. 

i.  27,  Mefuratajôw  Port  de  Saba. 


CORRECTIONS,  &c.  66^ 

Pag.  44..  1.  (5".  Les  côtes  de  Catalogne,  nM  Citerior  Hifpania, 
Cette  partie  de  l'Efpagne  contient  la  Catalogne ,  l'Arra- 
gon,  la  Navarre  &  la  Bifcaïe  ,  avec  une  partie  du  Royaiuïie 
de  Tolède.  Put. 

1.22.  Hued-il-Barbar  î  c'eft  le  Rubricatus  Fluvius  des 
anciens  5  d'autres  l'appellent  Ardatius ,  d'autres  Ladogus. 

\.  2^.  Le  cap  Zaftran ,  félon  les  Cartes  &  Paul  Jove. 
Foglieta  l'appelle  Capo  Farina. 

1.  27.  Bugrada,  /if.  Bagrada.  Vulgairement  Megerada. 
1.  28.  Biferte,  not.  Corneiiana  Cajîra.  Le  nom  moder- 
ne ne  fe  trouve  point.  Foglieta  croit  que  c'eft  Biferte.  Put. 
Pag.  4^.1.5".  Les  ides  Coniglieres,  ou  Cuniglieres, 

1.28.  Nimides,  lif.  Ntmiides. 
Pag.  48. 1.  30.  La  Favagnana,  lif.  la  Favigliana. 
Pag.  5'4. 1.  22.  Ferramolioda,  lif  Ferramolino,  ou  Ferramoîo. 
Pag.  60. 1.  2.  Quatorze.  Qn  lit  dans  les  éditions  de  PatiJJm  &  d^ 
Drouart ,  treize. 

1.  5.  Le  18.  /if  le  ïj. 
Pag.  6^.\.  II.  Augufta ,  ott  Agofta. 

1.  12.  Syracufe,  oit  Saragoufle. 
Pag.  (Jy.  1.  25.  De  Rufpine ,  oh  d'Esfacos. 

1.  28.  Cyniphe,  0»  Macres. 
Pag.  <5'8. 1.  13.  Pantalarée,  lif.  Gozzo  ou  le  Gaze.  M.  Dupuy 

dans  l'înd.  T/mani ,  veut  qu'on  life ,  Gaulon. 
Pag.  73. 1.  30.  Le  i6.  Août,  on  le  quinze ,  fiivant  les  éditions 
de  Paiijfon  &  Drouarî. 


LIVRE     H  V  1  T  I  E  M  E. 

Pag.  7p.l.  ip.  Zalnoch,  /if  Zolnoch. 

1.  20.  La  Valachie ,  /if  la  Tranfilvanie. 
Pag.  81.1.  22.  Hubert ,  /îf  Huber,  oit  Hubern, 
Pag.  82. 1.  12.  Le  27.  /if  le  26. 

1.  24.  Se  joignit,  ajout.  Le  premier  de  Mar^. 
Pag.  83.1.  23.  Le  16.  de  Juillet,  /if\e  i<;.  de  Juin. 

1.  37.  Hein.  Les  éditions  de  Patijfon  &  Drouart  /e  noîïh- 
ment,  Henri. 
Pag.  87.1.  13.  Gatznellebogen ,  /if  Catzenellbogen ,  o«  Cat^» 
zenellenbogen,  PpPP  ij 


<70  RESTITUTIONS, 

Pag.  88. }.  22.  Huit  mille  Jl y  a  dans  les  éditions  de  Patijjvn  & 

Drouart ,  fcpt  mille. 
Pag.  5)3.1.  25.  Dont  il  a  été  redevable,  ajmî.  jufqu  à  prefent. 

P.D.o.f. 
Pag.  103.1. p.  De  fon  nom,  ûjmr.  qu'il  leur  en  avoit  dcja 
donné  des  marques,  puifqu  il  &c.  P.  D.  o.f. 
1.  32.  Par  moyen,  lif.  par  le  moyen. 
Pag.  10;.  1.  17.  Le  23.  lif.  le  22. 
Pag.  112.I.  12.  Et  poufle,  lif.  &  toujours  pouflc.  P.  D.  0. 

1.  22.  De  France,  If.  de  la  France. 
Pag.  1 17. 1.  8.  Sechia  ,  If  Secchia. 
Pag.  1 1 p.  1.  2(5.  Montauti ,  eu  Montacuto. 
Pag.  1 20. 1.  4.  Montecohio ,  lif  Montecchio. 
Pag.  121. 1.  I.  Turricella,  ou  Torricella. 
Pag.  1 25 .  l.  I  o.  1 3  3  I .  ///^  1 3  2 1 . 
1.  22.  i36'o.  lif.  1^60. 
Pag.  128.1.  24.  D'OlTein,  lif  d'Ofllm. 
Pag.  132.1.  38.  De  Dora,  ou  la  Doire. 
Pag.  1 3  j.  1.  20.  Lorraine,  ajout.  Pour  prévenir  le  danger,  donî 
ce  pais  étoit  menacé,  le  commandement  ôcc.  P.D.o.f. 
1.  24.  Et  qui ,  If  &  que. 
Pag.  13  8.1.  17.  Le  12.  de  Septembre  ,  not.  L'Auteur  de  l'hift. 
Geneal.  de  la  Maifon  de  France  ,  dit  que  ce  Prince  naquit 
à  Fontainebleau  le  ip.  de  Septembre.  C. 

Not.  au  bas  de  la  pag.  1.  2.  Seimer,  lif  Seimour. 
Pag.  ï  3p.  1.  4.  Cardinal  de  Lorraine,  ajout,  toujours  avide  de 

nouveautez.  P.  * 
Pag.  140. 1.  28.  Mefençal ,  Uf  Menfencal. 
Pag.  142.   La  mauvaiCe   intelligence  &c.   Cet  endroit  qui 
dans  le  texte  de  M.  de  Thou  renferme  des  contradidions 
palpables ,  a  été  traduit  conformément  à  une  note  fenfée 
&  judicieufe  de  Dupuy  que  nous  avons  fuivie  à  la  lettre. 
Pag.  143.1.  15.  Raoul  Vain,  ///le  Chevalier  Ralph  Vane. 
Pag.  144.1.  i.Deuxfreres  de  la  maifon  des Sutfolck. Henri  Bran- 
don Duc  de  SufFolck  &  Charles  fon  frère.  Leur  mère  étoit 
Catherine  fille  de  Guillaume  Lord  Wiiloughby  d'Eresby,  & 
cjuatriéme  femme  de  Charles  Brandon  Duc  de  SufFolck.  C 
1.  30.  Flamnio,  lif  Flaminio. 
L  3 1.  Lombardie.  Uéd,  Angl  met,  danslaRomagne, 


C  O  R  R  E  C  T  î  O  N  s,  &c.  C^t 

LI  V  RE     NEW  I  E  Aï  E. 

Pag.  147. 1.  I.  Toute  l'Europe  étant  dans  la  fituation  que  nous 
venons  d'expofer ,  l'Empereur  &c.  P.  D.  0.  f. 

1.5.  Gonzague,  ajout,  aveuglé  par  ia  haine.  P.  D. 
cf.  d. 

1.  6.  La  Lombardie ,  /if,  le  Piémont. 
Pag.  14^.1.  17.  La  bafle  Hongrie,  nommée  Proconfulaire. 
F.  D,  0.  f  d. 

1.  54.  Sclavonie.  Vahria^  noî.  M.  Valerius  Meiïala 
Corvinus  dompta  les  Dalmares  &  les  Pannoniens  h  &  il 
donna  fon  nom  à  la  Province ,  qui  eft  entre  le  Drab  &  le 
Saw,  ou  Save  5  &  c'eft  cette  Province  que  nous  appelions 
maintenant  la  Sclavonie.  Bonfin.  1.  i.  Put. 
Pag.  ijo.  1.  10.  Mont  Argentaro.  Hamus  Mon  s  y  not.  Les  Ita- 
liens l'appellent  Catena  del  Mondo ,  6c  Alonte  Argentaro  ;  les 
Turcs ,  Balkan  j  les  Sclavons ,  Cumoviza  j  d'autres ,  Cojîe^^ 
gnazzo  &  Kriviczne.  Put. 

i.  ip.  Du  Tibifque ,  ou  de  la  TeilTe ,  ou  Tiff'a. 
1.  21.  Le  fleuve  Haczak,  lif  le  Nieller,  ou  même 
aufll  VOczachow ,  que  Bonfinius  appelle  Haczak. 

1.  32.  Marifch,  c'eft  le  nom  Allemand.  Les  Hon- 
grois le  nomment  Mares, 
Ibid.  Kerez ,  ou  Alf. 
Pag.  ip.l.  10.  La  Dace  Méditerranée.  M.  de  Thou  compte 

depuis  ce  tems-là  jurqu'à  celui  où  il  écrivoit  800.  ans. 
Pag.  152.1.8.  Bude,o«  Offen  en  Allemand. 

1.  p.  Martinufe,  ou  Martinhaufen  en  Allemand. 
Pag.  lyj.l.  8.  Agria.  Les  habitans  l'appellent  Erla. 
Pag.  i^6.\.  26.  Petrowithz,  ou  Pctrowicks. 

1.30.  Millenbach,  01*  Szafz-Szebes ,  vufgo  Mullen- 
bach. 
Pag.  158.1.  27.  Les  cinquante,  ///!  cent  cinquante  &c.  comme 

on  le  verra  dans  la  fuite  de  ce  Livre.  Put. 
Pag.  170. 1.  p.  Tenant.  En  mcme  &c.  /f.  tenant  en  même  ôzc. 

1.  1 6.  Avoit  creufe ,  If  avoient  creulc. 
Pag.  171.  Note  au  bas  de  la  page.  Dans  le  Duché  de  Clery, 
/f  Juliers, 


6ny  RESTITUTIONS; 

Pag.  174.1.2;.  Vailahel,  Uf  WaiTarhel ,  ou  Wafiarhely,  txv 
Hongrois.  Les  Allemands  &  Saxons ,  difent,  Newmarçh. 

Pag.  178.1.  3  5.  Segefvvar,  ou  Schelzbiug. 

Pag.  180.1.  z6.  Tergawisch,  ou  Terwisch. 

Pag.  182.1.  24.  Marilçh,  Mauons,  ou  Merifch.  Vèdit*  d'AngL 
met  y  le  Maroich. 

Pag.  184.  L  3  j.  Aramas,  ou  Aran. 

Pag.  200. 1.  23.  Flug ,  lîf,  Pfliig. 

Pag.  204. 1.  2 1.  A  condition ,  lif.  Mais  ils  ne  les  prirent  qu  à 
condition  &c.  P.  D.  0.  /, 

Pag.  2q6.\,  II.  Brentius,  ou  Brentzen. 
Ibid.  Marbarch ,  ou  Marbach. 

Pag.  207. 1.  20.  L^Adice ,  ou  l'Adige  ;  en  Allemand ^  l'Etfch, 
1.24.  Le  26.  d'Avril,  lif.  le  26,  de  Mars. 

Pag.  208, 1. 5".  Efpagnols.  On  trouve  enfuit e  dans  les  éditions  de 
Patiffon  &  de  Drouart ,  ces-  paroles.  Après  avoir  expofé  ce 
qui  regardoit  le  Concile  5  paffons  maintenant  à  la  guerre 
d'Allemagne. 


■^^-■i^W^i"^ 


LIFRE     DIXIEME. 

Pag.  205).  1.  dern.  Meulnhaufen^  lif.  Mulhaufen. 

Pag.  217. 1.  50.  Duenckefpiel,Dinckefpuhel,o//  Dunckeîfpiel. 

lûid.  Nordlingue,  ou  Nordlingen.    . 

1.  28.  Mekelbourgî  en  Allemand,  Meklenburg. 
Pag.  220. 1.  13.  Trufchés,  lif  Truchfes. 
Pag.  221.1.  36".  Zierte,  lif  Zirle. 
Pag.  224. 1.  2.  Duber,  lif  Dauber ,  ou  Tauber. 
Pag.  22<)A.  6.  Avec  ôcc.  On  lifoit  dans  P  édition  de  Patiffon.  Et 
cette  Diane  de  Poitiers,  dont  nous  avons  parlé  ,  qui  crai- 
gnoit  &c.  P. 
Pag.  226. 1.  14.  d'Enghien,  d'Enguien,  ou  d'Anghien. 
Pag.  227. 1.  5).  Des  Clavelies ,  de  Sclavolles ,  ou  d'Eiclavolles. 
Pag.  228.1.  20.  Gonor,  lif  Gonnor. 

1.25.  Le  28.  de  May.  Suivant  la  corre^ion  de 
]\i.  Dupuy,  ce  fut  le  27.  d'Avril. 
P*ig.  232. 1.  8.  Vaulges  ,  lif  Vofge. 

l  12.  Saverne,  ou  Zabernç, 


C  O  R  R  E  C  T  î  O  N  s,  &c.  Cj^ 

Pag.  2^^\,  6.  Enfifcheim,  ou  Einfchem. 

Pag.  2^6.1  p.  Du  Saar  5  c'eft  le  nom  Allemand  ,  autrement 
la  Seille ,  ou  la  Sare, 

Pag.  238. 1.  1 1.  Solieuvre,  oh  Soulieuvre. 

Uid.  Eftain  vers  Danvilîiers  ,  ou  Eillan  fur  Danvil- 
liers ,  félon  la  Popeliniere  &  Rabutin.  Pat. 

Pag.  23p.  1.  17.  Gillon,  not.  Gillon  mourut  à  Soifîbns  Gouver* 
neur  pour  les  Romains  es  Gaules,  l'an  480.  vivant  encore 
Childeric  5  duquel  le  fils  Clovis  de'fît  Siagrius  fils  &  fuc- 
cefleur  de  Gillon  l'an  484.  ôc  abolit  l'autorité  des  Romains. 

Uid.  M.  de  Thon  s' croît  trampé  en  cet  endroit,  il 
avoit  mis  i^.  Clovis  5  pour  Childeric.  2°.  Othon  II.  pour 
Henri  I.  3°.  Othon  III.  pour  Othon  I.  Ces  erreurs  ont  donne 
occafion  à  M.  Dupuy  de  faire  cette  remarque.  Il  y  a  faute 
en  cet  endroit  5  car  il  y  a  près  de  80.  ans  de  diftance  entre 
ces  dQût  Empereurs  :  &il  y  auroit  plus  d'apparence  que  ce 
fut  Othon  I.  Empereur ,  &  Loiiis  IV.  Roi  de  France,  fils  de 
Charles  le  fîmple ,  de  l'abfence  ou  prifon  duquel  Othon 
s'étoit  prévalu.  Put.   C'eft  fur  cette  note ,  qu'on  a  tâché 

■    de  réformer  le  texte,  ôc  de  le  redifier  dans  notre  Tra- 

•    dudion. 

Pag.  240.1.  3<^.  ChelTe ,  ou  Chier. 

Pag.  242.1.  8.  Haulcour,  ott  Haultecour. 

Pag.  243. 1.  26.  Confians,  oh  Confiant. 

Pag.  24p.  1.  13,  Le  Mayn,  ou  le  Mein. 
1.  25>.  Eyftat ,  oit  Eychftadt. 

Pag.  25*2. 1.  3.  Leur  ayant  fuccedé,  mt.  Et  néanmoins  la  mai* 
fon  d'Autriche  avoit  poffedé  déjà  l'Empire  avant  celle  de 
Luxembourg  5  &  même  Albert  qui  eil  ici  mis  après  Henri 
VIL  &  Charles  IV.  quoiqu'il  vécut  devant  eux.  Put. 

Pag.  254. 1.  3  I.  Le  22.  /{/71e  20.  de  Juin, 

Pag.  253. 1. 5*.  Plawe,  oit  Plawcn  ,  autrement  Plawifchen. 

1.  30.  Depuis  peu,  ///7  alors.  Cela  fe  juftifie  parles 
Livres  prcccdens.  Put. 

Pag.  272.1.  31.  Et  la  Pannonie,  iif.  6c  les  Gonvcrnemcns 
voifins. 

Pag.  275. 1.  4.  Javatin ,  on  Raab, 


^74  I^  E  S  T  ÎT  U  T  IONS, 

Il  » 

LI  F  KE     ONZIEME. 

Pag.  277. 1.3.  Dragoniera,  ou  Dragoncro. 

1.37.  Et  les  Efpagiiols  Te  retirerçnt,  ou  de  Sandfi  fe 
retira.  P.  D.  0.  f. 

Paâ^.  575?.  1.  26.  Golfe  de  fainte  Maure,  ou  Golfe  d'Arcadic, 
1.  dern.  Crotone ,  Cotrone  ,  ou  Cortoiie. 

Pag.  280.1.  2.  De  la  Colone,  ou  de  la  Colonne. 

1.  p.  De  fept  heures  en  fept  heures,  oufmvarît  les 
éditions  de  Pat(JJon  &  de  Drouart  ,  de  fix  en  lix  heures, 
P.  D.  0, 

Pag.  282.1.  2.  Ambafladeur  du  Roi,  ajout,  à  Venife. 

Pag.  28  j.  1.24.  Bargello,  ou  Barigel. 

Pag.  286'.  1.  28.  Au  nom  de  la  ville ,  ou  bien  par  l'ordre  d'Ala- 
ba.  P.  D.  0.  f. 

Pag.  2^1.1.  I.  ASchilaci,  mt.  M.  de  Thou  met  au-de(;à  du 
détroit  de  Mefllne  le  cap  Scylaceum ,  vulgo  Schylaci ,  quoi- 
qu'il foit  par-delà  :  &  lui-même  au  commencement  de  ce 
iivre  l'y  met  entre  le  cap  des  Colonnes  &  Spartivento  : 
partant  il  femble  qu'il  doit  y  avoir  dans  le  texte  au  liei^ 
;de  Scylaceum ,  Scaleum  ou  Scaleam,  vulgo  Scaîea,  qui  eft  .au- 
deçà  du  Fare  de  Mefllne ,  6c  eft  fuivi  de  PoUcaftro  &  ,du 
.capo-di-Palinuro.  Put. 

1. p.  Procita,  ou  Procida. 

Pag.  25)2.1.  14.  Golfe  de  'Lyon.aliàs  Golfe  de  Narbonne. 

Pag.  25)7.1.  34.  Chieri ,  ou  Quiers  en  François. 

1. 3  7.  Trotto.  Boivin  de  Viliars  dans  fes  Mémoires 
p.  260.  l'appelle  Torto. 

Pag.  25)5).  1.  2.  Caupegne,  ou  Caupenne. 

Pag.  300. 1.  (5.  Holl,  ou  HoUe,  ou  de  Holen. 
1,  2  ï .  Sirques ,  lif.  Kirchen. 

Pag.  3  0 1 . 1.  p.  Au  lujet  du  pais  des  trois  Evêcliez  ,  lif.  au  fujet 
des  droits  que  les  Rois  de  France  prétendent  avoir  fur  ces 
ti;ois  villes  de  Lorraine.  P.  D.  0.  f. 

Pag.  302.1.  I.  Strasbourg,  ajout.  Spire. 

Pag.  303.1.  35.  Le  Lépreux,///:  le  Preux. 

Pa^.  304. 1.30.  Pont  de  B^r^  lif.  Pont  des  Barres. 

Pag.jo;. 


C  O  R  R  E  C  T  I  O  N  s ,  «ce.  ^7; 

Pag.  305.1.  17.  Porte  à  Mezelle,  ou  porte  de  la  Mofellc. 

Pag.  3o5. 1.  22.  Siiaube ,  lif.  Suabe  j  en  Allemand  Schazvben, 
\.2p,  Bretta,  ou  Bretten. 

Pag.  308.1.  dern.  8p.  iif.  841. 

Pag.  305>.l.  4.  Amalard,  ou  Amelard,  Almalard. 

1.  p.  Floranges,  ou  Florenge.  On  lifoit  dans  les  édi^ 
tiorjs  de  Patijfon  &  de  Drouart,  Rorange.  P.  D.  0, 
1.  37.  Pu ,  /if.  dû. 

Pag.  3  1 1. 1.  30.  A  la  fin  du  mois,  lif.  au  commencement  du 
mois  d'Odobre. 

Pag.  312.1.  32.  Jufquà  Pontifroy,  /if.  jufqu'à  celle  de  Pon* 
tifroy. 

Pag.  3  1 3. 1.  30.  Maligny.  La  Popeliniere  p.  39.  l'appelle  xMa- 
rigny  5  &  dit  qu'il  étoit  Picard ,  &  de  Tanciemie  maifou 
de  Salezart.  C 

i.  38.  L'Amiral,  iif.  Lamoral  Comte  d'Egmond. 

Pag.  3  14. 1.  33.  Père  &  fils ,  ajout,  qu'il  avoit  profcrits ,  com- 
me nous  l'avons  dit.  P,  D.  o.f. 

Pag.  3i5'.l.  I.  Le  pont  de  S.  Vincent.  Rabutin  &  la  Pope- 
liniere mettent,  le  port  de  S.  Vincent.  C. 

1.  26.  D'Aguerre  ,  ou  Daguerre.  Rabutin  met  des 
Guerres.  C 

1.  2p.  Vis-à-vis  Pontifroy  &  la  porte  aux  Maures; 
lif  vis-à-vis  la  porte  de  Pontifi-oy  &  de  celle  aux  Maures. 

Pag.  3  1 5. 1.  23.  1443.  Ou  fuivant  le  MS.  du  Roi  &  les  éditions 
de  Patijfon  &  de  Drouart,  oclavo  1448. 

Pag.  3  15).  1.  9.  D  Odobre  ,  lif  de  Décembre. 

Pag.  322. 1.  26.  Son  fang  ,  ajout.  "  A  l'abri  furtout  de  la  juftice 
»  de  notre  caufe ,  qui  ell:  pour  nous  comme  un  mur  d'ai- 
»  rain,  quels  efforts  ne  (ommes-nous  pas  en  état  de  re- 
»  pouffer  ?  Affoibli  par  tant  de  combats  &  de  forties,  où  il 
a>  a  prefque  toujours  eu  le  delfous ,  par  les  maladies  con- 
30  tagieufes ,  &  la  rigueur  de  la  faifon ,  par  les  pluies ,  par 
»  la  gelce  &  par  la  faim ,  qui  ont  achevé  d'épuifer  Ton  ar- 
»mée,  notre  ennemi  oferoit-il  encore  fe  promettre  de 
3î  nous  faire  trembler?  Croit-il  pouvoir  venir  à  bout  avec 
^5  des  troupes  délabrées  &  accablées  des  fatigues  d'un  long 
3>  fiége ,  de  ce  qu'il  n'a  pu  exécuter  à  la  tcte  de  toutes  fes 
:»  forces  ?  Suivi  d'une  armée  aulfi  nombreufe  que  celle  que 
Tome  II,  Q  4  4  <1 


i^7<5'  RESTITUTIONS,^ 

M  nous  voïons  il  y  a  quelque  tems  répandue  au  pied  de 
»  nos  remparts ,  il  n'a  pu  forcer  une  poignée  de  foldats  ren- 
»  fermez  dans  Landrecy  ;  efpere-t'il  réduire  par  la  force  de 
30  fes  armes  la  fleur  de  la  noblefle  Francoife ,  ces  illuftres 
»  Princes  du  fangde  nos  Rois ,  qui  combattent  aujourd'hui 
»  pour  la  défenfe  de  ces  murailles?  Il  n'a  pu  conferver  les 
CD  Places  qu'il  poffedoit  dans  le  Luxembourg  5  comment 
30  ofe-t'il  fe  flatter  d'emporter  les  nôtres  ?  Craindrons-nous 
3»  les  attaques  de  ceux  qui  n'ont  pu  foutenir  nos  forties  ? 
»  Seront-ils  plus  redoutables  pour  nous,  lorfque  nous  les 
3j  verrons  monter  à  la  brèche,  que  lorfque  nous  les  forcions^ 
»  dans  leiu-s  lignes  &  dans  leurs  tranchées  ?  C'eft  donc  ici, 
»  Meflleurs,  &  mes  compagnons ,  c'eft  fur  le  haut  de  ces 
^  murs  foudroyez  ,  que  nous  devons  attendre  l'ennemi  de 
»  pied  ferme.  Déjà  l'ardeur  que  je  remarque  répandue  fur 
»  vos  vifages,  femble  me  répondre  de  cette  préfence  d'ef- 
»  prit  &  de  cette  fermeté  d'ame ,  qui  vont  nous  être  né- 
»  cefiliires  ;  &  dès-lors  j'ofe  me  promettre  que  nous  allons 
30  triompher  des  triomphes  mêmes ,  donc  nos  ennemis  font 
a»  parade.  Qu'ils  ayent  feulement  l'imprudence  de  nous  at- 
3"  taquer:  devenus  le  jouet  de  la  fortune  fur  laquelle  ils  ofent 
30  compter,  ils  trouveront  aujourd'hui  par  nos  mains  la  mort 
»  qu'ils  nous  avoient  préparée.  L'unique  chofe  que  nous 
30  ayons  à  craindre  ,  c'eft:  de  trouver  une  propre  défaite  dans 
30  la  vidoire  qui  nous  eft  ofterte.  En  eftet ,  le  défefpoir  porte 
»  aifément  à  courir  opiniâtrement  à  la  mort.  On  trouve  une 
35  efpece  de  gloire  à  ne  pas  ménager  fon  fang  pour  répandre 
30  celui  de  fon  ennemi.  Ne  méprifons  donc  pas  des  enne- 
?>  mis  d'ailleurs  aflez  méprifables.  Combien  de  fois  le  dé- 
»  fefpoir  n'a-t'il  pas  ranimé  la  valeur  des  vaincus ,  &  arra- 
30  ché  des  mains  du  vainqueur  peu  prudent  les  vidoires 
3^  les  plus  aflurées  ?  Nous  préferve  le  Ciel  qu'un  fi  grand 
.3^  malheur  arrive  !  Et  que  ne  devrions-nous  pas  appréhen- 
30  der  en  eftet  en  pareil  cas  d'un  ennemi,  qui  animé  de 
30  fureur  &  de  rage  cherche  moins  la  gloire  de  vous  ré- 
^  duire ,  que  le  plaifir  de  vous  punir ,  6c  qui  court  moins 
3.  à  la  vidoire  qu'à  la  vengeance  f  A  quel  carnage  ne  de- 
»  vrions-nous  pas  nous  attendre  ?  Que  de  fang  nous  ver- 
j»  rions  couler  1  Après  tout  comptons  pour  rien  notre  vie  : 


i 


C  O  R  R  E  C  T  I  O  N  s .  &c.  C-ji 

»  mais  quelle  honte  pour  nous  de  voir  un  vieillard  forcer 
»  une  fî  brillante  jeunefîe ,  un  Prince  moribond  marcher 
»  fur  le  ventre  à  des  troupes  florilTantes ,  un  conquérant  en 
35  litière  difpofer  en  vainqueur  de  tant  de  braves  gens ,  que 
»  je  vois  fous  mes  yeux  les  armes  à  la  main  !  Lâches  que 
^  nous  ferions ,  ne  mériterions-nous  pas  encore  d'être  re- 
33  gardez  comme  des  traîtres  infidèles  au  Roi  &  à  notre  pa- 
»  trie ,  que  nous  aurions  livrée  par  notre  faute  à  fon  plus 
^  cruel  ennemi  ?  Courage  donc  &c.  P.  D.  o.f.  d. 
Pag.  323.1.  15.  Quelques  jours  après,  lif,  le  18.  de  Décem- 
bre. MS.  Reg. 
Pag.  325".  1.  20.  De  Vidame,  lif.  du  Vidame. 
Pag.  3215.1.  27.  Vede.  Wede,  V/eda,  ou  de  Weide. 

1.  3^.  L'Ecriture  Sainte,  ^^'owf.  Cette  fcience  paroît 
aujourd'hui  à  bien  des  gens  s'éloigner  de  la  vraie  &  fo- 
lide  pieté ,  &  avoir  été  inconnue  aux  anciens  Pères.  Ce 
qu'il  y  a  de  confiant ,  c'efl  qu'à  force  de  recherches  inutiles 
elle  gâte  fouvent  les  plus  grands  efprits  5  qu'elle  enfle  le 
cœur,  au  lieu  de  le  rendre  meilleur 5  &  que  le  levain  de 
cette  nouvelle  école  en  nourrilTant  l'amour  propre  ,  fait 
méprifer  le  prochain ,  &  éteint  cette  charité  fraternelle,  qui 
ne  s'entretient  dans  la  fociété  que  par  une  vraïe  humilité, 
&  par  une  conviction  intime  que  chaque  particulier  a  de  fa 
propre  ballelle.  AIS.  Reg. 

I.  37.  Sur  l'autorité  des  Canons ,  /if.  des  Livres  Ca- 
noniques, &  de  &c. 
Pag.  327. 1.  10.  Depuis  cinq  ans,  ajoutez:  lorfqu'il  fut  oblige 
de  quitter  Nuremberg. 

1.  2  5* .  Engelheim ,  ou  Ingelheim. 
1.  26.  A  Baie ,  ou  à  Heidelberg.  P.  D.  0.  f.  d^ 
\.  28.  Juftinge ,  ou  Juftingen. 
1.  dern.  Benevicius  ,  ou  Bincwitz. 
Pag.  328.1.  10.  Au  mois  ,  hf.  le  10.  de  Février.  Ou  fuivant 

r édition  de  PatrJJon ,  le  11. 
Pag.  325).  1.7.  &  13.  Clément  VIII.  lif.  VII. 

1.23.  Le  trente  -  unième  Livre,  lif.  le  quarante- 
unième  Livre. 

1.  28.  Valladolid,  not,  Pincia  Vaccaorum.  Partie  do 
la  vieille  Caûille.  Put. 

Qqqq  ij 


(^7S  RESTITUTIONS, 

Pag.  52p.  1.  31.  Lebrixa  ,  not.  Nebrijfa  ,  ville  de  rEfpagne 
Betique,  que  nous  nommons  l'Andaloufie  ,  appellce  au- 
jourd'hui Lebrixa.  Tarafa la  nomme  Nebrixao/^Nebrija.Pwr. 

Pag.  330.1.  18.  Où,  lif.  d'où,  OH  bien  par  où. 


LIVRE     DOV  ZIEME. 

Pag.  3  3  5: .  1.  10.  Koningftein ,  ou  Konigftein. 
îhid.  Haafe ,  ou  Hafen. 

Pag.  33^.  1.  24.  Au  premier  jour  de,  lif.  au  mois  de  Janvier. 

Pag.  337.1.  II.  Menden,  ou  Minden. 

Pag.  340.1.21.  De  Barben  ,  ou  de  Barby,  not.  Wolfang  II. 
Comte  de  Barby  étoit  à  cette  bataille  :  mais  il  n'y  fut  pas 
tué  ;  car  quatorze  ans  après ,  dans  la  deuxième  guerre  ci- 
vile de  France  ,  il  amena  au  Prince  de  Condc  quinze  cens 
cavaliers ,  qui  avoient  fervi  au  fiége  de  Gotha.  Ployez  Reuf- 
ner.  Geneaîog.  AuÛuar,  p.  72.  C 

Nous  ferons  ici  obferver  au  Ledeur  que  ce  font  peut- 
être  deux  perfonnes  différentes  :  car  M.  de  Thou  dit  Barra- 
beyifts ,  que  l'Index  traduit ,  Earbn  ou  Barben  j  &  l'Auteur 
de  la  note  prccedente  dit,  Barbienfis ,  que  le  même  Index 
traduit ,  Barby. 

Pag.  341.1.  16.  Dans  la  citadelle  de  Berling,  not.  L'Editeur 
Anglois  met  :  in  Perlini  vero  arce.  On  ne  trouve  aucun 
lieu  appelle  Berling,  ou  Perlin.  Seroit-ce  Berlin  ?  Mais 
pourquoi  la  llatuë  du  jeune  Maurice  depuis  peu  Eledeur 
de  Saxe  fe  trouveroit- t'elle  dans  la  citadelle  de  Berlin, 
ville  Capitale  du  Brandebourg  ? 

1.25.  Seiffers-haufen ,  ou  Sivershaufen. 
1.  2C).  Frybourg,  lif.  Fryberg  ou  Freyberg. 

Pag.  34^.  1.  20.  Le  3.  de  Septembre.  Il  y  a  dans  le  texte  Latin 
m.  Non.  Septembres  ;  mais  les  dattes  précédentes  nous  dé- 
terminent à  lire  :  ///.  Non.  OBobr.  ôcainfi  à  traduire  :  le  cin- 
quième d'Octobre.  Il  n'y  aura  plus  alors  de  difficulté  pour 
placer  tous  ces  évenemens. 

1.21.  Wcinmar,  ou  Weimar. 

ï^^^rt-  34P-1-  2.  De  Binecour,  oh  de  Binicour  ,  autrement  de 
Bugnicourt. 


CORRECTIONS,  &c.  ^7^ 

Pag.  5  5: 0.1.  5.  Charles  d'Hallewin  ,  ajout.  Le  Vicomte  de 

Martigues  qui  aflifta  aufll  à  cette  expédition, y^/o«  P édition 

de  Patijfon» 
Pag.  5 p.  1.  10.  Saint  Roman,  ou  S.  Romain. 
Pag.  3  y  2.1.  2.  Ouarty,  ou  Ouartis. 

1.  5.  Le  Marquis  de  Bauge.  On  lit  dans  Ndition  de 

Patiffon ,  Martigues.  P. 

1.25.  Henri,  ajout.  VIIL 
Pag.  5 n •  ^-  S^'  -^^  ^^^^ ^^  Maigny.  L édition  de  PatîJJon  met , 

Martigues. 
Pag.  3  y  j.  1.  1 3.  Les  Forts  de  Beauquefné ,  lif.  le  Tort  de  Beau<.. 

quefne. 

1.  55.  Sept  cens,  le  MS.  du  Roi  met ,  douze  cens. 
Pag.  3  78.  Not.  au  bas  de  la  page  2.  col.  1.  6.  Gavre,  Itf.  Gaure. 
Pag.  3  5"  p.  1.  23.  Le  21.  ouïe  20.  fuivant  les  éditions  de  Pa^ 

îijfon  &  de  Drouart. 

1.28.  Auchi-le-Château ,  oî<  Auxy-le-Château. 
Pag.  ^62. 1.  6.  Campagne  de  Rome,  lif.  Terre  de  Labour. 
Pag.  370. 1.  dern.  Septembre.   Les  éditions  de  Patijfon  &  de, 

Drouart  mettent ,  Odobre.  P.  D.  0. 
Pag.  371.1.  I.  Quatre  mille,  lif.  quatre  cens. 
1.  3.  San-Michele  ,  lif  San-Miguel. 
Pag.  374. 1.  3.  San-Germiniano  ,  lif  San-Geminiano. 
Pag.  375-1.  dern.  Neuf  ans ,  not.  Odavian  Fregofe  ayant  traité 

avec  le  Roi  François  L  qui  vint  à  la  Couronne  l'an  1J15'. 

fut  créé  Gouverneur  perpétuel   des  Génois  :  mais  Gènes 

ayant  été  prife  par  les  Impériaux  en  1J22.  ne  retourna  en 

l'obéiïTance  du  Roi  qu'en  1527.  lorfque  Lautrec  alla  en 

Italie  pour  délivrer  le  Pape.  Par  conféquent  Odavian  ne 

peut  avoir  gouverné  neuf  ans  entiers,  ni  jufqu'à  la  bataille 

de  Pavie  1^25.  Put. 
Pag.  37^.  1.  II.  Trente-fix  ,  lif.  vingt-fix. 
Pag.  377.1.  2.  Mariano,  lif  Àlarciano. 
Pag.  380.1.  ^6.  Le  Port,  lif.  le  Golfe. 
Pag.  383.1.  4.  Navilteres,  If  Navihcres  ou  Navieres.' 
Pag.  38;.!.  12.  Halfcld,  lif  Salfcld. 

Ibid.  Jean  Mullern  de  Konigsberg  ,  lif  Jean  Muller 

de  Koningshofen  en  Franconie.  C.  Il  eil  plus  connu  fous 

le  nom  de  Regiomontanus. 


'€îù  RESTITUTIONS, 

Pag.  jfî;,  I.  30.  Pidcn  ,  /if.  Pillen. 

1.  dern.  Olmuntz ,  /if.  Olmutz. 
Pag.  3  8 (T.  1.  18.  Le  fécond  jour  de  Jiiin,  /if  le  quatrième  jour 

de  Juillet. 
Pag.  399.1  8,  Rolexane,  /if  Roxelane. 

LITRE      TREIZ  I  E'  M  E, 

Pag.  40^.  1.  14.  Trente-quatre.  On  /it  dans  P édition  de  Londres ^ 
vingt- quatre. 

1.  37.  Selon  la  coutume,  «of.  Quoique  le  Roi  d'An- 
gleterre ait  rendu  le  dernier  foupir^  il  n'eft  regardé  com- 
me mort ,  que  lorfque  fon  corps  eft  inhumé.  Il  eft  fervi 
de  la  même  manière ,  que  s'il  étoit  vivant  j  6c  fes  Officiers , 

•  principalement  les  douze  Gentilshommes  de  la  chambre , 
font  auprès'  du  mort  le  même  fervxce  qu'ils  faifoient  de 
fon  vivant.  C 

Pag.  40  d.  1.  I.  Hundfon.  Qn  /ifoit  dans  /es  éditions  de  Patiffon  &, 
de  Drottart.  Ewardben  à  vingt-quatre  milles  de  Londres, 
dans  la  Province  d'ElTex  &c.  P.  D,  0. 

1.  p.  Elle  arriva ,  ajout,  dans  le  Comté  de  North- 
folch  j  &  delà  fe  retira  au  château  de  Framingham.  C. 

1.  24.  De  Flour.  Jules  Ravilio  Roflb  appelle  ce  châ- 
teau Fiora.  Luc  Contile  (  pag.  5-5;.)  l'appelle  à  plus  julle 
titre  $ion.  Cette  maifon  qui  eft  à  fept  iTiilles  de  Londres , 
lituce  fur  la  Tamife ,  appartenoit  au  Duc  de  Sommerfer. 
Lorfqu'il  eut  été  condamné ,  comme  criminel  de  Leze- 
Majefté ,  elle  fut  confifquée  au  profit  du  Roi  5  &  Edouard 
VI.  en  fit  préfent  au  Duc  de  Northumberland.  C  L'Edi- 

^     teur  Anglois  nomme  ce  château  Sion-Houfe. 

Pag.  408. 1.  26.  Edwardben,  /if  S.  Edmunds-bury. 

1.  32.  A  dix  lieues  de  Londres.  Le  Latin  met ,  à 
vingt  milles.  1/ faut /ire  quarante-quatre  milles.  C. 

Pag.  414. 1.  22.  Ganden  ,  /if  leChevalier  Thomas  Cheyney, 
Lord  Warden  (ou  Gardien)  des  cinq  Ports,  not.  Ravilio 
Roflb  d'où  ce  lieu  eft  pris,  l'appelle  Milord  Vauden:  il 
de  voit  dire  ,  Milord  Warden ,  qui  eft  le  titre  d'une  charge  j 
quoique  M.  de  Thou  le  prenne  pour  le  nom  d'une  pcr- 
Ibnne.  C 


CORRECTIONS,  &c,  6Sx 

Pag.  415:.!.  32.  La  veuve.  Anne  fille  du  Chevalier  Edouard 
Stanhope  de  Shelford.  C 

l  3  5 .  Tunftall ,  OH  Tonftal. 
Pag.  418.1.  17.  Jean  &  Henri  Gâte.  Effacez  Jean  j  car  Jean 
avoir  été  exécuté  après  Dudley  ;  il  ne  reftoit  que  Henri, 
qui  fut  élargi  avec  André  Dudley. 
Pag.  420. 1.  17.  Shropphire,  ou  Shrewsbury. 
Pag.  42 1. 1.  13.  Democh ,  lif,  le  Chevalier  Leonel  Dymoch, 
Pag.  423. 1.  2.  Né  de  la  fille  &c.  Dans  les  éditions  de  Patiffon 

&  de  Drouart ,  né  de  la  fœur  d'Henri  VII.  P.  D,  0. 
Pag.  424. 1.  27.  L'Amiral,  Itf.  Lamoral. 
Pag.  425".  1.  34.  i5'43.  On  lit  dans  Pédition  de  Londres ,  i5'42. 
Pag.  42^.  1.^.  Cornouaille,  ou  Cornwall.  ; 

1.  31..  Le  pont  de  la.  Effacez  la. 
Pag.  425).  1.  3  8.  L'innocence ,  ajout,  l'innocence  intérieure  de 

l'ame  ou  du  coeur.  P.* 
Pag.  430.1.  ip.  Le  22.  Suivant  Pédition  de  Londres  i  le  21» 
1.22.  Laski,  lif,  Jean  Laski,  ; 

1.25".  Rerira ,  lif.  retira. 
1.26'.  Emden,  ou  Embden. 
1.  25?.  Morifin,  ou  Morifon. 
Pag.  43  1. 1.  24.  Avec  les  Théologiens  de  Cantorberi,  Hf  fe* 
Ion  Godwin  i  avec  les  Théologiens  de  l'une  &  l'autre  Uni- 
verfité. 
Pag.  432.1.  2p.  Avec  François  Ruflel ,  Comte  de  Bedfbrd, 
garde  du  Sceau  Privé ,  &  Guillaume  Paulet  Marquis  de 
Winchefter,  grand  Tréforier.  C. 

1.  30.  Jarretière  ,  ajoutez  :  ils  étoient  accompagnez 
de  plufieurs  Seigneurs,  comme  Stranger  ,  MaltraveriV  & 
Weftin,  Maîtres-d'Hôtel  de  la  Reine.  P. 
Pag. 434. 1.  13.  Sa  chrétienté^  lif.  la  chrétienté. 
Pag.  436".  1.  2.  Le  Vicomte  de  Montagu.  Antoine  Brown  Vi- 
comte de  Montacut^.  C. 

1.  4.  Gravellnde  ,  ou  Gravcfend. 
Pag.  43p.  1.  25*.  Konigsberg ,  If.  Konigshoffen ,  ou  Konigsho- 

ven,  en  Franconie. 
Pag.  440. 1.  I.  A  caufe  de  &:c.  lif  parce  qu'il  laiflbit  des  en- 
fans  bien  diffcrens  de  lui.  P.  D.  0.  f.  d. 
Pag.  443.1.^9.  Juillet.  Suivant  Pédition  de  Londres >  Août. 


682  RESTITUTIONS, 

Pag.  44<^.  l.  12.  Le  28.  de  May,  lif.  le  27.  MS,  Reg, 

1.  17.  De  la  vie  de  Jean  Priez  &c.  lif.  de  la  vie  de 
Jean  Wild  (  en  Latin  Férus  )  Cordelier ,  qui  fut  choifi  poui' 
prêcher  <5cc. 

1.  2_9.  Hinfelle ,  lif,  Haynzell. 
1.32.  Portis,  Portius,  ou  Portio. 
Pag.  447. 1.  14.  Ghelen ,  ou  Geflen,  lif  natif  de  Bohême  mou- 
rut à  Bâle.  Edit,  Angl, 

1.  33.  Il  fut  inhumé  &c.  lif  Enfin  Jules  III.  nomma 
Pranchini  à  TEvêché  de  Mafia  &  de  Populonia ,  en  Tof- 
cane.  Il  mourut  revêtu  de  cette  dignité  •■>  ôc  fut  inhumé  &c. 
>"  Edit.  Angl, 

Pag.  44p.  1.  28.  Barlemont ,  Barlaymont ,  ou  Berlaymont,  fuî- 
vant  quelques  monumens  de  cette  famille ,  dont  il  efi:  fi 
fouvent  fait  mention  dans  cette  hifi:oire. 

1.32.  Bains ,  J?^/«m ,  ou  Wms ,  Bincii ,  félon  P édition 
>  étAngL 

I*^§-4n-l-<^-  Mola,///r  la  Mole. 

Pag.  4^6".  1.  2.  Maubeuge  ,  not.  Toutes  les  éditions  Latines; 
même  celle  de  Londres  mettent  Avefnes.  M.  Dupuy  a  re- 
marqué que  c'étoit  une  faute.  Avenes  (  dit-il  )  efi:  fife  fur 
la  Sambre,  &  efi:  à  quatre  lieues  de  Landrecy,  qui  eft  fur 
i'Hepre.  Nous  avons  cru  que  pour  redifier  le  texte ,  il  fal- 
loit  mettre  Maubeuge ,  qui  eft  en  effet  fitué  fur  la  Sambre 
p,  quelques  lieues  de  Landrecy. 

î.  p.  Marimont , ///T  Mariemont. 
1.  3  ^.  Quatre  compagnies ,  oufuivant  P édition  de  Pa^ 
îiffon,  trois. 
Pag.  4jp.l  ij.  Leva  le  fiége,  lif,  décampa. 
Pag.  46^2. 1.  1 3.  De  Sault-Tavanes ,  ou  de  Saulx-Tavanes. 
Pag.  4(^4. 1.  6.  d'Auchy ,  ou  d' Auxy. 

1.23.  Théodore  Unterwal,  lif  Thierri  Underwaî. 
î.  27.  Vers,  lif  Nevers. 

1.  3  6.  Dans  des  &c.  lif,  dans  fes  retranchemens  qu'il 
avoit  fait  encore  fortifier  &c. 
Pag.  4^(^.1.  10.  Sept  Cornettes.  Les  éditions  de  Patijfon  &  de 
Drouart  mettent ,  trois.  P,  D.  0,  f 

1.28.  Montcarré,  lif  Montcavré. 
Pag.  4(^7. 1.  28.  Auchy-le-Château ,  lif  Auxy-le-Château.     '- 

Pag.  458, 


C  O  R  R  E  C  T  I  O  N  s ,  5cc.  69; 

Pag.  4(^8.1.  7.  Manquoit  des,  lif.  manquoit  de. 
1.  2  6.  Fontanier ,  /if.  Fontenay. 

Pag.  4^5?.  1.  2.  L'onze ,  lif.  au  fept. 

Pag.  470. 1.  20.  Le  dix ,  Itf  le  huit. 

Pag.  471. 1. 5".  De  Platon,  ajout.  Il  difoit  que  comme  les  Poè- 
tes racontent ,  que  pour  punir  la  fierté  &  l'infolence  de  cet 
Androgyne ,  Jupiter  l'avoit  fait  partager ,  de  même  le  plus 
fage  de  tous  les  Princes  voyant  que  le  Parlement  paflbit  les 
bornes  de  la  modération  qui  lui  étoient  prefcrites  ,  avoit 
jugé  à  propos  de  le  divifer.  Il  ajoutoit  même  qu'au  cas  qu'il 
continuât  à  s'oublier,  de  femeftre  on  pourroit  bien  le  ren- 
dre trimeftre  j  qu'on  le  réduiroit  même  à  un  mois  &  demi , 
&  peut-être  à  un  mois  •>  enforte  qu'on  pourroit  dire  alors 
avec  raifon,  que  la  lune  gouvernoit  les  Magiftrats ,  comme 
elle  régie  les  mois.  Enfin  l'autorité  &c.  MS.  Reg. 

Pag.  472. 1.  8.  Le  28.  de  Novembre ,  lif.  le  2p.  d'Odobre. 


LIVRE     QVJTORZIEME, 

Pag.  474. 1.  3.  Cherafco,  Chierafco  ,  ou  Quieras. 

I^^g-47^ï-P-  Sort,  lif,  fort. 

Pag.  478.  l.  5".  Montacuti ,  oh  Montauti. 

Pag.  480. 1.  14.  Cella,  lif  Colle. 

Pag.  482. 1.  12.  Lucigliano,  lif  Lucignano. 

Pag.  489.1.  18.  L'Adelantadc  de  Canarie.  Sandoval  le  nom- 
me Alfonfo-Loùis  de  Lugo  Gouverneur  de  Tenerif. 

Pag.  485.1.  2.  Valfenera,  o«  Valfenieres. 
1.  38.  Valdombra,  on  Valdambra. 

Pag.  4^7. 1.  dern.  Des  Turcs  établis  à  Sienne ,  lif.  des  Turch] 
citoyens  de  Sienne. 

Pag.  4^  1 . 1.  10.  Le  Port ,  lif.  le  Pont. 

Pag.  45? 3. 1.  23.  Cinquante  ,  lif.  cinq  cens. 

1.  2j.  Dans  Montepulciano  &  Valliano  , ///?  dans 
Valliano ,  Foïano ,  6c  autres  Places  au-delà  de  la  Cliiana , 
conformément  à  ce  qu'a  écrit  Adriani.  Put. 

Pag.  45>4.  l.  3.  Gaïazzo,  lif.  Cajazzo. 

1.25'.  Gighiafa,  lif  Gighiofa. 

Pag.  4P7.  l.  7.  Portercole ,  o«  Porto-Ercole. 

Tome  II,  Rrrr 


<rS4  RESTITUTIONS, 

Pag.  4P 7. 1.  14.  Afie,  ajout.  On  l'attendoit  de  jour  en  jour  avee 

cinquante  galères.  P.  D.  0.  f. 
Pag.  4p8.1.  27.  Muriano,  Uf.  Buriarto* 

Cet  endroit  ejl  obfcur  ,*  on  peut  le  rendre  plus  clair  en 
■  lifant  :  Mais  ayant  appris  qu'Alexandre  Bellincini  de  Mo- 
dene  arrivoit,  &  craignant  pour  Gavorano  que  ce  General 
fcignoit  de  vouloir  aflléger  ,  il  quitta  cette  entreprife  & 
s'éloigna  de  Buriano.  Bellincini  profitant  de  l'occafion ,  y 
vint  aufli-tôt  5  ôc  munit  cette  Place  de  vivres  &  de  fol- 
dats. 
Pag.  4pp.  1.  22.  Sangufmé ,  lif.  San-GuH-ne. 
1.25.  Effacez  :ô<.  Ancaïano. 
i.  25.  Ancaïano,  lif.  Ancajano. 
ïag.  5:00. 1.  I.  Gaïetano  ,  lif.  Gaëtano. 

1.  2 1 .  Ajazo ,  /f.  Ajazzo.  Quelques-uns  penfent  que 
c'eft  VUrcinium  de  Ptolemée.  D.  f. 
Pag.  50 1. 1.  28.  Rofermini ,  lif  RofTermini. 

1.  25>.  Alidofii ,  lif  Alidofi. 
Pag.  JC2.1.  37.  Sienne  ,  ajout,  delà  ces  troupes  fe  rendirent 

au  camp  de  Marignan.  P.  D.  0.  f. 
Pag.  J03.I.  18.  Diacceto,  ou  Diaceto. 
Pag.  504.1.  5.  Voltera,  lif  Volterre. 
Pag.  505. 1.  ij.  Fabiano,  lif  Fabriano. 
Pag.  50(^.1.  I.  Rondini ,  iff.  Rondinini, 
1.25".  Mariano,  lif  Moriano. 
Pag.  507. 1,20.  Dix-huit  milles.  Ou  fuivant  P édition  de  Lojf* 

dres  i  vingt-huit  milles. 
Pag.  po.  1.  17.  Qui  a  lui-même,  lif  quoiqu'il  ait  lui-même 

ôcc. 
Pag.  5  I  ï.  1.  I.  Juin  &  Juillet.  V édition  de  Londres  met ,  Juillet 

&  Août. 
Pag.  522. 1.  ïj.  Aurelle,  lif.  Aurele. 

1.  33.  S.  Etienne  Evcque  de  Florence ,  lif  Evêque 
de  Rome. 

1.  34.  On  fit  en  cette  ville,  ///^  à  Florence, 
î^ag.  5:3  1. 1.  3.  Alphonfe ,  lif  Aponte. 

Pag.  5"  3  7 . 1.  1 7.  Dans  la  ville.  Otez  ce  qui  fuit  y  &  lif.  Les  Alle- 
mands qui  étoient  de  garde,  au  lieu  de.s'oppofer  à  l'en- 
-nemi ,  tournent  leurs  armes  contre  les  habitans  oui  vien- 


C  O  H  R  É  C  T  I  Ô  N  s.  &c.  ^8;^ 

hent  à  leur  fecours ,  &  ne  tardent  pas  à  abandonner  leuc 
pofte.   Les  Siennois  prennent  leurs  places  &c. 
Pa^.  y 3(^.1.  II.  Blacçons,  lif.  Blacons,  €>*  ailleurs. 

LITRE     QV INZIEME, 

Pag.  ^41. 1.  3  8.  Taberna ,  lif.  Taverna. 
Pag.  5'42.1.  2.6.  Pacheco,  ou  Paceco. 
Pag.  5'45. 1.  33.  Polrino  ,  Polerino  ,  Poërino. 
Pag.  ^7.1.  14.  Santia,  ou  Santjà. 

w     1.  3  (^.  De  Perigord ,  Uf,  de  Quercy.  Suivant  feditiati 
de  Drouart  8». 
Pa^.  56^4. 1.  ly.  Appréhendât,  lif.  Appréhenda. 
1.  32.  De  Pezero ,  lif.  de  Pefaio. 
1.  33.  De  Brefce ,  ou  de  Brefcia. 
Pag.  ^66.1.  2^.  Du  Cardinal  Rainuce  &c.  Il  y  avoit  dans  les 
éditions  de  Patijfon  &  de  Drouart  :  du  Cardinal  Alexandre 
Farnefe,  foutenuë  des  Cardinaux  Guido  Afcagne  Sforce, 
6c  Rainuce  frère  d'Alexandre.  Cétoit  une  erreur  qui  a  été 
corrigée  depuis  par  AI.  de  Thou, 

1.26.  Marc,  lif  Mare,  ou  Marie,  près  Calais, 
pag.  5'7<^.  1.  7.  Chieti,  ou  Theata,  ajout.  C'eft  de  ce  lieu,  ou 
de  la  tranquilité  apparente  qu'ils  affedoient,  que  les  Pères 
Theatins  ont  été  appeliez  en  langue  vulgaire  Chietini  P. 

1.22.  Clément  VIII.  ///:  VII. 

1.23.  Caïetano,  lif  Gaçtano ,  &  ainfi  partout  ail"^ 
leurs, 

1.  24.  Contigliario  ,  lif  Configîieri, 
Pag.  ;77. 1.  27.  Pefcaro  ,  lif  Belcaro. 

Pag.  J75>.  1.  30.  Pionniers ,  ajout.  Je  crois  qu'il  eft  à  propos  de 
mettre  ici  fous  les  yeux  du  Ledeur  le  plan  de  cette  Place, 
P.  D.  0. 
Pag.  584.  l.  2 1.  Salvatore  ,  lif.  Salvadore. 

1.  34.  La  Dorie  Baltique ,  ///.'  la  grande  Doire. 
1.  3j.  La  petite  Dorie,  lif  la  petite  Doire, 
1.  38.  Va  perdre,  lif  va  fe  perdre. 
Pag.  j  8  <5.1.  15.  Vingt -cinq  pièces,  lif  trente -cinq.  MS, 
Reg. 

Rrrr  ij 


6^  RESTITUTIONS, 

;Çag.  J87.Î.  7.  Bedaine,  de  Bedaigne,  ou  de  Bedeigne. 
Pag.  ^5?o.  1.  33.  Le  vingt-un,  lif.  le  vingt. 
Pag.  5 p 3.1.  10.  Alaba,  /if.  Alava. 

1.  27.  Millord ,  ou  Millard. 


LITRE     SEIZIEME. 

Pag.  6'o7. 1.  34.  Lui  en  avoient,  lif.  lui  en  avoit. 

Pag.  (^ij.  1.  15".  Des  appels,  les  éditious  de  Patijjon  &  de 
Drouart  %° .  ajout,  des  défenfes. 

Pag.  520.1.7.  Le  Vicomte  Monfignorino,  lif  Vifconll,  dit 
Monfignorini. 

1.  10.  Pour  fe  défaire  du  Vicomte,  lif.  pour  s'en' 
défaire. 

1.  26.  Du  Vicomte,  lif.  de  Vifconti. 
1.  34.  De  Levé  ,  ou  de  Leyva. 

Pag.  (^23.  l.  34.  53.  ans,  lif  5)3.  ans  auparavant,  c'eft-à-dire 
en  i4(5'2. 

Pag.  627. 1.  ^.  Dans  la  Champagne ,  ajout.  Et  comme  le  bniit 
fe  répandoit  que  le  Duc  d'Albe  étoit  arrive  dans  le  Mila- 
nez ,  &  qu'il  avoit  deffein  de  jetter  du  fecours  dans  Vul- 
piano  de  Roi  y  envoya  4000.  Suifies ,  quelques  compagnie? 
d'Allemands,  &  400.  Gendarmes,  pour  renforcer  l'armée 
de  Briiîac ,  dont  nous  avons  déjà  rapporté  les  heureux  fuc- 
cès.  P.  D.  0.  f. 

1.25.  Le  Maréchal  Roflcm.  Ejfacez ,  le  Maréchal. 

Pag.  (5'28.  Note  ,  y.  lieues  ,  lif  environ  4.  lieues.  i(58i.  lif 
J581. 

Pag.  c^3o.l.  16.  14.  de  Juin,///?  16.  de  Juillet. 

Pag.  53  j.l.  16.  Sur  la  fin  de  Juillet,  lif  fur  la  fin  d'Août. 

Pag.  6jj.\.  2,j.  D'Enery.  Cef  ainft  que  Pappelle  M,  Dupuy  ; 
7nais  la  Popeliniere  pag.  6^].  met  j  château  Emery.  C. 

Pag.  <^35J.l.  17.  De  TEmpereur  à  Bruxelles,  ajout.  Ce  Prince 
qui  avoit  déjà  abdiqué  l'Empire  &  tous  fes  autres  Etats , 
penfoit  à  fe  retirer  en  Efpagne.  Nous  en  parlerons  plus 
au  long ,  lorfque  nous  aurons  rapporté  ce  qui  nous  regar- 
de. P.  D.  o.f 

Pag.  544. 1. 2.  ll'annoblit ,  ajout.  Peu  de  tems  après  Juite 


C  O  R  R  E  C  T  I  O  N  s ,  5cc.  (^87 

Jonas ,  né  à  Northaufen  (  dans  la  Thnringe  )  mourut  dans 
fon  année  cliniatérique  à  Eifzfeldt  où  il  enleignoit.  Il  avoit 
été  chargé  de  l'éducation  des  enfans  de  FEledeur  Jean 
Frédéric  de  Saxe  ;  &  il  ne  les  avoit  point  abandonnez  dans 
tous  leurs  malheurs.  Jonas  flit  un  des  difciples  des  plus 
affedionnez  à  Martin  Luther ,  qui  rendit ,  pour  ainfi  dire , 
le  dernier  foupir  entre  fes  bras.  P.  "^ 

Pag.  6^45'.!.  18.  Expofé  à  la  vûë  de  tout  le  monde  pendant 
quinze  jours, /?y^  Expofé  à  la  vénération  des  fidèles  pendant 
quarante  heures  entières.  Edit.  Angl,  &  ajout,  ce  qu'il  au- 
roit  certainement  délaprouvé.  P.  * 

1.34.  A  l'étude  de  la  Théologie,  ou  à  l'étude  &: 
aux  exercices  de  la  piété.  P. 

Pag.  6'48.  \.  26.  A  poo.  lieues...  &  à  27.  degrez ,  lif.  à  15:00. 
lieues...  &  à  28.  degrez ,  fuivam  P édition  de  Londres. 

Pag.  (?4p.l,  5".  Rivière  de  Ganabara,  lif,  Rio  de  Genero. 

Pag.  662. 1.  26.  Prodeno ,  lif,  Prota ,  not.  Etienne  nomme  cette 
ifle  n/ôirci  C'eft  une  ifle  du  Bofphore  de  Thrace.  P.  GiU 
îius  écrit  que  les  Grecs  l'appellent  aujourd'hui ,  Proti.  Ce- 
drene  lui  donne  le  nom  de  Proten ,  &  elle  eft  nommée 
Prima  dans  le  Livre  intitulé  :  Hifioria  Mifcellania.  Elle  eft 
éloignée  de  40.  ftades  de  l'ifle  de  Chalcis  ,  ôc  eft  dans 
le  voifinage  de  Conftantinople.  Put.  /. 

Pag.  66^A.  ly.  Le  24.  de  Novembre ,  lif,  le  25".  d'Odobre, 


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